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Le ruisseau et les pierres

J’ai un jour «attrapé» le mot grésil comme on imite un geste, c’est-à-dire non pas en le décomposant et en faisant correspondre à chaque partie du mot entendu un mouvement d’articulation et de phonation, mais en l’écoutant comme une seule modulation du monde sonore (Merleau-Ponty, Phénoménol. perception, 1945, p.461)

 

***

Les matins me réveillent

Avec sa cloche de lumières

Son pas frileux  dans  la rosée  les champs, Les lueurs craquent sur les arbres et se répandent en faisceau. Nous voilà les premières fleurs  des pensées qui reviennent.

Comme une vie est un jour

Comme une vie un toujours

D’amours j’aurai frémi

Temps de chair dans  la Terre-nid

Que je quitterai d’un regret souriant

Le ciel s’est orangé, pareil à mon sang. J’entends les délires des bruits brouissailleurs  et la beauté me hante. Elle là, ici, dans les yeux frileux, les misères nues, les oiseaux qui chantent.

Les vieux prennent leur marche à pas muets, le souffle un peu gris, la mine ternie.

Ils auront marché du ventre à la terre. Comme nous tous, sur des bougeoirs de chair, la mèche éméchée.

Comme une vie est  un jour

Comme une vie un toujours

Il faut prendre le temps qui tourne  des horloges des corps, avant qu’il ne retourne à l’envers détricoter ce chandail éphémère.  Les yeux de l’esprit sont trop petits, si petits, qu’ils ne savent concevoir  ceux des âmes.

Laissons-nous aimer les doux

Laissons-nous aimer les tendres

Les autres sont des lueurs. Aimer les peines, admirer  les peurs, les rires et les larmes. Je me souviens d’un ruisseau qui parlait à chaque pierre. Je n’ai su où il allait, je ne savais pas les mers. Maintenant je sais, et j’attends la culture des hier.

Comme une vie est un jour

Comme une vie un toujours

J’attends de voir la mer

Je ne vois plus la différence entre le chant de l’eau sur la pierre, ni celle de la chair sur la misère. Alors je vis, alors je dors, je puise de l’eau, de la beauté – parfois du sang.

Comme une vie est un jour

Un ruisseau parlant par la voie des pierres.

Gaëtan Pelletier

20 mai 2010

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Le psychalogue

La braise des arbres

Crédit photo: Lise Bernier

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C’est l’automne et voilà que les arbres s’habillent de lueurs. Les coulis tout tendres animent les yeux des dieux enfermés en nous et en NOUS. Il y a des braisent qui dorment au bord de la route dansante. Ouvrez vos chakras, ce sont les fleurs en vous, les couleurs infinies qui dansent sans bruit.

Aux matins frisquets, le givre écrase le tapis d’herbes en prière. Sous le froid et l’effroi elles s’en iront en terre de l’hiver. Et le lièvre coure vers son manteau blanc et plus tard danser, cachottier à l’abri du renard roux.

Le dormir sera long et les jours trop courts.

L’arbre  écrit en lettres  jaunes, rouges, rousses ou de  vert persistant, et parfois de brûlures aux feuilles, gaiement, parlant d’un retour, l’œil rougi de peine mais à la fois souriant.

Ce sont cadeaux à l’iris, une peinture frétillante sous la main des vents. Le pinceau soleil, de rais délicats, trace l’énigme  saisons des âmes  par la voix des lumières feuille à feuille.

La paix dense enfermera les bois dans le grand coffret blanc de froid. Et les hommes ne comprendront que plus tard ou jamais l’énigme des toiles parlantes que nous sommes et toujours seront.

© Gaëtan Pelletier, 7 octobre 2019

 

Le Dépotoirium, Chapitre 33

33

Ruralitarium

Du temps de la « ruralité », les humains s’entichaient des bêtes : vaches, lapins, cochons, poules, chiens. Tous avaient un nom. Tous avaient l’amour de ceux qui les côtoyaient, en prenaient soin.

Machinarium

Le nord-américain moyen a dans son garage, une voiture, une moto, une scie, un marteau électrique, une tondeuse à gazon, une pompe à air, cintreuse, cisailles électriques, coupe-bordure à essence, etc. Et tous ces outils demandent énormément d’amour et d’entretien. De plus, ils sont pour la plupart soumis à l’obsolescence programmée. Le nord-américain aime ses outils comme on aime son  chat ou son chien. Et c’est ainsi, qu’à force d’être élevé par des objets « intelligents » il s’est lentement convaincu qu’il était une sorte de rabot-robot qui allait mourir comme meurent les tourne-visses électriques au cimetière des objets nommés « centres de récupération ».

Carl, pour Le Dépotoirium

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À partir du moment où l’on croit connaître quelque chose de la vie, on l’étreint, comme pour le garder en trésor. On l’étouffe pour s’en nourrir. Les idées n’ont rien de différent de l’argent, de l’avoir. Les couards saisissent au vol un oiseau, une idée, pour l’enfermer. Ça les rassure. Peur de ce qui bouge, peur de ce qui s’use. L’industrie de la peur. C’est dans la stagnation de l’eau que prennent leur plaisir les crapauds.

Dans un monde autant déchiré, brisé, on continuera d’offrir le même buffet froid et sans cœur. Si l’éducation n’a pas pour premier but de se questionner sur nos réussites et nos échecs, nous ne pouvons plus avancer d’un seul pas. Sauf dans les armées, et sous ordre hurlé. La Terre ressemble à une longue et caniculaire  souffrance que l’on ne peut éteindre. Un feu sans fin. L’asphalte passe comme un coup de pinceau sur le visage vivant de la Terre. Pour les autos…  Le pompier est un marchand. Le marchand est le pyromane.  En un ou deux petits siècles, le singe culotté, nommé « marchand », aura  gommé les plus belles créatures. Le homard Galathea Pilosa, aux couleurs de fêtes de l’Amérique Latine, s’éteindra un jour sans que personne n’en perçoive  le cœur de la beauté. Pour certains ce cœur a pour nom « dieu », pour d’autres ce n’est qu’un hasard d’un grand peintre qui, en souriant, a laissé toutes ces toiles vivantes. Même ces « toiles » enfoncées dans les yeux des humains, ceux-là ne voient rien. Pour plusieurs de ces humains, même le cimetière ne leur accordera pas cette belle humilité. La certitude est meurtrière. La certitude a fait plus de dommages que toutes les guerres de l’histoire. La certitude est une virago. Une harengère qui pue à force de moisir dans ses convictions.   Les pierres sont grises et ternes et même les écritures s’égrènent malgré la dureté des pierres.  Un homme, même pour le plus savant ou le plus célèbre,  il ne peut lui rester qu’une partie de son nom et une date ébréchée :

P e re Tr m bl y 1912-1957
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C’est novembre. Le jardin a fermé ses petites portes, car la terre est froide. Il pend des perles de gelures translucides.  Mais  pointent parfois quelques carottes aux feuilles enragées, tenaces, résistantes. Il a neigé et il neigé à Saint-Honoré de Témiscouata. Les lièvres sont déjà tout blancs.  Tout a débuté par des grains des cristaux  frivoles – de vrais papillons de givres – voletant et semblant grimacer sous les vents trop forts.  Nous sommes tous assis dans le salon à s’extasier de nos trois petits génies de marmots.  Carl boit sa coupe de vin pendant que Maude pianote  des texto. La pièce s’est remplie de jouets comme sont remplis les garages des gens de ce pays.  Et c’est comme ça qu’est la Terre. Si on demeurait dans cette maison  pendant un siècle et qu’on emmènerait quelques voisins à la fête, il n’y aurait plus de place après la moitié de ce temps.  Si nous n’avions que le terrain qui nous appartient pour jeter tout ce que nous achetons nous finirions empoisonnés, manquant d’air, d’eau et de nourriture. Ce petit coin, cette maison,  est une réplique de la Terre. Pour le ver de terre qui s’est enfoui pour l’hiver, le petit jardin c’est sa planète. Elle est immense. Un ver n’écrit pas de vers. Il n’y a pas de poésie quand il n’y a pas de cette âme elle-même enfouie sous la chair. Le miroir des miroirs. On parle Lexus et surtout pas lexique. Les mots, les beaux comme les laids, sont en train de mourir sous la vitesse de la vie.  C’est à ça que je pense en déballant les cadeaux que l’on s’est offerts. Faire des enfants c’est sans doute un petit pas pour l’homme mais un grand pas en arrière pour l’humanité. La pièce est pleine de monde mais en même temps vide de monde. On ne se parle que par formules car c’est la tiédeur parfaite qui s’est installée. Elle a pris toute la place. La tiédeur est une grogne muette.  Nous sommes désormais d’une race de tièdes qui surveille son alimentation, son  eau, et qui  a mis le cola dans la même catégorie que l’alcool et la cocaïne. Les filles s’échangent des recettes santé pendant que l’on discute des derniers articles qui mitraillent  les écrans. On est tellement renseignés qu’on ne sait plus rien. Il en a coulé des octets sous les claviers.  Il y a eu la vie de bohème, maintenant c’est la vie de blêmes et mats.  On est blancs comme la vanille transformée. Jadis, les paysans parlaient de la météo. Nous,  nous parlons des broquilles  de consommateurs.
— Tu t’es acheté quoi comme auto?
— Je roule électrique. C’est silencieux et vert.
— On enverra les vieilles batteries dans un pays pauvre, répond Carl.
Théo, haussa les épaules.
— Tu as acheté quoi comme guitare?
— Une Martin usagée sur Kijiji.
— Tu vas te convertir à l’Islam comme Cat Steven?
— Non. Je suis ni laïque, ni croyant. Je suis un poisson dans un aquarium au milieu de l’Atlantique. Je cherche à sortir de l’aquarium. Je…Il hésita. Spiritualité. C’est tout… Je ne suis pas encore défini : je suis une sorte  transgenre et j’ai deux paires de chakras qui me murmurent aux oreilles.
— Les filles sont dans la cuisine… Si on buvait un peu…
Ils on cessé de parler.
— Et le Dépotoirium? Qu’est-ce qu’on en fait.
— C’est moi qui ai payé le loyer.
— T’es le seul à pouvoir payer un loyer aussi cher… On comprend… Tu veux dire qu’il t’appartient?
— Non. Mais quelqu’un tente de le couler. On est la cible de cyber attaques…
— Tu es sérieux?
— Oui, et c’est peut-être l’un d’entre nous.
— Ou un ennemi commun… Mais les avocats ont plus d’ennemis que d’amis.
— On devrait peut-être parler d’autre chose.
— Bien d’accord.
On s’est mis à radoter, à se raconter nos bons coups. Le vin crépitait des étincelles dans nos yeux.  Une rivière de vin. L’atmosphère est cagnarde,  mais le vin est vif. Hélas, il  est de plus en plus vicieux de produits chimiques :
Polyvinylpolypyrrolidone, sulfate de cuivre, Acide métatartrique, soufre etc.  Ah! Les fins palais qui goûtent et gagnent des concours de sommeliers.   Seigneur qu’il y a de l’avenir au fond des bouteilles de vin! L’avenir a le goût des dizaines de produits,  probablement bons pour le cancer. Et les snobs s’en délectent! Menum! Menum!  Le goûting est à la mode. Il faut également s’adapter au transgenring auquel plusieurs parents font face.   Et Carl de nous lancer les vers de Nelligan : La romance du vin.

Je suis gai ! je suis gai ! Vive le vin et l’Art !…
J’ai le rêve de faire aussi des vers célèbres,

Des vers qui gémiront les musiques funèbres
Des vents d’automne au loin passant dans le brouillard.

Nous avons bu bu bu et mis les bouteilles aux rebuts.  Et puis tout est presque redevenu comme avant. Carl s’est lancé dans les jeux de mots niais et Théo dans ses rêves fous de conquérir le monde dans le but de  laisser son nom glorieux,  ne serait-ce que sur une pancarte de ruelle cul-de-sac.   Voilà qu’on presque  devenus des gens normaux. Puis le vin nous a vissés sur les vieux divans de Ginette Lachance. Quand Théo s’est demandé où nous avons déniché ce beau mobilier vintage, j’avais répondu que c’était chez Ginette Lachance.
— Qui est Ginette Lachance?
— C’est la veille de 91 ans, ancienne coiffeuse qui est décédée  juste avant d’atteindre son divan préféré. Pauvre Théo! J’avais le goût le lui dire que c’était une blague, mais, hélas, c’était vrai. Aussi vrai que l’Ovni de Roswell.
Les bébés étant endormis, les filles sont revenues. Et là, ça a presque tout changé. Et vraiment tout changé…
La pièce est devenue noire. Les lumières ont vacillé puis le courant a été coupé. On attendait qu’il revienne, sans bouger,  en silence. En vain. Après 20 minutes, on chassait  les chandelles dans le fond des tiroirs, des bric-à-brac et recoins de la maison. Carl, carrément pompette, continuait ses jeux de mots : «  Il y a puéril en la demeure ».   Qui donc a des chandelles en ce monde impeccable et sans ratés? Nous. Mais où?  Maggie s’en servait de temps en temps pour pratiquer l’autohypnose.
On a zieuté à la  fenêtre. Un vent d’au moins soixante-dix  kilomètres heure, avec des rafales de cent.
« Il faut écouter la radio pour savoir ce qui se passe ».
— Il n’y a pas de radio sans électricité. D’ailleurs, il n’y a plus de radio dans les demeures. Il y a péril… Il y a seulement une télévision avec postes de radio intégrés : 250, minimum.
— Et mon téléphone ne fonctionne pas ici… Dans quel monde vous êtes vous enterrés?
— Il y a de l’électricité dans ta Lexus, Théo. Tu voulais sauver le monde? Sauve nos trois enfants et les mamans comme on veut sauver Mamie-Terre…
Théo est sorti en zigzaguant  dans l’air affolé. Puis il est entré dans sa Lexus de luxe et l’a démarrée. On a attendu une vingtaine de minutes. Théo ne rentrait toujours pas. Alors on était cinq à la fenêtre pour attendre le rapport du meilleur investisseur du coin. Les phares de la voiture se sont éteints. On a attendu. Dix minutes. Puis un autre dix minutes. Quelque chose clochait.  Carl est sorti. On a attendu un autre cinq minutes. En ouvrant la porte on a entendu un cri. Puis Carl est entré en traînant Théo vêtu de son beau manteau gris barbouillé de la blanche neige. Ö drame! Ö désespoir. Le blanc avait sali son beau manteau  gris.
— Je me suis cassé la jambe! Je me suis cassé la jambe! Une marche de l’escalier a cédé.
Le vent avait soufflé la bougie. J’ai alors fouillé dans le vieux coffre du salon, me rappelant que nous avions une toute petite lampe de poche. Aussitôt trouvé, aussitôt allumée.
— Et? Cher Théo…
— Et ce sera comme ça pendant au moins 8 heures. Minimum. Un truc a sauté et les employés ne seront pas capables de le réparer avant demain… Et encore. Tout dépendra de la duré de cette tempête non prévue.
La pièce refroidissait de plus en plus. Le thermomètre avait le mercure bas.
Les trois filles s’exclamèrent en chœur.
— Les enfants! Mon Dieu! Les enfants.

***
— Il n’y a rien pour nous réchauffer? Seigneur, les enfants vont mourir. Ils ont besoin de chaleur.
— J’ai une vieille chaufferette au kérosène dans la remise. 20,000 Btu. On va pouvoir tenir au moins douze heures.
***
C’était la scène la plus étrange du monde. On était assis autour de la chaufferette avec les trois bébés. De belles lueurs vacillaient sur les murs. Des aurores boréales intérieures. De la menterie-lumière. Mais on était enfin un peu réchauffés. Maude et Anne avaient fait des sandwiches et nous avons bouffé. De la mangeaille à tour de bras. Elles nous avaient bricolé un festin. C’était la bonne nouvelle… Car la mauvaise suivit :
— Nous n’avons que pour à peine trois heures de kérosène.
— Il faut réduire le chauffage.
— Ce ne sera pas suffisant… On ne tiendra pas le coup.
Pendant des heures on a placé des couvertures accrochées au plafond par des clous pour rapetisser l’espace et  se fabriquer une sorte de tipi à l’intérieur dans  la maison. Il fallait un peu d’air pour ne pas s’empoisonner au monoxyde de carbone. On cherchait des techniques de survie. C’est Théo qui eut une idée.
— Il faut chauffer pendant 15 minutes et arrêter la chaufferette pendant 45 minutes. Il a fallu replacer les couvertures et les faux murs plus proches encore et placer le détecteur de monoxyde de carbone accroché à un des  faux murs. On prenait la garde chacun notre tour. Le vent sifflait et giflait  la maison. Au bout de trois heures, on s’est retrouvés les uns sur les autres. Carl est allé chercher une autre bouteille de vin. « Il vaut mieux mourir grisé que dégrisé. » À dix heures du matin nous étions épuisés. Les enfants avaient dormis mais ils pleuraient, hurlaient. On regardait dehors. On se serait mis à prier. Même à inventer des prières.
— On va tous mourir. C’est votre faute… Vous habitez trop loin.
— Trop loin de quoi?
Carl avait un air abruti. Mais il regardait tout cela d’un calme de statue.
— Pourquoi on se déteste autant alors qu’on s’est tellement aimés? Pourquoi nous sommes-nous tant entraidés dans la misère?  C’est bien ce monde d abrutis : ils ne peuvent s’entendre que s’ils n’ont pas le choix. Les Inuits ne pensaient pas à s’entre-tuer, car chacun était une source d’énergie.
— Qui a dit qu’on se détestait? Chacun a fait sa part et on s’est retrouvés collés en rond devant un feu dangereux. On a pour une fois travaillé ensemble pour prendre soin des  trois bébés.
— On peut s’aimer et être différents…

Maude sautillait avec l’enfant qui pleurait, tentant de le calmer.
… Il faut le changer de couche. Où est la lampe de poche? Où sont les couches?
— Lesquelles? … Mon bébé est plus gros que le tien…
On a bien ri. On a ri comme  en nos jours les plus fous.  On a ri parce qu’on était coincés,  obligés de se répartir les tâches.  Pareil à ce monde dans lequel nous vivons, il s’y trouvait davantage  de vin que de kérosène.  C’était à l’image de la planète en fête. Du moins en certains coins du globe… On ripaillait pendant que des enfants mouraient de faim, qu’on défaunait  et qu’on rasait  les poumons de la Terre. Mais on n’y pensait pas.  On avait peine à penser, accrochés à notre seule survie. Une certaine misère épure certains tracas et nous mène à la sobriété de l’existence. Ça m’a rappelé le livre de Michel Lacombe, La vagabonde de Saint-Ours,  dont l’histoire se passait en Auvergne, juste avant la Grande Guerre, sur les terres à défricher, les animaux à soigner puis à tuer.  La dame a fini par se prostituer. C’est ainsi qu’est la misère du 21ième siècle : la planète est devenue un lupanar. Alors, lupanons  jusqu’à la fin des temps, et en voiture électrique. Vendons corps et âmes pour les puissants.
— Tu as trouvé les couches?
— Oui. Mon bébé est plus petit que le tien.
Théo avait enlevé son bel habit de semaine, lui qui portait son jean troué le dimanche. Il avait l’air d’un gueux et s’en amusait. On balayait la pièce avec la petite torche électrique. C’était le début du froid humide qui nous imprégnait. Le corps était devenu un buvard de froidure.
— On va finir par souffler sur les bébés pour les réchauffer…
— On fera le bœuf chacun notre tour…
— On sait bien qui fera l’âne…
— Un jour j’irai crécher ailleurs…
— Ça nous rappelle notre premier appartement.
— On était fous.
— Mais on était… En ce moment, dans nos vies, on dirait qu’on a et qu’on a…
— C’est Théo qui a…
— Vous pouvez rire! Maude gagne  plus d’argent que moi sur You Tube. Dire que mes arrière grands-parents cultivaient les terres… En fait, un tout  petit coin de terre. Ce qui a permis à mon grand-père d’ouvrir un magasin général : il a vendu les terres et la ferme pour le capital.
La tempête s’était un peu calmée. Il était 12h20 quand le bus conduit par Denis arriva, devancé par un tracteur muni d’une souffleuse à neige. On s’est rués vers la fenêtre en hurlant de joie.
— On est sauvés!
On jubilait. On s’est embrassés, on a sautillé, puis on a ramassé tout ce qu’on pouvait emporter.
« N’oublions pas les bébés »
***
Le Centre, en cas de panne, produisait  son électricité à l’aide d’une énorme génératrice. Dans la salle principale,  attendait une foule d’yeux agrandis. Ce qui restait d’eux, quelque peu brisé, c’étaient bien ces petites billes allumées en attente des nouvelles vies qui arrivaient. On était exténués. Alors, les vieilles dames prirent les enfants d’assaut. Je ne sais pas par quel miracle les enfants se sont calmés, mais l’une des pensionnaires  a réussi à endormir un bébé en 10 minutes. Les mamans sauvent les enfants et les papas les envoient souvent à la guerre. Les locataires terminaient leur repas. La sieste les attendait. Je crois qu’ils l’ont oubliée,  complètement pâmés, excités par  cette  vie toute neuve et en apparence fragile.  Le début et le commencement de la vie réunis. On nous a offert un appartement qui était  libre. On s’est mis à la recherche des enfants qui passaient d’une paire de bras à l’autre. « Ce qu’il est beau », dit Angèle. « Ce qu’il est mignon »!, ajouta Gérard avec son cœur habile et ses bras tachetés.
« Monsieur Gagné nous a quittés  il y a quelques heures. Il avait demandé « l’aide à mourir ». Il avait même loué deux appartements. L’autre lui servait de laboratoire pour sa passion de l’électronique et les jeux qu’il organisait pour tous les occupants… Il va nous manquer. C’était un homme extrêmement chaleureux et intelligent. »
En y entrant, on a vu tout de suite de quoi elle parlait. Il avait laissé son ordinateur ouvert et le mot de passe sur un collant jaune collé  à l’écran.
Théo voulait absolument fouiller l’ordi.
— Théo! Espèce de violeur d’écrans, voyeur… Tu n’as pas de respect pour rien.
—  Pauvre Jason! Tu connais quelqu’un qui a réussi à être quelqu’un avec du « respect »? Tu sais bien que non…
Quand l’écran s’est ouvert, Théo est resté figé.
— Vous devriez voir ça. Surtout toi Jason…
— Moi?
— Oui.
Alors je suis allé jeter un œil.
— C’était notre grand commentateur. Seigneur!
Aimé Laliberté.
Maggie dormait déjà, affalée sur le lit avec le bébé et Maude berçait le sien sur une grande chaise rembourrée de tissus à carreaux.   Anne cherchait un lit. Je l’ai suivie, vers l’extérieur. Dans le couloir j’ai aperçu Alice et Germaine. Elles nous ont offert une chambre et on n’a pas refusé. On ne voulait pas de Maude et Théo.  On a dû dormir longtemps, car c’était l’émission La Voix à la télé et tout le monde la visionnait  dans la grande salle.
« Pourquoi ils hurlent quand ils chantent? »
«  C’est la jeunesse »
«  Non, je pense que c’est une tempête de voix. C’est comme ça partout dans le monde. Ça crie. C’est vrai qu’on est sourds. Mais bon, il doit bien y avoir de jeunes oreilles en ce monde? »
La grande horloge indiquait 20h45. On s’est vite rendu compte que Maude et Théo s’étaient enfuis  en taxis pour aller chercher leur Lexus et qu’ils trouveraient un motel pas très loin. Ils savaient que la maison n’était pas verrouillée. Alors ils avaient déjà, à cette heures, pris leurs attirail et  la poudre d’escampette comme deux volailles. Ils avaient peur des vieux…
On a cherché Carl partout. Lui aussi, sans doute sous les insistances de Théo avait sans doute,  repris la route. On était donc les seuls au Centre et on a décidé d’aller passer la nuit dans l’appartement qu’on nous avait offert.  Au petit matin, on nous attendait dans la salle à manger. Ils étaient sept ou huit à jouer avec Mona qui regardait, rieuse, tous  ces visages tournés vers elle.
Théo, qui avait été méchant dans ses mots nous avait dit qu’on prenait soin des vieux parce qu’on se sentait coupables. Il voulait jouer les psys. Et dans ses formules creuses, il a ajouté que « l’avenir n’est pas hier ». Pauvre Théo! La planète est peut-être déjà vieille, mais  il l’ignore. Je me souviens que Maggie lui avait répondu qu’il n’y a pas de vieilles vies mais de vieilles idées qui apparaissent sous déguisement. Il n’a pas répondu. Je pense qu’il n’a pas compris. Il n’a pas compris qu’on devra cesser de cultiver des rois. Il n’a pas compris que nous sommes entrés dans un siège aussi bête et assassin  que celui de Waco.

Fin

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 32

Le Dépotoirium, Chapitre 31

Le Dépotoirium, Chapitre 30

Le Dépotoirium, Chapitre 29

Le Dépotoirium, Chapitre 28

Le Dépotoirium, Chapitre 27

Le Dépotoirium, Chapitre 26

Le Dépotoirium, Chapitre 25

Le Dépotoirium, Chapitre 24  

Le Dépotoirium, Chapitre 23

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

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La vraie cathédrale

Photo de L'Anti-Média.

L’art de la délogique

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Le 21 ième siècle est l’art de la délogique et du mensonge: On vous dira que c’est l’Océan ( les banques et les énormes entreprises) qui nourrissent les rivières ( les travailleurs, les citoyens, les « petits »).  Comme si les rivières et les fleuves avalaient l’eau des lacs. Que les océans remontaient vers les fleuves. Et que l’argent, finalement, façonne les humains…

Gaëtan Pelletier, Entrepreneur en reconstruction de la réalité

Le Dépotoirium, Chapitre 32

32

 

Nous qui étions jeunes, nous qui avions des peaux rosées, nous qui pensions à l’avenir, on a demandé au vieux Marcel, comment on pouvait savoir qu’on était vieux. 

Il avait tellement un grand sourire… On aurait dit qu’il avait volé les implants dentaires d’une américain de classe moyenne +.

— C’est tellement simple… Plus tu vieillis, plus tu dépenses en médicaments ce que tu dépensais en auto pour te déplacer. Autrement dit, ça coûte  plus cher en pilules qu’en essence. J’ai vendu ma voiture… Je fais le plein à la pharmacie du coin. Et puis, je dois vous le dire, ne pensez plus à courir. Faites-vous à l’idée que vous avez une roue de secours : la canne.

Puis il se frotta le menton :

— Bof! C’est, au fond, plus simple que ça… C’est comme penser à aller s’acheter une nouvelle auto quand la sienne a toutes sortes de problèmes. Mais nous n’en avons qu’une… Vous tombez en morceaux… Vous vous égrenez lentement. Et les phares deviennent mats et brouillés. Le véhicule ne tient plus la route. Il s’affale sur un divan… Il cherche le nom de sa voisine en épelant les 26 lettres de l’alphabet. Puis, la mémoire lui revient. T comme dans Thérèse.

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En septembre, on a mis  Le Dépotoirium  en coma artificiel. Il n’y avait que Théo qui s’est présenté avec une nouvelle chronique : Les THÉOries.  Théo parlait d’aller cultiver la planète Mars. Il se prend pour le petit frère d’ Elon Musk. Elon Musk est suivi d’une flopée de petits vaporeux délirant qui attendent en file. Y-a-il de la vie sur Mars? Y-a-t-il de la Vie dans Elon Musk?   Étant donné qu’il n’y a rien de vivant sur Mars, à part les martiens des récits de SF des années 50,  et qu’on  est même prêt à  prêt à y aller et y mourir, alors que c’est si beau sur Terre, comme aurait pu dire  Shakespeare : « Qui donc, le fou, est? ». Dans moins d’une décennie, on refera les Beatles format robot, et il en aura pour se pâmer. «  Une tartine beurrée tombe toujours sur le côté beurré », disait Murphy.  Théo a investi une partie de ses sueurs à la récolte d’argent pour une fondation qu’il avait lui-même créée : l’Arche de Noah. Il s’est  encanaillé avec des investisseurs-encailleurs. Il y a trois personnes dans le genre humain : l’investisseur, le citoyen et le ramoneur-politicien. Ils sont devenus le trium de rats qui fait maintenant fonctionner les sociétés. La crédulité humaine a fait le resteé    Il vaguait du cerveau dans  ses rêves futuristes, les nourrissait de ses thèmes préférés : économie, énergies nouvelles et propres, technologies d’une nouvelle ère, taxes carbone. Théo était devenu le représentant des clichés du pouvoir en place. Un tricoteur de credo.  Théo se déplace  en voiture électrique. La religion de l’énergie de la pile, du cadmium, du lithium, de bien des hommes.  Ce n’est guère mieux que les millions de chrétiens qui achètent des morceaux de la croix du Christ en 2019.   Nous sommes devenus des dieux  laïques électriques cosmétiques.  Pendant ce temps, dans les rangs du potager, je faisais des discours aux légumes pour qu’ils poussent haut et fort : « Allez! Oups, les carottes. On a besoin de vous. »  Puis j’allais me baigner à la rivière baptisée  La rivière aux perles. C’est son nom, car on l’a baptisée avec de l’eau.  Baptiser une rivière avec de l’eau, comme si elle avait un front, est une pratique  catholique. Tous les catholiques ont été baptisés avec de l’eau pour aller au front contre le « diable ».  Ce qu’on ignore – du moins pour le moment – c’est que si l’eau est polluée, le croyant n’est peut-être pas sauvé. J’ai toujours trouvé étrange qu’une créature formée de 70% d’eau puisse  se noyer. Normalement, l’eau la ravigoterait.

Pour se venger de l’homme et de ses abus, la nature nous a envoyé un tueur : la chaleur. Comme dans le film d’Aki Kaurismäki, J’ai engagé un tueur, la chaleur nous a poursuivis pendant tout l’été. Le soleil s’était transformé en une arme infernale.  Dès que l’on mettait le nez, la bouche, la joue, la jambe dehors,  le calorifère cosmique nous ramenait à l’intérieur en courant. On faisait nos courses dans l’air climatisé des supers-marchés. Ils fabriquent du « petit air du nord » à la machine.  Dans 30 ans, peut-être qu’un descendant des Chaplin fera un film : La ruée vers la glace. Nous verrons de longues traînées d’humains se ruer vers le pôle nord pour se bâtir des igloos. Il y aura un mot nouveau moteur de recherche l’internet : igloogle. D’autres, plus pauvres, vivront sous terre tels les Morlocks de H.G Wells : ils deviendront laids et visqueux et boufferont leurs semblables en croquettes panées. Merci! Et bonne chance pour cet avenir déjà présent.  On a pensé que la chaleur allait nous tuer. Alors on a décidé d’acheter  un  climatiseur de fenêtre. On aime être verts mais on attendra l’hiver.  On s’est enfermés dans une pièce aux ouvertures plaquées de rideaux épais et étanches. Cet  été là, il n’y eut jamais autant de tomates dans le jardin. Un bel Éden vermillon et goûteux. On a un faible pour les tomates-cerises qu’on bouffe à bouche-que-veux-tu!  Les abeilles, et  autres insectes de la même famille, passaient leur temps à faire l’amour aux fleurs des plants de tomates. Ce n’était plus un jardin mais un lupanar.  (Ça va bien pour la tomate puisqu’on ’on la nomme « pomme d’amour ». ) On ne dormait plus au deuxième étage, mais sur  un matelas,  directement  sur le plancher de la pièce climatisée,  les soirs étant devenus aussi lourds que l’air pénible et lourd d    des jours. Des murs, sortirent des fourmis volantes,  infiltrées dans les jointures de fenêtres  et des murs fatigués.   Au matin, on se réveillait souvent avec des fourmis sur les couvertures. Au début, Maggie hurlait de peur. Un vrai Motel de Norman Bates.  Après deux semaines et quelques litres de poisons aspergés dans les fentes, elles se firent plus rares. Pour dormir, Maggie s’envoya deux verres de bière dans le gargoton.  C’est un voisin qui lui avait donné la recette : « Deux bières, et tu dors comme un bébé ». Maggie dormit comme un bébé… Avec un biberon de verre.

— Nous avons peur des fourmis, mais pas des centrales nucléaires, ni des bombes. C’est curieux?

— Je les vois grosses et géantes comme dans  La guerre des mondes… Pis encore : Le 8ième passager. Je voudrais être Sigourney Weaver et les brûler avec une torche américaine Made In China.

À chaque coin du globe, même si les globes, n’ont pas de coins,  c’était la guerre, la misère, la mollesse des politiciens, les troupeaux de compagnies sans noms qui continuaient de piétiner le sol de l’humanité et tout le vivant. La peur s’infiltrait en  tous les habitants de la  planète : peur de manquer d’énergie, peur de manquer de travail, peur de manquer de travailleurs et peur que Maman-Terre, déjà malade, meure en tentant de  nourrir 8 milliards d’habitants. L’homme déshabillé de son intérieur, de son âme, de sa spiritualité comptait désormais sur la science pour prolonger sa  vie terrestre et de  mettre un terme à la misère.  Hélas! On ne peut pas sortir de la misère, puisqu’on la cultive.  On parlait de la guerre chaque jour qui nous est donné.  Il passait plus  de spécialistes à la télévision que de fourmis dans notre maison. Et c’est moi qui craignais les spécialistes zélés plus que les fourmis ailées.  Des « analyseurs ». Du gratin de société, des doctorants, des penseurs aiguisés, des décors- tiqueurs  de tout le mal que l’on traitait pièce par pièce, peu importe l’ensemble.  Nous, on traitait les vieux. On amoindrissait leurs douleurs, leurs souffrances, leurs peurs. Du moins on essayait.  Plus tard, des robots prendront soin de nous. Si on est assez en forme, on leur injectera de l’eau dans leurs circuits jusqu’à ce qu’ils ne soient plus rentables. Rentables pour les fabricants qui tenteront alors de les rendre imperméables. Ils sont assez fous pour les doter de bottes de caoutchouc.  On verra, avant de mourir, ridés comme la surface du Pacifique, l’arrivée du RSÉ : le Robot Soigneur Étanche. Viva El Progrès!  Après avoir appris qu’au moins 70,000 pensées passaient dans notre cerveau chaque jour et que 90% d’entre elles n’étaient que rabâchage et déchets,  craintes et regrets,  on a décidé de faire la guerre à l’inquiétude par la méditation et la  présence active. C’est comme tricoter des bas avec une pelote de laine qu’il faut trouver en soi.  Sauf qu’il faut endiguer et se délester de ce robot qui pense pour nous. On a commencé par trois minutes par jour. On n’y croyait pas trop, mais au bout d’une semaine, nous avions le goût de continuer. Au bout de quelques mois on a visionné toute l’œuvre de J.Krishnamurti. Krishnamurti est un sein pour l’humanité : à voir tous ces gens téter ses propos on comprend que la vérité est un pays sans chemin mais qu’il a passé sa vie à vouloir nous tracer une route. Le « speaker » l’a délaissé.

Le jeudi, 12 août, le thermomètre grimpa à 34 degrés Celsius. Quand je suis allé cueillir les laitues, j’ai cru qu’elles étaient mortes. J’ai hurlé comme à la guerre de Corée : MEDIC!MEDIC! J’en voulais à la laitue, ces minis romaines flasques, molles, sans fierté, l’échine courbée. Il a fallu les masser à l’eau froide pour leur redonner vie. Massage cardiaque. Réveille-toi petite laitue! Ne nous laisse pas tomber!  Après avoir trempé dans l’évier les feuilles ont raidi. J’ai dit à Maggie : They Are Ready! Good! Avec un œuf ou deux, et de la mayonnaise de marque Incredible Real , on a fait Ouf!  C’était un dimanche. Un dimanche de congé. Alors, j’ai emmené Maggie et Mona à la rivière. Le bruit de la rivière c’est comme la radio de l’âme, mais sans pubs.  Ça chuinte, ça coure les crevasses ou ça entraille (sic)  la terre. L’eau, c’est l’horloge de la Terre. C’est une sorte d’aiguille liquide qui coule depuis des milliers d’années. Quand il n’y aura plus d’eau ce sera la fin de la vie. On sera cuits. Pour la minute,  l’eau est froide, quasi glaciale, elle  ravive le teint et l’arbre de vie …   Le bassin, tel un grand bain écaillé de tuf,  était sis en bas d’une chute d’eau en colère. On a vu des crapauds avec de grands yeux sortis de l’eau, étonnés. Il n’y a rien de plus beau qu’une rivière, parce que la rivière parle et que notre corps est une rivière soutenue par un ensemble de chair et d’os,  d’un mystère d’assemblage qui échappe encore à la science. Quand la rivière parle, c’est fluide. Le paradis c’est de n’avoir rien à penser de tous ces tourments du monde auxquels nous nous abonnons.

***

J’ai éclaté de rire. Dans ces temps modernes, il faut rire un jour par semaine. Et encore, c’est un luxe.  C’était dimanche, car dimanche finit à minuit. Il était 11h57. Nous lisions. Quand j’ai vu l’article concernant les graines de semences de Svalbard, une île interdite au public, là où Bill Gates, Rockefeller,  et autres Jésus laïcs de passage en ce monde, ceux qui engrangent les graines de semences du jugement dernier ont installé leur Arche de Noé,  j’ai trouvé une faille. Tous ces fous magouilleurs et mégalomanes avaient oublié un détail.

— Si les sols sont pourris, Maggie, si les terres sont devenues infertiles, sèches et fendillées comme ce l’est en ce moment en certains endroits,  et qu’on aura plus d’eau potable, à quoi serviront les graines? …

— À fabriquer de la bière… Pour l’eau…

— Petite comique! Je t’aime..

— Autrement dit, si Noé avait embarqué tous les animaux dans son arche et qu’il n’y a plus de planète, où iront-ils? Et s’ils trouvent un endroit sans nourriture, que deviendront les animaux? Et c’est là que Bill passe pour un génie avec son petit bateau de glace.

— Sur Mars…

— Yapado!

***

La rencontre des souffles

Il est des soirs, comme ça, dans lesquels je ferais de mes respirs tous les respirs de ta bouche. Je dois chercher ma propre vie quelque part en la tienne. Et je découvre que cette vie est également la mienne.  Et c’est ainsi que l’on se nouent  les fils invisibles des humains que nous sommes. Simplement la somme des humains…

Que les âmes se soudent! Que les âmes prennent la chair pour en faire une reliure, une phrase dans l’immensité du temps.

     Alors, de temps en temps, je te saisis comme les abeilles s’abreuvant du  nectar des fleurs. Tu devais m’attendre dans un recoin d’horloges, là où les corps logent. Et le feu roux de tes cheveux m’ont toujours été plus que doux. Ce doit être des cheveux de mille ans, des cheveux d’une autre ère. Des cheveux de l’an 1032, 1424, 1888, qu’en sais-je?

Les deux frissons s’en vont en aventure de la chaleur. Et tout s’éteint alentour… Les yeux se ferment comme des toiles de fenêtres à la peur de la mort. Et tes soupirs sont remplis de fleurs, d’exhalaisons de premiers souffles. Et nous vivons… Nous n’en savons les minutes.

Aimer, c’est prier à deux que la vie ne soit pas un mystère qui s’éteigne…

***

Le 8  octobre, je reçus un message de Carl.

Ça m’a pris du temps à comprendre ce qui n’allait pas en ce monde. Comme tous, j’ai pensé qu’un jour cela se redresserait et reprendrait vie. C’est comme dans l’émission de télévision dans laquelle les mourants en phase terminales de cancer font le déni de leur mort qui approche. Ils n’ont jamais assez vécu. Personne j’a jamais assez vécu, en fait. Et tout le monde semble étonné que la Terre n’ait pas vécue plus longtemps.  Je crois que l’on sort de cette vie comme une œuvre inachevée. Lorsque nous nous penchons sur l’histoire de cette race d’animaux parmi tant d’autres, nous constatons à chaque fois que presque tout ne fut que déclin. L’art et la philosophie auraient pu sauver ce monde.  Les « grands hommes » ne savaient pas qu’ils étaient de grands hommes. Et de leur vivant, pour la plupart, ils étaient répudiés, pourfendus, rejetés. Ils avaient « trop » raison. Leur vie se prolonge dans leurs œuvres que nous admirons et quelques citations pour ceux que ça intéresse. Mais nous sommes à l’ère de la culture du présent, de la peur du présent, de l’effroi de l’avenir. Quel est donc le sens de cette vie si nous laissons quelques salauds dicter nos existences pour un peu d’or ou son équivalent? Quand je faisais des spectacles, je croyais changer le monde moi aussi. Je le croyais avec des mots. Mais Le Dépotoirium est aussi une pancarte mobile qui traîne dans un environnement qui n’a rien de solide. C’est au fond des greniers, de l’histoire qui est le grenier de l’humanité que se trouve ce voyage d’un navire bleu à travers les étoiles. Qui tue un oiseau pour une poignée de dollars, tue la mère nourricière. Les gens simples portent sur leur dos la réussite réelle de ce monde. Les autres, les grands assoiffés de richesses et de pouvoir, le plus souvent aveugles et toujours ignorants ou bien traîtres à la Vie, eux ne sont que des marionnettes, des marchands d’hommes, des avaleurs de sueurs, des créateurs de richesses et de misères en même temps. C’est comme l’oiseau qui se fera abattre par la flèche dirigé par une plume de ses semblables. La malbouffe de l’esprit n’est pas de se nourrir de ce qui est écrit, c’est de ne pas le digérer. On nous a appris l’écriture. Comme  Einstein, sa science est à deux tranchants. L’écriture des avocats, des meneurs, des politiciens, des gens si grands qu’ils ont le respect et la croyance des peuple s’est transformée en réel pouvoir de par les lois dictées et les changements en faveur de ce qu’eux croient les créateurs de richesses qui sont en même temps les créateurs de pauvreté.. La nouvelle aristocratie est éparpillée…sur le globe. Mais en fait, ses membres se tiennent par la main…invisible. C’est l’idée loufoque d’Adams qui est devenue réalité. Quelle belle ironie de l’Histoire! Ce qui a servi aux humains pour transiger les fruits de leur travail s’est retourné contre eux. Le génie fut celui qui a prit une part de trop pour comprendre qu’en saisissant mille petites pièces, il lui reviendrait une ou deux légumes de plus, voire un veau ou un mouton. C’était déjà le commencement de la fin. L’argent électronique aura permis la multiplication à une vitesse inouïe du ramassage de fortunes capable de posséder toute la Terre et son contenu  appartenant supposément à chacun d’entre nous. On affiche un Hitler en assassin, en monstre dans ce parcours de l’Histoire. Pourtant, toutes les sociétés participent à leurs dons pour la fabrication d’armes, à l’embauche de surveillants pour supprimer les petites gens qui triment, ont peine à manger et ’avoir un toit. Durant les quelques années que nous avons passé ensemble, je me suis demandé pourquoi je prenais autant de drogues pour éteindre ce volcan intérieur. J’ignore pourquoi mon être est aussi capable de capter tout ce dont je vois, tout ce dont je perçois et que personne, ou bien peu, peuvent apercevoir. Normalement, je serais déjà mort. On vit difficilement dans cet art obligé d’être trop perceptif de ce qui se passe, d’être trop curieux de comprendre. Il aurait fallu que je n’embrasse qu’une religion pour me taire, égrener des OM ou des chapelets, et croire qu’au bout de cette vie il y a autre chose. Certes! Mais que faisons-nous de la nôtre?  Méritons-nous d’être heureux? Pourquoi chercher autant ce bonheur qui, nous dit-on, existe?  J’en suis à la question primordiale, la seule qui me reste. Un jour, lors d’une tournée, j’étais à Copenhague devant une foule en liesse – comme on dit- et cette foule hurlait, scandait un de mes petits refrains. J’étais devenu un dieu pour un bout de chanson. Ce n’était qu’une fête parmi tant d’autres. Une fête que chacun se paie de temps en temps en se disant qu’il la mérite. On récompense les chats et les chiens avec des biscuits. Quand les humains se récompensent, ils peuvent avoir un peu de crack. C’est leur biscuit comme ce fut le mien. Pour certain, c’est le pouvoir. Pour d’autre c’est la religion. Comme disait quelqu’un : chacun a sa drogue. Alors, dans cette misère qui s’étale depuis des millénaires, à commencer par l’homme qui a cherché un confort, à commencer par  celui des grottes et qui a fini par vouloir habiter la maison de Liberace. On se demande ce que recherche l’homme. En fait, il ne le sait pas lui-même. Une fois débarrassé de ses chaînes, son esprit s’attache à toutes les chaînes. On dirait qu’il n’est pas fait pour la liberté, ni pour le bonheur. Peut-être, au fond,  ce monde n’est fait que pour le malheur. Si non, il est au moins fait pour finir.  Alors, nous avons brillamment réussi. Il faudra savoir si sur un autre plan ces souffrances de toutes les couleurs seront un outil pour l’être que nous sommes. Notre royaume n’est peut-être pas d’ici.  Il aurait fallu trouver un équilibre… Mais des déséquilibrés n’en sont pas capables. On a tant démoli en quelques décennies que posséder une carotte, un navet, une barre de lard dont se nourrissait Henry David Thoreau en visitant le Maine,  est un luxe. Lui, ignorait qu’un jour le porc serait élevé dans des cages et abattus à coups de fusil. Peut-être aurons-nous le même destin que le porc? Qui sait. Pour le moment je me suis fait construite une maison en rondins dans la forêt que j’ai achetée. Nous y vivrons sans doute jusqu’à la fin de nos jours.   Anne, et le bébé qui va bientôt naître. 

Carl

***

Au village c’est le silence. La première neige a neigé. Nous allons bientôt nous faire envelopper de blanc et d’arbres gris gris gris. À chaque fois qu’on se rend au village, on entend les scies-mécaniques et leurs hurlements épeurant. Le bois se fera chaleur en attendant de reprendre ses pousses au printemps.

Pendant que Maggie préparait le repas, le téléphone a sonné. Elle a décroché et m’a regardé en souriant.

— Anne se rend à l’hôpital.

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 31

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