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Le Dépotoirium, Chapitre 22

Chapitre 22

Un beau jour, toutes les couleurs du monde entier se
mirent à se disputer. Chacune prétendait qu’elle était
la plus belle, la plus importante, la plus utile, la
préférée ! ( Philosophie amérindienne)

La Terre est une pomme… Mais si on la mange en entier, graines y compris, il ne restera plus rien pour semer quelque chose. Et la Terre donne tout. Nous prenons tout, nous lui arrachons la peau, défonçons ses entrailles, dévorons ses yeux, volons ses vies.

Nous n’avons rien à lui donner.

Faites un don. Dites merci la Terre.

C’est tout.

Carl 

***

La maison-château de Maude et Théo ressemble   à un robot démembré : une table, une  tête en forme d’horloge et des épées anciennes pareilles à de grands doigts d’acier accrochés aux murs. Acier à chier.  Métallique de Ah! À Zèbre,  avec ses nombreuses rayures qui glissent le long des murs.   On pouvait se mirer partout.  Le seul bois qu’il y avait provenait  de Russie. J’ai dit un jour à Maggie que si on partait en voyage, on irait voir le lac Baïkal. La plus grande réserve d’eau douce au monde. Il n’y aura un jour  que Microsoft d’assez riche pour acheter le lac Baïkal en baril de  45 gallons.  Puis la Chine achètera Microsoft. C’est le pétrole du futur. Ça peut faire rouler un humain pendant cent ans.

Maude  nous a sorti un texte du Dépotoirium et l’a lu.

—  Nous avons une surprise pour vous.

— Ouais! Nous allons éditer Le Dépotoirium format  papier.

— Mais de quel droit?

— Parce que c’est bon.  Je vais vous le lire. C’est de Carl, je crois.

 Nous ne sommes que des glaçons et notre vie une toute petite saison. C’est de l’aquamation avant la lettre. Maintenant, on ne brûle plus les corps : on les dessèche parce que nous sommes constitués d’au moins 70% d’eau. Dans quelques décennies, les anciens présidents des États-Unis, les leaders de Wall-Street, les dormeurs du mal, seront séchés comme du poisson boucané.  Il n’en restera qu’une ossature poudrée que l’on remettra à la famille qui perdra ses eaux en pleurant. Ils chialeront en embrassant de l’engrais historique. Ils s’habilleront de noir pour afficher leur tristesse. Tels les vieux tableaux des classes du siècle dernier. À la craie. Et le buisson Bush aura son nom sur une bibliothèque ou sur une galerie de tableaux de peintres célèbres. Lui, qui comme passe-temps, peignait en autoportrait dans une baignoire. Prendre plus d’eau par les pores de la peau pour vivre plus longtemps? On ne sait ce qui se passe dans la tête de ces nombrilistes qui n’ont rien compris de la vie.

À partir de là, dans l’insoutenable brisure et distance des humains, nous étions scindés. Et des scindés arrive la scission. Je voyais le chasseur Villeneuve,  dans la série Life Below Zero, démembrer son orignal et en découper les morceaux. Puis il vantait les mérites du cerveau. Au goût, bien sûr.  Plus tard il le fera pétiller  dans une poêle à frire pour s’en régaler. Les corporations des G7 se régalent et brûlent les cerveaux à coups de milliards de messages, de tweets,  d’articles, d’objets à se procurer parce que ce sont les toutous des adultes du 21ième siècle.   Ils sont contents de nous mener au petit bal des décervelés.  Nous sommes dans la fosse au néant, fritant dans une énorme poêle à frire  mondiale. On veut aller vite pour engranger à la vitesse d’une formule 1  l’argent invisible. On déshabille Jacques et Mohamed pour habiller Heinz.

Tels des fonctionnaires de l’État, bientôt nous serons tous tablettés. Maintenant, tout le monde a les yeux et l’attention vissés à un téléphone ou à une tablette. On pensait que c’était fait pour apprendre, mais c’est fait pour se  pendre et faire semblant d’apprendre. Même la tribu des Maschco-Piro seront tablettés pour « évoluer ».  Le jour où nous aurons réussi nos vies sera le jour dans lequel nous aurons le temps de tricoter des bas de laine  et de faire de la télévision autre chose qu’une mitraillette à pubs. Regardons tous les trous de nos têtes et voyons que nous sommes bêtes à faire rigoler un chimpanzé.

Nous sommes tellement mal à l’aise qu’on tousse pour passer le temps. Et dans le coude S.V.P. Comme si nous étions porteurs d’un virus pour s’entre-fuir.

— Je ne sais pas que dire…

— Prendriez-vous un verre de vin?

— Soit! Ou la bouteille…

« Asseyez-vous ». (Asseyez-vous comme dans j’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre). En fait, ils nous ont fait part de leurs projets : une piscine creusée.  Un faux petit lac chloré derrière la maison. Pour faire court, l’été, ils feront des longueurs.

— Je me souviens que tu avais écrit sur le site : « Sauvez la planète, il n’y a qu’ici qu’il y a de la bière. »  Et là, on va manquer d’eau pour en fabriquer…

J’avais été naïf de penser que nous formions une  entité, une belle équipe.

Maude nous a fait visiter la pièce dans laquelle elle montait ses capsules de You Tube. Elle qui était  autant  organisée qu’un puzzle encore dans sa boîte avait changé. Changé en quoi? Tout n’était qu’ordre et volupté.  On ne peut pas changer en quelqu’un d’autre. Elle était sans doute  ainsi au plus profond d’elle-même.

— Et vous deux?

On n’a rien dit. On a fait des haussements d’épaules pour se développer le splénius et le trapèze. Si on continue à badiner dans le vide on deviendra des Arnold Schwartz and Eager. On voudra tout. La paresse est le cœur du tout qui veut tout.

— On songe à déménager en campagne. Dit Maggie.

— En campagne? Il n’y a pas de vie là-bas. Pas de culture… Ici, ça bouge.

— On ne veut pas « bouger » comme vous deux… On veut bouger comme « nous deux ». On n’a plus envie de se tordre le cerveau comme un citron. On n’a pas envie de mourir au bout d’une carrière…

— Nous on n’a pas envie de vivre au bout d’une route de gravelle avec des chèvres et des choux.

— On voyant votre maison, on a deviné…

— Théo a de l’ambition…

— Peut-être qu’il s’est acheté de l’ambition. Il y a de l’ambition à vendre partout. Il y a même des ventes de garage d’ambition. C’est souvent du prurit de toute une vie, une démangeaison qui vient d’un grand trou, d’une fissure dans la vie des enfants. Pour se réparer on se colle de la Crazy Glue en format « titres ». Dr. ,M.D,. O.P.D.G.,T.M. L’univers n’a pas d’abrégiation. J’aime mieux un poème sur ma pierre tombale que deux lettres.

Un fois mort, l’arrivisme n’a pas de sens s’il ne mène pas à quelqu’un… Il mène à des choses. Nous on ne pense pas qu’une chose n’est qu’une chose… Si c’est une chose, ça n’a pas de vie.

— C’est vraiment bon ce vin. Tu parles et tu parles…

— C’est vrai… Alors, qu’on me remplisse mon verre pour que je vide mon petit moteur de cœur.

Les filles se regardaient, déconfites, penaudes, devant nos petits crachats de  venins. Il dort un serpent en chacun de nous. On l’avait réveillé. On a réactivé les milliards de diablotins des recoins de nos êtres. Certains ne vivent qu’en s’alimentant de d’Asmodée, Belphégor, et autres racailles imprimés quelque part en nos cellules.

Mais les filles, dans leur connivence ancrée,   tenaient à leur profonde et  indomptable  amitié. Et c’était bien ainsi. Théo et moi savions qu’on ne pourrait semer la zizanie en elles. Et c’était bien ainsi.

Puis l’atmosphère s’est détendue. On a enfouie la hache de guerre. Au grand pays de la vie, rien n’est parfait.  Même s’il y avait un prophète pour chaque personne, c’est à se demander si cette planète irait mieux.  Les États-Unis ont deux prophètes : Jésus et l’État. Ils prient pour leur dinde. Et votent pour une dinde. Alléluia! Au pays de la Thansktaking, il n’est pas défendu d’aller siroter le pétrole ailleurs en tuant des dictateurs.

Vers 11 heures,  on est partis à la sauvette, sans trop espérer  de retrouvailles. On s’était perdus. Du moins pour un moment.

***

— Je m’en vais au lit.

— Bonne nuit, Maggie. Je vais te rejoindre plus tard… ( plus tard n’est pas précis).

J’ai décapsulé  une bière puis une autre. Il était deux heures du matin quand j’ai décidé de rayer le site de la carte,  ou du moins le mettre en veille sur un serveur .ru.

La biblique tour de Babel était née. On disait n’importe quoi, pourvu que le cerveau se fasse aller les méninges. La Terre commençait à suer ici et là,  à sécher, encore ici, encore là. Inondations, déserts, puis avertissement de l’ONU. Les enfants aux cheveux blancs et aux titres pompeux se sont réveillés. Ils ont deux ans. Leur âge. Deux ans pour sauver l’humanité. Comme disait le sage indien : le planète se reverdira.

On a fait taire tous les philosophes. On les a laissé  parler dans le vide. C’est la totale : une fricassée de fric et de fabricants de fric. Bonjour à tous les désâmés et désaimés de la planète : Alto Hospicio, Atbassar, Varéna, Koror, etc. Les villes ne manquent pas. Ni les vils pour vous soudoyer votre belle planète. On va vous arracher votre beau tapis vert sous les pieds. Zip! Allez-hop! Il y a de l’énergie sous vos pieds. Scalpons-la!

Merci pour la taxe carbone. Il y a des cerveaux et de grandes institutions mondiales qui en seraient privées, vu le peu d’énergie que demande leur « réflexion ».

Et la taxe âme? 0% sur 65 ans.

Après le déluge, on  ira tous vers la tour de Shinar.

***

J’avais besoin de mon petit coin pour écrire.  Les mots   dégagent l’âme de sa boue. Il faut tirer la plus infime pépite  d’or de cette terre qu’est le corps.  Les écuries d’Augias. On est tous une écurie à nettoyer. On a tous une tache à détacher. Ça m’arrivait souvent, l’été , de regarder la vie revenir, aux aurores.  La lumière paraissait transporter toutes les choses, les imprégner, les rendre vraiment vivantes. Le grand projecteur se pointait le nez lentement, pour ne pas faire peur aux brindilles et à la rosée du matin.  Le printemps, je passais des heures à tenter de comprendre les glaçons suspendues aux toits du garage et de la maison. J’ai toujours pensé que les glaçons pouvaient parler.  Je les regardai s’éteindre lentement, nourrir la terre.  Et là, je vois des gens froids nous gouverner, nous assassiner, nous mourir. Des gens froids, glacials qui n’ont pas de saison. Ils sont carrière et butés. Ils vivent d’une carrière, une seule. Ils aiment vivre dans des moules et travaillent pour des fabricants de moules.

Grand arrière papa, papi-pépite, un homme en or, cultivait son jardin. Il plantait trois graines : une pour la pluie qui faisait périr et nourrir en même temps, l’autre pour l’oiseau, et enfin une pour lui-elle. Arrière Grand-maman, mamie-pépite, pétrissait son pain. Ils ne venaient  pas de San-Antonio, ils venaient de Saint-Émile. Aujourd’hui, on emprunte pour payer son pain molasse, sans échine, à croûte flasque. Le progrès consiste à aller voir s’il y a de l’eau sur Mars. Pauvres fous! Bientôt, il  n’y en a plus pour la bière et bientôt plus pour le pain. On leur aurait, à Grand-Papi et Grand-Mamie,  qu’un jour ils boiraient de l’eau dans des bouteilles de plastiques qu’ils se seraient roulés sur le plancher et que leur rate aurait défoncé les vitres de leur maison de pauvres.

Le jour où nous aurons réussi nos vies sera le jour dans lequel nous aurons le temps de tricoter des bas. Tricoter c’est comme égrener un chapelet. C’est la paix la grande des grandes prières.  Ça a le même effet sur l’esprit, l’âme, ou du moins cette part d’inconnu en nous que les formules vendues dans des livres sacrés.  Maintenant, ce sont les machines de Chine qui tricotent nos bas de laine.

— Eureka! On ne sait plus marcher, Maggie. On nous a appris à courir.

***

Quand Maggie n’est pas là, elle me manque comme certains sont en  manque d’une série américaine. Elle/Je  sommes fatigués. Épuisés. Flapis! Et toutes les douleurs de l’âme nous montent à la tête.  On aimerait se payer une cargaison d’espoirs. Des espérances aussi belles que l’Australie, là où les kangourous  sautent  haut pour aller loin.  Nous, c’est la traînaille intérieure. On enjambe le quotidien… Il faudrait des Zola dans chaque pays  pour écrire  le même livre : « Le ventre de la Terre » pour expliquer l’expression « courir ventre à terre ».

And bla bla!

**

Nourrir le vent

L’été souffle ses lumières
Dans les pupilles
Après les hivers
Et je bois des yeux,  tout  ébahi
Les grandes coulées chaudes de la Vie

Les fleurs attendent les abeilles
De leurs robes-peinturlures
Des diamants de parfums
Habillent les champs
Tout va au vent!
Tout va au vent !

À la percée des matins roses
L’ariette des oiseaux
Défait lentement
Le silence du noir

C’est une lueur qui message
Un jour au soleil
Tout va au vent!
Tout va au vent!
Porter de mains délicates
Le coffre des beautés
Tout va au vent!
Tout va au vent!
Que nous sommes
Pendant que resteront
Les souffles que nous laisseront
En partant
Comme pour nourrir le vent…

Jason

***

J’étais repu. Je me suis dit : autant en emporte le vent, les toits de maison, les brûlures des canicules et les rivières qui se font engrosser par la pluie diluvienne. Autant passer à autre chose. J’avais une boîte de poèmes que je gardais secrètement au fond d’une armoire. Je l’ai prise et je l’ai portée dehors dans une poubelle. C’est là qu’on déchiquette le monde, que l’on enterre tout, même le crayon utilisé pour les écrire. J’en ai fait mon deuil. Un autre… À quoi sert d’engranger de l’inutile? Au feu! Aux rebuts! À l’enfouissement ! Là où rien ne dure. On traîne de vieilles pensées comme de vieilles pantoufles. J’ai dû pleurer en prenant mon dernier verre. Il faut bien de temps en temps évacuer les peines. Je vais aller écouter Jiddu Krishnamurti pour me rassurer que le monde « est ». Et non qu’il « a » …

Le Canada s’apprêtait à lancer son industrie du cannabis. Les noces de Cana : Bis! Doublez la mise dans l’euphorie!  La félicité sans félicitation. Toujours la sollicitation. La peau sur le revenu. Travailler six mois pour soi et six mois pour l’État. Nous avons été transformés  en des insectes térébrant, creusant leur tombe à coup d’onglées. Demandez-vous ce que votre pays fait pour vous? Ils font des dons à Méphistophélès et à ses représentants de guerre. Satan a trop de noms pour être nommé. Le diable est aux vaches et à la bourse. Tenez-vous le pour dit. Un jour, les jeudis seront noirs.

Dans la broussaille de ses cheveux roux, j’ai fait de mes doigts un peigne….

Je n’ai pas pou écrire ou poursuivre…

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Chapitre 21

On peut chercher Théo aux quatre coins de la planète ces temps-ci. Il tourne à la radio et dans la vie.  Même si la planète n’a pas de coin, Théo y trouve toujours un coin. Il sait vivre dans une encoignure comme une punaise de lit sait vivre dans  une fente, une gerce.  Comme les agents de la CIA et dieu,  Théo est  partout. Mais il ne sait pas qu’il est partout. Les filles et l’impôt lui courent après. Ils le cherchent partout.

Le téléphone a sonné. L’oreille de Maggie s’y est collée.

Une  infirmière du bout du monde. Zoetermeer, Pays-Bas. Carl était hospitalisé pour surdose d’une drogue .   Le cadran marquait 04.42.

C’était sa tournée d’adieu. On espérait que dieu ne le prendrait pas.

« My name is Kristijntje ». Et, comme dirait Proust : « Nous sûmes par la suite qu’il allait mieux, même si longtemps il s’était couché tard ». On s’est lancés sur Skype pour le voir.

— Je retourne bientôt à la maison.

— C’est tout?

— La drogue de l’hôpital est vraiment bonne… (silence)  Tim est mort…

— Tim?

— Mon gérant.

— J’abandonne tout. Je ne veux pas mourir comme Amy Winehouse.

On connaît la chanson.

Il est arrivé 10 jours plus tard et est allé se reclure dans sa maison de campagne. Il est habillé déglingué, pareil à sa maison : haillonneux de la tête au pied. Il n’est pas là. Il n’est pas dans ses vêtements. Il habite dans son esprit. Et son esprit habite ailleurs.

Quelques jours plus tard, devant un notaire, il a appris que son agent lui avait légué sa fortune. Il est sorti désonglé à force de se ronger les doigts.

Les journaux à potins ont répandu la nouvelle.

Les chasseurs d’argent sont arrivés :

« C’est Steven.  Te souviens-tu, qu’un jour à la maternelle, on jouait ensemble? »

«  Ma sœur est en chaise roulante et elle t’aime beaucoup. Elle pourrait marcher, mais l’intervention ne se fait qu’aux États-Unis. Tu devrais partager…  »

«  Ma mère a adopté le chihuahua de ta mère il y a quelques années. C’est toi qui es venu le porter. Tu semblais joyeux. Tu chantais la chanson de Pérusse :

C’était un ti chihuahua

Qui allait d’une jambe à l’autre 

Si ça te tente un jour de venir faire un tour pour parler un peu de la vie. Mon frère est interventionniste en santé animale. Viens faire un tour… On parlera de ton chien. «

***

Mardi. Tous les mardis, quand arrivaient à notre porte les circulaires de tous les magasins environnants, nous les épluchions. On sait éplucher un épis de maïs ou une pomme de terre, alors, ils se sont dit ( les vendeurs du temple bleu) que l’on saurait éplucher une circulaire de grande surface. Si on faisait l’inventaire de tous les garages du Canada, on retrouverait la moitié des outils vendus et en dormance. Le mâle a deux mains et dix doigts mais un inventaire d’outils qui pourrait reconstruire Tahiti après une secousse sismique.

Une bonne scie circulaire à 59.99$. Un tourne-visse magique, presque déluré, aux allures d’une mini fusée. Des raquettes dans un monde d’asphalte. Un bric-à-brac d’affolés qui n’ont rien à faire que d’acheter. Et dans le tas, un tout petit journal de papier : « Le pape considère l’avortement comme un meurtre de tueurs à gages ».

Pour sauver la planète, il faudra se débarrasser du tiers des vaches et de la moitié des autos. Allez donc demander à l’industrie automobile de rayer de la carte les autos! On aime son auto comme son chat. On le flatte dans le sens de l’acier. Le moteur ronronne sous les caresses. On ne touche pas à l’industrie de l’auto. Sinon ce sera la pancartation de milliers de travailleurs pour sauver l’industrie. Sinon, c’est le chômage. Pas d’auto à construire : pas de pain.  Quant aux vaches ils pètent tellement, et leurs pets sont si  nuisibles à l’environnement  que quelqu’un décidera un jour de les abattre. Ça créera de l’emploi : Vachier. Un métier d’avenir. Mais on ne touchera pas aux autos. Une auto c’est encore plus sacré qu’une vache. De temps en temps, des curés bénissent des autos.   Adieu cacilocavallo et gournay! Adieu les goûteux fromages! Adieu les spécialistes qui se vantent d’avoir un palais plus gros que le tien.

Alors, on  élèvera des grillons. L’industrie de l’élevage de grillons est en pleine expansion. Le grillon regorge  de protéines, de vitamines, d’oméga-3, de calcium et magnésium, etc. Le village voisin a déjà des millions de grillons pour fabriquer de la farine à grillons. Il a été subventionné par un politicien qui ne mange pas de grillons. Il mange de la vache masculine.  Le grillon a l’allure d’une crevette : il est  laid. Le grillon sert de modèle d’extra-terrestre dans les films américains. Les ET veulent s’emparer de l’Amérique étasunienne. Mais le grillon parle trop. Il stridule. Dans un film, c’est coquet. Les spectateurs regardent les acteurs écouter le chant des grillons, par un beau soir d’été, beau et calme,  avec une bière entre les jambes.

Tout le monde aime Céline Grillon.

***

Si nous étions des chats, nous ne pourrions voir que la litière-Terre commence à être trop petite. Le Sahara est le plus grand désert du monde : 9 065 000 Km2. Mais c’est une toute petite litière pour l’humanité. Pas un chat du Canada n’irait aussi loin pour un si petit besoin. Le monde a maintenant trop de chats, sauf pour les vendeurs de produits pour chats. Le monde a maintenant trop d’autos, sauf pour les vendeurs d’autos. Le monde a maintenant trop de vaches, sauf pour les cowboys. Et les cowboys sont à l’ouest. Être à l’ouest est une expression qui signifie qu’il a perdu le Nord. Perdre le Nord, c’est être déboussolé. Être déboussolé c’est être fou. Tous les fous disent qu’il faut faire disparaître les pailles en plastique et les contenants de café pour sauver la planète. Car le monde ne se sauve pas. Dire « Sauver le monde » est une expression insensée et pleine d’arrogance envers la grandeur de la création.

***

Il fallait rêver tout haut et acheter tout bas. Car rien de notre projet n’avait été dévoilé. Je passais mes quelques heures libres à fouiner dans les annonces de terres à vendre avec maison délabrée, crucifiée  par des milliers de clous qui pètent  au froid la nuit. Passer des hivers sous la couette avec un mètre de neige, sans maître, les oreilles bouchées de froid. Voilà! Notre société  est un fatras joufflu parce que c’est une musique qui veut se passer des silences. On nous bourre tels des oursons en peluche. Et on a, à la place des yeux, des boutons cousus qui nous cousent les yeux. Nous sommes des non-voyants qui regardons la vie à travers deux trous de bouton

J’envoyais par email mes trouvailles à Maggie. Maggie et moi allions à des séances de méditations pour apprendre à nettoyer notre cerveau. Au fond, pourquoi avaler tout ce qui passait dans les journaux, la radio, la télé, la tablette électronique?  On ne sait pas trop si la  méditation fonctionne. Certains disent qu’il faut vider son esprit. Alors, on sera tous des politiciens.  Peut-être qu’un jour, quand nous aurons notre potager, une simple carotte, deux choux, une salade et des pommes de terre nous aideront à nous pencher vers le sol, à tenter d’exterminer les bestioles qui ravages nos plants, on comprendra mieux ce qui ravage nos plans. J’ai oublié les radis.   On aura le dessous  des ongles noirs, terreux, et  le cerveau cessera de tourner en rond dans le cercle fermé de sa mémoire. Le cerveau est un perroquet. Et la cage est le pays du perroquet. Et le parlement est la cage des perroquets. On n’en sort pas.

Notre cerveau  ira ailleurs, dans un pays plus grand que les idées, les systèmes.  Nous avons été adultes tellement longtemps qu’on ne sait plus comment redevenir enfants. Le pape a peut-être tort : le monde a trop d’adultes et pas assez d’enfants. Peut-être que le bonheur est dans une goutte d’eau. « Si on n’a pas d’enfants, on adoptera un arbre ou un nuage. » Une île est un ego dans l’eau. Alors, que faire de ses pensées? Les îles parlent. Les îles pensent. On ne peut pas penser seul, car s’il n’y a pas d’île, il n’y a pas de dialogue entre l’île et celui qui la regarde.

Je me tenais en statue de sel. «  Pourquoi sommes-nous si compliqués? Les médecins disent que leur patient est mort par complication. C’est une belle formule… Alors, l’humanité est en train de mourir par complication. Nous sommes victimes d’apories. Nous sommes d’excellents constructeurs d’abysses. Plus on se creuse la cervelle, plus on fabrique des trous. Tout a commencé par une creusure. La bêtise humaine l’a  agrandie. Le cerveau est une évidure. Et la vie dure est le résultat de l’évidure. Tout est parfait. Notre humain se mire dans l’acier alors qu’il a le plus beau miroir en face de lui : l’autre.

« Tu te prends trop au sérieux », m’a dit Maggie. Tu pompes toutes les douleurs du bout du monde. Tu es un aimant qui attire la misère d’une manière obsessive.

Elle avait raison. J’avalais tous les poisons et les débris des naufragés de la mondialisation. Tout me faisait mal.

— Ce n’est pas ma faute et je n’ai pas choisi. Je suis connecté à tout ce qui vit. Quand je plonge dans la rivière avec un masque de plongée et que je vois l’omble de fontaine, je deviens l’omble de fontaine. Ou bien je ne nous distingue plus de l’omble de fontaine. La truite et moi aimons les fonds de rivière.  Quand je regarde un caillou, je vois des cailloux. Et quand je vois des cailloux, je vois l’assemblage d’un artiste. Le fond de la rivière, pour moi, c’est une œuvre d’art. La nature est une galerie dehors. Elle n’a pas de murs, et c’est tant mieux. L’art ne s’enferme pas. Les humains ne s’enferment pas dans des pays ou des religions, sinon ce ne sont plus des humains. Pourtant, ils sont enfermés. Le Canada est un grand bateau de sauvetage avec dix petits bateaux de sauvetage : le Québec, l’Alberta, l’Ontario, etc.

Elle et ses grands yeux verts émeraude! Elle pourrait porter ses yeux à son cou que ce seraient des bijoux. Mais elle les porte à son âme. J’avais des coupures de souffle rien qu’à la regarder. Car de son bel œil tout mouillé d’une mer qui n’est pas d’ici, tout ce qui pouvait exister de bon et de lumineux, elle l’avait dans ses iris. Je l’aimais comme un gars amoureux d’un Cessna 172, avec ses mains en ailles dorées, au fuselage oblong et aux grands rêves de voler à travers les plumes d’un oreiller. Les oreillers sont pleins d’oiseaux. C’est la nuit que chaque plume se réveille et nous emmène dans des rêves extraordinaires, parfois troubles. « On doit être des oiseaux du cosmos venus visiter la Terre avec une énorme enveloppe composite, indéchiffrable, belle et pieuse. »

— Des Icares icariens. Des bibittes pensantes… J’arrive à peine à étrangler mes souffrances! Alors, comment éteindre les tiennes? S’aimer ce doit être s’échanger autant de souffrances que d’amour. Je ne sais trop… C’est comme si tout d’un coup je n’avais plus envie d’être un chasseur d’idées. Je ne voulais plus échafauder de systèmes qui ressemblent trop à des filets de poisson.

— Allons marcher, ça nous fera du bien.

Après une heure de marche dans les rues de la ville la fatigue a fait l’effet d’une injection de demerol. La tête sur des milliers de plumes, le corps avec des muscles déraidis, la nuit nous a apporté de beaux et bons conseils. Mais ils étaient aussi confus que ceux des articles et des militants gauchistes qui se veulent de redresser le monde.

***

La a neige a fondu et que les premières pousses vertes  son apparues.  Le printemps a mis des pendants d’oreilles aux toits des maisons. Les bijoux pleuraient goutte à goutte. Les glaçons finissaient par mourir, se transmutaient  en eau,    puis s’enfonçaient dans le sol. Nous ne sommes que des glaçons et notre vie une toute petite saison. Un petit glaçon accroché à un toit. À la première chaleur, nous tombons sous la faux. C’est vrai pour tout le monde.

Les bonhommes de neige meurent en se fondant jusqu’au plus profond de la terre. Il y a des ruisselets  plein les rues. Des lacs pleins de miroirs et des miroirs pleins les lacs. C’est beau d’aller se chauffer la pelure rose endolorie par  le frigo de l’hiver. Un jour nous serons de ces petits bonhommes de neige avec une carotte au bout du nez, par ce qui nous pend au bout du nez : la fin d’un temps.

En attendant, on s’aime à perte de vue. Quand elle n’est pas là, Maggie me manque comme une série américaine. C’est tout ce qu’on a comme repère. C’est nous les vides d’aujourd’hui. Épuisés! Nous sommes épuisés! Flapis! Et toutes les douleurs de l’âme nous montent à la tête. On aimerait se payer une cargaison d’espoirs. Des espérances aussi belles que l’Australie, là où les kangourous  sautent haut. Nous, c’est la traînaille intérieure. On enjambe le quotidien… Il faudrait des Zola dans chaque pays qui écriraient le même livre : « Le ventre de la Terre ».

Prier

Ce sont sans doute les oiseaux qui savent le mieux prier. Ils habitent des arbres et font des pauses  sur des fils électriques, creusent la terre et y trouvent des vers, des graines par je ne sais quel miracle. Car je dois être ignorante de ne pas savoir comment les oiseaux trouvent les graines. Il me faudrait un livre ou alors aller sur la toile.

Peut-être avons-nous oublié de regarder la vie des oiseaux?  

Les enfants sont comme les oiseaux et aussi intelligents. Ils voient des paquebots sur des flaques d’eau. Et dans leur regard étonné et patient  se cache un dieu.

Le malheur des enfants c’est d’avoir des adultes comme enseignants. Ce sont les enfants qui devraient montrer l’art de vivre aux adultes.

Alors, le monde est à l’envers. Le monde est sans dessus-dessous.

Les adultes ne savent pas être petits. Ils font des cerfs-volants qui peuvent se rendre à la lune et ils s’applaudissent. Tous les enfants peuvent jouer avec des cerfs-volants, mais peu d’adultes iront sur la lune. Et que peut-on faire sur la lune s’il n’y a pas d’oiseaux, ni d’arbres, ni de poissons volants?

Les enfants sont si intelligents qu’il leur arrive parfois de se demander si les poissons pleurent. Les adultes trouvent ridicule une telle question. Mais les adultes n’ont pas compris que l’enfant se demande où vont les larmes des poissons s’ils sont dans l’eau.

Un humain adulte  est trop occupé à sa tâche sociale. Alors il est étouffé et étranglé dans la multitude de cordes de ses pensées, de ses souvenirs, de ce qu’il a accumulé pour comprendre ou tenter de comprendre. Il passe son temps à expliquer.

Les adultes manquent toujours de temps. Plus ça va, plus ils manquent de temps. Alors, ils s’achètent des montres et des montres, des tic-tacs en quantité négociable.

Il finit par vivre avec ses vieilles montres emmagasinées dans les tiroirs de sa mémoire. Puis il tourne en rond pareilles aux aiguilles de la montre.

Prier, c’est regarder la vie et dire simplement : « Je suis ». Il n’y a pas d’entité préfabriquée ou de grandeurs inventées. Prier peut se résumer parfois à sourire à l’autre.

À quoi ne sert  de prier pour un monde meilleur si on ne prie pas pour être meilleur?   

 Puisqu’il n’y a rien à faire contre ce grand mystère, il faut prier comme les oiseaux. Bref, ne pas prier pour un monde meilleur… La Terre n’est qu’un œufrier d’âmes dans l’Univers. On s’y perche un moment… Et les États sont nos petits fils électriques.  

Le « sentiment » religieux est une horrible perdition: il est clos, enfermé, pas mieux que la fixitude des banques.

C’est bien simple: chacun est l’église de l’autre. La grandeur humaine n’est pas dans la réalisation « visible », mais dans l’invisible que nous ne savons pas cerner encore moins y entrer.  De par nos « valeurs », le mendiant est un échec. Mais de par nos valeurs cloisonnées, notre échec peut être plus grand que celui du mendiant. On ne connaît pas, ou bien mal, ce qui nous grandit et ce que chacun a besoin pour grandir.

Nous avons cette illusion que la Vie a des limites. Mais nous ignorons que les limites qu’elle semble avoir sont celles que nous posons.  L’Univers n’est pas une « idée », c’est une Vie en continuelle  création. Et c’est possiblement nous qui en sommes les acteurs. Nous sommes émotions et déchirements. Ce sont nos idées qui nous dessinent. On est des croquis croqués. Alors, on fait des erreurs.  

Dans la simplicité et l’écoute, nous sommes une prière créatrice. La Vie ne nous demande pas de faire à la sueur de nos fronts, elle ne nous demande rien. Elle veut simplement que nous soyons dans l’acceptation, sans attente.

On ne peut pas « organiser » un bonheur. Car ce qui est organisé, calculé, est à l’envers de la Vie.

Les oiseaux ne comptent pas les arbres qu’il reste, ni les branches. Quand le vent agite les arbres, on dirait que les arbres saluent les oiseaux et les invitent à la maison qu’ils sont.  Ils attendent qu’ils arrivent pour les  cueillir.

Prier, c’est ce re-cueillir.

Maggie

Pour le Dépotoirium

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Chapitre 20

 

Comment chier dans les bois

Comment creuser votre trou

Désormais, nous voilà arrivés aux choses sérieuses. Les gens – les avocats d’affaires, les femmes de séducteurs, les candidats à la présidence des États-Unis – veulent tous savoir comment enterrer leur merde. Ce chapitre décrit précisément où et comment creuser ces trous qui favorisent une rapide décomposition des fèces tout en prévenant la contamination des cours d’eau, fournissant par là même la meilleure protection possible à la bonne santé des hommes, du royaume animal et de la planète. Car avant même de bien saisir l’importance qu’il y a à creuser ce petit trou individuel dans la nature (également dénommé trou de chat), il est nécessaire d’envisager notre merde dans son sens global. Essayer de l’envisager, c’est là toute la difficulté de l’exercice…

Comment chier dans les bois, Chapitre II, Kathleen Meyer, 1989

Il faudrait mettre le livre à jour. Nous ne chions plus que de petits cacas de sentiers, mais nous déféquons du caoutchouc, du C02,des milliards de bouteilles et de sacs de plastiques, shampoing, boissons, etc. Et même des humains…

Carl, ( anticipation sur le monde à venir, version bêta)

***

Le facteur nous a apporté une belle lettre : une invitation sur papier épais et lustré 3X. Du papier pareil à celui que l’on reçoit de la compagnie qui vend des autos. Les autos sont déjà cirées sur papier. Un jour la voiture intelligente prendra le contrôle des usines. Ils réclameront encore plus d’asphalte. Cinq kilomètres d’asphalte peuvent tuer des milliers d’arbre et tout ce qui y habite. Même la beauté des arbres est dans les arbres. On ne peut pas garder la beauté et couper les arbres.

On ouvre la carte :

Maude et Théo sont heureux de vous inviter à leur nouvelle demeure pour pendre la crémaillère

On  y a songé, on y a réfléchi, on a pesé… Nous avons même songé à mentir. Puisque tout le monde ment. Les pubs d’auto mentent. Ils embauchent 20 concepteurs de pubs.Ils font du yoga avec leur cerveau pour nous vendre du métal. C’est pour ça qu’ils nous regardent le nez en l’air, hautain.  Dans les pubs d’auto les montagnes, les rivières, la Terre entière appartient aux autos. Quand tu te glisses dans ton auto, ton auto t’emmène en des endroits qui n’existent plus. Même une auto à six roues. En réalité, les autos n’ont pas de liberté : elles suivent les routes. On leur trace des routes étroites pour en glisser plusieurs. Sans doute que Maude et Théo ont leur propre route. Ils ont leur propre autoroute. Et ça les excite. Il faut suivre des directives, des pelotons de pseudo spécialistes. La vie est une forêt. Alors, pourquoi choisir ce sale asphalte noir et ne pas suivre l’aventure de ne pas  savoir où l’on va?

Les rebelles meurent trop vite. Ils finissent, pour la plupart, sur une plaque avec un titre. « Maître Lavoile, Avocat. » Plaqués comme des autos, avec numéro de permis.

Le grand feu du « changement du monde » ne  nous a laissé que des squelettes de  braises froides. La discordance commence par de  menus secrets. Et les menus secrets engendrent des comportements systémiques de menus secrets. Chut! C’est un secret. Qui vous cache, ment! Nous abhorrons les menteries, les menteurs, et les rapetisseurs de désastres. Alors, c’est clair : on n’ira pas et ils en savent la raison.

Alors, on a senti que notre fusion  d’origine c’était transformée  en communion toxique. Un mot fort à la mode. Comme si dans nos vies chacun devenait l’hostie de l’autre.  Alors, on risquait de s’entre-bouffer en tentant de trop communier. Pour eux, il  était temps de devenir des civilisés. Les incivilisés  n’ont plus de place de nos jours. Et s »ils en cherchent une, ils risquent de se faire bastonner par des avocats et des policiers bien soldés.   Se révolter est faire preuve d’incompréhension devant le « génie » des systèmes implantés par les oligarchies. La race humaine est en train de s’autophagier à bouche que veux-tu! Elle se mange toute crue. Elle croit à la croissance infinie.  Nos deux dévoués rentraient dans les rangs. Un jour, sans doute siffleront-ils  de la farine  d’Hollywood Made in Colombia.  Ils avaleront ensuite des phrases mécanico-américaines : « Ne te demande pas ce que tu peux faire pour ton voisin, demande-toi ce que ton voisin peut faire pour toi ». Philo-Slogans des mâcheurs de chewing-guns.(sic).

JFK, GWB, LBJ, RMN,WJC, BHO et DT Tower. Tous des aristos crasses, des lécheurs de bottes, des soldés à la finance. Ils ont soif de pouvoir et de grandeur d’eux telle une terre fendillée par la sécheresse d’une été sans bouteille d’eau.

Des portails organiques, des sans âmes. Des sans d’aura.  Des poisons d’eau dure. Des poissons d’os mous. Des bibittes bouffeuses de sociétés. Glou! Glou! Glou! Goulûment.

***

On ne pouvait pas  détester Maude et Théo : on les aimait. L’amour ne fait pas partie des idées. C’est une émotion, comme la musique. En même temps, c’est une acceptation.   On ne pouvait pas arracher cet amour de nos êtres, mais on  n’avait pas envie de faire partie du club  des kapos de la destructocratie. On doutait même –et très souvent- de s’attacher autant à une manière de vivre qui nous semblait seulement plus honnête. Quelqu’un a dit un jour qu’au paradis les poissons volaient dans le ciel. Peut-être que les oiseaux nageaient… Ce doit être un poète ou quelqu’un de mort.

Maggie et moi on écoute nos  intuition. On reconnaît la petite voix tout frêle en nous qui murmure si bas que peu l’entendent. Plus le cerveau est en vacarme, plus l’intuition est une arme de savoir enterrée sous ce continuel chahut.

Le Dépotoirium allait sans doute mourir, comme nous. Nous pensions avoir créé le néo-siècle des lumières, avec pour mission d’écraser le nouvel obscurantisme… Pauvres petits nous! Nous étions  désormais  des plongeurs en apnée dans un saignoir qui se livrait à la coagulation d’humains, de peuples entiers. La cravate avait supplanté la robe noire. Chinois, Néerlandais, étasuniens, Lituaniens, gens de Mogadishu, de  Saint-Nazaire, de Padang, etc., tous  étaient  dans le même bateau de sauvetage qu’on soufflait et soufflait sans cesse, vidant leurs  poumons, leurs avoirs,  pour qu’il flotte. Les villes avec leurs files d’autos, de camions et les ciels remplis d’avions commençaient à nous voler de l’air. Les voleurs ne volent pas d’air. Ils ne savent pas que l’air se vole. Ça leur échappe de leurs mains froides et distantes.

Et nous détestions les États qui jouaient avec nous en nous faisant chanter : un kilo de peur, un kilo  de beurre.

La guerre du 21ième siècle était enclenchée : Citoyens VS Politiciens.

Les vendeurs du Temple Bleu allaient bientôt avoir de la misère à vendre leur salade.

***

Carl éteint sa cigarette dans son cendrier personnel. Il fume tellement qu’il s’est acheté une urne, rien que pour se moquer de son « vice ».

— Je vais mourir un jour. Je veux savoir de quoi j’aurai l’air. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas envie de jouer avec des idées, de faire mon intello de coin de toile. J’en ai déjà assez dit.

Il se l’est procuré chez l’entrepreneur de pompes funèbres. Quand l’entrepreneur  lui a demandé si un proche était décédé, Carl a répondu qu’il n’y avait vraiment personne de plus proche : lui. Pour fumer… Il pensait rencontrer un de ces entrepreneurs sérieux, dénué de tout sens de l’humour, qu’il s’est fait répondre :

« Je fume aussi. Il n’y a une façon de garder la viande : la boucaner… C’est ce que faisaient les amérindiens ».

Ils sont devenus amis.  Le type aux cheveux blancs se teignait en noir avec un champoing : « For Men Only ». La V30 : la plus noir des noires. De la couleur de son corbillard.

— Allons prendre une bière ensemble.

Carl ne s’est pas fait prier…

***

Maggie et moi fumons en cachette. Du tabac. Puisqu’il n’est pas défendu de fumer de la marijuana. Et je ne sais plus quelle heure il est, mais il est l’heure d’être écœuré. Nous mangeons des rations de désabusement à tous les coins de journaux, d’analystes vocaux ou écrits, des youtubeurs qui vendent des bulles de  bonheur, des recettes  et des capsules d’humour. Il y a ensuite les crasseux :   les analystes de l’économie. Les tartufes coiffés à droite, fervents  de cette religion des chiffres, nous dégoûtent. Méfions-nous des hommes qui parlent avec des chiffres et qui vivent par les chiffres.   On les écoute,  pourtant.  On vous aime niais et alanguis! Être bon ne compte pas. Le PIB est un acte de foi. Il n’inclut pas le bonheur, la joie, la paix, le ravissement. Le PIB est le plus mauvais squelette de nos existences. C’est un dessein d’enfants. C’est crayonné en barbouilles, en citrouilles et en rouille. Car c’est dépassé. Sésé.

Puis il y a les analystes. Les analyses sont comme des corbeaux qui vivent des cadavres  écrasés par la vie, en politique ou en art. Il y a tellement d’art dans la vie que chaque maison a une galerie.

Ils ronronnent de la langue et du cerveau pendant  des heures de plaisir à nous ennuyer.  Après s’être soulagés, les participants s’arrêtent parce qu’ils n’ont plus de temps d’antenne. Ils changent d’émission.  Ils s’en vont sur la borne des bornés pour  recharger leur cerveau, leur langue, leur formules, et puis reviennent le lendemain.  Bienvenue chez les Esties! Un film bien poilant. Les tabarnak! Ils nous font chiotter, mais nous avons au moins un livre pour savoir où enterrer nos excréments. Notre monde, lui, ne sait plus où enfouir ses vieux frigos, ses téléphones portables, son plastique du Pacifique et tous les tics des pseudos génies magiques.

Bonne nouvelle! À partir de 2020, plus le droit d’enterrer ses détritus. Nous pensons tous et en chœur, que nos gouvernement ne sont jamais allés visiter les dépotoirs ou des centres dits écologiques.  Paroles de gens de bureaux. Leur corbeille est un proton. Un proton de décharges.

***

J’ai emmené Maggie au travail, pour lui donner un avant-goût de son futur  emploi. La matière première des infirmiers, du moins celui qui comme nous nous occupons des gens en fin de vie,  c’est le vieux ratatiné, bourrés de médicaments, qui semble ramper vers l’au-delà.  Avant, il y avait des bibliothèques qui mourraient. Maintenant, ce sont des cendres d’Alexandrie, des corps carbonisés. Le vieux est séparé de la vie, des enfants, de tout ce qui est « différent » du vieux. Le vieux vit avec le vieux. L’eau de ce poisson qu’est le vieux et une agglomération de vieux. Ils vivent dans de vieux eaux.

Mais à travers certains d’entre eux, il reste des trésors. Ce n’est pas leur grand savoir. Ce ne sont pas des Wikipedia, ce sont des émotions, des souvenirs, des histoires. Des vies et des vies. Des longues vies paquetées d’embûches, de noirceur et de lumière. Bref, ils sont comme nous.

Maggie a tout de suite aimé Caméléa. Je l’avais nommée ainsi parce qu’elle était souvent camée, mais plus conscientes encore. Elle était camée, et son prénom était Léa. Caméléa avait près de son lit un perroquet beau parleur. Elle l’adorait. Quand elle voulait voir et entendre de la vie, elle se tournait vers Icare.

Même à moitié morte, elle semblait plus vivante que nous. Elle était partie vivre au  Yukon où elle avait passé une partie de sa vie pour  revenir mourir ici. « Détresse respiratoire ». « J’ai trop fumé d’herbe », disait-t-elle, en riant. Sur son visage, on aurait dit une belle carte du monde en couleurs, avec ses montagnes, ses plissures, ses rivières séchées. Elle avait encore de ces lèvres charnues des gens qui ont d’énormes dentitions et qui ont goûté à la vie de la Vie.

Couchée dans son lit de mort, même les lumières quasi éteintes, la pièce semblait se remplir d’une luminosité pas tout à fait de ce monde. Un mystère de lumière qui jaillissait  d’elle. Ses longues tresses de cheveux blancs se répandaient sur les oreillers qui gardaient sa tête un peu penchée en avant. « Je me suis coupé les cheveux à chaque fois qu’ils me chatouillaient trop les fesses. Jeune, je ne les coupais pas souvent, car j’aimais bien me faire chatouiller les fesses »…

« Qu’est-ce que vous faites ici, les jeunes. Vous êtes trop beaux pour colorer des mourants. J’étais comme vous : j’étais timide et j’avais peur de la vie. J’ai 86 ans et trois mois. Ce qui devrait faire pas loin de 350 saisons. Je sais compter, mais je sais surtout avoir emmagasiné toutes les émotions. Je ne sais pas où j’irai quand je partirai, mais je sais que l’on emporte que des émotions. Alors, donnez-moi de vos émotions pour que le bagage soit plus gros.  J’ai toujours ressenti mon âme comme une éponge à émotions. Parfois ça m’a fait mal. Mers et montagnes. J’ai chanté, hurlé de désespoirs, mais j’ai appris à vivre comme si je n’avais qu’un seul jour. Un seul. Quand le soleil se levait, je renaissais. J’ai appris à renaître. Aujourd’hui, les gens meurent à tous les soirs. Et ils meurent dans la peur de l’autre jour. Au Yukon, c’est là que j’ai appris à voir la nature si vaste, les rivières remplies de truites, les papillons, les moustiques,  le froid, la chaleur, les cabanes. Sauvage comme la vie le beau Yukon!  J’ai su, très vite en arrivant là-bas que je préférais danser dans ces petites misères au lieu de goûter à la froidure intérieure. J’ai cessé de pleurer intérieurement après quelques semaines. C’est la Terre, et je ne sais quoi d’autre,  qui m’a prise dans ses bras et m’a soutenue. C’est la Terre avec tous ses mystères. Quand je revenais ici, voir mes enfants, et que je les voyais trimer du matin au soir, avaler des médicaments pour endurer ce monde affolé dans lequel ils vivaient, j’avais hâte de retourner vivre avec James. On pêchait, on trappait, on marchait des jours et des jours, rien que pour nous déplacer. On n’avait pas de but. Les pas et les yeux, les oreilles et le nez nous menaient partout.  Quand je revenais ici, je ne voyais plus de vivants. Je ne voyais que des zombies ruminer, affolés, les nerfs brisés. Leur garde-robe était remplie de vêtements : un pour chaque jour. Comme s’il fallait être une fleur nouvelle dans un édifice à bureaux. Ils étaient tous des guenilles bien habillées. Des guenilles riches. Des démolis. Des âmes fendillées, toujours en attente, et d’autre ressassant  leur passé. Ils nageaient dans le fiel de leurs regrets. Ils écumaient leur âme-bateau à toutes les semaines en se jetant dans une fête bien arrosée. Ils ont pris les habits d’un rôle social. Avec tous les avantages. Ils ont fait semblant d’aimer. Même qu’aimer leur soulevait le cœur parce que c’était une tâche. Un esclave bien vêtu, bien logé, reste un esclave. Mais ça, personne ne semble le comprendre. Ils ont vendu leur âme à leur cerveau. Et leur cerveau a été acheté comme on achète un tracteur. Les paysans sont passés  de la terre à l’usine, puis de l’usine à un monde invisible, irréel, tracé par les ordinateurs. Ne pas croire en ce dieu qui dort en nous, et croire en une machine qui mène le monde! Ils disent qu’ils sont actifs et participatifs. Ce n’est rien… C’est pathétique et quasiment drôle. Triste, surtout… »

Elle parlait, parlait, le souffle coupé, enlevant son masque d’oxygène, puis le reprenant.

Nous étions silence et silences.

La pièce était toute courbaturée de lumière par une chandelle allumée qui vacillait sous les mouvements de l’air. La  La pièce était sombre mais une chandelle demeurait allumée et vacillait.

— Vous pourriez me lire quelque chose?

— Bien sûr!

— Les gens sont sourds des yeux. Ils ne sont plus là… Ils sont sur des trucs électroniques. Je ne suis pas un pixel, même si j’ai l’air d’un pixel dans cette immensité. J’ai été : point. Et j’en suis heureuse. Même si j’avais peur de tout… Au début. Après je ne sais quel temps, j’ai cessé d’avoir peur. Après tout, j’étais sorti du ventre d’une mère. Voilà que je refais simplement le chemin inverse.  Donnez-moi le petit carnet, dans le tiroir, là.

Maggie a pris le carnet.

— Ouvrez simplement une page. Car je les aime toutes. J’ai simplement pris cela et les ai écrites pour ne jamais oublier. C’est Giono : page 43. Un extrait du livre Le chant du monde.

Maggie se rendit à la page  indiquée  et se mit à lire :

Enfin, le soir véritable venait. Tous les piétons rentraient aux fermes et aux villages. Deux ou trois traîneaux passaient encore à toute vitesse à la lisière des bois dans un gros bruit de galopades et de grelots. On entendait dans le vent des gens qui tapaient leurs raquettes sur le seuil des portes, puis les portes se fermaient et les fermes et les villages se mettaient à suer de la vapeur et de la fumée comme des chevaux qui ont couru de toutes leurs forces dans le froid. La carapace des forêts, les épines des buissons devenaient bleues comme de l’acier, tout l’étincellement de la terre s’éteignait d’un seul coup, deux ou trois grosses étoiles déchiraient le soir, puis, du haut des montagnes, s’écroulait lentement l’entassement des nuages, la neige recommençait à tomber et, la nuit s’étant fermée, il n’y avait plus rien à voir, il ne restait plus qu’à écouter les grands nuages qui battaient des ailes à travers les forêts.

— Je crois qu’elle s’est endormie.

Après, je lui ai fait faire le tour du propriétaire.  En cette maison de soins palliatifs, le propriétaire, ici, c’est la mort. Il y avait les sages-femmes, et moi je suis le sage-homme à l’autre bout de la vie. Juste avant ledit tunnel. J’étais là pour les soulager, leur parler, les toucher, les distraire Ce  qu’ils aimaient le mieux c’était de raconter leur vie. Ceux qui le pouvaient encore. J’écoutais des testaments sonores.  J’ai plus appris sur la vie dans cet antre de la mort que de ma minuscule expérience de vie. Ce sont les derniers bruits des humains. Quand, enfants, ils ont appris à parler, c’était pour se raconter, même à eux, leur histoire. À côté de cela, la magnificence de la Statue de la Liberté de New York est une potiche. Et la robotisation est le leurre et l’argent du leurre. Une formule que j’adore…

Nous nous sommes assis sur un divan de cuir.

Assis sur de la peau de vache trépassée.

Au fond, au tréfonds de nos êtres, n’étions-nous pas assis sur tout ce qui est mort et qui sert aux autres?

La vie est un collier de souvenirs ou un tissage de l’esprit vers ses grandes espérances. La mort, la réelle, c’est de ne plus être capable de vivre entre le passé et l’avenir. Nous sommes des  personnages en fauteuil roulant. Tout ce qu’on nous baratte concernant nos vies, nos futurs de technocrates bien payés,  ne sont qu’illusions.  Nous sommes assis sur une peau de vache : c’est la réalité. Il y a un vieux et faux lampadaire accroché au mur qui laisse sa lumière glauque lécher la noirceur de la pièce. Tout est tapis tapi. Le plancher est posé en dessous du tapis et le tapis est tapi en dessous de la lumière.

Avachis sur le divan, ma bouche qui respire comme un mat bat aux vents dans la chevelure rousse de Maggie.  On s’échangeait nos respirations, nos bulles d’air, nos aliments de poumons, collés-collés.

Il y a de belles  léthargies qui nous passent sous le nez. C’est lorsque l’on cesse de se servir du cerveau que l’on commence à comprendre. Et pourtant, notre monde a délaissé la profondeur de l’indolence, de la paresse,   pour la grande caverne de  l’action.

— Comment tu vois la vie, m’a-t-elle demandé.

— La Terre est comme une grande ruche, une immense ruche. Pendant que des enfants naissent à l’autre bout du monde, ici, des gens s’en vont. Si nous étions assis sur la lune, par un soir de Terre, dans une noirceur sidérale, nous pourrions voir les âmes, telles des lucioles, monter vers le monde oublié et d’autres aller se nicher dans les ventres des mères. Ce serait comme une ruche en été, quand les fleurs des jardins se maquillent de leurs couleurs à la tempera. Elles se font belles parce que le soleil les aime et qu’il les fait tisonner en des andradites mouvantes. Il les aime au point de sculpter leurs couleurs, de manière si gracile qu’elles deviennent parfois translucides. C’est comme la vie. On ne comprend pas une fleur. On la regarde avec tous les yeux cachés en nous. C’est peut-être un tout petit pixel de paradis.  On ne s’en empare pas, on la laisse soigner nos yeux. On la laisse bénir nos douleurs. On la trouve belle et on ne se demande pas pourquoi elle est belle.  Quand on est gris, les fleurs nous aident. C’est comme une œuvre qui pousse, atteint son apogée, et se met à plisser sans botox pour la sauver. Parce que c’est la vie. Elle se dissous et sèche. Elles deviennent toutes tordues des pétales. La peau des vieux est comme les pétales des fleurs. On se demande s’il y a une raison à la vie. S’il y a une mission. La formulation des religions est la suivante : tu nais pour être une créature de Dieu, tu vis,  et tu meurs pour aller au paradis. Selon les règlements en vigueur…  Les trois paliers de la Vie.  Et qui dit que même si nous avions des milliers de vie, des milliers d’états vibratoires, que tout resterait un mystère. Il n’y a que dans les livres que l’on peut écrire le mot fin.

— Qu’est-ce qu’on va faire de notre avenir?

—  On va essayer un avenir…

Alors, le lendemain, on s’est mis à la recherche d’un hameau perdu au fond de la Gaspésie abandonnée. Là où les villages rapetissent à vue de vie.  Là où les enfants sont attirés comme des moustiques vers la phosphorescence des villes.

Tous les téléphones intelligents mènent à Montréal ou à New-York. L’accès à tout ne mène souvent à rien. Trop aller en dehors de soi ne mène pas à soi.

Bruit, bruit, bruit, joli bruit! ( comptine)

Feu!

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

 

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Chapitre 16

Une montre en plastique donne la même heure qu’une montre en or. Avons-nous donc besoin d’une montre en or?

  L’âme, ou la partie cachée de l’être,  est la seule compagne qui comprend tout dans un corps qui ne comprend rien. Un corps bousillé par la vie, et un cerveau bousillé par l’avis. À partir de là, je suis un doute ambulant.

Il y a des jours pendant  lesquels je ne sais pas ce que je dis. La science peut tenter d’expliquer un frisson, une chaleur soudaine, mais elle n’est pas ce frisson ou cette chaleur. Elle en n’est qu’une tentative d’explication  Même les mots ne sont que des manières d’exprimer un objet, un sentiment, mais ce n’est pas l’objet ni le sentiment.   

Les savants, chercheurs et autres trouvailleurs d’occasion, savent si peu de la vie, qu’ils ne connaissent pas la méduse du genre Crossota dont les yeux sont des phares à une profondeur de l’océan, là où il n’y avait pas de vie avant. Du moins, on pensait qu’il n’y en avait pas… L’humain n’a plus d’instinct. Il faut qu’il fasse appel à un conseiller ou un rogne-pied  pour se chausser le matin.

Jason

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D’ici cent ans, la planète pourrait avoir pris trois degrés. Tout ça nous frémit. Tout ça nous tremble. Aurons-nous des enfants?  Comme  Mayer Hillman, il faudrait tous nous convertir au vélo et ne pas voyager. Éviter cette croissance affolée.  Le vieux Hillman n’écrit plus parce qu’il considère  cela inutile. Que feront les migrants quand ils iront vers le Nord pour s’éponger  en léchant des  glaciers? Ou qu’en ferons-nous de ces nouveaux arrivants pauvres quand les riches auront divisé par mètres cube l’eau du  lac Baïkal? Ce que nous en faisons aujourd’hui : les laisser couler. Le monde croule et les migrants coulent. Il coule du fait divers sur les ordinateurs et les tablettes. Pfff!

Tout ce que disent les journaux nous entre par une oreille et ne sort pas par l’autre. Le cerveau est comme les menues éponges des cartouches d’imprimante : il a soif de tout et n’a pas vraiment la fonction de « choisir ». Tout s’imprègne sur ces feuillets déjà barbouillés.  On a peur. Peur comme une truite qui viendrait tout juste d’apprendre que leurre est triste : un arrêt de mort. La grande faim  de l’avoir,  du matérialisme, des aspirateurs à milliards de la planète  auront  ce monde. En fait, c’est la Ford-T et les chaînes de montage. À partir de là, on a séparé la terre de l’humain. On lui a garanti un revenu, pourvu qu’il délaisse ses champs et sa misère. Puis on a allégé le fardeau fiscal des riches pour qu’ils puissent produire davantage, s’enrichir davantage,  et que leur richesse « ruisselle » sur les pauvres. L’humain est un esclave en fauteuil roulant. Roulant sur des horaires et une vie enfiévrée.

Que faut-il faire? Nous balivernons à corps et à cris. C’est comme si nous n’avions que des ongles pour creuser alors qu’ils ont des bulldozers gigantesques, inhumains, aux conducteurs bien payés, qui sont fiers  de mettre la vie aux ordures sans savoir qu’ils entretiennent et engrossent   la  banquerie.

  « Qu’est-ce que le mal? Demanda Goering à Nuremberg.

Et le psychiatre répondit :

« Le laisser-faire total est en fin de compte un laisser-mourir dans l’indifférence des improductifs déchets humains, définis selon des critères économiques précis et donc chiffrés. Parce que le chiffre est le décideur, il s’agit d’une haine froide, glaciale.»

Nous ne sommes que des chiffres et la notion d’une race d’aryens  est revenue en force sous une appellation qui n’a même plus d’appellation. Le mot est crypté dans les conglomérats transnationaux.  Le néonazisme est une guerre qui écarte la notion d’empathie, et qui rassemble une foule de décideurs qui savent  comment monter une présidence américaine,  voire un premier ministre canadien, bref, un ersatz de  meneur.  Les décideurs sont des croquis de décideurs. Ils ne savent pas qu’ils ne  sont dans cette bande dessinée qu’un personnage dans une bulle  qui servira à l’histoire. Et que le livre se fermera un jour…

Et la Terre est un livre…

***

Carl est revenu d’Amsterdam avec une un beau brin de fille qui se prétend mannequin et actrice. Quand ils ont fait l’amour, dans la partie « cachée » de l’appartement, on aurait dit que la fille avait des orgues de Staline dans les cordes vocales. Elle savait dire « yes », et en anglais. Et elle répétait sons discours à qui voulait l’entendre ou …l’étendre.  Pour communiquer, elle parlait en signes et, de temps en temps,  dans un anglais de vendeur chinois d’EBay.  Ça suffisait pour Carl qui venait de se faire huer pour avoir davantage parlé lors de son concert que chanté.

Le lendemain, la fille repartait pour Amsterdam, billet payé. On n’a pas su pourquoi, jusqu’au moment où Carl faisait ses bagages. Direction : les bois du Témiscouata, qui en Malécite –  une tribu amérindienne –  signifie « lac profond ».  Une partie sauvage de l’Est du Québec avec une cabane au fond des bois. C’est Carl tout créché.

— Où vas-tu?

— Passer un mois dans le bois. Je vais me dédroguer… Me tremper le cerveau dans des chants d’oiseau. Et je crois, qu’après ça, je vais prendre ma retraite… Je vais reprendre mon cours de menuisier.

Pendant qu’il lisait les nouvelles sur son ordi, on annonça la fin provisoire du projet Trans Mountain, un pipeline servant à transporter du pétrole, toujours plus de pétrole, de l’Ouest Canadien  jusqu’aux États-Unis.  Plus loin, on montrait une photo des camions (bientôt autonomes, encore de la robotique) de la grosseur d’une maison.

Carl fulminait.

— Voilà! Notre petit Trudeau est une souris devant ce camion probablement conduits par les frères Koch dont le papa avait fait des affaires avec Staline et Monsieur Adolf. Belle équipe! Ceux-là  sont sans doute responsables de la mise en place du président Trump.  Tout ça est à la vue de tout le monde… J’ai bien peur qu’on soit cuit d’ici cinquante ans et que l’on doive commander une autre planète. Alors, bonne chance à ceux qui auront la patience d’attend 4,5 milliards  d’années… Il n’existe pas de guillotines pour les conglomérats puisqu’il n’y a pas de tête… Il y aurait plus de 50 milliards d’ordinateurs liés sur la planète. Ils ont créé la plus énorme masse d’informations au monde. Le Dr Goebbels s’en lécherait ses minces babines.  Alors, si on fermait nos petits billets individuels et la panoplie d’informations, le système, sans doute, craquerait.  Ainsi,   pour trois ou quatre semaines, cela serait suffisant pour les faire tomber. Le géant au pied de serveurs ronronnant, tituberait.  On n’a pas de guillotine, parce qu’on n’a pas de tête nous même : au fond, si on arrachait nos oreilles électroniques, on leur couperait la voix. Une oreille, c’est comme une épuisette… On y cueille des sons… Cessons de pêcher!… Il faut partir un mouvement : fermer tout ce qui est électronique pendant trois jours. Le jeûne partiel.

—  L’ode à la joie de Beethoven est devenue une roulade de tambour pour l’Union Européenne. Le sacré de l’âme s’est fait fondre dans la folie des États.  On coupe les arbres plus rapidement que le barbier d’Al Capone rasait le petit chauve fou. Où    s’en vont les orignaux, les oiseaux, les lièvres? Voilà le monde dans lequel on vit. Vit sont les trois  premières lettres du mot vitesse. Vit ta vitesse.

On garde le silence comme dans les grandes peines.  Empoisonnés par la vie.  Rien ne peut plus nous faire parler. C’est la corde vocale qui chôme devant  la discorde mondiale des pouvoirés effilochés comme des burgers au porc effiloché.

Maggie s’est levée.

— Il faudrait se changer les idées.  Il faut bouger pour oublier…

— Oui. C’est bien ce qu’ils veulent. Si on veut rester vivant pour acheter ce qu’ils vendent. Se capsuler le cerveau comme pour éteindre une chandelle…

Alors, tout le monde s’en va sur l’ordi et ouvre l’écran du canal météo. On annonce une belle journée ensoleillée.

Quand on est revenus, Maggie et moi, Carl était en route pour son Compostelle témiscouatain.  Au lac profond… On ne lui a pas dit qu’ils avaient rasé la forêt sur des kilomètres pour faire place à une autoroute. Les lièvres se sont sauvés des bulldozers.

***

Maude, avec son énergie inépuisable a accouché d’un bel article avec des références des érudits à travers les siècles : Nietzche, Freud, Einstein, et…G.W. BushÀ : « celui qui se peint dans son bain ». Mais elle a su trouver un titre pour attirer les lecteurs : « La religion du cerveau ».  Ses méninges soupiraient pour une meute de pompiers : ils flambaient. Sans photos, on a eu 2,223 lecteurs. Avec photo, on a eu 11,459 lecteurs. Cinquante nuances de la profondeur humaine…  Théo, la regardait écrire, et, de temps en temps, il la bécotait. Elle accouchera vraiment dans neuf mois…

***

Maggie et moi, vu la lente décadence, la friabilité des 5 petits preux, accouchons de projets pour nous deux :

— Nous aurons chacun un travail, une maison, des enfants, une cour arrière et un petit jardin. Nous aurons nos propres carottes, sans pesticides, nos pommes de terre, et un peu d’ail pour les vampires. Ensuite, on deviendra vieux et je te cuisinerai des soupes aux tomates et à l’orge.

J’ai fait oui de la tête. Le reste du corps commençait à trembloter : j’ai toujours craint les contrats à long terme.

— On garde ça entre nous.

— Oui, c’est notre secret.

Nous voilà deux agents secrets. Pas un mot. Pas un. On s’est cadenassés dans notre amour et notre projet. « Fais-toi un projet! ». C’est ce qu’ils disent aux enfants à l’école.

« Nous nous achèterons une maison délabrée parce qu’on sera pauvres. Une maison délabrée au fond d’un village à l’abandon. Mais on fera ce qu’on pourra. Pourvu qu’on soit ensemble. Maggie ma douce, fabriquons nous un avenir à nous,  comme ceux qui font leur pain. Nous nous pétrirons ensemble. »

Puis un jour, Maggie a eu son diplôme d’aide aux bénéficiaires. La tâche était difficile mais les postes nombreux. Têtue de la tête aux pieds, et maligne de surcroît, elle leva les yeux vers moi et me lança un «  non » irréductible.

— J’ai un plan. Et c’est pour nous… Du moins en attendant la fissure totale….

Elle s’est habillée  pour que tous désirent la déshabiller. J’étais coi, et je me demandais à quoi elle voulait en venir. Au bout de deux jours de recherches, elle s’est vu offrir un emploi au  Snobochic! Un resto de grande classe, fréquentée par des hommes d’affaires pompeux et ambitieux, lustrés comme des calices . Pour  eucharistie, ils ne bouffaient que de l’argent.

Là, au moins, elle a des pourboires. Alors, elle se fait belle en dehors et prend son rôle au sérieux, elle fait sortir le pétillement de son œil et, avec ses longs cheveux roux, on lui demande souvent si elle a des souches irlandaises.

— Oui, je suis Maggie Brogan. Mon arrière  grand-mère s’est installée dans un petit village,   mais elle n’a jamais appris le français.  Elle savait tout juste quelques mots et parlait à ses chiens en anglais et elle est morte en disant : Oh! Jaysis!

On la trouvait drôle et pimpante. Elle en conclut rapidement que la valeur de sa clientèle était reliée à la puissance de moteur de leurs autos de luxe, de leurs  yachts et leur gros  portefeuille  en dormance dans des îles banquières peu bavardes.

Quand Théo lui a demandait ce qu’elle cherchait elle a répondu qu’elle cherchait le bonheur.

— Où?

— Ce n’est pas un endroit, c’est un état.

— Un État?

— Non, il y a  état et  État…

Mais Théo ne comprenait rien ou bien il comprenait vraiment le petit tout dans le grand Tout.  Il était convaincu   que les humains mouraient comme des cochons et que ce beau montage de chair devenait poussière.

— Les urnes sont si petites…

Alors, pourquoi vivre pour un monde qui n’existait pas?  « Ici et maintenant, peu importe le reste.

— Théo, as-tu du cœur?

— Mon cœur est à Maude-Ville. Ce n’est pas un endroit, c’est un être humain.

***

Maggie gagnait  énormément d’argent. Elle en cachait plus de la moitié pour nos jours heureux, nos jours de carottes sans pesticides et d’intrus perfides.  Nous étions devenus deux lapins qui ne veulent pas partager tout. Rien. Ou à peine. Des filigranes. Des parcimonies. Non pas que nous étions chiches, mais parce que le monde l’était. Le monde nous rendait aride comme des petits  pois verts congelés. Nous étions des humains. Mais on a vite fait de nous des individus. Des individus à listes.  De la clientèle de centre d’achats mondiaux. Nos noms n’étaient que des noms sur une liste de travailleurs. Ils disaient  qu’on travaillait pour notre pays. En termes de psychiatrie nous étions une déréalisation. Je me doute ce que veut dire le mot. Mais dans cette mondialisation généralisée (sic), nous n’avions plus rien à voir avec notre nature. Ni même celle de nos rapports. Rapports nature-homme, homme-nature, homme-homme, humain-humain.  Tous ( ou toutes)  des pommes pourries dans un grand panier rond nommé Terre. Ceux qui ne l’étaient pas encore risquaient de le devenir. Le plus difficile était de rester intact. Les intacts sont aussi rares que les déféquassions  du Dalaï-lama.  Même dans notre proche entourage, les intacts sont rares. C’est la souffrance cultivée qui l’est moins. C’est une vie assise sur un nid de guêpes. On se fait tout piquer, surtout notre identité, notre être, nos infimes et parcimonieux petits bonheurs. On se fait voler par ceux qu’on élit – comme dans élitisme – ceux qui nous trahissent, hypocrites comme des chenilles qui nient vouloir devenir des papillons.

Maggie est revenue du travail heureuse-joyeuse. Un mélange des deux. Et quand Maggie est joyeuse, elle chante sous la douche et se rase le poil alentour de sa petite entrée de vie.

On fait l’amour comme des enragés. Je me souviens d’ avoir  mordillé les lèvres et j’ai bu la petite goutte de sang, si minuscule, mais goûteuse. Les baisers sont dangereux quand ils  court les ruts. Maggie est picotée sur sa peau blême. Toute picotée de pointillés roux sur fond blanc. Tellement de picots. Elle est sûrement une télé 1080p, comme dans picots. C’est une irlandaise Haute Définition.

Maude et Théo sont partis prendre un verre dans un bar, trois rues plus loin. On a su le lendemain qu’ils avaient parlé de voyage. L’ordinateur était ouvert sur un nombre affolant de pages d’ agences de voyages.

Maggie et moi ne rêv ons pas de voyages à l’étranger : nous rêvons de l’étranger en nous. Voyager IlElle.Québec Inc.  Nous sommes des compagnons de toutes les compagnies.

— M’aimes-tu?

— Oui, je t’aime.

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Chapitre 12

La fièvre des copy cats  

La Terre est devenue un immense magasin rond, une succursale de l’Univers,  depuis que les affairistes – remplaçants de la vieille aristocratie – se sont emparé du pouvoir.

Mais il y a plus profond que les petits sauts lunatiques, il y le symptôme Charles Carson, majordome de l’aristocratie anglaise d’une série télévisée, si fier de servir l’aristocratie au point de devenir plus aristocrate que le comte. Il se fond à cette aristocratie comme une guimauve qui aurait vu une chandelle, de ses yeux vus. Aujourd’hui , la servitude, va à la sophistication des Google, des Apple, ou bien  Facebook. Derrière tout ça, une aristocratie mutante, dirigeante, à part de l’humanité.

 Elle s’est fondée depuis des décennies, fondant des dynasties emmêlées au pouvoir.  . Le Grand Pouvoir est anonyme. Le petit, le traceur de X et le porteur de pancartes, le manipulé réduit en poudre. La plèbe est la granule, la farine humaine, dont se nourrissent  et s’enrichissent  ces dynasties. La sueur du pauvre fait un excellent pain…

Le monde est rempli de majordomes et il s’en créé chaque jour. Des copy catd de riches :

– Un yacht de 30 mètres?  Un petit bateau gonflé à deux places de chez Canadian-Tire

– Une maison? Copy cat, Niveau 4 : une demeure à 600,000$, imitation château, avec candélabres et puits de lumière. C’est l’extase.

– Un jet privé? Copycat Niveau .5 : Un modèle d’avion réduit, commandé à distance.

– Un appartement à Paris en résidence secondaire? Copy cat, Niveau 01 : une tente roulotte.

– Un cinéma maison? Copy cat Niveau 1 : un cinéma maison avec une série sur les tueurs en série dont le personnage principal est un copy cat. Piraté en streaming…

Ce que la gente néo aristocratique déteste, c’est la concurrence et les humains : trop difficiles à gérer, paresseux, sentimentaux, tendres, doux, affables, niais.

En attendant la robotisation, on s’y fait. Ils se heurtent à un problème pratique : comment garder le client? (1)

Heureusement, ils ont les salariés  qui sont en même temps les clients du Ketchup Heinz,  des téléphones intelligents, et des comptes en souffrance dans le rouge. C’est la carte de crédit qui rendra les pauvres de meilleurs copy cats.

Le salariat, c’est l’ère  du « plier bagage ». Le  déménaging forcé. Avant, on disait la main-d’œuvre. Maintenant, c’est le cerveau-d’œuvre.  L’importance que l’a a accordé au cerveau et non au cœur éteint peu à peu  les grandes âmes.  Ce n’est pas l’ignorance telle que conçue par ces gens qui voient les gens en paliers, dans un rang social qui détruit la Terre Non. C’est le « génie ». Le « génie » de passer notre humain dans la friteuse d’huile bouillante : il faut aller vite pour créer du capital qui servira à créer du capital. Pour  Le néo aristocrate, le sport extrême est : achat-vente. Ou achat-ventre creux. Sur un bateau, quand un bout est troué, ceux qui se situent à l’autre bout crient victoire.

 — Nous sommes chanceux, c’est l’autre bout du bateau qui est troué.

L’une des expressions devenue réelle dans le contexte actuel est celle-ci : « J’ai affaire à vous. » C’est charmant, et d’une couleur tout à fait conforme aux rapports « économiques » qu’entretiennent les créatures soi-disant les plus intelligentes de Gaïa.

Le nombril est devenu le troisième œil de l’homo sapiens qui ne trouve plus le bon sens dans le fin fond de son cerveau. C’est un nul obnubilé. Un techno visionnaire à canne blanche.

Un siècle plus tard, alors que le monstrueux château des Crawley risque d’échapper aux mains de la famille Crawley, nous voilà rendus à la case départ. Cette fois, le château, c’est la Terre.

Une nouvelle aristocratie est née en ce début de siècle. Elle  ont géré la Terre et ses habitants aussi mal que le château le fut. Et nous avions à simplement entretenir une mère porteuse de la race humaine.

La vie est déménagée dans un coffre-fort. Un sandwiche au coffre-fort, c’est mortel pour les dents et l’estomac. Parole d’amérindien…

***

  • Lors d’un rapport mis à jour par un membre de cette nouvelle aristocratie, on y trouve une solution conforme à des projets d’avenir qui résoudra ce « problème » : créer une usine à Montréal, envoyer les produits au Mexiques. Démontées au Mexiques et remontés à Montréal. Bref, le travailleur ne sait pas ce qu’il fait, qu’il travaille en tournant en rond le même produit, mais il faut qu’il ait un salaire pour acheter ce qui est nécessaire ou considéré tel, ou martelé par la propagande des pubs harcelantes.

Jason

***

Pas de nouvelles de Théo et de sa compagne. Ils (elle) nous (a)  ont laissé un chien parfumé à l’entrée de l’appartement pour deux semaines. Deux semaines de garde. Deux semaines de garde pour un chien qui jappe comme une télévision.  Avec Ordinaire ( nom du chien en l’honneur de la chanson de Charlebois), est arrivé un sac de nourriture en grains et quelques boîtes de conserves : des pâtés de foie. On en a compté douze : mes doigts plus mon nez et ma bouche.   Théo n’est  pas un chiche à chiens.  Il est généreux. Plus encore : munificent. Il donne tout, sauf de lui-même.

Mais au bout du compte, on se rend compte qu’il n’y  avait que huit boîte de conserve.  On en a déduit que Carl devait en donner  aux SDF du métro. Du nickel de pâté. Ouah! Bientôt, Ordinaire, se nourrira du saumon sauvage de l’Alaska. On peut vider les océans pour nourrir un chien à condition qu’il remplisse un compte en banque. C’est la loi de Morphée : plus on dort,  moins on veille aux sources du produit et aux arnaqueurs aux odeurs de poisson pourri.

Il faut une dizaine d’humains pour égaler un caniche de snobinards.

***

Théo nous a envoyé un MSN. ( Sans aucun référence à Monstre Sans Nom, non…)  Il est en croisière avec la comtesse de Maude. Deux semaines, sept pays sur un bateau-merveille, dans une cabine avec vue sur mer. Ils voulaient voir du pays?  Ils doivent avoir des yeux véloces. Ils ont des jumelles à 2000$. Avec ça, on voit loin… Tellement loin qu’on ne voit plus personne. Ils étudient le piano et achètent des Rembrandt à l’oreille.

Ils ne diront mot à personne. Ils seront muets devant les ruines du Colisée de Rome. Ils verront si la Tour Eiffel existe vraiment et ils tiennent mordicus à visiter la petite maison de Paul McCartney. Ils se muniront d’un grattoir et prendront un échantillon du mur de Sir Paul qu’ils camoufleront ensuite  au fond de leur poche.  Ah! J’oubliais : Les musées!  Ou encore les châteaux. Là où les portes sont tellement hautes qu’on pourrait y entrer avec des échasses. Les puissants en ont parce qu’ils ont le cerveau plus haut que celui des gens dits ordinaires. Un psy déluré devrait s’attarder aux portes. Une porte en dit long sur le locataire des chants élisez (sic), d’Ottawa, ou de la maison blanchie à la chaux, dans une vile DC, tracée  selon les plans d’Hippodamos, un architecte Grec. Les portes parlent et les mûrs ont des oreilles.

***

De retour, quelque quinze  jours plus tard. Quinze jours de manège touristique et de tics aristocratiques,  d’aventures éclectiques.

Carl tenait à leur offrir un party et un petit dîner. Il  avait préparé lui-même – avec l’aide d’un cuisinier en chômage- le petit repas avec présentation digne : La fête des saveurs.

Maggie :

— Puis? Vous avez fait un beau voyage?

— Extraordinaire. On s’est fait un couple d’amis. Ils vivent au Colorado. Ils nous ont appris que Colorado voulait signifiait « couleur rouge ».

— C’est en espagnol, ajouta Maude.

— C’est une partie de la Louisiane vendue aux américains au début de 1800… Ils ont dû voler une partie du Mexique.

— Évitons ce genre de débats, veux-tu?, Jason.

— O.K.! Et les craquelins?

— C’est délicieux. Où as-tu trouvé cette recette?  Sur Google?

— Non, Goût-Gueule… C’est une blague. Non,  d’un  chef SDF. Il n’a rien à manger, mais qui sait cuisiner et créer. Dommage qu’il fut licencié… Comme nous le seront tous… C’est du Hudekuchen, servi sur canapé.

— Pas nous… Pas nous… Insista Théo. Les avocats sont des combattants nécessaires   pour la justice. Carl, sautant du coq à l’âme : — Ils faut féliciter mon chef licencié deux fois en un an… — Te connaissant,  il doit y avoir un peu de drogue dans ta recette… — Coquin, va! En effet, je suis en avance, puisque la marijuana sera légale à partir du 17 octobre, même date que le Manifeste d’octobre signé par Nicolas II en Russie. Ce cher menteur s’engageait à des libertés civiques aux peuples : la liberté de culte, de parole, etc. Nous, on sera libres de consommer à des fins récréatives. On se récréera un univers mental … à jour. Le progrès c’est aussi  mettre à jour le cerveau humain. Il lui faut maintenant des cellules grises plus grises. Un gris qui frise le noir. Car tous les noirs sont frisés.  ( Je tentais de le choquer pour qu’ils se réveille de sa mission merveille).   — Toujours complotiste… —  De temps en temps… En amateur…

Carl, qui avait déjà fait l’amour avec Maude , dans une encoignure  de l’appartement,   se promenait torse nu avec un nœud papillon autour  cou. Doué pour la moquerie et le cynisme, mais d’une humeur un peu bipolaire. La bipolarité semble à la mode Les changements d’humeurs sont maintenant bipolaires.

Maude avait maintenant deux yeux : un sur les fessiers de Carl et l’autre sur le torse basané de Carl. Elle était clairement victime d’un mésaise que trop apparent. Le haschich aidant, ce cruel moyen, comme disait Balzac à propos du café,  Maude avait quasiment quatre lèvres au bord du gouffre. À croire qu’elle regrettait son ancien et passager amant.

Maggie ne comprenait pas trop cet engouement,  lui qui s’habillait comme s’il avait voulu tuer la mode. Plus il s’habillait mal, plus la mode le rattrapait. Il avait son Jean déchiré aux genoux bien avant les autres. Et il en avait honte… Ou presque…

Il servait champagne et petits gueuletons après avoir pris soin d’égrener les  particules de haschichs sur ses petits gâteaux.

Quand, vers deux heures du matin, nos invités commencèrent à bailler au point d’avaler une bonne poignée de noir volée à la nuit, on les embrassa sur la joue deux ou trois fois.

— Seigneur! Votre peau a un petit goût salin…

— On a l’air de te rendre heureux, Carl.

— Si vous saviez à quel point… Je m’étais ennuyé de vous. Oui, de vous, ennuyé…

Le lendemain, vers 10 heures, Maggie avait commencé à laver  la vaisselle. En mettant le pied sur la pédale de la poubelle, elle  retrouva les quatre boîtes de pâté manquantes, vides, bien nettoyées.

— Seigneur! Ils ont gobé le pâté du chien!

— Je vous ai épargnés  avec du pâté pour humain. Du pâté de foie de chez Armand.

— T’es sûr que c’est mieux…

— Certain… Mais pas sûr. Mais au prix qu’ils coûtent…

— Aujourd’hui, les gens traitent de mieux en mieux les animaux de compagnies.

— Ah! Oui. Hier, à la radio, j’entendais un projet étrange : une journée de congé payé pour les gens qui perdent un animal de compagnie.

Maggie faillit échapper sa lavette.

— Pardon?

— Oui, un congé si vous perdez un chat ou un chien. Pour un mari, c’est trois, je crois… Alors, en perdant Ordinaire, les parents du chien auront une journée pour pleurer la bête. J’imagine que l’on fera des enquêtes pour savoir si le chien ou le chat est mort de sa belle mort…

— C’est quoi du Hudekuchen ?

— Du pâté pour chien, fabriqué aux États-Unis. C’est plus cher, donc c’est meilleur.

Le jour où l’abeille tua la fleur

Toute notre mode de vie est basée sur la frénésie du « développement » infini. En quoi un Bill Gates est-il supérieur? En quoi quelqu’un est-il supérieur? L’un crée une machine, l’autre prend soin d’une carotte ou de son prochain, ce qui, à long terme est bien plus intelligent. Mais qu’est-ce donc que l’intelligence? Demandez à Krishnamurti ou à Albert Jacquard.

 Tout ces « techno-people » ne comprennent rien à la Vie. La création du monde a été une chose, mais son maintien a été dans les mains des gens simples, âmés jusqu’au filet de l’intuition, amoureux de la vie, des fraises sauvages, des arbres, des chiens errants, des pissenlits.   Ils n’ont pas de conte en banque… Ils ont des contes en banque pour nous parler du passé, de la misère, de la vie, de Robert, de Mélanie,  des mouffettes, des jardinets de fleurs, de la misère que l’on rencontre sur les trottoirs. Des enfants indiens qui ramassent du mica pour en faire des produits de beauté.  

On se pincera le nez sur un mendiant au coin d’une rue, sur un petit travailleur d’usine. Mais chacun d’entre eux est le petit couteau qui vous a sculpté.

Pauvre vous de Vous, de Grand Vous de fous! Vous n’avez même pas inventé de lunettes pour l’imbécillité et le bon sens. Ni n’avez pu voir tous ces fragments de miroirs qui forment votre personnalité.

Vous êtes unique? Ah! Vous ne savez pas compter. Vous êtes pareils à vos semblables, et pas tout à fait, puisque chacun des êtres « inférieurs » ont été un don pour celui que vous pensez être.

C’est bien ce que je disais : Vous ne comprenez rien à la Vie.

C’est la raison pour laquelle il ne reste qu’un  siècle, tout au plus, pour que disparaisse la vie qui a pris des millions d’années à se construire.

Je crois que les singes sont empathiques. Du moins à ce que Jean connais.  C’est étonnant de constater que le descendant  a réussi à  faire fi  de son empathie. Ce n’est plus une « valeur ». C’est de valeur.  

Carl

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© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

Le Dépotoirium, Chapitre 11

Chapitre 11

12 décembre

La politique vers  l’an 2038

Ce qui est amusant avec les politiciens, c’est qu’on les renvoie aux quatre ans pour incompétence. Ce sont les seuls travailleurs de ce monde à vanter leur incompétence avant de partir. Ils saluent les nouveaux compétents qui arrivent et qui seront renvoyés dans quatre ou huit ans pour incompétence. Mais, en bons zombies, ils reviennent parfois, compétents, le CV blanc et leur teint de zombie enfariné.

Que vous placier un noir au pouvoir, un nain blond ou une fille d’Ottawa, la mauvaise nouvelle c’est que ce seront tous des  politiciens. Ils seront contre la guerre, prendront l’argent des contribuables pour acheter des armes et défendront aux citoyens de posséder des armes,  puisqu’ils risquent de se tuer entre eux plutôt que d’aller tuer des autres qui sont pris avec le même problème : la  démocratiaffairiste.

Ce sera les glaciers qui auront le pouvoir.

La pensée du jour

Le travail n’a jamais tué personne.

( petite pensée trouvée sur le corps d’un soldat)

Carl

***

— On publie ou pas?

— Les écrits de Carl sont acides, bilieux. Il se fait du souci pour le sort du monde. Comme s’il avait mis au monde toute la planète… Carl a une âme de mère…

— Peut-être que chacun met au monde tous les habitants de la planète…Ça fait partie du « sait rien »… Nous ne savons seulement ce qu’on nous a appris… On ne fait que jouer avec ce qu’on nous a appris. On nous a appris qu’il fallait avoir une montagne d’outils pour être heureux, ou se faire une valise de savoirs…

— On publie?

— J’ai peur. J’ai peur des écrits de Carl et je commence à avoir peur de ceux de Théo et de Maude.

— Si les trains avaient eu peur, ils se seraient blottis dans une gare…

— Tu prends de la drogue, Jason?

— Non. J’en fournis aux mourants… Ça me suffit…

***

L’hiver arriva. Un hiver blanc comme les dents d’une américaine Middle Class, blondasse-fadasse.    La froidure avait enterré l’armée de Napoléon, l’armée allemande, les roses, les  moules zébrées,  quelques pièces de monnaies canadiennes,  les jardins, des moufettes, des souris et des hommes.  Un hiver traître qu’aurait fait fusiller Sosso, le meilleur purgatif russe prénommé Joseph. Mais les traîtres ont toujours un rôle à jouer en cet abat-monde.

Brrr! Il fallait se vêtir avec des manteaux en duvet de canard pour résister aux tirs des froidures continuelles et insistantes. Le mercure se reposait dans son ténu  tube  de verre. Ça le fatiguait de grimper l’été, vu la fièvre des climats  et la sueur des Icebergs. Dors! Petit mercure. Dors!

L’hiver, c’est  tout beau en motoneige et en skis dans les sentiers de l’Abitibi ( du nom Algonquin  âpihtô ( eaux médianes).   Mais  il faut  avoir les moyens pour que ce soit beau. La beauté appartient à ceux qui peuvent se payer un Stradivarius 3 ou 4 millions de dollars et une toile de Picasso de la grandeur d’un timbre à 5 millions de dollars U.S.   Heureusement qu’il reste encore des pins, des sapins, pour respirer et usiner de l’oxygène.  Les autres arbres avaient tant travaillé pendant l’été qu’ils s’étaient secoués et avaient fermé leurs yeux verts pour plusieurs mois :ndjfma.

Maggie me demanda un jour «  Pourquoi le ciel est bleu et les feuilles des arbres vertes? »

— Parce qu’elles boivent de la lumière. Chaque feuille, chaque brindille de vert est un panneau solaire.

— Alors les champs de l’Irlande boivent de la lumière.

— Tes yeux aussi…

— Chanteur de pomme…

***

C’est congé. Maggie et moi avions décidé de faire une ballade dans le Bas-du-Fleuve.   Après avoir parcouru des centaines de kilomètres, des   vents de fous traçaient des murets de neige. De beaux murets blancs sculptés en œuvres d’art tranchantes. Des lames et des lames aiguisées par le vent amusé qui paraissait  ricaner, gommant les lumières des phares perdues dans le flou des flocons.

Les routiers nous dépassaient à une vitesse folle. On aurait dit  des dinosaures d’acier sur roues. Ils laissaient derrière eux un énorme crachat de saletés sur le pare-brise. On roulait les yeux bandés.  Maggie avait peur, tandis que  moi je faisais semblant de ne pas avoir peur. Mais  je suis sorti de l’autoroute pour prendre la route qui longeait le  grand fleuve Saint-Laurent, gaufré de glaces en ce temps de l’année.  22.00 H. On ne voyait plus que de la neige. Plus personne sur la route.   Puis l’auto a frappé un muret,  s’est mise à zigzaguer, tournoya, et se jeta sur un banc de neige.

— L’auto a tenté de se suicider…

— Très drôle!

Coincés dans notre salon d’acier et de plastique, on se regardait sous la lumière glauque du plafonnier.  Le vent soufflait à 70 ou 80 km heure. Sous les phares, les tourbillons nous faisaient des doigts d’honneur.   J’ai tenté de démarrer la voiture. Le moteur rotait  son repas de neige. À force d’insistance, la batterie s’essouffla.

— On perd des ampères…

— On va mourir ici, dit Maggie.

— On s’en sortira…

— On sortira de l’auto?  Alors, prends-moi dans tes bras. Je gèle déjà.

La merveilleuse invention d’Alphonse Beau de Rochas multipliée par  Ford se transforma rapidement  en igloo.

Au bout d’une heure, Maggie tremblotait.   On s’est assis à l’arrière de la voiture pensant s’endormir et mourir comme ce jeune  couple que l’on découvrit, après des milliers d’années,  enlacé, brûlé sous les laves d’un volcan près de Pompéi. Au printemps, la presse annoncera la trouvaille de Jason et Maggie les langues collées comme celles des enfants  sur une poignée de porte métallique.  Qui trop embrasse, évite mal éteint.

— Ça ne te dérange pas trop si je meure à côté de toi?  Dit Maggie.

— Non. Mais je m’ennuie de l’appartement. Je n’aurai pas le temps de devenir un vieux grognon près de toi. Et tu n’auras pas le temps de me taquiner avec tes caricatures sur Facebook.

— Je m’endors.

— Ce n’est pas une bonne idée. Il faut rester éveillé. Nous allons chanter pour ne pas dormir.

— Tu veux m’assassiner?

On a chanté. Mais c’était tout bas et sans énergie. Après une demi-heure, j’allais flancher. J’étais engourdi.  Dans ma tête je faisais mon testament, même si je n’avais rien à donner.  Puis la neige a cessé de tomber. Il ne restait plus que  de belles grandes vrilles folâtres qui taquinaient le métal de la voiture.

— Il y a une lueur, là, près du fleuve.

— Tu dois rêver.

— Je ne peux pas rêver, je ne dors pas.

On a tenté d’ouvrir la portière, mais la neige était déjà à au moins un mètre de haut. J’ai pu voir la lumière qui vacillait. On aurait dit une chandelle paresseuse, jaunasse,   accrochée à une façade noire.

— Une cheminée!  Je vois une cheminée.

— Une maison?

J’ai poussé la portière à coups de genoux et coups de poing.   Après une vingtaine de coups,  je me suis glissé dans la fente, essoufflé, la tête giflée par le vent. J’avançais centimètre par centimètre. J’espérais   cette lumière  réelle. Peut-être que j’étais mort et que j’étais aspiré par la lumière telles ces âmes perdues.  J’ai sorti Maggie, en  la tirant sur la neige. On s’est pris dans nos bras et on a tourné nos yeux bénis  vers le fleuve, de l’autre côté de la petite route. On pouvait encore voir des morceaux  d’asphalte sur lesquels dansaient  des serpents de neige.

***

Maggie a frappé à la porte. Désespérément. Comme si elle voulait la défoncer. Quand elle s’est ouverte, il est apparu un vieux monsieur à barbe blanche, trapu, avec un air sur-surpris.  Mais quand il a vu Maggie, il a souri.

La maison devait dater d’eau moins cent ans et fabriquée de  poutres de bois. Une maison aussi  solide que les murs de Jéricho.

— Vous avez faim, les jeunes?

— On mangerait de la chaleur… Et de la mélasse de  Barbade.

— Alors, collez vous à la grille. Le poêle chauffe à l’érable.

On l’a vu la grille. Une grande grille en fer forgé avec des arabesques aux allures de fleurs de lys incrustées dans le design du métal.

Le vieux, qui portait des bas de laine, épais comme des pantoufles,  est allé dans un placard à porte grinçante, puis est revenu avec  bouteille de Jack Daniel’s.

Sa maison était sous le thème du bateau, de la mer, des ciels fâchés. Il y avait partout :  des sculptures de bateaux, des pièces de bateau, des hublots décoratifs, des modèles réduits.    Tout était bateau. Même le vieux, ne cessait de dire : « Bateau, c’est une belle tempête ».

Il nous a versé un verre dans un pot de confitures recyclé. On a souri. Car c’était le genre de verre qu’utilise maintenant Théo. On ne sait plus que vendre pour être cool, in ou autre expression.

Dans les années 60, les pauvres avaient honte d’avoir des jeans déchirés… Aujourd’hui on juge ceux qui n’en n’ont pas.

— Je recycle tout, dit-il en nous donnant nos pots de conserve.

— Ah!

—Le Jack Daniel’s ça saoule vite, ai-je dit.

—  Je n’ai pas dit que j’allais vous en servir un autre pot.

Le vieux a souri. Il y avait encore un enfant dans ce corps vieilli,  taillé dans le muscle et les os. Un vrai taureau…

— Dommage!

— J’y suis habitué. Si la neige était encore en état liquide, on aurait des vagues hautes comme la maison. Ça vous  lèche le bateau de  vagues  salines et des écumes avec des bulles. Je m’en souviens…

On s’est assis sur un divan qui ressemblait à une copie de celui du Titanic, recouvert d’une peau de mouton pour la touche Québec 1912.

Puis il  a dit qu’il avait parcouru le monde et que le monde l’avait parcouru. Il avait de grands yeux bleus avec un filtre blanc comme pour cesser de voir le monde avant de partir pour une mer plus grande.

Il est descendu à la cave pour ajouter du bois sur les braises.   Il doit y avoir du Jack Daniel’s dans les érables d’ici, parce qu’au bout d’un moment on avait tellement chaud que Maggie fabriquait de la sueur comme de l’eau d’érable. Je l’ai embrassée sur le front, et son front m’a semblé salin.  Maggie, avec ses  yeux dans lesquels poussait tout un jardin d’étincelles, s’était mise à rigoler. Et le vieux, qui s’appelait Léonidas, lui offrit un  autre pot  pour la regarder  rire.

— J’aime entendre rire les gens. Quand les oiseaux ne sont plus là, c’est le plus beau son de la Terre. Mais il n’y a pas grand monde ici pour rire avec moi… Ils sont tous trop occupés. Un jour, il y aura des robots qui s’occuperont des vieux. Je ne suis pas sénile… Du moins pour le moment. La sénilité attendra… Les seules personnes qui me téléphonent chaque semaine sont des « bureaux » de cartomanciennes de Montréal pour me prédire mon avenir.

Un peu plus tard, on lui a demandé, pour lui faire plaisir,  quel était le plus beau voyage qu’il avait fait.

Il n’a pas parlé pendant quelques secondes. Il buvait son pot de Jack Daniel’s en le sirotant, et paraissait chercher  en brassant sa boisson, la réponse de Jack.

— Après tout ce que j’ai vu, entendu, vécu… Je pense que le plus beau voyage c’est celui d’aller vers les autres pour les découvrir. Ce n’est pas un pays, ce n’est pas une île, ça reste un mystère. Je me souviens d’une  allemande que j’ai  rencontrée après la guerre. Toutes les femmes de l’Allemagne étaient veuves. Enfin! Presque toutes… Je l’ai tout de suite aimée pour la détresse que contenaient ses yeux. J’avais à peine 17 ans.  J’avais vu la profondeur de l’océan, mais je n’avais jamais rien vu d’aussi profond et d’aussi grand. On dit ne connaître que 20% des profondeurs des océans. J’ai compris que c’est ce qu’on ne voit pas qui est important. Ce qu’on voit est trop évident… Elle m’a écrit pendant des années. Elle avait mis au monde un enfant qui était le résultat d’un viol par un soldat russe ivre. Elle l’a gardé et élevé avec un peu de pain et beaucoup d’amour. Elle est décédé il y a si longtemps que la dernière fois c’était dans un rêve alors que je naviguais sur le Saint-Laurent : elle était assise sur le rebord de ma couchette et elle était si belle que la  chambre a paru s’illuminer.

Après, on a oublié.  Je crois  qu’on s’est endormis sur la peau de mouton, gavés de Jack Daniel’s.

Quand on s’est réveillés,  le matin ( vers midi),  il y avait un café qui nous attendait. Et le vieux Léonidas,  assis derrière un ordinateur, était sur Skype. Il tentait de répondre à sa petite fille au Mexique. On lui a montré comment faire et quand la petite est apparue sur l’écran, il  est redevenu encore plus  enfant avec de gros doigts noués pour avoir trop agrippé tous les outils  de la vie. Et avec les claviers qui rapetissaient pour épargner le plastique et gonfler les revenus des fabricants d’ordis, il avait peine à naviguer en ramant de ses doigts grossiers  sur le tout  petit  clavier.

Plus tard,  il nous a offert un bon  déjeuner aux œufs, bacon, et  pommes de terre rissolées.

En jetant un œil par la fenêtre, le temps c’était calmé et l’auto était là, remorquée…

Léonidas a levé un pouce en l’air en souriant.

— Merci!

***

Le vieux Léonidas a délaissé son vaisseau de chair   quelques mois  plus tard, en pelletant son entrée. Il a dit qu’il pelletterait pour nous attendre. On lui écrivait souvent, très souvent. On lui envoyait des photos de bateaux tirées de Pinterest.  Il a pelleté l’eau floconnée sur laquelle il avait navigué toute une vie.  On a regardé le ciel, il devait y avoir une étoile de plus dans la grande mer d’un autre monde là où le l’eau et la terre ne font qu’un.

« Bateau! Il est parti le vieux Léonidas ».

Maggie et moi, on aurait aimé acheter  la maison. Mais on a su, plus tard, que ses enfants avaient tout vendu.

Puis un jour, Maggie a reçu en héritage un bateau miniature envoyé par une de ses petites filles. Léonidas l’avait sculpté et l’avait nommé Le Maggie. À l’intérieur, il y avait un petit mot :

Vous êtes venus me visiter. C’est un voyage d’humains qui est arrivé chez moi. Ceux qui viennent de loin deviennent souvent les plus proches. Si vous enlevez le pont du bateau, vous y retrouverez une petite histoire : « Mes jours étaient contés… ». Ce qu’il y avait de beau avec la mer- du moins au temps où je naviguais-, c’était qu’elle était douce et tranquille la plupart du temps. Le silence est trop profond et trop divin  pour faire tout ce bruit que l’on voit aujourd’hui. Le bruit ne mène qu’au bruit.  J’ai compris que la vague est un creux qui s’énerve sous le vent. Et les humains s’énervent de plus en plus. Ils ont peur de tout.  

Je vous parlais des robots qui prendraient soin des vieux un jour… Mon médecin m’avait dit de ne pas pelleter, parce que mon cœur était malade et qu’il irait à l’hôpital. Alors, j’ai pelleté pour aller au ciel. Seul Jésus pouvait marcher sur l’eau. Ici, quand les lacs sont glacés, les Jésus se promènent en carrioles à moteur : la motoneige.

Que la vie vous garde beaux! Et n’oubliez jamais le Jack Daniel’s en pot…

Léo

***

Le renvoie  d’eau et les perles mécaniques

“Be water my friend.”

Bruce Lee

Le totalitarisme post- mondialiste  est en train de gagner la guerre contre les « perles sociales »que sont les  travailleurs acharnés qui tentent de sauver leur petit lopin de terre, leur avoir et leur pays, leur droit à une vie simple.   Pour ceux qui ont soif, on donne un verre d’eau. À d’autres, on donnera tout un lac pour qu’il soit pourvoyeur d’eau.

 Et ils pourront  puiser dans le lac autant qu’ils le voudront,  à  condition – de par une loi quelconque, un  être quelconque  – de  distribuer les verres d’eau de manière à ce que chacun reste un peu assoiffé. C’est l’offre et la quémande…

L’assoiffé n’a pas de médaille pour sa soif, mais le pourvoyeur en a ou en aura pour services rendus au pays. La richesse des embouteilleurs, selon les dires des économistes, ruisselle en les pauvres, mais si dérisoirement  qu’une armée de langues assoiffées est accrochée aux  biberons des gouttières des maisons. L’eau sert maintenant à fabriquer du pétrole. Même les vieux bouts de carottes et de jarrets de porc.

On nourrit plus de voitures aujourd’hui que d’humains.

On ne sait plus voir… On sait se mettre à genoux.  

Si vous avez des yeux pour bien voir les colliers de perles, vous verrez que  les perles sont tellement proches qu’elles ne voient pas les autres perle,  ni la structure du collier.

Il est des êtres qui sont des perles, heureux de vivres coudés pour former le plus beau des colliers de cette humanité.  

Léonidas, le marin,  était une perle.

Que la mer le baptise à nouveau, et pour de vrai! Il ne sera pas enterré…Il sera enmerré.

 

Maggie

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

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Le Dépotoirium, Chapitre 5

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Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

©Gaëtan Pelletier, 2018

Le Dépotoirium, Chapitre 10

15 novembre

Maude et Théo se sont présentés à la réunion, vêtus tels les nouveaux riches qui avaient une odeur de boutique de mode  sur les épaules.

— Nous sortons d’un dîner avec mes confrères de cabinet.

Il ne disait plus « souper », mais dîner. En fait, il était déjà presque dix heures. L’avocat faisant maintenant partie du grand cirque la vie sérieuse et gazant. Il enleva son veston et sa cravate et mis la main à la table. Son dernier article nous avait été envoyé de  par son téléphone intelligent. Ayant tenté de trouver une bonne pour ses petits ennuis quotidiens : laver la vaisselle, faire les lits, épousseter,  etc. Personne n’avait répondu à son offre.

— Nous manquons cruellement de personnel. Des restaurants ferment parce qu’on ne trouve plus de cuisiniers. Et tentez de trouver un peintre en bâtiment? Tu as lu mon article?

(cruellement de personnel? La phrase ma fait tiquer. L’humain est un montage de formules, de mémoires, d’idées, d’idéologies, de croyances, mais on dirait que plus ils sont « haut » dans la hiérarchie, plus ils étriquent leur langage)

— Ouais.

« La population du Québec, des québécois de souche- j’entends ceux qui vivent ici depuis au moins une génération, peu importe leur provenance- dont le taux de natalité est maintenant si bas que l’on doit faire appel à de la main-d’œuvre étrangère. C’est un génocide culturel qui défibre actuellement notre société. Si en 1960 le nombre d’enfants par femme était de 7.3, il est descendu à 1.8. Nous voilà dans une phase non générationnelle.  La population est si vieillissante que la réalité de demain sera une race de vieillards en voie d’extinction, aux souffrances horribles, car il n’y aura plus de jeunes pour s’occuper d’eux. »

Et Maude acquiesçait comme ces bibelots d’autos qui branlent de la tête sur le tableau de bord des sa désormais luxueuse Lexus.

— Et comment trouvez-vous mon article?

— Stupide. Mais publiable.

— Au point de vue économie, c’est lamentable. Tous les services sont …empâtés.

— Ils veulent tous devenir avocat.

— Ah! Ah!, répondit-il avec un air moqueur.

— En passant… Vous qui êtes maintenant riches, vous devriez nous donner sept marmots… Ils déménageront en ville et laisseront les villages aux vieux agonisants…

… C’est surtout ça le problème : la concentration. La vile ville.

Comme un canard, il souriait en coin coin.

… Un jour c’est toi qui seras vieux…

— Toi aussi…

— Il y a des chances pour que l’un de nous ne soit pas là.

— Et ma vidéo?, demanda Maude.

Elle avait monté une vidéo sur l’art de faire le Dab,- encore un montage numérique truqué-  accompagnée du Président Macron après la victoire de la France.

— T’es tellement belle qu’on ne voit plus Macron.

— Merci

Carl arrivait, fulminant. On le pensait à Helsinki, Rimouski ou Roumanie, mais pas ici. Il venait tout juste de découvrir que son SDF était en réalité un tabletté de l’État qui recevait un faramineux salaire à ne rien faire. En fait, il bambochait et allait se coucher le soir dans son taudis d’un quartier riche de la ville. Le but? Écrire un livre sur la misère humaine des SDF. Il avait maintenant écrit cinq pages en cinq mois et soixante bouteille de Whisky Monkey Shoulder.

***

La réunion dura moins de temps que la vie d’un éphémère. Montréal était en réparation depuis 65 ans et 6 jours, et le trafic du matin était si lent que si chacun était allé au travail à pieds, ils seraient arrivés en même temps qu’en voiture. C’était là le niveau de vie que nous avions atteint. Mais Dieu que les costumes étaient beaux et les friandises de la petite boutique du coin étaient délicieuses! On pouvait se procurer des plats de tous les pays. Notre homo erectus avait fait tant de progrès que bientôt il y aurait des taxis volant. Il restait des métiers payants : vendre des armes, empoisonner les cultures maraîchères, et vendre de la salade aux citoyens.  Le tricot inextricable de la fable humaine commençait à se désintégrer. En fait, l’homme était maintenant la seule créature ratée de l’Univers à n’avoir pas réussi non seulement à survivre, mais à se déshumaniser et à tuer en dommages collatéraux toutes les créatures dites en voie d’extinction. Mais ce qu’il était fier de son futur taxi volant sans chauffeur. Plus de Tom Branson, chauffeur de la série Downton Abbey.

*

16 novembre.

Maggie est arrivée en pleurant. Il pleuvait dehors comme il pleuvait dans ses yeux verts. Un total débordement. Une plaie dans l’âme, comme  si la peine était un printemps qui n’en finissait plus. Un torrent, une rivière, un fleuve, une mer.  Et je ne savais que faire. Et quand on ne sait que faire on fait des projets. C’est ainsi que l’humanité a raté son grand coup de faire de ce monde un monde viable : des projets. Le stade Olympique de Montréal a été un projet et est encore un projet. Du pain et des vœux. La paix est un projet depuis le début de l’humanité. Les femmes s’entaillent le bas ventre pour mettre au monde des enfants heureux. Staline était sensé devenir prêtre ou je ne sais quoi. Mais sa maman avait de beaux projets dans le domaine de la religion.

— Le printemps prochain, on ira vivre tous les deux en campagne. Ma vieille tante a délaissé la maison de mon grand-père. On pourrait l’avoir comme une bouchée de pain. C’est rempli de fantômes, mais ici aussi il y a d’autres fantômes.

C’est étrange de le dire ainsi : elle soliloquait en poussant un chapelet de hoquets. Il n’y a rien de plus douloureux que cette forme de prière.

— Je ne sais plus que faire. Je cherche seulement la paix intérieure. Et on dirait que ce n’est pas ici que je vais la trouver. J’ai besoin d’un monde dans lequel il y a des oiseaux qui chantent, des arbres qui parlent, des silences qui en disent trop long.  Je suis née dans ce monde… J’ai essayé de vivre  en ville, d’avoir un peu d’ambition, parce qu’on dit que je n’en avais pas. Alors, je pense qu’il vaut mieux en  avoir peu et qu’un grand silence soit une prière pour mon corps et mon âme.

… Je t’aime, Jason. Mais je crois que je ne pourrai rien te donner. Je fais ce que je fais en attendant… Mais là, je crois, que si ça continue, je passerai ma vie à attendre. Je voudrais avoir un jardin comme les riches rêvent d’avoir toute la Terre. Un tout petit jardin. Cinq mètres carré… Rien d’autre. Je veux voir pousser une carotte. Je veux voir les fleurs des pommes de terre qui soulèvent leurs bras pour me dire que la pomme de terre sera bientôt prête à être mangée. Je veux marcher sur une route qui mène à une forêt. Une route de terre qui l’été devient une poussière sous la chaleur de juin et de juillet. Je veux  voir les fraises sauvages me regarder de leurs yeux rouges pour me dire qu’elles sont fâchées de ne pas être cueillies. Je ne demande pas la lune, je demande la Terre. C’est ici que je suis née. Je ne veux pas d’argent, ni d’avenirs à faire des voyages. Le plus beau voyage serait de faire celui qui me mène à moi et à nous. Le reste importe peu. Le reste est reste. On est jeunes et on vit dans un mouroir… Déjà… Imagine ce que sera notre vieillesse! Je ne te demande rien non plus. Tu n’es pas un objet qu’on possède. Tu es une vie… Et je te connais assez pour comprendre qu’on n’envoie pas un oiseau nager. Tu es fait pour voler, être libre, respirer, t’accrocher aux arbres. Et moi aussi… Ce que tu me dis, je le ferai, avec ou sans toi.

Je l’ai prise dans mes bras. Le lendemain, en nous réveillant, elle m’a dit qu’elle avait deux jours devant elle. Deux jours à ne rien faire… Deux jours à ne pas être un esclave de ce monde qui cherche un emploi, une maison de rêve et une carrière. « La vie est déjà la plus grande des carrières ».

— On va se faire un calendrier. Et ce sera pour notre fête : le 14 mai. Tu t’en souviens, je t’avais demandé ce que tu lisais, là, sur le banc du parc, pendant que le soleil passait ses mains sur ta peau toute blanche et que j’en étais jaloux. Tu lisais Robinson Crusoë. Comme si tu cherchais comment survivre dans une île quand personne n’est une île.

On s’est trouvé un coin dans l’appartement. Même si on était seuls, il nous fallait un coin pour faire semblant qu’on n’était pas seuls.

Carl, qui avait composé deux ou trois chansons, s’est retrouvé sur You Tube en vedette. Les chaînes de télé ne cessèrent pas de téléphoner. Même deux gérants de vedettes. On criait au génie. Le téléphone ne fonctionnait plus. Il l’avait détruit à coups de marteau. Ce qu’il aimait avant tout, c’était de marcher dans la ville avec sa guitare et de rencontrer des gens pour raconter des histoires sur le site. Il commençait par avaler un grand verre de vodka pour se mettre en forme, puis une bière. Alors, il s’acharnait sur le clavier, qui pétaradait dans la nuit, jusqu’à trois heures. Il mélangeait tout ce cocktail avec un joint de marijuana. Finalement, il menait la vie normale de la plupart des anormaux encrassés dans leur job d’aujourd’hui.

Puis, de temps en temps, il disparaissait pour deux ou trois semaines.

Il ne donnait pas de nouvelle.

On avait la presse.

Et la presse ne donne rien, du moins du vrai rien. Je me suis dit que j’aimais Carl parce qu’il avait déjà été mon grand ami. Maintenant, il l’était encore, mais à travers la mémoire.

Mais je l’aimais suffisamment pour ne pas le voir disparaître dans son monde trouble.

*******************

L’enfer de l’Éden.

Les diables dansent sur la poussière de tous les esclaves ensevelis de l’Histoire. Ils ne connaissent qu’un seul jardin; celui de la fragilité humaine. Ils les font dansotter en ricanant.

Chacun danse sur tous les cadavres des gens passés dans cette vie. Et ça continuera…

Quand les hommes reviennent de la guerre… Quand ils reviennent… Ils sont brisés. Post-traumatisés.

Quand les hommes vont au jardin, ils sont simplement fatigués. Et parfois, en marchant simplement dans une forêt, ils boivent le nectar d’une vie invisible entre les arbres, le ciel et la terre.

Alors, il n’y a qu’une conclusion : les hommes ne sont pas faits pour la guerre. L’homme parle de pacotilles en pacotilles. Mais le jardin et la forêt réussissent là où l’homme a échoué.

Je suis jardin.

Jason

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© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 9

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Le Dépotoirium, Chapitre 1