Archives mensuelles : juin 2018

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Chapitre 5

Quand j’entrais  au travail, j’imaginais  cette immense maison transformée en « ventre de dieu » qui allait redonner naissance à ses âmes. Un aller-retour pour les réincarnés.  Ils entraient en civières et sortaient par les fenêtres ou par les murs. Je sais par où, mais sans corps, apparemment sans rien. Bref, ils mouraient.  Plouf!

C’étaient tous des « en fin de vie ».Tous. Prononcer le mot « mourant » était un outrage. Séchés et brisés par la vie. Déshydratés. Le corps est un bateau-Titanic, un manteau qui se fripe quand on l’a trop porté. Des airs de planète avec ses ravins, ses crevasses, ses rivières aux reflets argentées. Il n’y a rien pour surprendre. Rien.  J’ai appris  à ne jamais être surpris. La mort est une école qui peut nous faire mourir souvent pendant une vie. Et ce que j’ai appris m’a fait vivre bien plus intensément que la plupart des vivants.  Je suis une épave en devenir. À partir des premiers jours, je crois que je n’ai plus jamais vu les vivants de la même manière. Je les percevais en à un point de leur vie en même temps qu’une étendue temporelle. Je savais distinguer tous les signes et pointer des étapes de leur existence. J’étais tous les points temporels. J’ai cessé d’avoir peur de mourir mais une angoisse douloureuse  de ce  petit navire à deux mains, deux jambes, un cerveau dans lequel se dissimulait un parfum de  Neandertal.

Les clients que nous avions étaient tous de cette race des années  20,30,40 ou  du 20e siècle. Une race solide qui n’avait presque jamais avalé de cette chimie multicolore   et cette bouffe industrielle avec tomates de Chine en boîtes de conserves et de mets congelés qui se répandaient dans le monde. Plusieurs  ont dû acheter leurs dents pour manger. Maintenant ils les enlèvent pour manger. Au début, j’avais l’estomac qui se tordait de douleur et la tête en tourbillons  par le découragement ou la peur, sans me l’avouer.  Mais avec le temps, avec le temps… Comme disait Ferré…

Il n’y a pas de pire tueur que l’habitude. Je voulais rester vivant en ne me m’habituant pas.

***

J’avais une patiente   du nom de Rita. Rita, une enseignante pieuse avec les yeux à genoux vers le ciel : elle attendait la visite du Seigneur.  Sa chambre était voilée de longs rideaux sombres, et ses yeux, comme des fenêtres, l’étaient tout autant.

Un ventilateur ronronnait tout doux, tout doux, avec un petit son de machine usée par tous les étés de Rita. Elle l’avait apporté,  ne supportant pas la chaleur.

Elle m’a signalé avec le petit bouton d’alarme près de son lit. Son chapelet de pilules pour lui enlever la douleur la faisait faire des cauchemars.  C’était- disait-elle-  son chat noir, Vipère, qui était revenu. Un chat furtif  qui pouvait dormir dans  les moindres  recoins de sa maison.

« Le animaux  perçoivent et lisent dans l’âme des gens ».   m’a-t-elle dit. Elle était à la fois consciente et à la fois perdue dans son pyjama de pullulement  d’injections.  Il se dégageait d’elle des  odeurs de médicament qui sourdaient en sueurs de sa peau luisante. Elle fiévrait à faire monter le mercure du thermomètre.  La peau de son visage ressemblait aux couleurs blanchâtres   du peintre russe Ivan Konstantinovich, le peintre des mers en furie avec ses houles gigantesques,  agitées.  Rita tentait de vivre en s’accrochant. Elle avalait de l’air pour garder en vie chacune de ses cellule-bougie.   Sa peau était si sèche et craquelée qu’on aurait dit qu’elle s’éteignait lentement en se débarrassant de son eau pour passer à travers  le tunnel de lumière.

Rita était là depuis une semaine. . Elle essayait toujours de lire quand elle en avait un peu d’énergie avec des lunettes suffisamment épaisses pour  mettre le feu à une écorce de bouleau. Souvent, elle oubliait de tourner les pages, incapable de se concentrer.

— Puis-je savoir votre nom?

— Jason.

— Ah!

— Alors vous êtes jeune… Avec un nom pareil…

— Probablement…

Quand nos clients sombraient dans l’angoisse on leur donnait du Nozinan. Alors, ils calmissaient, appesantis,  le regard  naviguant   entre quatre murs.

Le directeur, Pierre, lui, s’y connaissait. Dès le premier jour, il me fit tendre l’oreille pour bien entendre la respiration annonçant une mort imminente. Il m’emmena près d’un vieux marin cancéreux. Quand il émit son dernier soupir, sa poitrine se souleva et il vida tranquillement ses poumons. Quand l’air se répandit dans la pièce, je me suis dit que c’était de l’air usagé.  Chacun en ce monde respire un peu de cet air des gens qui partent. Personne n’y songe. De l’aire de seconde main, de second souffle.

C’est ainsi que me vint l’idée d’écrire un article

L’air usagé

Au temps des romains, l’air devait être un peu moins vicié. Et quand nous parlons d’air, il y a l’air du temps, de l’âme aujourd’hui. On a tous nos attentes sans espoirs de voir un jour la vie rejoindre la Vie. La grandeur de ce que nous aurions pu être, devenir. Non. Nous nous éteignons comme une vieille chandelle rendue à bout de cire par un soir d’hiver, la flamme chancelante, valsant aux moindres petits coups d’ailes en provenance de l’autre bout du monde. Bref, il n’y a plus de « recoin » de Terre où nous cacher. Les machines, l’activité humaine, la cuisine, les vaches à méthane,  les crocodiles, l’air des hommes de Wall-Street, l’air vicié des sables bitumineux de l’Alberta, les centrales nucléaires, etc. Il y a tellement d’humains sur Terre, de machines, d’autos, de pesticides, que nous respirons un air aussi vicieux qu’un politicien dont la moitié de ses mensonges sont faux.

 Jason

Le lendemain : Maggie. Cette chère douce et charmante Maggie se refusait  l’écriture. Elle dessinait, dessinait sans arrêt et collectionnait des photos de visages humains de tous les pays de la planète. Elle  a alors  pigé dans sa galerie   d’Irakiens et d’Irakiennes victimes collatérales de la guerre : des vieillards, des enfants, des estropiés.   L’une d’entre elles était  d’une  une femme aux yeux vert-jade, au  regard  profond, vous zieutant comme si vous aviez été  dévidé de l’âme. Ils étaient intenses d’une belle tendresse mais également  une énorme tristesse.  De beaux miroirs d’âme!  Quand Maggie a mis sa photo sur le site, le nombre de visiteurs a doublé.

C’était gênant de regarder la photo. Pourtant ce n’était qu’une photo. J’ai fait l’exercice, sous le regard surpris de Maggie, d’enlever le visage pour ne voir que les yeux. Tout son être était là, en ses infimes cavités, en sa lumière qui représentait un tout, un tout dont nous étions nous-mêmes inclus.

J’étais bouleversé. Bouleversé de saisir si soudainement que j’avais saisi une autre forme de lecture, un autre livre en lettres d’iris. Un œil est comme un grand livre et nos des analphabètes ou analphabêtes du caractère unique de ce que l’on nomme le grand tout.

Il ne faut pas regarder quelqu’un : il faut se regarder.

***

Théo a trouvé le moyen de faire un peu d’argent. Théo est un avocat. Et un avocat – le fruit- ahuacatl-  qui signifie testicule. Parole de wikipedia.  (   Couille qui magouille n’attend point le nombre des années) .  Le compteur était à  4234$. Alors, ce cher Théo a mis aux enchères un manteau  d’un sans papiers qui risquait d’être renvoyé dans son pays, malgré le fait  qu’il était marié à une québécoise  et père d’un enfant de 5 ans.  Il a mis la vidéo en ligne, et trois jours plus tard, avec un petit coup  de pouce de la filière Facebook, on a reçu 1865$. Et, surprise, un Iphone. Théo, fiévreux,  a commencé à parler d’acheter  d’un écran de télévision. « Il y a de bonnes pubs, mais c’est coupé par des bouts d’émissions ». (Carl déteste la télévision).

Quand Théo a une idée derrière la tête, il l’a souvent dans la tête. Avec son sourire de requin dentelé , il s’est requinqué dans un beau projet : offrir à un abonné un dîner avec Carl. Carl  dont les yeux  avaient l’air de se demander où se trouvait son regard, se frotta le menton, se rongea les ongles et gratta sa guitare. Il n’aimait pas l’idée : il grimaça par une mine de citron.

— Dans combien de temps?

— 7 jours.

Et le rendez-vous se fit. Une dame de 35 ans, danseuse dans un bar, gagna le dîner. Carl bougonna en se  tortillant de stress  dans le recoin de l’appartement, jusqu’à ce qu’il entrevit la photo de la dame. « Boire, manger, forniquer ». Une devise qui allait le mener loin…

Oui, un canon! Carl sauta sur l’occasion et le canon Tout fit mis en place  pour que la scène soit filmée, placée sur You Tube, en découpages « bons moments ».

Il arriva le lendemain, bien tard, ayant passé la nuit avec sa gagnante. À vingt-six ans, les hormones sont juges de la beauté des fessiers.  La dame s’en éprit et lui offrit un job : escorte. Elle l’habilla des bas jusqu’au chapeau.

Il joua le jeu un moment.

Ce qui plaisait à Carl et lui déplaisait en même temps. Il avait lu Kerouac et ne voulait pas vivre une autre vie : mourir jeune et sans/avec gloire. Déchiré. Notre anxieux tentait de noyer son angoisse dans l’alcool, la bouffe, le sexe. Il voyageait par le bus  Cannabis Canada.  N’empêche que son union avec la dame paraissait s’éterniser. Ce qu’il nous apprit en catimini est que la dame  avait tendance à faire l’amour  position de « love doll » en silicone japonaise,  version Windows XP : X pour sexe et P pour planche Elle  se jetait sur le lit en présentant ses fessiers, puis attendait  de fesses fermes ce qui allait la faire jouir. Bref, elle ne bougeait que des paupières, la face dans l’oreiller. Du moins, c’est ce dont Carl  se plaignit, honteux,  mais persévéra à l’éduquer (selon ses termes).   On ne sait pas avec quelle puissance  de batterie fonctionnait Carl. Le lapin c’était transformé en hyper lapin. Veni, vidi, vici.

C’était au tour de Carl d’écrire un article qui parut le lendemain,  avec la paresseuse   technique du « Qu’en pensez-vous »?

Avoir et n’être

La question n’est pas de savoir ce que nous aurions pu faire. La question est de savoir ce que nous pouvons être, seulement être pour arriver à « faire vraiment », à prolonger une race humaine.   Le monde actuel se « fabrique » par la notion de ce que l’on peut faire…  Alors, c’est une ère de robots. Puisque maintenant tout est pointé vers ce que nous devons fournir en terme de « travail », et non en terme d’être, nous assistons à la disparition des êtres  par ceux que n’ont jamais su être mais ont cru que le « savoir faire » valait mieux que le savoir être. Et, au fond, ils se moquaient bien du savoir-être puisque le but ultime est de faire de nous des consommateurs. Vous n’êtes plus obligés d’être puisque vous allez mourir et qu’il n’y a rien après.

Nous assistons aux funérailles de « dieu ». On ne peut pas mieux s’enterrer soi-même…

Carl

Qu’en pensez-vous?

Le nombre de penseurs est affolant.

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© Gaëtan Pelletier, 2018

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le dépotoirium, Chapitre 4

Chapitre 4

7 septembre

« Un aryen vaut mieux que deux tu l’auras » ( Adolf) 

Carl

« Je ne lis pas d’auteurs qui se sont assis sur une pile de livres pour écrire »

Maggie

« Celui qui donne à un mendiant et qui lui demande ce qu’il veut acheter avec son don est déjà un dictateur ».

Maude

« C’est la souris qui a permis l’invention de la chaise »

Théo

« Tant qu’on ne pourra au moins ralentir le cyclone débile de l’autodestruction on ne pourra jamais parler de victoire. S’il y avait un marathon de la défaite « circulaire », nous serions gagnants! »

Jason

 

On  voulait le site  un peu fou,  chamailleur, dérangeant,  mais également  sérieux. Mais qu’a donc changé ce cher ( et très cher sérieux, au prix qu’il nous coûte) en ce monde?

Ils sont en train de préparer le G7. Ils sont 7 et sept fois 777 hommes armés pour protéger des vendeurs de pays. On ne sait plus qui sont les ILS. Probablement des îles perdus au fond d’un palais sis dans une île des Açores, là où les riches vivent avec les riches. On se croirait à Londres, à la fin du 19ième siècle quand les bourgeois, l’été, fuyaient la ville nauséabonde de par les effluves du crottin de cheval.

Alors? Que dire des dirigeants de la grande faux, ou faucarde, dirions-nous? Ce sont eux qui fauchent la Terre jusque dans ses entrailles y compris les nôtres. Des singes. Nous sommes de la chair à guenons.

Il n’y a pas plus sérieux que la belle folie qui se moque de tout! Tenter de bâtir un monde avec des épouvantails n’aide pas un beau jardin comme la Terre. Ça fait fuir les oiseaux, Oh! Oh! ( Tiens, une vieille chanson qui me revient).

Tel   que convenu, chacun écrirait un article et chacun aurait la tâche de lire les articles d’auteurs qui participeraient. Si auteurs se pointaient le pif…

Il fallait trouver des idées. Des idées, tous les sites, surtout les plus « sérieux », ceux qui sortaient Marx de leur poche pour faire jaillir l’énormité et le poison du capitalisme « globalisé » en avaient à la tonne. Et tonnaient les canons!  Certes. Comme aurait dit Proust, nous en lûmes maints, pour constater que la tour de Babel poussait chaque jour davantage. De plus, ils champignonnaient.  Quels beaux styles : tous propres, raffinés, comme si les cerveaux se tordaient chaque jour, telle  une éponge gorgée de ce qu’ils nommaient culture.  À partir de là, je pris conscience que tous ces boxeurs tapaient sur des sacs au fond d’un gymnase poisseux pour devenir des champions du monde des trouvailles et des combats sans adversaires dans le même ring.  Les adversaires se terraient et torpillaient l’économie des pays les plus riches. On nous avait laissé les mots. Rien que les mots. Le dictionnaire au complet, même le mot le plus inusité, jamais utilisé, que l’on  cherche à arrimer à un autre plus connu.  Nous nous  étions engagés dans une croisade délirante contre  de moulins à vent qui ne produisaient que du blé. Élucubrations! Mais il était trop tard pour faire arrière marche. Il fallait avancer. Avancer et se montrer plus malin. Plus malins que les docteurs en économie qui sortaient leurs formules en éprouvettes et auxquelles tout le monde adhérait. Même si on attaquait les vendeurs de Burgers, les burgers se vendaient autant comme si chacun était une pub bipède. Des tracts pour détraqués qui craquent en souliers ruminés.

« Nous dirons que les américains sont tellement obèses qu’en calculant la masse corporelle moyenne nous en conclurons qu’il y a plus de gras dans ces 325 millions d’américains que dans les élevages de porcs aux États-Unis. »

On est restés coi. Carl avait des idées, mais elles n’étaient pas réalistes.

— Vous attendez quoi? Qu’on fasse une analyse des ventes de Big Pharma à l’armée américaine et qu’on compte les morts par overdoses de médicaments? C’est déjà dit. Et dans une semaine, tout le monde aura oublié.

Silence.

— Alors, lançons-nous dans une campagne contre Poutine la star Tsar.

Comique Mister Carl. Et plus ingénieux que le jardinier de Kosinski dans Bienvenue Mister Chance.

— Parmi les meilleurs sites ou journaux que nos avons consultés, il y a des profs d’université, des chercheurs défroqués, des génies déguisés. Alors, nous, qu’allons nous apporter de plus que ces Rodin qui sculptent leurs articles d’un ciseau qui sent le jus de cerveau?

— On n’est pas des cerveaux? Réfuta Théo.

— Oui. Mais si on l’est on n’a pas le sceau du grand penseur. Il vaudrait mieux être Oprah Winfrey et faire son petit discours avec un trophée à la main, radotant qu’elle a déjà été pauvre.  L’intelligentsia américaine, imagine, ce sont les stars d’Hollywood. Ceux qui ont joué dans Cowboys& Aliens. Un film écrit avec de la FAF (Farine À Narines). Les cowboys sont vainqueurs des Aliens.  La belle affaire! Avec des pistolets, des chevaux, et des chapeaux. Chapeau! Congratulations! à Horrywoods!

En ouvrant le portail, tout le monde avait la bouche toute  grande.

— Qu’est-ce que c’est que « ça »?

— Un blague. Tous les journaux ont un blagueur qui écrit une phrase drôle.

— Drôle? C’est drôle? « C’est la souris qui a permis l’invention de la chaise ».

— Tu penses que ce sont des génies les journalistes ?

— On devrait aller dans le normal de temps en temps, je veux dire … le peuple. Si on ne change pas le peuple, on ne change rien. Regarde, aujourd’hui, dans la section mode : «  L’art d’un soutien-gorge bien ajusté ». Le monde est  moribond.  Vous pensez que même si on est 5, en soufflant tous dessus, il va reprendre vie? Il est inutile de jouer les Marx 21ième siècle… Il   faut être des scaphandriers dans un océan de folies.  Chacun est seul dans cette mer de fous. Soyons foutraques et bizarres, ou simplement humains.   Alors, réveillez-vous, réveillez-fous, c’est une entreprise à faire de l’argent. On s’est dit qu’après on prendrait une retraite dorée quelque part en Argentine. Je ne sais où… Hitler y aurait fini ses jours. Il y est arrivé en sous-marins. Un boat-people… En vérité, le  de l’Allemagne est mort brûlé, imbibé d’essence, noyé d’essence, brûlé-fatigué. Il n’aurait même pas survécu au voyage. Il  avait déjà été empoisonné par son médecin.

— On ne voit pas à quoi tu veux en venir.

— Je ne sais pas non plus à  quoi je veux en venir. Si on restait humains, rien que humains? Au moins on couperait le cordon de la grande mise au monde d’une machine.

— Je n’y comprends rien, dit Théo.

— Ah! C’est justement le but… Le but que personne n’a vu venir. Une fois tous lobotomisés par notre culture d’individualistes, on nous écarte les uns les autres, on nous tue à petits vœux, veux, veux pas… Les moutons sont encagés. Ils se sont fait rouler dans la laine chaude dudit progrès.   Ou alors ils broutent dans les îles Shetland.  Ils ne pensent plus, ils dépensent. Et c’est le but. Nous distancer, nous réduire à  un à un pour n’avoir plus de pouvoir. Pour ça, chacun a son tournevis, sa tondeuse, son garage, son studio, son petit site internet et pour le reste ce bon vieux Facebook. C’est pas pour rien que le type est devenu milliardaire : il a trouvé le moyen de faire croire aux gens qu’ils sont ensemble quelque part dans un grand party d’échanges. Les révolutionnaires armés de souris et de clics.  Les révolutionnaires en clics.  Jamais une souris n’a servi autant d’éléphants.  Pas trois clics!  C’est trop demander. Se demander…  C’est pour ça qu’il faut être ensemble physiquement. Je n’aime pas que tu pues de la gueule, mais j’aime bien t’embrasser…

— Tu me parles?

— Non, mais d’une phrase en général…

— C’est une bonne idée ça. Pourquoi pas amener les gens quelque part faire un grand party annuel?

Maude pétillait des yeux, excitée.  Elle faisait ses « Yes » en hurlant quasiment, les poings en l’air.

C’est Maggie qui fut la gagnante de l’article du jour : une série de photos prises dans un centre de distribution de nourriture pour les gens qui n’arrivent pas à boucler leur budget.

Maude, elle,  avait placé une photo représentant une dame voilée, assise dans le métro à côté d’un transgenre coquet, les jambes écartées, avec un sac ouvert à ses pieds. Il y avait déjà un commentaire :

«  Ils s’en vont faire un vol de banque? » LOL.

Tiens! On rit déjà tous en anglais. C’est bon sigle.. La nouvelle version aura le son. Le son même de votre voix pré enregistrée.

Le fil de l’Homme

La situation planétaire ressemble aux fils de Carl, derrière son amplificateur. Il y a de gros fils constitués de petits fils, et ils sont tous enchevêtrés, tordus, emmêlés. Dans les petits fils se cachent d’autres petits fils. Et dans les gros fils se cachent des petits fils qui cachent de minis fils. Ils sont tous noirs. De sorte qu’il est impossible de démêler cet amas de fils, si possible de savoir à quoi ils sont liés.

Si chaque fil infime est représenté par une thèse dans un domaine et un autre fil une

multitude de thèses concernant l’avenir du monde, sa naissance, un moment figé. Quand Carl a trop bu, il est incapable de connecter ses fils pour faire fonctionner son appareil. Alors, il prend sa guitare sèche.

C’est ainsi que nous sommes devenus des êtres qui rendons les choses simples de plus en plus compliquées. Et dans la vie, nos enchevêtrements sont nommés « progrès ». Tous les érudits sont de fin fils cachés dans de gros fils. Ils disent la vérité des grands fils car ils sont dépendants de ceux-ci. Ils disent la vérité des fils parce qu’ils habitent le grand fil. C’est le grand fil qui les conduit vers le son que l’on veut entendre. Ainsi, ils existent, ainsi que leurs théories du cosmos, de la Vie, du marché, des indices boursiers. En piochant un peu, il peuvent devenir de gros fils porteurs de petits fils. Et les petits fils porteront le son. Puis un jour, tous  les fils disparaîtront. On les invisibilera. La monnaie est devenue invisible. Elle est contrôlée par les invisibles qui manipulent l’invisible. Des sorciers de l’ère moderne. Petit magicien ira loin… Le chapeau sortira de la colombe.

Et ravis nous serons. Tout en Oh! La bouche grande comme une bouche d’égout prête à avaler les mouches qui se présenteront pour pondre leurs œufs.

Mon grand-père était conducteur de camions. Mes fils ou filles conduiront une palette de boutons pressoirs ou bien de robots obéissant aux ordres vocaux.

Ah! J’oubliais : le fil disparaîtra. Il deviendra wi-fi. Nous sommes déjà des fils en perdition obéissant au grand WI-FI camouflé nommés…

Serveurs. 

Jason

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le dépotoirium, Chapitre 2

Le dépotoirium, Chapitre 1

Le dépotoirium, Chapitre 3

Chapitre 3

Pendant l’été, on s’est perdu des odeurs : on communiquait par Skype. Mais rarement. Tout le monde était occupé. 70% des 7 milliards d’habitants de la planète est occupé. C’est exactement le pourcentage d’eau dans le corps humain, même  chez ceux qui ne sont pas trop humains… Les déshydratés de l’âme.

***

On devait travailler pour gagner sa mie, sa croûte, sa soupe, ses crevettes de Matane et  un  abonnement à une compagnie de téléphone qui a acheté le tiers des voix de la planète. Même les visages. Certains, gênés de leurs rides, placent un plant de marijuana ou l’orignal qu’ils ont abattu l’automne dernier. Quand des amis meurent, ils restent souvent sur Facebook. Le compte est en souffrance et leur vie a délaissé la souffrance.

***

Maggie continuait son travail  McDo. Entre la graisse et le bruit.  À temps plein cette fois.  Elle voyait défiler des bœufs entiers pendant des jours, mais tous écrasés dans un moule rond et sec. Elle ne se plaignait  pas. Elle m’a dit qu’un jour nous serons ÇA. « On ne vit pas pour apprendre, mais on s’apprend à vivre ».   Elle s’attardait à  polir son âme au lieu de son corps et cheveux de flamme.  Comme il est dit dans les livres Harlequin : il y avait autant d’étoiles dans ses yeux que dans le ciel.

Quant à Théo, chez qui on pouvait voir se dessiner « un grand avenir », il courait les cabinets d’avocats avec sa dentition de carnassier et  ses mâcholières protubérantes, grand dessinateurs de sourires enjôleurs, garni de bave et de lueurs. Pour un emploi, il  s’était cravaté et léché la coiffure comme un mulot d’avocat qui prend l’ascenseur social au pied de l’échelle. Il aimait le prestige, les débats, les mots et l’apparat. Théo l’Athée, ainsi qu’on le nommait, voulait laisser sa trace dans l’Histoire.

« Il faut connaître les bons paragraphes et la petite phrase piégée.  Surtout les fins de paragraphes ».  Champion qu’il était du mot minuscule qui pouvait tout faire basculer, fin finaud, bagarreur, parfois menteur. Un horripilatoire trio.    Il vendrait son âme pour un cheval, un royaume et un titre  siglique : PDG, CBA, CACA etc.  Il irait rejoindre les rangs des  soldats de la financisation, habitants  des tours à bureau  qui miroitent et qui se voient de loin.  Plaquées de  verre à perte de vue. Des pans de verre pour les paons de verre.   Ce sont leurs miroirs.   Plus ils sont bien habillés, plus ils sont morts à la vie. C’est la peste lustrée et, je le  crains,  comme la male peste. Théo  avait l’éternité devant lui. Tous ceux qui ont l’éternité devant eux sont morts ou seront morts comme tous ceux qui ont sans doute une autre forme d’éternité devant eux.

Théo était le candidat parfait, en tant qu’utilisateur de l’acqua-toffana pour en ajouter à tous les poisons du monde. Pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire, c’est cette chère Giulia Tofana qui avait inventé un poison si lent qu’il tuait ses victimes, goutte à goutte en l’espace de deux ans. Ce monde est truffé de Giulia qui sont en train de le détruire ce monde  en un ou deux siècles. Gaïa n’est plus Gaïa : c’est Giulia.

6 Septembre

Début du journal qui commencera par le commencement : avec d’infimes cellules dans le ventre d’un appartement miteux mais joyeux.   Nous sommes déjà « centralisés ».   On aimait être pauvres un peu, mais pas trop. Étant donné que nous étions tous occupés à travailler, il fallait écrire la nuit quand les chats gris sont tous endormis. On a placé une dizaine d’articles et une fausse pub pour attirer les clients. Théo s’y connaissait.  C’était vendredi, et on a eu notre première réunion. Il fallait de l’ordre, alors j’ai demandé à chacun de désigner un président ou chef de pupitre pas de pupitre. Les meubles sont rares comme la merde de prophète.

— Je vote pour  Jason.

— Pourquoi ce serait moi? Ai-je demandé.

— Pour ta sagesse…

— C’est toi qui le dit … Il me semble que quelqu’un d’autre pourrait faire mieux.

Théo esquissa un petit sourire malicieux.

— Je pose ma candidature.

— Alors faisons un vote secret sur des bouts de papiers jaunes.

Au bout du compte, j’ai fini par être le chef de bande. Je dirais plutôt le conseiller. J’ai nommé Théo adjoint… À malin et quart, malin et demi.

*

Le journal a démarré en trombe quand Maggie a décrit ses clients du McDo et ceux de Wal-Mart qu’elle fréquentait assidûment. Sans méchanceté. Plutôt avec son regard affûté et son âme d’une belle tendresse.

On se lisait parfois des extraits de livres ou d’articles pour allumer une mèche de cerveau.

Maude aimait les livres comme on peut aimer les chats : elle les flattait dans le sens de la page comme dans le sens du poil.  Alors, elle nous lu un extrait de sa dernière lecture qu’elle n’a pas terminée.

Ce que, peut-être, nous, de nos jours, découvrons aussi, et que nous éprouvons si douloureusement et anxieusement, c’est que la raison suppose pour sa Bildung des conditions rétentionnelles (que j’ai déjà décrites ailleurs, mais je vais y revenir plus avant dans tout ce qui suit) formant et supportant la mémoire individuelle et collective, qui dépendent de techniques hypomnésiques (des hypomnémata) aujourd’hui industrialisées, et qui, avec la poursuite de la rationalisation, ont échappé à toute puissance publique et noétique : elles sont passées entre les mains de ce que Polanyi appelle le « marché autorégulateur ».  États de choc, Bernard Stiegler

Maude, qui avait encore trop fumé de marijuana lisait le passage  avec un œil de porc tout mouillé qui semble avoir toute la misère du monde dans ce petit trou rose. Elle théâtrait un peu trop… Mais bon! C’est Maude tout craché.

— Tu y comprends quelque chose? Maggie…

— Dans cette façon de dire, les aspirateurs parlent aux aspirateurs. La poussière se fait avaler. Vous devriez voir les pauvres qui déambulent les allées du  Wal-Mart qui veut tout avoir à lui. Tout, tout, tout. Les petites gens, c’est de la poussière pour eux, même si ce sont les plus beaux regards du monde. Ils n’entrent pas leurs yeux en dedans pour se regarder pour vous empêcher de les voir.

Personne d’autre ne répliqua à Maggie parce que personne ne comprenait vraiment ce qu’elle disait. On savait tous qu’elle avait fumé un peu d’herbe et qu’elle se perdait un peu dans les grands nœuds de ses émotions. Elle respirait tellement court qu’on aurait pu faire des messages en morse avec sa respiration

… Je veux dire qu’on ne peut pas écrire comme ça tout le temps. La toile et les livres en sont remplis. On pourrait dire que les poissons pêchés aux États-Unis, sont congelés, puis sont achetés par les plus offrants – les entre-prises (sic) chinoises  – qui les décongèlent et les tranchent en format désirés par le client, puis les recongèlent pour les vendre partout dans le monde. On a de quoi nourrir 10 ou 15 minutes de ces mangeurs d’articles….

Il faut être différent…

Elle avait  pondu son article sur la surpêche, le marché, et le prix : 40$ du kilo.

Titre : Fabriquer un poisson goutte à goutte.

Elle ne nous a pas demandé si nous l’avions aimé.

J’avais adoré, mais je n’osais pas le dire. Et j’ai su plus tard pourquoi. Les autres sont restés cois sachant peu qui elle était.

***

Un vingtaine  de commentaires dont  12 étaient des faux. Faux pour nourrir le journal. Faux pour vivre, manger, dormir. Cinquante nuances de vie… Les tricheurs abondaient tandis que les humbles dormaient, ensommeillés par le grand pendule planétaire.

Du groupe, j’étais celui qui était le moins diplômé.  Ça m’intimidait d’avoir un diplôme aussi  ténu  à travers cette bande de futurs doctorants. Infirmier spécialisé en soins palliatifs. Ça ne change pas le monde…  Bref, aider les gens à mourir… Quand ils me virent arriver avec ma voiture, une Toyota Corolla défraîchie, rouillée, aux pneus fendillés, ils se sont demandé comment j’avais pu me payer une voiture. À croire qu’ils aimaient la pauvreté. Les prêtres ont longtemps eu de grandes églises et des cathédrales, même si Jésus était en sandales.

— Je travaille. Je ne serai pas vraiment ici… Enfin, pendant une semaine sur deux.

— Tu fais quoi?

— Je suis infirmier, et je travaille à cent kilomètre de la ville, dans un petit village qui lui aussi est en phase terminale. La mondialisation ça ne fait pas que mourir les entreprises, ça tue les gens. Mais les vieux savent des choses que nous ignorons.

— C’est vrai ça? C’est un drôle de « métier » que tu fais.

— Ce n’est pas si terrible. Ça donne une idée de ce qui nous attend… Ça donne une idée, mais cette formulation est froide. Il faudrait que ça donne plus qu’une idée…

Je n’ai pas voulu entrer dans les détails. La vie est dans le détail, la mort est dans l’ensemble d’une série d’événements qui mènent aux grandes émotions et y mettent en même temps fin.   Si eux y voyait du temps à l’infini,  je voyais une montée et une descente vertigineuse. J’avais sans doute déjà trop vu la mort et les dégâts du corps. J’avais vu les deux bouts de la vie. J’avais vu les petits enfants venir voir pour une dernière fois leurs grands-parents. Et dit comme ça, ça ne veut rien dire. Les mots ne sont pas les émotions. Les mots sont les petits bateaux sonores des émotions.  J’écoutais les gens me raconter leur vie avant de mourir. Il me faillait parfois trois bières pour dénouer le nœud du récit des vieux. J’avais mal. Mal aux dents, mal aux oreilles, et mal au ventre qui gonflait comme si je portais leurs histoires pour mettre quelque chose ou quelqu’un au monde : « moi ».

(Les banques ne mènent personne au monde. Seuls les humains en sont capables. Mais demain, sait-on?)

***

La réunion.

–  établir une suite ascendante de manière à voir dans notre portail une réussite extraordinaire et rapide de manière à faire croire que nous avions un succès fou. Pour en arriver à la vérité, il faut mentir un peu!   Nous n’étions pas loin de la trentaine et nous n’avions pas encore  de « reconnaissance ». On vivotait. ( Sauf Théo  l’athée).  On voulait changer le monde. Changer le monde à la manière des pancarteurs qui écrivent sur le graffiti portable, à bout de bras, leurs doléances : « On ne veut pas du Jet Set chez le G-7 », pendant les que les G1-G2, et trou d’eau se faisaient  portraiter en vendant leurs sourires de représentants de commerce de succursales mondialistes.

***

Pause non commerciale :

Pendant que nous fêtions, au  Congo, une fillette nommée Destin, mourut d’une balle perdue. Personne ne sut que Destin s’en fût allée. Les anges n’ont pas de C.V. Destin n’a pas eu de vie. Elle l’a aperçue à travers la violence. Elle n’a pas entendu les mésanges du Québec chanter, ni vu les l’omble de fontaine filer dans l’eau. Alors, on ne sait pas pour qui a été créé toute cette beauté. Ce n’était sans doute qu’un jardin… Quand on vient pour voir, on nous crève les yeux. Quand on vient pour entendre, on nous coupe les oreilles. Quand on vient ici pour se humer, on rencontre des inhumains. Quand on veut s’opposer, on paye des sourds, des aveugles, des appauvris à qui on enfile un costume et une cravache dont ils sont fiers.

C’est un monde dans lequel les nains sont grands.

***

Qui donc a vu la pancarte?

Après avoir établis  les plans d’attaque, nous avons décidé de festoyer. Carl  a commandé deux pizzas  pendant que Maggie et moi sommes allés  chercher une caisse de bière au dépanneur. La température était chaude avec des effluves de gaz d’échappement. L’asphalte,  tout trempé, gorgé de gouttes et de flaques-miroirs nous faisait gaminer en sautillant dans la gouille. Plouf! J’ai six ans! Plouc! J’en ai cinq.

J’ai pris la main de Maggie pour lui faire franchir un de ses miroirs. Je ne voulais pas qu’elle y disparaisse comme Alice au pays des merveilles.

La main de Maggie contenait   toutes les mains du monde. Je le sais. Je les ai touchées. Elles m’ont fait frémir. Je rosissais du teint et sans doute des reflux d’hormones. Mes désirs avaient cette petite douleur des coups de soleil mais en un endroit que l’on ne peut nommer.

— Quel est ton plus grand rêve? M’a-t-elle demandé.

— Il est trop fou pour que j’en parle. J’aimerais rencontrer tous les humains de ce monde et leur parler.

— C’est impossible.

— C’est ce que tu disais… C’est un rêve.

 ©  Gaëtan Pelletier, 2018

Le dépotoirium, Chapitre 2

Le dépotoirium, Chapitre 1

Le dépotoirium, Chapitre 2

Chapitre deux 

C’est juillet partout. Et les banquises doivent fondre dans le Nord, puisqu’à Montréal il fait une chaleur à ne pas mettre un cornet de crème glacé dehors. Je me promène avec Maude qui s’est fait dire de rafistoler son texte. Elle a tendance à niaiser et fainéantiser au bout de sa chaîne. . Elle s’éreinte à ne rien faire.

Chacun est allé s’acheter une bouteille d’eau géante. Boire l’eau de la ville, c’est comme s’adonner à un sport extrême. La ville a été créée en 1642.   C’est un petit dépotoir  long comme son histoire. Toutes les villes finissent en dépotoir. On enterre nos détritus, nos objets de consomaction. Quand le citoyen s’ennuie, il se dit : « Que dois-je m’acheter aujourd’hui pour être heureux? ». Pour certains c’est un loft à Montréal et d’autres un sac de croustille à 99 cents.

Le commun de tout ça : la jeture. Je jettes, tu jettes, nous jettons…

La Terre est devenue une  litière géante. Sept milliards de chats achètent et jettent, emballés. On a plastifié la vie sous vide et le vide avec celle-ci. . En 2050 on mangera des poissons en plastique. Ils finiront par se refaire des ouïes. Mais tout le monde est sourd aux ouïes des poissons. L’argent n’a pas d’oreille.   Personne ne ramasse les petits papiers et les gobelets de café qui souillent la belle herbe verte qui se bat contre le béton.  Ni les chewing-gums qui nous collent aux semelles. Sans oublier les crottes de chiens. Avec sa grande sensibilité, Maude amène parfois des chiens errants puis appelle la SPDA. Le jour où on est passés près d’un hôpital, Maude m’a demandé où s’en allaient tous les médicaments qui traînaient dans les intestins des gens.

— Même la merde n’est plus ce qu’elle était. Elle servait d’engrais depuis des millénaires… Ouash!

Nous sommes quatre à parcourir les rues et à lorgner les gens qui bouffent sur les terrasses avec leurs bières artisanales,  en train de bavarder. Il n’en faut pas beaucoup pour basculer dans la frime de la mini bourgeoisie. On a tous un palais dans la gorge. Ce qui en fait rêver plusieurs.

— Qu’est-ce qu’ils font?

— Ils parlent au voisin de New York…

Maude nous a présenté une amie. Elle est belle à mettre le feu à mon âme.  Rousse comme une  sœur d’Ed Sheeran.  Je suis tout ému  en viré à l’envers par la beauté de ses yeux verts. Elle n’avait  que deux petits défauts : elle parlait peu et elle était malingre, longiligne. C’est une déesse : on peut lire dans ses yeux le petit livre d’une grande âme.    J’étais  sous le choc. Sa tendresse sourdait d’elle comme un énorme ballon qui flottait et vous envoûtait. Un mélange de tristesse et de tendresse. Trop pour moi. Ça m’a fait penser à un passage du livre au sujet de celui que l’on nommait L’ermite du Maine :

«  Pourquoi vous ne me regardez pas quand je vous parle », demanda l’auteur à l’ermite.

« Parce qu’il y a trop d’information dans le visage des gens ».

Maggie me regardait timidement  avec des yeux perçants, presque vrillant. On dirait qu’elle souffre en dedans ou qu’il y a trop de feu pour seulement rester allumée : elle brûle, malgré cet air serein, elle tisonne de tout son être. Ses bras croisés tentent de retenir ses tisons qui s’envolent hors d’elle.  La souffrance, je la connais. Moi aussi je trouve que les visages ont plus de mots que de nez.  Mais elle!…  On devrait l’appeler Magie.  Quand elle a pris son air d’aller, sur le trottoir, j’ai regardé ses longues jambes  blanches qui me faisaient un drôle d’effet. Ça n’avait rien de sexuel : elle ne marchait pas comme tout le monde. Marcher c’est comme écrire sur un trottoir ce qu’on est.

Maggie a  étudié en littérature. Un art qui se perd dans les trop nombreux livres vides. Je suis curieux de lire ses textes quand je la regarde sculpter ses lettres avec un beau stylographe d’allure ancienne. J’aimerais être à la place du stylographe. Chanceux de stylographe!

Son petit sac à dos est presquement  rempli que de livres. Des livres usagés, pour la plupart. Elle n’a pas de trousse de maquillage. On ne met pas de rouge à lèvre ni de fard sur son âme.

Cet après-midi là, c’était un samedi,  nous avions décidé de visiter un appartement libre qui nous servirait de poulailler à pondre  nos articles, nos petits écrits, bref, notre seule possibilité de faire une révolution sur la toile dès le mois de septembre.  En attendant, il a fallu programmer quelques articles et donner à chacun une petite tâche à effectuer.

Regimber est une façon de traîner une pancarte en opposition à quelque chose qui demande un effort. C’est la rébellion sonore de notre génération. On en veut plus que le beaucoup reçu. On veut tout.

*

La réunion a eu lieu dans l’appartement de Carl qui devait jadis servir de grenier.  Il a fallu enjamber une montagne de jouets qui lui servent  d’amuse-cerveau.

Il collectionne les vieux jeux électroniques de son enfance, et dit s’ennuyer de Mario Bros et du reste. Quand on lui a demandé pourquoi il avait un traîneau  sauvage en plastique Made in China, il a répondu qu’il s’en servait pour aller ramasser tout ce qui était encore bon dans la déchetterie, les jeudis. Maude est en train d’avaler un sous-marin de chez Subway.  On a fait comme les grands de ce monde : assis autour de la table, une table crottée par le beurre d’arachide,  les pattes arquées comme un dos de scoliosé. Elle a du temps sur le dos, la table!   Encore un objet que Carl  a ramassé à la rue par un beau soir de juin alors qu’il était saoul. Assez saoul  pour demander le matin d’où provenait cette table. Maggie se passait une main dans les cheveux, penchée sur son petit cartable,  sans mot dire. Maggie ne dit rien. Elle parle avec de l’encre ou frappe sur son clavier. C’est son psy. Il y a longtemps que tout le monde s’est rendu compte qu’elle peut ingurgiter trois ou quatre bières sans broncher. De la  bière noire, écumante qui coulisse le long de son verre froid qu’elle envoie se déchaleurer au frigo.

On est tous sur la page du Newsnet, sorte de défilé sans fin d’intellectuels aguerris qui crânent, s’émoustillent, bien que d’un sérieux papal, avec leurs longues phrases bien pensantes.

— On pige au hasard..

Or, de nos jours, l’organologie politique où se forment les supports du surmoi et de l’individuation de référence évolue très sensiblement, et une nouvelle situation herméneutique s’est installée tout récemment, qui déjà est sentie et exploitée par tous les candidats aux fonctions présidentielles, Etc

Bernard Stiegler

On reste tous muets comme dans les films de Charlie Chaplin. On se rend compte qu’il y a de cette race d’intellectuels qui parlent de Marx, de Freud, de Camus, de Kant en s’écrivant et  se comprenant entre eux. Rien qu’entre eux.  Ils s’écrivent  des lettres de 150 pages . C’est une autre génération en train de s’éteindre. Les tisons de l’Histoire.  Ils sont vieux qu’ils  parlent latin de temps en temps en i.e et sic. ou s’approprient du « stiglerien ».  Ils tricotent des concepts comme ma grand-mère tricotait des bas et des mitaines sauf que ça ne réchauffe personne. Nous vivions dans un état pôle-nord. Avec des frais chiés.. On ne pourra pas être comme eux. Ce qu’ils ignorent est que lorsqu’ils mourront, et ils meurent tous ou s’affaiblissent, tous ces beaux écrits disparaîtront. En quoi le P.D.G de la Banque Internationale peut être affecté par un intellectuel pompeux qui écrit sur une page qui n’existe que par des serveurs? Le P.D.G fréquente des P.D.G. Aristote est le dernier de ses soucis. À moins qu’Aristote soit un   grec en faillite. Un P.D.G, ne réfléchit pas, il « or-ganise ». Ou il fait des marathons terrestres pour trouver du Lithium. Batteries! Batteries! Comme disait Ringo Starr.

— Quelqu’un a quelque chose à dire?

— Non.

— Ça commence bien…

— On n’a rien commencé, on réfléchit, dit Théo.

Même avec 5 diplômes, le savoir est devenu des effilochures dans l’histoire de la connaissance.

.— On parle de la tour de Babel. On dirait qu’on y  est. Et les politiciens?

—  Il faut les regarder en mode binaire, c’est la mode : soit ils sont idiots, soit ils sont menteurs. Mais le savent-ils?

J’étais dans le « vide »… Perdu. J’ai levé la tête, et tout le monde a regardé Maggie.

— C’est génial…

— Rien de génial. Quand tu ne comprends rien c’est que tu as tout compris. Parce que tout s’en va vers les petits morceaux éparpillés qui ne mènent nulle part.

Maude continuait d’avaler son sous-marin, l’air hagard, comme hagard de train, arrêtée, figée. Elle a haussé les épaules. C’est exagéré, mais presque vrai.

— Personne n’a vu que c’est l’argent qui mène le monde?

— Tu étudies pour devenir « quelqu’un »?

— Ben! Oui. J’ai pas envie de me ramasser à vivres de sous-marins toute ma vie. On ne peut pas libérer les gens en restant des administrateurs de village. La mondialisation a tout bousillé. Tu peux bien me nommer le type qui chante le dernier tube, mais tu ne peux pas me dire où se trouve le dirigeant de l’entreprise qui embouteille les eaux que nous buvons. Même quand on écrit ainsi :

« L’industrie de l’irréel est en format Big, pendant qu’à l’autre bout du monde des gens crèvent de faim ».

— Ou as-tu pris ça?

— Au hasard. Il suffit de fermer les yeux, de prendre un article, de cliquer sur un passage, et plouf… C’est binaire : soit une stupidité, soit une phrase belle et simple, mais vraie.

Les lèvres de  Maude se sont fermées,  et ses yeux ont pris un air de ciel avec des couchers de soleil bons pour le National Geographic. Car  s’est levé et est allé chercher de la bière. Une énorme caisse de 24. D. Une marque étasunienne.  Tout le monde a fait beurk. Mais après une heure, on chantait tous sous la musique de Carl qui jouait du  Ukulélé  .  Il y a des gens qui n’ont que des oreilles, d’autres, des yeux, d’autres des mots, d’autres des marmots.  C’est vrai qu’on était découragés en voyant la première phrase, mais après deux bières, on s’est mis à surfer sur les vagues du web pour trouver les meilleures stupidités du jour.  Et ça s’est terminé comme ça. Dans une fatigue digne des cowboys de l’ouest. Le troupeau d’intellectuels est tellement énorme que la peur finit par s’installer en chacun de nous. Nous sommes de beaux nids de  frayeur. Au fond, on a peur de ne pas être à la hauteur. Mais la hauteur de rien, c’est quoi?

Maggie est sortie la première avec Théo. Théo est un maigrichon solide, avec des veines énormes et bleues comme le Danube.( On dirait une phrase d’Eddy Marnay). Mais mieux encore, les mers du Sud avec au fond de grand coquillages et des poissons qui sont beaux comme les tableaux d’un peintre dont j’ai oublié le nom. Il ira loin. Comme disait Arnold : « On a l’âge de ses haltères ».

Quand Maggie est sortie et m’a demandé de la reconduire chez elle. Elle travaillait le lendemain midi au McDo. Je l’ai fait. Arrivés à son appartement, elle s’est laissé tomber sur le matelas. En fait, on aurait dit que le matelas s’était ennuyé d’elle. Il a ouvert tout grand ses draps et je l’ai entendue ronfler comme un cadran russe. La nuit était encore toute bouillante. Le  ventilateur battait des ailes, mais on crevait.  Il ne manquait que les palmiers et les cocotiers. Malheureusement, la fenêtre ouverte, il n’y avait que le bruit des taxis qui passaient et repassaient. La pluie avait débuté un peu avant notre arrivée et les trottoirs avaient un aspect de miroirs qui valsaient. Je me souviens qu’on a fait des flops  et des flac avec nos pieds, en riant. C’est la première fois que je voyais Maggie rire autant. Et je la  tenais par la taille. En entrant, elle avait les cheveux mouillés, frisottés comme une lavette après un grand évier de vaisselles. C’était tordu, écrasé, et les gouttelettes coulissaient  sur ses joues.

Le lendemain, à mon réveil, Maggie n’était plus là.

J’ai trouvé un mot sur la table :

« Bye »

Et un article. Ou un articlet… Tout minus, comme dirait Sol le clown.

L’ourson toutou

C’est fou: les gens « ordinaires », pour se faire conduire au bûcher par la voie de la politique choisissent des gens faisant partie de « l’élite ». Les enfants ont besoin des oursons pour s’endormir, se faire cajoler par un objet immobile. Une belle histoire d’amour entre le réel et l’irréel. Alors, qu’est-ce que l’élite peut faire pour nous? Rien, sauf combler notre besoin d’enfant. La télévision a ses Noël à tous les 15 minutes. Les tablettes également.  En fait, il faut que l’ourson soit plus gros que l’enfant. La grosseur de l’ourson est importante puisqu’il est le protecteur.

Maggie

© Gaëtan Pelletier

Interdiction d’utiliser en partie ou en entier.

Le dépotoirium, Chapitre 1
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Le message du politicien

Trump et UN

Le monde de Jean Isabelle

Jean Isabelle,

« They have been so bad with me at the G7, Sniff ».

https://www.lesoleil.com/opinions/caricatures

Ðélinquance

Les adultes s’occupent de la délinquance des adolescents mais il n’y a personne pour s’occuper de la délinquance flagrante des politiciens.

Gaëtan Pelletier