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Le Dépotoirium, Chapitre 33

33

Ruralitarium

Du temps de la « ruralité », les humains s’entichaient des bêtes : vaches, lapins, cochons, poules, chiens. Tous avaient un nom. Tous avaient l’amour de ceux qui les côtoyaient, en prenaient soin.

Machinarium

Le nord-américain moyen a dans son garage, une voiture, une moto, une scie, un marteau électrique, une tondeuse à gazon, une pompe à air, cintreuse, cisailles électriques, coupe-bordure à essence, etc. Et tous ces outils demandent énormément d’amour et d’entretien. De plus, ils sont pour la plupart soumis à l’obsolescence programmée. Le nord-américain aime ses outils comme on aime son  chat ou son chien. Et c’est ainsi, qu’à force d’être élevé par des objets « intelligents » il s’est lentement convaincu qu’il était une sorte de rabot-robot qui allait mourir comme meurent les tourne-visses électriques au cimetière des objets nommés « centres de récupération ».

Carl, pour Le Dépotoirium

***

À partir du moment où l’on croit connaître quelque chose de la vie, on l’étreint, comme pour le garder en trésor. On l’étouffe pour s’en nourrir. Les idées n’ont rien de différent de l’argent, de l’avoir. Les couards saisissent au vol un oiseau, une idée, pour l’enfermer. Ça les rassure. Peur de ce qui bouge, peur de ce qui s’use. L’industrie de la peur. C’est dans la stagnation de l’eau que prennent leur plaisir les crapauds.

Dans un monde autant déchiré, brisé, on continuera d’offrir le même buffet froid et sans cœur. Si l’éducation n’a pas pour premier but de se questionner sur nos réussites et nos échecs, nous ne pouvons plus avancer d’un seul pas. Sauf dans les armées, et sous ordre hurlé. La Terre ressemble à une longue et caniculaire  souffrance que l’on ne peut éteindre. Un feu sans fin. L’asphalte passe comme un coup de pinceau sur le visage vivant de la Terre. Pour les autos…  Le pompier est un marchand. Le marchand est le pyromane.  En un ou deux petits siècles, le singe culotté, nommé « marchand », aura  gommé les plus belles créatures. Le homard Galathea Pilosa, aux couleurs de fêtes de l’Amérique Latine, s’éteindra un jour sans que personne n’en perçoive  le cœur de la beauté. Pour certains ce cœur a pour nom « dieu », pour d’autres ce n’est qu’un hasard d’un grand peintre qui, en souriant, a laissé toutes ces toiles vivantes. Même ces « toiles » enfoncées dans les yeux des humains, ceux-là ne voient rien. Pour plusieurs de ces humains, même le cimetière ne leur accordera pas cette belle humilité. La certitude est meurtrière. La certitude a fait plus de dommages que toutes les guerres de l’histoire. La certitude est une virago. Une harengère qui pue à force de moisir dans ses convictions.   Les pierres sont grises et ternes et même les écritures s’égrènent malgré la dureté des pierres.  Un homme, même pour le plus savant ou le plus célèbre,  il ne peut lui rester qu’une partie de son nom et une date ébréchée :

P e re Tr m bl y 1912-1957
***
C’est novembre. Le jardin a fermé ses petites portes, car la terre est froide. Il pend des perles de gelures translucides.  Mais  pointent parfois quelques carottes aux feuilles enragées, tenaces, résistantes. Il a neigé et il neigé à Saint-Honoré de Témiscouata. Les lièvres sont déjà tout blancs.  Tout a débuté par des grains des cristaux  frivoles – de vrais papillons de givres – voletant et semblant grimacer sous les vents trop forts.  Nous sommes tous assis dans le salon à s’extasier de nos trois petits génies de marmots.  Carl boit sa coupe de vin pendant que Maude pianote  des texto. La pièce s’est remplie de jouets comme sont remplis les garages des gens de ce pays.  Et c’est comme ça qu’est la Terre. Si on demeurait dans cette maison  pendant un siècle et qu’on emmènerait quelques voisins à la fête, il n’y aurait plus de place après la moitié de ce temps.  Si nous n’avions que le terrain qui nous appartient pour jeter tout ce que nous achetons nous finirions empoisonnés, manquant d’air, d’eau et de nourriture. Ce petit coin, cette maison,  est une réplique de la Terre. Pour le ver de terre qui s’est enfoui pour l’hiver, le petit jardin c’est sa planète. Elle est immense. Un ver n’écrit pas de vers. Il n’y a pas de poésie quand il n’y a pas de cette âme elle-même enfouie sous la chair. Le miroir des miroirs. On parle Lexus et surtout pas lexique. Les mots, les beaux comme les laids, sont en train de mourir sous la vitesse de la vie.  C’est à ça que je pense en déballant les cadeaux que l’on s’est offerts. Faire des enfants c’est sans doute un petit pas pour l’homme mais un grand pas en arrière pour l’humanité. La pièce est pleine de monde mais en même temps vide de monde. On ne se parle que par formules car c’est la tiédeur parfaite qui s’est installée. Elle a pris toute la place. La tiédeur est une grogne muette.  Nous sommes désormais d’une race de tièdes qui surveille son alimentation, son  eau, et qui  a mis le cola dans la même catégorie que l’alcool et la cocaïne. Les filles s’échangent des recettes santé pendant que l’on discute des derniers articles qui mitraillent  les écrans. On est tellement renseignés qu’on ne sait plus rien. Il en a coulé des octets sous les claviers.  Il y a eu la vie de bohème, maintenant c’est la vie de blêmes et mats.  On est blancs comme la vanille transformée. Jadis, les paysans parlaient de la météo. Nous,  nous parlons des broquilles  de consommateurs.
— Tu t’es acheté quoi comme auto?
— Je roule électrique. C’est silencieux et vert.
— On enverra les vieilles batteries dans un pays pauvre, répond Carl.
Théo, haussa les épaules.
— Tu as acheté quoi comme guitare?
— Une Martin usagée sur Kijiji.
— Tu vas te convertir à l’Islam comme Cat Steven?
— Non. Je suis ni laïque, ni croyant. Je suis un poisson dans un aquarium au milieu de l’Atlantique. Je cherche à sortir de l’aquarium. Je…Il hésita. Spiritualité. C’est tout… Je ne suis pas encore défini : je suis une sorte  transgenre et j’ai deux paires de chakras qui me murmurent aux oreilles.
— Les filles sont dans la cuisine… Si on buvait un peu…
Ils on cessé de parler.
— Et le Dépotoirium? Qu’est-ce qu’on en fait.
— C’est moi qui ai payé le loyer.
— T’es le seul à pouvoir payer un loyer aussi cher… On comprend… Tu veux dire qu’il t’appartient?
— Non. Mais quelqu’un tente de le couler. On est la cible de cyber attaques…
— Tu es sérieux?
— Oui, et c’est peut-être l’un d’entre nous.
— Ou un ennemi commun… Mais les avocats ont plus d’ennemis que d’amis.
— On devrait peut-être parler d’autre chose.
— Bien d’accord.
On s’est mis à radoter, à se raconter nos bons coups. Le vin crépitait des étincelles dans nos yeux.  Une rivière de vin. L’atmosphère est cagnarde,  mais le vin est vif. Hélas, il  est de plus en plus vicieux de produits chimiques :
Polyvinylpolypyrrolidone, sulfate de cuivre, Acide métatartrique, soufre etc.  Ah! Les fins palais qui goûtent et gagnent des concours de sommeliers.   Seigneur qu’il y a de l’avenir au fond des bouteilles de vin! L’avenir a le goût des dizaines de produits,  probablement bons pour le cancer. Et les snobs s’en délectent! Menum! Menum!  Le goûting est à la mode. Il faut également s’adapter au transgenring auquel plusieurs parents font face.   Et Carl de nous lancer les vers de Nelligan : La romance du vin.

Je suis gai ! je suis gai ! Vive le vin et l’Art !…
J’ai le rêve de faire aussi des vers célèbres,

Des vers qui gémiront les musiques funèbres
Des vents d’automne au loin passant dans le brouillard.

Nous avons bu bu bu et mis les bouteilles aux rebuts.  Et puis tout est presque redevenu comme avant. Carl s’est lancé dans les jeux de mots niais et Théo dans ses rêves fous de conquérir le monde dans le but de  laisser son nom glorieux,  ne serait-ce que sur une pancarte de ruelle cul-de-sac.   Voilà qu’on presque  devenus des gens normaux. Puis le vin nous a vissés sur les vieux divans de Ginette Lachance. Quand Théo s’est demandé où nous avons déniché ce beau mobilier vintage, j’avais répondu que c’était chez Ginette Lachance.
— Qui est Ginette Lachance?
— C’est la veille de 91 ans, ancienne coiffeuse qui est décédée  juste avant d’atteindre son divan préféré. Pauvre Théo! J’avais le goût le lui dire que c’était une blague, mais, hélas, c’était vrai. Aussi vrai que l’Ovni de Roswell.
Les bébés étant endormis, les filles sont revenues. Et là, ça a presque tout changé. Et vraiment tout changé…
La pièce est devenue noire. Les lumières ont vacillé puis le courant a été coupé. On attendait qu’il revienne, sans bouger,  en silence. En vain. Après 20 minutes, on chassait  les chandelles dans le fond des tiroirs, des bric-à-brac et recoins de la maison. Carl, carrément pompette, continuait ses jeux de mots : «  Il y a puéril en la demeure ».   Qui donc a des chandelles en ce monde impeccable et sans ratés? Nous. Mais où?  Maggie s’en servait de temps en temps pour pratiquer l’autohypnose.
On a zieuté à la  fenêtre. Un vent d’au moins soixante-dix  kilomètres heure, avec des rafales de cent.
« Il faut écouter la radio pour savoir ce qui se passe ».
— Il n’y a pas de radio sans électricité. D’ailleurs, il n’y a plus de radio dans les demeures. Il y a péril… Il y a seulement une télévision avec postes de radio intégrés : 250, minimum.
— Et mon téléphone ne fonctionne pas ici… Dans quel monde vous êtes vous enterrés?
— Il y a de l’électricité dans ta Lexus, Théo. Tu voulais sauver le monde? Sauve nos trois enfants et les mamans comme on veut sauver Mamie-Terre…
Théo est sorti en zigzaguant  dans l’air affolé. Puis il est entré dans sa Lexus de luxe et l’a démarrée. On a attendu une vingtaine de minutes. Théo ne rentrait toujours pas. Alors on était cinq à la fenêtre pour attendre le rapport du meilleur investisseur du coin. Les phares de la voiture se sont éteints. On a attendu. Dix minutes. Puis un autre dix minutes. Quelque chose clochait.  Carl est sorti. On a attendu un autre cinq minutes. En ouvrant la porte on a entendu un cri. Puis Carl est entré en traînant Théo vêtu de son beau manteau gris barbouillé de la blanche neige. Ö drame! Ö désespoir. Le blanc avait sali son beau manteau  gris.
— Je me suis cassé la jambe! Je me suis cassé la jambe! Une marche de l’escalier a cédé.
Le vent avait soufflé la bougie. J’ai alors fouillé dans le vieux coffre du salon, me rappelant que nous avions une toute petite lampe de poche. Aussitôt trouvé, aussitôt allumée.
— Et? Cher Théo…
— Et ce sera comme ça pendant au moins 8 heures. Minimum. Un truc a sauté et les employés ne seront pas capables de le réparer avant demain… Et encore. Tout dépendra de la duré de cette tempête non prévue.
La pièce refroidissait de plus en plus. Le thermomètre avait le mercure bas.
Les trois filles s’exclamèrent en chœur.
— Les enfants! Mon Dieu! Les enfants.

***
— Il n’y a rien pour nous réchauffer? Seigneur, les enfants vont mourir. Ils ont besoin de chaleur.
— J’ai une vieille chaufferette au kérosène dans la remise. 20,000 Btu. On va pouvoir tenir au moins douze heures.
***
C’était la scène la plus étrange du monde. On était assis autour de la chaufferette avec les trois bébés. De belles lueurs vacillaient sur les murs. Des aurores boréales intérieures. De la menterie-lumière. Mais on était enfin un peu réchauffés. Maude et Anne avaient fait des sandwiches et nous avons bouffé. De la mangeaille à tour de bras. Elles nous avaient bricolé un festin. C’était la bonne nouvelle… Car la mauvaise suivit :
— Nous n’avons que pour à peine trois heures de kérosène.
— Il faut réduire le chauffage.
— Ce ne sera pas suffisant… On ne tiendra pas le coup.
Pendant des heures on a placé des couvertures accrochées au plafond par des clous pour rapetisser l’espace et  se fabriquer une sorte de tipi à l’intérieur dans  la maison. Il fallait un peu d’air pour ne pas s’empoisonner au monoxyde de carbone. On cherchait des techniques de survie. C’est Théo qui eut une idée.
— Il faut chauffer pendant 15 minutes et arrêter la chaufferette pendant 45 minutes. Il a fallu replacer les couvertures et les faux murs plus proches encore et placer le détecteur de monoxyde de carbone accroché à un des  faux murs. On prenait la garde chacun notre tour. Le vent sifflait et giflait  la maison. Au bout de trois heures, on s’est retrouvés les uns sur les autres. Carl est allé chercher une autre bouteille de vin. « Il vaut mieux mourir grisé que dégrisé. » À dix heures du matin nous étions épuisés. Les enfants avaient dormis mais ils pleuraient, hurlaient. On regardait dehors. On se serait mis à prier. Même à inventer des prières.
— On va tous mourir. C’est votre faute… Vous habitez trop loin.
— Trop loin de quoi?
Carl avait un air abruti. Mais il regardait tout cela d’un calme de statue.
— Pourquoi on se déteste autant alors qu’on s’est tellement aimés? Pourquoi nous sommes-nous tant entraidés dans la misère?  C’est bien ce monde d abrutis : ils ne peuvent s’entendre que s’ils n’ont pas le choix. Les Inuits ne pensaient pas à s’entre-tuer, car chacun était une source d’énergie.
— Qui a dit qu’on se détestait? Chacun a fait sa part et on s’est retrouvés collés en rond devant un feu dangereux. On a pour une fois travaillé ensemble pour prendre soin des  trois bébés.
— On peut s’aimer et être différents…

Maude sautillait avec l’enfant qui pleurait, tentant de le calmer.
… Il faut le changer de couche. Où est la lampe de poche? Où sont les couches?
— Lesquelles? … Mon bébé est plus gros que le tien…
On a bien ri. On a ri comme  en nos jours les plus fous.  On a ri parce qu’on était coincés,  obligés de se répartir les tâches.  Pareil à ce monde dans lequel nous vivons, il s’y trouvait davantage  de vin que de kérosène.  C’était à l’image de la planète en fête. Du moins en certains coins du globe… On ripaillait pendant que des enfants mouraient de faim, qu’on défaunait  et qu’on rasait  les poumons de la Terre. Mais on n’y pensait pas.  On avait peine à penser, accrochés à notre seule survie. Une certaine misère épure certains tracas et nous mène à la sobriété de l’existence. Ça m’a rappelé le livre de Michel Lacombe, La vagabonde de Saint-Ours,  dont l’histoire se passait en Auvergne, juste avant la Grande Guerre, sur les terres à défricher, les animaux à soigner puis à tuer.  La dame a fini par se prostituer. C’est ainsi qu’est la misère du 21ième siècle : la planète est devenue un lupanar. Alors, lupanons  jusqu’à la fin des temps, et en voiture électrique. Vendons corps et âmes pour les puissants.
— Tu as trouvé les couches?
— Oui. Mon bébé est plus petit que le tien.
Théo avait enlevé son bel habit de semaine, lui qui portait son jean troué le dimanche. Il avait l’air d’un gueux et s’en amusait. On balayait la pièce avec la petite torche électrique. C’était le début du froid humide qui nous imprégnait. Le corps était devenu un buvard de froidure.
— On va finir par souffler sur les bébés pour les réchauffer…
— On fera le bœuf chacun notre tour…
— On sait bien qui fera l’âne…
— Un jour j’irai crécher ailleurs…
— Ça nous rappelle notre premier appartement.
— On était fous.
— Mais on était… En ce moment, dans nos vies, on dirait qu’on a et qu’on a…
— C’est Théo qui a…
— Vous pouvez rire! Maude gagne  plus d’argent que moi sur You Tube. Dire que mes arrière grands-parents cultivaient les terres… En fait, un tout  petit coin de terre. Ce qui a permis à mon grand-père d’ouvrir un magasin général : il a vendu les terres et la ferme pour le capital.
La tempête s’était un peu calmée. Il était 12h20 quand le bus conduit par Denis arriva, devancé par un tracteur muni d’une souffleuse à neige. On s’est rués vers la fenêtre en hurlant de joie.
— On est sauvés!
On jubilait. On s’est embrassés, on a sautillé, puis on a ramassé tout ce qu’on pouvait emporter.
« N’oublions pas les bébés »
***
Le Centre, en cas de panne, produisait  son électricité à l’aide d’une énorme génératrice. Dans la salle principale,  attendait une foule d’yeux agrandis. Ce qui restait d’eux, quelque peu brisé, c’étaient bien ces petites billes allumées en attente des nouvelles vies qui arrivaient. On était exténués. Alors, les vieilles dames prirent les enfants d’assaut. Je ne sais pas par quel miracle les enfants se sont calmés, mais l’une des pensionnaires  a réussi à endormir un bébé en 10 minutes. Les mamans sauvent les enfants et les papas les envoient souvent à la guerre. Les locataires terminaient leur repas. La sieste les attendait. Je crois qu’ils l’ont oubliée,  complètement pâmés, excités par  cette  vie toute neuve et en apparence fragile.  Le début et le commencement de la vie réunis. On nous a offert un appartement qui était  libre. On s’est mis à la recherche des enfants qui passaient d’une paire de bras à l’autre. « Ce qu’il est beau », dit Angèle. « Ce qu’il est mignon »!, ajouta Gérard avec son cœur habile et ses bras tachetés.
« Monsieur Gagné nous a quittés  il y a quelques heures. Il avait demandé « l’aide à mourir ». Il avait même loué deux appartements. L’autre lui servait de laboratoire pour sa passion de l’électronique et les jeux qu’il organisait pour tous les occupants… Il va nous manquer. C’était un homme extrêmement chaleureux et intelligent. »
En y entrant, on a vu tout de suite de quoi elle parlait. Il avait laissé son ordinateur ouvert et le mot de passe sur un collant jaune collé  à l’écran.
Théo voulait absolument fouiller l’ordi.
— Théo! Espèce de violeur d’écrans, voyeur… Tu n’as pas de respect pour rien.
—  Pauvre Jason! Tu connais quelqu’un qui a réussi à être quelqu’un avec du « respect »? Tu sais bien que non…
Quand l’écran s’est ouvert, Théo est resté figé.
— Vous devriez voir ça. Surtout toi Jason…
— Moi?
— Oui.
Alors je suis allé jeter un œil.
— C’était notre grand commentateur. Seigneur!
Aimé Laliberté.
Maggie dormait déjà, affalée sur le lit avec le bébé et Maude berçait le sien sur une grande chaise rembourrée de tissus à carreaux.   Anne cherchait un lit. Je l’ai suivie, vers l’extérieur. Dans le couloir j’ai aperçu Alice et Germaine. Elles nous ont offert une chambre et on n’a pas refusé. On ne voulait pas de Maude et Théo.  On a dû dormir longtemps, car c’était l’émission La Voix à la télé et tout le monde la visionnait  dans la grande salle.
« Pourquoi ils hurlent quand ils chantent? »
«  C’est la jeunesse »
«  Non, je pense que c’est une tempête de voix. C’est comme ça partout dans le monde. Ça crie. C’est vrai qu’on est sourds. Mais bon, il doit bien y avoir de jeunes oreilles en ce monde? »
La grande horloge indiquait 20h45. On s’est vite rendu compte que Maude et Théo s’étaient enfuis  en taxis pour aller chercher leur Lexus et qu’ils trouveraient un motel pas très loin. Ils savaient que la maison n’était pas verrouillée. Alors ils avaient déjà, à cette heures, pris leurs attirail et  la poudre d’escampette comme deux volailles. Ils avaient peur des vieux…
On a cherché Carl partout. Lui aussi, sans doute sous les insistances de Théo avait sans doute,  repris la route. On était donc les seuls au Centre et on a décidé d’aller passer la nuit dans l’appartement qu’on nous avait offert.  Au petit matin, on nous attendait dans la salle à manger. Ils étaient sept ou huit à jouer avec Mona qui regardait, rieuse, tous  ces visages tournés vers elle.
Théo, qui avait été méchant dans ses mots nous avait dit qu’on prenait soin des vieux parce qu’on se sentait coupables. Il voulait jouer les psys. Et dans ses formules creuses, il a ajouté que « l’avenir n’est pas hier ». Pauvre Théo! La planète est peut-être déjà vieille, mais  il l’ignore. Je me souviens que Maggie lui avait répondu qu’il n’y a pas de vieilles vies mais de vieilles idées qui apparaissent sous déguisement. Il n’a pas répondu. Je pense qu’il n’a pas compris. Il n’a pas compris qu’on devra cesser de cultiver des rois. Il n’a pas compris que nous sommes entrés dans un siège aussi bête et assassin  que celui de Waco.

Fin

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 32

Le Dépotoirium, Chapitre 31

Le Dépotoirium, Chapitre 30

Le Dépotoirium, Chapitre 29

Le Dépotoirium, Chapitre 28

Le Dépotoirium, Chapitre 27

Le Dépotoirium, Chapitre 26

Le Dépotoirium, Chapitre 25

Le Dépotoirium, Chapitre 24  

Le Dépotoirium, Chapitre 23

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Image

La vraie cathédrale

Photo de L'Anti-Média.

L’art de la délogique

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Le 21 ième siècle est l’art de la délogique et du mensonge: On vous dira que c’est l’Océan ( les banques et les énormes entreprises) qui nourrissent les rivières ( les travailleurs, les citoyens, les « petits »).  Comme si les rivières et les fleuves avalaient l’eau des lacs. Que les océans remontaient vers les fleuves. Et que l’argent, finalement, façonne les humains…

Gaëtan Pelletier, Entrepreneur en reconstruction de la réalité

Le Dépotoirium, Chapitre 32

32

 

Nous qui étions jeunes, nous qui avions des peaux rosées, nous qui pensions à l’avenir, on a demandé au vieux Marcel, comment on pouvait savoir qu’on était vieux. 

Il avait tellement un grand sourire… On aurait dit qu’il avait volé les implants dentaires d’une américain de classe moyenne +.

— C’est tellement simple… Plus tu vieillis, plus tu dépenses en médicaments ce que tu dépensais en auto pour te déplacer. Autrement dit, ça coûte  plus cher en pilules qu’en essence. J’ai vendu ma voiture… Je fais le plein à la pharmacie du coin. Et puis, je dois vous le dire, ne pensez plus à courir. Faites-vous à l’idée que vous avez une roue de secours : la canne.

Puis il se frotta le menton :

— Bof! C’est, au fond, plus simple que ça… C’est comme penser à aller s’acheter une nouvelle auto quand la sienne a toutes sortes de problèmes. Mais nous n’en avons qu’une… Vous tombez en morceaux… Vous vous égrenez lentement. Et les phares deviennent mats et brouillés. Le véhicule ne tient plus la route. Il s’affale sur un divan… Il cherche le nom de sa voisine en épelant les 26 lettres de l’alphabet. Puis, la mémoire lui revient. T comme dans Thérèse.

****

En septembre, on a mis  Le Dépotoirium  en coma artificiel. Il n’y avait que Théo qui s’est présenté avec une nouvelle chronique : Les THÉOries.  Théo parlait d’aller cultiver la planète Mars. Il se prend pour le petit frère d’ Elon Musk. Elon Musk est suivi d’une flopée de petits vaporeux délirant qui attendent en file. Y-a-il de la vie sur Mars? Y-a-t-il de la Vie dans Elon Musk?   Étant donné qu’il n’y a rien de vivant sur Mars, à part les martiens des récits de SF des années 50,  et qu’on  est même prêt à  prêt à y aller et y mourir, alors que c’est si beau sur Terre, comme aurait pu dire  Shakespeare : « Qui donc, le fou, est? ». Dans moins d’une décennie, on refera les Beatles format robot, et il en aura pour se pâmer. «  Une tartine beurrée tombe toujours sur le côté beurré », disait Murphy.  Théo a investi une partie de ses sueurs à la récolte d’argent pour une fondation qu’il avait lui-même créée : l’Arche de Noah. Il s’est  encanaillé avec des investisseurs-encailleurs. Il y a trois personnes dans le genre humain : l’investisseur, le citoyen et le ramoneur-politicien. Ils sont devenus le trium de rats qui fait maintenant fonctionner les sociétés. La crédulité humaine a fait le resteé    Il vaguait du cerveau dans  ses rêves futuristes, les nourrissait de ses thèmes préférés : économie, énergies nouvelles et propres, technologies d’une nouvelle ère, taxes carbone. Théo était devenu le représentant des clichés du pouvoir en place. Un tricoteur de credo.  Théo se déplace  en voiture électrique. La religion de l’énergie de la pile, du cadmium, du lithium, de bien des hommes.  Ce n’est guère mieux que les millions de chrétiens qui achètent des morceaux de la croix du Christ en 2019.   Nous sommes devenus des dieux  laïques électriques cosmétiques.  Pendant ce temps, dans les rangs du potager, je faisais des discours aux légumes pour qu’ils poussent haut et fort : « Allez! Oups, les carottes. On a besoin de vous. »  Puis j’allais me baigner à la rivière baptisée  La rivière aux perles. C’est son nom, car on l’a baptisée avec de l’eau.  Baptiser une rivière avec de l’eau, comme si elle avait un front, est une pratique  catholique. Tous les catholiques ont été baptisés avec de l’eau pour aller au front contre le « diable ».  Ce qu’on ignore – du moins pour le moment – c’est que si l’eau est polluée, le croyant n’est peut-être pas sauvé. J’ai toujours trouvé étrange qu’une créature formée de 70% d’eau puisse  se noyer. Normalement, l’eau la ravigoterait.

Pour se venger de l’homme et de ses abus, la nature nous a envoyé un tueur : la chaleur. Comme dans le film d’Aki Kaurismäki, J’ai engagé un tueur, la chaleur nous a poursuivis pendant tout l’été. Le soleil s’était transformé en une arme infernale.  Dès que l’on mettait le nez, la bouche, la joue, la jambe dehors,  le calorifère cosmique nous ramenait à l’intérieur en courant. On faisait nos courses dans l’air climatisé des supers-marchés. Ils fabriquent du « petit air du nord » à la machine.  Dans 30 ans, peut-être qu’un descendant des Chaplin fera un film : La ruée vers la glace. Nous verrons de longues traînées d’humains se ruer vers le pôle nord pour se bâtir des igloos. Il y aura un mot nouveau moteur de recherche l’internet : igloogle. D’autres, plus pauvres, vivront sous terre tels les Morlocks de H.G Wells : ils deviendront laids et visqueux et boufferont leurs semblables en croquettes panées. Merci! Et bonne chance pour cet avenir déjà présent.  On a pensé que la chaleur allait nous tuer. Alors on a décidé d’acheter  un  climatiseur de fenêtre. On aime être verts mais on attendra l’hiver.  On s’est enfermés dans une pièce aux ouvertures plaquées de rideaux épais et étanches. Cet  été là, il n’y eut jamais autant de tomates dans le jardin. Un bel Éden vermillon et goûteux. On a un faible pour les tomates-cerises qu’on bouffe à bouche-que-veux-tu!  Les abeilles, et  autres insectes de la même famille, passaient leur temps à faire l’amour aux fleurs des plants de tomates. Ce n’était plus un jardin mais un lupanar.  (Ça va bien pour la tomate puisqu’on ’on la nomme « pomme d’amour ». ) On ne dormait plus au deuxième étage, mais sur  un matelas,  directement  sur le plancher de la pièce climatisée,  les soirs étant devenus aussi lourds que l’air pénible et lourd d    des jours. Des murs, sortirent des fourmis volantes,  infiltrées dans les jointures de fenêtres  et des murs fatigués.   Au matin, on se réveillait souvent avec des fourmis sur les couvertures. Au début, Maggie hurlait de peur. Un vrai Motel de Norman Bates.  Après deux semaines et quelques litres de poisons aspergés dans les fentes, elles se firent plus rares. Pour dormir, Maggie s’envoya deux verres de bière dans le gargoton.  C’est un voisin qui lui avait donné la recette : « Deux bières, et tu dors comme un bébé ». Maggie dormit comme un bébé… Avec un biberon de verre.

— Nous avons peur des fourmis, mais pas des centrales nucléaires, ni des bombes. C’est curieux?

— Je les vois grosses et géantes comme dans  La guerre des mondes… Pis encore : Le 8ième passager. Je voudrais être Sigourney Weaver et les brûler avec une torche américaine Made In China.

À chaque coin du globe, même si les globes, n’ont pas de coins,  c’était la guerre, la misère, la mollesse des politiciens, les troupeaux de compagnies sans noms qui continuaient de piétiner le sol de l’humanité et tout le vivant. La peur s’infiltrait en  tous les habitants de la  planète : peur de manquer d’énergie, peur de manquer de travail, peur de manquer de travailleurs et peur que Maman-Terre, déjà malade, meure en tentant de  nourrir 8 milliards d’habitants. L’homme déshabillé de son intérieur, de son âme, de sa spiritualité comptait désormais sur la science pour prolonger sa  vie terrestre et de  mettre un terme à la misère.  Hélas! On ne peut pas sortir de la misère, puisqu’on la cultive.  On parlait de la guerre chaque jour qui nous est donné.  Il passait plus  de spécialistes à la télévision que de fourmis dans notre maison. Et c’est moi qui craignais les spécialistes zélés plus que les fourmis ailées.  Des « analyseurs ». Du gratin de société, des doctorants, des penseurs aiguisés, des décors- tiqueurs  de tout le mal que l’on traitait pièce par pièce, peu importe l’ensemble.  Nous, on traitait les vieux. On amoindrissait leurs douleurs, leurs souffrances, leurs peurs. Du moins on essayait.  Plus tard, des robots prendront soin de nous. Si on est assez en forme, on leur injectera de l’eau dans leurs circuits jusqu’à ce qu’ils ne soient plus rentables. Rentables pour les fabricants qui tenteront alors de les rendre imperméables. Ils sont assez fous pour les doter de bottes de caoutchouc.  On verra, avant de mourir, ridés comme la surface du Pacifique, l’arrivée du RSÉ : le Robot Soigneur Étanche. Viva El Progrès!  Après avoir appris qu’au moins 70,000 pensées passaient dans notre cerveau chaque jour et que 90% d’entre elles n’étaient que rabâchage et déchets,  craintes et regrets,  on a décidé de faire la guerre à l’inquiétude par la méditation et la  présence active. C’est comme tricoter des bas avec une pelote de laine qu’il faut trouver en soi.  Sauf qu’il faut endiguer et se délester de ce robot qui pense pour nous. On a commencé par trois minutes par jour. On n’y croyait pas trop, mais au bout d’une semaine, nous avions le goût de continuer. Au bout de quelques mois on a visionné toute l’œuvre de J.Krishnamurti. Krishnamurti est un sein pour l’humanité : à voir tous ces gens téter ses propos on comprend que la vérité est un pays sans chemin mais qu’il a passé sa vie à vouloir nous tracer une route. Le « speaker » l’a délaissé.

Le jeudi, 12 août, le thermomètre grimpa à 34 degrés Celsius. Quand je suis allé cueillir les laitues, j’ai cru qu’elles étaient mortes. J’ai hurlé comme à la guerre de Corée : MEDIC!MEDIC! J’en voulais à la laitue, ces minis romaines flasques, molles, sans fierté, l’échine courbée. Il a fallu les masser à l’eau froide pour leur redonner vie. Massage cardiaque. Réveille-toi petite laitue! Ne nous laisse pas tomber!  Après avoir trempé dans l’évier les feuilles ont raidi. J’ai dit à Maggie : They Are Ready! Good! Avec un œuf ou deux, et de la mayonnaise de marque Incredible Real , on a fait Ouf!  C’était un dimanche. Un dimanche de congé. Alors, j’ai emmené Maggie et Mona à la rivière. Le bruit de la rivière c’est comme la radio de l’âme, mais sans pubs.  Ça chuinte, ça coure les crevasses ou ça entraille (sic)  la terre. L’eau, c’est l’horloge de la Terre. C’est une sorte d’aiguille liquide qui coule depuis des milliers d’années. Quand il n’y aura plus d’eau ce sera la fin de la vie. On sera cuits. Pour la minute,  l’eau est froide, quasi glaciale, elle  ravive le teint et l’arbre de vie …   Le bassin, tel un grand bain écaillé de tuf,  était sis en bas d’une chute d’eau en colère. On a vu des crapauds avec de grands yeux sortis de l’eau, étonnés. Il n’y a rien de plus beau qu’une rivière, parce que la rivière parle et que notre corps est une rivière soutenue par un ensemble de chair et d’os,  d’un mystère d’assemblage qui échappe encore à la science. Quand la rivière parle, c’est fluide. Le paradis c’est de n’avoir rien à penser de tous ces tourments du monde auxquels nous nous abonnons.

***

J’ai éclaté de rire. Dans ces temps modernes, il faut rire un jour par semaine. Et encore, c’est un luxe.  C’était dimanche, car dimanche finit à minuit. Il était 11h57. Nous lisions. Quand j’ai vu l’article concernant les graines de semences de Svalbard, une île interdite au public, là où Bill Gates, Rockefeller,  et autres Jésus laïcs de passage en ce monde, ceux qui engrangent les graines de semences du jugement dernier ont installé leur Arche de Noé,  j’ai trouvé une faille. Tous ces fous magouilleurs et mégalomanes avaient oublié un détail.

— Si les sols sont pourris, Maggie, si les terres sont devenues infertiles, sèches et fendillées comme ce l’est en ce moment en certains endroits,  et qu’on aura plus d’eau potable, à quoi serviront les graines? …

— À fabriquer de la bière… Pour l’eau…

— Petite comique! Je t’aime..

— Autrement dit, si Noé avait embarqué tous les animaux dans son arche et qu’il n’y a plus de planète, où iront-ils? Et s’ils trouvent un endroit sans nourriture, que deviendront les animaux? Et c’est là que Bill passe pour un génie avec son petit bateau de glace.

— Sur Mars…

— Yapado!

***

La rencontre des souffles

Il est des soirs, comme ça, dans lesquels je ferais de mes respirs tous les respirs de ta bouche. Je dois chercher ma propre vie quelque part en la tienne. Et je découvre que cette vie est également la mienne.  Et c’est ainsi que l’on se nouent  les fils invisibles des humains que nous sommes. Simplement la somme des humains…

Que les âmes se soudent! Que les âmes prennent la chair pour en faire une reliure, une phrase dans l’immensité du temps.

     Alors, de temps en temps, je te saisis comme les abeilles s’abreuvant du  nectar des fleurs. Tu devais m’attendre dans un recoin d’horloges, là où les corps logent. Et le feu roux de tes cheveux m’ont toujours été plus que doux. Ce doit être des cheveux de mille ans, des cheveux d’une autre ère. Des cheveux de l’an 1032, 1424, 1888, qu’en sais-je?

Les deux frissons s’en vont en aventure de la chaleur. Et tout s’éteint alentour… Les yeux se ferment comme des toiles de fenêtres à la peur de la mort. Et tes soupirs sont remplis de fleurs, d’exhalaisons de premiers souffles. Et nous vivons… Nous n’en savons les minutes.

Aimer, c’est prier à deux que la vie ne soit pas un mystère qui s’éteigne…

***

Le 8  octobre, je reçus un message de Carl.

Ça m’a pris du temps à comprendre ce qui n’allait pas en ce monde. Comme tous, j’ai pensé qu’un jour cela se redresserait et reprendrait vie. C’est comme dans l’émission de télévision dans laquelle les mourants en phase terminales de cancer font le déni de leur mort qui approche. Ils n’ont jamais assez vécu. Personne j’a jamais assez vécu, en fait. Et tout le monde semble étonné que la Terre n’ait pas vécue plus longtemps.  Je crois que l’on sort de cette vie comme une œuvre inachevée. Lorsque nous nous penchons sur l’histoire de cette race d’animaux parmi tant d’autres, nous constatons à chaque fois que presque tout ne fut que déclin. L’art et la philosophie auraient pu sauver ce monde.  Les « grands hommes » ne savaient pas qu’ils étaient de grands hommes. Et de leur vivant, pour la plupart, ils étaient répudiés, pourfendus, rejetés. Ils avaient « trop » raison. Leur vie se prolonge dans leurs œuvres que nous admirons et quelques citations pour ceux que ça intéresse. Mais nous sommes à l’ère de la culture du présent, de la peur du présent, de l’effroi de l’avenir. Quel est donc le sens de cette vie si nous laissons quelques salauds dicter nos existences pour un peu d’or ou son équivalent? Quand je faisais des spectacles, je croyais changer le monde moi aussi. Je le croyais avec des mots. Mais Le Dépotoirium est aussi une pancarte mobile qui traîne dans un environnement qui n’a rien de solide. C’est au fond des greniers, de l’histoire qui est le grenier de l’humanité que se trouve ce voyage d’un navire bleu à travers les étoiles. Qui tue un oiseau pour une poignée de dollars, tue la mère nourricière. Les gens simples portent sur leur dos la réussite réelle de ce monde. Les autres, les grands assoiffés de richesses et de pouvoir, le plus souvent aveugles et toujours ignorants ou bien traîtres à la Vie, eux ne sont que des marionnettes, des marchands d’hommes, des avaleurs de sueurs, des créateurs de richesses et de misères en même temps. C’est comme l’oiseau qui se fera abattre par la flèche dirigé par une plume de ses semblables. La malbouffe de l’esprit n’est pas de se nourrir de ce qui est écrit, c’est de ne pas le digérer. On nous a appris l’écriture. Comme  Einstein, sa science est à deux tranchants. L’écriture des avocats, des meneurs, des politiciens, des gens si grands qu’ils ont le respect et la croyance des peuple s’est transformée en réel pouvoir de par les lois dictées et les changements en faveur de ce qu’eux croient les créateurs de richesses qui sont en même temps les créateurs de pauvreté.. La nouvelle aristocratie est éparpillée…sur le globe. Mais en fait, ses membres se tiennent par la main…invisible. C’est l’idée loufoque d’Adams qui est devenue réalité. Quelle belle ironie de l’Histoire! Ce qui a servi aux humains pour transiger les fruits de leur travail s’est retourné contre eux. Le génie fut celui qui a prit une part de trop pour comprendre qu’en saisissant mille petites pièces, il lui reviendrait une ou deux légumes de plus, voire un veau ou un mouton. C’était déjà le commencement de la fin. L’argent électronique aura permis la multiplication à une vitesse inouïe du ramassage de fortunes capable de posséder toute la Terre et son contenu  appartenant supposément à chacun d’entre nous. On affiche un Hitler en assassin, en monstre dans ce parcours de l’Histoire. Pourtant, toutes les sociétés participent à leurs dons pour la fabrication d’armes, à l’embauche de surveillants pour supprimer les petites gens qui triment, ont peine à manger et ’avoir un toit. Durant les quelques années que nous avons passé ensemble, je me suis demandé pourquoi je prenais autant de drogues pour éteindre ce volcan intérieur. J’ignore pourquoi mon être est aussi capable de capter tout ce dont je vois, tout ce dont je perçois et que personne, ou bien peu, peuvent apercevoir. Normalement, je serais déjà mort. On vit difficilement dans cet art obligé d’être trop perceptif de ce qui se passe, d’être trop curieux de comprendre. Il aurait fallu que je n’embrasse qu’une religion pour me taire, égrener des OM ou des chapelets, et croire qu’au bout de cette vie il y a autre chose. Certes! Mais que faisons-nous de la nôtre?  Méritons-nous d’être heureux? Pourquoi chercher autant ce bonheur qui, nous dit-on, existe?  J’en suis à la question primordiale, la seule qui me reste. Un jour, lors d’une tournée, j’étais à Copenhague devant une foule en liesse – comme on dit- et cette foule hurlait, scandait un de mes petits refrains. J’étais devenu un dieu pour un bout de chanson. Ce n’était qu’une fête parmi tant d’autres. Une fête que chacun se paie de temps en temps en se disant qu’il la mérite. On récompense les chats et les chiens avec des biscuits. Quand les humains se récompensent, ils peuvent avoir un peu de crack. C’est leur biscuit comme ce fut le mien. Pour certain, c’est le pouvoir. Pour d’autre c’est la religion. Comme disait quelqu’un : chacun a sa drogue. Alors, dans cette misère qui s’étale depuis des millénaires, à commencer par l’homme qui a cherché un confort, à commencer par  celui des grottes et qui a fini par vouloir habiter la maison de Liberace. On se demande ce que recherche l’homme. En fait, il ne le sait pas lui-même. Une fois débarrassé de ses chaînes, son esprit s’attache à toutes les chaînes. On dirait qu’il n’est pas fait pour la liberté, ni pour le bonheur. Peut-être, au fond,  ce monde n’est fait que pour le malheur. Si non, il est au moins fait pour finir.  Alors, nous avons brillamment réussi. Il faudra savoir si sur un autre plan ces souffrances de toutes les couleurs seront un outil pour l’être que nous sommes. Notre royaume n’est peut-être pas d’ici.  Il aurait fallu trouver un équilibre… Mais des déséquilibrés n’en sont pas capables. On a tant démoli en quelques décennies que posséder une carotte, un navet, une barre de lard dont se nourrissait Henry David Thoreau en visitant le Maine,  est un luxe. Lui, ignorait qu’un jour le porc serait élevé dans des cages et abattus à coups de fusil. Peut-être aurons-nous le même destin que le porc? Qui sait. Pour le moment je me suis fait construite une maison en rondins dans la forêt que j’ai achetée. Nous y vivrons sans doute jusqu’à la fin de nos jours.   Anne, et le bébé qui va bientôt naître. 

Carl

***

Au village c’est le silence. La première neige a neigé. Nous allons bientôt nous faire envelopper de blanc et d’arbres gris gris gris. À chaque fois qu’on se rend au village, on entend les scies-mécaniques et leurs hurlements épeurant. Le bois se fera chaleur en attendant de reprendre ses pousses au printemps.

Pendant que Maggie préparait le repas, le téléphone a sonné. Elle a décroché et m’a regardé en souriant.

— Anne se rend à l’hôpital.

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 31

Le Dépotoirium, Chapitre 30

Le Dépotoirium, Chapitre 29

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Le Dépotoirium, Chapitre 19

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Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 30

30

Cacaphonie

Lavons nos cure-dent. Nous allons sauver le monde. Lavons-les après chaque repas. Lavons-les pour épargner un arbre. Il faut des milliards de repas, de dents aux prises avec des effilochures de viande de porcs coincées. Du savon et de l’eau… Nos dirigeants, dictateurs-serviteurs élus  sont si brillants et sensibles à la beauté de cette planète qu’ils enverraient un camion ramasser les cure-dents à travers tout le Canada. À Montréal, pour être vert (sic), certains couples utilisent des couches lavables qu’ils envoient à des lavoirs, trop occupés à carriérer (ic) pour les laver. C’est un type à bicyclette qui transporte le chargement de « cadeaux » jusqu’au point de lavage. Puis, quand débordent les eaux usées de Montréal, on en envoie un peu dans le fleuve Saint-Laurent. Des millions de litres nommés  « eaux usées ». Si l’OSM ( Orchestre Symphonique de Montréal) joue faux, on par le cacophonie. Si des eaux usées sont jetées dans un fleuve par besoin de soulager une métropole, on dit que c’est du bon sens et de l’administration responsable. En fait, c’est de la cacaphonie.

Jason

L’insoumission est douloureuse pour le corps et pour l’âme. L’insoumission, c’est le crève-cœur, le  feu qui se prolonge.  J’ai pensé pouvoir l’éteindre comme on éteint une bougie.  Elle est faite de petits putschs qui nous grenouillent de l’intérieur. On aimerait s’en débarrasser comme d’une armée de poux qui vivent toute leur existence  en nous. Ils ont fait de nos corps un loyer.  On passe une grande partie de nos vies à gratter des bobos, des déchirures encavées dans nos êtres. Il n’y a pas de crème ni de pilule pour les apaiser. Faut-il passer sa vie en forme de statue avec prières pour l’enfouir ? Faut-il les éteindre, ces petits poisons ardents? Je m’étais dit que ma révolte allait expirer avec le temps, qu’il suffisait d’attendre et, comme les bébés langés, je finirais par cesser de souffrir,  l’esprit calmé, tentant de « rentrer dans les rangs. » … Non, rien ne me quitte. Mon cerveau est pris dans un filet comme les poissons dans celui  d’un pêcheur.   Le petit éperlan se fait prendre parce qu’il n’a rien compris de la structure et de l’ampleur du filet. Ainsi sont les être humains dits « ordinaires ». C’est normal : ceux qui fabriquent le filet gardent secret les plans du filet.

J’ai des crises d’angoisse, le goût de repartir en guerre. De ces  guerres qui me semblent inutiles. Abandonner le navire et laisser les rats prendre toute la place.  Les guerres les plus oiseuses de ce monde, toujours plus hypocrites. On ne peut pas vendre des armes pour « vivre ». Parfois j’étouffe. Parfois c’est la détresse respiratoire, l’affliction et la désolation. J’irais me terrer au fond des bois, dans un palais de bois rond, vivre avec la chaleur accablante, les froids sibériens, les orages, me farcir  des pommes de terre et des chenilles crues ou grillées. Parfois je hurle en dedans. Parfois j’aimerais être comme ce cher « dieu » : partout. Un Robin des Bois d’asphalte, chasseur-abatteur de tracasseries bureaucratiques, de faux rois : je sortirais l’argent invisible des ordinateurs et le redonnerait aux pauvres pour qu’ils puissent s’acheter une barre de chocolat ou un paquet de gommes à mâcher.  N’importe quoi! J’abattrais des tueurs de dignités avec un silencieux au bout d’un poème corsé. Je rêve toujours du jour où l’on fera fondre les fusils pour en faire des chaudrons. Je suis l’onguent des autres. Je parle onguent, je traite onguent, je distribue des comprimés colorés, et je trimbale la petite élégance de faire du bien. Quelqu’un dirait que je me flagelle, que nous nous flagellons pour ce bien. Tout cela fait partie du doute. Je ne veux pas planter un Éden pour le donner au diable. Sa culture millénaire est empoisonnée. Il faut que le « je » jette un peu de lui-même dans ce « nous ». Ce n’est pas une notion philosophique, c’est une nécessité pratique.

— À quoi tu penses…

— À rien…  ( à rien signifie que je ne veux pas révéler les pensées dont j’ai honte).

— Tu te fais encore du mouron?

— Je suis né pour la bile…  De temps en temps, ça me traverse le corps. Parce qu’au bout d’une vie, je ne veux pas ne laisser qu’un trésor qui servira à enrichir les riches davantage.

***

On a fêté Maggie le 15 mars. Carl et Anne sont arrivés. C’est Anne qui conduisait. On s’est demandé si Carl  était saoul ou givré. Que non! Il était pur comme une statue de Bouddha , le teint clair et le sourire coquin. Éblouissant! C’était au printemps d’un faux printemps aux routes boueuses  et aux  flaques d’eau  éparpillées sur les routes gravelées. On rêvait tous de voir se poindre du vert, de l’herbe

Anne et Maggie avaient passé l’hiver à se réchauffer de mails. Ils s’aimaient d’amour tendre et d’impénétrables dérobades. Elles se tricotaient des cachotteries par emails. Un couple dans un double couple. Elles  se sont collées de leur ventre gonflé. Deux ballons. Les enfants doivent naître dans des ballons. C’est ce qu’on voyait, car nous aussi  étions passés par le ballon de maman. Plouf! Nés. On ne s’en souvient pas.  Et puis les pleurs qui déchirent les oreilles de maman. Avant d’apprécier Mozart, les mamans ont droit au grand concert du bébé qui souffre de sa sortie de la grotte la plus confortable en ce monde.  Plus tard, les marmots abandonneront le ballon pour les carrières, les grandes causes, les titres. Ils deviennent souvent  sont bouffis et solennels.  Mais avant, ils seront ébahis par les bulles qui s’envoleront, bleuâtres ou rosées,  le savon soudant les fines particules d’eau de  leur souffle.  Plus tard, ils seront sans doute étonnés  par tout le venin que peuvent produire les quelques décérébrés dirigeants qui sculptent notre petit univers.  On reste petit prince pour peu de temps. « Pas de travail? Dessines-toi un emploi ».

Les hommes se sont battus pendant des millénaires pour survivre à cette nature, ce barbouillis de « dieu », pour finir dans une guerre déchirante entre eux. Une guerre pour tout avoir du ballon bleu. Avoir, c’est posséder les autres ou le pouvoir de les posséder. Ainsi, voguons-nous dans un énorme négrier qui surchauffe. Peu  importe ceux qui crèvent de faim, les enfants qui n’ont pas d’eau et de savon, et  tout ceux qui sont assassinés par l’indifférence.

C’était ça. J’étais incapable d’être indifférent. Contrition ou compassion? Je ne sais… Mais je n’étais pas seul. Et peut-être que même seul j’aurais continué.

Au fond, on était restés des enfants ou bien on ne savait plus l’être. Mais les « ils » nous ont appris à nous voir visqueux, peu intelligents parce qu’on n’a pas dessiné de voiture électrique qui renverrait le gasoil sous terre, lui qui s’échine à exploser pour pousser un piston. On n’a rien fait de grand. On rêve d’être  aussi ordinaire que Robert Charlebois ou Elon Musk.

Ils sont arrivés en « minoune ». Minoune est le nom d’une guimbarde effilochée de rouilles qui, souvent, pend au dessous des portes.

      — Tu achètes des vieilleries…

— C’est pour amoindrir mon empreinte écologique

***

On était assis, tranquille, parlant de ce qui se passait dehors, car « dehors » était une expression qui faisait que nous étions séparés de cet univers bouillonnant. Nous étions des non participatifs. En un sens… On ne votait plus. (Avait-ton déjà voté?), on ne parlait plus réellement de politique et, surtout, de la frime nommée économie que l’on nommait escronomie.

— Tu travailles toujours à l’usine?

Anne et lui se regardèrent.

— Oui et non… De temps en temps.

— Ah!

— J’enseigne la philosophie à temps partiel dans un Cégep.

— Seigneur! Tu as pris du grade.

Il passa un drôle de silence dans la pièce. On aurait pu entendre voler un drone-mouche.

— C’est Anne qui m’a convaincu…

(Petites langues et pensées de vipères : on a cru que c’était pour l’argent. )

— Elle m’a dit que si je voulais changer le monde, je devais m’infiltrer.

— C’est loin d’être bête, fit remarquer Maggie.

— Avec ce que tu fumes – ou fumais ( de la mari, bien sûr) – tu es un espion en herbe… Une sorte de sniper…

(La blague n’a pas été comprise, on dirait. Ou elle était bien plate et banale.

Il y eut un moment de silence. Comme si la musique de nos petits êtres chicaniers n’arrivait pas à entreprendre sa petite mélodie de rebelles d’antan. On n’avait peut-être plus de partition… Je savais que tous les deux  nous haïssions la tiédeur. Je me demandais si Carl avait fini par oublier qui il était vraiment. Un brasier ardent.  Avait-il conservé sa belle âme de rebelle et belle blessure qu’il n’arrivait pas à recoudre seul?

— Comment tu trouve la situation « dehors »? demanda Carl.

C’est ainsi que nous nommions ce monde  qui n’était plus le nôtre : « Dehors ». Comme si nous étions des animaux de Compagnies terrés en campagne en attendant que ce monde s’effondre.

Après, je ne suis pas certain qu’il restait quelque chose à dire. Nous allions mettre des enfants en ce monde dont nous passions du temps à dire du mal et tenter de le parfaire. On savait bien qu’il allait bientôt crouler. Alors, pourquoi continuer? Avant, on pensait des plaies. Maintenant, on était devenus des gens tout à fait normaux. On n’avait même plus le temps – ni le goût, d’ailleurs – de modifier quoi que ce soit. La vie, la grandeur et la beauté de ce petit joyaux  était un miracle. On en avait fait un moteur de F-35. Une bricole de plombier.  Et nous allions devenir deux papas dans un monde bouillonnant d’affairistes qui se ruaient pour tout prendre avant le déluge de chaleur et du vertige abyssal qui allait sourdre de leur hyperactivité.

Puis on s’est regardé dans le trou des yeux. Alors, on a su que l’on allait mourir un jour avec la même passion et la même douleur qui étaient les nôtres.

Pendant que les filles s’échangeaient de la manière d’élever des enfants, nous nous sommes  servis  de  la Bitt à Tibi. La bière bulle nos âmes. Et au bout de deux Bitt à Tibi, Carl m’a dit :

— Tu te rends comptes du nombre de révoltés qui ont tenté de changer ce monde pendant des milliers d’années? On vit sur un cimetière de soumis et de  cadenassés. Si on les voyait, tous empilés, prêts à être jetés dans une fosse, en ce moment-ci, nous assisterions à une scène de shoah planétaire atemporelle. On en ferait une montagne et on les brûlerait comme on les a grillés. Celui qui vend des balles de caoutchouc ignore ce qu’il fait vraiment. Et même s’il le savait… Il vit de balles en  caoutchouc…  Un jour il sera remplacé par un robot.

— Ouais! La bière te fait du bien…

— Jusqu’au moment ou je verse de l’autre côté de la vision : celui dans lequel je souffre de ne pouvoir rien y faire. Et tous les barbouilleurs de ce monde croient à leur mission. Et nous l’avons cru pendant un certain temps. Il faudra trouver une autre formule… « C’était au temps d’Albert Londres ». Et toi?

Carl n’avait pas perdu l’habitude de se ronger les ongles, comme si en ces ongles se trouvait tout ce dont il voulait détruire et qu’il l’avalait. Anne lui avait dit qu’il manquait de calcium.  Il aurait sans doute fallu qu’il se mette à la méditation en répétant  « Je suis celui qui est ». Ou bien : « Vivez votre moment présent, car c’est tout ce dont vous avez ». C’était trop naïf. Le cerveau humain est un balayeur portatif : il sort de son corps, vogue dans le temps, s’éparpille, fouine. Et quand il a appris à le faire, il ne peut plus s’arrêter. Il ne peut plus ne faire que des bulles. Il est horrifié de tant de douleurs cultivées. Il est alors investi de toutes les douleurs.

— Je  suis un rebelle qui regarde, scrute. Je cultive l’attention, comme disait Krishnamurti.  Je suis un jardin d’attention, une terre meule et vivace. Mais, étant donné que ça me fait mal, je regarde de moins en moins. Peut-être que cette planète n’est qu’une fleur… Une saisonnière. Elle passe nous faire signe de sa beauté et s’en va. J’adore les pissenlits. Je les adore parce qu’ils n’ont pas de promesses. Ils sont. Nombreux, vivaces, et quand la terre est sèche, ils font grossir leurs racines, ils les enfoncent dans le sol pour survivre. Tous les gilets jaunes sont des pissenlits qui tentent maintenant de survivre à la sécheresse de la chaîne de Ponzi des élites. Un humain ça  ne dure pas  longtemps… Ça tient dans un petit livre de Simenon, en  un personnage écrasé par la vie, les habitudes, les répétitions et les petits échecs. La langue de l’amour est morte.  Et dans la fébrilité inconsciente de la chair aux enchères, la pauvreté de plastique, de gadgets, d’immolation continuelle,  la vie est une sorte de terre cuite derrière une vitrine astiquée où tous les pantins sont à vendre pour un job. Un humain ne dure pas longtemps… Pourtant, il réussit à faire tellement mal à la nature et à l’humain qu’ils détruit tout l’art et les philosophies passées dans l’histoire de ce monde.

— On parle comme des intellectuels…

— Non. Pas tout à fait…

— À voir les gilets jaunes, on dirait que seule la violence peut changer ce monde… Il a changé par les guerres. Les peuples ne marchent plus… Ils attendent la voiture électrique. C’est le bluff technologique dont  Jacques Ellul. Même les dirigeants ont la malepeur.  Mais pas des mots… Ça les égratigne, sans plus.

Il devait être deux heures du matin quand on a cessé  de parler. On ne manquait pas de sujets, mais d’énergie. Les filles étaient déjà couchées ou parlaient tout doucement.

Je pense qu’on s’est endormis sur le divan

Naître plissé et mourir plissé

Si  nous pouvions voir la Terre comme une ruche de lumière, ces « gens » qui entrent et qui sortent « d’ici », nous pourrions voir vraiment la nature de ce mystère que certains pensent avoir résolu. Mais il ne l’est pas et ne le sera jamais. Ce qui m’étonne, c’est toute la vie d’après, le « formatage » des nouveau-nés qui ont un second ventre: l’éducation ou la déséducation. Qui donc est bon ou devient bon? Qui donc est méchant? Car dans cette période bien étrange et « austère » des vols permissifs et accordés des grands de ce monde, y compris les institutions de plus en plus déshumanisées, sans parler des guerres, vivre est un défi.  Rester intact au mystère et à sa beauté… Un défi. Il l’a toujours été devant la matière brute de la nature, mais la sauvagerie « moderne » a créée une jungle encore plus horrible que celle dans laquelle vivaient nos ancêtres … poilus. Car cette jungle a été sciemment et méchamment tressée par des humains transformés en robots-penseurs, cervicaux, délirants, totalement ignorants de la Vie. C’est ainsi qu’a surgie une idée étrange et pas à la fois: si les méchants mènent le monde, peuvent tuer ceux-là même que la Vie leur a donné, le monde se divisera toujours en deux… Dieu et Diable.  Mais avec le progrès, ce monde falsifié, malbâti, est la somme des  connaissances trafiquées, enseignées, martelées, finit parfois par diviser les gens davantage. La petite soudure de lumière à la naissance risque de s’éteindre et de se transformer en noirceur.

     Nous avons peine à trouver un dénominateur commun: les chiffres finissent par tuer. C’est la malbouffe de l’intellect… Les chiffres, les analyses, la division temporelle. Si la vie que nous vivons, après des milliers d’années de progrès est si difficile et si peu égale,  que nous avons les moyens de faire encore crever ses habitants de faim, c’est que les bons ont compris qu’on  ne tue pas. Même pas par « mission »…  On ne tue pas par  privation. On ne tue pas par ignorance de ce qu’est la compassion. On tue par calculs… On inculque la haine alors que personne n’est né de par la haine. Nous sommes tous nés de l’amour… Étonnamment, ce sont les enfants qui souffrent le plus des adultes « transformés » en savants. En savant qui créent trop  souvent des Frank-Einstein…  Faut-il savoir des savoirs pour vivre en paix?  Il faut seulement s’étonner et regarder le grand mystère. Il faut également comprendre que l’on divise les Humains en catégories sans saisir l’entièreté et à la fois la simplicité de la Vie. Elle est Vie, c’est tout… Elle n’est pas religion et foi… Elle est si simplement qu’elle est: point. En la divisant nous nous divisons. En nous taisant, nous laissons notre belle capacité d’émotion se terrer, s’éteindre, se  camoufler. Alors que nous devrions la cultiver… Mais nous laissons à une « organisation » le jugement de  bien la cultiver.

     Nous naissons plissés et nous mourrons  plissés.

    Nous naissons dans la douleur de nous intégrer à ce monde, dans sa froidure, son eau, incapables de réagir, de bouger, de n’avoir que deux yeux et aucun réel langage. Et nous mourrons dans la peur et la faiblesse. Comme s’il y avait une différence…  S’il en est une, nous avons grande difficulté à l’accepter. Parce qu’on juge inutile de nous l’enseigner. Alors, la plus grande servitude est d’être des ignorants  de la vie et de la mort. C’est ainsi, que de notre ignorance, le second ventre des sociétés,  fait de chacun d’entre nous, ou veut faire, le monstre calculateur que les bons n’oseront tuer et que les ignorants y trouveront une religion de quelques années dans l’éternité… Nous naissons tous deux fois… C’est la seconde fois qui est de trop si on choisit un ventre plus gros que celui d’une mère : la vie.  

Jason

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 29

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Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 29

 

29

Je/Nous

Cessons de diviser.  Cessons cette construction artificielle du « nous » pour des « raisons » … d’exploitation. Je/nous sommes une monnaie bipède devenue. Une partie de nous n’existe plus puisqu’elle s’est transmutée en monnaie virtuelle. Ils ont les claviers, nous avons la pomme de terre. Ils sont en train de granuler la monnaie d’échange en milliardième d’octets. Les vieux voleurs de banques n’existent plus. Les perceurs de coffres ont disparu. Nous avons élu des psychopathes  furtifs. Ce sont des oiseaux de funestes augures. Se contenter d’haïr la stupidité et la déshumanisation c’est s’envenimer corps et âmes. Pourquoi persister à être aussi mollusque? On nous a divisés. Ils ont fabriquée une société en eau noirâtre, trouble dans laquelle dansent des particules. On ne peut pas être propre dans une eau maculée. On a bâti un monde où l’on ne peut se reconnaître en l’autre. La nouvelle barbarie est « soft », indécelable. Je/nous sommes un marc de café du trésor des argentiers qui nous filtrent et nous boivent. Nous allaitons des fous. C’est la lèpre d’aujourd’hui.   La nouvelle barbarie  est sa propre foi qui s’étend comme une maladie sur le monde, sur le gens.

  Quand on regarde un cheval de mer, ce n’est pas un robot que nous regardons. Quand nous nous émerveillons des couleurs multiples des oiseaux de ce monde, ce sont les mêmes couleurs que l’on aperçoit, emmêlées et mouvantes à travers l’œil des  télescopes. Comme si l’Univers avait fait vivre quelques  couleurs sur le plumage des perroquets et autres oiseaux qui nous rendent notre ébahissement d’enfant.

Où est la vie promise? Et la terre, et la terre?  

Maggie/Carl/Jason

War

Je suis en guerre et je djihade athée. En guerre contre les minus qui cultivent et répandent leur rôle et leur folie de vandales planétaires. Je  suis en guerre contre le carnage du NOUS  en ces temps des JE que l’on construit et déconstruit en blocs l’ego, pour diviser et régner.

Je suis en guerre contre les conglomérats mondialistes qui délocalisent au gré des profits. Pour leurs biens et  ceux des actionnaires,  ces escroqués  croyant pouvoir aspirer à cette  classe, ne servant que d’investisseurs intermédiaires. Les églises sont remplies d’offrandes aux dieux. Et voilà maintenant les banques.

Je suis en guerre contre l’État et ses politiques de petits comptables, ses austérités glacières  pendant que ça chauffe dans l’éther des échanges commerciaux et que l’État, ce minus fourgon blindé, chantant comme un coq l’existence du P.I.B, a perdu sa guerre contre une mafia internationale qui s’est invisibilisée avec dans des ailleurs qui ne sont jamais ici : on se déplace de pères en fisc…

Je suis en guerre contre le système financier dématérialisé. Moi qui croyais pouvoir échanger   30 poules pour un cochon,  on me donne une monnaie de singe enfermée dans une institution bancaire faussaire. J’ai nourri le lapin et il a bouffé le chapeau que j’avais sur la tête. Le sale-Haut !

Je suis en guerre contre YES WE CAN et autres  slogans clichés dont nous sommes arrosés chaque minute, chaque jour, et les formules « vertes » et la méthode de lutte contre les GES,  les petits soldats pompeux esclaves eux-mêmes de leurs prétentions de pouvoir.

Je suis en guerre contre mon employeur qui braque son bâton d’austérité et qui m’offre 0,03% d’augmentation de salaire, dépossédés que nous sommes par les spécula  dans un système où on ne voit pas le tunnel au bout de leur prétendue lumière.

Je suis en guerre contre  la faim parce qu’on avait promis de l’éradiquer. Menteurs! Car, même nous, les « privilégiés  »,  parvenons à peine à éradiquer la nôtre.

Je suis en guerre contre les armes, car elles ne pourront jamais être transformées en chaudrons, en cuillères, et même si elles l’étaient, il n’y aurait rien à mettre dedans pour bouffer. Il a toujours été  plus payant de tuer que de faire vivre.

Je suis en guerre contre les États qui cultivent les armes plus que les choux, les navets, les hiboux. Ils volent la sueur des travailleurs pour leurs rêveries mégalomanes. Il faut un milliard de baguette de pain pour faire voler un chasseur, et cinquante pour une balle de mitraillette.

Je suis en guerre contre les voitures qui réclament de l’asphalte  pour brouter des kilomètres d’herbe d’arbres,  et qui passent leur temps à rouler et à dérouler des routes. Ils avalent des jardins et des terres arables à la vitesse de la lumière de leurs phares.

Je suis en guerre contre les pratiquants non pratiques : ils prient des dieux, déforment des textes dits « sacrés », mais ils bousillent tout, au nom de toutes les statues le monde dans lequel nous vivons. Il est étrange qu’un dieu demande à l’homme de détruire ce qu’il a créé, en premier : son semblable. 

Je suis en guerre contre  contre les tueurs  d’abeilles.  En guerre contre les abatteurs de fleurs, les gratte-ciel remplis de cravatés moulus à la pâte artificielle des bureaucrates crasseux de l’esprit, mais proprets d’habits.  L’habitat fait le moine…

Je suis en guerre contre tout ce qui s’achète. Car tout ce qui s’achète finira dans les états financiers, les banques, mais jamais entre les mains des droits fondamentaux de l’humain : l’eau, la nourriture, l’habitat, les paysages, les couchers de soleil, et le spectacle des baleines dans le Saint-Laurent.

Je suis en guerre contre toutes les formes de fascisme  qui percent  le cerveau des enfants pour les cimenter, les engouffrer dans des miroirs parlants et colorés.   Le cerveau est une pâte à modeler et certains sont en train de se faire statufier par leur propre sécheresse. Et chaque matin, d’où que l’on soit, de n’importe laquelle « croyance », le final et le roulement de tambour est en train de terminer des milliards d’années dites d’évolution. Et chaque matin, chaque jour, chaque semaine, chaque mois, nous diluons notre profondeur d’âme pour glisser dans des sables mouvants malheureusement fabriqués Made au dans aucun pays et par des No One, des inconnus. Heinz Hitler!

À  force d’être en guerre contre tout ce dont nous avons à lutter, nous allons simplement nous détruire les uns les autres. Et il n’y aura plus d’autre pour faire de chacun un UN.  Et il n’y aura plus d’eau pour « allaiter » ces corps d’eau. On sera à sec et à sable. Déserts de tous les désertés des autres.

    Je suis en guerre contre ce suicide planétaire continu, à développement exponentiel  de poison   par des cravatés coiffés à gauche ou à droite.

Je suis en guerre pour un jour finalement vivre en paix.

***

Février. La Terre est un SDF dans l’espace infini. Maggie et moi empruntons les sentiers frileux de la neige et du froid qui mordille  nos doigts de pieds. Quand on fait de la raquette dans les raidillons, il nous pousse des panaches de fumée aux bouches. On crache des gerbes de vapeurs si intenses qu’ils s’en vont et meurent à au moins deux mètres. Puis ils disparaissent comme le dernier souffle des âmes. Chaque  pas est ardu. . Chaque pas est une montagne de pas. Nos poumons galopent. De vrais chevaux vapeurs. Nos poumons voudraient avaler tout l’air de la terre. On a traversé les sentiers au moins dix  fois. On le connaissait par cœur. On est allés là où il n’y a pas de sentier.  Le grand boisé cachait ses secrets dans l’inconnu des chemins renoncés. La difficulté et la peur de perdre ses repères est ennemi de la créature humaine. Deux semaines plus tard, nous avons décidé de changer de boisé. Un traîneau, une chaufferette, et une tente quatre saisons. La meilleure nourriture pour l’esprit est le silence.  Quand les oreilles cessent de se faire hurler des slogans, des pubs, des misères de ce monde, rien que marcher et respirer nous fait vivre  une vie entière en deux jours.

C’est la cordillère des anges. La candeur infiltrant nos corps, nos esprits, nos âmes. Marcher est une prière et voilà le temple des temples. Voilà l’architecture du monde. Et le ciel est le toit d’une cathédrale infinie. Parfois on s’arrête, on se regarde, et l’univers semble nous dire qu’il nous aime. Le petit homme enivré de ses robots, des ses fils électriques veut aller voir les autres planètes. Nous enverrons de l’argent à la NASA quand les enfants cesseront de mourir de faim. Nous sommes en guerre contre la morte lente, la défiguration intérieure des enfants au travail. Nous avons mal à la douleur des autres.  Cette vie a trop de compartiments : les vendeurs, les savants, les pauvres, les mégalomanes, les gens simples. Cette vie est NASDAQ, conte en banque qui roue les citoyens  encagés. Nous sommes soumis à des  perroquets qui ne savent pas voler ou ne peuvent pas voler. L’homme est devenu une poule pondeuse de profits.

***

Au petit matin, on s’est levés froids comme des banquiers. Brrr! J’ai allumé le réchaud, préparé le café, et dans cette tente cocon, on  a bouffé deux tranches de pain grillé  noircies.  On a bu le premier café de notre vie. Noir et corsé. Quand on a jeté les marcs dans la neige, la neige a eu peur et s’est affaissé sous la chaleur. Puis elle a soufflé un jet de vapeur. Comme si elle imitait nos bouches. Y-a-t-il une vie après le café .D’après un élève de Harvard, les flocons respirent.   Au moment où  j’ai ouvert la porte de la tente, un amas de neige nous enterrait. Nous avons zieuté les environs avec des yeux achetés tout neufs d’ici. Des yeux sans idées, des yeux sans livres, des yeux sans théories momifiées. Des yeux neufs. Des yeux dix.  Il n’y avait ni fanfare, ni trompettes, et pas de Jéricho. La pureté n’est qu’un mot. Mais la pureté qui n’a pas de mot, qui s’infiltre en nous,   fait que c’est le froid qui nous embrase est de ne pas avoir peur. L’afféterie des barbares n’existe pas ici : ils n’ont pas de bureaux, ni de cadres, ni de victoires. Ils sont défaits en ce monde et c’est la raison pour laquelle ils  achètent tout. Leur richesse ne sert qu’à dévêtir l’humain de la beauté de cet univers.  Ils achètent le vivant et les paysages. Ils achètent les coqs, les marmites, le feu, pour priver les plus pauvres de ce qui leur appartient.   Maintenant on vend  des paysages, des proximités d’eau, et des visites en des parcs « naturels ».  Le citoyen a le droit de se planter un arbre. C’est sa forêt.

***

On est rentrés fourbus. Quand on sera vieux on sera fourbus rien qu’en se levant le matin. Quelle ne fut pas la surprise de trouver sur notre messagerie du petit couple parfait de sociaux lustrés : Maude et avec son beau  chevalier et son armure roulante : la Audi de luxe. On s’est regardés en se disant tout bas que ce n’est pas le chien le meilleur ami de l’homme, mais le silence. Il faut laisser les mots en laisse dans son cerveau. Du moins être radin, grands lésineurs, bouche cousue. En fait, nous savions tous les deux qu’un monde, maintenant, nous séparait. Le mot bourgeois ne satisfaisait plus pour les décrire : des avaleurs de paysages terrestres. Ils sont allés à Venise et à Vegas voir le show de Celine ( pas de é pour la langue anglaise) Dion  Tout de suite on s’est lancé sur le Canal Météo pour connaître l’état des routes. Quand aux routes de l’État, on en savait que trop. Elles s’allongeaient selon les plaisirs de dame auto et la file de ses propriétaires de garages-églises – nouvelle religion du 21ième siècle. Zut! C’était trois jours de ciels purs, limpides avec quelques flocons languissants. Un vrai paradis pour les amateurs de visites rapides et skieurs d’occasion. On paniquait. Rien à manger, ou presque. Notre frigidaire était aussi vide que nos cerveaux devant la situation qui se présentait. Mais, en ouvrant le message, on a vu un menu… qu’ils emportaient pour nous faire goûter à des nouveaux plats découverts pendant leurs voyages. On vivait maintenant de manière si simple que nos menus valsaient selon nos jours dans de petits repas, souvent à l’ancienne, recettes de nos parents, dont le célèbre Boulettes de bœuf ou gruau au lait et sirop d’érable. Avec pain « made à la maison ». Un vrai régal.

***

Ils sont arrivés à 18h13.  On était en train de regarder les nouvelles locales où il était question des dividendes que rapportaient les éoliennes plantées dans une forêt de la chaîne des Appalaches.  Et les maires des municipalités se frottaient les mains,  ravis d’avoir pu retirer 300,000$, de revenus en cette belle et rebelle année.

Ils sont entrés pendant vingt minutes. Attirail et bagages, auto, vêtements. La petite élite est faite de mouvements amples, copieux. Les gestes sont de petits festins.  Théo s’était  fait tailler une belle coupe de cheveux : un côté rasé comme un marine et  le dessus  de la tête dru  comme une forêt amazonienne. On dirait qu’il pousse des lianes pour ces tarzans de la finance. Il doit y avoir des serpents cachés dans ce scalp tout bouclé.

— Qu’est-ce vous faites de beau. ( traduction : quel est votre travail)

— On s’occupe des vieux dans une villa …

— Seigneur! Ce doit être difficile… Et pas payant.

— Exact. Mais c’est ce que nous avons choisi, répondit Maggie.

— Je pourrais vous embaucher à un bon salaire.

— Ah!

— Le père de Jason est décédé… Cancer du pancréas, ajouta Maude.

— Alors? ( De temps en temps, on disait : so?, on s’anglicisait et s’américanisait à petits trots)

— Alors, il nous a légué une petite fortune offshore et une compagnie qui roule sur l’or.

— Toujours ce petit syndrome du missionnaire?

— Eh! Oui. Parce qu’au bout de la vie, on ne sait pas ce qu’il reste de…

Théo  coupa la phrase :

— Il ne reste rien…

— Mais si, Théo … Il reste ce que nous aurons semé ici-bas. Et il reste un mystère…

Zut! Voilà une réplique de ratée. J’ai le ton d’un mendiant gêné d’être pauvre.

Maggie cherchait la formule salvatrice pour échapper aux bourreaux-conformistes qui ont trouvé une bible dans leurs déchets. Une bible laïque. Aux nues l’O.N.U! Ils étaient maintenant de confession …sociale et vert.

— On dirait deux témoins de Jéhovah en visite. Avez-vous de petits pamphlets pour nous montrer que Monsanto, le patron du personnage de Sérotonine, va tourner au vert? Que le lion va se transformer en mouton. ( Il y a des gens qui jettent, alors j’ai jeté un beau froid piquant dans la conversation).

On se regardait, les yeux vrillés et, comme disait Ferrat, « à n’en savoir que dire ».

Théo, qui aimait bien les batailles verbales ( avocat, il va de soi)  dessina un grand sourire avec ses grosses babines charnues  de carpes  suceuses  des vases des fonds de rivières et des humains de classe ouvrière. Théo aurait dû se faire baptiser Théo Rique.

— Toujours aussi sarcastique?

—  Toujours…

On se connaissait suffisamment bien pour se regarder dans les yeux jusqu’au creux  de ce qui nous restait de l’âme après le passage des tsunamis néolibéraux transnationaux. ( Ce qu’on peut se payer de mots pour tenter de décrire une bande de cancrelats en train de nous investir).

On devait deviner. Les femmes devinent toujours.

— T’es enceinte! S’écria Maggie.

— Ouiiiiiiiiii!

— Moi aussi.

Pour dévier la conversation, c’était réussi.  J’ai gelé. J’avais le visage qui s’était vidé de sa couleur pourpre.  Maggie enceinte?  Enceinte en grand secret.  Un peu plus et je l’apprenais par la radio de Washington D.C,  ou  d’un Twit de la maison blanc caillé.

Elles se sont levées et ont fait une accolade. Tout  plein de chaleur. Alors, je me suis emparé de la bouteille de vin rouge et je l’ai avalée au goulot. On m’a scruté du menton jusqu’à la crinière. Un enfant! Il fallait arroser ça jusqu’à oublier, ou presque. Je commençais à douter de ma mission  de sectateur enflammé et, pis encore, de  raté. Looser pieux? Je n’osais pas me poser la question, tellement j’étais troublé. Après, j’ai bouffé des insectes, plat, dit en passant, délicieux, bien  que je ne pouvais m’empêcher de voir la créature du film Alien avec Sigournay Weaver;  je restais sur mon appétit, mais pas celui de la table.   Le vin aidant, je retrouvai quelque ardeur à mon ouvrage. ( phrase de Balzac, mais parlant du café). Il me restait un fond d’honnêteté : me faire monétiser? Jamais! Enfin, c’était sans doute le fond du fin fond devant le bonheur de nos vieux amis. Tout le monde a des idéaux. Mais pour persévérer dans ce monde tordu, on se fabrique  de minis idéaux. On les entretenait. Le « petit  geste », comme ils disent. Et cela se produisit vers 23h00 heures quand Maude alla quérir sa petite mallette réfrigérée pour enfouir les restes de table.  Pendant ce temps, dans les usines de la planète sortaient des milliers d’auto. Pauvre petite Maude. Si belle et si légère, valsant au moindre vent. Et pourtant, je l’adore. C’est une bonne personne… Ce qui est dommage est que la planète est remplie de bonnes personnes

— On est verts au quart de tour. On ramasse les plastiques, les restes de tables, bref, tout ce  qui s’en va  à l’usine de bioéthanol ou de biomasse, je ne sais trop.  Nous n’utilisons plus de pailles en plastiques et, quand on prend un café, on apporte nos tasses.

— Nous, on jette nos ampoules empoisonnées, nos piles, notre viande, la litière du chat, et les carcasses de  rats morts que l’on attrape.  L’alentour de la maison en est infesté.

— Jason blague…

Il restait les vidéos de leurs voyages. Un vrai tour du monde en 80 minutes. On allait être crucifiés sur nos chaises, les bras en croix. Pendant la « projection », Théo s’affala sur le plancher avec son verre de vin. Et Maude lui demanda de recommencer pour le filmer. Il le fit.

« Demain sur You Tube », tonitrua Théo.

« Seigneur! Éloignez de nous ce calice! »

Sur  You Tube, ils  avaient ouvert un autre compte : Les mille et une vies.

    Maggie s’est collée à moi,  tressautant dans  ses petits rires étouffés. Elle me connaissait bien. Elle savait qu’au fond, moi aussi je voulais un enfant. Mais ce n’était pas vraiment le propos de son rire, du moins ce  qu’elle avait en tête et qui la faisait rigoler.

— Vous allez coucher ici?

— Non, on a réservé le petit motel à l’entrée du village.

La bonne nouvelle! Il aurait fallu avoir l’air dévasté. L’hypocrisie est le sport social le plus truculent. Nous connaissons des athlètes en provenance de bien des pays. Plus on grimpe dans le gratin social, plus on gagne des médailles d’honneur. Venez ou regardez les danser au bal des échangistes de gratifications!

La bouteille ne me lâchait pas. Dans les vins, les bourgeois se rassurent sur la valeur de leurs palais. D’habitude, je bois de la bière noire déguisée en blonde : La Bitt à Tibi, que j’adore. Une bière au parfum de sapin ou d’épinette que je bois en écoutant la chanson de Richard Desjardins : Nous aurons. Car il y a là en même temps que la beauté, un désespoir, un filament de volonté déjà avorté. Ce serait trop beau…

Nous aurons 

Nous aurons tout ce qui nous manque
Des feux d’argent aux portes des banques
Des abattoirs de millionnaires
Des réservoirs d’années-lumière

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 28

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Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 28

28

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Le loup et le chien
Suivez-moi ; vous aurez un bien meilleur destin.
    Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?
Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
       Portants bâtons, et mendiants
Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;
        Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons
       Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse.
Le loup déjà se forge une félicité
        Qui le fait pleurer de tendresse.</em
Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :
Qu’est-ce là  ? lui dit-il.  Rien.  Quoi ? rien ? Peu de chose.
Mais encor ?  Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
   Où vous voulez ?  Pas toujours, mais qu’importe ?
 Il importe si bien, que de tous vos repas
        Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.

La Fontaine

Nous,  les errants de la terre, avons  quitté les bois et les terres, nos libertés et l’air,  pour devenir des salariés. Il suffit de chasser les pauvres et les mendiants pour gagner son os. Et en investissant une partie de son émolument, on pourra le gonfler et accéder à un étage supérieure, puis s’avionner jusqu’aux lagons bleus quasi pareils  aux dieux des yachts princiers des gentilés sans villes ou villages sinon que la Terre entière.  Avec  horaires  et chaîne au cou présentée format bijoux.   Que c’est joli au cou!  Sans indication de la longueur  de la chaîne pour se rendre à la bouffetance. Petit homme, petite cabane, et chômeurs pourchassés. Les kapos ont leurs conversations enregistrées avec le chômeur pour être sûr qu’il fouettera un peu notre paresseux en « recherche d’emploi ». Petite bande de pain rassis, courez les loups que nous sommes pour en faire des chiens asservis!

Cherche chien pour apporter contes en banque aux îles des eaux bleues

et des paysages d’Édens achetés argent comptant. Envoyez-nous votre C.V. 

Ce « monde » est une chaîne de Ponzi : il y a des chiens en laisse, enchaîné, bouleté à leur boulot, leur belle tâche.  On a sacrifié toute liberté. Et le roi de  la laisse, des chiens-kapos essaie de vendre son mode de vie à tous les habitants de cette planète. Moyennant salaire… Le roi de la laisse  est un est un embaucheur d’esclaves. La longueur de la chaîne dépend du titre qui vous est octroyé. En arrachant la terre sous les pieds du vivant, tel un tapis ou une nappe de table – ô le grand magicien! – on a prit  tout ce dont possédait l’humain. On l’a dépouillé. Après, c’est la distribution des médailles ou des gratifications au « rendement » pour le chien-PDG.

Carl.

***

Rien ne va plus au pays des vermeilles. C’est la panique sur le rond et bleu Titanic dans sa courte et épineuse traversée  cosmico-tragico-historico-cosmique.   Il faut à tout prix,   « sauver le ballon et l’air extérieur du ballon en  découvrant  une énergie propre. Quelquefois aquatique, parfois électrique, inextricables, énigmatiques  et cachées. La pomme est à vendre. Et  plantent des fleurs de palles en étoile dans les océans qui volent les vents.  Pauvres fous! Pauvres hères et pauvres diables! Chacun invente sa propre saleté. Il faudrait retourner  à La Santa Maria,  à la  Pinta et la Niña, les voiliers de Colomb. Quel bon vent nous amène des Granny Smith d’Australie? Allez savoir!  Ce doit être Nestlacola. L’homme est un pompier pyromane de calendrier ectoplasmique. Un pompier fidèle.   Quand l’O.N.U tonitrue,  il est trop tard Dr Chouette Heures, pour sauver l’homme de la lèpre mondialiste étouffé par les champignons de toutes les formes de techniques.  Les humains ont soudain les yeux grands comme Sirius. L’iris est une étoile qui grossit à vue d’œil. Voilà l’œil boursouflé! L’homo erectus est devenu l’homo étendus.    Hélas!  Consume!   Jette! Enfouie ta cuisinière sous un amoncellement de terre. Plouf! Invisible.   On dirait un chat dans une crèche de Noël qui ne sait pas où il habite, mais qu’il cherche seulement à crécher.  Le père Noël n’existe pas, comment n’existent pas les spéciaux des boxing days. Les vendeurs trigaudent. Ils trichent à langue que veux-tu! Vipères et filous sympathiques.  Et voilà les journaux devenus des murs de lamentations.  Ça geint et se tortille même dans les gazettes jaunes.  La Terre s’est fait avaler par  une race  semblable à un  Reinhard Heydrich, maître du violon et assassin, SS et glacier. Économie de fous-braques  et de bric-à-brac. Pantagruel mondialistes et philanthropes escobar. Nous ne sommes bons qu’à faire exploser des boyaux de ventres et d’améliorer des barres de savon.  Toutes les guerres détruisent ce qui se construit  dans le ventre des femmes dans les entrailles et le chamois de la Terre.  Et tous ces mythomanes oublient d’où ils viennent.  Et les voilà à nous manigancer des robots-guerrier. Qu’est-ce que le petit homme peut faire avec un robot-guerrier?  Même un chien ne peut pas ronger un bras de robot-guerrier. Ce que l’on ne peut donner aux chiens, on voudrait le donner aux hommes?  Les « paysans » devraient  laisser mourir de faim ces avatars de l’existence.  Qui n’a pas de cœur n’aurait pas le droit de manger. Ils veulent qu’on se jette aux orties, qu’on se débarrasse de nos âmes, qu’on se dépouille de nos mystères, qu’on brûle la grandeur des arts et des arcanes  comme on a brûlé des livres sur les places publiques.  Gardons notre blé et laissons-leur leur dollar-douleur.

***

Ce matin, Maggie mon amour  s’est levée toute chavirée, endolorie jusqu’aux os. Elle a pris son café de deux doigts faibles.  Dehors, les brins de neige floconnent et font une petite danse comme  pour fêter Noël. À la télévision, le rouge a volé toutes les autres couleurs. Maggie  a mangé son porridge à la petite cuiller.  Puis elle a bouffé de la radio.  Elle aime la radio. Alors elle écoute des parlures de gens cultivés. Ils font l’actualité comme si on autopsiait un cadavre. C’est beau à voir. Parfois, c’est  laid à entendre.  Car ça déparle en laissant leur beau coulis sonores empester le petit haut-parleur. Je suis inquiet pour Maggie. La grippe a assiégé a villa et voilà son visage tordue comme un Picasso.  On a beau se laver les mains comme des Ponce Pilate, les virus font la file et changent  de nom et de structures. Maggie e toussote et n’a pas le goût de faire l’amour. Ce n’est pas Maggie.  Maggie n’a pas que les cheveux qui sont en feu.  Je lui ai dit de prendre le lit et de ne pas s’en faire. Au repos. Je l’ai étendue toute chaude, presque brûlante. J’aurais pu faire cuire un œuf sur son front  comme le font ceux qui utilisent des capots de voitures, l’été, en période de canicule. Demain  on annonce   50 millimètres de pluie. Et nous sommes le 22 décembre.  Maggie et la Terre fièvrent en même temps.

— Repose-toi, ma belle, je vais revenir vers cinq heures. Si c’est urgent, tu m’appelles.

— Oui. Seigneur! J’ai les joues brûlantes. Je me sens comme Jeanne d’Arc sur le bûcher… Mais je vais m’en tirer. Va.

***

Sur la route, en direction du centre, je n’ai rencontré que deux voitures. Ici il y a encore de l’espace, ici. Il y a de grands champs blanc cassé qui n’ont pas de maison. On voit sourdre des brindilles  roides de blé qui sourdent de la neige.  Des têtes de Navy Seals.  La route est glacée. Cinq kilomètres à parcourir. Par un soir où même le ciel semble gelé. Les nuages ne savent plus où lancer leurs ballots de neige.  Et moi, assis, l’arrière-train en train de développer des hémorroïdes, j’évite les lames de neige. Je fonce à pleine allure. Et ça fait de beaux ploufs dans ces finesses cotonneuses.

Au travail, je regarde l’heure davantage l’heure  que les vieux. Sans doute pas pour les mêmes raisons.  Il y a des horloges partout. Ils sont là, collés aux murs en scrofules mécanique. Quand on la regarde bien, une horloge, c’est un film d’horreur. Le corps est tout plein de tic-tac. Chaque cellule est une horloge. Mais qu’est-il arrivé à Baby Jane?  Les horloges tuent en silence. Et c’est ce qui est arrivé à la vieille Antoinette. On l’a retrouvée, l’air endormie sous une horloge qui continuait de vivre. Chère entropie de chair! Tu nous fais suer. En voilà une qui ne suera plus. Elle est, puis elle était. Tout son être est allé dans le versant étrange du passé de la race humaine. À quoi donc sert cette vie quand on s’en va en lisant un vieux livre d’amour ? Elle s’est en allée en plein milieu de « Love Story », son livre préféré.  Il n’y pas eu de panique. Les autres la regardaient imperturbables.  Et Antoinette leur renvoyait leur miroir tout ridé et fixe. Poilnareff, le chat de Charles, à ses pieds, avait les yeux rivés vers le haut  du crâne d’Antoinette. On a mis le corps sur une civière et on l’a emmenée tout en douceur comme si on avait peur de la briser.  On dit : « Vers la dernière demeure ». « On doit y être bien puisque personne n’est revenu », disait Charles le blagueur. Un grand maigre au regard triste et doux. À 90 ans, il se permettait toujours d’avoir une compagne. « Il est bon comme le pain », disaient les pensionnaires  du foyer.  Il en était à sa quatrième épouse ou compagne.  Je me souviens qu’Antoinette avaient dit  : «  Ne vous approchez pas de lui, il a déjà  fait trépasser trois». Elle s’est fait prendre au jeu du taquin rieur et s’en était amouraché.  « C’est un bon bonhomme! ».

En vidant sa chambre, je vis qu’elle écrivait de petits mots ici et là, dans un calepin d’écolier, parfois sur des bouts de papier. J’ai eu envie de « voler » le carnet et écrire quelques unes de ses pensées sur le Dépotoirium.  « La vie est une livre sans fin et nous n’en sommes qu’une phrase. » Je me suis assis sur son lit et je tournais les pages.  Je sentais une présence à côté de moi. Pourtant, il n’y avait personne dans la pièce. Et puis quelque « chose » a frôlé mon épaule. En me retournant, je vis  le chat   avec  ses grands yeux verts rivés sur moi comme s’il me reprochait de lire le petit cahier. Puis il s’est assis sur mes cuisses  pour se faire cajoler. Il ronronnait si fort que j’ai mis la main sur son gros ventre poilu pour ralentir  ce bourdonnement qui paraissait  la pièce. Poilnareff semble être assis entre deux chaises de mondes. À cheval sur quelque part et quelque lieu inconnu et ici-bas.

Toc! Toc! Toc!

— On vous demande à l’entrée.

Quand on m’a tendu le téléphone, j’avais déjà deviné.

— C’est Maggie. Je crois que tu devrais venir me chercher…

***

La distance pour se rendre à l’hôpital :  50 kilomètres. Maggie était affalée sur le siège, dans un état second, fiévreuse. Je roulais à 130 kilomètres heure. Je n’ai pas vu l’auto-patrouille qui faisait la garde derrière le bouquet  de conifères le long de l’autoroute.  La neige recommença à tomber, voletante, agile. Mais voilà qu’un arbre de Noël de fer et d’acier, éclaboussait le blanc de phares girouettant. La voiture me dépassa et activa un coup de sirène.

— Vous rouliez à 130 dans une zone de 100.

— Je sais. Ma compagne est malade. Je dois la conduire à l’hôpital.

Il jeta un œil  vers Maggie.

— Elle est soûle?

— Non, je crois qu’elle a une bactérie.

— Ah! Et comment vous savez

— je travaille à la Villa…

— Et vous… Vous avez fumé de la marijuana?

— Non.

— Comment savoir si c’est vrai que vous y travaillez…

— Je n’ai pas de carte sur moi.

Il afficha un petit air coquin et inquisiteur, comme si j’essayais de le tromper.

— Alors, donnez-moi le nom de certains résidents. J’en connais plusieurs. Ma tante Antoinette y habite.

— Elle est morte il y a quelques heures… Je suis désolé. Mais Maggie, elle, n’est pas en âge de mourir. Et Charles est bien peiné…

C’est lui qui nous a conduit à l’hôpital et qui nous a fait entrer par la porte des accidentés pour que tout aille plus vite.

— On manque de personnel. Le service est lent. Je vous souhaite bonne chance.

—  Votre nom? Et grand merci…

—  Steve. Si ça vous tente un jour de venir prendre un  petit repas chez-nous…

—  Je pensais que les policiers ne se tenaient qu’avec les policiers.

— C’est vrai. Parce qu’on nous déteste.

— Je vais finir par moins vous détester…

***

Un stigmate  rouge s’était formé le long de la joue de Maggie. Les rideaux roses de ses yeux s’étaient  abaissés.  Le médecin lui avait injecté des antibiotiques et des calmants.  Elle dormait  dans un lit douillet, appesantie, les yeux mi-ouverts.   Le médecin a  tracé une ligne le long de la plaque rouge étendue sur son visage.

— On va voir si l’infection progresse.

Alors, inquiet, je suis resté à son chevet, écrasé  sur une chaise. Je suis resté longtemps. Longtemps est un mot qu’on ne peut pas calculer. Il n’y a pas de formule mathématique pour le mot « longtemps ». Six fois longtemps, reste longtemps.  Malgré l’invention des autos volantes, longtemps est un grand secret. Il faut courir le long d’un train pour le savoir, ou souffrir de migraine.

Le lendemain, la ligne avait été recouverte par une plaque rouge qui allait de l’oreille jusqu’au au cou. Je paniquais. J’aurais cherché un être supérieur dans la poussière derrière les  calorifères. J’aurais creusé jusqu’en Chine. J’aurais pioché le sol, le la, leurré le si…

Je ne sais pas à quoi servent les chapelets, mais j’ai eu envie d’en emprunter un  Misbah   ou komboloï. Une  fois désespéré, à chapelet donné, on ne regarde pas le grain.  Il est dit qu’il n’y a pas de différence entre tricoter une paire de bas et égrener un chapelet. Mais je ne savais pas tricoter. À Montréal, j’ai connu des SDF qui se tricotaient du bonheur avec des aiguilles remplies de drogue. Alors, j’ai enfilé des cafés, assis sur un banc, puis je me suis endormi. Mon corps s’est dopé de fatigue. J’aurais hurlé : « Mon Dieu! Faites quelque chose ». « Mon » étant un possessif, je me suis demandé si un « dieu » pouvait appartenir à quelqu’un. À part G.W.Bush.

Il a fallu quatre jours d’hospitalisation avant que la bactérie ne soit maîtrisée.  Je voyageais de la maison à l’hôpital et, de temps en temps,  j’allais travailler. J’étais angoissé de la voir malade, de peur de la perdre. Et, bête comme je suis, je me suis dit qu’on ne peut pas perdre quelqu’un puisque personne ne nous appartient. Mais d’un autre côté, elle faisait partie de l’amour que l’on de tout ce qui existe en ce monde.  Elle était sans doute la belle et infime cristallisation de tout l’amour que l’on porte en soi. De cet amour, cette proximité   qui était le ciment des clans, jadis.

Maggie est sans doute trop fragile pour continuer un travail aussi pénible.   Avec Maggie, je n’ai pas besoin de parler, d’expliquer. On se regarde et on s’entend comme deux bouches et deux oreilles recueillies en chacun de nous. On s’aime à tout vent. Rien que son souffle est musique pour moi. J’entends la mer et les vents siffler à travers les arbres.  Deux êtres qui respirent pendant des heures dans une même pièce finissent par se transformer de deux à  un. À force de s’échanger de l’air, la structure chromosomique subit des transformations.  Et quand Maggie  sourit, ou éclate de rire, je me dis que c’est là un acte de cette vie bien plus grand que celui de créer un transhumanisme qui, au fond, n’est que le rêve des riches techno crasses durcis jusqu’au métal et aux circuits électroniques.  Ils ne comprennent rien aux carottes. Ils veulent vivre longtemps, dix fois plus longtemps que les pauvres. Et longtemps est une mesure bête qu’ils ne saisissent pas. Ils  berlurent.

— Un perce-oreille est peut-être laid à voir, mais il ne fait pas de mal. Mais il y a des leaders qui massacrent ce monde.

— Tu travailles sur un article?

— J’ai commencé, mais ça me déprime. Même si je m’attaque au vieux Prescott Bush, père de l’encensé George Herbert Walker Bush – qui vient de s’éteindre et qu’on pleurniche à tous les canaux de télévision –  ça n’a pas empêché le fils George W. Bush  d’accéder à la présidence.  Le grand-papa avait financé l’ange Adolf, un peintre en bâtiments, car il ne peignait que des édifices. Chanceux qu’il fut, il a rencontré Albert Speer. Ça me soulève le cœur que ce cher Speer n’a eu qu’une peine d’emprisonnement. Il a été l’architecte des souterrains de travailleurs esclaves.  Il en faut des porte-voix pour atteindre une oreille et ensuite le  cerveau.  On ne peut pas aimer son chien et brûler des enfants. Et pourtant, on l’a fait. Et pourtant l’Oncle Prescott ( en Oncle Sam) y a participé. Et comme dirait Elvis : « One for the money ». On est en terrain minés de minables, de fraudeurs qui mettent au monde des fraudeurs.

— Tu devrais boire ton café à la cuiller…

***

© Gaëtan Pelletier 

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