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Le Dépotoirium, Chapitre 9

Chapitre 9

 

6 novembre

L’humain est une éponge à credo. Il est difficile de voir net dans nos vies quand toutes les vies de ce monde, les souffrances y comprises, deviennent les nôtres. La globalisation est dans la moindre cellule de nos cerveaux. C’est loin d’être qu’une affaire d’argent. C’est affaire de vie. Et plus que de cette vie : pour un humain, il devient difficile et douloureux d’être amené à n’être qu’un outil consommateur grand servant d’un monde noir et étroit.

Tous ces fils emmêlés, tout ce quotidien qui est répétitif et insensé finit par vous tuer un peu à la vraie vie. Nous devenons une somme de préoccupations. On ne tricote plus de petits bonheurs simples… On tue ce        qu’il y a de grand, piégés dans la nécessité, fourbu  et déraciné de la petite lumière d’un autre monde à ramener ici-bas.  On rêve de ceux qui sont compliqués et grandioses. Il faut acheter le ciel. Et c’est là notre enfer.

Bouchés de l’esprit et de l’âme. Bouchers de la vie.

Nous usons de GPS pour nos voitures. Mais pour la vie, les GPS, on nous les vend chaque jour.

La vie est belle quand nulle part est une destination d’âme qui n’attend rien. Puisque tout vient dans le silence.

Nous voilà dans une réussite et dans le bruit continuel Si tout ce barda ne parlant que d’argent est « notre société », alors nous sommes cette société. La matrice invisible est trop efficace. Elle efface l’essentiel. Et si l’essentiel n’est pas dans le cheminement des pays, du monde des affaires, de la misère du travail, alors plus rien n’a de sens.

Il faut donc, non seulement retrouver un sens à la vie, mais étrangler ce qui nous tue. Je pense qu’on est à court de guillotines. C’est simple, les dirigeants n’ont pas de tête.

Jason

Nous roulions pratiquement sur l’or depuis quelque temps. Carl avait produit son premier album et ses vidéos avaient atteint le million de visionnements. De sorte qu’en quelques semaines, son téléphone ne cessa de mitrailler  son air de Bach. Il disait profiter de la manne qui passait.  Et la manne qui passait n’amassait pas seulement de la mousse. Il risquait de se perdre dans ces petits paradis en pilules ou en aiguilles. Carl – celui qui se rongeait les ongles- ne se rongeait pas seulement les ongles. Et les doigts, et la peau, et l’âme. Alouette!

Maude et Théo, vivant dans l’appartement voisin,  étaient devenus pratiquement invisibles. Il n’y avait qu’un mur qui nous séparait. Pourtant, nous communiquions seulement par message. Nous étions Wifi. Nous n’étions plus  humains. Nous étions Wifi. Wifi comme sur Facebook.  Des souris et des ondes.

La « scission » avait déjà commencé. La fractation par la distance. Gaz de schisme. Enfournés et perdus dans le monde de la matière. Ignares. Ignare occupés à l’ignarisme. C’était le terme utilisé par Carl qui avait appris à créer ses propres mots après ses études en philosophie.

Maude et Théo avaient  conservé leur coffre-fort. Il n’était plus dans l’appartement, il était logé en eux. Encervelé. Incervelé. Parcourant tout leur être.  Soudés à eux. Ils l’avaient ingurgité, digéré et  l’aimaient comme on tient un toutou d’acier cubique.

Théo trouva lui aussi son confort dans une petite chimie pharmaceutique. Son cousin était pharmacien. Il n’y a pas de loi pour détecter les drogues qu’utilisent les drogués sociaux. Et certains en ont déjà suffisamment pour se piquer et les revendre tellement elles sont concentrées.

Nous nous étions délivrés de nos liens affectifs. Tous atteints de la PP : la paranoïa planétaire. Il y a peu d’amour, peu de respect et une quantité infinis de dangers qui nous guettent. Ils nous guettent à travers leurs yeux dangereux.

Théo trouva enfin un travail dit à sa mesure. Il réalisait ses rêves. Nous faisions maintenant partie des chlorophormés dans un bain social à l’eau crade.

LES PENSÉES DU JOUR

Ce que je déteste des oiseaux est de les voir lever la tête et demander au ciel où se trouvent les vers, les graines, les pailles, alors que nous il nous faut calculer, embaucher une firme d’ingénieurs, la tête haute, casqués.

Jason

La roue avide

On ne peut pas faire l’amour si l’amour ne nous fait pas.

Maggie

***

11 novembre

Chacun avait entrepris sa petite croisade vers soi. Maggie avait quitté son travail et s’était inscrite  à des cours d’infirmière auxiliaire. Notre plan? Nous échapper de ce monde affolé. Le vieillard allaient devenir notre matière première.

Maggie  était à bout. Ensevelie sous sa douleur. Brisée. Échaudée. Caniculée. Tous les amours sont de petits jardins. Et le nôtre avait besoin d’être désherbé. Même à la fourchette, comme le disait le maraîcher Jean-Martin Fortier. Notre cerveau avait besoin d’une grelinette pour aérer un peu cette environnement lourd.

Je lui ai servi une tasse de camomille. Elle s’est attelée à la tasse. À petites lampées.

— Il te faudrait sans doute plus que des fleurs de camomilles. Et si on enfilait quelques verres de Tequila?

C’est ce qu’on a fait. À répétition. On s’est endormis ronflant dessus, ronflant dessous et le lendemain, avec un mal de crâne  carabiné, on s’est levés dans un beau et grand silence : il n’y avait personne dans l’appartement. On s’est préparé un café si fort que chaque lampée nous rendait notre vie. On aurait pu courir un marathon de l’espoir.

On s’est dirigés vers la fenêtre pour regarder flotter la quatrième  représentation des flocons de l’hiver.  L’eau avait changé de vie. Pourquoi pas nous? J’aimais Maggie.  Je l’aimais plus qu’un ourson en peluche, qu’un chiwawa  perdu dans les ruelles de Montréal.   Je me serais tué pour qu’elle vive. Je me serais assassiné pour qu’elle soit bien et vivante, heureuse…

— T’es belle comme un poème…

Les sourires font toujours bouffir la lumière qui dort en nous. Elle avait une tête d’ampoule…

***

On traînait près de l’évier. L’eau coulait comme l’horloge égrenait ses secondes et ses minutes.

Pendant qu’on se minouchait, Carl est entré, accompagné.  Il était 00h36.. Il traînait un barbu qui puait comme puent les égouts de New-York après la pluie.

— C’est un génie. On va le remettre debout et il va nous raconter son histoire. C’est un Dr en sociologie qui a perdu sa femme…

Carl avait l’air d’un chat qui avait fait entrer une souris par la fenêtre. Un cadeau dans la gueule. Un cadeau coup de gueule.

On est restés muets.

Le « génie » se lamentait. Alors, Carl a saisi notre bouteille de Tequila et lui a donné.

— C’est un génie dans une bouteille.

— On va le sevrer demain… Et les autres jours…

Silence.

— Ça fait un pensionnaire de plus…

*

Les autres dormaient comme des pieuvres lovées dans leur recoin. Carl ronflait, car il avait enfilé le tiers d’une bouteille de Vodka. Quand Maggie eut terminé son billet d’humeur, je suis allée la rejoindre. Je l’ai prise dans mes bras. En fait, on s’est pris l’un et l’autre. Ça m’a rassuré. Je ne pouvais pas éponger ses maussaderies ou ces grisailles qui la taraudaient. Mais j’ai pris sa main. Je l’ai embrassée  jusqu’à ce que nos petits fluides se baignent l’un dans l’autre. Ce soir-là, je me suis donné pour mission de la rendre heureuse.

L’article de Maggie parut le lendemain.

Lettre à Antoine

« L’homme robot, l’homme termite, l’homme oscillant du travail à la chaîne : système Bedeau, à la belote. L’homme châtré de tout son pouvoir créateur et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson. L’homme que l’on alimente en culture de confection, en culture standard comme on alimente les bœufs en foin. C’est cela, l’homme d’aujourd’hui. »
Antoine de Saint-Exupéry, Lettre au général « X »

Dommage que tu ne sois plus de ce monde pour « apprécier » cet homme robot dont tu parlais. Toi qui, comme moi, aimais bien cultiver les petits princes et rêver d’un monde meilleur que celui dans lequel tu as vécu, n’en reviendrait pas.

Nous sommes à peine plus que des épluchures, des nègres au service d’un monde en train de perdre tous ses pays. À Ton époque, on parlait de la « botte nazie » qui a aplatie les habitants de l’Europe tels des perce-oreilles visqueux, sans âmes. Les guerres d’aujourd’hui les portent à quitter leur pays.  Sous la gouverne des souliers vernis, du roi-argent, pillards qui parcourent le monde, avalant  des richesses comme  des Gargantua galeux, bien astiqués, assis dans leur  bureau. Le monde se fait du haut d’une tour ou dans une repaire rocailleux de cette masse industrieuse qui bouffent la nourriture des peuples. Tout est permis. Le libre arbitre…

La propagande, elle, est une soumission constante à la peur des pertes d’emplois. Ils font fabriquer nos chemises à l’autre bout du monde. Ils râpent le dos des pauvres, assujettis, étranglés dans leurs grandes usines sordides.  Sorte de camps de concentration, qui dit que le travail rend libre.  Peut-être vivons nous dans un grand camp de concentration et on ne sait pas ce qu’on va faire de nous?  On a l’impression d’être comme ce juif de Varsovie qui demanda qu’on lui sauve la vie en donnant ses dents en or. On les lui arracha, et il fut sauf pour un laps de temps inconnu. Nous aussi nous vendons ce qui nous permet de manger. Nous sommes – un terme que tu ne connaissais pas – des survivants de chaque jour. Et sous les mots que tu désignais: « le fonctionnariat universel ». Il y a autant de kapos que d’étoiles dans le ciel dans ce monde de paperassiers passés au pouvoir, chacun dans leur case. Ils font « leur travail ». La poésie de leurs formulaires à remplir est à la fois cocasse et étouffante. L’oisiveté est pire que l’ivrognerie. Elle n’a plus son sceau de sainteté comme au moyen-âge. La peur liquéfie leur capacité de penser et d’agir. Ils parlent en robots et agissent en robots.

La beauté de la vie est en train de s’éteindre. La  Terre des hommes est une Terre de vendeurs du temple échevelés: ils nourrissent des contes en banque. Maintenant, on sue du cerveau. On transpire de l’âme… Du moins, de la partie de celle qui nous reste. Car notre petite lumière, elle aussi, est amochée, dont la lueur n’est qu’un pas.

Les liens qui nous unissent les uns les autres sans dans nos portables. Et nous ne savons pas nos chefs réels. Nous avons des parlementaires qui parlent et mentent comme des gamins. Sans doute, à ton époque, as-tu vu Hitler comme un monstre. Quelle surprise tu aurais en voyant celui qui nous gouverne : c’est un pouvoir éclaté, granulé, sorte de limaille vêtue des lys des champs!  On ignore où il se trouve, et il  se déplace à chaque seconde. Et là, nous sommes devenus des chasseurs de papillons, de pointillés d’une énorme peinture à numéros que l’on a finis par déchiffrer un peu.  Nous passons notre temps à chercher à savoir ce qui ne va pas en ce monde. C’est insaisissable, et ça valse comme les vols de papillons. Vols de couleurs, vols d’âmes, vols plus courts que courts.

Eh! Oui. Notre Hitler à nous est modulaire. 

*Je me souviens qu’à 14 ou 15 ans, mon enseignante m’avait prêté de tes livres, parce qu’elle disait que j’avais du talent. Je les ai lus… Mais ça m’a pris bien du temps à comprendre. En fait, la moitié d’une vie… Et il devrait en rester une  autre moitié pour comprendre que tu as écrits à travers des signes d’hommes réels et valeureux. Des hommes qui bâtissaient un monde. Chacun était la lettre d’un alphabet qui permettrait enfin d’écrire une douce histoire : celle d’un jardinier.  Maintenant, nos seigneurs détruisent pour engranger leurs avoirs. Nous sommes mêmes des « engrangés » sans réel savoir.  Eh! bien maintenant, on s’arrange pour que tous les habitants de cette planète restent à cet âge pour ne pas comprendre ce que tu disais. Oui, on ne fait plus d’hommes! On fabrique des voleurs et des  acheteurs.

Bonne éternité!

Maggie

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

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Le Dépotoirium, Chapitre 8

Chapitre 8

Les rebelles galettes

 

Sois docile et tais-toi!. On sait maintenant fusiller, sans trouer le corps, mais seulement l’esprit des rebelles.

Les rebelles… Ce qu’on peut les aligner, les figer, les mouler, pour finalement en faire du une purée pour l’État et les affairistes ! Rebelle à 20 ans et puis, on dirait que les muscles de la rébellion s’atrophient  pour  devenir  mollusque.  Les  rebelles sont soufflés comme des chandelles quand elles sont à peine allumées.  On éteint l’intuition… On passe à l’Héli-homme notre citoyen catégorisé « inadapté », à un ballonné de savoirs,  pratiques et sans rêve.  L’État n’aime pas les rebelles. Dans la grande chaîne de fabrication maintenant robotisée, le rebelle est vite aplati pour finir par ne rien comprendre de sa propre rébellion. Il s’écrase comme une crêpe. On le traite « d’incivilisé », de gangrène à projets, de  puce de Daech. Un pou. Un pou à qui on donne un voir : un pouvoir.

Le petit barbarisme,  soi-disant propre,  annihile toute tentative de  changements quand le conformisme néolibéral est une chaîne de montage. Dès lors, le rebelle devient une sorte de juif gazé à la propagande, soumis aux rangs d’oignon, dénigré, appauvri, rejeté – mais « traité » pour fin de non soumission. Le rebelle doit être guéri. Car tout est parfait.

La vie peut alors devenir un camp de concentration pour ces «incomprenants » du génie de l’organisation.   Le rebelle sait (d’intuition) qu’il faut changer quelque chose. Mais la puissance des bien-pensants ont tous les moyens pour lui faire croire que c’est lui qu’il faut changer. Il cesse de s’habiller autre-ment et se coiffe le toupet à droite.

Tuer n’est pas que faire disparaître la chair…. Tuer, c’est faire disparaître le génie de la différence et l’œuf de la rébellion.  Celui dans lequel poussait sans doute une créature – ou une foultitude- qui pouvait changer et améliorer le monde.

Dans cette mondialisation soumise aux marchés libéraux, sans frontières, le rebelle est rapidement brûlé au bûcher de la propagande efficace. Allez! Brûle petit rebelle. Tu es un impur parmi les fabricants de pureté.

La planète est remplie d’anciens rebelles qui sont maintenant les bourreaux les plus horribles depuis le commencement de l’Histoire. Le rebelle se case en mode exécutant… Un exécutant n’a pas de responsabilités. L’oberfedwebel  n’a jamais tué personne.

Jason

***

Le coffre-fort arrive. On devrait fêter l’arrivée du coffre-fort. Nous sommes là, Maggie et moi à le regarder, silencieux, devant l’ébahissant cube métallique, ou bien onirique,  pendant que les deux mastodontes de livreurs enflés  de graisse attendent notre signature. L’un s’est accoté dans l’encadrement de la porte et jauge – je le sens – notre richesse. Je perçois la petite chandelle lumineuse dans son regard de chien de pistage,  version Bêta, son zieutement inquisiteur. Il nous prend  pour des trafiquants de drogues. Même si Maggie porte des jeans déchirés aux genoux.

***

En faisant entrer le coffre-fort dans la maison, nous avions franchi un tout petit pas pour l’homme,  mais un grand pas pour l’humanité : la thésaurisation par la vache et la poule rendues invisibles, transformées en une « valeur » symbolique. On croit que les coffres-forts ne contiennent que de l’argent .Alzheimer quand tu nous frappes! Il pleut des Houdini. Car le coffre fort, vite transformé – ayant perdu son job- a été renvoyé par la destruction créatrice. Il este mort le coffre-fort. Crucifié par le numérique.  Ce que peut contenir un coffre-fort n’est rien avec l’œil mal léché du citoyen. Il peut contenir un casino, des éléphants, une montagne d’or en Uruguay, un nours (sic) en peluche, des enfants esclavagés, et toute l’eau du lac Baïkal. L’infini pouvoir est là. Tout s’enferme. Tout. Même la liberté est lovée  au fond d’un coffre-fort. Ce n’est pas avec la main que l’on fouille un coffre-fort, c’est avec l’esprit, et le bon… Même le Sahara, dit stérile, et dont on fera des poches de ciment un jour, est coffré. De même que la mer Noire et les 250 millions de bouteilles de bière embouteillée chaque  année dans  une usine de Montréal.

Et pour plusieurs, le bonheur est dans le coffre-fort. Toutes les guerres sont des guerres de coffre-forts. Ce n’est pas que de l’argent liquide, c’est de l’argent pétro-liquide, eau Nestlé, et G7 à Charlevoix ou à Taormine. Même l’amlodipine  Toute la folie des hommes est dans un coffre-fort. On vend même des armes pour faire pousser des coffre-forts. La matière grise est devenue jardinier de coffre-forts.

J’ai jeté un œil à la fenêtre – manière de parler, car je ne jette quasiment rien- pour m’assurer que je ne souffrais pas de débilitation sans retour. Je ne me suis pas trompé. J’ai eu raison d’avoir tord de mes craintes. J’ai vu trop de ces créatures aux lèvres qui bavent,  assoiffées de  sucer corps et âmes pour le tout avoir. La matoiserie et la finance couchent dans la même lie. Les visqueux avec les visqueux. Les poissons avec les poisseux.

Quand Carl est entré, pendant la nuit, il s’est assis dessus en buvant sa bière artisanale. Quand Théo est arrivé, trois  jours plus tard, il s’est assis dessus. Puis, pour rire, Maude et Théo  ont  fait mimer  l’amour sur le coffre-fort. Ça faisait une belle marque de territoire… Ils faisaient semblant de se rouler  sur l’or. C’était tout dire de leur avenir.

Mais c’est le lendemain, en faisant part à Théo des soupçons des livreurs, que Théo pâlit. On aurait dit qu’il c’était lavé le visage avec une débarbouillette imbibée d’eau de javel.

— La police va nous suivre, c’est certain.

— Alors!

— Alors, je vais déménager dans l’appartement voisin avec Maude et me débarrasser du coffre-fort.

— Alors?

— Alors, on se servira de comptes Paypal.

Je savais qu’un avocat trouverait la solution. Mais ce que l’avocat ne savait pas c’est que nous avions menti  pour nous   débarrasser d’eux. Le couplet Maude-Théo.  La peur rend l’homme aussi stupide qu’un tournevis. Torpiller est un art maintenant. Les objets sont devenus plus important que les humains. Jouer aux échecs est une réussite. On aime l’escrime de la matière grise.

Depuis Médinet-Habou, l’art de se planter des couteaux ou  des fleurets dans le dos est de bon aloi. Plus de morales, plus d’interdits.  Vivre est devenu une discipline olympique : c’est bien vu, pourvu que le sang ne gicle pas. Pour l’âme on repassera… Les émotions ne comptent plus. Sauf pour les chiens errants qui font pitié avec une oreille arrachée, un œil percé. Il pleut des dévots de cabots. Pour les humains, on repassera.  Merci! Merci Seigneur de nous avoir fait humains, tendres, doux,  surtout capable d’aimer les animaux, mais pas ceux que nous sommes.

— On a été stupides, dit-il.

— Ouais! Comme la FED en 1913. Alors, n’attendons pas 1929…

Il m’a donné une tape sur l’épaule, avec des larmes de crocodiles qui ont vu leur prochain transformés en sacoches.

Nous nous étions connus à 16 ans. Je l’avais sorti d’un pétrin et il m’avait remercié. On s’échangeait des jeux, des films, et même des filles. Nous étions des titis de Paris, mais dans un autre pays. Je l’aimais bien à l’époque. Même si parfois il prenait ses parents pour deux crachoirs, vu leur bourgeoisie affectée. Je savais qu’un jour les chiens ne donneraient pas des chats.

***

La route qui menait au village déchirait une forêt géante, à perte de vue, montagneuse et veinée de rivières. Je me suis souvenu avoir déjà vu des truites sauter pour  attraper des libellules. Gloup! La grande  volante aux ailes diaphanes a été avalée comme un livre électronique.  Que Dieu accueille ton âme! La nature est traîtresse. Et nous sommes de la nature. Jamais autant de gens n’ont dû à si peu d’arbres, aurait dit le gros  mignon Churchill.  Mais on ne se gêne pas pour les  raser à la comme si la planète passait chez le coiffeur avec ses cheveux  à feuilles.

Des maisonnettes délabrées, aux toits gondolants, étaient plantées dans une aura de friches brunâtres.  Maggie n’en revenait pas de la couleur des arbres en automne : rouge vif, jaune, roux. Roux comme la couleur de ses cheveux fous, comme les feuilles folles qui se parachutaient  des arbres.  La bagnole puait l’huile. Il manquait une poignée à l’avant, de sorte qu’il fallait sortir tous les deux par la même portière.

— Tu vas la faire réparer?

Je rigolais.

— C’est un projet…

— Canaille!

De la bouche de Maggie, quel beau mot! Tout taquin!

*

La maison de ma tante n’avait guère changé. Ma tante qui approchait les 80 ans affichait toujours ses grands yeux bleus et un air rieur, des mouvements quelque peu  saccadés,  barbouillée, comme toujours,  de sa douleur de vivre qu’elle avait peine à camoufler.

Elle parlait souvent de ce  cher James William, son défunt mari,  un irlandais qui jouait du violon après avoir pris son  petit déjeuner de quatre œufs et un amoncellement de bacon et toast tartinées de beurre.  Elle nous offrit du thé. Les murs de la maison était penchés  comme si ils allaient bientôt s’écrouler, las de presque cent ans de travail.    Rien n’était droit, pas même le piano sur lequel elle piochait de temps en temps, assez maladroitement. « Elle est meilleure au lit, disait James », en souriant.

— Vous allez passer la nuit ici?

— Peut-être…

— Je vais vous prépare une chambre.

— Demain, nous irons faire un pique-nique.

Je voyais bien qu’elle était intriguée par Maggie.

— Vous êtes de souche irlandaise?

— C’est difficile à cacher.

— Vous êtes mariés?

— Non! Non!

Elle se tourna vers moi

— Vous devriez… Il est évident que vous êtes faits l’un pour l’autre.

Tante Claire s’adonnait au spiritisme. Elle avait vécu toutes les religions et toutes les guerres, comme disait Cabrel.  Elle nous avait dit en visitant la chambre qu’elle était hantée, mais que l’esprit ne venait la visiter qu’une fois par mois.

— À quelle date?

— Le 21…

Puis elle éclata de rire en nous montrant le calendrier.

Le lendemain, Maggie et moi marchions sur une vieille voie ferré qui menait à la rivière. C’était l’été indien et nous chantions tous les deux la chanson de Dassin :

On ira,  où tu voudras quand tu voudras

Et l’on s’aimera encore…

La rivière était toute mignonne avec son gazouillis et ses vrilles d’eau. Une eau pure et claire. Ici, loin de la ville, il restait encore de cette pureté, à commencer par le silence. Le grand repos de la cochlée du marteau et de l’enclume sans passer pour des communistes.

J’avais pris  une vieille canne à pêche trouvée dans le hangar derrière la maison .  Nous avions  des sandwiches, mais après trois prises, il a fallu tuer le repas avant de le manger. Les truites étaient vivaces comme au commencement du monde. Et Maggie hurlait en les voyant sortir de l’eau. Elle sautillait sur les cailloux en s’éclaboussant avec ses longues jambes  blanches. J’aimais la voir sautiller et rire.

On a bouffé les truites en se léchant les doigts. Vers 14H00, j’ai entretenu le feu pour nous réchauffer. J’ai planté des piquets, suspendu une toile et nous avons fait la sieste.  Il y a des moments de la vie que la mémoire se garde de jeter.  Le feu crépitait, la rivière murmurait et, de temps en temps, on pouvait entendre le chant des oiseaux  au loin, tellement  loin qu’on aurait dit qu’ils venaient du bout du monde. Nous nous sommes endormis. Et quand elle s’est réveillée, elle m’a demandé :

— Tu penses qu’on est fait pour vivre ensemble?

— Oui, ma tante est folle.

Elle m’a bécoté, les yeux brillants.

Alors je me suis dirigé vers le boisé pour couper un osier  rouge et j’en ai fait un anneau.

— Voilà! S’il y a quelqu’un avec qui j’ai envie de passer ma vie, de vieillir, c’est toi.

— T’es vraiment radin…

— Tu ne comprends pas ce qu’est l’or de ce monde. Je n’ai pas envie de creuser la Terre de mes doigts, me déchirer les ongles pour y extirper de l’or. Je veux que nous nous transmutions tous les deux.

— Je te dis oui, à une condition…

— Laquelle?

— Que nous venions passer nos dernières années ensemble ici. Ici à recevoir nos enfants, nos petits enfants… Et que tu me serves le thé de temps en temps.

— As-tu une autre demande?

— Oui. Promet-moi d’éteindre l’ordinateur et la télévision à l’heure ou se couche le  soleil. Je ne veux plus voir de films d’horreur et de S.F., de monstres, de toutes les misères du monde qui entrent dans mon crâne. Je suis taillée   pour la paix de l’esprit… Le silence me fait vivre heureuse, le bruit me tue, m’horripile,  et la bêtise humaine encore plus m’exténue.  Je suis une tortue rousse…

*

On est  revenus par les petites routes sinueuses, toutes remplies des couleurs de la coiffure de Maggie de par les feuilles versicolores. Puis on a pris un vieux motel à la façade  usée. En entrant, on se serait cru dans un film des années 50. Après avoir fait l’amour, on est sortis sur le petit perron. Puis on a fumé un joint. Le ciel s’est mué en une bijouterie scintillante. Ici, on pouvait voir les étoiles. Alors qu’en ville, toutes les lumières les éclipsaient. En ville, les lampadaires se couchent trop tard.  C’est par cette voie, la route du ciel que l’on a cherché à saisir,  que l’humanité avait pris conscience de la grandeur de ce qui existe et la petitesse de ceux qui connaissent seulement ce qui existe.   « C’est si vaste qu’il doit bien se cacher un dieu dans ce quelque part qui n’est qu’une partie du partout ».

Le lendemain, en partant, j’ai demandé à la propriétaire si ses  motels étaient à vendre.

— Comment l’avez-vous su?

— Je disais ça comme ça. On peut avoir votre adresse?  L’hiver approche. Ce n’est sans doute pas la meilleure saison, mais peut-être le printemps prochain…

— C’est quoi cette blague? S’étonna Maggie.

— Ce n’en n’est pas une. Ça nous ferait un tout petit commerce. Deux jobs… Assez pour vivre.

— Oui… Il faudra voir ce qu’on peut faire ici.

La pluie nous a baptisé de la tête aux pieds :  Cats and dogs, comme on dit  en anglais.  Ou à vache qui pisse… On s’est réfugiés dans l’auto. Un vent fou s’est élevé, tordant la cime des arbres.

— J’ai envie de t’embrasser…

— Moi aussi…

— Pourquoi tu attends?

— Parce que attendre fait partie de la stratégie… Ce sera meilleur. Mais pourquoi c’est moi qui doit décider quand?

Elle s’est approchée lentement de ma bouche. Ses lèvres avaient  le goût du vent chaud.   J’étais pris et épris.

C’est à ce moment que j’ai su ce que l’expression bouche-cousue signifiait. Un délice pantocrator. Car j’ai fermé les yeux et ouvert les cieux. Bientôt nous serions oothèques : deux œufs dans la même coquille.

Étoilement

Quand les étoiles passent la nuit dehors
Je regarde et regarde encore
L’émerveillure du temps
Malgré la mort, malgré la mort
Un présent…
Un cadeau qui m’attend

Maggie

© Gaëtan Pelletier, 2018

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Chapitre 7

L’ère des apathiques amputés

 

C’est bête à dire et à creuser: trop de ce régime soumis et cultivé au « bonheur » de l’avoir, à cette ère qui n’a qu’un seul mot pour vous rendre heureux – économie-, la vie devient un dortoir dans lequel la moitié du monde dort debout, ou ne sait plus rêver. On sait se faire rêver. Et il n’existe plus de moments creux pour exister : on remplit les moments pour vous.

Nous sommes les oursons bourrés de peluches : nouvelles télévisées, scoop, misères du bout du monde, travail et déplacements. Ce monde a été créé pour n’avoir plus un instant à soi. Les instants, nous les vendons. Ils se lèvent à 4h40 pour prendre le bus. La congestion est telle que l’on avance à petits pas dans nos merveilles d’acier.

On a arraché les yeux de l’esprit : il y a trop à voir pour regarder les oiseaux danser sous le ciel bleu.  À voir la richesse de la Vie, des êtres, des océans, de l’immensitude de l’Univers, nous sommes maintenant amputés d’un côté, monovisionnaires, hachés du cerveau, et désâmés. 

C’est comme si nous étions dans un déluge quotidien de soucis cultivés quand tout va bien. L’occidental est soumis à toutes les pilules du »monde » pour se guérir de son anxiété de vivre ajoutée à celle de son destin fragile de naître sans vouloir mourir.

 « À chaque fois que son réveil sonne, c’est cette même journée qui recommence : Phil semble bloqué dans le temps jusqu’à ce qu’il ait donné un sens à sa vie. »

 ( Le jour de la marmotte).

Maude/Théo, Le Dépotoirium

***

Ce sont maintenant  des fantômes qui dirigent le monde. Aussi bien camouflés dans le Ketchup Heinz que dans les fabricants de bioéthanol.  Une multitude de mains invisibles.   ( Quel beau concept qualifié de théorie économique!). Oui, la main invisible n’est plus celle d’Adam Smith, mais l’autre qui vous reprend votre main invisible. L’énorme et la pyramidale jusqu’aux amygdales. Vous avalez votre salive et ce monde de marchands qui ont fait disparaître toute valeur, même la plus infime, telle le respect,  la gorge sèche. Les émotions sont au dernier rang.  Une bande aux masques d’acronymes, accros au business. On s’en moque et pas parce qu’on ne sait rien. On est cyniques pour les « dirigeants ». Ils s’en plaignent à conférences-que-veux-tu! Ils chialent et miaulent tels des  minous blessés. Ils ne prononcent pas le mot « Dieu » ni celui de « Capitalisme » avec un grand grand C,  dont ils sont pourtant les premières négateurs et navigateurs.  Tous des  chevaux de Troie bipèdes  ont des œillères pour ne pas qu’ils voient trop large la surface et les races de ce monde. Les politiciens ont soudé leurs paupières et leurs oreilles de la certitude. C’est l’acatalepsie qu’il leur faudrait. On ne peut pas atteindre la certitude. On peut l’emprunter pour un moment. La certitude est un oiseau qui ne vole pas. Il ne bouge ni ne bat des ailes. Il est comme la femme de Loth : une statue de sel.

***

L’automne est en train de faire ses bagages : elle ramasse toute les feuilles des arbres et les étends  pour qu’elles meurent et nourrissent la terre, les  unes collées aux autres. Nous ne serions que des feuilles que ça irait mieux. On sent qu’on va passer un mauvais quart d’heure de givre, et courir la vitamine E en bouteilles Made in Nowhere Land. La Terre promise n’est pas celle à laquelle on croyait. L’hiver n’est rien d’épeurant. C’est la froidure humaine qui l’est.

Les hommes manquaient d’eau : on leur a donné de l’eau entrant dans leur  maison.

Les hommes manquaient de nourriture : on a créé des abattoirs et on a mis les coqs dans des sacs de plastiques, livrés à la maison.

Les hommes ont manqué de travail pour acquérir ces conforts tant bienvenus : on leur a donné du travail.

Les hommes ont manqué de travail : on leur a donné du chômage,  mais à condition qu’ils travaillent.

Les hommes se sont dit qu’ils leur manquaient quelque chose : devenir la richesse. On leur a appris à inventer de la richesse pour rendre riches les plus riches. À l’école, les enfants pensent que les pommes de terre poussent dans les arbres, mais ils apprennent de force à être des entrepreneurs.

La chaîne de Ponzi semble n’avoir pas de fin… Ni personne pour l’arrêter.

C’est le toc qui maintenant remplit l’âme des hommes. Sans limite. Je souhaite! J’ai envie de… Je veux… Je veux plus.

***

Maggie et moi avons pris l’auto pour aller voir couler le dernier ruisseau avant que tout gèle. On s’est voiturés  loin comme un voyage sur Mars. Avant d’embarquer dans l’auto, il y avait un mendiant qui quémandait. Maggie lui a donné la moitié de sa monnaie.

— Merci, Madame, je prendrai un café.

— Vous prendrez ce que vous voulez, il n’est plus à moi. Vous en avez assez pour un petit flacon, si ça vous tente, ou un bon repas.

On est repartis lentement.

Au Canada, la monnaie c’est de l’or en rondelles. Le gouvernement dit que la monnaie métallique dure plus longtemps. C’est faux. Elle dure le temps de deux ou trois achats et on se croirait au moyen-âge avec un fond de poche de pantalon lourd des métaux utilisés pour sa fabrication.

***

On a trouvé le ruisseau. On s’est fait un pique-nique en se tortillant de froid. Mais l’amour n’est jamais de glace. On a aimé se faire frissonner. On se déglace à coups de baisers. Ses lèvres sont de petites plages sur lesquels je m’étends longtemps. Les yeux clos, j’entends son souffle s’alentir, comme si embrasser était un fragment de méditation qu’on nous a caché. On ferme les yeux. Il doit y avoir dans le corps humain autre chose qu’un montage de cellules affolées. Je sais, les hormones sont hors normes. Elles nous rendent fous. Mais c’est bon d’être fou de temps en temps pour pouvoir arroser un peu la sécheresse de ce monde.

Les branchailles sont déjà sèches et on peut voir les nids d’oiseaux abandonnés. C’est douillet, fabriqué d’herbe sèche,   gluée  de glaise. Pourtant, ils ne sont jamais allés à l’école.  Les oiseaux se sont enfuis aux États-Unis  se chauffer les plumes, se dorer et chanter dans une langue qui n’est ni américaine ni Céline Dion.

On a fait l’amour sur le siège arrière,  moitié habillés, moitiés nus. Pendant tout « l’acte », on s’est regardés dans les yeux, le cœur vaillant, la respiration lumineuse, l’âme enfin ailleurs qu’ici. Les vitres de l’auto se sont embuées.  On se serait cru dans une île de la mer du Nord. On ne voyait plus rien. On ne voyait que tout. On se voyait. On se regardait dans le vert de l’œil, alanguis, détendus.

Finalement, à force de bouger, nous nous sommes épluchés de nos vêtements. Il y a des jours dans lesquels on aimerait enlever son corps pour être encore plus nus.

*

Théo et Maude étaient dans leur encoignure en se minouchant comme des carpes avec de gros becs mouillés.   Ils s’aimaient ou commençaient à s’aimer vraiment.  Théo avait découpé la pièce de l’appartement  à l’aide d’une bâche achetée chez Wal-Mart.  Ils s’étaient fabriqué une petite niche à eux, se séparant lentement du reste de la bande. J’y vis là un signe de désintégration et le début d’une fragmentation. Bref, un isolement.   Et leurs idées commencèrent à se fusionner. Théo, qui allait bientôt devenir avocat, devenait un artiste du scalpel des idées. Les toutes faites. Comme les aliments congelés. Il savait chimifier ses recettes d’idées en disant la même chose de manière différente. Il avait du succès : plus il écrivait, plus son ego enflait comme un crapaud qui avait trop fumé. C’était bien le prince charmant de Maude et la coqueluche des lecteurs, car sa finasserie aux réponses qu’il donnait aux lecteurs les figeaient. Il en finit par « se conclure » intelligent et infaillible. « Réussir dans la vie » et non pas réussir sa vie. Tous les  États ce cette infime planète ont  tout préparés et des numéros « faites le hun  » pour enrôler ses citoyens  qui rament sur une galère ventripotente. Goebbelisations et mondialisation sont deux frères siamois. Le Dr. Goebbels n’a plus de visage, mais une descendance éparpillée encore plus efficace. Théo est fier d’avoir trouvé qu’un fils de Magda Goebbels et sa descendance qui  ont hérité d’une fortune immense : les Quandt. Et ils ont aujourd’hui des investissements dans le secteur automobile. Milliardaires! Théo salive! La liberté est sans doute là et il est las de son rideau qui les isole. Un jour, ils auront un château d’avocat. J’en parierais mon T-shirt.

15 octobre

Retour au boulot.

Deux patients  décédés, donc deux chambres vides qui se sont remplies en quelques heures. Les disparus sont partis dans la manche d’un magicien : il en sort des colombes et y entrent des colombes.

Puis arrive une nouvelle employée : Cindy. Elle est blonde avec deux cornets de crème glacée qu’elle laisse légèrement à découvert dans une encolure profonde. « Frédérique est partie. Je la remplace ». Elle n’a rien dit quoi que ce soit de vraiment « d’autre », sauf qu’elle ma indiqué la chambre d’un monsieur presque centenaire.

Plusieurs posent des questions de cet « après-vie ». Je ne sais que répondre car je suis de la génération de la vie. Celle qui se questionne sur le  futur. Notre passé viendra un jour. Mais pour le moment, j’ai des ennuis avec le moteur de mon auto, ma carte de crédit et, je dois l’avouer, Maggie m’avale la moitié de mes pensées. Je vois roux. Tellement! Tellement! Je roule sur des chapeaux de roux.

— Qu’est-ce que vous faisiez comme métier?

— J’étais maçon… Ça n’existe plus aujourd’hui. Ils ont des matériaux laids de je ne sais quel matériau, des plaques qui ressemblent à du plastique. Jamais je n’aurai vécu dans une maison de plastique  gris-noir. C’Est sombre au point de ne pas avoir envie d’ouvrir la porte pour entrer chez soi.

— Vous avez l’air en forme. Qu’est-ce qui vous a amené ici?

— La famille.

— Vos enfants?

— Oui. Ils sont déjà vieux. Ils ne veulent pas que je travaille. Alors, ils m’on trouvé une maladie. Ils disent que j’ai un cancer… Je ne sais pas lequel. Ou bien c’est partout. Je suis infecté comme les murs de bois par des fourmis charpentières. De beaux insectes. Elles, au moins, elle travaillent… J’ai un fils avocat. Lui il parle.. Dans mon temps, personne n’aurait pensé qu’un jour parler serait un métier. C’était bon pour les politiciens… Et encore… On ne les croyait pas à l’époque. C’est surprenant… Très surprenant.

— Vous me donnerez votre secret de longévité…

— Il est là dans mon sac… Fouillez vous allez le trouver.

— Du Brandy?

— Eh! Oui. Ça a la couleur de la brique rouge. Je deviens une brique solide en avalant ce petit liquide.

— Personne n’avale ce produit ici… D’ailleurs, ils sont si malades qu’ils n’ont pas envie…

— Ils ont tort. Mais chacun ses torts. Donnez-moi vos petits bonbons de couleur. Je vais les envoyer à la poubelle. Ah! Le secret de la longévité… Traitez votre voisin comme si c’était Dieu…

… C’est une blague, mon garçon. Les voisins me faisaient suer.

— Vous croyez en Dieu?

— Dieu, c’est un mur de briques… Quand les humains ne sont pas cimentés, Dieu n’existe plus. Ici, s’il y a un dieu, il ne se tient pas debout. On l’a remplacé par un mur de toc. Alors, si vous cognez à la porte du divin : toc toc toc.

***

J’avais oublié la vieille dame au bout du couloir.

— Ils sont allés où?

— Qui?

— Mes enfants.

— Manger.

— Ils font bien. Je ne sais pas si le Seigneur  a de bons repas de l’autre côté. Je ne comprends pas que s’il y avait au début Adam et Ève, il n’y avait qu’eux et que pour bâtir ce monde ils ont dû faire l’amour ensemble. Je ne sais pas.

Je lui ai donné un peu d’eau et j’ai entrevu ses masses cancéreuses boursoufler son cou.  Ça m’a rendu triste. Pendant que je prenais ses signes vitaux, elle m’a demandé :

— Pourquoi vous me gardez en vie?

Silence.

— Parce que vous êtes encore en vie.

— Si j’étais en vie, je danserais de ce bon vieux Rock-and-Roll ou j’irais marcher en longeant la rue principale avec Marie-Thérèse. On est en vie quand on fait quelque chose. Les cartes à jouer? Ah! Je la connais celle-là. Toujours 52 moyens de vous rendre la vie intéressante.

— Si j’avais su, j’aurais consulté un vétérinaire.

— Un vétérinaire?

— Oui. Claire. Elle a envoyé mon chat dans la paix je ne sais où avec une seule piqûre. Une injection de je ne sais quoi. Mais mon chat n’a pas souffert. Il s’est éteint comme un ballon cesse de garder son air.

Son fils lui avait apporté une photo qui datait des années quarante. Elle   était belle comme une fleur dans l’été-bébé de la vie. Elle et son mari étaient  assis dans un nid d’herbe.  Il y avait de la lumière partout. De la lumière crue d’un soleil de midi dans laquelle elle était toute nimbée. Elle était si belle qu’on aurait dû en faire une chanson, la transformer en son, en image . En tout ce qui reste dans une vie où tout part.  Mais là, comme les fleurs séchées, les pétales qui baissent les bras, elle s’en allait d’ici-bas. Il ne lui restait que sa beauté intérieure et  son tempérament d’acier trempé dans une vie.

***

— Tu voudrais bien prendre ma main?

Je l’ai fait. Une main non pas rugueuse, mais comme amollie, sans force, malléable, une main sans lendemain. Bien que ça a été magique. Et je n’ai jamais su pourquoi. Il faisait déjà noir, mais j’ai fermé les yeux.

Puis elle m’a demandé d’une voix presqu’éteinte :

— As-tu de l’imagination?

— Je pense que oui.

— Alors, imagine qui s’il y a une vie autre à l’intérieur de ce corps brisé, que des gens, au moment où nous nous parlons, naissent et meurent… Alors, va t’asseoir sur la lune et regarde les lumières qui montent de cette ruche et descendent. C’est une ruche… Rien qu’une ruche. Et le miel que l’on peut produire n’est que l’amour… On en apporte en descendant ici pour une aventure dans la chair, puis on retourne là-haut, on fait son bilan et l’on revient. C’est comme écrire un livre et essayer de le parfaire. Et le livre c’est « nous ». C’est cette âme qui s’aiguise. Cette âme qui est elle-même son propre sculpteur. À travers la matière brute des premiers qui sont de « bleus » de ce monde infini.

— Je t’ennuie?

— Loin de là…

— Tu te demandes si je délire?

— Ouais! Un peu…

— Alors j’ai déliré toute ma vie. Qu’est-ce que tu regardes en voyant cette photo?

— Je dois mentir?

— Non.

— Je vois un galbe de jambe musclé, magnifique et magique, deux mots qui se ressemblent. Et une belle tête bien coiffée… Quel sourire! Et vos yeux… Je ne vois pas la couleur, la photo est en noir et blanc.

— Ça ne cachait pas les âmes. La couleur a un peu enlevé de ce mystère des êtres… J’ai commencé à vivre vraiment le jour ou j’ai décidé de cesser d’être constamment tendu à comprendre la vie. J’ai été heureuse parce que je ne l’ai pas attendu ce bonheur.

Elle me serrait la main comme dans une proche partance. J’étais mal à l’aise, un peu ennuyé. Lentement, elle lâcha prise et s’enfonça dans le sommeil. Sa respiration était lente, longue, comme si elle voulait survivre en avalant le plus d’air possible.

Quelques jours plus tard, je reçus par la poste une enveloppe et une photo agrandie en noir et blanc. Je ne savais qu’en faire. Je l’ai accrochée au mur de l’appartement. Les autres étaient sans mot. Mais pour moi, c’était en quelque sorte un musée. Tous les mourants sont des musées à visiter. Et tous les vivants entrent en nous, nous marquent, sans que nous le sachions. Le Je est une invention de l’ego.

J’avais honte d’avoir été aussi peu « réceptif ». Mais à l’endos, elle avait écrit d’un tracé malhabile : «  L’important quand on a peine à comprendre c’est  d’accepter de ne pas comprendre. ».

Quand je suis retourné  au travail, elle n’était plus là. Un autre avait pris le lit.

Ce soir-là, je suis allé m’asseoir sur la lune avec le flacon de Brandy du briquetier.

J’étais seul, un peu désespéré. Mais je crois que les briques d’un dieu brillaient à travers le mouvement des invisibles qui entraient et sortaient.

La ruche était belle…

*

Carl arrivait chaque soir avec une nouvelle « amoureuse ». La dernière avait des lèvres tellement charnues qu’en l’embrassant il semblait s’y prendre deux fois pour en couvrir la surface.

C’est notre cher avocat qui, dans son délire, demanda ce soir là de mesurer les lèvres des conquêtes de Carl. Avec un petit appareil photo, il pouvait évaluer par un programme d’ordinateur la taille en centimètre  carré  la surface des lèvres Et  secrètement il les cumula. De sorte qu’en projetant le tout dans l’avenir, Carl aura embrassé, selon une moyenne de 10 fois par soir, ou 10 minutes, une surface équivalente au quart de la Slovénie.

Il écrivit l’article, le lança sur la toile  avec une paire de lèvres rouges. L’effet fut immédiat : des milliers de lecteurs se lancèrent à la chasse aux baisers. Il fallait trouver les lèvres les plus lippues, il va de soi. Puis ce fut dans les parties génitales, les fronts, tous les concours étaient « bons ».

Théo avait du talent. Et la dame avait raison : les jeux de cartes des vieux, c’est zéro. Mais les cartes des lèvres, c’est super. Un compte Facebook fut créé : Mes lèvres sont plus grosses que les tiennes. C’était amusant… Un petit aperçu de ce dont nous nous occupons dans nos temps libres.

Je me suis retourné vers Maggie pour voir ses lèvres. J’ai eu droit à un beau clin d’œil.

Les jours suivants, 20 commanditaires nous contactèrent pour des contrats mirobolants … À condition de glisser, en plus, des liens cachés  dans les articles.

Ce que nous avons fait.  Notre intention était d’utiliser cet argent pour « nos libertés ». Certains ne voulaient pas travailler un seul jour de leur vie. Bien qu’ils s’échinaient comme le font tous les gens pour ne rien faire le restant de leur vie s’ils réussissent à se rendre jusque là sans être trop amochés dans leur  véhicule rose.

Ce que Théo avait omis de dire, c’est qu’il avait fait monter le programme par un de ses amis. Alors, silencieux, il mit sont programme en vente sur Ebay. Le lèvromètre se vendit à 20,000 exemplaires et un concours payant apparut.

J’étais un tout petit peu pétrifié… Si l’on peut dire. Car Le lèvromètre était une copie sans doute inconsciente des tactiques de politiciens qui passaient maintenant tout leur temps à mesurer. Et mesurer c’est compter. Le politicien avait compris que pour faire quelque chose de grand, il fallait simplement se faire tout petit, se mêler aux petits pour les séduire. Le petit était la même chose dans sa tête que l’était la notion de dieu dans la vision du maçon. Le politicien se croyait mur mais se faisait brique pour réaliser son mur.

Après une longue discussion, Théo  admit que l’argent était entré dans son compte personnel, mais accepta d’en verser une partie ( 15%, en fait) au Dépotoirium.

Je me sentais comme un chef d’État  devant Bill Gates.

Comme disait Madame Thatcher : « Il n’y  pas d’alternative ».

— Je crois qu’il va nous falloir un coffre fort. Un coffre fort est un outil de riches. Alors, Théo, tu paieras le coffre fort.

— Pourquoi?

Étonné, il se tourna vers Maude.

— Parce que les riches ne se volent pas eux-mêmes.

On aurait entendu voler un drone américain.

Je le sentis piégé.

Et c’était le but avant qu’il nous piège.

Carl, la voix chevrotante à la Piaf  se mit à chanter :

Dieu réuni ceux qui s’ai-aiaiaiai-ment.

Il n’y a pas que les chinois qui rient jaune.

***

Sept jours plus tard, Carl est rentré penaud dans l’appartement avec une bouteille de Jack Daniel’s. Et un livre sous les bras. Un livre de Sainte-Thérése d’Avila : Le château intérieur, ou Les demeures. Sa grand-mère n’était plus et elle lui avait laissé ce livre ainsi que sa vieille maison. Il vendit la maison et se demanda que faire avec l’argent de la maison. Il s’acheta une bicoque dans un coin perdu du Bas-du-Fleuve et y installa  un petit studio d’enregistrement.

Il ouvrit le livre maintes fois. Mais un jour, il reçut un appel de son agent pour un spectacle dans une petite salle.

Excité, il jeta le livre par la fenêtre. Un SDF passant par là, crut qu’il recevait un don du ciel. Trois mois plus tard, on vit le SDF convertit, passant à la télévision dans une émission à caractère religieux dans lequel il présenta son livre : Le récit d’un noyé : Sauvé des os.

© Gaëtan Pelletier , juillet 2018

Le dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

 

Le dépotoirium, Chapitre 6

Chapitre 6

 

Lundi,  soir de réunion.

La « réunionite » est une affection des organisations, infimes, petites ou grandes. Nous en sommes atteints. On ne fait pas de réunion sans bouteilles d’eau. Comme les grands de ce monde. Il nous manque les cheveux blancs, mais pour l’eau ont on en a : 48 bouteilles en réserve dans des bagages plastifiés. Combinaison : eau, plastique sur plastique. À boire trop d’eau on se plaindra des continents nouveaux des océans, tout en buvant.

C’est bête, mais l’investisseur, le meilleur, investit dans l’investissement. Et l’humain est le dernier des investissements. Qui saccage une Terre, commence par saccager un humain, puisqu’il lui faut ( pour le moment, des bras, un cerveau, un mouton mou) pour son œuvre.

Nous sommes dans la démence, la frustration et la débâcle. Rien ne va plus. Faites vos vieux. La vie passe son temps à faire des vieux.

On avait peur de l’eau du robinet  comme du dernier film américain. Alors, on buvait de l’eau en bouteille. Beaucoup. De quoi se déboucher le colon le matin, selon les conseils d’Edgar Cayce. Maggie, elle, en plus,  s’envoyait deux cuillères à soupe d’huile d’olive avant de siroter son café noir pour  de désencrasser son foie.

Les deux paquetages de 24 bouteilles –surtout pas de la Nestlé-  traînent dans l’appartement, quelque part, enfouis sous des piles d’objets non contondants. Pour ce qui est de la propreté, on fait relâche que trop souvent.   Quand on ferme la porte trop brusquement, on dirait entendre la poussière tomber sur le plancher. Mais qui donc veut nettoyer? Chacun d’entre nous connaît ce qu’est la toile. Mais dans les vadrouilles, les brosses, les meilleurs désinfectants au monde, nous sommes  aussi efficaces qu’un politicien dans une mondialisation de financiers-lièvres et ces grotesques  tortues   prises dans la mélasse que sont les organisations d’état.   On aime tellement notre paresse qu’on la marierait pour le reste de nos jours. La paresse est devenue un péché social. On joue tous du claviérisme, un instrument à « la mode », mais  ne nous demandez pas de passer une vadrouille sur le plancher. Le plancher, c’est vraiment bas. On veut être plafond ou patron.

***

— L’eau du robinet pue le chlore…

— Ils disent que c’est bon pour les dents.

— C’est peut-être aussi mauvais que de se faire mitrailler de vaccins. Nous sommes chanceux de n’avoir aucun autiste dans le groupe, fait remarquer  Maude. Elle est vêtue comme les lys des champs et nous demande si on ne pourrait pas faire une chronique de mode. « J’ai une copine qui fait des bijoux. Si on en vendait sur Ebay, elle nous offre 35% de profits. C’est alléchant. »

Maggie, c’est le silence.  Elle barbouille dans un calepin de petits poèmes. Elle dit que ça lui dégorge l’âme, que ça la purifie et qu’après elle se sent mieux.

— Je vous annonce que l’argent ne rentre plus. Hier, rien. Avant-hier, rien.

— Mais avant, nous allons passer au problème de l’eau. Carl  a trouvé un appareil que l’on accroche  au robinet et qui épure l’eau à 99%.  Le coût est de 149$.  Faut-il voter?

— Non, on l’achète, s’écrie Maude.

— O.K.  Carl, tu t’en occupes?

Go sur internet et payé crédit comptant.

***

Septembre.

Dehors  ça pétarade. La pluie vient de commencer. Et puis, soudainement, un vent d’air frais se glisse dans l’appartement. Il serpente sur le plancher et refroidit les pieds de Maude qui, comme cendrillon, a perdu un de ses souliers. Elle brame comme un animal torturé.

Après, j’ai demandé un cinq minutes de silence. Les yeux clos. Comme une prière : « Donne -nous une idée Seigneur, afin de nous rendre riches et libres.  Donne-nous le génie de Bush Family, buissons ardents, et de la Family Trapp, ces gens heureux  et vocalisateurs, tel  l’Aigle botté d’Autriche et d’autres riches.  Notre baguette quotidienne, et le beurre pour acheter le fabriquant de beurre. Et de bonnes vaches. Des Holstein.   Amen. »

Tout ça pour chercher des articles, ou une idée d’article qui ferait sensation. Carl  a gardé les yeux ouverts. Ça le répugne ce genre d’exercice.  D’ailleurs, il nous apprend tout de go qu’il vient de s’inscrire à l’école pour faire de la menuiserie. Il veut toucher de la matière noble, être utile. Les mots, les concepts, les idées, si elles ne sont pas mis en pratique ne valent rien. « C’est de la moisissure d’histoire. Tout le monde a de grands mots, de grandes idées, et pourtant c’est l’économie qui avale les pays. »

— Quand on dit aux gens qu’ils n’ont plus de pays, ils ne nous croient pas. Ils pensent qu’on délire. Ils ne voient que des frontières et cette délimitation leur suffit pour croire en ce qu’ils possèdent. Mais, en fait, ils ne possèdent plus vraiment quelque chose de tangible. Tout le monde peut venir dans votre pays et vous acheter comme esclave. On a ouvert la porte à tous les requins du monde qui se liment les dents pour déchiqueter tout ce qui existe. Personne ne le sait, mais le loup du petit Chaperon rouge est  un banquier de Wall-Street. Il lime ses grosses dents avec la sueur des peuples.  Ces grosses dents, ils    les liment avec la sueur des peuples. Au pays des aveugles, les lunettes sont de petits rois ronds.   Comment peut-on « croire » qu’on est libres? On ne peut pas être libres et avoir peur. Peur de perdre son emploi. Peur de ses dettes. Peur de l’avenir.

— Mais on peut faire ce qu’on veut, dit Maude.

Il la regarda comme on regarde un bibelot rose et vide,  et haussa les épaules.

— Tu veux les combattre par ce qu’ils font : vendre. Acheter et vendre. On est ici à vouloir changer le monde ou à jouer les enseignants, les divins petits connaisseurs. On a de la culture. Ah! Mais à quoi ça sert? Au fond, on aime bien être assis, se plaindre de l’eau et utiliser l’outil le moins dangereux possible : l’ordinateur. On l’a emprunté cet outil. Et dieu sait pourquoi il nous a été donné.

Sa voix avait monté d’un ton. Il faut dire que la bouteille de Téquila avait baissé de quelques millimètres.

— C’est le seul moyen que nous avons, rétorqua Théo.

— Alors, je refuse d’endosser une usine à produire des articles et des articles. La génération qui nous précède a eu encore plus de culture que nous. Ils parlent de Platon, de Socrate, et les Suédois lisent Bob Dylan dans le texte. Mais pas Yvon Deschamps.  Ils  citent tout ce qu’ils trouvent, même leurs confrères.  Ils se parlent entre eux comme s’ils faisaient partie d’une élite, se prennent pour des intellectuels messianiques.  Ils s’aiment de leurs rôles.  Ça les fait bander du cerveau. On crève parce que rien de ce qu’ils disent, ni même les sociologues, ont un effet sur nos vies. Alors, on change quoi si on n’a pas le pouvoir de changer un tout petit peu quelque chose en ce bas, vraiment bas monde ?

— Change de bouteille.

— T’en veut? Théo… Peut-être que ça t’aiderait à voir à travers ce charabia.

— Tranquille, tranquille… On va se contenter de trouver une phrase ou deux pour demain. On dira que c’est une pensée profonde en inventant un écrivain qui n’existe pas encore.

« Il est radin au point de ne jeter que son dévolu ».

— Quelqu’un a trouvé ça sur son Iphone?

— Non, je l’ai mis sur un bout de papier, répondit Carl. J’ai jeté mon Iphone à la poubelle. Terminé. Over! Je veux du tangible. Mangez-le votre téléphone intelligent. Croquez dedans. La pomme et Adam et Ève, ça ne vous dit rien?   Faites-vous en un buffet! On a donné des miroirs aux amérindiens. Maintenant, c’est notre tour : Selfie! JE ME photographie JE. And so on…

10 septembre

Ce soir-là, Carl écrivit  un article. On  retrouva notre Che de ville endormi et ronflant après avoir hurlé son dévolu sur le site.  Il se leva ou plutôt se remit de bout avec un mal de bloc qui courait l’aspirine du laboratoire Bailleur.

DÉGUERREZ-VOUS! CESSEZ D’ IXER ET EXISTEZ

Je ixe
Tu ixes
Il ixe
Etc. et rats.

Vous êtes las avec votre culte du combat, comme les Vikings avec leurs dieux?Vous aimez le sang, les blessures, les sanguinolents propres et cravatés, sans âmes. Vos chefs sont des pantalons pas de culot, pas de culottes. Ils ont un long lombric qui leur sert de colonne vertébrale. Et vous les adorez? Au fond vous ne savez pas ce qu’ils sont vraiment. Qu’est-ce que vous avez pour lutter contre ces minus maléfiques, soi-disant, élus? Un X. Un pauvre petit x. C’est votre minime épée tracée au crayon gras à tous les quatre ans. Ils vous endorment de discours sucrés. Leurs lèvres bavent de sirop d’érable. Vous êtes des abeilles qui butinent de job en job.C’est votre sucre social.  Ça coule, ça déguline. On dirait une sève arbuste de chair, un bouton d’acné qui purule. Et c’est ce que vous avalez, là, de temps en temps avec vos pancartes. 

On vous donne des armes et des missions. Et vous vous prenez pour des héros. C’est vous qui payez pour le costume, les armes, et la petite école d’entraînement. Derrière eux, ils entendent les voix des planteurs d’armes. Ça mitraille les avoirs des banques, des corporations répandues, anonymes, codés, vivent de vos petites religions laïques.

Ils vous disent que c’est un devoir. Et vous, les dévoirés, vous allez tuer pour une cause qui n’a pas de nom et n’a jamais eu de nom. Tuer ne sera jamais une cause.

Vous avez un mort chez-vous? Ils vous envoient en tuer trois. Ils disent que c’est « justice ». Et parmi les trois, des enfants abîmés, massacrés, déchirés, sinon mort à jamais dans leur petit cœur, leur âme.

Si vous voulez la paix, ne la demandez pas par écrit. Ne téléphonez pas pour l’avoir, on vous dira : faites le hun pour parler à notre « représentant ». Et vous vous promènerai sur votre clavier dans un voyage de Compostelle d’arriérés marcheurs sur place.

Cessez de croire, décroyéz.  Tout ce qui est un mot mérite un « de » devant.

Vous pouvez lécher votre écran de toutes les idées transportées par les écrivailleurs de génie, léchez-la comme un cornet de crème-glacée. C’est comme ça qu’on vit : en léchant. C’est quand on cesse de lécher que l’on vit vraiment. Vous ne mangez pas vous tétez.  L’État est votre mamelon, et vous êtes les bébés.

Maturez! Maturez! Maturez!

CARL

***

Carl disait avoir le droit de ne rien faire, se transformer en paresse de divan, les bras ballant sur les accoudoirs.   Mais il bougeait sans cesse, nerveux, délicat, tristounet, toujours à pianoter des dents sur ses ongles, les noirs, les blancs. Un vrai clavier.

Tous nos parents voulaient que l’on réalise leurs rêves.  Être quelqu’un!  Tout le monde est « quelqu’un » au sens noble du terme. Mais pas ce quelqu’un quelconque. Non. De cette noblesse de milliardaires qui pouvaient s’acheter un lac avec vue sur sa maison. Plus on s’en approche, mieux on réussit selon les critères.

Pendant que les autres cherchaient cette chère perfection de l’homme d’État et de ses serviteurs empesés, nous nous débattions dans ce galimatias d’idées, comme si en écrivant des idées, les peuples allaient comprendre. Mais comprendre quoi? C’était monde crypté, volontairement  brouillé et encodé. « Derrière le masque, se cache le masque » disait Carl. Un jour, il se prenait pour Jack Kérouac, et le lendemain pour Bukowski.

Il disait être « tout le monde » en même temps que quelqu’un. « Mon corps est une piscine, et moi je fais des longueurs pour essayer d’atteindre le bout de la piscine. Mais elle s’allonge et s’allonge, et je n’en vois pas le bout. Le bout est à l’autre bout de la vie. Je suis un noyé chronique. Et nous sommes tous, à notre façon des noyés endémiques. On souffle sur les grands mots, les grands concepts pour s’en faire des bouées de sauvetage. Mais au fond, personne n’échappe à cet océan de folies.  »

« La vie était une sorte de carbonisation persistante. La vie devait être simplifiée et pratique. Les mots de ne devaient pas n’être que des mots; ils devaient être incarnés en  actes. »

— Les mains servent à quelque chose. Les mots doivent servir.

À quel âge meurent les écorchés? À quel moment, à force de creuser leur tombe, tombent-ils dedans sans trop savoir? Nous vivons dans un monde dans lequel non seulement l’intellectuel est dépaysé, mais le paysan en est rendu à la bourse.

Je lorgnais Carl, un Carl déconfit,  qui dans son autodestruction, sans s’en rendre compte,  était la cible idéale de ceux  qui meurent parce qu’on ne s’occupe pas assez de la vie.

À partir de ce moment, j’ai compris qu’il fallait autre « chose » pour échapper à ce monde. Ce que ce monde de marchands divins ignoraient, c’est qu’ils créaient de la douleur, de la vraie, dans leur course folle aux profits. Personne n’avait le temps d’attendre le paradis. Le paradis de « dieu ». Il fallait le paradis ici-bas. Le paradis d’ici, au moins pouvait s’acheter.

30 septembre

La soirée était fraîche. C’est Théo, curieusement, (quoiqu’il doit bien exister des avocats comme dans le film Carlito’s way : un avocat défoncé et un Pacino qui passe pour un acteur de génie avec ses tics et ses moues creuses en jouant un voyou converti pour le reste de ses jours),  qui nous avait trouvé cette drogue directo from Mexico.  Une sorte de champignon qui, disait-il, rendait le corps « flottant », léger comme l’air. Héli-homme, mon amour! On est tellement, tellement lourds!.  Nous serons tous des avions, du moins des ballons emballés. Alors, on en a tous pris dans une petite cuillère avec de la marmelade, le goût étant trop amer. Quand on est sortis de l’appartement, on se serait cru dans un film « de hauteur » : tout était biscornu. Le parc se trouvait à une dizaine de minutes de marche. Théo et Maude se tenaient par la main. Ils disaient que c’était féerique, magique, aquatique.  Comme à l’école des sorciers.

Quand on a pris le trottoir, des gens nous croisaient. C’étaient des géants, des hideux, des misérables. Il y avait des lettres dans leur visage, des mots, des phrases, des paragraphes entiers, des livres numérisés. Une bible qui battait des pages. Boum! Boum! Boum! On sentait leur peur, leur peur, leur misère, leur somnolence de citoyens heureux ou abêtis.

Bienvenue chez les hosties. Entre-mangeons-nous! Ceci est mon cor et je crie, ceci est mon sang et je me vide.  Peu importe de garage. Nous voyageons en auto, en soi, en  ballonnés   indirigeables. Admirables amiraux  des flots de feuilles de l’automne qui nous giflent de temps en temps sur une joue, un menton, un cou vaillant. Un beau et tendre frôlement…

À un certain moment, chacun regardait ses pieds avancer sur les dalles de ciment. Les lampadaires étaient devenus des étoiles. Quand on les regardait, c’est eux qui bougeaient. Mais quand j’en fis la remarque, Carl disait que ses pieds avançaient en reculant. « C’est comme si j’étais Michael Jackson ». Théo a dit que la main de Maude était le chemin de tous les chemins. « C’est ça l’amour ». Se marier, c’est regarder à deux la même télévision.

Ceux-là s’entendaient tels deux larrons préparant le même coup. Nous savions que ça finirait mal et qu’ils allaient un jour vivre dans une banlieue de la ville avec une maison propre comme un cent trempé 24 heures dans du cola. Mais le malaise fut rapidement assoupi et disparut dans les limbes du trafic et de ses lumières lancinantes. Puis  nous nous sommes fondus dans le parc. Et pendant des heures nous avons dansé sur des empilages de  feuilles. Craquantes comme des biscuits soda. Maggie,  qui parlait peu, a dit qu’elle écrirait son nom sur une feuille puis recollerait la feuille à l’arbre. Mais la feuille ne tenait pas. Elle a tenté de glisser la racine dans une petite trouée, mais rien ne marchait. Rien. La feuille se détachait de l’arbre. Alors, elle a dit qu’elle  scannerait la feuille et l’enverrait à l’autre bout du monde, là où il n’y a que du sable et des maisons bombardées transformées en débris qui enterrent les enfants. Puis on s’est amusés en inventant des pensées :

«  Nous sommes les  feuilles d’un dieu qui est un arbre ».

«  L’âme est une racine qu’on ne voit pas mais elle  prend  la main des autres arbres, en secret ».

«  Je suis un prince sans rire ».

Les feuilles tombaient, et parfois doutes petites. Petites  comme les enfants dans les guerres des adultes. Des œufs d’humains.Des Mozart assassinés ou des employés de Wal-Mart   Il y avait autant de feuilles mortes que les victimes de la Grande Guerre. Guerres des tranchés de la gorge. Guerres économiques laïques ou religieuses. Les hommes sont fous de la tête aux fêtes.

Les feuilles s’alanguissaient et tentaient de s’agripper à l’air pour ne pas mourir. Avec une petite gifle de vent, parfois, l’une remontait transportée d’espoir pour replonger ensuite,  piquer du nez  vers le sol. Quand les feuilles roussies s’entremêlaient aux cheveux de Maggie, elle riait, riait, riait.    Ce soir-là  je suis devenu le petit prince amoureux de la belle Maggie. Je l’ai entrevue quémander de l’aide à  la fenêtre de son château de pierres et de peurs. Help!  J’ai vu son âme à travers la lueur de ses yeux. Quand elle m’a prise par la main, je suis devenu sa feuille préférée. Des frissons ont poussé dans/et avant l’hiver dans mon cœur  de pierre ( parole de chanson). Je l’ai embrassée avec ma langue d’aspic, car je m’étais promis de ne jamais « faire union ». Libre comme le ballon  qui n’aspire qu’à respirer de l’air. Mais elle  était belle comme une auto sortant du garage, Honda, Ford, Toyota, Cadillac, j’étais fin prêt pour un long parcours.

Nous irons, s’il le faut, aux Shetlands, une île sans arbres, faire pousser de la laine de moutons.  On habitera une chaumière en pierres tressée de lierres, et nous ferons un âtre et des êtres. Un bébé à babounes dont nous prendront soin comme d’un avenir. Il sera pleurnichards, sautillant, et plantera des « non, non, non » à trois ans.

Puis on a valsé dans le froufrou des feuilles. Pas de bateau pour jouer à Jack et Rose, mais une mer de feuilles en froufroutement  sous nos pas.

Ce matin-là, après la cuite et la pizza, c’est l’œil de Maggie qui est sorti du drap. Elle était nue comme dans  les vers de Verlaine.

Elle jouait avec sa chatte
Et c’était merveille de voir
La main blanche et la blanche patte
S’ébattre dans l’ombre du soir

Quand je suis allé me raser le matin, dans le miroir était écrit un poème :

« Je t’aime »

J’ai trop ri en me rasant : je me suis coupé le rebord des lèvres, excité, un peu tremblotant.

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Chapitre 5

Quand j’entrais  au travail, j’imaginais  cette immense maison transformée en « ventre de dieu » qui allait redonner naissance à ses âmes. Un aller-retour pour les réincarnés.  Ils entraient en civières et sortaient par les fenêtres ou par les murs. Je sais par où, mais sans corps, apparemment sans rien. Bref, ils mouraient.  Plouf!

C’étaient tous des « en fin de vie ».Tous. Prononcer le mot « mourant » était un outrage. Séchés et brisés par la vie. Déshydratés. Le corps est un bateau-Titanic, un manteau qui se fripe quand on l’a trop porté. Des airs de planète avec ses ravins, ses crevasses, ses rivières aux reflets argentées. Il n’y a rien pour surprendre. Rien.  J’ai appris  à ne jamais être surpris. La mort est une école qui peut nous faire mourir souvent pendant une vie. Et ce que j’ai appris m’a fait vivre bien plus intensément que la plupart des vivants.  Je suis une épave en devenir. À partir des premiers jours, je crois que je n’ai plus jamais vu les vivants de la même manière. Je les percevais en à un point de leur vie en même temps qu’une étendue temporelle. Je savais distinguer tous les signes et pointer des étapes de leur existence. J’étais tous les points temporels. J’ai cessé d’avoir peur de mourir mais une angoisse douloureuse  de ce  petit navire à deux mains, deux jambes, un cerveau dans lequel se dissimulait un parfum de  Neandertal.

Les clients que nous avions étaient tous de cette race des années  20,30,40 ou  du 20e siècle. Une race solide qui n’avait presque jamais avalé de cette chimie multicolore   et cette bouffe industrielle avec tomates de Chine en boîtes de conserves et de mets congelés qui se répandaient dans le monde. Plusieurs  ont dû acheter leurs dents pour manger. Maintenant ils les enlèvent pour manger. Au début, j’avais l’estomac qui se tordait de douleur et la tête en tourbillons  par le découragement ou la peur, sans me l’avouer.  Mais avec le temps, avec le temps… Comme disait Ferré…

Il n’y a pas de pire tueur que l’habitude. Je voulais rester vivant en ne me m’habituant pas.

***

J’avais une patiente   du nom de Rita. Rita, une enseignante pieuse avec les yeux à genoux vers le ciel : elle attendait la visite du Seigneur.  Sa chambre était voilée de longs rideaux sombres, et ses yeux, comme des fenêtres, l’étaient tout autant.

Un ventilateur ronronnait tout doux, tout doux, avec un petit son de machine usée par tous les étés de Rita. Elle l’avait apporté,  ne supportant pas la chaleur.

Elle m’a signalé avec le petit bouton d’alarme près de son lit. Son chapelet de pilules pour lui enlever la douleur la faisait faire des cauchemars.  C’était- disait-elle-  son chat noir, Vipère, qui était revenu. Un chat furtif  qui pouvait dormir dans  les moindres  recoins de sa maison.

« Le animaux  perçoivent et lisent dans l’âme des gens ».   m’a-t-elle dit. Elle était à la fois consciente et à la fois perdue dans son pyjama de pullulement  d’injections.  Il se dégageait d’elle des  odeurs de médicament qui sourdaient en sueurs de sa peau luisante. Elle fiévrait à faire monter le mercure du thermomètre.  La peau de son visage ressemblait aux couleurs blanchâtres   du peintre russe Ivan Konstantinovich, le peintre des mers en furie avec ses houles gigantesques,  agitées.  Rita tentait de vivre en s’accrochant. Elle avalait de l’air pour garder en vie chacune de ses cellule-bougie.   Sa peau était si sèche et craquelée qu’on aurait dit qu’elle s’éteignait lentement en se débarrassant de son eau pour passer à travers  le tunnel de lumière.

Rita était là depuis une semaine. . Elle essayait toujours de lire quand elle en avait un peu d’énergie avec des lunettes suffisamment épaisses pour  mettre le feu à une écorce de bouleau. Souvent, elle oubliait de tourner les pages, incapable de se concentrer.

— Puis-je savoir votre nom?

— Jason.

— Ah!

— Alors vous êtes jeune… Avec un nom pareil…

— Probablement…

Quand nos clients sombraient dans l’angoisse on leur donnait du Nozinan. Alors, ils calmissaient, appesantis,  le regard  naviguant   entre quatre murs.

Le directeur, Pierre, lui, s’y connaissait. Dès le premier jour, il me fit tendre l’oreille pour bien entendre la respiration annonçant une mort imminente. Il m’emmena près d’un vieux marin cancéreux. Quand il émit son dernier soupir, sa poitrine se souleva et il vida tranquillement ses poumons. Quand l’air se répandit dans la pièce, je me suis dit que c’était de l’air usagé.  Chacun en ce monde respire un peu de cet air des gens qui partent. Personne n’y songe. De l’aire de seconde main, de second souffle.

C’est ainsi que me vint l’idée d’écrire un article

L’air usagé

Au temps des romains, l’air devait être un peu moins vicié. Et quand nous parlons d’air, il y a l’air du temps, de l’âme aujourd’hui. On a tous nos attentes sans espoirs de voir un jour la vie rejoindre la Vie. La grandeur de ce que nous aurions pu être, devenir. Non. Nous nous éteignons comme une vieille chandelle rendue à bout de cire par un soir d’hiver, la flamme chancelante, valsant aux moindres petits coups d’ailes en provenance de l’autre bout du monde. Bref, il n’y a plus de « recoin » de Terre où nous cacher. Les machines, l’activité humaine, la cuisine, les vaches à méthane,  les crocodiles, l’air des hommes de Wall-Street, l’air vicié des sables bitumineux de l’Alberta, les centrales nucléaires, etc. Il y a tellement d’humains sur Terre, de machines, d’autos, de pesticides, que nous respirons un air aussi vicieux qu’un politicien dont la moitié de ses mensonges sont faux.

 Jason

Le lendemain : Maggie. Cette chère douce et charmante Maggie se refusait  l’écriture. Elle dessinait, dessinait sans arrêt et collectionnait des photos de visages humains de tous les pays de la planète. Elle  a alors  pigé dans sa galerie   d’Irakiens et d’Irakiennes victimes collatérales de la guerre : des vieillards, des enfants, des estropiés.   L’une d’entre elles était  d’une  une femme aux yeux vert-jade, au  regard  profond, vous zieutant comme si vous aviez été  dévidé de l’âme. Ils étaient intenses d’une belle tendresse mais également  une énorme tristesse.  De beaux miroirs d’âme!  Quand Maggie a mis sa photo sur le site, le nombre de visiteurs a doublé.

C’était gênant de regarder la photo. Pourtant ce n’était qu’une photo. J’ai fait l’exercice, sous le regard surpris de Maggie, d’enlever le visage pour ne voir que les yeux. Tout son être était là, en ses infimes cavités, en sa lumière qui représentait un tout, un tout dont nous étions nous-mêmes inclus.

J’étais bouleversé. Bouleversé de saisir si soudainement que j’avais saisi une autre forme de lecture, un autre livre en lettres d’iris. Un œil est comme un grand livre et nos des analphabètes ou analphabêtes du caractère unique de ce que l’on nomme le grand tout.

Il ne faut pas regarder quelqu’un : il faut se regarder.

***

Théo a trouvé le moyen de faire un peu d’argent. Théo est un avocat. Et un avocat – le fruit- ahuacatl-  qui signifie testicule. Parole de wikipedia.  (   Couille qui magouille n’attend point le nombre des années) .  Le compteur était à  4234$. Alors, ce cher Théo a mis aux enchères un manteau  d’un sans papiers qui risquait d’être renvoyé dans son pays, malgré le fait  qu’il était marié à une québécoise  et père d’un enfant de 5 ans.  Il a mis la vidéo en ligne, et trois jours plus tard, avec un petit coup  de pouce de la filière Facebook, on a reçu 1865$. Et, surprise, un Iphone. Théo, fiévreux,  a commencé à parler d’acheter  d’un écran de télévision. « Il y a de bonnes pubs, mais c’est coupé par des bouts d’émissions ». (Carl déteste la télévision).

Quand Théo a une idée derrière la tête, il l’a souvent dans la tête. Avec son sourire de requin dentelé , il s’est requinqué dans un beau projet : offrir à un abonné un dîner avec Carl. Carl  dont les yeux  avaient l’air de se demander où se trouvait son regard, se frotta le menton, se rongea les ongles et gratta sa guitare. Il n’aimait pas l’idée : il grimaça par une mine de citron.

— Dans combien de temps?

— 7 jours.

Et le rendez-vous se fit. Une dame de 35 ans, danseuse dans un bar, gagna le dîner. Carl bougonna en se  tortillant de stress  dans le recoin de l’appartement, jusqu’à ce qu’il entrevit la photo de la dame. « Boire, manger, forniquer ». Une devise qui allait le mener loin…

Oui, un canon! Carl sauta sur l’occasion et le canon Tout fit mis en place  pour que la scène soit filmée, placée sur You Tube, en découpages « bons moments ».

Il arriva le lendemain, bien tard, ayant passé la nuit avec sa gagnante. À vingt-six ans, les hormones sont juges de la beauté des fessiers.  La dame s’en éprit et lui offrit un job : escorte. Elle l’habilla des bas jusqu’au chapeau.

Il joua le jeu un moment.

Ce qui plaisait à Carl et lui déplaisait en même temps. Il avait lu Kerouac et ne voulait pas vivre une autre vie : mourir jeune et sans/avec gloire. Déchiré. Notre anxieux tentait de noyer son angoisse dans l’alcool, la bouffe, le sexe. Il voyageait par le bus  Cannabis Canada.  N’empêche que son union avec la dame paraissait s’éterniser. Ce qu’il nous apprit en catimini est que la dame  avait tendance à faire l’amour  position de « love doll » en silicone japonaise,  version Windows XP : X pour sexe et P pour planche Elle  se jetait sur le lit en présentant ses fessiers, puis attendait  de fesses fermes ce qui allait la faire jouir. Bref, elle ne bougeait que des paupières, la face dans l’oreiller. Du moins, c’est ce dont Carl  se plaignit, honteux,  mais persévéra à l’éduquer (selon ses termes).   On ne sait pas avec quelle puissance  de batterie fonctionnait Carl. Le lapin c’était transformé en hyper lapin. Veni, vidi, vici.

C’était au tour de Carl d’écrire un article qui parut le lendemain,  avec la paresseuse   technique du « Qu’en pensez-vous »?

Avoir et n’être

La question n’est pas de savoir ce que nous aurions pu faire. La question est de savoir ce que nous pouvons être, seulement être pour arriver à « faire vraiment », à prolonger une race humaine.   Le monde actuel se « fabrique » par la notion de ce que l’on peut faire…  Alors, c’est une ère de robots. Puisque maintenant tout est pointé vers ce que nous devons fournir en terme de « travail », et non en terme d’être, nous assistons à la disparition des êtres  par ceux que n’ont jamais su être mais ont cru que le « savoir faire » valait mieux que le savoir être. Et, au fond, ils se moquaient bien du savoir-être puisque le but ultime est de faire de nous des consommateurs. Vous n’êtes plus obligés d’être puisque vous allez mourir et qu’il n’y a rien après.

Nous assistons aux funérailles de « dieu ». On ne peut pas mieux s’enterrer soi-même…

Carl

Qu’en pensez-vous?

Le nombre de penseurs est affolant.

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© Gaëtan Pelletier, 2018

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le dépotoirium, Chapitre 4

Chapitre 4

7 septembre

« Un aryen vaut mieux que deux tu l’auras » ( Adolf) 

Carl

« Je ne lis pas d’auteurs qui se sont assis sur une pile de livres pour écrire »

Maggie

« Celui qui donne à un mendiant et qui lui demande ce qu’il veut acheter avec son don est déjà un dictateur ».

Maude

« C’est la souris qui a permis l’invention de la chaise »

Théo

« Tant qu’on ne pourra au moins ralentir le cyclone débile de l’autodestruction on ne pourra jamais parler de victoire. S’il y avait un marathon de la défaite « circulaire », nous serions gagnants! »

Jason

 

On  voulait le site  un peu fou,  chamailleur, dérangeant,  mais également  sérieux. Mais qu’a donc changé ce cher ( et très cher sérieux, au prix qu’il nous coûte) en ce monde?

Ils sont en train de préparer le G7. Ils sont 7 et sept fois 777 hommes armés pour protéger des vendeurs de pays. On ne sait plus qui sont les ILS. Probablement des îles perdus au fond d’un palais sis dans une île des Açores, là où les riches vivent avec les riches. On se croirait à Londres, à la fin du 19ième siècle quand les bourgeois, l’été, fuyaient la ville nauséabonde de par les effluves du crottin de cheval.

Alors? Que dire des dirigeants de la grande faux, ou faucarde, dirions-nous? Ce sont eux qui fauchent la Terre jusque dans ses entrailles y compris les nôtres. Des singes. Nous sommes de la chair à guenons.

Il n’y a pas plus sérieux que la belle folie qui se moque de tout! Tenter de bâtir un monde avec des épouvantails n’aide pas un beau jardin comme la Terre. Ça fait fuir les oiseaux, Oh! Oh! ( Tiens, une vieille chanson qui me revient).

Tel   que convenu, chacun écrirait un article et chacun aurait la tâche de lire les articles d’auteurs qui participeraient. Si auteurs se pointaient le pif…

Il fallait trouver des idées. Des idées, tous les sites, surtout les plus « sérieux », ceux qui sortaient Marx de leur poche pour faire jaillir l’énormité et le poison du capitalisme « globalisé » en avaient à la tonne. Et tonnaient les canons!  Certes. Comme aurait dit Proust, nous en lûmes maints, pour constater que la tour de Babel poussait chaque jour davantage. De plus, ils champignonnaient.  Quels beaux styles : tous propres, raffinés, comme si les cerveaux se tordaient chaque jour, telle  une éponge gorgée de ce qu’ils nommaient culture.  À partir de là, je pris conscience que tous ces boxeurs tapaient sur des sacs au fond d’un gymnase poisseux pour devenir des champions du monde des trouvailles et des combats sans adversaires dans le même ring.  Les adversaires se terraient et torpillaient l’économie des pays les plus riches. On nous avait laissé les mots. Rien que les mots. Le dictionnaire au complet, même le mot le plus inusité, jamais utilisé, que l’on  cherche à arrimer à un autre plus connu.  Nous nous  étions engagés dans une croisade délirante contre  de moulins à vent qui ne produisaient que du blé. Élucubrations! Mais il était trop tard pour faire arrière marche. Il fallait avancer. Avancer et se montrer plus malin. Plus malins que les docteurs en économie qui sortaient leurs formules en éprouvettes et auxquelles tout le monde adhérait. Même si on attaquait les vendeurs de Burgers, les burgers se vendaient autant comme si chacun était une pub bipède. Des tracts pour détraqués qui craquent en souliers ruminés.

« Nous dirons que les américains sont tellement obèses qu’en calculant la masse corporelle moyenne nous en conclurons qu’il y a plus de gras dans ces 325 millions d’américains que dans les élevages de porcs aux États-Unis. »

On est restés coi. Carl avait des idées, mais elles n’étaient pas réalistes.

— Vous attendez quoi? Qu’on fasse une analyse des ventes de Big Pharma à l’armée américaine et qu’on compte les morts par overdoses de médicaments? C’est déjà dit. Et dans une semaine, tout le monde aura oublié.

Silence.

— Alors, lançons-nous dans une campagne contre Poutine la star Tsar.

Comique Mister Carl. Et plus ingénieux que le jardinier de Kosinski dans Bienvenue Mister Chance.

— Parmi les meilleurs sites ou journaux que nos avons consultés, il y a des profs d’université, des chercheurs défroqués, des génies déguisés. Alors, nous, qu’allons nous apporter de plus que ces Rodin qui sculptent leurs articles d’un ciseau qui sent le jus de cerveau?

— On n’est pas des cerveaux? Réfuta Théo.

— Oui. Mais si on l’est on n’a pas le sceau du grand penseur. Il vaudrait mieux être Oprah Winfrey et faire son petit discours avec un trophée à la main, radotant qu’elle a déjà été pauvre.  L’intelligentsia américaine, imagine, ce sont les stars d’Hollywood. Ceux qui ont joué dans Cowboys& Aliens. Un film écrit avec de la FAF (Farine À Narines). Les cowboys sont vainqueurs des Aliens.  La belle affaire! Avec des pistolets, des chevaux, et des chapeaux. Chapeau! Congratulations! à Horrywoods!

En ouvrant le portail, tout le monde avait la bouche toute  grande.

— Qu’est-ce que c’est que « ça »?

— Un blague. Tous les journaux ont un blagueur qui écrit une phrase drôle.

— Drôle? C’est drôle? « C’est la souris qui a permis l’invention de la chaise ».

— Tu penses que ce sont des génies les journalistes ?

— On devrait aller dans le normal de temps en temps, je veux dire … le peuple. Si on ne change pas le peuple, on ne change rien. Regarde, aujourd’hui, dans la section mode : «  L’art d’un soutien-gorge bien ajusté ». Le monde est  moribond.  Vous pensez que même si on est 5, en soufflant tous dessus, il va reprendre vie? Il est inutile de jouer les Marx 21ième siècle… Il   faut être des scaphandriers dans un océan de folies.  Chacun est seul dans cette mer de fous. Soyons foutraques et bizarres, ou simplement humains.   Alors, réveillez-vous, réveillez-fous, c’est une entreprise à faire de l’argent. On s’est dit qu’après on prendrait une retraite dorée quelque part en Argentine. Je ne sais où… Hitler y aurait fini ses jours. Il y est arrivé en sous-marins. Un boat-people… En vérité, le  de l’Allemagne est mort brûlé, imbibé d’essence, noyé d’essence, brûlé-fatigué. Il n’aurait même pas survécu au voyage. Il  avait déjà été empoisonné par son médecin.

— On ne voit pas à quoi tu veux en venir.

— Je ne sais pas non plus à  quoi je veux en venir. Si on restait humains, rien que humains? Au moins on couperait le cordon de la grande mise au monde d’une machine.

— Je n’y comprends rien, dit Théo.

— Ah! C’est justement le but… Le but que personne n’a vu venir. Une fois tous lobotomisés par notre culture d’individualistes, on nous écarte les uns les autres, on nous tue à petits vœux, veux, veux pas… Les moutons sont encagés. Ils se sont fait rouler dans la laine chaude dudit progrès.   Ou alors ils broutent dans les îles Shetland.  Ils ne pensent plus, ils dépensent. Et c’est le but. Nous distancer, nous réduire à  un à un pour n’avoir plus de pouvoir. Pour ça, chacun a son tournevis, sa tondeuse, son garage, son studio, son petit site internet et pour le reste ce bon vieux Facebook. C’est pas pour rien que le type est devenu milliardaire : il a trouvé le moyen de faire croire aux gens qu’ils sont ensemble quelque part dans un grand party d’échanges. Les révolutionnaires armés de souris et de clics.  Les révolutionnaires en clics.  Jamais une souris n’a servi autant d’éléphants.  Pas trois clics!  C’est trop demander. Se demander…  C’est pour ça qu’il faut être ensemble physiquement. Je n’aime pas que tu pues de la gueule, mais j’aime bien t’embrasser…

— Tu me parles?

— Non, mais d’une phrase en général…

— C’est une bonne idée ça. Pourquoi pas amener les gens quelque part faire un grand party annuel?

Maude pétillait des yeux, excitée.  Elle faisait ses « Yes » en hurlant quasiment, les poings en l’air.

C’est Maggie qui fut la gagnante de l’article du jour : une série de photos prises dans un centre de distribution de nourriture pour les gens qui n’arrivent pas à boucler leur budget.

Maude, elle,  avait placé une photo représentant une dame voilée, assise dans le métro à côté d’un transgenre coquet, les jambes écartées, avec un sac ouvert à ses pieds. Il y avait déjà un commentaire :

«  Ils s’en vont faire un vol de banque? » LOL.

Tiens! On rit déjà tous en anglais. C’est bon sigle.. La nouvelle version aura le son. Le son même de votre voix pré enregistrée.

Le fil de l’Homme

La situation planétaire ressemble aux fils de Carl, derrière son amplificateur. Il y a de gros fils constitués de petits fils, et ils sont tous enchevêtrés, tordus, emmêlés. Dans les petits fils se cachent d’autres petits fils. Et dans les gros fils se cachent des petits fils qui cachent de minis fils. Ils sont tous noirs. De sorte qu’il est impossible de démêler cet amas de fils, si possible de savoir à quoi ils sont liés.

Si chaque fil infime est représenté par une thèse dans un domaine et un autre fil une

multitude de thèses concernant l’avenir du monde, sa naissance, un moment figé. Quand Carl a trop bu, il est incapable de connecter ses fils pour faire fonctionner son appareil. Alors, il prend sa guitare sèche.

C’est ainsi que nous sommes devenus des êtres qui rendons les choses simples de plus en plus compliquées. Et dans la vie, nos enchevêtrements sont nommés « progrès ». Tous les érudits sont de fin fils cachés dans de gros fils. Ils disent la vérité des grands fils car ils sont dépendants de ceux-ci. Ils disent la vérité des fils parce qu’ils habitent le grand fil. C’est le grand fil qui les conduit vers le son que l’on veut entendre. Ainsi, ils existent, ainsi que leurs théories du cosmos, de la Vie, du marché, des indices boursiers. En piochant un peu, il peuvent devenir de gros fils porteurs de petits fils. Et les petits fils porteront le son. Puis un jour, tous  les fils disparaîtront. On les invisibilera. La monnaie est devenue invisible. Elle est contrôlée par les invisibles qui manipulent l’invisible. Des sorciers de l’ère moderne. Petit magicien ira loin… Le chapeau sortira de la colombe.

Et ravis nous serons. Tout en Oh! La bouche grande comme une bouche d’égout prête à avaler les mouches qui se présenteront pour pondre leurs œufs.

Mon grand-père était conducteur de camions. Mes fils ou filles conduiront une palette de boutons pressoirs ou bien de robots obéissant aux ordres vocaux.

Ah! J’oubliais : le fil disparaîtra. Il deviendra wi-fi. Nous sommes déjà des fils en perdition obéissant au grand WI-FI camouflé nommés…

Serveurs. 

Jason

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le dépotoirium, Chapitre 2

Le dépotoirium, Chapitre 1

Le dépotoirium, Chapitre 2

Chapitre deux 

C’est juillet partout. Et les banquises doivent fondre dans le Nord, puisqu’à Montréal il fait une chaleur à ne pas mettre un cornet de crème glacé dehors. Je me promène avec Maude qui s’est fait dire de rafistoler son texte. Elle a tendance à niaiser et fainéantiser au bout de sa chaîne. . Elle s’éreinte à ne rien faire.

Chacun est allé s’acheter une bouteille d’eau géante. Boire l’eau de la ville, c’est comme s’adonner à un sport extrême. La ville a été créée en 1642.   C’est un petit dépotoir  long comme son histoire. Toutes les villes finissent en dépotoir. On enterre nos détritus, nos objets de consomaction. Quand le citoyen s’ennuie, il se dit : « Que dois-je m’acheter aujourd’hui pour être heureux? ». Pour certains c’est un loft à Montréal et d’autres un sac de croustille à 99 cents.

Le commun de tout ça : la jeture. Je jettes, tu jettes, nous jettons…

La Terre est devenue une  litière géante. Sept milliards de chats achètent et jettent, emballés. On a plastifié la vie sous vide et le vide avec celle-ci. . En 2050 on mangera des poissons en plastique. Ils finiront par se refaire des ouïes. Mais tout le monde est sourd aux ouïes des poissons. L’argent n’a pas d’oreille.   Personne ne ramasse les petits papiers et les gobelets de café qui souillent la belle herbe verte qui se bat contre le béton.  Ni les chewing-gums qui nous collent aux semelles. Sans oublier les crottes de chiens. Avec sa grande sensibilité, Maude amène parfois des chiens errants puis appelle la SPDA. Le jour où on est passés près d’un hôpital, Maude m’a demandé où s’en allaient tous les médicaments qui traînaient dans les intestins des gens.

— Même la merde n’est plus ce qu’elle était. Elle servait d’engrais depuis des millénaires… Ouash!

Nous sommes quatre à parcourir les rues et à lorgner les gens qui bouffent sur les terrasses avec leurs bières artisanales,  en train de bavarder. Il n’en faut pas beaucoup pour basculer dans la frime de la mini bourgeoisie. On a tous un palais dans la gorge. Ce qui en fait rêver plusieurs.

— Qu’est-ce qu’ils font?

— Ils parlent au voisin de New York…

Maude nous a présenté une amie. Elle est belle à mettre le feu à mon âme.  Rousse comme une  sœur d’Ed Sheeran.  Je suis tout ému  en viré à l’envers par la beauté de ses yeux verts. Elle n’avait  que deux petits défauts : elle parlait peu et elle était malingre, longiligne. C’est une déesse : on peut lire dans ses yeux le petit livre d’une grande âme.    J’étais  sous le choc. Sa tendresse sourdait d’elle comme un énorme ballon qui flottait et vous envoûtait. Un mélange de tristesse et de tendresse. Trop pour moi. Ça m’a fait penser à un passage du livre au sujet de celui que l’on nommait L’ermite du Maine :

«  Pourquoi vous ne me regardez pas quand je vous parle », demanda l’auteur à l’ermite.

« Parce qu’il y a trop d’information dans le visage des gens ».

Maggie me regardait timidement  avec des yeux perçants, presque vrillant. On dirait qu’elle souffre en dedans ou qu’il y a trop de feu pour seulement rester allumée : elle brûle, malgré cet air serein, elle tisonne de tout son être. Ses bras croisés tentent de retenir ses tisons qui s’envolent hors d’elle.  La souffrance, je la connais. Moi aussi je trouve que les visages ont plus de mots que de nez.  Mais elle!…  On devrait l’appeler Magie.  Quand elle a pris son air d’aller, sur le trottoir, j’ai regardé ses longues jambes  blanches qui me faisaient un drôle d’effet. Ça n’avait rien de sexuel : elle ne marchait pas comme tout le monde. Marcher c’est comme écrire sur un trottoir ce qu’on est.

Maggie a  étudié en littérature. Un art qui se perd dans les trop nombreux livres vides. Je suis curieux de lire ses textes quand je la regarde sculpter ses lettres avec un beau stylographe d’allure ancienne. J’aimerais être à la place du stylographe. Chanceux de stylographe!

Son petit sac à dos est presquement  rempli que de livres. Des livres usagés, pour la plupart. Elle n’a pas de trousse de maquillage. On ne met pas de rouge à lèvre ni de fard sur son âme.

Cet après-midi là, c’était un samedi,  nous avions décidé de visiter un appartement libre qui nous servirait de poulailler à pondre  nos articles, nos petits écrits, bref, notre seule possibilité de faire une révolution sur la toile dès le mois de septembre.  En attendant, il a fallu programmer quelques articles et donner à chacun une petite tâche à effectuer.

Regimber est une façon de traîner une pancarte en opposition à quelque chose qui demande un effort. C’est la rébellion sonore de notre génération. On en veut plus que le beaucoup reçu. On veut tout.

*

La réunion a eu lieu dans l’appartement de Carl qui devait jadis servir de grenier.  Il a fallu enjamber une montagne de jouets qui lui servent  d’amuse-cerveau.

Il collectionne les vieux jeux électroniques de son enfance, et dit s’ennuyer de Mario Bros et du reste. Quand on lui a demandé pourquoi il avait un traîneau  sauvage en plastique Made in China, il a répondu qu’il s’en servait pour aller ramasser tout ce qui était encore bon dans la déchetterie, les jeudis. Maude est en train d’avaler un sous-marin de chez Subway.  On a fait comme les grands de ce monde : assis autour de la table, une table crottée par le beurre d’arachide,  les pattes arquées comme un dos de scoliosé. Elle a du temps sur le dos, la table!   Encore un objet que Carl  a ramassé à la rue par un beau soir de juin alors qu’il était saoul. Assez saoul  pour demander le matin d’où provenait cette table. Maggie se passait une main dans les cheveux, penchée sur son petit cartable,  sans mot dire. Maggie ne dit rien. Elle parle avec de l’encre ou frappe sur son clavier. C’est son psy. Il y a longtemps que tout le monde s’est rendu compte qu’elle peut ingurgiter trois ou quatre bières sans broncher. De la  bière noire, écumante qui coulisse le long de son verre froid qu’elle envoie se déchaleurer au frigo.

On est tous sur la page du Newsnet, sorte de défilé sans fin d’intellectuels aguerris qui crânent, s’émoustillent, bien que d’un sérieux papal, avec leurs longues phrases bien pensantes.

— On pige au hasard..

Or, de nos jours, l’organologie politique où se forment les supports du surmoi et de l’individuation de référence évolue très sensiblement, et une nouvelle situation herméneutique s’est installée tout récemment, qui déjà est sentie et exploitée par tous les candidats aux fonctions présidentielles, Etc

Bernard Stiegler

On reste tous muets comme dans les films de Charlie Chaplin. On se rend compte qu’il y a de cette race d’intellectuels qui parlent de Marx, de Freud, de Camus, de Kant en s’écrivant et  se comprenant entre eux. Rien qu’entre eux.  Ils s’écrivent  des lettres de 150 pages . C’est une autre génération en train de s’éteindre. Les tisons de l’Histoire.  Ils sont vieux qu’ils  parlent latin de temps en temps en i.e et sic. ou s’approprient du « stiglerien ».  Ils tricotent des concepts comme ma grand-mère tricotait des bas et des mitaines sauf que ça ne réchauffe personne. Nous vivions dans un état pôle-nord. Avec des frais chiés.. On ne pourra pas être comme eux. Ce qu’ils ignorent est que lorsqu’ils mourront, et ils meurent tous ou s’affaiblissent, tous ces beaux écrits disparaîtront. En quoi le P.D.G de la Banque Internationale peut être affecté par un intellectuel pompeux qui écrit sur une page qui n’existe que par des serveurs? Le P.D.G fréquente des P.D.G. Aristote est le dernier de ses soucis. À moins qu’Aristote soit un   grec en faillite. Un P.D.G, ne réfléchit pas, il « or-ganise ». Ou il fait des marathons terrestres pour trouver du Lithium. Batteries! Batteries! Comme disait Ringo Starr.

— Quelqu’un a quelque chose à dire?

— Non.

— Ça commence bien…

— On n’a rien commencé, on réfléchit, dit Théo.

Même avec 5 diplômes, le savoir est devenu des effilochures dans l’histoire de la connaissance.

.— On parle de la tour de Babel. On dirait qu’on y  est. Et les politiciens?

—  Il faut les regarder en mode binaire, c’est la mode : soit ils sont idiots, soit ils sont menteurs. Mais le savent-ils?

J’étais dans le « vide »… Perdu. J’ai levé la tête, et tout le monde a regardé Maggie.

— C’est génial…

— Rien de génial. Quand tu ne comprends rien c’est que tu as tout compris. Parce que tout s’en va vers les petits morceaux éparpillés qui ne mènent nulle part.

Maude continuait d’avaler son sous-marin, l’air hagard, comme hagard de train, arrêtée, figée. Elle a haussé les épaules. C’est exagéré, mais presque vrai.

— Personne n’a vu que c’est l’argent qui mène le monde?

— Tu étudies pour devenir « quelqu’un »?

— Ben! Oui. J’ai pas envie de me ramasser à vivres de sous-marins toute ma vie. On ne peut pas libérer les gens en restant des administrateurs de village. La mondialisation a tout bousillé. Tu peux bien me nommer le type qui chante le dernier tube, mais tu ne peux pas me dire où se trouve le dirigeant de l’entreprise qui embouteille les eaux que nous buvons. Même quand on écrit ainsi :

« L’industrie de l’irréel est en format Big, pendant qu’à l’autre bout du monde des gens crèvent de faim ».

— Ou as-tu pris ça?

— Au hasard. Il suffit de fermer les yeux, de prendre un article, de cliquer sur un passage, et plouf… C’est binaire : soit une stupidité, soit une phrase belle et simple, mais vraie.

Les lèvres de  Maude se sont fermées,  et ses yeux ont pris un air de ciel avec des couchers de soleil bons pour le National Geographic. Car  s’est levé et est allé chercher de la bière. Une énorme caisse de 24. D. Une marque étasunienne.  Tout le monde a fait beurk. Mais après une heure, on chantait tous sous la musique de Carl qui jouait du  Ukulélé  .  Il y a des gens qui n’ont que des oreilles, d’autres, des yeux, d’autres des mots, d’autres des marmots.  C’est vrai qu’on était découragés en voyant la première phrase, mais après deux bières, on s’est mis à surfer sur les vagues du web pour trouver les meilleures stupidités du jour.  Et ça s’est terminé comme ça. Dans une fatigue digne des cowboys de l’ouest. Le troupeau d’intellectuels est tellement énorme que la peur finit par s’installer en chacun de nous. Nous sommes de beaux nids de  frayeur. Au fond, on a peur de ne pas être à la hauteur. Mais la hauteur de rien, c’est quoi?

Maggie est sortie la première avec Théo. Théo est un maigrichon solide, avec des veines énormes et bleues comme le Danube.( On dirait une phrase d’Eddy Marnay). Mais mieux encore, les mers du Sud avec au fond de grand coquillages et des poissons qui sont beaux comme les tableaux d’un peintre dont j’ai oublié le nom. Il ira loin. Comme disait Arnold : « On a l’âge de ses haltères ».

Quand Maggie est sortie et m’a demandé de la reconduire chez elle. Elle travaillait le lendemain midi au McDo. Je l’ai fait. Arrivés à son appartement, elle s’est laissé tomber sur le matelas. En fait, on aurait dit que le matelas s’était ennuyé d’elle. Il a ouvert tout grand ses draps et je l’ai entendue ronfler comme un cadran russe. La nuit était encore toute bouillante. Le  ventilateur battait des ailes, mais on crevait.  Il ne manquait que les palmiers et les cocotiers. Malheureusement, la fenêtre ouverte, il n’y avait que le bruit des taxis qui passaient et repassaient. La pluie avait débuté un peu avant notre arrivée et les trottoirs avaient un aspect de miroirs qui valsaient. Je me souviens qu’on a fait des flops  et des flac avec nos pieds, en riant. C’est la première fois que je voyais Maggie rire autant. Et je la  tenais par la taille. En entrant, elle avait les cheveux mouillés, frisottés comme une lavette après un grand évier de vaisselles. C’était tordu, écrasé, et les gouttelettes coulissaient  sur ses joues.

Le lendemain, à mon réveil, Maggie n’était plus là.

J’ai trouvé un mot sur la table :

« Bye »

Et un article. Ou un articlet… Tout minus, comme dirait Sol le clown.

L’ourson toutou

C’est fou: les gens « ordinaires », pour se faire conduire au bûcher par la voie de la politique choisissent des gens faisant partie de « l’élite ». Les enfants ont besoin des oursons pour s’endormir, se faire cajoler par un objet immobile. Une belle histoire d’amour entre le réel et l’irréel. Alors, qu’est-ce que l’élite peut faire pour nous? Rien, sauf combler notre besoin d’enfant. La télévision a ses Noël à tous les 15 minutes. Les tablettes également.  En fait, il faut que l’ourson soit plus gros que l’enfant. La grosseur de l’ourson est importante puisqu’il est le protecteur.

Maggie

© Gaëtan Pelletier

Interdiction d’utiliser en partie ou en entier.

Le dépotoirium, Chapitre 1
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