Archives mensuelles : juin 2018

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Chapitre 5

Quand j’entrais  au travail, j’imaginais  cette immense maison transformée en « ventre de dieu » qui allait redonner naissance à ses âmes. Un aller-retour pour les réincarnés.  Ils entraient en civières et sortaient par les fenêtres ou par les murs. Je sais par où, mais sans corps, apparemment sans rien. Bref, ils mouraient.  Plouf!

C’étaient tous des « en fin de vie ».Tous. Prononcer le mot « mourant » était un outrage. Séchés et brisés par la vie. Déshydratés. Le corps est un bateau-Titanic, un manteau qui se fripe quand on l’a trop porté. Des airs de planète avec ses ravins, ses crevasses, ses rivières aux reflets argentées. Il n’y a rien pour surprendre. Rien.  J’ai appris  à ne jamais être surpris. La mort est une école qui peut nous faire mourir souvent pendant une vie. Et ce que j’ai appris m’a fait vivre bien plus intensément que la plupart des vivants.  Je suis une épave en devenir. À partir des premiers jours, je crois que je n’ai plus jamais vu les vivants de la même manière. Je les percevais en à un point de leur vie en même temps qu’une étendue temporelle. Je savais distinguer tous les signes et pointer des étapes de leur existence. J’étais tous les points temporels. J’ai cessé d’avoir peur de mourir mais une angoisse douloureuse  de ce  petit navire à deux mains, deux jambes, un cerveau dans lequel se dissimulait un parfum de  Neandertal.

Les clients que nous avions étaient tous de cette race des années  20,30,40 ou  du 20e siècle. Une race solide qui n’avait presque jamais avalé de cette chimie multicolore   et cette bouffe industrielle avec tomates de Chine en boîtes de conserves et de mets congelés qui se répandaient dans le monde. Plusieurs  ont dû acheter leurs dents pour manger. Maintenant ils les enlèvent pour manger. Au début, j’avais l’estomac qui se tordait de douleur et la tête en tourbillons  par le découragement ou la peur, sans me l’avouer.  Mais avec le temps, avec le temps… Comme disait Ferré…

Il n’y a pas de pire tueur que l’habitude. Je voulais rester vivant en ne me m’habituant pas.

***

J’avais une patiente   du nom de Rita. Rita, une enseignante pieuse avec les yeux à genoux vers le ciel : elle attendait la visite du Seigneur.  Sa chambre était voilée de longs rideaux sombres, et ses yeux, comme des fenêtres, l’étaient tout autant.

Un ventilateur ronronnait tout doux, tout doux, avec un petit son de machine usée par tous les étés de Rita. Elle l’avait apporté,  ne supportant pas la chaleur.

Elle m’a signalé avec le petit bouton d’alarme près de son lit. Son chapelet de pilules pour lui enlever la douleur la faisait faire des cauchemars.  C’était- disait-elle-  son chat noir, Vipère, qui était revenu. Un chat furtif  qui pouvait dormir dans  les moindres  recoins de sa maison.

« Le animaux  perçoivent et lisent dans l’âme des gens ».   m’a-t-elle dit. Elle était à la fois consciente et à la fois perdue dans son pyjama de pullulement  d’injections.  Il se dégageait d’elle des  odeurs de médicament qui sourdaient en sueurs de sa peau luisante. Elle fiévrait à faire monter le mercure du thermomètre.  La peau de son visage ressemblait aux couleurs blanchâtres   du peintre russe Ivan Konstantinovich, le peintre des mers en furie avec ses houles gigantesques,  agitées.  Rita tentait de vivre en s’accrochant. Elle avalait de l’air pour garder en vie chacune de ses cellule-bougie.   Sa peau était si sèche et craquelée qu’on aurait dit qu’elle s’éteignait lentement en se débarrassant de son eau pour passer à travers  le tunnel de lumière.

Rita était là depuis une semaine. . Elle essayait toujours de lire quand elle en avait un peu d’énergie avec des lunettes suffisamment épaisses pour  mettre le feu à une écorce de bouleau. Souvent, elle oubliait de tourner les pages, incapable de se concentrer.

— Puis-je savoir votre nom?

— Jason.

— Ah!

— Alors vous êtes jeune… Avec un nom pareil…

— Probablement…

Quand nos clients sombraient dans l’angoisse on leur donnait du Nozinan. Alors, ils calmissaient, appesantis,  le regard  naviguant   entre quatre murs.

Le directeur, Pierre, lui, s’y connaissait. Dès le premier jour, il me fit tendre l’oreille pour bien entendre la respiration annonçant une mort imminente. Il m’emmena près d’un vieux marin cancéreux. Quand il émit son dernier soupir, sa poitrine se souleva et il vida tranquillement ses poumons. Quand l’air se répandit dans la pièce, je me suis dit que c’était de l’air usagé.  Chacun en ce monde respire un peu de cet air des gens qui partent. Personne n’y songe. De l’aire de seconde main, de second souffle.

C’est ainsi que me vint l’idée d’écrire un article

L’air usagé

Au temps des romains, l’air devait être un peu moins vicié. Et quand nous parlons d’air, il y a l’air du temps, de l’âme aujourd’hui. On a tous nos attentes sans espoirs de voir un jour la vie rejoindre la Vie. La grandeur de ce que nous aurions pu être, devenir. Non. Nous nous éteignons comme une vieille chandelle rendue à bout de cire par un soir d’hiver, la flamme chancelante, valsant aux moindres petits coups d’ailes en provenance de l’autre bout du monde. Bref, il n’y a plus de « recoin » de Terre où nous cacher. Les machines, l’activité humaine, la cuisine, les vaches à méthane,  les crocodiles, l’air des hommes de Wall-Street, l’air vicié des sables bitumineux de l’Alberta, les centrales nucléaires, etc. Il y a tellement d’humains sur Terre, de machines, d’autos, de pesticides, que nous respirons un air aussi vicieux qu’un politicien dont la moitié de ses mensonges sont faux.

 Jason

Le lendemain : Maggie. Cette chère douce et charmante Maggie se refusait  l’écriture. Elle dessinait, dessinait sans arrêt et collectionnait des photos de visages humains de tous les pays de la planète. Elle  a alors  pigé dans sa galerie   d’Irakiens et d’Irakiennes victimes collatérales de la guerre : des vieillards, des enfants, des estropiés.   L’une d’entre elles était  d’une  une femme aux yeux vert-jade, au  regard  profond, vous zieutant comme si vous aviez été  dévidé de l’âme. Ils étaient intenses d’une belle tendresse mais également  une énorme tristesse.  De beaux miroirs d’âme!  Quand Maggie a mis sa photo sur le site, le nombre de visiteurs a doublé.

C’était gênant de regarder la photo. Pourtant ce n’était qu’une photo. J’ai fait l’exercice, sous le regard surpris de Maggie, d’enlever le visage pour ne voir que les yeux. Tout son être était là, en ses infimes cavités, en sa lumière qui représentait un tout, un tout dont nous étions nous-mêmes inclus.

J’étais bouleversé. Bouleversé de saisir si soudainement que j’avais saisi une autre forme de lecture, un autre livre en lettres d’iris. Un œil est comme un grand livre et nos des analphabètes ou analphabêtes du caractère unique de ce que l’on nomme le grand tout.

Il ne faut pas regarder quelqu’un : il faut se regarder.

***

Théo a trouvé le moyen de faire un peu d’argent. Théo est un avocat. Et un avocat – le fruit- ahuacatl-  qui signifie testicule. Parole de wikipedia.  (   Couille qui magouille n’attend point le nombre des années) .  Le compteur était à  4234$. Alors, ce cher Théo a mis aux enchères un manteau  d’un sans papiers qui risquait d’être renvoyé dans son pays, malgré le fait  qu’il était marié à une québécoise  et père d’un enfant de 5 ans.  Il a mis la vidéo en ligne, et trois jours plus tard, avec un petit coup  de pouce de la filière Facebook, on a reçu 1865$. Et, surprise, un Iphone. Théo, fiévreux,  a commencé à parler d’acheter  d’un écran de télévision. « Il y a de bonnes pubs, mais c’est coupé par des bouts d’émissions ». (Carl déteste la télévision).

Quand Théo a une idée derrière la tête, il l’a souvent dans la tête. Avec son sourire de requin dentelé , il s’est requinqué dans un beau projet : offrir à un abonné un dîner avec Carl. Carl  dont les yeux  avaient l’air de se demander où se trouvait son regard, se frotta le menton, se rongea les ongles et gratta sa guitare. Il n’aimait pas l’idée : il grimaça par une mine de citron.

— Dans combien de temps?

— 7 jours.

Et le rendez-vous se fit. Une dame de 35 ans, danseuse dans un bar, gagna le dîner. Carl bougonna en se  tortillant de stress  dans le recoin de l’appartement, jusqu’à ce qu’il entrevit la photo de la dame. « Boire, manger, forniquer ». Une devise qui allait le mener loin…

Oui, un canon! Carl sauta sur l’occasion et le canon Tout fit mis en place  pour que la scène soit filmée, placée sur You Tube, en découpages « bons moments ».

Il arriva le lendemain, bien tard, ayant passé la nuit avec sa gagnante. À vingt-six ans, les hormones sont juges de la beauté des fessiers.  La dame s’en éprit et lui offrit un job : escorte. Elle l’habilla des bas jusqu’au chapeau.

Il joua le jeu un moment.

Ce qui plaisait à Carl et lui déplaisait en même temps. Il avait lu Kerouac et ne voulait pas vivre une autre vie : mourir jeune et sans/avec gloire. Déchiré. Notre anxieux tentait de noyer son angoisse dans l’alcool, la bouffe, le sexe. Il voyageait par le bus  Cannabis Canada.  N’empêche que son union avec la dame paraissait s’éterniser. Ce qu’il nous apprit en catimini est que la dame  avait tendance à faire l’amour  position de « love doll » en silicone japonaise,  version Windows XP : X pour sexe et P pour planche Elle  se jetait sur le lit en présentant ses fessiers, puis attendait  de fesses fermes ce qui allait la faire jouir. Bref, elle ne bougeait que des paupières, la face dans l’oreiller. Du moins, c’est ce dont Carl  se plaignit, honteux,  mais persévéra à l’éduquer (selon ses termes).   On ne sait pas avec quelle puissance  de batterie fonctionnait Carl. Le lapin c’était transformé en hyper lapin. Veni, vidi, vici.

C’était au tour de Carl d’écrire un article qui parut le lendemain,  avec la paresseuse   technique du « Qu’en pensez-vous »?

Avoir et n’être

La question n’est pas de savoir ce que nous aurions pu faire. La question est de savoir ce que nous pouvons être, seulement être pour arriver à « faire vraiment », à prolonger une race humaine.   Le monde actuel se « fabrique » par la notion de ce que l’on peut faire…  Alors, c’est une ère de robots. Puisque maintenant tout est pointé vers ce que nous devons fournir en terme de « travail », et non en terme d’être, nous assistons à la disparition des êtres  par ceux que n’ont jamais su être mais ont cru que le « savoir faire » valait mieux que le savoir être. Et, au fond, ils se moquaient bien du savoir-être puisque le but ultime est de faire de nous des consommateurs. Vous n’êtes plus obligés d’être puisque vous allez mourir et qu’il n’y a rien après.

Nous assistons aux funérailles de « dieu ». On ne peut pas mieux s’enterrer soi-même…

Carl

Qu’en pensez-vous?

Le nombre de penseurs est affolant.

**********************************************************

© Gaëtan Pelletier, 2018

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le dépotoirium, Chapitre 4

Chapitre 4

7 septembre

« Un aryen vaut mieux que deux tu l’auras » ( Adolf) 

Carl

« Je ne lis pas d’auteurs qui se sont assis sur une pile de livres pour écrire »

Maggie

« Celui qui donne à un mendiant et qui lui demande ce qu’il veut acheter avec son don est déjà un dictateur ».

Maude

« C’est la souris qui a permis l’invention de la chaise »

Théo

« Tant qu’on ne pourra au moins ralentir le cyclone débile de l’autodestruction on ne pourra jamais parler de victoire. S’il y avait un marathon de la défaite « circulaire », nous serions gagnants! »

Jason

 

On  voulait le site  un peu fou,  chamailleur, dérangeant,  mais également  sérieux. Mais qu’a donc changé ce cher ( et très cher sérieux, au prix qu’il nous coûte) en ce monde?

Ils sont en train de préparer le G7. Ils sont 7 et sept fois 777 hommes armés pour protéger des vendeurs de pays. On ne sait plus qui sont les ILS. Probablement des îles perdus au fond d’un palais sis dans une île des Açores, là où les riches vivent avec les riches. On se croirait à Londres, à la fin du 19ième siècle quand les bourgeois, l’été, fuyaient la ville nauséabonde de par les effluves du crottin de cheval.

Alors? Que dire des dirigeants de la grande faux, ou faucarde, dirions-nous? Ce sont eux qui fauchent la Terre jusque dans ses entrailles y compris les nôtres. Des singes. Nous sommes de la chair à guenons.

Il n’y a pas plus sérieux que la belle folie qui se moque de tout! Tenter de bâtir un monde avec des épouvantails n’aide pas un beau jardin comme la Terre. Ça fait fuir les oiseaux, Oh! Oh! ( Tiens, une vieille chanson qui me revient).

Tel   que convenu, chacun écrirait un article et chacun aurait la tâche de lire les articles d’auteurs qui participeraient. Si auteurs se pointaient le pif…

Il fallait trouver des idées. Des idées, tous les sites, surtout les plus « sérieux », ceux qui sortaient Marx de leur poche pour faire jaillir l’énormité et le poison du capitalisme « globalisé » en avaient à la tonne. Et tonnaient les canons!  Certes. Comme aurait dit Proust, nous en lûmes maints, pour constater que la tour de Babel poussait chaque jour davantage. De plus, ils champignonnaient.  Quels beaux styles : tous propres, raffinés, comme si les cerveaux se tordaient chaque jour, telle  une éponge gorgée de ce qu’ils nommaient culture.  À partir de là, je pris conscience que tous ces boxeurs tapaient sur des sacs au fond d’un gymnase poisseux pour devenir des champions du monde des trouvailles et des combats sans adversaires dans le même ring.  Les adversaires se terraient et torpillaient l’économie des pays les plus riches. On nous avait laissé les mots. Rien que les mots. Le dictionnaire au complet, même le mot le plus inusité, jamais utilisé, que l’on  cherche à arrimer à un autre plus connu.  Nous nous  étions engagés dans une croisade délirante contre  de moulins à vent qui ne produisaient que du blé. Élucubrations! Mais il était trop tard pour faire arrière marche. Il fallait avancer. Avancer et se montrer plus malin. Plus malins que les docteurs en économie qui sortaient leurs formules en éprouvettes et auxquelles tout le monde adhérait. Même si on attaquait les vendeurs de Burgers, les burgers se vendaient autant comme si chacun était une pub bipède. Des tracts pour détraqués qui craquent en souliers ruminés.

« Nous dirons que les américains sont tellement obèses qu’en calculant la masse corporelle moyenne nous en conclurons qu’il y a plus de gras dans ces 325 millions d’américains que dans les élevages de porcs aux États-Unis. »

On est restés coi. Carl avait des idées, mais elles n’étaient pas réalistes.

— Vous attendez quoi? Qu’on fasse une analyse des ventes de Big Pharma à l’armée américaine et qu’on compte les morts par overdoses de médicaments? C’est déjà dit. Et dans une semaine, tout le monde aura oublié.

Silence.

— Alors, lançons-nous dans une campagne contre Poutine la star Tsar.

Comique Mister Carl. Et plus ingénieux que le jardinier de Kosinski dans Bienvenue Mister Chance.

— Parmi les meilleurs sites ou journaux que nos avons consultés, il y a des profs d’université, des chercheurs défroqués, des génies déguisés. Alors, nous, qu’allons nous apporter de plus que ces Rodin qui sculptent leurs articles d’un ciseau qui sent le jus de cerveau?

— On n’est pas des cerveaux? Réfuta Théo.

— Oui. Mais si on l’est on n’a pas le sceau du grand penseur. Il vaudrait mieux être Oprah Winfrey et faire son petit discours avec un trophée à la main, radotant qu’elle a déjà été pauvre.  L’intelligentsia américaine, imagine, ce sont les stars d’Hollywood. Ceux qui ont joué dans Cowboys& Aliens. Un film écrit avec de la FAF (Farine À Narines). Les cowboys sont vainqueurs des Aliens.  La belle affaire! Avec des pistolets, des chevaux, et des chapeaux. Chapeau! Congratulations! à Horrywoods!

En ouvrant le portail, tout le monde avait la bouche toute  grande.

— Qu’est-ce que c’est que « ça »?

— Un blague. Tous les journaux ont un blagueur qui écrit une phrase drôle.

— Drôle? C’est drôle? « C’est la souris qui a permis l’invention de la chaise ».

— Tu penses que ce sont des génies les journalistes ?

— On devrait aller dans le normal de temps en temps, je veux dire … le peuple. Si on ne change pas le peuple, on ne change rien. Regarde, aujourd’hui, dans la section mode : «  L’art d’un soutien-gorge bien ajusté ». Le monde est  moribond.  Vous pensez que même si on est 5, en soufflant tous dessus, il va reprendre vie? Il est inutile de jouer les Marx 21ième siècle… Il   faut être des scaphandriers dans un océan de folies.  Chacun est seul dans cette mer de fous. Soyons foutraques et bizarres, ou simplement humains.   Alors, réveillez-vous, réveillez-fous, c’est une entreprise à faire de l’argent. On s’est dit qu’après on prendrait une retraite dorée quelque part en Argentine. Je ne sais où… Hitler y aurait fini ses jours. Il y est arrivé en sous-marins. Un boat-people… En vérité, le  de l’Allemagne est mort brûlé, imbibé d’essence, noyé d’essence, brûlé-fatigué. Il n’aurait même pas survécu au voyage. Il  avait déjà été empoisonné par son médecin.

— On ne voit pas à quoi tu veux en venir.

— Je ne sais pas non plus à  quoi je veux en venir. Si on restait humains, rien que humains? Au moins on couperait le cordon de la grande mise au monde d’une machine.

— Je n’y comprends rien, dit Théo.

— Ah! C’est justement le but… Le but que personne n’a vu venir. Une fois tous lobotomisés par notre culture d’individualistes, on nous écarte les uns les autres, on nous tue à petits vœux, veux, veux pas… Les moutons sont encagés. Ils se sont fait rouler dans la laine chaude dudit progrès.   Ou alors ils broutent dans les îles Shetland.  Ils ne pensent plus, ils dépensent. Et c’est le but. Nous distancer, nous réduire à  un à un pour n’avoir plus de pouvoir. Pour ça, chacun a son tournevis, sa tondeuse, son garage, son studio, son petit site internet et pour le reste ce bon vieux Facebook. C’est pas pour rien que le type est devenu milliardaire : il a trouvé le moyen de faire croire aux gens qu’ils sont ensemble quelque part dans un grand party d’échanges. Les révolutionnaires armés de souris et de clics.  Les révolutionnaires en clics.  Jamais une souris n’a servi autant d’éléphants.  Pas trois clics!  C’est trop demander. Se demander…  C’est pour ça qu’il faut être ensemble physiquement. Je n’aime pas que tu pues de la gueule, mais j’aime bien t’embrasser…

— Tu me parles?

— Non, mais d’une phrase en général…

— C’est une bonne idée ça. Pourquoi pas amener les gens quelque part faire un grand party annuel?

Maude pétillait des yeux, excitée.  Elle faisait ses « Yes » en hurlant quasiment, les poings en l’air.

C’est Maggie qui fut la gagnante de l’article du jour : une série de photos prises dans un centre de distribution de nourriture pour les gens qui n’arrivent pas à boucler leur budget.

Maude, elle,  avait placé une photo représentant une dame voilée, assise dans le métro à côté d’un transgenre coquet, les jambes écartées, avec un sac ouvert à ses pieds. Il y avait déjà un commentaire :

«  Ils s’en vont faire un vol de banque? » LOL.

Tiens! On rit déjà tous en anglais. C’est bon sigle.. La nouvelle version aura le son. Le son même de votre voix pré enregistrée.

Le fil de l’Homme

La situation planétaire ressemble aux fils de Carl, derrière son amplificateur. Il y a de gros fils constitués de petits fils, et ils sont tous enchevêtrés, tordus, emmêlés. Dans les petits fils se cachent d’autres petits fils. Et dans les gros fils se cachent des petits fils qui cachent de minis fils. Ils sont tous noirs. De sorte qu’il est impossible de démêler cet amas de fils, si possible de savoir à quoi ils sont liés.

Si chaque fil infime est représenté par une thèse dans un domaine et un autre fil une

multitude de thèses concernant l’avenir du monde, sa naissance, un moment figé. Quand Carl a trop bu, il est incapable de connecter ses fils pour faire fonctionner son appareil. Alors, il prend sa guitare sèche.

C’est ainsi que nous sommes devenus des êtres qui rendons les choses simples de plus en plus compliquées. Et dans la vie, nos enchevêtrements sont nommés « progrès ». Tous les érudits sont de fin fils cachés dans de gros fils. Ils disent la vérité des grands fils car ils sont dépendants de ceux-ci. Ils disent la vérité des fils parce qu’ils habitent le grand fil. C’est le grand fil qui les conduit vers le son que l’on veut entendre. Ainsi, ils existent, ainsi que leurs théories du cosmos, de la Vie, du marché, des indices boursiers. En piochant un peu, il peuvent devenir de gros fils porteurs de petits fils. Et les petits fils porteront le son. Puis un jour, tous  les fils disparaîtront. On les invisibilera. La monnaie est devenue invisible. Elle est contrôlée par les invisibles qui manipulent l’invisible. Des sorciers de l’ère moderne. Petit magicien ira loin… Le chapeau sortira de la colombe.

Et ravis nous serons. Tout en Oh! La bouche grande comme une bouche d’égout prête à avaler les mouches qui se présenteront pour pondre leurs œufs.

Mon grand-père était conducteur de camions. Mes fils ou filles conduiront une palette de boutons pressoirs ou bien de robots obéissant aux ordres vocaux.

Ah! J’oubliais : le fil disparaîtra. Il deviendra wi-fi. Nous sommes déjà des fils en perdition obéissant au grand WI-FI camouflé nommés…

Serveurs. 

Jason

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le dépotoirium, Chapitre 2

Le dépotoirium, Chapitre 1

Le dépotoirium, Chapitre 3

Chapitre 3

Pendant l’été, on s’est perdu des odeurs : on communiquait par Skype. Mais rarement. Tout le monde était occupé. 70% des 7 milliards d’habitants de la planète est occupé. C’est exactement le pourcentage d’eau dans le corps humain, même  chez ceux qui ne sont pas trop humains… Les déshydratés de l’âme.

***

On devait travailler pour gagner sa mie, sa croûte, sa soupe, ses crevettes de Matane et  un  abonnement à une compagnie de téléphone qui a acheté le tiers des voix de la planète. Même les visages. Certains, gênés de leurs rides, placent un plant de marijuana ou l’orignal qu’ils ont abattu l’automne dernier. Quand des amis meurent, ils restent souvent sur Facebook. Le compte est en souffrance et leur vie a délaissé la souffrance.

***

Maggie continuait son travail  McDo. Entre la graisse et le bruit.  À temps plein cette fois.  Elle voyait défiler des bœufs entiers pendant des jours, mais tous écrasés dans un moule rond et sec. Elle ne se plaignait  pas. Elle m’a dit qu’un jour nous serons ÇA. « On ne vit pas pour apprendre, mais on s’apprend à vivre ».   Elle s’attardait à  polir son âme au lieu de son corps et cheveux de flamme.  Comme il est dit dans les livres Harlequin : il y avait autant d’étoiles dans ses yeux que dans le ciel.

Quant à Théo, chez qui on pouvait voir se dessiner « un grand avenir », il courait les cabinets d’avocats avec sa dentition de carnassier et  ses mâcholières protubérantes, grand dessinateurs de sourires enjôleurs, garni de bave et de lueurs. Pour un emploi, il  s’était cravaté et léché la coiffure comme un mulot d’avocat qui prend l’ascenseur social au pied de l’échelle. Il aimait le prestige, les débats, les mots et l’apparat. Théo l’Athée, ainsi qu’on le nommait, voulait laisser sa trace dans l’Histoire.

« Il faut connaître les bons paragraphes et la petite phrase piégée.  Surtout les fins de paragraphes ».  Champion qu’il était du mot minuscule qui pouvait tout faire basculer, fin finaud, bagarreur, parfois menteur. Un horripilatoire trio.    Il vendrait son âme pour un cheval, un royaume et un titre  siglique : PDG, CBA, CACA etc.  Il irait rejoindre les rangs des  soldats de la financisation, habitants  des tours à bureau  qui miroitent et qui se voient de loin.  Plaquées de  verre à perte de vue. Des pans de verre pour les paons de verre.   Ce sont leurs miroirs.   Plus ils sont bien habillés, plus ils sont morts à la vie. C’est la peste lustrée et, je le  crains,  comme la male peste. Théo  avait l’éternité devant lui. Tous ceux qui ont l’éternité devant eux sont morts ou seront morts comme tous ceux qui ont sans doute une autre forme d’éternité devant eux.

Théo était le candidat parfait, en tant qu’utilisateur de l’acqua-toffana pour en ajouter à tous les poisons du monde. Pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire, c’est cette chère Giulia Tofana qui avait inventé un poison si lent qu’il tuait ses victimes, goutte à goutte en l’espace de deux ans. Ce monde est truffé de Giulia qui sont en train de le détruire ce monde  en un ou deux siècles. Gaïa n’est plus Gaïa : c’est Giulia.

6 Septembre

Début du journal qui commencera par le commencement : avec d’infimes cellules dans le ventre d’un appartement miteux mais joyeux.   Nous sommes déjà « centralisés ».   On aimait être pauvres un peu, mais pas trop. Étant donné que nous étions tous occupés à travailler, il fallait écrire la nuit quand les chats gris sont tous endormis. On a placé une dizaine d’articles et une fausse pub pour attirer les clients. Théo s’y connaissait.  C’était vendredi, et on a eu notre première réunion. Il fallait de l’ordre, alors j’ai demandé à chacun de désigner un président ou chef de pupitre pas de pupitre. Les meubles sont rares comme la merde de prophète.

— Je vote pour  Jason.

— Pourquoi ce serait moi? Ai-je demandé.

— Pour ta sagesse…

— C’est toi qui le dit … Il me semble que quelqu’un d’autre pourrait faire mieux.

Théo esquissa un petit sourire malicieux.

— Je pose ma candidature.

— Alors faisons un vote secret sur des bouts de papiers jaunes.

Au bout du compte, j’ai fini par être le chef de bande. Je dirais plutôt le conseiller. J’ai nommé Théo adjoint… À malin et quart, malin et demi.

*

Le journal a démarré en trombe quand Maggie a décrit ses clients du McDo et ceux de Wal-Mart qu’elle fréquentait assidûment. Sans méchanceté. Plutôt avec son regard affûté et son âme d’une belle tendresse.

On se lisait parfois des extraits de livres ou d’articles pour allumer une mèche de cerveau.

Maude aimait les livres comme on peut aimer les chats : elle les flattait dans le sens de la page comme dans le sens du poil.  Alors, elle nous lu un extrait de sa dernière lecture qu’elle n’a pas terminée.

Ce que, peut-être, nous, de nos jours, découvrons aussi, et que nous éprouvons si douloureusement et anxieusement, c’est que la raison suppose pour sa Bildung des conditions rétentionnelles (que j’ai déjà décrites ailleurs, mais je vais y revenir plus avant dans tout ce qui suit) formant et supportant la mémoire individuelle et collective, qui dépendent de techniques hypomnésiques (des hypomnémata) aujourd’hui industrialisées, et qui, avec la poursuite de la rationalisation, ont échappé à toute puissance publique et noétique : elles sont passées entre les mains de ce que Polanyi appelle le « marché autorégulateur ».  États de choc, Bernard Stiegler

Maude, qui avait encore trop fumé de marijuana lisait le passage  avec un œil de porc tout mouillé qui semble avoir toute la misère du monde dans ce petit trou rose. Elle théâtrait un peu trop… Mais bon! C’est Maude tout craché.

— Tu y comprends quelque chose? Maggie…

— Dans cette façon de dire, les aspirateurs parlent aux aspirateurs. La poussière se fait avaler. Vous devriez voir les pauvres qui déambulent les allées du  Wal-Mart qui veut tout avoir à lui. Tout, tout, tout. Les petites gens, c’est de la poussière pour eux, même si ce sont les plus beaux regards du monde. Ils n’entrent pas leurs yeux en dedans pour se regarder pour vous empêcher de les voir.

Personne d’autre ne répliqua à Maggie parce que personne ne comprenait vraiment ce qu’elle disait. On savait tous qu’elle avait fumé un peu d’herbe et qu’elle se perdait un peu dans les grands nœuds de ses émotions. Elle respirait tellement court qu’on aurait pu faire des messages en morse avec sa respiration

… Je veux dire qu’on ne peut pas écrire comme ça tout le temps. La toile et les livres en sont remplis. On pourrait dire que les poissons pêchés aux États-Unis, sont congelés, puis sont achetés par les plus offrants – les entre-prises (sic) chinoises  – qui les décongèlent et les tranchent en format désirés par le client, puis les recongèlent pour les vendre partout dans le monde. On a de quoi nourrir 10 ou 15 minutes de ces mangeurs d’articles….

Il faut être différent…

Elle avait  pondu son article sur la surpêche, le marché, et le prix : 40$ du kilo.

Titre : Fabriquer un poisson goutte à goutte.

Elle ne nous a pas demandé si nous l’avions aimé.

J’avais adoré, mais je n’osais pas le dire. Et j’ai su plus tard pourquoi. Les autres sont restés cois sachant peu qui elle était.

***

Un vingtaine  de commentaires dont  12 étaient des faux. Faux pour nourrir le journal. Faux pour vivre, manger, dormir. Cinquante nuances de vie… Les tricheurs abondaient tandis que les humbles dormaient, ensommeillés par le grand pendule planétaire.

Du groupe, j’étais celui qui était le moins diplômé.  Ça m’intimidait d’avoir un diplôme aussi  ténu  à travers cette bande de futurs doctorants. Infirmier spécialisé en soins palliatifs. Ça ne change pas le monde…  Bref, aider les gens à mourir… Quand ils me virent arriver avec ma voiture, une Toyota Corolla défraîchie, rouillée, aux pneus fendillés, ils se sont demandé comment j’avais pu me payer une voiture. À croire qu’ils aimaient la pauvreté. Les prêtres ont longtemps eu de grandes églises et des cathédrales, même si Jésus était en sandales.

— Je travaille. Je ne serai pas vraiment ici… Enfin, pendant une semaine sur deux.

— Tu fais quoi?

— Je suis infirmier, et je travaille à cent kilomètre de la ville, dans un petit village qui lui aussi est en phase terminale. La mondialisation ça ne fait pas que mourir les entreprises, ça tue les gens. Mais les vieux savent des choses que nous ignorons.

— C’est vrai ça? C’est un drôle de « métier » que tu fais.

— Ce n’est pas si terrible. Ça donne une idée de ce qui nous attend… Ça donne une idée, mais cette formulation est froide. Il faudrait que ça donne plus qu’une idée…

Je n’ai pas voulu entrer dans les détails. La vie est dans le détail, la mort est dans l’ensemble d’une série d’événements qui mènent aux grandes émotions et y mettent en même temps fin.   Si eux y voyait du temps à l’infini,  je voyais une montée et une descente vertigineuse. J’avais sans doute déjà trop vu la mort et les dégâts du corps. J’avais vu les deux bouts de la vie. J’avais vu les petits enfants venir voir pour une dernière fois leurs grands-parents. Et dit comme ça, ça ne veut rien dire. Les mots ne sont pas les émotions. Les mots sont les petits bateaux sonores des émotions.  J’écoutais les gens me raconter leur vie avant de mourir. Il me faillait parfois trois bières pour dénouer le nœud du récit des vieux. J’avais mal. Mal aux dents, mal aux oreilles, et mal au ventre qui gonflait comme si je portais leurs histoires pour mettre quelque chose ou quelqu’un au monde : « moi ».

(Les banques ne mènent personne au monde. Seuls les humains en sont capables. Mais demain, sait-on?)

***

La réunion.

–  établir une suite ascendante de manière à voir dans notre portail une réussite extraordinaire et rapide de manière à faire croire que nous avions un succès fou. Pour en arriver à la vérité, il faut mentir un peu!   Nous n’étions pas loin de la trentaine et nous n’avions pas encore  de « reconnaissance ». On vivotait. ( Sauf Théo  l’athée).  On voulait changer le monde. Changer le monde à la manière des pancarteurs qui écrivent sur le graffiti portable, à bout de bras, leurs doléances : « On ne veut pas du Jet Set chez le G-7 », pendant les que les G1-G2, et trou d’eau se faisaient  portraiter en vendant leurs sourires de représentants de commerce de succursales mondialistes.

***

Pause non commerciale :

Pendant que nous fêtions, au  Congo, une fillette nommée Destin, mourut d’une balle perdue. Personne ne sut que Destin s’en fût allée. Les anges n’ont pas de C.V. Destin n’a pas eu de vie. Elle l’a aperçue à travers la violence. Elle n’a pas entendu les mésanges du Québec chanter, ni vu les l’omble de fontaine filer dans l’eau. Alors, on ne sait pas pour qui a été créé toute cette beauté. Ce n’était sans doute qu’un jardin… Quand on vient pour voir, on nous crève les yeux. Quand on vient pour entendre, on nous coupe les oreilles. Quand on vient ici pour se humer, on rencontre des inhumains. Quand on veut s’opposer, on paye des sourds, des aveugles, des appauvris à qui on enfile un costume et une cravache dont ils sont fiers.

C’est un monde dans lequel les nains sont grands.

***

Qui donc a vu la pancarte?

Après avoir établis  les plans d’attaque, nous avons décidé de festoyer. Carl  a commandé deux pizzas  pendant que Maggie et moi sommes allés  chercher une caisse de bière au dépanneur. La température était chaude avec des effluves de gaz d’échappement. L’asphalte,  tout trempé, gorgé de gouttes et de flaques-miroirs nous faisait gaminer en sautillant dans la gouille. Plouf! J’ai six ans! Plouc! J’en ai cinq.

J’ai pris la main de Maggie pour lui faire franchir un de ses miroirs. Je ne voulais pas qu’elle y disparaisse comme Alice au pays des merveilles.

La main de Maggie contenait   toutes les mains du monde. Je le sais. Je les ai touchées. Elles m’ont fait frémir. Je rosissais du teint et sans doute des reflux d’hormones. Mes désirs avaient cette petite douleur des coups de soleil mais en un endroit que l’on ne peut nommer.

— Quel est ton plus grand rêve? M’a-t-elle demandé.

— Il est trop fou pour que j’en parle. J’aimerais rencontrer tous les humains de ce monde et leur parler.

— C’est impossible.

— C’est ce que tu disais… C’est un rêve.

 ©  Gaëtan Pelletier, 2018

Le dépotoirium, Chapitre 2

Le dépotoirium, Chapitre 1

Le dépotoirium, Chapitre 2

Chapitre deux 

C’est juillet partout. Et les banquises doivent fondre dans le Nord, puisqu’à Montréal il fait une chaleur à ne pas mettre un cornet de crème glacé dehors. Je me promène avec Maude qui s’est fait dire de rafistoler son texte. Elle a tendance à niaiser et fainéantiser au bout de sa chaîne. . Elle s’éreinte à ne rien faire.

Chacun est allé s’acheter une bouteille d’eau géante. Boire l’eau de la ville, c’est comme s’adonner à un sport extrême. La ville a été créée en 1642.   C’est un petit dépotoir  long comme son histoire. Toutes les villes finissent en dépotoir. On enterre nos détritus, nos objets de consomaction. Quand le citoyen s’ennuie, il se dit : « Que dois-je m’acheter aujourd’hui pour être heureux? ». Pour certains c’est un loft à Montréal et d’autres un sac de croustille à 99 cents.

Le commun de tout ça : la jeture. Je jettes, tu jettes, nous jettons…

La Terre est devenue une  litière géante. Sept milliards de chats achètent et jettent, emballés. On a plastifié la vie sous vide et le vide avec celle-ci. . En 2050 on mangera des poissons en plastique. Ils finiront par se refaire des ouïes. Mais tout le monde est sourd aux ouïes des poissons. L’argent n’a pas d’oreille.   Personne ne ramasse les petits papiers et les gobelets de café qui souillent la belle herbe verte qui se bat contre le béton.  Ni les chewing-gums qui nous collent aux semelles. Sans oublier les crottes de chiens. Avec sa grande sensibilité, Maude amène parfois des chiens errants puis appelle la SPDA. Le jour où on est passés près d’un hôpital, Maude m’a demandé où s’en allaient tous les médicaments qui traînaient dans les intestins des gens.

— Même la merde n’est plus ce qu’elle était. Elle servait d’engrais depuis des millénaires… Ouash!

Nous sommes quatre à parcourir les rues et à lorgner les gens qui bouffent sur les terrasses avec leurs bières artisanales,  en train de bavarder. Il n’en faut pas beaucoup pour basculer dans la frime de la mini bourgeoisie. On a tous un palais dans la gorge. Ce qui en fait rêver plusieurs.

— Qu’est-ce qu’ils font?

— Ils parlent au voisin de New York…

Maude nous a présenté une amie. Elle est belle à mettre le feu à mon âme.  Rousse comme une  sœur d’Ed Sheeran.  Je suis tout ému  en viré à l’envers par la beauté de ses yeux verts. Elle n’avait  que deux petits défauts : elle parlait peu et elle était malingre, longiligne. C’est une déesse : on peut lire dans ses yeux le petit livre d’une grande âme.    J’étais  sous le choc. Sa tendresse sourdait d’elle comme un énorme ballon qui flottait et vous envoûtait. Un mélange de tristesse et de tendresse. Trop pour moi. Ça m’a fait penser à un passage du livre au sujet de celui que l’on nommait L’ermite du Maine :

«  Pourquoi vous ne me regardez pas quand je vous parle », demanda l’auteur à l’ermite.

« Parce qu’il y a trop d’information dans le visage des gens ».

Maggie me regardait timidement  avec des yeux perçants, presque vrillant. On dirait qu’elle souffre en dedans ou qu’il y a trop de feu pour seulement rester allumée : elle brûle, malgré cet air serein, elle tisonne de tout son être. Ses bras croisés tentent de retenir ses tisons qui s’envolent hors d’elle.  La souffrance, je la connais. Moi aussi je trouve que les visages ont plus de mots que de nez.  Mais elle!…  On devrait l’appeler Magie.  Quand elle a pris son air d’aller, sur le trottoir, j’ai regardé ses longues jambes  blanches qui me faisaient un drôle d’effet. Ça n’avait rien de sexuel : elle ne marchait pas comme tout le monde. Marcher c’est comme écrire sur un trottoir ce qu’on est.

Maggie a  étudié en littérature. Un art qui se perd dans les trop nombreux livres vides. Je suis curieux de lire ses textes quand je la regarde sculpter ses lettres avec un beau stylographe d’allure ancienne. J’aimerais être à la place du stylographe. Chanceux de stylographe!

Son petit sac à dos est presquement  rempli que de livres. Des livres usagés, pour la plupart. Elle n’a pas de trousse de maquillage. On ne met pas de rouge à lèvre ni de fard sur son âme.

Cet après-midi là, c’était un samedi,  nous avions décidé de visiter un appartement libre qui nous servirait de poulailler à pondre  nos articles, nos petits écrits, bref, notre seule possibilité de faire une révolution sur la toile dès le mois de septembre.  En attendant, il a fallu programmer quelques articles et donner à chacun une petite tâche à effectuer.

Regimber est une façon de traîner une pancarte en opposition à quelque chose qui demande un effort. C’est la rébellion sonore de notre génération. On en veut plus que le beaucoup reçu. On veut tout.

*

La réunion a eu lieu dans l’appartement de Carl qui devait jadis servir de grenier.  Il a fallu enjamber une montagne de jouets qui lui servent  d’amuse-cerveau.

Il collectionne les vieux jeux électroniques de son enfance, et dit s’ennuyer de Mario Bros et du reste. Quand on lui a demandé pourquoi il avait un traîneau  sauvage en plastique Made in China, il a répondu qu’il s’en servait pour aller ramasser tout ce qui était encore bon dans la déchetterie, les jeudis. Maude est en train d’avaler un sous-marin de chez Subway.  On a fait comme les grands de ce monde : assis autour de la table, une table crottée par le beurre d’arachide,  les pattes arquées comme un dos de scoliosé. Elle a du temps sur le dos, la table!   Encore un objet que Carl  a ramassé à la rue par un beau soir de juin alors qu’il était saoul. Assez saoul  pour demander le matin d’où provenait cette table. Maggie se passait une main dans les cheveux, penchée sur son petit cartable,  sans mot dire. Maggie ne dit rien. Elle parle avec de l’encre ou frappe sur son clavier. C’est son psy. Il y a longtemps que tout le monde s’est rendu compte qu’elle peut ingurgiter trois ou quatre bières sans broncher. De la  bière noire, écumante qui coulisse le long de son verre froid qu’elle envoie se déchaleurer au frigo.

On est tous sur la page du Newsnet, sorte de défilé sans fin d’intellectuels aguerris qui crânent, s’émoustillent, bien que d’un sérieux papal, avec leurs longues phrases bien pensantes.

— On pige au hasard..

Or, de nos jours, l’organologie politique où se forment les supports du surmoi et de l’individuation de référence évolue très sensiblement, et une nouvelle situation herméneutique s’est installée tout récemment, qui déjà est sentie et exploitée par tous les candidats aux fonctions présidentielles, Etc

Bernard Stiegler

On reste tous muets comme dans les films de Charlie Chaplin. On se rend compte qu’il y a de cette race d’intellectuels qui parlent de Marx, de Freud, de Camus, de Kant en s’écrivant et  se comprenant entre eux. Rien qu’entre eux.  Ils s’écrivent  des lettres de 150 pages . C’est une autre génération en train de s’éteindre. Les tisons de l’Histoire.  Ils sont vieux qu’ils  parlent latin de temps en temps en i.e et sic. ou s’approprient du « stiglerien ».  Ils tricotent des concepts comme ma grand-mère tricotait des bas et des mitaines sauf que ça ne réchauffe personne. Nous vivions dans un état pôle-nord. Avec des frais chiés.. On ne pourra pas être comme eux. Ce qu’ils ignorent est que lorsqu’ils mourront, et ils meurent tous ou s’affaiblissent, tous ces beaux écrits disparaîtront. En quoi le P.D.G de la Banque Internationale peut être affecté par un intellectuel pompeux qui écrit sur une page qui n’existe que par des serveurs? Le P.D.G fréquente des P.D.G. Aristote est le dernier de ses soucis. À moins qu’Aristote soit un   grec en faillite. Un P.D.G, ne réfléchit pas, il « or-ganise ». Ou il fait des marathons terrestres pour trouver du Lithium. Batteries! Batteries! Comme disait Ringo Starr.

— Quelqu’un a quelque chose à dire?

— Non.

— Ça commence bien…

— On n’a rien commencé, on réfléchit, dit Théo.

Même avec 5 diplômes, le savoir est devenu des effilochures dans l’histoire de la connaissance.

.— On parle de la tour de Babel. On dirait qu’on y  est. Et les politiciens?

—  Il faut les regarder en mode binaire, c’est la mode : soit ils sont idiots, soit ils sont menteurs. Mais le savent-ils?

J’étais dans le « vide »… Perdu. J’ai levé la tête, et tout le monde a regardé Maggie.

— C’est génial…

— Rien de génial. Quand tu ne comprends rien c’est que tu as tout compris. Parce que tout s’en va vers les petits morceaux éparpillés qui ne mènent nulle part.

Maude continuait d’avaler son sous-marin, l’air hagard, comme hagard de train, arrêtée, figée. Elle a haussé les épaules. C’est exagéré, mais presque vrai.

— Personne n’a vu que c’est l’argent qui mène le monde?

— Tu étudies pour devenir « quelqu’un »?

— Ben! Oui. J’ai pas envie de me ramasser à vivres de sous-marins toute ma vie. On ne peut pas libérer les gens en restant des administrateurs de village. La mondialisation a tout bousillé. Tu peux bien me nommer le type qui chante le dernier tube, mais tu ne peux pas me dire où se trouve le dirigeant de l’entreprise qui embouteille les eaux que nous buvons. Même quand on écrit ainsi :

« L’industrie de l’irréel est en format Big, pendant qu’à l’autre bout du monde des gens crèvent de faim ».

— Ou as-tu pris ça?

— Au hasard. Il suffit de fermer les yeux, de prendre un article, de cliquer sur un passage, et plouf… C’est binaire : soit une stupidité, soit une phrase belle et simple, mais vraie.

Les lèvres de  Maude se sont fermées,  et ses yeux ont pris un air de ciel avec des couchers de soleil bons pour le National Geographic. Car  s’est levé et est allé chercher de la bière. Une énorme caisse de 24. D. Une marque étasunienne.  Tout le monde a fait beurk. Mais après une heure, on chantait tous sous la musique de Carl qui jouait du  Ukulélé  .  Il y a des gens qui n’ont que des oreilles, d’autres, des yeux, d’autres des mots, d’autres des marmots.  C’est vrai qu’on était découragés en voyant la première phrase, mais après deux bières, on s’est mis à surfer sur les vagues du web pour trouver les meilleures stupidités du jour.  Et ça s’est terminé comme ça. Dans une fatigue digne des cowboys de l’ouest. Le troupeau d’intellectuels est tellement énorme que la peur finit par s’installer en chacun de nous. Nous sommes de beaux nids de  frayeur. Au fond, on a peur de ne pas être à la hauteur. Mais la hauteur de rien, c’est quoi?

Maggie est sortie la première avec Théo. Théo est un maigrichon solide, avec des veines énormes et bleues comme le Danube.( On dirait une phrase d’Eddy Marnay). Mais mieux encore, les mers du Sud avec au fond de grand coquillages et des poissons qui sont beaux comme les tableaux d’un peintre dont j’ai oublié le nom. Il ira loin. Comme disait Arnold : « On a l’âge de ses haltères ».

Quand Maggie est sortie et m’a demandé de la reconduire chez elle. Elle travaillait le lendemain midi au McDo. Je l’ai fait. Arrivés à son appartement, elle s’est laissé tomber sur le matelas. En fait, on aurait dit que le matelas s’était ennuyé d’elle. Il a ouvert tout grand ses draps et je l’ai entendue ronfler comme un cadran russe. La nuit était encore toute bouillante. Le  ventilateur battait des ailes, mais on crevait.  Il ne manquait que les palmiers et les cocotiers. Malheureusement, la fenêtre ouverte, il n’y avait que le bruit des taxis qui passaient et repassaient. La pluie avait débuté un peu avant notre arrivée et les trottoirs avaient un aspect de miroirs qui valsaient. Je me souviens qu’on a fait des flops  et des flac avec nos pieds, en riant. C’est la première fois que je voyais Maggie rire autant. Et je la  tenais par la taille. En entrant, elle avait les cheveux mouillés, frisottés comme une lavette après un grand évier de vaisselles. C’était tordu, écrasé, et les gouttelettes coulissaient  sur ses joues.

Le lendemain, à mon réveil, Maggie n’était plus là.

J’ai trouvé un mot sur la table :

« Bye »

Et un article. Ou un articlet… Tout minus, comme dirait Sol le clown.

L’ourson toutou

C’est fou: les gens « ordinaires », pour se faire conduire au bûcher par la voie de la politique choisissent des gens faisant partie de « l’élite ». Les enfants ont besoin des oursons pour s’endormir, se faire cajoler par un objet immobile. Une belle histoire d’amour entre le réel et l’irréel. Alors, qu’est-ce que l’élite peut faire pour nous? Rien, sauf combler notre besoin d’enfant. La télévision a ses Noël à tous les 15 minutes. Les tablettes également.  En fait, il faut que l’ourson soit plus gros que l’enfant. La grosseur de l’ourson est importante puisqu’il est le protecteur.

Maggie

© Gaëtan Pelletier

Interdiction d’utiliser en partie ou en entier.

Le dépotoirium, Chapitre 1
Lire la suite

Image

Le message du politicien

Trump et UN

Le monde de Jean Isabelle

Jean Isabelle,

« They have been so bad with me at the G7, Sniff ».

https://www.lesoleil.com/opinions/caricatures

Ðélinquance

Les adultes s’occupent de la délinquance des adolescents mais il n’y a personne pour s’occuper de la délinquance flagrante des politiciens.

Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

 

1

On peut bien blâmer les systèmes. Au fond, il y a dans l’âme humaine cette graine qui n’attendait que de germer pour produire un humain pour démontrer  enfin que de l’un à l’autre, il y a des années lumières. 

Carl

 Longtemps on s’est couchés tard. On s’est pris pour des Castro de la Toile. Tout ça pour récupérer une partie de ce qui a été volé aux humains :   un petit appartement, un oiseau, quelques arbres, une clémentine, voire un verre d’eau. On a aussi appris qu’on a le droit d’être soi à condition d’être comme les autres : jouer dans le grand parc social, voter, payer des impôts, être de joyeux et satisfaits conformistes. À vrai dire, on fait un peu semblant d’être heureux. En fait, on mime le bonheur. De vrais petits Marcel Marceau qui ballent des bras et gigotent des  pieds, tous  ombrés sur un fond blanc de mensonges. On joue de la plume pour tenter de faire comprendre aux gens ce  monde irréel dans lequel ils vivent. À peine prenons nous conscience qu’on est de ces missionnaires assis sur une chaise trépied faisant crépiter leur  clavier QWERTY. On veut convertir. On se pense Zen. Mais en dedans, c’est une chaudière de Titanic qui nous agite.  On est sensibles comme les touches d’un brumisateur électronique qui crache sa belle vapeur pour suppléer à la sécheresse du monde : quand on coupe un arbre en Amazonie, on a les jambes qui flageolent. Quand une abeille se fait piquer par des pesticides, on pleure du fiel. On est brisés à force d’observer le chaos du monde. Ce n’est plus une symphonie, c’est une lignée  de notes cacophoniques. On dirait les violons du film Psychose. La vie est éphémère. Ce n’est qu’une nuitée dans un tout petit motel  rond qui fait ses tours de pistes dans le cosmos. On craint parfois de perdre notre temps à se battre contre tous les malfrats de la guerre économique. Plus de la moitié des habitants de la planète promènent un chiwawa qu’ils ont élu. Les autres attendent leur tour pour voler comme des vautours.

*

Il y a en ce moment, dans l’espace,  un cosmonaute  qui dit que la Terre est belle. Belle comme une madone bleutée,  avec une robe ronde. Il a dit que c’est si beau que c’est de là qu’on se rend compte qu’il faut en prendre soin. On se demande pourquoi il n’est pas allé cueillir les petites fraises des champs ou simplement chasser la couleur des papillons, ces peintures volantes qui ne trouvent pas de musée. Sans doute parce qu’elles sont dans le plus brillant  et vivant des  musées.   Pour bien voir, il faut avoir les yeux sur Terre. Carl et moi, quand nous étions enfants, on ramassait des cailloux tout picotés de mica,  on fabriquait des bateaux de papiers et on les lançait dans le  ruisseau près de la maison. Plus tard, on a bâti des camps en bois rond. Plus tard…

Puis  un autre plus tard est  arrivé.

 Il faudrait des millions  de guillotines pour nettoyer la  planète de ces consanguins inhumains qui cachent  des parcelles de terres et de vies dans des paradis fiscaux : des PDG,  des Premiers Ministres, des Présidents, des arnaqueurs planétaires  candidats de la course au   Crésus +.  Il y en a tellement à abattre que nous manquons d’outils : nous n’avons que les mots, ces armes silencieuses, pour contrer  les cravatés au pouvoir. Nous sommes gréés d’une énorme  machine à produire de l’invisible et du fugace : l’internet.

Nous sommes tous anti-américains. Nous sommes tous  contre cette secte nombriliste de la  planète qui  aplanit   les couleurs des hommes et leurs  cultures. Nous sommes leurs burgers. La planète sèche, rapetisse, craque, emportant avec elle des millions d’empoisonnés, de brisés,  de   par   ces petites âmes qui nous regardent de haut, assis sur leur faux trône  de richesses et  de pouvoir.

 Quand mon père est né, il y avait de l’avenir. Du moins, mon père  en   était convaincu.  Au moins il y avait du présent.  Maintenant, il semble que l’avenir n’est qu’une   une fournaise qui va finir par nous consumer  tous. On a délaissé « dieu » pour le vert et l’être pour l’avoir. On aimerait vivre de notre clavier comme les écrivains vivent de leur plume.  C’est un rêve. Il ’y a plus d’amour, plus aucun respect. Il y a  seulement de la haine masquée.  Pis encore, de l’indifférence.   Il n’y a plus de place pour les poètes ou  les philosophes. Le  seul drapeau qui reste est celui du dollar. Ils ont trouvé le moyen de l’enterrer dans leur réserve en format électronique, à l’abris des pauvres ou des gens simples qui regardent par la fenêtre le temps qu’il fait  au lieu d’aller voir sur l’internet.  Il y a de la place pour l’entrepreneuriat et autres insignifiances pour garnir le vide des âmes. Les nouveaux Christophe Colomb n’ont plus de bateau pour naviguer sur  les grandes mers,  mais ils  ont   tout l’appareillage allié à l’État, comme ces    robes noires venues  convertir les sauvages du nouveau-monde.  Le  conformiste mène le monde. Que reste-t-il du mot « humanisme »?   Quand le dernier travailleur aura bâti le robot qui pourra fabriquer des  robots, ce sera le dernier job de la planète. La baleine bleue est en voie de disparition.  De même que la mouche domestique qui, depuis une dizaines d’années,  est absente du survol de nos assiettes.   On s’ennuie de la mouche bleue qui tourne autour du pot de miel et des milliers de jurons pour la faire fuir. On s’ennuie de la tuer et de la voir s’écraser, plate et écœurante, se vider de son pu jaunâtre   à nous lever le cœur.  Maintenant, on tape sur les politiciens et les  affairistes  à coups de pages numériques…

— On devrait mettre en vente notre tapette à mouches rose sur Ebay. Elle n’est désormais bonne  que pour la destruction créatrice. Elle  pendouille au mur, telle  une arme qui rouille. Un trophée de chasse.

 Aujourd’hui, Théo est allé chercher une baguette de pain et est revenu bredouille. La boulangerie est fermée depuis  une semaine. On ne pourra plus parler à Rémi de la pluie et du beau temps, des nouvelles du jour. Rémi le boulanger est sans travail.  Une grande surface  vient d’avaler trois boulangeries. Demain, une autre prendra la place de cent boulangeries. Puis de mille boulangeries.  Il n’y a plus de travail  pour les belles mains de Sabine, celle qui pétrissait si bien le pain qu’on était   jaloux de la pâte.  Sabine se cherche un emploi. La fille de Rémi a de beaux yeux verts qui s’en iront ailleurs. Loin. Et loin ça n’a pas de distance précisée.  Loin, c’est loin des yeux, loin des mains, loin du chœur. Enfant, je me disais : « J’aimerais ça être un oiseau pour voir le monde d’en haut, les arbres, les maisons, les piscines rondes et bleues ». Maintenant, on doit dire : j’aimerais ça être un drone.

Il faut vivre ses petites brûlures d’estomac, de son mal de ventre,  éteindre les mots vilains  qui hantent nos esprits.   Il faut se montrer  intelligent, s’abaisser à  cette intelligence qu’ont  besoin les  sociétés vouées à l’engrangement de tous les avoirs du monde. Y compris la branche de cèdre qui plaît aux lièvres. Qui s’intéresse aux lièvres quand on a tout à bouffer sur un comptoir d’un faux hiver?

 Il faudrait démonter toute la mécanique des arnaques. Même si nous étions légions,  tels les moustiques des forêts de l’Abitibi ou de la Taïga, ce ne serait jamais assez.

 Nous sommes rivés à nos écrans d’ordinateurs afin de rafistoler un peu  ce monde pourri.  Nous nous grattons le crâne comme si nous avions des poux. Mais les poux sont devenus aussi rares que l’Ovni des abysses.  On dirait qu’on s’est lavé les cheveux au shampoing Monsanto.  À force de se gratter on est devenus des  « hirsutes », la mèche tout de travers et les ongles qui raclent sur un tableau noir. Les humains sont las, fatigués, dévidés. Et nous sommes  humains…

*

C’est jeudi. On le sait parce que c’est en ce jour  que le camion qui ramasse les déchets de table pour en faire du biogaz. Le camion lape les vieilles carottes, les choux, lanières de bœufs et os de poulet. Le but? Faire rouler un autre camion. Tout ce qu’on envoie dans les toilettes est, paraît-il, ramassé au bout et transformé en biogaz. Un jour les « verts » nous  feront semer du pissenlit pour faire rouler les tondeuses…

  Nous  sommes penchés vers nos écrans pour surveiller la concurrence et dénicher des idées.  Du vin et des jeux. Divin et des Zeus. On se prend pour des dieux.  Avec ça, la vie est belle. Carl en connaît un bout sur l’art de s’émoustiller le cerveau, fidèle aux drogues comme le chien à l’ombre de son maître.  On fait tout pour le plus infime changement … Même voter. On  ixe à tous vents. Il faut être un croyant déchu pour voter, car tout se perd, rien ne se crée.  Ils se disent politiciens.Certains sont honnêtes, d’autre sont des politiciens. Des vendeurs du temple bleu, des comptables de multinationales. « Les kapos de voitures sont des vendeurs de voitures », rigole Carl. Puis il renchérit en se moquant de l’art : « Un peintre de génie c’est quelqu’un qui n’a pas  les moyens d’acheter une seule de ses toiles.

 Les politiciens sont des représentants du peuple.  Des représentants du peuple, mon ail! Ils puent de la bouche, même à travers l’écran de télévision.  On aimerait être naïfs, on se donne le qualificatif, mais, en fait, on souffre d’être des brûlés. On a nos pansements à fleur de cerveau.  On respire à petits souffles comme des femmes en train de mettre au monde un nouveau né. On croit. On croit que le « plusieurs  » de nous  sommes des  spermatozoïdes  capables de construire un monde nouveau.  On irait bien faire tout le trajet le long du Saint-Laurent pour ramasser le plastique, les sacs de sandwiches, les verres de carton, les serviettes hygiéniques, mais on est trop cagnards. On aime rester assis,  tonner  sur notre  site, Le Dépotoirium, et  vomir sur la toile.   Il faudra des citations et des citations pour convaincre Monsieur Lambda de notre sérieux.  Tous les vieux se font un plaisir de citer Nietzche et tous les représentants de la race de ces génies passés en ce monde.  Ecce aux mots! Déclara Carl, tout solennel. Au dernier moment, il picossa, en fermant les yeux et jouant avec la souris, un bout de texte qu’il ajouta au dernier moment.

Le citoyen est devenu la cocaïne des banquiers et hommes d’affaires « ascrupules ». Ils nous sniffent sur une ville  de verre, sorte de boule de billard dans l’Univers: la Terre.

Source  inconnue

Menteur. C’est lui qui l’a écrit.

Assis  devant nos écrans, la bouteille de bière  à la main, on rote : c’est notre chant national. On attend minuit à minuit.  Quand la petite aiguille fera l’amour avec la grande aiguille.   Il ne restera  qu’à  dénicher des sponsors pour vivre à ne rien faire sinon que dénoncer ce monde frelaté. S’il le faut, on passera des nuits debout à digérer et à rédiger. Carl, qui prie bizarrement,  répète toujours sa formule : « Je suis le tout dans le un et le un dans le Tout. » Il a appris à prier sur l’internet, ce nid de gourous.

Maude c’est fait tatouer sur le  bras : meilleure avant 04, 2069.

*

 Pour le moment, on  vit à cinq  dans l’appartement de Carl. On vit   à travers une montagne de saletés et de détritus multicolores. Le désordre est immobile, plus paresseux que nous : il semble attendre qu’on le fasse  bouger. L’appartement a dû être lavé quand le déluge est passé. Il attend le prochain déluge. Les eaux des océans vont monter et l’appartement sera lavé.   On vient tout juste de sortir de l’appartement  et on a une faim de loup.

 Maude vient d’écrire un article qui devrait en dessiller  plusieurs demain. Mais l’avenir est une longue ligne de demain.  C’est ce qu’elle prétend…  C’est une belle fille avec des rondeurs qu’on aurait envie de palper. Et  elle en est consciente :  elle passe son temps à se photographier, la langue plus longue qu’un bouchon de circulation sur le pont Jacques-Cartier!   Elle passe deux heures par jour avec son amoureux, un  latino   qu’elle a rencontré dans une belle galerie d’art d’une artiste qui s’est fait mourir à coups de pinceaux. La propriétaire  est morte, elle a eu son moment de gloire à ses funérailles, puis on l’a oubliée.  On l’a encensée puis cendrée. Alors tout le monde accoure pour savourer les délices de son art avec regret et tristesse.  Maude trouve ça ridicule. Elle se plaint de ces  gens qui veulent devenir célèbres.   Hier, elle s’est révolté contre l’épaisseur des téléphones, car  elle passe son temps sur son portable, fenêtre ouverte sur le monde. Ça tapisse son cerveau comme la chapelle Sixtine au siècle du  grand Michel Ange qui peignait patiemment  son chef-d’œuvre pour le pape et la grandeur d’une religion. Ce fut le plus grand fabricant de tapis de plafond de toutes les civilisations.

Théo s’en va vers le frigo et sort une pizza congelée à 2.99$, achetée dans un magasin  grande surface.  Sur You Tube, quand il a vu comment elle  était fabriquée, il constaté que  la pâte de tomate venait de Chine, en barils, comme le pétrole.   Des milliers à l’heure. La tomate des champs a pris le champ. Fini l’artisanat et la grosse italienne qui pâte avec amour!  Les bras de la mondialisation n’ont pas de cœur!

  Ça ne l’a pas troublé. Il ne s’est pas levé pour hurler car son estomac avait pris toute la place.  Ses cellules grises sont tombées en bas de leur chaise et sont restées  amorphes sur le plancher. Mais il n’en a rien à cirer : pas même le plancher. Alors il s’attable seul, avec sa pizza aux épinards, mince comme l’idiotorial du journaliste qui a craché sa bave contre le président des États-Unis. Il a bouffé la pizza  en 10 minutes, avec un cola, puis il a mis le cola dans un bocal en se disant que plus tard il lui servirait à dérouiller son vieux tournevis. Il m’a confié  qu’il était amoureux de Maude. Du moins, il le pensait… Le connaissant bien, je sais que parfois il ne sait pas  faire la différence entre penser et désirer.

  Pendant longtemps, on a cherché un nom à notre journal-citoyen. C’est Maude qui l’a trouvé.  Théo a dit que c’était  génial. Mais Théo qui n’a pas la langue dans sa poche, l’a  plus souvent dans la bouche de Maude. Elle n’a pas de morale. Si elle en a une, elle l’a laissée au vestiaire, car elle se promène souvent quasiment nue.   Quand on aime, tout est intelligent. L’intelligence est aveugle. Celle du cerveau a des yeux trop maigres  pour la beauté de ce monde.   Théo  n’a rien d’un poète, même s’il porte un T-shirt au col élimé qu’il a payé une fortune.   Il a étudié le Droit  pour en apprendre les rouages et l’art de décortiquer des paragraphes de lois. Comme bien des avocats, il veut   les utiliser à bon escient. Le mot « victoire » est le contenant du bon escient.    On a grandi ensemble, on a bu nos premières bières ensemble, on a parlé de nos parents ensemble. Son ego est une fable de Lafontaine. Il est gonflé d’arrogance. Il sent l’arrogance à une des lieux à la ronde. C’est une mouffette d’arrogance. Des fois, on le nomme Théo Crapaud . Non seulement il est bouffi, mais il change de peau et se colore en minauderies pour mieux cerner et capturer son auditeur.  Il connaît toute la gamme des sourires enjôleurs. C’est le Mozart des sourires enjôleurs. Il joue de l’enjôlure, un instrument à vent de la famille des trompettes. Ses  longues dents blanches éblouissent et  hypnotisent. Il vieillit comme un ordi : adolescence  programmé. Il pourrait avoir une carrière de panache dans la disfonction  publique.  Son père a déjà  quelques  doigts de pied dans la flaque d’un parti fédéral. Tous des boas boueux. Sa maman cultive des orties et des œuvres de charité. Il faut être riche pour jardiner de la charité. Aux États-Unis, la plupart des riches sont des jardiniers qui plantent des dollars pour récolter des dollars.

    À minuit, on s’est penché vers  l’écran de l’ordinateur, excités et anxieux de voir les  premiers  articles apparaître. À défaut de champagne, Carl a brassé sa bière. Le mur est devenu   ivre. On a rapidement oublié l’incident. Trop nerveux, trop agités. Des gamins dans un grand parc qui fait le tour de la Terre grâce à la magie de l’internet et  de ces  millions de serveurs qui surchauffent et polluent. Comme dirait un mélange de La Palice et Proust : « Nous l’ignorâmes  jusqu’à ce que nous  l’apprîmes. »

« Je n’ai pas eu le temps de pondre longtemps », dit Maude.

Les deux économies

Pendant,   que vous achetez un produit, le prix du produit est maintenant pour deux causes :

1-La compagnie qui le vend doit faire un profit pour vivre. C’est ce qu’on fait les hommes de tous les temps.

2- La compagnie qui le vend doit engranger des surplus non plus pour vivre mais dans le but d’avaler une autre compagnie plus petite qu’elle ou plus grosse qu’elle. On pourrait la nommer : la néo-capitalisation.

Tout ce système bi-libéral est la trouvaille du milieu du 20e siècle pour une seule cause : le capital. Le bibi-capital. Alors, ne vous surprenez pas si la compagnie qui aspire votre avoir a un énorme et anesthésiant aspirateur est à deux tuyaux.

Il n’y  pas que deux « capital ». Il y a une division totale entre le monde de la finance mondialisé et les pays. La finance mondiale gruge une grande part de vos avoirs par le crédit à la consommation, par la délocalisation, par tous les moyens possibles. Bref, il y a la finance qui n’a aucun pays. Et elle est devenue si puissante qu’elle dépasse désormais pour le pouvoir et l’avoir, tous les pays. Elle est assassine.

*

      Le lendemain, on a tenté de décoder l’article. Maude, en camisole et désinvolte, sirotait  son café au lait sur une table aussi dégoûtante que ce monde.

     Théo se frotta le menton.

     — C’est court.

     — C’est court, mais plus personne ne lit des articles ou des livres  trop longs à part les intellectuels qui passent à la télévision avec leurs œuvres  codées : les intellectuels parlent aux intellectuels. On dirait un message pour la résistance de la seconde guerre mondiale.

     — Où as-tu pris …cette idée?

     — J’ai lu des textes, picoré des phrases et j’ai tenté de faire un résumé. C’est tout…

     Elle disait ça sans se soucier de ce que nous pensions… Copie?

     — On dirait un texte emprunté…

     — Tout est emprunté. C’est simple : votre bande de savants ne sait pas faire court. Ce sont des fervents bigoudis de connaissances. C’est pas mieux que moi qui passe chez la coiffeuse. Eux, ils passent à travers toute l’histoire et leurs grands écrits sont tout frisés.

     Elle dévorait ses crêpes congelées, sirupait son café, et ne nous regardait pas.

     — Faire court?

     — Oui. Vous ne changerez rien si vous n’écrivez pas des textes qui résument des millions de mots, des centaines d’idées, ou je ne sais quoi. Mais ne comptez pas sur moi pour vous faire des thèses sur l’internet. Sinon, j’écrirais pour Le Devoir ou Le Monde. Ça ne m’intéresse pas parce que ça ne change rien. Je veux trouver un gars riche qui me fera vivre. Point barre! Vous les gars, vous pensez que nous sommes  les compliquées. Bad News! C’est vous. Et les femmes de carrière sont devenues des hommes déguisées en femmes…

     … Je ne vais pas me faire d’amies dans le monde du féminisme. Je constate que vous me croyez légère. Soit! Je le suis. C’est un choix comme un autre. Mais ce n’est pas parce que je suis légère que je ne comprends pas. Même si vous voulez changer la fin de  l’histoire du petit chaperon rouge en cinq volumes, vous arrivez à la même conclusion.

Gaëtan Pelletier

Signature

La rage identitaire ou le règne de l’anomie

Image: Le vieil homme triste, de Van Gogh

______________________________________________

« Chers djihadistes, l’Occident s’achève en bermuda […] Craignez le courroux de l’homme en bermuda. Craignez la colère du consommateur, du voyageur, du touriste, du vacancier descendant de son camping-car ! Vous nous imaginez vautrés dans des plaisirs et des loisirs qui nous ont ramollis. Eh bien,nous lutterons comme des lions pour lprotéger notre ramollissement […]Chers djihadistes, nous triompherons de vous. Nous vaincrons parce que nous sommes les plus morts. »

                                                               Philippe Muray

La crise que nous traversons en ce début de millénaire va au-delà de l’économique, c’est une crise de valeurs qui remet en cause les fondements mêmes de cette civilisation marchande à l’agonie.. Les individus dédaignant toute transcendance religieuse et toute utopie se trouvent livrés à eux-mêmes, soumis au règne de l’éphémère. Leurs identités en perpétuelle redéfinition n’étant plus cadrées par un moule collectif deviennent volatiles. Cette identité éclatée née avec ce qu’on s’accorde à appeler la seconde modernité pousse l’individu à se chercher sans cesse de nouveaux repères. Chacun se crée son propre récit auquel il adhère et qui lui donne cet élan vital si nécessaire. Or cette quête permanente et ce flottement des repères sont si épuisants qu’ils se traduisent par ce que le sociologue Alain Ehrenberg nomme la fatigue d’être soi (1). Cette difficulté à se définir, à se donner un sens se traduit chez un bon nombre de personnes par un déficit de l’estime de soi. Une faille identitaire qui sera vite récupérée par le management. En effet, dans le monde du travail, c’est la performance qui vient combler ce vide existentiel. Des travailleurs totalement désolidarisés, ayant rompu tout lien avec le collectif entrent en compétition. Les plus fragiles, incapables de répondre aux exigences et aux normes imposées, sont systématiquement marginalisés et culpabilisés. Ce qui était traditionnellement vécu comme un rapport de force entre groupes sociaux est actuellement vécu comme une tare personnelle. Cette psychologisation de la vie sociale débouche sur ce que Claude Dubar (2) appelle des individualisations négatives. Des désespérés dont le nombre ne cesse de gonfler en ce temps de crise, totalement désorientés ayant perdu tout repère, plongent dans une angoisse existentielle insupportable conduisant souvent au suicide. Selon une étude faite par des chercheurs de l’université de Zurich, publiée par The Lancet Psychiatry, 45000 suicides dus au chômage ont lieu annuellement dans 63 pays. La mort physique se présente comme une concrétisation d’une mort sociale devenue insoutenable. Mais la haine de soi à vite fait de se muer en haine de l’autre. Qui ne se souvient de la tuerie de Nanterre survenue en 2002. Avant de commettre son forfait, Richard Durn écrit une lettre-testament dans laquelle il dit en substance ; « Je vais devenir un serial killer, un forcené qui tue. Pourquoi ? Parce que le frustré que je suis ne veut pas mourir seul, alors que j’ai eu une vie de merde, je veux me sentir une fois puissant et libre ». La mort, ultime remède, se présente comme un acte libérateur, une réminiscence en quelque sorte d’un idéal romantique morbide. Suicides et crimes de masse se multiplient de manière alarmante. Une tuerie de masse par jour aux États-Unis, plus de morts que par le terrorisme un affirme le Nouvel Observateur (3). D’après la chaîne de télévision NBC, 3.046 Américains sont morts dans des attaques terroristes entre 2001 et 2014, alors que pour la même periode 153.000 ont été victimes d’homicides commis gratuitement par des forcenés. Or les médias ne focalisent que sur les attentats terroristes islamistes, une manière comme une autre de conjurer magiquement le mal en l’imputant à une lointaine barbarie. Non, Thanatos est omniprésent, tapi dans le moindre recoin de nos êtres. Le massacre d’Oklahoma City en 1995 et celui d’Oslo en 2011, pour ne parler que de ceux-là, sont bien là pour nous rappeler qu’une folie meurtrière semble s’emparer sans distinction de l’ensemble de la planète. Ce déni de soi et du monde est la manifestation extrême d’une crise identitaire généralisée. De telles failles identitaires insupportables seront toutefois colmatées dans la précipitation par un mouvement régressif vers les origines. Régionalisme, confessionnalisme, ethnocentrisme sont autant de refuges illusoires où viennent s’engouffrer tous ces laissés pour compte d’un monde complètement déboussolé. L’éclatement est tel que les nations risquent à tout moment d’imploser, ébranlées par la multiplication des revendications séparatistes : écossais au Royaume-Uni, flamands en Belgique, catalans en Espagne, kurdes en Irak… Les clivages ne s’inscrivent plus dans une logique d’antagonisme de classes centré sur « l’avoir » (salaires/plus-value) mais dans une logique d’exclusion où l’affirmation de soi ne vaut que par la négation sinon l’élimination de l’autre en raison de son ethnie ou de sa confession. C’est dans cet ordre d’idées que des  foyers néofascistes éclosent un peu partout en Europe Occidentale et en Europe de l’Est.

Dans le monde arabe, la crise identitaire est d’autant plus profonde qu’elle associe aux effets de l’hypermodernité un sentiment persistant d’humiliation lié à la décomposition et au dépeçage de l’Empire ottoman par les armées coloniales européennes.  Les formations islamistes ont été au départ des mouvements de contestation luttant contre la sécularisation envahissante imposée par l’Occident colonial. Elles revendiquaient principalement le rétablissement du califat et de la juridiction de la Charia. Mais ce mouvement finira par être récupéré par l’empire naissant étasunien au nom d’une « sainte alliance » monothéiste contre un prétendu athéisme bolchevique. En1953, une délégation de notables musulmans est invitée aux États-Unis. Elle est reçue par le président Dwight Eisenhower. Celui-ci s’adresse à ses invités en ces termes : « notre foi en Dieu devrait nous donner un objectif commun : la lutte contre le communisme et son athéisme ». Saïd Ramadan, gendre de Hassan Al-Banna, fondateur du mouvement des « frères musulmans » faisait partie de la délégation. Il sera désormais l’acteur principal de la guerre d’usure menée contre le régime nassérien et contre tous les régimes et courants politiques progressistes du monde arabe. Mais l’embrigadement ne s’arrêta pas là. États-uniens et saoudiens s’emploieront à partir des années 70 à répandre l’extrémisme wahhabite partout dans le monde arabo-musulman. Du Pakistan au Maroc, écoles coraniques, associations caritatives, mosquées, chaînes de télévision se consacraient à coups de milliards de dollars à l’endoctrinement et au recrutement des jeunes djihadistes qui iraient se battre contre les soviétiques en Afghanistan, puis contre les serbes en Bosnie. Une stratégie qui s’avère payante. Une armée sous fausse bannière déterminée et fanatique a pu ainsi provoquer l’implosion de l’URSS et la mise au pas de la Serbie à moindre coût. Il n’en fallut pas plus pour qu’une pareille stratégie ne soit adoptée de manière systématique dans les guerres menées actuellement contre le monde arabe par les Etats-Unis et leurs vassaux. Après l’invasion de l’Irak et l’avènement du « printemps arabe », les djihadistes cessent de diriger leurs armes contre des ennemis extérieurs pour les retourner contre leurs propres pays, leurs propres populations. L’objectif des commanditaires ne se limite plus à ébranler les fondements d’un etat mais consiste à pousser ostensiblement des sociétés entières à l’autodestruction. Ce nouvel art de faire la guerre n’eût été possible sans la conjugaison d’un ensemble de facteurs qui ont aidé à sa mise en oeuvre. En effet, la radicalisation n’aurait jamais atteint de nos jours une telle ampleur n’étant le mal existentiel endémique qui frappe une partie de la jeunesse mondiale associé au développement vertigineux des moyens de communication. A l’opposé des djihadistes des annees 80, formés idéologiquement et militairement, aujourd’hui des jeunes de tout bord se radicalisent en quelques jours, en privé, hypnotisés par leurs écrans. Leur rapide conversion ne se fonde que sur quelques rudiments religieux ; une génération spontanée de terroristes que favorise le terreau fertile des réseaux sociaux sur internet. Le psychanalyste Fethi Benslama (4) pense que les analyses sociologiques globalisantes ne sont pas en mesure de rendre tout à fait compte de la complexité d’un tel phénomène. Il précise que les recruteurs ciblent principalement des jeunes dépressifs souffrant d’un profond déficit narcissique. L’offre de radicalisation, car c’est bien une offre, propose à ces derniers une mission héroïque au service d’une cause sacrée, leurs failles sont alors colmatées comme par magie. Armés d’une pareille prothèse identitaire, ils franchissent le Rubicon… Or, ce vernis islamique dont se griment toutes ces âmes perdues a vite fait de s’écailler, laissant transparaître la pulsion de mort qui n’a cessé de les tourmenter. Le chant de sirène des gourous de la secte wahhabite n’a fait en réalité que décupler leur haine de soi et du monde. Des dizaines de milliers de combattants mi-mercenaires mi-fanatiques venus de plus de quatre-vingt pays dévastent depuis 2011 la partie la moins conciliante du monde arabe. Déferlant de tous les coins et recoins de la planète, de langues et de cultures différentes, ils sont mus par un furieux désir de sacrifice. La mort de soi et des autres se présente comme l’ultime réponse à l’inanité de leur existence. Ce culte de la mort est essentiellement l’expression d’un nihilisme hypermoderne. Selon Bernard Stiegler, cette vague de haine qui secoue le monde est à mettre sur le compte de la disruption (5). Celle-ci consiste en une rupture brutale provoquée par le rythme insoutenable des innovations apportées par les nouvelles technologies. En effet, à chaque fois que dans l’histoire s’opère une révolution technologique, elle s’accompagne de sérieux bouleversements sociaux. Le World Wide Web avec son milliard de sites internet, ses cinq milliards de smartphones et ses réseaux sociaux vient parachever le travail de désindividuation et de massification entamé depuis quelque décennies par le cinéma et la télévision. C’est dans ce Far West virtuel que le capital, complètement désinhibé, va élire domicile, piétinant sans vergogne les règles sociales les plus élémentaires. Envoûté par ses fétiches évanescents, infantilisé, uniformisé, grégaire, l’individu croule sous le poids d’une double faillite économique et symbolique. Stimulé par un marketing de plus en plus agressif qui vise son inconscient, il s’oriente vers toujours plus de consommation compulsive.  La libido en tant que mécanisme de sublimation et donc d’investissement social cède la place à l’hégémonie des pulsions. C’est ce processus de désublimation qui plonge ainsi le sujet contemporain dans les illusions d’une immédiateté pulsionnelle balançant entre manque et ennui. Tout se passe en effet comme si le consommateur cherchait désespérément à combler une béance qui ne cesse de s’approfondir.  Une totale addiction qui finit par tuer le désir .  Il n’y a rien de plus dangereux que la destruction du désir affirme Bernard Stiegler : c’est la psychose comme fait social massif. Des gens qui souffrent de leur désir, c’est la névrose, des gens qui souffrent de ne plus avoir de désir, c’est la psychose. C’est aujourd’hui un phénomène mondial et de masse, compensé par l’hyperconsommation. Plus cette consommation addictive compense la perte de désir, plus elle entretient cette perte. Un cercle vicieux qui conduit de plus en plus de gens à un total désespoir. Quand l’immédiateté pulsionnelle exclue toute forme d’investissement social que permet la libido, elle ouvre la voie à la pulsion de mort. Quand il n’y a plus rien, ni modèle politique, ni utopie, ni espoir, ni solution, et  que les représentations du possible s’arrêtent, on s’achemine inéluctablement vers la destruction de soi et des autres. Comment expliquer sinon cette obsession du suicide et du massacre qui caractérise notre époque ? Quand le norvégien Adreas Bri trucide de sang froid 76 jeunes, quand l’allemand Andreas Lubitz s’écrase avec son avion entraînant avec lui la mort de 149 personnes, quand un sexagénaire américain se donne la mort après avoir ,massacré à Las Vegas une soixantaine de ses compatriotes et en avoir blessé plus de cinq cents, quand les tueries perpétrés par l’armée birmane provoquent l’exode massif de la minorité musulmane des Rohingya, quand de jeunes européens de souche ou d’origine maghrébine se transforment soudainement en coupeurs de têtes, on est frappé par la convergence des obsessions mortifères qui animent des gens aussi différents. Cette hantise morbide de l’épuration vise non seulement l’ethnique et le confessionnel, mais cible l’ensemble de la société et prend l’allure d’une guerre de tous contre tous. Cette aspiration à la destruction de tout, autant par haine de l’autre que par dégoût de soi ne peut avoir pour nom que le nihilisme.

Ce désespoir généralisé, reflet d’un monde en plein désordre économique, social et symbolique marque l’échec cuisant de l’idéologie du progrès et de l’économie néolibérale (7). Nous nous trouvons aujourd’hui pris dans le tourbillon d’une crise du sens où tous les repères semblent perdus. La mise à mort du salariat due à l’introduction des nouvelles technologies dans les circuits de production pousse des masses de plus en plus importantes de chômeurs au désespoir le plus total. En même temps, face à la réduction de leur part de la plus-value, les investisseurs préfèrent se tourner vers la spéculation financière. Ils ne font en fait qu’ajourner la crise par toutes sortes de subterfuges qu’offre l’économie fictive. Incapable de reconnaître sa stérilité, le capital invente la chimère du crédit et de l’endettement, s’adonnant ainsi à une autophagie délirante. La crise de 2008 n’a finalement servi à rien et l’automate poursuit malgré tout sa course insensée. A l’anomie hypermoderne de ce début de siècle répond le nihilisme dévastateur de tous ces laissés pour compte d’un ultraliberalisme de plus en plus envahissant. Ainsi nihilisme et néolibéralisme ne cessent de soumettre le monde à leur furie anomique. Cette descente aux enfers devient d’autant plus préoccupante lorsque de toute part, des scientifiques affirment que la Terre est entrée depuis un bon moment dans une nouvelle ère géologique : l’anthropocène. En effet, l’homme a modifié son environnement à un point où il ne lui serait prochainement plus possible de survivre. Or, selon le sociologue Andeas Malm, ce ne serait pas l’activité humaine en soi qui menace de détruire notre planète, mais bien l’activité humaine telle que mise en forme par le mode de production capitaliste. Nous ne serions donc pas à « l’âge de l’homme » comme le sous-tend le concept d’Anthropocène, mais bien à « l’âge du capital » (8). Pour de nombreux spécialistes, l’humanité doit impérativement sortir au plus vite du capitalocène, si elle tient à sa pérennité.

Face à toutes ces impasses, le monde s’engage dans un mouvement régressif généralisé. C’est comme si depuis l’implosion de l’URSS la nature reprenait tous ses droits. Le dépérissement de l’tat-Providence et le retour progressif du capitalisme sauvage du 19ème siècle constituent une tentative désespérée de remettre sur pied une économie de marché chancelante. Le démantèlement de la Yougoslavie pendant les années quatre vingt dix ouvre un nouveau cycle de guerres sanglantes mettant à feu et à sang les Balkans, l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, la Syrie, le Yemen et le reste suivra probablement… Le dépeçage de l’ex-URSS a permis de son côté l’encerclement de la Russie alors que les intrusions de plus en plus hasardeuses, de plus en plus risquées de l’armée américaine en mer de Chine méridionale visent l’étranglement de l’Empire du Milieu. Une ruée vers l’Est qui s’inscrit dans la continuité des 200 guerres livrées depuis 1945 par l’Occident afin de maintenir son hégémonie sur l’ensemble planétaire avec près de 41 millions de morts et des centaines de millions de blessés et de déplacés. Cette ruée vers l’Est fait penser aux théories géopolitiques d’un Mackinder ou d’un Spykman, le premier croyait que celui qui contrôlerait le Heartland (l’Eurasie) dominerait le monde, le second pensait au contraire que le contrôle du Rimland (Europe Occidentale, Moyen Orient, Chine) permettrait cette domination. Si Hitler en envahissant l’Union Soviétique pendant la deuxième guerre mondiale s’inspirait de la théorie de Mackinder, Roosevelt adhérait quant à lui à la thèse de Spykman. Les stratèges états-uniens actuels, plus gourmands, visent à la fois le Heartland et le Rimland. Une pareille fureur expansionniste s’inscrit dans le continuum historique d’une modernité conquérante dont les Lumières ne cessent depuis deux siècles d’embraser le monde.

En ce début de millénaire une guerre mondiale qui ne dit pas son nom est en train de ravager le Moyen-Orient. Alors que les guerres inter-étatiques européennes avaient pour objectif la consolidation des États-Nations, les conflits intraétatiques actuels visent au contraire la dislocation des nations. Des guerres fratricides déchirent depuis des années des régions entières de l’Asie et de l’Afrique. En Europe, après l’implosion de  l’URSS et de la Yougoslavie le phénomène semble toucher même des pays occidentaux tels que l’Espagne ou encore l’Ecosse. L’État-Nation que Hegel plaçait au summum de l’Histoire serait-il donc tombé en désuétude sous les coups de boutoir de la mondialisation ? Il faut dire que la globalisation d’un côté et le dépérissement de l’État-Providence de l’autre ont fini par ébranler ce modèle politique. Or, pour le politologue J. F. Bayart (9) croire que les États-Nations sont de plus en plus repliés sur eux-mêmes, se désagrégeant face à une mondialisation envahissante n’est que pure illusion. Au contraire, depuis deux siècles les États-Nations ne font que proliférer au fur et à mesure de l’extension du marché mondial. Cette universalisation de l’état-nation résulte de la décomposition de l’empire austro-hongrois, de l’empire ottoman ainsi que des empires coloniaux britannique et français. Le passage d’un monde d’empires tolérant la diversité à un système international d’états-nations imposant aux peuples l’unité culturelle a complètement bouleversé les relations internationales. Du Printemps des Peuples au 19ème siècle au Printemps Arabe actuel, la globalisation se présente comme une triangulation entre trois processus synergiques : l’intégration d’un certain nombre de marchés, l’universalisation de l’état-nation et la montée des identitarismes. L’État n’est nullement la victime de la globalisation, il en est plutôt le produit et l’outil répressif, la définition ethno-confessionnelle de la citoyenneté dont la purification ethnique est le mode opératoire en est l’expression idéologique majeure. Bayart qualifie cette triangulation de matrice nationale-libérale, nationale pour le petit peuple, libérale pour les riches. C’est au moyen d’un tel oxymore que les élites réussissent à mystifier et à manipuler les masses en exaltant leurs fantasmes identitaires. Tel était le cas du peuple allemand sous le règne du national-socialisme. Fragilisés par leur ethnocentrisme séculaire, abusés par une Armada de médias-mensonges, une partie de plus en plus importante des peuples occidentaux se laisse encore une fois prendre au piège. Après un répit de quelques décennies marquées par des clivages sociaux et politiques autour de valeurs de liberté et d’égalité, voilà que ressurgissent les vieux démons du fascisme. Pour l’historien Enzo Traverso, les nouveaux visages du fascisme sont une réponse régressive dans un monde désenchanté en panne d’utopies, qui se nourrit de promesses fantasmées d’un passé mythifié. C’est selon cette logique que Sionisme chrétien, sionisme religieux juif et wahhabisme ne cessent depuis des décennies d’incarner cette régression mythifiée en promouvant l’idéologie de la fin des temps. De plus en plus d’adeptes de l’eschatologie ont tendance à se considérer comme le dernier bastion des témoins de Dieu dans une humanité en perdition. Seul le retour du Messie est en mesure de faire régner la paix et la prospérité une fois le monde purifié du mal qui l’habite. C’est ainsi que sortis tout droit des Écritures, les cavaliers de l’apocalypse s’emparent avec fracas du réel et partent chacun de son coté à la chasse de son antéchrist. Si les sionistes juifs et chrétiens s’emploient depuis plusieurs décennies à vider La Palestine de ses habitants pour créer leur « Terre Promise », Daech et ses avatars massacrent de leur côté irakiens, syriens, yéménites et libyens pour préparer à l’avènement de l’apocalypse. L’idéologie de l’épuration ethnoreligieuse s’empare par ailleurs des néo-fascistes européens qui font du musulman leur bouc émissaire du moment. On est en réalité en présence d’une sorte de  front uni sioniste-wahhabite-néo-fasciste qui vise tout simplement  la dislocation du monde arabe, les quelques attentats perpétrés  en Europe ne sont là que pour mieux brouiller les pistes et susciter la peur. Cette stratégie du chaos que l’Occident n’a cessé d’asseoir semble aujourd’hui atteindre son point culminant. En effet, le catastrophisme apocalyptique ne cesse de prendre de l’ampleur avec la montée en puissance de la nébuleuse évangélique. C’est la religion qui connaît la plus forte progression dans le monde. Le nombre des adeptes dépasse actuellement le demi-milliard. Dans un pays comme la France, les évangéliques sont passés de 50 000 fidèles en 1950 à 600 000 aujourd’hui. Prosélytes, ils n’hésitent pas à utiliser les techniques du marketing pour convaincre, leurs cultes aux allures de show galvanisent la foule et rapprochent des gens qui fuient  leur solitude et leur vide existentiel. Le phénomène semble gagner le monde entier et s’implante même dans des contrées lointaines telles que l’Afrique, le Moyen-Orient, la Chine et l’Inde, si bien que certains penseurs n’hésitent pas à parler d’un réenchantement du monde. Or, lorsqu’on y regarde de plus près, on s’aperçoit que cette communion avec l’Eternel à travers la musique, la danse et la fraternité joyeuse n’est là que pour mieux cacher la nature ô combien sombre de ce courant religieux. Un prosélytisme virulent anime cette secte pressée d’évangéliser le maximum d’humains avant la bataille finale  d’Armageddon. Après avoir eu raison des théologiens de la libération en Amérique latine, les évangéliques conduisent aujourd’hui une double offensive contre les catholiques et contre les musulmans. Ils fournissent désormais le principal encadrement politique aux États-Unis et étendent leur influence dans le monde via leur armada de missionnaires. Une véritable multinationale de la manipulation religieuse qui en tant que telle développe des stratégies de marketing et de conquête. L’instrumentalisation de l’évangélisme au côté du wahhabisme constitue actuellement l’élément central de la politique étasunienne au Proche-Orient. Les médias occidentaux qui ne cessent d’accuser les islamistes de tous les maux, restent absolument discrets sur les agissements sordides des missionnaires évangéliques dans le monde arabe.  Les évangéliques, qui s’inscrivent dans le mouvement des Chrétiens sionistes, prétendent que la création d’Israel est l’accomplissement de la prophétie biblique annonçant le retour du Messie. Ils se donnent ainsi pour mission l’épuration ethno-confessionnelle de la Palestine historique pour la repeupler de juifs ramenés des quatre coins de la planète à coups de milliards de dollars.  Pour ces adeptes de la fin des temps il n’y a ni solution à deux États, ni même l’ombre d’un palestinien foulant leur prétendue « Terre Promise ». Ils continuent au mépris de tous d’injecter des sommes colossales pour poursuivre la colonisation de la Cisjordanie. Leurs tentatives d’évangélisation du monde arabe vise en particulier les minorités chrétiennes mais aussi certaines communautés musulmanes dont les origines ethniques pourraient servir à des projets sécessionnistes et anti-arabes : c’est le cas avec les kurdes d’Irak et de Syrie, mais aussi avec les Kabyles et les Berbères en Algérie et au Maroc. Bien entendu, cette action de prétendue évangélisation encouragée, financée et protégée par le gouvernement de Washington, ne vise en réalité que la déstabilisation et l’affaiblissement des pays arabes. Ainsi derrière ce rideau de fumée fait d’émotions, de miracles et d’exorcisme, le messianisme des évangéliques ne cesse  de prospérer, multipliant  le nombre de ses adeptes, tous ces laissés pour compte d’un néolibéralisme. en plein délire.

En ces temps du réenchantement factice, messianisme kabbalistique et évangélisme, tous les deux apocalyptiques, s’en vont en guerre contre arabes et musulmans pour hâter la venue du Messie. Il faut cependant préciser qu’au moment de la création d’Israel, le sionisme était politique, c’est seulement après la guerre des 6 jours que le sionisme religieux juif, en sommeil depuis le début du 19ème siècle, s’est subitement réveillé entraînant à sa suite l’éveil du sionisme chrétien. C’est ainsi que pendant le premier congrès sioniste chrétien qui a eu lieu à Bâle en 1985, 600 délégués chrétiens de vingt pays différents ont appelé à reconnaître l’aspect prophétique de la création de l’état d’Israel. Le congrès a appelé par ailleurs à reconnaître Jérusalem comme ville éternelle offerte par Dieu au peuple juif. Ainsi fut scellée la sainte alliance des deux peuples élus, annonçant le commencement de la nouvelle ère judéo-chrétienne. Aujourd’hui, l’AIPAC et les églises évangéliques sont si puissants qu’ils tiennent toute la classe politique étasunienne en otage. La situation est telle qu’on finit par se demander si vraiment on a affaire à une démocratie ou alors à une théocratie déguisée. À partir des années soixante-dix le poids de l’électorat évangélique est tel que des présidents comme Reagan, Bush ou alors Trump n’auraient jamais atteint la magistrature suprême sans le soutien de ce mouvement sioniste chrétien. Reconnaissant ou alors par crainte, défiant le monde entier, Trump reconnaît Jérusalem comme capitale éternelle de l’état d’Israel ! Et pourquoi pas comme capitale planétaire du nouvel ordre mondial comme le propose Jacques Attali !  Comme pour narguer les palestiniens, le président étasunien choisit de transférer son ambassade à Jérusalem le 14 mai, jour anniversaire de la Nakba.  Et pour fêter l’heureux événement, la soldatesque sioniste s’est amusée à tirer comme des lapins de jeunes manifestants à Gaza, tuant plus de soixante personnes et blessant plus de 2700. Un vrai carnage ! Il faut dire que depuis plus de trente ans, la géopolitique occidentale semble s’embourber jusqu’au cou dans les mythes messianiques. Le choc de civilisations n’est en fait que la concrétisation des prophéties messianiques où sionistes juifs et sionistes chrétiens tiennent le beau rôle. Il ne reste alors qu’à donner corps à l’antéchrist. C’est le wahhabisme, cette hérésie schismatique devenue l’idéologie des égorgeurs de Daech qui a été choisi pour remplir cette sale tâche. Sa mission principale est d’éclabousser l’islam. Depuis les années soixante-dix, des troupes wahhabites formées, encadrées, financées et armées par les Etats-Unis et leurs vassaux du Golf constituent l’armée sous fausse bannière qui a servi à précipiter la chute de  l’Union Soviétique  et qui ne cesse de dévaster depuis 2011 l’Irak, la Libye, la Syrie et le Yemen. Le wahhabisme qui a enfanté les Ikhwan,vAl-qaïda et Daech n’est pas un simple rigorisme ni un puritanisme ni même une pétrification de la foi musulmane, mais une dogmatique exclusiviste, dénué de toute spiritualité, qui fait de  la violence une dimension structurelle. Ceux qui s’écartent de la doctrine sont accusés soit de mécréance  soit d’apostasie,  donc passible de mort.  Cette idéologie rappelle à bien des égards la réforme protestante. Cromwell, au 17ème siècle, l’Ancien Testament à la main, massacrait catholiques irlandais et écossais, détruit les églises et assassine les prélarts pour imposer sa nouvelle religion. Les deux courants se rejoignent par ailleurs sur un certain nombre de croyances : littéralité du texte sacré, iconoclasme, destruction des vestiges, rejet des traditions et même des institutions. Le wahhabisme tout comme le protestantisme s’inscrivent sans doute dans ces soubresauts que connaît l’humanité à chaque fois qu’elle se trouve confrontée à une crise de sens. L’idéologie wahhabite, loin d’être une radicalisation de l’islam, en est au contraire la négation. Ce violent mouvement nihiliste religieux a été  instrumentalisé par les britanniques pour mener une guerre d’usure contre un empire  ottoman à l’agonie. Les wahhabites passeront ensuite sous contrôle étasunien à la fin de la première guerre mondiale avec la création de l’état arabe-saoudien.

Djihadistes, c’est avec ce qualificatif que les occidentaux gratifiaient les wahhabites pendant la guerre sovieto-afghane. Aujourd’hui, ces mêmes wahhabites sont chargés de tout une autre mission, celle de dévaster à la fois le monde arabe et de pervertir l’image que le monde occidental se fait de l’Islam, une image déjà suffisamment ternie par plus d’un siècle de colonisation et par les fantasmes dégradants des orientalistes. C’est ainsi que les preux djihadistes se sont subitement métamorphosés en criminels pervers : lapidations, décapitations, immolations par le feu, égorgements…autant de raffinements puisés dans leur livre de chevet : « La gestion de la barbarie ». Voilà que se concrétise enfin ce fameux choc des civilisations : d’un côté une armée de tueurs sous fausse bannière islamique, de l’autre toute l’armada médiatique que les puissances occidentales ont consacrée au dénigrement et à la diabolisation de l’Islam.  Or, pour le politologue Olivier Roy (10), toute cette cruauté n’est nullement la conséquence d’une radicalisation de l’Islam comme on le laisse souvent entendre mais plutôt d’une islamisation de la radicalité. Victimes d’un nihilisme générationnel, des jeunes en rupture totale avec leurs familles et leur milieu, souffrent de ce que l’historien François Hartog (11) nomme le Présentisme, ce régime d’historicité qui abolit tout lien avec le passé et toute projection dans le futur, enfermant ainsi l’individu dans un présent sans issue. Face à un monde stérile, incapable de produire du sens, de plus en plus de jeunes plongent dans un nihilisme destructeur.  Des crimes insensés ponctuent notre quotidien un peu partout sur la planète. Lorsqu’on regarde du côté des États-Unis, on est frappé par la fréquence des crimes de masse qui ensanglantent ce pays. Des attentats tout aussi absurdes qu’odieux visent écoles, universités, boîtes de nuit… mais que les médias ont vite fait de jeter dans les oubliettes des faits divers. A ce nihilisme générationnel fait écho un nihilisme encore plus destructeur, le nihilisme millénariste. C’est parmi les nihilistes générationnels que les sectes sioniste, évangélique et wahhabite, toutes millénaristes, viennent recruter leurs adeptes.  DAECH, devenu EI (Etat Islamique) n’a en fait rien d’un état et rien d’islamique, ce n’est qu’un conglomérat de mercenaires et de nihilistes qui pensent que leur propre mort est un signe avant-coureur de l’apocalypse, un présage de la fin des temps. Fasciné par la mort de soi et des autres, l’EI n’est pas comme l’insinuent les médias occidentaux, un projet de restauration du califat mais une entreprise de démolition, d’anéantissement du monde arabe simplement parce qu’il s’est trouvé là où il ne fallait pas, tout comme d’ailleurs les peaux rouges ou encore les aborigènes … Mais ne dit-on pas que l’arrivée du Machiah sera nécessairement précédée des douleurs de l’enfantement ! Il semble que la fin des grands récits a complètement déboussolé une humanité qui n’a rien trouvé d’autre que de replonger dans les profondeurs abyssales de ses mythes. Nous voilà donc témoins de la renaissance de l’homme véritable longtemps enfoui sous la modernité, un homme rendu à son essence première d’Homo religiosus comme le souligne Georges Corm (12). L’identitarisme ethno-confessionnel, plutôt ethnique avec le national-socialisme, vire actuellement au confessionnel avec le national-libéralisme. En instrumentalisant des sectes extrémistes, apocalyptiques, tous ces marchands d’illusions identitaires seront les premiers surpris par l’ampleur catastrophique de leur choc des civilisations. Si pendant la deuxième guerre mondiale les russes ont mis fin à la démence nazie, qui saura arrêter aujourd’hui cette folie messianique qui incendie le monde arabe mais qui ne manquera pas de s’étendre. Les risques d’une déflagration généralisée sont grands surtout lorsqu’on sait qu’ Israël, dirigé par des sionistes religieux fanatiques, est en possession  de plus de 150 bombes nucléaires et de 6 sous-marins nucléaires.

Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaitre, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres disait Gramsci. Or avec des Donald Trump,  des John Bolton, des Mike Pompéo ce nouveau monde risque bien de ne jamais voir le jour. En moins de deux ans de pouvoir le président étasunien a quitté de manière unilatérale des accords internationaux relatifs au climat, au commerce, au nucléaire iranien ou encore au statut de Jerusalem, mettant ainsi en péril le fragile équilibre mondial. Trump n’est au fait ni un original ni un déviant comme on peut l’imaginer, il s’inscrit plutôt dans le continuum de cette stratégie du choc qui a fait les beaux jours du néolibéralisme et qui atteint aujourd’hui son stade ultime. Les Etats-Unis qui ne cessent de fantasmer à propos de leur empire unipolaire ne sont en réalité qu’un état-nation, un gros état-nation qui se débat dans ses contradictions d’état-nation et qui possède suffisamment de force et de violence pour dominer et pour détruire mais rien pour rassembler.

Fethi Gharbi

1) Alain Ehrenberg , La fatigue d’être soi. Dépression et société.

2) Claude Dubar : La crise des identités

3)http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20151002.OBS6923/une-tuerie-de-masse-par-jour-aux-etatis-unis-plus-de-morts-que-par-le-terrorisme.html

4) Fethi Benslama : Un furieux désir de sacrifice

5) Bernard Stiegler : Dans la disruption, comment ne pas devenir fou!

6) Grandeur thermodynamique exprimant le degré de désordre de la matière

7) voir l’article : De l’art de gouuverner le monde https://www.legrandsoir.info/de-l-art-de-gouverner-le-monde.html

8) http://revuelespritlibre.org/anthropocene-ou-capitalocene-quelques-pistes-de-reflexion

9)  Jean François Bayart :  L’immpasse national-libérale

10) Olivier Roy : Le Djihâd et la mort

11) François Hartog :  Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps

12)  Georges Corm : La question religieuse au XXI ème siècle

__________________________________

Fethi Gharbi

Le rétroviseur ( Vincent Lindon)