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Le Dépotoirium, Chapitre 30

30

Cacaphonie

Lavons nos cure-dent. Nous allons sauver le monde. Lavons-les après chaque repas. Lavons-les pour épargner un arbre. Il faut des milliards de repas, de dents aux prises avec des effilochures de viande de porcs coincées. Du savon et de l’eau… Nos dirigeants, dictateurs-serviteurs élus  sont si brillants et sensibles à la beauté de cette planète qu’ils enverraient un camion ramasser les cure-dents à travers tout le Canada. À Montréal, pour être vert (sic), certains couples utilisent des couches lavables qu’ils envoient à des lavoirs, trop occupés à carriérer (ic) pour les laver. C’est un type à bicyclette qui transporte le chargement de « cadeaux » jusqu’au point de lavage. Puis, quand débordent les eaux usées de Montréal, on en envoie un peu dans le fleuve Saint-Laurent. Des millions de litres nommés  « eaux usées ». Si l’OSM ( Orchestre Symphonique de Montréal) joue faux, on par le cacophonie. Si des eaux usées sont jetées dans un fleuve par besoin de soulager une métropole, on dit que c’est du bon sens et de l’administration responsable. En fait, c’est de la cacaphonie.

Jason

L’insoumission est douloureuse pour le corps et pour l’âme. L’insoumission, c’est le crève-cœur, le  feu qui se prolonge.  J’ai pensé pouvoir l’éteindre comme on éteint une bougie.  Elle est faite de petits putschs qui nous grenouillent de l’intérieur. On aimerait s’en débarrasser comme d’une armée de poux qui vivent toute leur existence  en nous. Ils ont fait de nos corps un loyer.  On passe une grande partie de nos vies à gratter des bobos, des déchirures encavées dans nos êtres. Il n’y a pas de crème ni de pilule pour les apaiser. Faut-il passer sa vie en forme de statue avec prières pour l’enfouir ? Faut-il les éteindre, ces petits poisons ardents? Je m’étais dit que ma révolte allait expirer avec le temps, qu’il suffisait d’attendre et, comme les bébés langés, je finirais par cesser de souffrir,  l’esprit calmé, tentant de « rentrer dans les rangs. » … Non, rien ne me quitte. Mon cerveau est pris dans un filet comme les poissons dans celui  d’un pêcheur.   Le petit éperlan se fait prendre parce qu’il n’a rien compris de la structure et de l’ampleur du filet. Ainsi sont les être humains dits « ordinaires ». C’est normal : ceux qui fabriquent le filet gardent secret les plans du filet.

J’ai des crises d’angoisse, le goût de repartir en guerre. De ces  guerres qui me semblent inutiles. Abandonner le navire et laisser les rats prendre toute la place.  Les guerres les plus oiseuses de ce monde, toujours plus hypocrites. On ne peut pas vendre des armes pour « vivre ». Parfois j’étouffe. Parfois c’est la détresse respiratoire, l’affliction et la désolation. J’irais me terrer au fond des bois, dans un palais de bois rond, vivre avec la chaleur accablante, les froids sibériens, les orages, me farcir  des pommes de terre et des chenilles crues ou grillées. Parfois je hurle en dedans. Parfois j’aimerais être comme ce cher « dieu » : partout. Un Robin des Bois d’asphalte, chasseur-abatteur de tracasseries bureaucratiques, de faux rois : je sortirais l’argent invisible des ordinateurs et le redonnerait aux pauvres pour qu’ils puissent s’acheter une barre de chocolat ou un paquet de gommes à mâcher.  N’importe quoi! J’abattrais des tueurs de dignités avec un silencieux au bout d’un poème corsé. Je rêve toujours du jour où l’on fera fondre les fusils pour en faire des chaudrons. Je suis l’onguent des autres. Je parle onguent, je traite onguent, je distribue des comprimés colorés, et je trimbale la petite élégance de faire du bien. Quelqu’un dirait que je me flagelle, que nous nous flagellons pour ce bien. Tout cela fait partie du doute. Je ne veux pas planter un Éden pour le donner au diable. Sa culture millénaire est empoisonnée. Il faut que le « je » jette un peu de lui-même dans ce « nous ». Ce n’est pas une notion philosophique, c’est une nécessité pratique.

— À quoi tu penses…

— À rien…  ( à rien signifie que je ne veux pas révéler les pensées dont j’ai honte).

— Tu te fais encore du mouron?

— Je suis né pour la bile…  De temps en temps, ça me traverse le corps. Parce qu’au bout d’une vie, je ne veux pas ne laisser qu’un trésor qui servira à enrichir les riches davantage.

***

On a fêté Maggie le 15 mars. Carl et Anne sont arrivés. C’est Anne qui conduisait. On s’est demandé si Carl  était saoul ou givré. Que non! Il était pur comme une statue de Bouddha , le teint clair et le sourire coquin. Éblouissant! C’était au printemps d’un faux printemps aux routes boueuses  et aux  flaques d’eau  éparpillées sur les routes gravelées. On rêvait tous de voir se poindre du vert, de l’herbe

Anne et Maggie avaient passé l’hiver à se réchauffer de mails. Ils s’aimaient d’amour tendre et d’impénétrables dérobades. Elles se tricotaient des cachotteries par emails. Un couple dans un double couple. Elles  se sont collées de leur ventre gonflé. Deux ballons. Les enfants doivent naître dans des ballons. C’est ce qu’on voyait, car nous aussi  étions passés par le ballon de maman. Plouf! Nés. On ne s’en souvient pas.  Et puis les pleurs qui déchirent les oreilles de maman. Avant d’apprécier Mozart, les mamans ont droit au grand concert du bébé qui souffre de sa sortie de la grotte la plus confortable en ce monde.  Plus tard, les marmots abandonneront le ballon pour les carrières, les grandes causes, les titres. Ils deviennent souvent  sont bouffis et solennels.  Mais avant, ils seront ébahis par les bulles qui s’envoleront, bleuâtres ou rosées,  le savon soudant les fines particules d’eau de  leur souffle.  Plus tard, ils seront sans doute étonnés  par tout le venin que peuvent produire les quelques décérébrés dirigeants qui sculptent notre petit univers.  On reste petit prince pour peu de temps. « Pas de travail? Dessines-toi un emploi ».

Les hommes se sont battus pendant des millénaires pour survivre à cette nature, ce barbouillis de « dieu », pour finir dans une guerre déchirante entre eux. Une guerre pour tout avoir du ballon bleu. Avoir, c’est posséder les autres ou le pouvoir de les posséder. Ainsi, voguons-nous dans un énorme négrier qui surchauffe. Peu  importe ceux qui crèvent de faim, les enfants qui n’ont pas d’eau et de savon, et  tout ceux qui sont assassinés par l’indifférence.

C’était ça. J’étais incapable d’être indifférent. Contrition ou compassion? Je ne sais… Mais je n’étais pas seul. Et peut-être que même seul j’aurais continué.

Au fond, on était restés des enfants ou bien on ne savait plus l’être. Mais les « ils » nous ont appris à nous voir visqueux, peu intelligents parce qu’on n’a pas dessiné de voiture électrique qui renverrait le gasoil sous terre, lui qui s’échine à exploser pour pousser un piston. On n’a rien fait de grand. On rêve d’être  aussi ordinaire que Robert Charlebois ou Elon Musk.

Ils sont arrivés en « minoune ». Minoune est le nom d’une guimbarde effilochée de rouilles qui, souvent, pend au dessous des portes.

      — Tu achètes des vieilleries…

— C’est pour amoindrir mon empreinte écologique

***

On était assis, tranquille, parlant de ce qui se passait dehors, car « dehors » était une expression qui faisait que nous étions séparés de cet univers bouillonnant. Nous étions des non participatifs. En un sens… On ne votait plus. (Avait-ton déjà voté?), on ne parlait plus réellement de politique et, surtout, de la frime nommée économie que l’on nommait escronomie.

— Tu travailles toujours à l’usine?

Anne et lui se regardèrent.

— Oui et non… De temps en temps.

— Ah!

— J’enseigne la philosophie à temps partiel dans un Cégep.

— Seigneur! Tu as pris du grade.

Il passa un drôle de silence dans la pièce. On aurait pu entendre voler un drone-mouche.

— C’est Anne qui m’a convaincu…

(Petites langues et pensées de vipères : on a cru que c’était pour l’argent. )

— Elle m’a dit que si je voulais changer le monde, je devais m’infiltrer.

— C’est loin d’être bête, fit remarquer Maggie.

— Avec ce que tu fumes – ou fumais ( de la mari, bien sûr) – tu es un espion en herbe… Une sorte de sniper…

(La blague n’a pas été comprise, on dirait. Ou elle était bien plate et banale.

Il y eut un moment de silence. Comme si la musique de nos petits êtres chicaniers n’arrivait pas à entreprendre sa petite mélodie de rebelles d’antan. On n’avait peut-être plus de partition… Je savais que tous les deux  nous haïssions la tiédeur. Je me demandais si Carl avait fini par oublier qui il était vraiment. Un brasier ardent.  Avait-il conservé sa belle âme de rebelle et belle blessure qu’il n’arrivait pas à recoudre seul?

— Comment tu trouve la situation « dehors »? demanda Carl.

C’est ainsi que nous nommions ce monde  qui n’était plus le nôtre : « Dehors ». Comme si nous étions des animaux de Compagnies terrés en campagne en attendant que ce monde s’effondre.

Après, je ne suis pas certain qu’il restait quelque chose à dire. Nous allions mettre des enfants en ce monde dont nous passions du temps à dire du mal et tenter de le parfaire. On savait bien qu’il allait bientôt crouler. Alors, pourquoi continuer? Avant, on pensait des plaies. Maintenant, on était devenus des gens tout à fait normaux. On n’avait même plus le temps – ni le goût, d’ailleurs – de modifier quoi que ce soit. La vie, la grandeur et la beauté de ce petit joyaux  était un miracle. On en avait fait un moteur de F-35. Une bricole de plombier.  Et nous allions devenir deux papas dans un monde bouillonnant d’affairistes qui se ruaient pour tout prendre avant le déluge de chaleur et du vertige abyssal qui allait sourdre de leur hyperactivité.

Puis on s’est regardé dans le trou des yeux. Alors, on a su que l’on allait mourir un jour avec la même passion et la même douleur qui étaient les nôtres.

Pendant que les filles s’échangeaient de la manière d’élever des enfants, nous nous sommes  servis  de  la Bitt à Tibi. La bière bulle nos âmes. Et au bout de deux Bitt à Tibi, Carl m’a dit :

— Tu te rends comptes du nombre de révoltés qui ont tenté de changer ce monde pendant des milliers d’années? On vit sur un cimetière de soumis et de  cadenassés. Si on les voyait, tous empilés, prêts à être jetés dans une fosse, en ce moment-ci, nous assisterions à une scène de shoah planétaire atemporelle. On en ferait une montagne et on les brûlerait comme on les a grillés. Celui qui vend des balles de caoutchouc ignore ce qu’il fait vraiment. Et même s’il le savait… Il vit de balles en  caoutchouc…  Un jour il sera remplacé par un robot.

— Ouais! La bière te fait du bien…

— Jusqu’au moment ou je verse de l’autre côté de la vision : celui dans lequel je souffre de ne pouvoir rien y faire. Et tous les barbouilleurs de ce monde croient à leur mission. Et nous l’avons cru pendant un certain temps. Il faudra trouver une autre formule… « C’était au temps d’Albert Londres ». Et toi?

Carl n’avait pas perdu l’habitude de se ronger les ongles, comme si en ces ongles se trouvait tout ce dont il voulait détruire et qu’il l’avalait. Anne lui avait dit qu’il manquait de calcium.  Il aurait sans doute fallu qu’il se mette à la méditation en répétant  « Je suis celui qui est ». Ou bien : « Vivez votre moment présent, car c’est tout ce dont vous avez ». C’était trop naïf. Le cerveau humain est un balayeur portatif : il sort de son corps, vogue dans le temps, s’éparpille, fouine. Et quand il a appris à le faire, il ne peut plus s’arrêter. Il ne peut plus ne faire que des bulles. Il est horrifié de tant de douleurs cultivées. Il est alors investi de toutes les douleurs.

— Je  suis un rebelle qui regarde, scrute. Je cultive l’attention, comme disait Krishnamurti.  Je suis un jardin d’attention, une terre meule et vivace. Mais, étant donné que ça me fait mal, je regarde de moins en moins. Peut-être que cette planète n’est qu’une fleur… Une saisonnière. Elle passe nous faire signe de sa beauté et s’en va. J’adore les pissenlits. Je les adore parce qu’ils n’ont pas de promesses. Ils sont. Nombreux, vivaces, et quand la terre est sèche, ils font grossir leurs racines, ils les enfoncent dans le sol pour survivre. Tous les gilets jaunes sont des pissenlits qui tentent maintenant de survivre à la sécheresse de la chaîne de Ponzi des élites. Un humain ça  ne dure pas  longtemps… Ça tient dans un petit livre de Simenon, en  un personnage écrasé par la vie, les habitudes, les répétitions et les petits échecs. La langue de l’amour est morte.  Et dans la fébrilité inconsciente de la chair aux enchères, la pauvreté de plastique, de gadgets, d’immolation continuelle,  la vie est une sorte de terre cuite derrière une vitrine astiquée où tous les pantins sont à vendre pour un job. Un humain ne dure pas longtemps… Pourtant, il réussit à faire tellement mal à la nature et à l’humain qu’ils détruit tout l’art et les philosophies passées dans l’histoire de ce monde.

— On parle comme des intellectuels…

— Non. Pas tout à fait…

— À voir les gilets jaunes, on dirait que seule la violence peut changer ce monde… Il a changé par les guerres. Les peuples ne marchent plus… Ils attendent la voiture électrique. C’est le bluff technologique dont  Jacques Ellul. Même les dirigeants ont la malepeur.  Mais pas des mots… Ça les égratigne, sans plus.

Il devait être deux heures du matin quand on a cessé  de parler. On ne manquait pas de sujets, mais d’énergie. Les filles étaient déjà couchées ou parlaient tout doucement.

Je pense qu’on s’est endormis sur le divan

Naître plissé et mourir plissé

Si  nous pouvions voir la Terre comme une ruche de lumière, ces « gens » qui entrent et qui sortent « d’ici », nous pourrions voir vraiment la nature de ce mystère que certains pensent avoir résolu. Mais il ne l’est pas et ne le sera jamais. Ce qui m’étonne, c’est toute la vie d’après, le « formatage » des nouveau-nés qui ont un second ventre: l’éducation ou la déséducation. Qui donc est bon ou devient bon? Qui donc est méchant? Car dans cette période bien étrange et « austère » des vols permissifs et accordés des grands de ce monde, y compris les institutions de plus en plus déshumanisées, sans parler des guerres, vivre est un défi.  Rester intact au mystère et à sa beauté… Un défi. Il l’a toujours été devant la matière brute de la nature, mais la sauvagerie « moderne » a créée une jungle encore plus horrible que celle dans laquelle vivaient nos ancêtres … poilus. Car cette jungle a été sciemment et méchamment tressée par des humains transformés en robots-penseurs, cervicaux, délirants, totalement ignorants de la Vie. C’est ainsi qu’a surgie une idée étrange et pas à la fois: si les méchants mènent le monde, peuvent tuer ceux-là même que la Vie leur a donné, le monde se divisera toujours en deux… Dieu et Diable.  Mais avec le progrès, ce monde falsifié, malbâti, est la somme des  connaissances trafiquées, enseignées, martelées, finit parfois par diviser les gens davantage. La petite soudure de lumière à la naissance risque de s’éteindre et de se transformer en noirceur.

     Nous avons peine à trouver un dénominateur commun: les chiffres finissent par tuer. C’est la malbouffe de l’intellect… Les chiffres, les analyses, la division temporelle. Si la vie que nous vivons, après des milliers d’années de progrès est si difficile et si peu égale,  que nous avons les moyens de faire encore crever ses habitants de faim, c’est que les bons ont compris qu’on  ne tue pas. Même pas par « mission »…  On ne tue pas par  privation. On ne tue pas par ignorance de ce qu’est la compassion. On tue par calculs… On inculque la haine alors que personne n’est né de par la haine. Nous sommes tous nés de l’amour… Étonnamment, ce sont les enfants qui souffrent le plus des adultes « transformés » en savants. En savant qui créent trop  souvent des Frank-Einstein…  Faut-il savoir des savoirs pour vivre en paix?  Il faut seulement s’étonner et regarder le grand mystère. Il faut également comprendre que l’on divise les Humains en catégories sans saisir l’entièreté et à la fois la simplicité de la Vie. Elle est Vie, c’est tout… Elle n’est pas religion et foi… Elle est si simplement qu’elle est: point. En la divisant nous nous divisons. En nous taisant, nous laissons notre belle capacité d’émotion se terrer, s’éteindre, se  camoufler. Alors que nous devrions la cultiver… Mais nous laissons à une « organisation » le jugement de  bien la cultiver.

     Nous naissons plissés et nous mourrons  plissés.

    Nous naissons dans la douleur de nous intégrer à ce monde, dans sa froidure, son eau, incapables de réagir, de bouger, de n’avoir que deux yeux et aucun réel langage. Et nous mourrons dans la peur et la faiblesse. Comme s’il y avait une différence…  S’il en est une, nous avons grande difficulté à l’accepter. Parce qu’on juge inutile de nous l’enseigner. Alors, la plus grande servitude est d’être des ignorants  de la vie et de la mort. C’est ainsi, que de notre ignorance, le second ventre des sociétés,  fait de chacun d’entre nous, ou veut faire, le monstre calculateur que les bons n’oseront tuer et que les ignorants y trouveront une religion de quelques années dans l’éternité… Nous naissons tous deux fois… C’est la seconde fois qui est de trop si on choisit un ventre plus gros que celui d’une mère : la vie.  

Jason

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 29

Le Dépotoirium, Chapitre 28

Le Dépotoirium, Chapitre 27

Le Dépotoirium, Chapitre 26

Le Dépotoirium, Chapitre 25

Le Dépotoirium, Chapitre 24  

Le Dépotoirium, Chapitre 23

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 29

 

29

Je/Nous

Cessons de diviser.  Cessons cette construction artificielle du « nous » pour des « raisons » … d’exploitation. Je/nous sommes une monnaie bipède devenue. Une partie de nous n’existe plus puisqu’elle s’est transmutée en monnaie virtuelle. Ils ont les claviers, nous avons la pomme de terre. Ils sont en train de granuler la monnaie d’échange en milliardième d’octets. Les vieux voleurs de banques n’existent plus. Les perceurs de coffres ont disparu. Nous avons élu des psychopathes  furtifs. Ce sont des oiseaux de funestes augures. Se contenter d’haïr la stupidité et la déshumanisation c’est s’envenimer corps et âmes. Pourquoi persister à être aussi mollusque? On nous a divisés. Ils ont fabriquée une société en eau noirâtre, trouble dans laquelle dansent des particules. On ne peut pas être propre dans une eau maculée. On a bâti un monde où l’on ne peut se reconnaître en l’autre. La nouvelle barbarie est « soft », indécelable. Je/nous sommes un marc de café du trésor des argentiers qui nous filtrent et nous boivent. Nous allaitons des fous. C’est la lèpre d’aujourd’hui.   La nouvelle barbarie  est sa propre foi qui s’étend comme une maladie sur le monde, sur le gens.

  Quand on regarde un cheval de mer, ce n’est pas un robot que nous regardons. Quand nous nous émerveillons des couleurs multiples des oiseaux de ce monde, ce sont les mêmes couleurs que l’on aperçoit, emmêlées et mouvantes à travers l’œil des  télescopes. Comme si l’Univers avait fait vivre quelques  couleurs sur le plumage des perroquets et autres oiseaux qui nous rendent notre ébahissement d’enfant.

Où est la vie promise? Et la terre, et la terre?  

Maggie/Carl/Jason

War

Je suis en guerre et je djihade athée. En guerre contre les minus qui cultivent et répandent leur rôle et leur folie de vandales planétaires. Je  suis en guerre contre le carnage du NOUS  en ces temps des JE que l’on construit et déconstruit en blocs l’ego, pour diviser et régner.

Je suis en guerre contre les conglomérats mondialistes qui délocalisent au gré des profits. Pour leurs biens et  ceux des actionnaires,  ces escroqués  croyant pouvoir aspirer à cette  classe, ne servant que d’investisseurs intermédiaires. Les églises sont remplies d’offrandes aux dieux. Et voilà maintenant les banques.

Je suis en guerre contre l’État et ses politiques de petits comptables, ses austérités glacières  pendant que ça chauffe dans l’éther des échanges commerciaux et que l’État, ce minus fourgon blindé, chantant comme un coq l’existence du P.I.B, a perdu sa guerre contre une mafia internationale qui s’est invisibilisée avec dans des ailleurs qui ne sont jamais ici : on se déplace de pères en fisc…

Je suis en guerre contre le système financier dématérialisé. Moi qui croyais pouvoir échanger   30 poules pour un cochon,  on me donne une monnaie de singe enfermée dans une institution bancaire faussaire. J’ai nourri le lapin et il a bouffé le chapeau que j’avais sur la tête. Le sale-Haut !

Je suis en guerre contre YES WE CAN et autres  slogans clichés dont nous sommes arrosés chaque minute, chaque jour, et les formules « vertes » et la méthode de lutte contre les GES,  les petits soldats pompeux esclaves eux-mêmes de leurs prétentions de pouvoir.

Je suis en guerre contre mon employeur qui braque son bâton d’austérité et qui m’offre 0,03% d’augmentation de salaire, dépossédés que nous sommes par les spécula  dans un système où on ne voit pas le tunnel au bout de leur prétendue lumière.

Je suis en guerre contre  la faim parce qu’on avait promis de l’éradiquer. Menteurs! Car, même nous, les « privilégiés  »,  parvenons à peine à éradiquer la nôtre.

Je suis en guerre contre les armes, car elles ne pourront jamais être transformées en chaudrons, en cuillères, et même si elles l’étaient, il n’y aurait rien à mettre dedans pour bouffer. Il a toujours été  plus payant de tuer que de faire vivre.

Je suis en guerre contre les États qui cultivent les armes plus que les choux, les navets, les hiboux. Ils volent la sueur des travailleurs pour leurs rêveries mégalomanes. Il faut un milliard de baguette de pain pour faire voler un chasseur, et cinquante pour une balle de mitraillette.

Je suis en guerre contre les voitures qui réclament de l’asphalte  pour brouter des kilomètres d’herbe d’arbres,  et qui passent leur temps à rouler et à dérouler des routes. Ils avalent des jardins et des terres arables à la vitesse de la lumière de leurs phares.

Je suis en guerre contre les pratiquants non pratiques : ils prient des dieux, déforment des textes dits « sacrés », mais ils bousillent tout, au nom de toutes les statues le monde dans lequel nous vivons. Il est étrange qu’un dieu demande à l’homme de détruire ce qu’il a créé, en premier : son semblable. 

Je suis en guerre contre  contre les tueurs  d’abeilles.  En guerre contre les abatteurs de fleurs, les gratte-ciel remplis de cravatés moulus à la pâte artificielle des bureaucrates crasseux de l’esprit, mais proprets d’habits.  L’habitat fait le moine…

Je suis en guerre contre tout ce qui s’achète. Car tout ce qui s’achète finira dans les états financiers, les banques, mais jamais entre les mains des droits fondamentaux de l’humain : l’eau, la nourriture, l’habitat, les paysages, les couchers de soleil, et le spectacle des baleines dans le Saint-Laurent.

Je suis en guerre contre toutes les formes de fascisme  qui percent  le cerveau des enfants pour les cimenter, les engouffrer dans des miroirs parlants et colorés.   Le cerveau est une pâte à modeler et certains sont en train de se faire statufier par leur propre sécheresse. Et chaque matin, d’où que l’on soit, de n’importe laquelle « croyance », le final et le roulement de tambour est en train de terminer des milliards d’années dites d’évolution. Et chaque matin, chaque jour, chaque semaine, chaque mois, nous diluons notre profondeur d’âme pour glisser dans des sables mouvants malheureusement fabriqués Made au dans aucun pays et par des No One, des inconnus. Heinz Hitler!

À  force d’être en guerre contre tout ce dont nous avons à lutter, nous allons simplement nous détruire les uns les autres. Et il n’y aura plus d’autre pour faire de chacun un UN.  Et il n’y aura plus d’eau pour « allaiter » ces corps d’eau. On sera à sec et à sable. Déserts de tous les désertés des autres.

    Je suis en guerre contre ce suicide planétaire continu, à développement exponentiel  de poison   par des cravatés coiffés à gauche ou à droite.

Je suis en guerre pour un jour finalement vivre en paix.

***

Février. La Terre est un SDF dans l’espace infini. Maggie et moi empruntons les sentiers frileux de la neige et du froid qui mordille  nos doigts de pieds. Quand on fait de la raquette dans les raidillons, il nous pousse des panaches de fumée aux bouches. On crache des gerbes de vapeurs si intenses qu’ils s’en vont et meurent à au moins deux mètres. Puis ils disparaissent comme le dernier souffle des âmes. Chaque  pas est ardu. . Chaque pas est une montagne de pas. Nos poumons galopent. De vrais chevaux vapeurs. Nos poumons voudraient avaler tout l’air de la terre. On a traversé les sentiers au moins dix  fois. On le connaissait par cœur. On est allés là où il n’y a pas de sentier.  Le grand boisé cachait ses secrets dans l’inconnu des chemins renoncés. La difficulté et la peur de perdre ses repères est ennemi de la créature humaine. Deux semaines plus tard, nous avons décidé de changer de boisé. Un traîneau, une chaufferette, et une tente quatre saisons. La meilleure nourriture pour l’esprit est le silence.  Quand les oreilles cessent de se faire hurler des slogans, des pubs, des misères de ce monde, rien que marcher et respirer nous fait vivre  une vie entière en deux jours.

C’est la cordillère des anges. La candeur infiltrant nos corps, nos esprits, nos âmes. Marcher est une prière et voilà le temple des temples. Voilà l’architecture du monde. Et le ciel est le toit d’une cathédrale infinie. Parfois on s’arrête, on se regarde, et l’univers semble nous dire qu’il nous aime. Le petit homme enivré de ses robots, des ses fils électriques veut aller voir les autres planètes. Nous enverrons de l’argent à la NASA quand les enfants cesseront de mourir de faim. Nous sommes en guerre contre la morte lente, la défiguration intérieure des enfants au travail. Nous avons mal à la douleur des autres.  Cette vie a trop de compartiments : les vendeurs, les savants, les pauvres, les mégalomanes, les gens simples. Cette vie est NASDAQ, conte en banque qui roue les citoyens  encagés. Nous sommes soumis à des  perroquets qui ne savent pas voler ou ne peuvent pas voler. L’homme est devenu une poule pondeuse de profits.

***

Au petit matin, on s’est levés froids comme des banquiers. Brrr! J’ai allumé le réchaud, préparé le café, et dans cette tente cocon, on  a bouffé deux tranches de pain grillé  noircies.  On a bu le premier café de notre vie. Noir et corsé. Quand on a jeté les marcs dans la neige, la neige a eu peur et s’est affaissé sous la chaleur. Puis elle a soufflé un jet de vapeur. Comme si elle imitait nos bouches. Y-a-t-il une vie après le café .D’après un élève de Harvard, les flocons respirent.   Au moment où  j’ai ouvert la porte de la tente, un amas de neige nous enterrait. Nous avons zieuté les environs avec des yeux achetés tout neufs d’ici. Des yeux sans idées, des yeux sans livres, des yeux sans théories momifiées. Des yeux neufs. Des yeux dix.  Il n’y avait ni fanfare, ni trompettes, et pas de Jéricho. La pureté n’est qu’un mot. Mais la pureté qui n’a pas de mot, qui s’infiltre en nous,   fait que c’est le froid qui nous embrase est de ne pas avoir peur. L’afféterie des barbares n’existe pas ici : ils n’ont pas de bureaux, ni de cadres, ni de victoires. Ils sont défaits en ce monde et c’est la raison pour laquelle ils  achètent tout. Leur richesse ne sert qu’à dévêtir l’humain de la beauté de cet univers.  Ils achètent le vivant et les paysages. Ils achètent les coqs, les marmites, le feu, pour priver les plus pauvres de ce qui leur appartient.   Maintenant on vend  des paysages, des proximités d’eau, et des visites en des parcs « naturels ».  Le citoyen a le droit de se planter un arbre. C’est sa forêt.

***

On est rentrés fourbus. Quand on sera vieux on sera fourbus rien qu’en se levant le matin. Quelle ne fut pas la surprise de trouver sur notre messagerie du petit couple parfait de sociaux lustrés : Maude et avec son beau  chevalier et son armure roulante : la Audi de luxe. On s’est regardés en se disant tout bas que ce n’est pas le chien le meilleur ami de l’homme, mais le silence. Il faut laisser les mots en laisse dans son cerveau. Du moins être radin, grands lésineurs, bouche cousue. En fait, nous savions tous les deux qu’un monde, maintenant, nous séparait. Le mot bourgeois ne satisfaisait plus pour les décrire : des avaleurs de paysages terrestres. Ils sont allés à Venise et à Vegas voir le show de Celine ( pas de é pour la langue anglaise) Dion  Tout de suite on s’est lancé sur le Canal Météo pour connaître l’état des routes. Quand aux routes de l’État, on en savait que trop. Elles s’allongeaient selon les plaisirs de dame auto et la file de ses propriétaires de garages-églises – nouvelle religion du 21ième siècle. Zut! C’était trois jours de ciels purs, limpides avec quelques flocons languissants. Un vrai paradis pour les amateurs de visites rapides et skieurs d’occasion. On paniquait. Rien à manger, ou presque. Notre frigidaire était aussi vide que nos cerveaux devant la situation qui se présentait. Mais, en ouvrant le message, on a vu un menu… qu’ils emportaient pour nous faire goûter à des nouveaux plats découverts pendant leurs voyages. On vivait maintenant de manière si simple que nos menus valsaient selon nos jours dans de petits repas, souvent à l’ancienne, recettes de nos parents, dont le célèbre Boulettes de bœuf ou gruau au lait et sirop d’érable. Avec pain « made à la maison ». Un vrai régal.

***

Ils sont arrivés à 18h13.  On était en train de regarder les nouvelles locales où il était question des dividendes que rapportaient les éoliennes plantées dans une forêt de la chaîne des Appalaches.  Et les maires des municipalités se frottaient les mains,  ravis d’avoir pu retirer 300,000$, de revenus en cette belle et rebelle année.

Ils sont entrés pendant vingt minutes. Attirail et bagages, auto, vêtements. La petite élite est faite de mouvements amples, copieux. Les gestes sont de petits festins.  Théo s’était  fait tailler une belle coupe de cheveux : un côté rasé comme un marine et  le dessus  de la tête dru  comme une forêt amazonienne. On dirait qu’il pousse des lianes pour ces tarzans de la finance. Il doit y avoir des serpents cachés dans ce scalp tout bouclé.

— Qu’est-ce vous faites de beau. ( traduction : quel est votre travail)

— On s’occupe des vieux dans une villa …

— Seigneur! Ce doit être difficile… Et pas payant.

— Exact. Mais c’est ce que nous avons choisi, répondit Maggie.

— Je pourrais vous embaucher à un bon salaire.

— Ah!

— Le père de Jason est décédé… Cancer du pancréas, ajouta Maude.

— Alors? ( De temps en temps, on disait : so?, on s’anglicisait et s’américanisait à petits trots)

— Alors, il nous a légué une petite fortune offshore et une compagnie qui roule sur l’or.

— Toujours ce petit syndrome du missionnaire?

— Eh! Oui. Parce qu’au bout de la vie, on ne sait pas ce qu’il reste de…

Théo  coupa la phrase :

— Il ne reste rien…

— Mais si, Théo … Il reste ce que nous aurons semé ici-bas. Et il reste un mystère…

Zut! Voilà une réplique de ratée. J’ai le ton d’un mendiant gêné d’être pauvre.

Maggie cherchait la formule salvatrice pour échapper aux bourreaux-conformistes qui ont trouvé une bible dans leurs déchets. Une bible laïque. Aux nues l’O.N.U! Ils étaient maintenant de confession …sociale et vert.

— On dirait deux témoins de Jéhovah en visite. Avez-vous de petits pamphlets pour nous montrer que Monsanto, le patron du personnage de Sérotonine, va tourner au vert? Que le lion va se transformer en mouton. ( Il y a des gens qui jettent, alors j’ai jeté un beau froid piquant dans la conversation).

On se regardait, les yeux vrillés et, comme disait Ferrat, « à n’en savoir que dire ».

Théo, qui aimait bien les batailles verbales ( avocat, il va de soi)  dessina un grand sourire avec ses grosses babines charnues  de carpes  suceuses  des vases des fonds de rivières et des humains de classe ouvrière. Théo aurait dû se faire baptiser Théo Rique.

— Toujours aussi sarcastique?

—  Toujours…

On se connaissait suffisamment bien pour se regarder dans les yeux jusqu’au creux  de ce qui nous restait de l’âme après le passage des tsunamis néolibéraux transnationaux. ( Ce qu’on peut se payer de mots pour tenter de décrire une bande de cancrelats en train de nous investir).

On devait deviner. Les femmes devinent toujours.

— T’es enceinte! S’écria Maggie.

— Ouiiiiiiiiii!

— Moi aussi.

Pour dévier la conversation, c’était réussi.  J’ai gelé. J’avais le visage qui s’était vidé de sa couleur pourpre.  Maggie enceinte?  Enceinte en grand secret.  Un peu plus et je l’apprenais par la radio de Washington D.C,  ou  d’un Twit de la maison blanc caillé.

Elles se sont levées et ont fait une accolade. Tout  plein de chaleur. Alors, je me suis emparé de la bouteille de vin rouge et je l’ai avalée au goulot. On m’a scruté du menton jusqu’à la crinière. Un enfant! Il fallait arroser ça jusqu’à oublier, ou presque. Je commençais à douter de ma mission  de sectateur enflammé et, pis encore, de  raté. Looser pieux? Je n’osais pas me poser la question, tellement j’étais troublé. Après, j’ai bouffé des insectes, plat, dit en passant, délicieux, bien  que je ne pouvais m’empêcher de voir la créature du film Alien avec Sigournay Weaver;  je restais sur mon appétit, mais pas celui de la table.   Le vin aidant, je retrouvai quelque ardeur à mon ouvrage. ( phrase de Balzac, mais parlant du café). Il me restait un fond d’honnêteté : me faire monétiser? Jamais! Enfin, c’était sans doute le fond du fin fond devant le bonheur de nos vieux amis. Tout le monde a des idéaux. Mais pour persévérer dans ce monde tordu, on se fabrique  de minis idéaux. On les entretenait. Le « petit  geste », comme ils disent. Et cela se produisit vers 23h00 heures quand Maude alla quérir sa petite mallette réfrigérée pour enfouir les restes de table.  Pendant ce temps, dans les usines de la planète sortaient des milliers d’auto. Pauvre petite Maude. Si belle et si légère, valsant au moindre vent. Et pourtant, je l’adore. C’est une bonne personne… Ce qui est dommage est que la planète est remplie de bonnes personnes

— On est verts au quart de tour. On ramasse les plastiques, les restes de tables, bref, tout ce  qui s’en va  à l’usine de bioéthanol ou de biomasse, je ne sais trop.  Nous n’utilisons plus de pailles en plastiques et, quand on prend un café, on apporte nos tasses.

— Nous, on jette nos ampoules empoisonnées, nos piles, notre viande, la litière du chat, et les carcasses de  rats morts que l’on attrape.  L’alentour de la maison en est infesté.

— Jason blague…

Il restait les vidéos de leurs voyages. Un vrai tour du monde en 80 minutes. On allait être crucifiés sur nos chaises, les bras en croix. Pendant la « projection », Théo s’affala sur le plancher avec son verre de vin. Et Maude lui demanda de recommencer pour le filmer. Il le fit.

« Demain sur You Tube », tonitrua Théo.

« Seigneur! Éloignez de nous ce calice! »

Sur  You Tube, ils  avaient ouvert un autre compte : Les mille et une vies.

    Maggie s’est collée à moi,  tressautant dans  ses petits rires étouffés. Elle me connaissait bien. Elle savait qu’au fond, moi aussi je voulais un enfant. Mais ce n’était pas vraiment le propos de son rire, du moins ce  qu’elle avait en tête et qui la faisait rigoler.

— Vous allez coucher ici?

— Non, on a réservé le petit motel à l’entrée du village.

La bonne nouvelle! Il aurait fallu avoir l’air dévasté. L’hypocrisie est le sport social le plus truculent. Nous connaissons des athlètes en provenance de bien des pays. Plus on grimpe dans le gratin social, plus on gagne des médailles d’honneur. Venez ou regardez les danser au bal des échangistes de gratifications!

La bouteille ne me lâchait pas. Dans les vins, les bourgeois se rassurent sur la valeur de leurs palais. D’habitude, je bois de la bière noire déguisée en blonde : La Bitt à Tibi, que j’adore. Une bière au parfum de sapin ou d’épinette que je bois en écoutant la chanson de Richard Desjardins : Nous aurons. Car il y a là en même temps que la beauté, un désespoir, un filament de volonté déjà avorté. Ce serait trop beau…

Nous aurons 

Nous aurons tout ce qui nous manque
Des feux d’argent aux portes des banques
Des abattoirs de millionnaires
Des réservoirs d’années-lumière

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 28

Le Dépotoirium, Chapitre 27

Le Dépotoirium, Chapitre 26

Le Dépotoirium, Chapitre 25

Le Dépotoirium, Chapitre 24  

Le Dépotoirium, Chapitre 23

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Houellebecq, la sérotonine des peuples

C’était mon premier Houellebecq. Sans doute le dernier. Cet univers glauque, d’une belle écriture, tourne en rond sur tous les sujets possibles et impossibles, le personnage principal se permettant de critiquer la beauté ou la laideur de tout ce qu’il perçoit sur son passage.

On se demande comment Houellebecq peut avoir autant de succès. Et c’est tant mieux pour lui… On pourra juger, plus tard, de la qualité de son oeuvre.  Car, au fond, en naviguant sur la toile, on peut trouver – et en mieux – tout ce dont traite l’auteur. Il nous renvoie notre propre image d’ignorant, peu attentifs à ce qui se passe en ce monde. Il le souligne, certes. Sans doute trace-t-il en caractère gras la décadence qui marque ce monde . Sans plus. Le long soliloque finit par lasser, car il ne mène qu’au soliloque lui-même. Le personnage est un homme perdu, « neurasthénique », embourbé  dans une société qui l’a tissé. À la limite, pleurnichard, prêt à chigner à la moindre occasion. Voilà ce qui est permis à un personnage qui s’autopsie d’une certaine manière sans rater d’égratigner ce qui l’entoure, ne serais-ce qu’un village ou un bâtiment.

Voyage en Houellebecquie

Ces 300 et quelque pages (heureusement composées un peu gros) sont un voyage, une plongée plutôt, en Houellbecquie, principauté lugubre, recouverte d’un brouillard qui ne se lève jamais, où les femmes ne sont que des putes et/ou des salopes (c’est évidemment compatible) qui ne sont en fait que des chattes sur pattes, plus ou moins humides, et les hommes des bande-mous, déprimés et alcooliques quand ils ne sont pas « pédés » ou mieux pédophile allemand (rien de tout cela n’étant incompatible non plus dans ce roman aussi misogyne qu’homophobe). A la tête de cette principauté, règne le grand duc Michel qui prend un plaisir évident à décrire une société la plus désespérée possible, peuplée de sujets en perdition qu’il décrit avec un cynisme jubilatoire, parfois drôle, même si les ressorts comiques sont souvent un peu attendus. On l’a lu 

On l’a lu… Et à se demander ce qui nous reste par la suite. Si un livre ne laisse rien, et ne peut nous dessiller au brouhaha de ce monde, il n’existe que pour prouver  qu’encenser Houellebecq c’est un peu démasquer notre propre décadence. On peut alors se questionner sur le mot « littérature », ou enrichissement. À part quelques traces d’humour caustique, bien que rares, – et on reste en manque – l’effet tombe à plat. On y voit là qu’un coup de publicité pour Flammarion.

Houellebecq, Simenon et Gide 

Pendant la lecture du livre, on se croirait dans un univers de Simenon ou le « héros » est en fuite. C’est un des thèmes récurrents   des livres de Simenon ( La fuite de M. Monde, L’évadé, Lettre à mon juge, etc), avec toutefois les qualités qu’exigeaient Gide de Simenon à qui  il demandait de peaufiner davantage  ses écrits. « Allez! Vous y êtes presque ». Et le pauvre Simenon de répondre: « Si je savais ce qui est bon, je ne ferais que du bon ». ( de mémoire).

Au moins, Houellebecq ne rate pas cette partie avec un style qui vous porte et un rythme parfaitement accordé au personnage qui s’autoflagelle. Peut-être est ce là ce qui attire autant de lecteur: Houellebecq est peut-être l’artisan d’un miroir dans lequel nous nous reconnaissons, dans nos sociétés qui  fertilisent  des blasés et les entretienent  avec une bonne ration de consumérisme, y compris les antidépresseurs.

Houellebecq: la sérotonine des peuples. L’opium en pharmacie…

Gaëtan Pelletier

 

Le Dépotoirium, Chapitre 28

28

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Le loup et le chien
Suivez-moi ; vous aurez un bien meilleur destin.
    Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?
Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
       Portants bâtons, et mendiants
Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;
        Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons
       Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse.
Le loup déjà se forge une félicité
        Qui le fait pleurer de tendresse.</em
Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :
Qu’est-ce là  ? lui dit-il.  Rien.  Quoi ? rien ? Peu de chose.
Mais encor ?  Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
   Où vous voulez ?  Pas toujours, mais qu’importe ?
 Il importe si bien, que de tous vos repas
        Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.

La Fontaine

Nous,  les errants de la terre, avons  quitté les bois et les terres, nos libertés et l’air,  pour devenir des salariés. Il suffit de chasser les pauvres et les mendiants pour gagner son os. Et en investissant une partie de son émolument, on pourra le gonfler et accéder à un étage supérieure, puis s’avionner jusqu’aux lagons bleus quasi pareils  aux dieux des yachts princiers des gentilés sans villes ou villages sinon que la Terre entière.  Avec  horaires  et chaîne au cou présentée format bijoux.   Que c’est joli au cou!  Sans indication de la longueur  de la chaîne pour se rendre à la bouffetance. Petit homme, petite cabane, et chômeurs pourchassés. Les kapos ont leurs conversations enregistrées avec le chômeur pour être sûr qu’il fouettera un peu notre paresseux en « recherche d’emploi ». Petite bande de pain rassis, courez les loups que nous sommes pour en faire des chiens asservis!

Cherche chien pour apporter contes en banque aux îles des eaux bleues

et des paysages d’Édens achetés argent comptant. Envoyez-nous votre C.V. 

Ce « monde » est une chaîne de Ponzi : il y a des chiens en laisse, enchaîné, bouleté à leur boulot, leur belle tâche.  On a sacrifié toute liberté. Et le roi de  la laisse, des chiens-kapos essaie de vendre son mode de vie à tous les habitants de cette planète. Moyennant salaire… Le roi de la laisse  est un est un embaucheur d’esclaves. La longueur de la chaîne dépend du titre qui vous est octroyé. En arrachant la terre sous les pieds du vivant, tel un tapis ou une nappe de table – ô le grand magicien! – on a prit  tout ce dont possédait l’humain. On l’a dépouillé. Après, c’est la distribution des médailles ou des gratifications au « rendement » pour le chien-PDG.

Carl.

***

Rien ne va plus au pays des vermeilles. C’est la panique sur le rond et bleu Titanic dans sa courte et épineuse traversée  cosmico-tragico-historico-cosmique.   Il faut à tout prix,   « sauver le ballon et l’air extérieur du ballon en  découvrant  une énergie propre. Quelquefois aquatique, parfois électrique, inextricables, énigmatiques  et cachées. La pomme est à vendre. Et  plantent des fleurs de palles en étoile dans les océans qui volent les vents.  Pauvres fous! Pauvres hères et pauvres diables! Chacun invente sa propre saleté. Il faudrait retourner  à La Santa Maria,  à la  Pinta et la Niña, les voiliers de Colomb. Quel bon vent nous amène des Granny Smith d’Australie? Allez savoir!  Ce doit être Nestlacola. L’homme est un pompier pyromane de calendrier ectoplasmique. Un pompier fidèle.   Quand l’O.N.U tonitrue,  il est trop tard Dr Chouette Heures, pour sauver l’homme de la lèpre mondialiste étouffé par les champignons de toutes les formes de techniques.  Les humains ont soudain les yeux grands comme Sirius. L’iris est une étoile qui grossit à vue d’œil. Voilà l’œil boursouflé! L’homo erectus est devenu l’homo étendus.    Hélas!  Consume!   Jette! Enfouie ta cuisinière sous un amoncellement de terre. Plouf! Invisible.   On dirait un chat dans une crèche de Noël qui ne sait pas où il habite, mais qu’il cherche seulement à crécher.  Le père Noël n’existe pas, comment n’existent pas les spéciaux des boxing days. Les vendeurs trigaudent. Ils trichent à langue que veux-tu! Vipères et filous sympathiques.  Et voilà les journaux devenus des murs de lamentations.  Ça geint et se tortille même dans les gazettes jaunes.  La Terre s’est fait avaler par  une race  semblable à un  Reinhard Heydrich, maître du violon et assassin, SS et glacier. Économie de fous-braques  et de bric-à-brac. Pantagruel mondialistes et philanthropes escobar. Nous ne sommes bons qu’à faire exploser des boyaux de ventres et d’améliorer des barres de savon.  Toutes les guerres détruisent ce qui se construit  dans le ventre des femmes dans les entrailles et le chamois de la Terre.  Et tous ces mythomanes oublient d’où ils viennent.  Et les voilà à nous manigancer des robots-guerrier. Qu’est-ce que le petit homme peut faire avec un robot-guerrier?  Même un chien ne peut pas ronger un bras de robot-guerrier. Ce que l’on ne peut donner aux chiens, on voudrait le donner aux hommes?  Les « paysans » devraient  laisser mourir de faim ces avatars de l’existence.  Qui n’a pas de cœur n’aurait pas le droit de manger. Ils veulent qu’on se jette aux orties, qu’on se débarrasse de nos âmes, qu’on se dépouille de nos mystères, qu’on brûle la grandeur des arts et des arcanes  comme on a brûlé des livres sur les places publiques.  Gardons notre blé et laissons-leur leur dollar-douleur.

***

Ce matin, Maggie mon amour  s’est levée toute chavirée, endolorie jusqu’aux os. Elle a pris son café de deux doigts faibles.  Dehors, les brins de neige floconnent et font une petite danse comme  pour fêter Noël. À la télévision, le rouge a volé toutes les autres couleurs. Maggie  a mangé son porridge à la petite cuiller.  Puis elle a bouffé de la radio.  Elle aime la radio. Alors elle écoute des parlures de gens cultivés. Ils font l’actualité comme si on autopsiait un cadavre. C’est beau à voir. Parfois, c’est  laid à entendre.  Car ça déparle en laissant leur beau coulis sonores empester le petit haut-parleur. Je suis inquiet pour Maggie. La grippe a assiégé a villa et voilà son visage tordue comme un Picasso.  On a beau se laver les mains comme des Ponce Pilate, les virus font la file et changent  de nom et de structures. Maggie e toussote et n’a pas le goût de faire l’amour. Ce n’est pas Maggie.  Maggie n’a pas que les cheveux qui sont en feu.  Je lui ai dit de prendre le lit et de ne pas s’en faire. Au repos. Je l’ai étendue toute chaude, presque brûlante. J’aurais pu faire cuire un œuf sur son front  comme le font ceux qui utilisent des capots de voitures, l’été, en période de canicule. Demain  on annonce   50 millimètres de pluie. Et nous sommes le 22 décembre.  Maggie et la Terre fièvrent en même temps.

— Repose-toi, ma belle, je vais revenir vers cinq heures. Si c’est urgent, tu m’appelles.

— Oui. Seigneur! J’ai les joues brûlantes. Je me sens comme Jeanne d’Arc sur le bûcher… Mais je vais m’en tirer. Va.

***

Sur la route, en direction du centre, je n’ai rencontré que deux voitures. Ici il y a encore de l’espace, ici. Il y a de grands champs blanc cassé qui n’ont pas de maison. On voit sourdre des brindilles  roides de blé qui sourdent de la neige.  Des têtes de Navy Seals.  La route est glacée. Cinq kilomètres à parcourir. Par un soir où même le ciel semble gelé. Les nuages ne savent plus où lancer leurs ballots de neige.  Et moi, assis, l’arrière-train en train de développer des hémorroïdes, j’évite les lames de neige. Je fonce à pleine allure. Et ça fait de beaux ploufs dans ces finesses cotonneuses.

Au travail, je regarde l’heure davantage l’heure  que les vieux. Sans doute pas pour les mêmes raisons.  Il y a des horloges partout. Ils sont là, collés aux murs en scrofules mécanique. Quand on la regarde bien, une horloge, c’est un film d’horreur. Le corps est tout plein de tic-tac. Chaque cellule est une horloge. Mais qu’est-il arrivé à Baby Jane?  Les horloges tuent en silence. Et c’est ce qui est arrivé à la vieille Antoinette. On l’a retrouvée, l’air endormie sous une horloge qui continuait de vivre. Chère entropie de chair! Tu nous fais suer. En voilà une qui ne suera plus. Elle est, puis elle était. Tout son être est allé dans le versant étrange du passé de la race humaine. À quoi donc sert cette vie quand on s’en va en lisant un vieux livre d’amour ? Elle s’est en allée en plein milieu de « Love Story », son livre préféré.  Il n’y pas eu de panique. Les autres la regardaient imperturbables.  Et Antoinette leur renvoyait leur miroir tout ridé et fixe. Poilnareff, le chat de Charles, à ses pieds, avait les yeux rivés vers le haut  du crâne d’Antoinette. On a mis le corps sur une civière et on l’a emmenée tout en douceur comme si on avait peur de la briser.  On dit : « Vers la dernière demeure ». « On doit y être bien puisque personne n’est revenu », disait Charles le blagueur. Un grand maigre au regard triste et doux. À 90 ans, il se permettait toujours d’avoir une compagne. « Il est bon comme le pain », disaient les pensionnaires  du foyer.  Il en était à sa quatrième épouse ou compagne.  Je me souviens qu’Antoinette avaient dit  : «  Ne vous approchez pas de lui, il a déjà  fait trépasser trois». Elle s’est fait prendre au jeu du taquin rieur et s’en était amouraché.  « C’est un bon bonhomme! ».

En vidant sa chambre, je vis qu’elle écrivait de petits mots ici et là, dans un calepin d’écolier, parfois sur des bouts de papier. J’ai eu envie de « voler » le carnet et écrire quelques unes de ses pensées sur le Dépotoirium.  « La vie est une livre sans fin et nous n’en sommes qu’une phrase. » Je me suis assis sur son lit et je tournais les pages.  Je sentais une présence à côté de moi. Pourtant, il n’y avait personne dans la pièce. Et puis quelque « chose » a frôlé mon épaule. En me retournant, je vis  le chat   avec  ses grands yeux verts rivés sur moi comme s’il me reprochait de lire le petit cahier. Puis il s’est assis sur mes cuisses  pour se faire cajoler. Il ronronnait si fort que j’ai mis la main sur son gros ventre poilu pour ralentir  ce bourdonnement qui paraissait  la pièce. Poilnareff semble être assis entre deux chaises de mondes. À cheval sur quelque part et quelque lieu inconnu et ici-bas.

Toc! Toc! Toc!

— On vous demande à l’entrée.

Quand on m’a tendu le téléphone, j’avais déjà deviné.

— C’est Maggie. Je crois que tu devrais venir me chercher…

***

La distance pour se rendre à l’hôpital :  50 kilomètres. Maggie était affalée sur le siège, dans un état second, fiévreuse. Je roulais à 130 kilomètres heure. Je n’ai pas vu l’auto-patrouille qui faisait la garde derrière le bouquet  de conifères le long de l’autoroute.  La neige recommença à tomber, voletante, agile. Mais voilà qu’un arbre de Noël de fer et d’acier, éclaboussait le blanc de phares girouettant. La voiture me dépassa et activa un coup de sirène.

— Vous rouliez à 130 dans une zone de 100.

— Je sais. Ma compagne est malade. Je dois la conduire à l’hôpital.

Il jeta un œil  vers Maggie.

— Elle est soûle?

— Non, je crois qu’elle a une bactérie.

— Ah! Et comment vous savez

— je travaille à la Villa…

— Et vous… Vous avez fumé de la marijuana?

— Non.

— Comment savoir si c’est vrai que vous y travaillez…

— Je n’ai pas de carte sur moi.

Il afficha un petit air coquin et inquisiteur, comme si j’essayais de le tromper.

— Alors, donnez-moi le nom de certains résidents. J’en connais plusieurs. Ma tante Antoinette y habite.

— Elle est morte il y a quelques heures… Je suis désolé. Mais Maggie, elle, n’est pas en âge de mourir. Et Charles est bien peiné…

C’est lui qui nous a conduit à l’hôpital et qui nous a fait entrer par la porte des accidentés pour que tout aille plus vite.

— On manque de personnel. Le service est lent. Je vous souhaite bonne chance.

—  Votre nom? Et grand merci…

—  Steve. Si ça vous tente un jour de venir prendre un  petit repas chez-nous…

—  Je pensais que les policiers ne se tenaient qu’avec les policiers.

— C’est vrai. Parce qu’on nous déteste.

— Je vais finir par moins vous détester…

***

Un stigmate  rouge s’était formé le long de la joue de Maggie. Les rideaux roses de ses yeux s’étaient  abaissés.  Le médecin lui avait injecté des antibiotiques et des calmants.  Elle dormait  dans un lit douillet, appesantie, les yeux mi-ouverts.   Le médecin a  tracé une ligne le long de la plaque rouge étendue sur son visage.

— On va voir si l’infection progresse.

Alors, inquiet, je suis resté à son chevet, écrasé  sur une chaise. Je suis resté longtemps. Longtemps est un mot qu’on ne peut pas calculer. Il n’y a pas de formule mathématique pour le mot « longtemps ». Six fois longtemps, reste longtemps.  Malgré l’invention des autos volantes, longtemps est un grand secret. Il faut courir le long d’un train pour le savoir, ou souffrir de migraine.

Le lendemain, la ligne avait été recouverte par une plaque rouge qui allait de l’oreille jusqu’au au cou. Je paniquais. J’aurais cherché un être supérieur dans la poussière derrière les  calorifères. J’aurais creusé jusqu’en Chine. J’aurais pioché le sol, le la, leurré le si…

Je ne sais pas à quoi servent les chapelets, mais j’ai eu envie d’en emprunter un  Misbah   ou komboloï. Une  fois désespéré, à chapelet donné, on ne regarde pas le grain.  Il est dit qu’il n’y a pas de différence entre tricoter une paire de bas et égrener un chapelet. Mais je ne savais pas tricoter. À Montréal, j’ai connu des SDF qui se tricotaient du bonheur avec des aiguilles remplies de drogue. Alors, j’ai enfilé des cafés, assis sur un banc, puis je me suis endormi. Mon corps s’est dopé de fatigue. J’aurais hurlé : « Mon Dieu! Faites quelque chose ». « Mon » étant un possessif, je me suis demandé si un « dieu » pouvait appartenir à quelqu’un. À part G.W.Bush.

Il a fallu quatre jours d’hospitalisation avant que la bactérie ne soit maîtrisée.  Je voyageais de la maison à l’hôpital et, de temps en temps,  j’allais travailler. J’étais angoissé de la voir malade, de peur de la perdre. Et, bête comme je suis, je me suis dit qu’on ne peut pas perdre quelqu’un puisque personne ne nous appartient. Mais d’un autre côté, elle faisait partie de l’amour que l’on de tout ce qui existe en ce monde.  Elle était sans doute la belle et infime cristallisation de tout l’amour que l’on porte en soi. De cet amour, cette proximité   qui était le ciment des clans, jadis.

Maggie est sans doute trop fragile pour continuer un travail aussi pénible.   Avec Maggie, je n’ai pas besoin de parler, d’expliquer. On se regarde et on s’entend comme deux bouches et deux oreilles recueillies en chacun de nous. On s’aime à tout vent. Rien que son souffle est musique pour moi. J’entends la mer et les vents siffler à travers les arbres.  Deux êtres qui respirent pendant des heures dans une même pièce finissent par se transformer de deux à  un. À force de s’échanger de l’air, la structure chromosomique subit des transformations.  Et quand Maggie  sourit, ou éclate de rire, je me dis que c’est là un acte de cette vie bien plus grand que celui de créer un transhumanisme qui, au fond, n’est que le rêve des riches techno crasses durcis jusqu’au métal et aux circuits électroniques.  Ils ne comprennent rien aux carottes. Ils veulent vivre longtemps, dix fois plus longtemps que les pauvres. Et longtemps est une mesure bête qu’ils ne saisissent pas. Ils  berlurent.

— Un perce-oreille est peut-être laid à voir, mais il ne fait pas de mal. Mais il y a des leaders qui massacrent ce monde.

— Tu travailles sur un article?

— J’ai commencé, mais ça me déprime. Même si je m’attaque au vieux Prescott Bush, père de l’encensé George Herbert Walker Bush – qui vient de s’éteindre et qu’on pleurniche à tous les canaux de télévision –  ça n’a pas empêché le fils George W. Bush  d’accéder à la présidence.  Le grand-papa avait financé l’ange Adolf, un peintre en bâtiments, car il ne peignait que des édifices. Chanceux qu’il fut, il a rencontré Albert Speer. Ça me soulève le cœur que ce cher Speer n’a eu qu’une peine d’emprisonnement. Il a été l’architecte des souterrains de travailleurs esclaves.  Il en faut des porte-voix pour atteindre une oreille et ensuite le  cerveau.  On ne peut pas aimer son chien et brûler des enfants. Et pourtant, on l’a fait. Et pourtant l’Oncle Prescott ( en Oncle Sam) y a participé. Et comme dirait Elvis : « One for the money ». On est en terrain minés de minables, de fraudeurs qui mettent au monde des fraudeurs.

— Tu devrais boire ton café à la cuiller…

***

© Gaëtan Pelletier 

Le Dépotoirium, Chapitre 27

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Le Dépotoirium, Chapitre 24  

Le Dépotoirium, Chapitre 23

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Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 27

27

On est devenus fleurs de lumière
Dans ce jardin rond de la Terre
Deux miroirs se mirant
Polis des ans et des ans

Ton œil est une lettre d’amour
Que je lis et relis, à fleur d’iris
Tu écris en bleu, moi en vers
Les tendres bouquets de nos délices

Jason

***

Quelqu’un a dit un jour que la beauté allait sauver le monde. On attend la beauté comme on attend Jésus ou Jéhovah. La beauté s’est tapie dans  les petites gens qui l’ont en eux.  Il y a des sourires et des rires qui sauvent le monde. C’est tout beau à voir. On voudrait s’acheter une autre paire d’yeux sur Ebay.  On en voudrait encore,  comme  si nous souffrions d’une faim immense de couper l’artère du mal en chacun de nous.  On cultive la laideur exponentielle, la destruction exponentielle, de par ces  portails organiques au pouvoir qui se prennent pour les nouveaux rois de ce monde. Des statuettes d’idoles concepteurs de jouets électroniques, ou de rejetons de Greenspan Le Fourbe.  On dirait que plus les dirigeants s’exercent à la stupidité, meilleurs ils deviennent.  Et voilà le  monde se  tord et grimace sous la douleur semée des  affairistes  barbouilleurs. Des nains de la Vie. Ils savent tout. Alors, ce sont des ignorants.  Il y a de grands jardins de laideur que plantent et engraissent, sèment et récoltent ces  gens d’un pays qui n’existent plus.  Le pays est devenu une fiction. La notion de pays est une hallucination participative.  La crapulerie des barbares à cravate décime  cette toile multidimensionnelle qu’est la création  pour la transformer en monnaie plate et insensée, puisqu’elle n’a rien de la vie. Elle n’a rien de nous. Rien du lièvre, de la tortue, mais seulement de la torture. Cette crapulerie nous écorche, nous moule à grandes douleurs pour nous formater, nous créer ou, plutôt, nous recréer.   Alors, on s’accrochait à son petit radeau Terre, en attendant que le fiel passe, que la lie prenne le train pour nulle part, les nerfs en boule, tendus  par le travail et la pagaye. Le gagne-pain étant  un salariat détroussant le minus habens machiné par la globalisation et les râpes incessantes qui nous brûlaient  la chair jusqu’à l’âme. Heureux, ceux qui communient à l’hôtel des pilules, des gélules, des nouvelles molécules!

Tous les mots lancés atterrissaient à nos pieds. Des articles boomerang. Zip! Ça vole dans le ciel du Net et ça revient. Du moins, nous en avions l’impression. Il a suffit de faire pousser des Dépotoirium ici et là pour récolter un peu de vérité. Alors,  un jour,  les gens se mirent tout de même à écrire sur des pancartes, à se vêtir de jaune, à râler, à vociférer, à marcher en rond. La démocratie avait des coliques. La démocratie engagea alors des milliers de types sortis tout droit de la Guerre des étoiles, et le prince – avec l’argent du peuple- mit fin à toute révolte. Car ce que l’on nommait mouvement, était une révolte. Ah! Les révoltes n’existeraient plus?  Ces milliers de soldats, carapacés ,   avec une physionomie de sauterelles géantes, caoutchoutées et testéronées,  lançant leurs balles de caoutchouc, accomplissaient leur devoir,  étaient devenus des néo-kapos.   On allait donner une leçon aux citoyens.  Celui qui casse une vitre, casse un pays. La violence des riches n’a rien à cirer du minet trimeur  qui rame et qui rame pour maintenir la vitesse de croisière de la monnaie virtuelle des riches qui ont  le pouvoir de la changer en avoirs réels. Les États créent des morales, les engraissent pour écraser le petit garnement qui ne comprend rien à la grandeur des pays. Petit homme, écrase-toi! Marmonne dans les rues. Fais tes petits feu-feux au coin des ruelles au nom de poètes. Be proud! Be Elvis et son désert de Vegas. Demande justice, exige ton pain blanc que tu achèteras bientôt sur le Net,   mais n’embête pas le système. On te livrera ta baguette. Elle sera codée. Nous créons de la richesse… Un mouton sans laine est encore vivant. Davaï! Davaï! Travaille.

Ce jour-là, Ariane perdit un œil, et Frédéric, une main.  La Terre n’était plus qu’un radeau sur lequel les gens s’agrippaient. Gelés, fourbus, tremblotant de l’âme. Une belle et longue bactérie couraient dans les entrailles des terriens. Une bactérie bien installée : celle de la somme de toutes les frayeurs .Peur de mourir de faim  dans une ville sans potagers, l’asphalte ayant tout bouffé. Peur de tout, même de la peur. Pas de bouffe? L’usine à cure-dents allait disparaître.

Un jour, les autos intelligentes, se promèneront dans les villes réclamant un pont, une route, un traversier. Les autos se fabriqueront elles-mêmes. Elles coucheront dans tous les lits de tous les pays. Les pauvres  auront la tâche de coudre les cuirettes des sièges, et le volant sera là où siège la compagnie. Les doubles freins seront enfreints.

***

De la fonte des neiges jusqu’à la grande orgie des vendeurs du Temple qui s’en donnaient à cœur joie en barbouillant toute la surface du globe, on ne savait où donner du cerveau. L’Alapi à dos roux, l’Engoulevent coré, le Ninoxe hirsute n’intéressent pas les investisseurs. Les oiseaux ne sèment ni ne moissonnent. Donc nous ne sommes pas intéressés par les investisseurs. À leurs yeux nous ne valons pas plus que ces oiseaux. Nous sommes des plumeaux en devenir. Les « Ils » et les « Elles ».  Car, creusant cet univers,  tout nous liant, nous sommes l’Alapi, le singe, le furet, la marmotte et le rosier sauvage ainsi que  le perce-oreille.   La liberté n’intéresse pas les thésaurisateurs.  Les arbres se laissent faire, parce qu’ils sont à cueillir, mais ne sont pas armés pour se faire faucher  irrespectueusement.  C’est la négritude de la matière, de l’eau, des sous-sols, de tout ce qui vit à l’air libre ou sous l’eau.  Cette eau  servait maintenant à fabriquer de l’essence  dans les immondes  carrières de  sables bitumineux.  Tout pour le petit poney d’acier qu’est la voiture.  Tout.  Dans les rivières naissent des poissons difformes. Comment  pouvons-nous échapper à ces difformités?  Nous sommes poissons. Nous sommes arbres. Nous sommes eaux.  Même les banquiers respirent de par les  arbres. Mais ils l’ignorent. Ce sont des ignorandères. Un animal en voix d’extinction. En voies de parler en menteries.    C’est la naissance des néo-Jourdain, ce monsieur,  qui, en parlant, faisait de la prose. On ne fait pas de poésie, ni nourrissons la vie avec un homme-slogan.   Dans les grandes cités du monde, les ciels avaient pratiquement disparus   sous le smog et les lumières nerveuses des soirées trop longues. Les avions parcouraient le ciel en volées d’oiseaux enchevêtrés, toujours plus nombreux, toujours plus chargés de juilletistes à longueur d’année, d’affairistes, d’acheteurs de paysages avalés par les téléphones. On dirait que la planète, tranquille, attendait le départ de ce voyageur venu il y a seulement quelques milliers d’années, pour se refaire.   Tout se mourait, tout s’éteignait. Le ravissement de la vie avait fait place à l’extase des miroirs qui parlent.

***

Maggie avait  un nouvel ami. Mais le nouvel ami de Maggie semblait cloqué de souffrances,  tout barbouillé de la vie, avec ses grands yeux noirs dessinés au fusain de l’enfer. Quand il nous a fait visiter sa demeure, un trou de solitude, une tanière qui refusait la lumière, une  baraque  plantée au milieu d’un bois avec toute la tristesse de l’automne, ça nous a remués.  Il pleuvait. Mais Monsieur  Bruno portait toute la sécheresse du monde sur son visage gélifié. Un visage de terre cuite.   On aurait voulu éteindre sa peine, le prendre dans nos bras, le serrer, le chatouiller comme un bébé pour le faire  rire. Le langer. Il ne riait jamais ni se boyautait. Du moins jusqu’à notre petite visite.  Bruno était un chat  noir ramassé par Maggie. Un chat noir qui habitait une maisonnette  sans plancher, avec une seule pièce et deux fenêtres.   Une grotte. Une grotesque.

Il a allumé le poêle  au centre de ce petit rectangle glauque. Le rhum était bon et ça l’a déridé.

Quand il s’est mis à rire, il parut délivré des carcans qui l’oppressaient.   Maggie m’a regardé du coin de l’œil.  On s’est compris comme des jumeaux en foire. Seigneur ! Il riait faux. Il riait comme les grincements de violon du film Psychose,  de Hitchcock.  On voyait et revoyait la scène sous la douche. L’alcool semblait déchirer le placenta dans lequel il était menotté. Ainsi libre, il se mit à parler, lui, d’habitude si muet.

***

En revenant à la maison, Maggie et moi  restions silencieux.  Le désarroi nous arrachait  les mots de la bouche. Bruno le chat n’était pas tout à fait équilibré. Un brin sublunaire. Alors, on ne savait que se dire. On pensait tout bas.  Il y a des bons et des mauvais silences. Et celui-là n’était pas du bon côté de la lune… On n’arrivait pas à dégivrer de la langue. Alors, on s’est endormis entre les pages d’un livre.

On n’a  jamais revu Bruno. Bruno a vécu le temps d’un logis provisoire : maison et corps.  Bruno s’est pendu.   Personne n’a su qu’il s’était suicidé. Personne. Personne sauf la police et  l’entrepreneur des pompes funèbres. Comme dans tous les villages, tout le monde le savait, mais personne ne l’a su. C’était un petit étranger bizarre. Qui s’occupe vraiment des étrangers bizarres?

On a oublié, ou presque. On a oublié parce que le lendemain  Carl a téléphoné pour dire qu’il venait nous visiter. On était enchanté. De vraies flûtes de Mozart. De la musique à nos yeux.

***

Peu avant, pendant que nous étions avachis sur notre couche, à lire, Maggie m’a regardé. La chambre était chaude. Le silence ne disait rien. On pensait à Bruno et à sa courte vie. On pensait qu’on allait  tresser une belle amitié et, surtout, le déstresser. La guerre fauche les jambes des enfants qui dansent.  La guerre économique fauche la joie des gens qui s’arrêtent de danser.  Avec le blé on fabrique du pain. Avec les gens, on fabrique de la richesse.  Au travail, il y a des vieillards qui ont des étoiles dans les yeux. Ils ont appris à vivre. C’était au temps des artisans de la vie. Aujourd’hui, c’est la machine de la vie. Ce n’est pas un marteau ou un tournevis, c’est une bête supposément intelligente qui remplace la douceur de construire, de bâtir, d’être le petit artisan de sa courte vie. Il n’y a pas d’école pour apprendre le « bonheur ». Hélas ! Il y en est pour apprendre à tromper  son voisin. Pour la Vie, il n’y a plus rien. Pour la machine, il y a tout.

J’ai éteint la lumière. Il y a comme une grande paupière qui s’est refermée sur la maison.

***

Le lendemain, Carl est arrivé avec un autre amour : une belle brunette avec un galbe de jambe  bellement musclé. C’était une athlète au teint cuivré. Une panthère.    Elle  s’amusait à tenter  de  guérir notre Carl  à coups de brocoli, de céleri, et de bouillons de légumes. On était aussi dubitatif que perdus, se grattouillant les tempes.

— Je vais le refaire de A à X.  Je ne me fais pas d’illusions sur le Z…  As-tu pris tes vitamines?

On  voyait Carl rigoler dans le coin-coin avec son air de canard et ses plumes. Il devait l’aimer pour se laisser dorloter vert comme dans converti.  Ça semblait l’amuser. Il se bidonne et s’abandonne, tout ébloui et ravi.

Le temps était doux. On est allés s’asseoir derrière la maison. Un bel octobre. Un lambeau de nuage léchait la lune ballonnant le ciel. Et puis, lentement, montèrent les cri-cri des grillons. Carl parut subjugué.

— Des grillons en octobre?

— Eh! Oui. C’est la campagne et le réchauffement climatique.

— Le réchauffement climatique! Il n’y a plus de feuilles dans les arbres, ou du moins elles sont déjà tournées à l’orange et au rouge vif. Il y a quelque chose qui cloche.

Maggie arrivait mal à cacher son sourire. Et la belle Annie, avec sa moue inquisitrice, avait l’air de se demander si elle ne rêvait pas.

— Beau soir pour essayer la cuvée de marijuana Made In Canada, dit Carl.

La belle Anne a soupiré.

— Mon amour! Tu devrais peut-être attendre un peu… T’entends les grillons?

— Ah! Je croyais à être le seul à les entendre.

Maggie se dirigea vers la lampe jaunâtre et activa un petit bouton. Le chant monta d’un cran. Il sembla en avoir des milliers qui stridulaient en frottant leurs élytres.

— Je vois. Produit de Chine. Il n’y a que les chinois pour créer une telle invention. Je me suis acheté un briquet électronique qui se recharge par une prise USB. On n’arrête pas le progrès, ni l’absence de moralité…. Pour changer de sujet…   Anne est une athlète. Elle fait des poids et haltères, coure, danse. Ça lui fait de belles épaules.

Jason regarda Carl avec son sourire le plus galopin  et se pencha vers lui. Il lui murmura  à l’oreille : « De belles épaules? Tu as une belle phrase pour éluder… ton penchant pour l’ensemble de son anatomie. Tu as trouvé une houri avant le paradis ».

Carl pouffa de rire. Puis il reprit :

— C’est bien d’avoir quelqu’un pour prendre soin de toi, Carl.    Vous vous connaissez depuis longtemps?

— Huit jours et deux heures…

— Tu as cessé de prendre… Des amphétamines, et le reste? On n’abordera pas le sujet…

— Huit jours et deux heures…

— Ça a dû être long…

— Pas besoin de te moquer…

— On se connaît depuis longtemps… Je pense qu’on avait seize ans. Tu m’avais prêté un DVD… Kurt Cobain. Tu voulais avoir des trous aux genoux…

— Tu vois. Anne en a…  Moi, c’est dans la tête.

— C’est la mode… rétorqua Maggie

— C’est la preuve que l’on peut vendre n’importe quoi au nom de la mode.

Les deux filles se sont dirigées vers la cuisine pour préparer le goûter. On les entendait rigoler. Maggie l’a aimée tout de suite.  Pendant qu’elle n’était pas là… Entre gars…

— Où l’as-tu dénichée?

— C’est elle qui m’a trouvé. Elle fait une maîtrise en sociologie sur les youtubeurs. Elle a pensé que j’étais le sujet idéal.

— Et tu as couché avec elle?

— À condition de me mettre au céleri et cacahuètes. Et marcher pendant une heure chaque jour…

— Ça alors! Et tu le fais…

— D’une certaine manière. J’apporte mon ukulélé… Et je triche en m’arrêtant près d’un gros érable.

— C’est …passager.

— Je n’ai jamais autant aimé quelqu’un. C’est difficile à croire… Même si elle a l’air compliquée, elle est simple. Elle est franche, surtout.  Je suis certain qu’elle sait que je triche mais elle trouve ça drôle. Alors, elle me fait faire des pompes en se bidonnant. Quand je rechigne, elle me dit que c’est bon pour mon… Enfin! Pour faire l’amour…

— Elle a dû accrocher à tes chansons.

— C’est ce que j’ai pensé. Sauf qu’elle ne me connaissait pas. Ça ne l’intéressait pas. Elle enseigne le yoga et c’est un de ses élèves qui lui a parlé de moi.

— En bien…

— justement, non… Ça a dû la rendre curieuse.

Les filles sont revenues. On a passé une belle soirée. On ne s’est pas compliqué la vie. On n’a pas cherché le bout du monde. Je ne sais pas si Anne est aussi géniale qu’elle semble l’être,  mais il y a des femmes qui mettent au monde des hommes.

Deux jours plus tard, j’ai trouvé un texte de Carl sur le Dépotoirium.

Je me suis dit que les pompes, c’est sûrement efficace pour l’ensemble de l’anatomie.

L’Antiprophète

 

Carlil Jibran 

Puis un maître dit, Parle-nous  du travail.

Et il répondit :

Que les écoles soient une usine à diplômes. Fabriquez et ne demandez vous pas ce que vous fabriquez. Le marteau et le clou s’interrogent-ils sur leur fonction?

     Et vous êtes les fourmis de l’État. Vous devez être construit pour le bien de L’État. Fourmi rouge ou fourmi noire, fourmi blanche,  peut importe. La sueur est acolore. Il faut qu’elle ruisselle et se propage jusqu’à l’intérieur de vos êtres. L’humain s’aiguise par le faire.

On fera de Jean  un cuisinier ou de Paul  un technicien  capable de  créer un grille-pain  qui terminera sa vie à la millième journée.   Et vous jetterez le grille-pain.  Et quand tout le monde jettera son grille-pain il y aura quelqu’un pour l’enfouir. Ne vous demandez pas où est passé le grille-pain, demandez-vous ce que le grille-pain a fait pour vous.

Ainsi, ils créeront des emplois. Bénissez le lave-vaisselle, le frigo et la cuisinière. Ils vous permettront de travailler jusqu’à 70 ans, mourant si vite ils aimeraient tant  avoir de votre vie, votre temps.

Ne vous acharnez pas à penser.  Et quand on ornera vos bureaux d’un titre, vous vous direz : j’ai raison, je suis bien, je vis  dans un château, je conduis une voiture construite là où j’aimerais aller, mais c’est si loin que je dois prendre l’avion. Ils tisseront le jour vos rêves des lendemains. Il n’y a pas d’accomplissement sans douleur. Tout travail accouche d’une grande patrie.

Et comme disait Santa Tatcher : « Il n’y a pas d’alternative ».

Apprenez que   dans le sommeil des  cerveaux endormis personne ne peut  distinguer savoir et sagesse. Le travail est votre liberté. Il vous épargnera la prison de la faim, de la soif. L’eau d’une bouteille sait-elle qu’elle est emprisonnée?

Qui a besoin de sagesse? Ne cherchez vous pas le pain, les sushis, les burgers et les bons riz?

La vache sait-elle qu’elle appartient à un troupeau?  Du lait qu’on lui prend, la vache s’en plaint-elle?

Garder une vache pour se nourrir est bien, mais engager quelqu’un pour traire mille vaches est mieux. Soyez quelqu’un. Soyez l’un qui pense pour tous et que les « tous » oublient les « uns ».

 Vous dormez mal? Vos draps sont-ils inadéquats? L’État a tout du diazépam,  et du sommeil les pannes.

En vérité, celui qui  sait combien de vaches, de dindes et d’avocats, de cuisiniers, de vendeurs d’assurance et de comptables sont nécessaires à L’État, est celui que vous avez élu.

C’est l’élu. Et, le matin, en lisant le journal, rassurés, vous direz : « Je sais, je l’ai lu ».

On vous fera suer comme les fleurs aux matins de rosée. Et c’est bien ainsi. La lavette tordue est celle qui lave le mieux pour faire à croire à la beauté et au lustre de ce monde.

Et quand vous serez vide de vos nerfs, vous apprendrez à haïr ou à être indifférents aux autres. La gélule qui gèle vous redonnera un peu de zèle.

Vous irez aux guerres nécessaires. On fournira logis et repas, armes et tombeaux et on vous reléguera. Ne vous demandez pas qui vous tuez, mais « quoi ». Et si la réponse ne vient pas, la médaille suivra. Et vos enfants, et vos petits enfants de l’admirer, diront : « Papa était un héros ».

Vous serez plongés dans la misère pour manger. Il faudra apprendre par vous-même à apprendre d’où vient votre Ketchup, vis fromages, et les feuilles saladières de Californie, afin de les copier et les réusiner en un nom parent à ceux de vos pays.

Peuple d’Or-falaise, il vous faudra vous vêtir des tissus du bout du monde, remerciez les travailleurs de moins de 12 ans pour les belles coutures de vos vêtements, car ils servent à larder vos bouches et vos rires en paonnant.

L’auto électrique sauvera le monde. Ce sera le Jésus mécanique électrico-électronique de l’ère nouvelle. Vous irez, en toute quiétude, aller chasser les l’élan et la gazelle, sans masques, le toupet au vent, avaler de vos caméras   les paysages les bucoliques paysages.

La misère est le repos du travailleur.

Le labeur en est  le beurre.

Carl

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© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 26

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Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 24

Chapitre 24

Une âme est grande quand elle contient toutes les autres. Une âme est grande quand elle sait qu’elle n’est que le fragment d’une autre.

Maggie

1%

Qu’est-ce qu’ils ont les hommes? Ou qu’est-ce qu’ils n’ont plus? 1% d’entre eux a  réussi à encercler 99% d’entre eux. Ils se sont enfermés, enclos telles des bêtes dans l’ignorance, par la confiance et la culture des dieux. La foi rase les montagnes.

Ils étaient ivrognes. Ivrognes de la gloire. Ivrogne de la réussite. Peureux jusqu’à l’étrier  de l’oreille. Alors, ils se sont mis à boire en léchant des écrans. Il en sortait un miracle, la magique ébullition de leur gargouillis de ventre et de cerveau affamés. Ils eurent droit à tout. Sauf à la liberté… Aujourd’hui, ils traversent les ponts des villes dans leur merveille d’auto(ritaire), noblement cirée, tirée du fer du  Canada,  du lithium du Brésil, munie d’une caméra de Chine pour voir ce qu’il  y a derrière eux… Une queue… Une queue de voitures qui rampent à 1 kilomètre à l’heure, en hiver, fulminants du panache du tuyau d’échappement  que la route se dégag des voitures qui attendent à 1kilomètreà l’heure  heure…

Jason

***

Quand à quatre-vingt dix ans tu as les yeux d’Yvonne, tu as les yeux d’Elsa. Et ses yeux étaient si profonds qu’en l’approchant pour la voir, j’ai vu tous les soleils, j’ai vu tous les ans venus se mirer. Ainsi était Yvonne, un hellébore, une fleur prolongée de cette existence. Elle me prit la main. Une main chaude, pleine d’émoi. Il y a tant qui nous échappe. . En fait, dans la vie, tout nous échappe. Nous sommes programmés pour des ignorances provisoires.

— Vous êtes le nouveau?

— Je pense que oui. À moins qu’un autre ait arrivé avant moi.

— Vous êtes le troisième en quatre mois. Les autres ont eu peur du silence. Ou des lamentations des vieux.  Ici, parfois la maladie hurle. Elle crie pour s’extraire.   Du moins de temps en temps. Dehors, c’est une autre forme de  silence qui fait fuir les citadins… Les gens de la ville ont peur d’être seuls, on dirait. Ils s’ennuient du bruit et de l’effervescence.   Ils aiment les concerts des bus, les sirènes qui déchirent leurs tympans. Ici, il n’y a que les oiseaux… Ils croassent et passent. Certains  chantent, d’autres pas. Je suis née en ce coin de pays. Je suis partie longtemps. Je suis revenue pour le revoir et repartir. La planète n’est peut-être qu’un fil électrique sur lequel se posent les humains…

—  Vous êtes une locataire?

— Pas encore. Je suis bénévole… Je suis encore trop jeune…

Bien sûr, elle blaguait. Le bleuté des veines en disent long sur le parcours  d’une vie. C’est une carte sur la chair humaine avec ses tracés et ses infimes brisures.

— Venez visiter, avant de commencer…

J’avais aidé des vieux à mourir, maintenant, j’allais les aider à vivre. Je les avais aidés à traverser leurs peurs. Je les avais calmés ou simplement écoutés. Dans cette vie il y a des bouches à nourrir, mais aussi des oreilles. Ma mère m’avait dit que jeune j’avais été un garçon sage. Je pense que j’avais simplement compris qu’en écoutant sa petite voix intérieure, on apprenait davantage. Le reste était tapage. Et du reste je m’éloignais. J’avais mes encoignures, mes tranquilles solitudes. Le tohu-bohu n’a jamais enseigné quoique ce ne soit à personne. Air  de Bach n’est pas un chambard. Air est une poignée de vibrations colorées  arrachées à un autre monde. On choisit son petit jardin : la laideur ou la beauté. Les fabricants d’armes ont aussi leurs claviers.  J’avais simplement choisi le mien sans en connaître la « raison ». Il y a autre chose que la raison en ce monde quand on creuse plus loin que la manne vendue par les marchands du Temple Bleu.   J’avais au moins appris qu’au bout d’une vie, cette vie n’avait rien de facile. Alors, en quoi pouvais-je les aider?

Je crois que j’allais seulement les aimer.

Personne ne sait ce qu’est l’amour. C’est un mot. Et chacun décide de sa signification. Ce mot en a presqu’autant qu’il y a d’humains sur Terre. C’est le mot dont on abuse dans un monde bâti sur la haine.

Je ne sais pas vraiment qu’elle ma définition du mot « amour ».  Je me sens malhabile à l’exprimer. Je joue de l’amour comme les chanteurs country jouent de la guitare. Parfois je suis un  piètre musicien de l’amour comme nous le sommes à peu près tous. Piètres à ignorer ou à confondre le sentimentalisme et l’aimer-respect. D’aimer, il ne reste que le respect profond. Je cherche toujours. Et toujours je cherche. Affamé d’un mot perdu, jamais vraiment connu. Si vainement confondu à l’agitation de glandes turbulentes. Qui sait? Le chercheur d’or sasse la vase et l’eau de la rivière. Mon corps est une rivière. Mon âme et un océan. Je creuse et je creuse. Je brasse et je sasse. Je fouraille pour les pépites. Peut-être que l’amour est jaune. Peut-être que l’amour est vert?  Peut-être est-il une aurore boréale de l’âme et des chakras valsant au fond d’un monde trop profond en nous. J’aimerais en faire une équation. Mais il y a sans doute des mondes qui échappent aux chiffres, aux calculs. Et je reste coi dans mes quoi. Ainsi va le monde. Ainsi vont les êtres. Et sans doute que cette partie de nous, cette ignorance d’être et d’agir est la plus grande des shoah.

 

Les jeunes ne savent pas voir les trésors des vieux. Ni les gouvernements.  Les jeunes ont des ornières toutes neuves, roses.  Chez les vieux, on dirait que leur chair a été épongée. Ils ont l’air d’avoir toujours soif. Ils sont secs, semblables à des lunes de dunes empilées.. Les jeunes  sont nés au moment  des tablettes électroniques. Et ils sont ces nouveaux amérindiens trompés par la religion l’infini apparent des   magico-matrices.  Pour eux les vieux n’ont pas de vie. Pourtant, ces tortues vivent souvent un siècle.

Quand on ne porte pas attention à la vie, on risque de vivre et de mourir en brouillon. Ils trouvent étrange que  les « personnes du troisième âge » se mettent à trois pour envoyer un mail. Ils ne font pas la différence entre un humain et une télé 3D.

C’est vrai qu’ils ressemblent parfois à des néfliers, ces arbres crochus. Ils marchent tout de travers, et vont, on dirait, dans aucune direction.

On comptait soixante-cinq  locataires. Si on ne les comptait pas, on comptait des milliers de vies. Certains administrateurs comptaient soixante-cinq bouches. Les liardeurs comptaient sans doute les dents. D’après une étude du Ministère des Chirurgien Dentistes, un édenté coût moins cher à nourrir.

LISTE DES CLIENTS PAR PRIORITÉ  D’ENTRÉE

* riches ( avec ou sans dents, prothèses ou gencives)

* Édentés

* Semi édentés

* râteliers (prothèse supérieure)

* râteliers (double prothèse)

* râteliers ( à côté du plat ou hors bouche)

Les voies des gens chiches  sont impénétrables. Le mot riche ressemble trop au mot chiche. Mais les voies sont au moins  rentables… L’efficience est calculable en fonction de la division des opérateurs engagés n’ayant aucun contact réel avec les usagers. Loin des yeux, loin des peurs. Dans le cas de l’analyste éloigné,  on parle de téléprocédure. Ainsi va le monde : l’implantation de la téléprocédure est la manière de diviser pour régner ou faire régner.  La manière de se tenir à distance de la douleur, de voir la douleur, de la ressentir dans son empathie enterrée.   Alors, on manque la beauté parfois camouflée sous ces douleurs. On rate tous les passés quand on n’est pas présent.

Je suis allé à la pêche aux regards. Sans appât, sans cannes, sans lignes.  J’aimais voir la vie à travers les yeux qui restent ou ce qui reste des yeux, ce tout petit miroir de l’âme. En passant près d’un locataire, je le vis rivé à  sa boîte de pilules. Il devait en prendre une dizaine, voire davantage, par jour. Il les scrutait à la loupe.

« Celle-là est jaune. C’est bizarre, la blanche a la même forme. »

— Charles souffre d’Alzheimer. Avant, il était joaillier. Alors, il voit le monde en joaillier… Il faut le surveiller, car de temps en temps, il fait des dessins d’enfants avec ses pilules. Un jour, il les a collés sur un papier et l’a suspendu au mur de sa chambre. Puis il a fait une exposition de son œuvre. Il demandait dix dollars pour la contempler. Un joaillier qui a rêvé d’être peintre.

—Il a fait beaucoup d’argent?

— Il y a une bande de drôles qui lui ont fait de faux chèques. Ici, malgré les apparences, on s’amuse beaucoup. Pas toujours… Comme dans la vie. Mais, parfois, c’est la fête.

— Vraiment?

— C’est fou ce dont on peut se souvenir. Il en a refusé plusieurs… Vous connaissez les Amas du Japon? Elles pêchent des perles en apnées. Et parfois elles sont vieilles. Elles ont quatre-vingts ans et plongent encore. Elles peuvent garder leur souffle pendant quatre ou cinq minutes.  Lui qui avait une passion pour l’argent ne l’a jamais perdue. Il n’a jamais perdu son souffle, sa passion.  Même qu’il se souvenait de la richesse ou de la pauvreté et de la richesse des gens du village…  Mais pas souvent de leur nom… Il m’a dit un jour qu’il les reconnaissait à leur voix. Il n’avait qu’à fermer les yeux pour voir…

***

C’est en fin d’après-midi qu’entra un nouveau locataire. Certains ne veulent pas vivre ici. La porte d’entrée est connue, mais pas la porte de sortie.  Conrad était de ceux-là. De ceux qui voulait mourir dans son lit. La tête sur son oreiller de plumes. Mais Conrad  avait eu un accident  en conduisant  son petit véhicule électrique,  heurtant la bordure du trottoir. Il  s’était retrouvé avec une blessure au crâne après le capotage. On l’avait rafistolé de quelques points de sutures, mais on avait omis de jeter un œil à l’intérieur de son  crâne.  Quatre-vingt seize ans Monsieur Conrad. Il revenait de l’hôpital un peu sonné. Mais il n’avait rien du vieillard décharné. Il était de taille moyenne et costaud. Chaque matin il allait prendre son café au petit restaurant du coin. Chaque matin que « dieu » lui apportait. « Dieu a oublié de venir me chercher », répétait-il depuis des années.  Deux heures plus tard, il fut conduit d’urgence à l’hôpital.

C’est l’entrepreneur des pompes funèbres qui l’installa, tout beau, cravaté, dans un élégant  tombeau brun, bien gaufré (pour ne pas s’il se blesse pendant le  voyage?),  devant lequel chacun allait se signer.

Quand le téléphone a sonné, à la réception, la propriétaire du restaurant demanda à la réceptionniste :

—  Comment va Conrad?

— Il est parti.

— Avec son véhicule électrique?

— Pas vraiment…

Réjeanne avait compris.

***

 Et la coq dit à la poule : « T’as de beaux œufs, tu sais? »

 

Théo avait signé le pacte. C’est Maggie qui me l’a montré, perdu dans une grappe d’artistes et de « personnages importants » . Le pacte, dit le Pacte Transitoire… Un mouvement (sic), créé à la suite de l’avertissement de l’ONU : « Nous avons deux ans pour renverser la vapeur ».

— Bof! Nassim Harramein arrive bientôt avec son moteur à énergie libre. Il l’a déjà. Mais il ne le montre pas. On a eu le moteur Nobue Minato, et d’autres, bien avant.

Pétrole 

Réduire ma consommation de pétrole partout où c’est possible, en diminuant l’utilisation de ma voiture, en priorisant le transport collectif, le transport actif (vélo, marche), le covoiturage, l’autopartage, le transport électrique, le télétravail; en choisissant un véhicule écoénergétique si je dois en posséder un;
Réduire l’utilisation de l’avion et compenser les émissions des vols que j’effectue;
Améliorer la performance écoénergétique de mon habitation et avoir recours à des énergies renouvelables pour mon système de chauffage;
Amorcer une démarche sérieuse visant à désinvestir mes épargnes du secteur des énergies fossiles; Etc.

Encore une fois, on refile la responsabilité aux usagés. Il n’y a que les pauvres qui ne consomment pas. Qu’on médaille les SDF! Qu’on les médaillent des buffets des poubelles qu’ils fouillent trop souvent, le pied cimenté à la rue. Et voilà les mieux nantis ébahis. Un peu naïfs d’avoir attendu si longtemps pour lire les blogues. Le cannibalisme planétaire y est crié à cors et à cris. La souffrance est le marché. Les responsables, les grands maîtres qui ont  soumis les petits maîtres tout luisants dans leurs postes de kapos ciselés, avec toutes les vertus du conformiste reconnaissant, mais esclave de ses illusions. Il faut être sa propre révolution. Et pas trop salement…

— Dommage que nous n’ayons plus Le Dépotoirium.

— Dommage, cher Jason. Mais c’est toi qui a la clef du site… Tu pourrais leur dire que la longueur des pipelines mondiaux frôle les 400,000 km… Et pendant que je parle, c’est sans doute dépassé. Et qui t’écouterait?

— Il faudrait cloner des messies pour enrayer le faux progrès. Ils s’entre-tuent à grands feux et à petits vœux. Il faut être plusieurs pour être un. Une auréole ne fait pas le printemps. Tous des saints éteints…   Tous des tisons à peine tiédis. On leur dirait qu’un jour les terrains de golfs seront transformés en potagers qu’ils ils iraient marcher à la grande Église d’Ottawa, de Londres, ou de Paris. À Sainte-Retraite-des-Anges, on ne marche pas… On claudique. Ou bien on lambine comme nous le faisons de temps en temps. J’aime les Beatles et Bach. L’amour c’est de ne pas avoir à dire qu’on est désollés. On n’a plus de pays parce qu’on les a vendus en milliards d’exemplaires de la grosseur d’un dé de jeu.

—  Mais j’ai envie d’écrire… Écrire, toujours écrire… Qu’est-ce que j’ai dans la caboche pour me faire petit messie de coins de rue? Je dois souffrir de n’avoir pas une maladie déclarée par les suppôts  de l’industrie pharmaceutique… Demain, je m’en vais pancarter pour exiger le nom d’une maladie portant mon nom. La Jasonite.

« Smack »

Se nourrir de gryllidés

Je suis surpris que pour contrer la faim, personne d’entre ces gens à matière grise soufflée n’ait songé à modifier la structure génétique d’un grillon pour en faire une bête de 50 ou 60 kilos. Avec 20% de protéines, le grillon gonflé serait parfait pour le gril, une fois démembré. Un grillon, au contraire d’une vache, ne pète pas… ou peu. C’est trop laid pour aller voir.

On pourrait créer des parcs pour grillons en lesquels les adeptes de la chasse pourraient en tirer quelques uns et les garder pour l’hiver.

« J’ai un grillon dans mon congélateur. On va pouvoir passer l’hiver ».

Jason

 

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 23

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

 

Le Dépotoirium, Chapitre 23

Chapitre 23 

Carl est allez se faire petit chez les calandres grecques. Il s’est terré comme un mulot apeuré, un mulot courant le diazépam et  l’alcool, se nourrissant aux gâteaux imbibés de pépites de haschisch. Il craint qu’une flopée, une queue sans fin  de demoiselles enfiévrées,  pareille à celles  devant les cinémas pour visionner Le Titanic, se plante devant sa demeure.   S’il existait des habits en verre fumée il s’en vêtirait. En y   y pensant, il me téléphone pour me dire qu’au moins ça le mènerait au Gala de l’Adisq, là où l’on récompense la relève.

Mais rien n’est arrivé. On l’a oublié au fond d’un tiroir pour courir un autre génie à saveur du mois ou un beau mâle.

  Cher Carl

Tu vois bien que tu sers de petite collation à ceux qui écoutent ta musique. Maggie m’a dit que tu étais un beau croque-monsieur. Les gens bouffent des vedettes comme ils bouffent des crudités. Dans la grande chaudière des affairistes, les cannibales font bouillir les artistes comme toi.  Cent autres arrivent. Et ils perdent la tête. Ils ont besoin de dévorer quelque chose ou quelqu’un. Rien ne dure, pas même les montres.

Il ne répondit pas tout de suite à mon message. Il avait trop de chats à flatter. Il a adopté un chat  aux allures de Main Coon tellement gros que,  lorsqu’il s’assoie à la fenêtre,  il a le tronc en forme de pyramide avec une lune de poil auréolant sa tête.

Alors il est allé travailler dans une usine de guitare, huit heures par jour, cinq jours par semaine. Il pensait que le train-train quotidien allait tuer la machine à vapeurs qui déraillait en lui, les soirs venus. Plus il lisait pour « apprendre », plus il s’emplissait t le crâne de cette nourriture fast-food des drames quotidiens et des nouvelles, plus il élimait ses ongles sans autres limes autres que ses dents.

Il s’était acheté une vieille maison  dans  un petit village situé à moins de 50 kilomètres de l’usine. Une maison au toit fragilisé, de bardeau de cèdre gondolé, entourée d’arbres et flanquée d’une belle   parcelle de terre  déjà labourée : un   potager. Son rêve!  Le village était tellement enfoncé dans la forêt que le soir on pouvait voir des étoiles. Les étoiles courent les villages, fuient les villes.  Il s’est mis à demander, voire quémander aux étoiles de le conseiller. « Tout parle en ce monde. Mais nous n’avons que deux oreilles pour entendre, deux yeux pour voir. Je suis certain que l’on vit dans un tunnel. On est des étrécis. Et il doit y avoir une raison pour être venus  ici et s’enfermer dans un petit bateau rose. J’ai les nerfs à fleur de peau et de beau. Alors, ça va. En un sens… »

— Je vais acheter 24 plants de tomates.

Il en acheta 48.

Salut Jason,

J’ai ramassé de vieilles pièces de guitares défectueuses pour chauffer la maison. De l’érable, du palissandre indien… Un vrai massacre. Le poêle se lamente.  Le poêle chante.  Je suis certain que ça fera une belle musique l’hiver prochain, quand la neige gaufrera  la maison pour – on dirait- tenter de la protéger du froid.

 Je vais chauffer un bout de temps avec le bois de l’usine, m’acheter quelques  stères d’érable. J’ai l’intention de  me fabriquer une guitare avec les pièces les moins défectueuses. J’ai attrapé un sale rhume et je délire sur papier :

Si vous regardez un paon  à travers une vitre, vous ne voyez pas la vitre.

Le nuage ne sait pas qu’il produit de la pluie.

 Je me demande si les œufs se souviennent de leur mère?

Les gens rêvent de mourir dans leur lit. Ils n’ont pas compris que les mouches meurent souvent dans les pare-brise.

Une erreur n’est que l’avortement d’une réussit temporaire.

On vous dira que tout n’est qu’illusion. En réalité, tout n’est que le dieu en vous a délimité son univers.

Les singes font des grimaces, les hommes font des projets…

Le cœur a ses raisons, mais la raison n’a souvent pas de cœur.

Les gens dits intelligents courent tout le temps. Ils vont loin… Au même endroit que ceux qui marchent lentement.

L’univers est dans la mouche et la mouche dans l’univers.

Carl

***

Maggie et moi avons  envoyé nos lettres de démission. Il y a d’excellents modèles sur la toile.  On respire maintenant comme si l’air venait à nous pour se vendre. Nos poumons ont l’air (sic) d’avoir effectué des agrandissements.

Avant de quitter Montréal, on  est allés au parc.  Il est  rare que Maggie et mois nous asseyons sur  un banc pour ne rien faire ou faire ce que nous devrions faire plus souvent : contempler. Prêter attention, aurait dit Krishnamurti.

On était assis, la main dans la main,  tels les arbres qui se prennent  par les racines pour s’entraider, se nourrir, se rejoindre à tâtons, se caresser sous une douillette verte, parler en cachette de la Terre.  Les racines sont le secret des arbres. Ce sont des langues fouineuses. Ils sèment en secret.  Nous avons nos secrets, nous avons des nœuds pour nous attacher, des nœuds papillon qui palpitent les cœurs. Nous sommes des lépidoptères. Et seule Éliora Bousquet peut nous peindre.

Quand Maggie m’a demandé pourquoi l’amour était lié au cœur.

— La réponse est sur la toile : c’est le thymus logé près du cœur… Ce serait le siège de l’âme…  Tu iras voir sur l’internet.

— Merci! Pour la réponse romantique!

***

On a trouvé. On a trouvé une belle maison  à vendre dans un  village voisin  d’une petite ville ou se situe une résidence pour personne âgée. Ils nous attendent de paye ferme. On a été embauchés en répondant à une petite annonce. On sera main-d’œuvre et amour-d’œuvre.

On a  visitée l’intérieur de notre future demeure  par visites  la toile.  Elle a de l’âge : ses fenêtres ont l’air de lunettes à la fin d’une journée, la peinture est écaillée, la galerie penche, les poteaux sont croches, et le toit est pentu. Mais c’est la merveille qu’il nous faut. De vieilles âmes ont dû  y passer et laisser leurs traces invisibles. Les armoires sont vieillottes et avec peu de rangement. On aura deux assiettes, deux tasses, trois ou quatre verres, et quelques vieux chaudrons.

C’est à l’autre bout du monde, vers l’océan Atlantique,  par la route d’entrée des Français qui sont arrivés ici il y a  500 ans.  On se refuse à mourir avec des citations de livres pleins la tête, des délires de fondateurs d’empires, des rats de banques et leurs investisseurs.   On ne veut pas être des moutons électriques Philip K. Dick.  Tels que frappés du sceau des intellectuels : c’est bucolique.   On ne veut pas non plus être pauvres et misérérés pareils  vieux Dubois dans Les fruits de l’hiver. On veut marcher là où il n’y a pas de tramways sous nos pieds, pas de bruits, et avec des étoiles pour lampadaires.  Les laïcs ne veulent pas de burqa mais ils se masquent pour échapper à la pollution. Un jour, Trump dira que les chinois et les indiens sont des bandits masqués.

***

Déjà une vague de chaleur oppresse Montréal. L’air est épais comme un étouffe-chrétien. Les fenêtres sont toutes ouvertes et les rideaux ballent au bal de l’été qui s’en vient.

Il fallait s’asseoir devant la télé en attendant que la nuit nous achemine ses petits courants de fraîcheur, au moment ou l’asphalte commence à s’éteindre, à se refroidir.

Excités comme des enfants,  on s’endort en se regardant les yeux fermés,  collés l’un  contre l’autre et on se soupire, on s’échange nos haleines.

***

Le matin, au lever, on jette un œil sur le cyberjournal. Ils veulent tant d’attention qu’ils ajoutent des nouvelles à toutes les heures.

La Terre a perdu 60% de ses animaux sauvages en 44 ans.

Les journaux de papiers disparaissent. On ne trouvera plus de vieux journaux dans les greniers des vieilles maison  maisons. Les greniers seront sans nouvelles anciennes. Les cerveaux aussi. La page jaunie disparaîtra en même temps que la baleine noire. Tout est lié. Tout est lié contre nous : l’eau, le frêne, le geai bleu, et les abeilles  en péril.

Nous périssons à vue d’aveugles.

***

Il faut se grouiller. Davaï! Davaï! Davaï! J’ai eu une période durant laquelle je me tapait des films de guerre russes. C’est tout ce que je comprenais. Mais les canons et la mort, c’est universel. Pardon! Terrien.

Presque huit cent kilomètre à parcourir. Huit cent kilomètres en espérant que le tacot tienne le coup. C’est une Toyota 2007, avec des sièges éventrés et de la rouille au bas des portières. Nous roulerons dans une blessure métallique.

On roule pendant quatre heures pour arriver au bord du fleuve qui s’élargit. L’air devient plus frais et puis, plus loin, un léger fumet  salin. Il y avait un quai, non loin du kiosque de renseignements touristiques. Pas de rues ici : de l’herbe à hauteur d’homme,  vastement éparpillée avec des oiseaux sans noms pour nous. Pourtant, nous connaissons bien des  oiseaux de nuit de Montréal.

Il vente. Il vente mieux qu’à Montréal. Le vent prend de l’air et s’élance de l’autre côté du fleuve.  Il vente à perte de vue. Nos peaux sont en amour avec le vent. Enfin! De l’air pulmonaire. Plantés au bout du petit quai, les babines relâchées et lâches,  nous regardons de l’autre côté du grand fleuve, du côté des montagnes qui coupent le ciel en dents de scie.  Les montagnes de Charlevoix se dessinent sous nos yeux ahuris.  Le vent se fait coiffeur de la chevelure de Maggie qui se laisse tricoter des boucles. Que voulez-vous de plus? Il doit y avoir sur Terre autre chose que des objets à consommer pour passer le temps. Il doit y avoir des plantes inconnues qui se cachent pour se laisser découvrir, avec des noms étranges, des sons inaccoutumés : la morelle douce, dit-on,  goûte le beurre d’arachides. Quant à l’achillée mille feuilles, on le saura plus tard, en rencontrant Claudie. Il y a trop à découvrir en ce beau monde. Dire que certains  passent leur vie à écrire des livres  de comptabilité.

**

Le motel est tout petit. On l’a déniché en traversant un petit village. La propriétaire qui nous reçoit a un  regard brasillant de fêtes.  L’orbite de son  est toute éclairée par le bleu de ses iris.   Elle ne sourit pas seulement avec ses dents. Son être a de l’aura.    Un être humain n’a qu’un cadeau à donner : lui.   Les cadeauphiles n’en savent rien. On leur a dit de donner des objets, des fleurs pour faire son grand sentimental, et du chocolat pour la volupté de ceux qui vivent dans des palais aux exhalaisons ambrosiaques.

Le lendemain, en marchant le long du fleuve, on voit les rosiers garder la mer  en bordure du sentier. On dirait qu’elles  regardent avec leurs odeurs et  font l’amour aux sèves volantes des eaux salines.

Le fleuve repousse des masses de détritus,  arbres et  plastique ,  comme s’il tentait de se soigner lui-même.  Les arbres arrivent avec leurs racines comme s’ils voulaient reprendre leur vie ici.

Marcher  nourrit le corps et le cerveau. Quand on marche pour aller nulle part, on trouve les plus beaux paysages : ils sont intérieurs.  Il y a tant de gens qui prennent l’avion pour aller s’étendre sur des plages du Sud. Tellement! C’est en dedans que sont tous les paysages de ce monde. Il ne suffit pas de jeter un œil, mais de laisser l’œil se délivrer, se dépêtrer de l’arrogance de l’ego.

**

La dame, toute gentille, nous a donné une  chandelle verte. Couleur des yeux de Maggie.  Après deux verres de scotch, quand on l’a allumée, en éteignant  les lumières du motel , le feu s’est transformé en somnifère. Après une tentative de faire l’amour, Maggie s’est endormie nue en ronflant.

J’ai soufflé sur la bougie.

La bougie n’a pas répondu.

***

« Croissance, chômage, réchauffement, anthropocène, pétrole, biodiversité, ressources, consommation, famines, guerres : même combat. »

C’est  « ça »  que l’on trouve en ouvrant nos journaux préférés le matin. C’est « ça » la petite descendance des Goebbels transmuée en une infinité de petits pointillés boiteux.  De quoi déjeuner au vide, le repas le plus important de la journée. Il y a des mots et des concepts qu’il faut fuir. Ou les fuir tous pour faire tabula-rasa du tableau engorgé de l’intérieur.

J’ai refermé l’ordinateur.

Je suis allé chercher un café dans une petite épicerie qui vendait toujours des journaux de papier. J’ai rencontré trois tracteurs, trois  autos, trois marcheurs. Le village est situé sur une bute et l’on peut apercevoir un bateau qui se dandine sur les vagues. Puis il y a des étincelles sur les vagues, comme si le soleil allait y mettre le feu un jour. Ça pétille. Ici, tout danse sur les écumes des vaguelettes. Les bateaux se bercent tels des enfants du beau berceau qu’est le fleuve. Un berceau que l’on a pollué…

Chasseurs d’idées

Si vous passez votre temps à la chasse aux explications, vous n’avez plus de vie. Ou de moins en moins… Expliquer n’est pas découvrir la réalité : c’est le résultat d’une saisie lacunaire de ce monde infini. Ce que l’on tient dans sa main n’est pas le monde et est le monde en même temps. Mais ce n’est pas en l’expliquant que l’on « comprend ».

Je viens de saisir d’où vient ce prolongement de l’extinction d’une certaine humanité au profit de l’IA, dites intelligence artificielle. La Terre est fiévreuse. L’homme qui y habite créée les problèmes et dépense des fortunes pour les régler après avoir dépensé des fortunes pour les créer….  Sans compter les guerres les plus fausses inventées pour secouer certains vendeurs d’armes du temple bleu. ( Et cela en utilisant l’argent des peuples). Shame on you, and bombs on them! Les problèmes qui arrivent sont réglés un à un. Et c’est là le grand trou et la grande illusion de croire que l’on peut les régler un à un. Car il y a dans cet ensemble- les guerres, la pollution, les enfants souffrant de plus en plus de « nouvelles maladies, les mouvements de population- une énergie négative  non perceptible qui est plus active que la seule vision d’un problème et de la création d’un comité mondial se penchant sur le problème. Ainsi, l’auto électrique ne réglera pas  – ou on pensera le régler – par une transition énergétique qui créera d’autres sources de pollution une grande partie de la pollution. L’impossibilité de saisir les facteurs invisibles qui sont entre les multitudes facteurs/agents  et différents problèmes engendrera une perte totale de contrôle. Cette perte de contrôle est déjà en marche. Il est possible que Nassim Haramein trouve la solution au problème énergétique. Toutefois, la mise en action ou production de la capacité de produire une énergie quasi infinie causera elle-même un autre problème : le matériau complexe à sa réalisation pourrait ne pas exister. Et pendant ce demi-siècle à venir, l’homme ayant choisi la technologie plutôt que l’humanisme aura perdu le combat qu’il a mené – sans le savoir – contre lui-même.

La nature décidera… 

On vit dans un monde noyé d’explications. Il n’y a pas d’émotions dans la recherche d’une mécanique de la « vérité. C’est  Une sorte de mythographie du présent. Des présents sans cesse renouvelés, mais toujours les mêmes. Toujours partiels, toujours répétés.  On suffoque, en manque d’émotions, étranglés par les explications. Quand un humain explique les moteurs à pistons, il en comprend les composantes, puisque c’est lui qui l’a construit. Mais il ne connaît rien à la forêt. Il pense que ce sont des arbres. Le reste importe peu. Il ne voit que ce qui se transforme en « investissement ». Un arbre dans la brousse, c’est un arbre à la bourse. Un homme à l’usine est un ouvrier. Mais un être humain n’est pas un ouvrier si sur quoi il œuvre n’est pas « lui ». Et ce « lui » est en même temps les autres. Alors, ce que l’on tient par la main est le soi-autre. Le premier nœud du « nous ».

En cela, nous aurons failli.

 

Jason, Carnet de voyage intérieur

 

J’ai eu une envie folle de rouvrir le site. Je me suis abstenu. Un jour, je serai sans doute désintoxiqué. J’écrirai des livres pour enfants. Si ce n’est pas déjà fait…

***

©  Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1