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Le Dépotoirium, Chapitre 25

25

Chassez l’inconscient par la porte il revient par la fenêtre.
Freud

Le petit moteur de la tondeuse à gazon communiquait sa trépidation au bras de Higgins et, par son bras, à son corps entier, de sorte qu’il n’avait plus l’impression de vivre au rythme de son propre cœur mais à celui de la machine. Rien que dans la rue, il y en avait trois, plus ou moins pareilles, qui fonctionnaient en même temps, avec le même bruit rageur, parfois des ratés, et, quand l’une d’entre elles s’arrêtait, on en entendait d’autres plus loin dans le quartier.
La boule noire, Georges Simenon, Page 1,  Paragraphe  1

Perdre son temps sans perdre sa montre
    Mes arrières grands parents perdaient un temps énorme à ne rien faire. L’hiver, pendant la période des fêtes, étant pauvres, ils se fabriquaient des cadeaux. Amazon n’existait pas.l’hiver. Pas de camions, pas de bus, pas de trains, pas d’avions. « Voici ton cadeau ».  Ils jouaient aux cartes le dimanche, surtout en hiver. Il faisait froid comme à Stalingrad, en décembre 43. Le poêle bouffait  comme un Gargantua du bois et du bois, de l’érable, du bouleau, du merisier. Le poêle était rouge. Avec sa grande gueule de fer, ses chromes et ses parures, ses fausses dorures, on aurait dit  un chevalier bardé du moyen-âge, un  combattant du froid Sibérien qui régnait sur le Québec à partir du 15 décembre.
    Ils avaient trois mois pour faire leurs provisions. Trois mois et deux jardins à côté de la maison.
    On enfouissait dans la cave les choux, les pommes de terre, les carottes.  De temps en temps, on tuait un cochon. Un cochon était une bûche rose, remplie de protéines, de graisses et d’os pour faire les soupes. Le cochon et les pommes de terre  maintenaient la chaleur de leurs  corps aux alentours de 37 degrés.  À  — 20 degrés, les occupants  allaient faire leurs besoins dans la petite remise à attenante à  la maison. La nuit, ils « préféraient » pisser à l’intérieur dans un « pot de chambre ».
     Ils avaient une vie de misère, car il leur fallait  sortir de la maison pour jauger le temps qu’il faisait en mouillant leur index dans leur bouche  pour s’en faire un thermomètre.  C’était au début de l’autre siècle, quand les gens allaient à la messe en carriole,  avec pour moteur un cheval vapeur qui crachait des panaches blancs de ses narines. Le cheval était intelligent, car il semait des crottins  pour retrouver son chemin, au retour de la messe de minuit. Un vrai petit Smartphone  quadrupède!
   Qu’avons-nous gagné? Pendant qu’ils faisaient l’aumône aux pauvres, aux Églises,  nous faisons « aumône » aux riches. Nous avons simplement changé de misère. Une servitude non pas liée à la dureté de la nature, mais à celle des humains qui ne savent plus reconnaître d’autres  humains. La naissance de l’humain émeri…. On se fait émeriser de nos avoirs par tous les voleurs patentés. On se fait paupériser par la classe de riches camouflés derrière les politiciens : les masques. Tous des Zorro zéros en ce qui concerne la vie.

Jason
***
Au bout d’un temps, au bout de jours, au bout d’un mois, la pensée cessa de faire son petit cirque du soleil, ses cavalcades, ses petites parades d’excitée par tout ce qui bouge, tout ce qu’on vend. Les avides – que nous étions devenus – tournant à vide commençaient à se désintoxiquer de la drogue de l’avoir et de l’avoir +.  Colmater ses vides jusqu’au vertige. Le colmating est un art de vivre. Enivrons-nous d’une rasade, une bonne lampée de gadgets, de colifichets électroniques. De temps en temps, les riches changent de pauvres à râper. Ils font tous les pays de la Terre pour en dénicher. À la bataille de Stalingrad, tous les soldats avaient des poux. Et quand ils mouraient, les poux déménageaient vers les vivants. Ainsi sont  les mallophages affairistes qui finissent par nous gangrener l’âme. De sorte que nous n’y pensons plus. Personne ne se lève pour dire : « Oups! J’ai perdu mon âme ! » Non, pas même ceux qui ont perdu leur portefeuille ou pouvoir d’achat.  De sorte que l’on devient machine à la place de la machine. Nous croquons de l’électronique. Croque-Croque. Mange-mange. Avale en amont! Vomit en aval.
***
Le  soir, en campagne, la cerveau reprend son rythme de chasseur-cueilleur éreinté.  Il n’y a pas de lampadaire pour écarquiller nos deux grands yeux peureux ou affolés.  Pas de magasins aux façades multicolores et tapageuses.  Il n’y a que les étoiles discrètes, éparpillées dans le champ  noir de la coupole céleste. Elles papillotent et brasillent des cils. On dirait de grands yeux-lucioles venues d’autres temps, d’autres espaces.  Et c’est ainsi que l’esprit éteint son feu et refroidit la grande braise des épouvantes frayeurs semées dans le creuset du quotidien. De la lumière partout, à embrasement continu. Un petit brûlé sera plus tard un grand brûlé. On a tué les nuits et gommé les  étoiles.

Tamisez Londres
Éteignez Paris…
L’amour qu’on me donne
N’est celui dont je rêve la nuit
( Merci, Monsieur Lafontaine)
***

Je me souviens des premiers pas dans notre maison, du plancher légèrement gondolé, des premiers regards vers les murs et les plafonds, vers les fenêtres. La maison était vivante. Je ne sais – ou ne savait à ce moment-là – en quoi elle était autant  vivante, aussi accueillante, vive et chaude.  Des vibrances partout. Invisibles mais palpables. Inaudibles mais tellement bavardes. Sorte de grand-gueule pour l’âme. Il y régnait des atomes de l’univers entier, des temps anciens, de vies passées si lointaine, si profondes, que je ne pouvais pas capter tout cela avec la raison. Quelque chose d’autre existait, était,  survivait. Ma mémoire profonde était liée à sa mémoire. J’ignorais en quoi ma vie était en quelque sorte sabotée. Plus tard, j’ai pensé que c’était cette distance avec l’inconnu bien plus riche que ce  connu que nous admirons tant. J’étais intrigué et curieux. Il y a des langages que nous avons oubliés. Nos vies étaient en quelque sorte une palilalie des comportements. Une répétition involontaire de gestes et de croyances inculqués. Nos vies étaient-elles nos vies? Je ne voyais en cette vie qu’un voyage dans la matière. Nous étions des vaisseaux roses, noirs,  jaunes ou rouges. Peu importe la couleur des vaisseaux. Nous étions en voyage. Nous étions ici pour un temps pour une heure, pour leurre. Car tout ce dont nous pouvions voir de nos regards étriqués n’étaient qu’une illusion de la matière.
J’ai demandé à Maggie. Maggie a des réponses à tout. Et pourtant elle ne se gave pas de savoirs. On dirait que les savoirs la poursuivent.  Elle est une porteuse de savoirs.  C’est une antenne de la Vie. La vie avec un grand V. Il suffit de lui demander…
— Je pense que c’est le bois, m’a-t-elle répondu.
J’étais sans mot.
— Oui, le bois duquel est fabriquée cette maison. Le bois n’est pas réellement mort. Le bois a conservé toute la paix des forêts, toute la vie, touts les événements, mêmes les plus ténus et en apparence  futiles ou considérés peu importants. Tout. Les murs sont en dormances. Les murs sont des disques durs. Toutes les plantes qui entourent la maison également. Cette maison est faite d’arbres abattus et taillés  par des humains, des arbres empilés  les uns sur les autres. C’est à la fois un mur contre le monde extérieur  et une communication continuelle avec le vivant des forêts, du temps passé, d’une mémoire invisible et inaccessible.  Nous sommes loin de la maison luxueuse de Maude et Théo. Mais je crois que c’est nous qui avons le vrai luxe. Tout s’achète. Tout s’achète sauf l’ataraxie, cette quiétude des philosophes.

Pendant les jours qui suivirent, dès que nous avions congé, nous partions en balade dans le boisé derrière la maison. Et c’est là que je fis la découverte de ma « madeleine » de Proust.   Dès que l’air frais d’automne prit  le dessus, que les arbres commencèrent à  agiter les branches pour se délester de leurs feuilles, je fermais les yeux. La maison était chaude, mais au moment de franchir la porte, en fermant les yeux j’entrais dans un état second que je finis par saisir à force d’être attentif. Cela provenait de mon enfance. Je devais avoir cinq ou six ans. Ma mère m’envoyait toujours jouer dehors au milieu de l’avant-midi. En hiver, dans le village où j’étais né, le vent froid  et le décor environnant paraissaient bloquer toute pensée en provenance de la mémoire. Je restais muet dans un état de contemplation totale, sans parasites de souvenirs, de connaissance que l’on garde et qui tournent tels des chevaux de foire dans la tête. C’est à ce moment que je l’ai reconnue, cette « madeleine ».  Elle  était là, quelque part en mon être, caché, et avait été profondément  enterrée par ’une vie « active » et agitée. Ainsi, tout au long de nos vies, nous nous délestons de ces moments présents, pris dans une trappe de temps, entre le passé et le futur.
***
Ce soir-là, à l’automne qui approchait, j’écrivais dans un recoin de la maison, à la lueur d’une petite lampe que j’ai remplacée plus tard par une chandelle. La chandelle a des vertus : elle est discrète. La flamme valse et se tortille et  ne projette qu’une faible lueur. Et cette danse de lumière paraissait avaler le conscient et éveiller l’inconscient.  C’est elle qui, je crois, m’a inculqué l’idée de rouvrir Le Dépotoirium.
— Maggie, il faut rouvrir Le Dépotoirium.
Elle a souri…
— Je m’en doutais.
***
Chaque soir, on lisait au lit. On lisait des ouvrages sur l’art de jardiner,  des romans policer, des essais et des tentatives.  On n’avait pas les moyens d’acheter des livres. J’avais déniché  de vieilles liseuses  dans les petites annonces classées. Alors on se ravitaillait sur des sites plus ou moins …nets. From Russia With Love! .RU.  Rue de la sardine, Les charbonniers de la mort, Quand la Chine achète le monde, etc. Il y en avait pour les fins, les fous. Même des livres d’âmes folasses   qui trempaient leur clavier dans de grands sujets tous brouillonnés.

La chambre était parfois  froide, si froide, que nous grelottions. Dans les draps de glace, on enfouissait des briques chauffées sur le poêle, ou des pochoirs spéciaux que l’on pouvait chauffer à la micro-onde. Tout était bon. Même le 37 degrés qui multiplié par deux en faisait 74.   Alors, on se collait comme deux Maine Coon. Pour se réchauffer.  On riait de nos petits malheurs et de notre matelas posé par terre, faute de lit. On avait de la vie dans nos veines à faire éclater nos hormones affolées. Des hormones ou des ballons.  On s’aimait d’amour tendre, on s’aimait d’amour dur, d’amour qui dure. On s’aimait, même si on ne savait pas pourquoi on s’aimait. Et qui donc connaît les liens de l’amour? Je me suis dit un jour que nous avions des affinités. Mais que signifiait vraiment ce  qui m’était venu à l’esprit? « Affinités ». Cela rappelait des liens.  Et ces liens invisibles avaient son secret dans un univers   mal connu. Il me vint alors une réponse qui m’empêcha de dormir… Tout était lié. Nous étions des « détachés », des pièces de meubles Ikea qui essayaient de se monter un dieu pour vivre. Nous étions une fleur de vie perdue dans des fleurs de vies.

Les faux dieux avaient le droit de se faire laminer d’or par la petite gente agenouillée. Les États et leur nouvelle religion « laïque » étaient  apparus pour remplacer le « vieux dieu » désuet. Les dieux sont comme les appareils à obsolescence programmée : ils font un temps. On se fera des colliers de messies pour sauver le monde. On consomme des messies comme des appareils électroniques. L’Univers n’a pas de temps et ne peut avoir comme horloger un banquier visqueux et dérapé, portant une cravate en forme de serpent qui lui descend jusqu’au nombril. Comme dans la période nazie,  ils ont donné une tâche et un costume à chacun. Les États distribuent les galons. « Créateurs de richesse »! Mon œil de pirate véloce. Faire confiance aux banquiers et à l’économie c’est se faire un dieu d’une énorme peau de banane qui encercle la Terre. Alors, nous glissons. Continuons de les laisser nous pigeonner.

Ils sont costumes.
Et fiers de l’être.
L’être et le néon.
L’été les papillons courent les ampoules électriques.
Nous sommes papillons.
Nous sommes les soumis des bombix et votons en X.

Après avoir noté que le chat se tenait toujours le long d’un mur, Maggie m’a dit :

— Il a peur de se faire attaquer par un  prédateur. C’est un réflexe chez les chats….

Il est tellement beau et poilu, rond et velu qu’on l’a baptisé Plumeau. Quand il passe dans la maison, sa toison semble ramasser toute la poussière qui flotte  sur le plancher.

— Avec ce qu’il mange, il va nous faire déclarer faillite.

Maggie rigole. Dans son petit coin, elle arrange son bracelet de montre acheté sur Ebay. J’ai beau chauffer et chauffer, les fenêtres sont trop abîmées. Il passe de l’air comme dans le cerveau d’un politicien.  Celles du deuxième étage, surtout. Il faudrait les changer, mais nous n’avons avons attrapé la pauvreté provisoire. On rit jaune, mais c’est vrai. En attendant,  J’ai calfeutré celles de la chambre avec du plastique et de la laine minérale.

Comme le chat, on s’est installés à la frontière d’une forêt qui se perd jusqu’au Maine. C’est notre mur de chat.  On craint les prédateurs lardés d’avoirs, investisseurs qui morfalent des mal-heureux. En deux mots, un mouvement. Là où nous sommes installés, il y aura nulle part où aller, donc il n’y aura pas de route.  Hier, en allant faire une balade, j’ai vu des sentiers des empreintes de  lièvres. Je ne connaissais rien au lièvre, j’ai regardé sur Wikipedia. Il y a tellement de sentiers que l’on croirait se rende en Sibérie ou au bout du jour en skiant.  Alors, nous  sommes allés chercher de vieux skis à l’éco-centre de la ville voisine. Le type, un grand maigrichon, nous les a vendus deux dollars CAD.  Quand on a voulu fouiller le conteneur où se trouvaient les télévisions et les ordinateurs, il n’a pas voulu qu’on entre.

— Les ordinateurs peuvent contenir des renseignements… Je n’en sais pas plus. C’est mon boss qui me l’a dit.
— C’est à vous l’auto, là?
— Oui. La meilleure de sa catégorie. Quatre roues motrices…
— J’adore les autos couleur orange.
— Oui. C’est vrai que c’est beau…
Puis après quelques secondes :
— Vous êtes nouveaux dans le coin.
— Ah! Ça paraît autant?
— C’est simple, ce sont toujours les mêmes qui viennent ici pour ramasser quelque chose. Les autres jettent…
— On s’est installés ici. On vient de Montréal.
— Montréal? Vous allez vous ennuyer ici.
— Il y a l’internet…
Quel beau sourire! Sardonique…
— Vous vous moquez de moi?
— Non. Pas du tout… J’habite le même village que vous. Je vous ai aperçus un jour en allant visiter tante Yvonne.
— Et c’est drôle?
— Non. Mais il y a une coutume ici. Du moins entre les habitants du village. On fait des gageures sur le temps qu’ils vont rester…
— Vous avez parié contre nous?
— Oui. Parce que ceux qui restent sont ceux qui cultivent des morceaux de terre abandonnés. Ils ont les cheveux longs, ils sont habillés de… façon bizarre, et certains écrivent des livres. Ils s’intègrent rarement à la vie du village. Ils ont un pied à Montréal et un talon ici… Ma femme leur achète de l’ail. Elle ne veut plus de l’ail de Chine. Elle dit que même les chinois n’en mangent pas.
— Je vois…   Mais à votre place je parierai contre ceux qui parient contre nous. Maggie a une montre de Chine. C’est moins dangereux pour la santé.
— Oui. C’est possible. Mais c’est à voir. Je connais bien votre maison. Elle est solide. Elle a été bâtie par Isidore Beaulieu. Dans le temps, on les faisait solide et en bois. Rien que du bois… Les pièces proviennent des vieux camps de bûcherons qui travaillaient dans un village qui a été abandonné.  Mais tout ce monde s’est regroupé à l’arrivé du chemin de fer. Ça fait partie de l’Histoire…
— Ça vous tenterait de prendre un café à la maison?
— Pour avoir un ordi pas cher? Répondit-il, moqueur.
— C’est une partie de la chose. Mais on peut s’en passer.
— Rien que votre timbre de voix me dit que vous êtes franc et honnête.
— C’est ce qu’on est…. Du moins je le crois.

— Vous n’êtes pas obligé, vous savez…
— Non, mais ça me tente. Des gens qui achètent des skis et qui n’ont pas de souliers…
— Qui vous a dit qu’on n’a pas de souliers?
— Parce que ça n’existe plus de souliers pour ces attelages.
— Vous avez une solution?
— Changer les attelages. C’est simple… Et achetez des souliers.

Le bal des Éluminés

Tout le poids du faux et grand récital de la mondialisation est issu et tissus  des arracheurs de dents milliardaires alliées aux éluminés. Élus et illuminés. Le citoyen est une souris  coincée dans une trappe-nigaud. La grandeur du travaillisme,  ou autres petites sucreries pour  édenter les peuples,  est en train de fondre. Les Éluminés  poursuivent,  en bon curés de société, leurs sermons sur les montagnes d’écrans plats. Fais ton devoir, petit citoyen! Fais-nous pousser une pomme de terre et on te refilera les épluchures! Donne-nous 60% de tes revenus et on te guidera. Tu es né pour les épluchures. Fais ton devoir! Ramasse tes petites ordures de plastique. Arrêter les fabricants de sacs de plastique? Non!Non!Non! Pas question.  Ce sont des emplois. Et on ne touche pas aux emplois. Sinon, vous allez crever de faim. Voulez-vous crever de faim? Voulez-vous ne pas avoir suffisamment d’argent pour courir les vendredis fous, vous attrouper aux ouvertures des magasins afin de grailler du désir les Smartphones auxquels vous êtes attelés? « Mangez de mon discours. Mangez-en tous, car ceci est mon cors. Je parle en pubs d’auto. Mais vous m’écoutez ».  Petits béni-oui-oui. Nourritures à Morlocks. Ainsi nous sommes dans l’inattention mièvre et assommante. « Haïssez-vous les uns les autres. Nous vendrons plus d’armes. » 

Jason

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© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 24  

Le Dépotoirium, Chapitre 23

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

Black Friday

Le champ unifié : Nassim Haramein

 

 

Écrabouilleurs

La terre étranglée
De peine et de douleurs
Se meure de guerres
Se meure d’horreurs
L’homme s’est enrouillé
Tel un robot piégé

Le vent lamelle
La frivole dentelle
Du cerveau rieur
Éteinte de la bougie
Des sans voyageurs

Les hordes de sauvages
Vêtus d’émeraude
Cafouillent l’inharmonie
Sous les bruits des ors
Écrabouillant les vies

La marmite s’effrite
Se décompose
Son déclin destin
Déjà, que trop déjà ridé
Les larmes n’ont plus d’oeil
Ni de nids où pleurer
Sauf un cercueil à traîner

Loin est si proche
Que l’art délavé
Ne noie la fripouille
Des miroir de roche

Dérision! Dérision
Les semeurs de poisons
Creusent d’ombres les moindres lueurs
Tout oubli, sans cœurs

Gaëtan Pelletier
20 nov.2018

Le Dépotoirium, Chapitre 24

Chapitre 24

Une âme est grande quand elle contient toutes les autres. Une âme est grande quand elle sait qu’elle n’est que le fragment d’une autre.

Maggie

1%

Qu’est-ce qu’ils ont les hommes? Ou qu’est-ce qu’ils n’ont plus? 1% d’entre eux a  réussi à encercler 99% d’entre eux. Ils se sont enfermés, enclos telles des bêtes dans l’ignorance, par la confiance et la culture des dieux. La foi rase les montagnes.

Ils étaient ivrognes. Ivrognes de la gloire. Ivrogne de la réussite. Peureux jusqu’à l’étrier  de l’oreille. Alors, ils se sont mis à boire en léchant des écrans. Il en sortait un miracle, la magique ébullition de leur gargouillis de ventre et de cerveau affamés. Ils eurent droit à tout. Sauf à la liberté… Aujourd’hui, ils traversent les ponts des villes dans leur merveille d’auto(ritaire), noblement cirée, tirée du fer du  Canada,  du lithium du Brésil, munie d’une caméra de Chine pour voir ce qu’il  y a derrière eux… Une queue… Une queue de voitures qui rampent à 1 kilomètre à l’heure, en hiver, fulminants du panache du tuyau d’échappement  que la route se dégag des voitures qui attendent à 1kilomètreà l’heure  heure…

Jason

***

Quand à quatre-vingt dix ans tu as les yeux d’Yvonne, tu as les yeux d’Elsa. Et ses yeux étaient si profonds qu’en l’approchant pour la voir, j’ai vu tous les soleils, j’ai vu tous les ans venus se mirer. Ainsi était Yvonne, un hellébore, une fleur prolongée de cette existence. Elle me prit la main. Une main chaude, pleine d’émoi. Il y a tant qui nous échappe. . En fait, dans la vie, tout nous échappe. Nous sommes programmés pour des ignorances provisoires.

— Vous êtes le nouveau?

— Je pense que oui. À moins qu’un autre ait arrivé avant moi.

— Vous êtes le troisième en quatre mois. Les autres ont eu peur du silence. Ou des lamentations des vieux.  Ici, parfois la maladie hurle. Elle crie pour s’extraire.   Du moins de temps en temps. Dehors, c’est une autre forme de  silence qui fait fuir les citadins… Les gens de la ville ont peur d’être seuls, on dirait. Ils s’ennuient du bruit et de l’effervescence.   Ils aiment les concerts des bus, les sirènes qui déchirent leurs tympans. Ici, il n’y a que les oiseaux… Ils croassent et passent. Certains  chantent, d’autres pas. Je suis née en ce coin de pays. Je suis partie longtemps. Je suis revenue pour le revoir et repartir. La planète n’est peut-être qu’un fil électrique sur lequel se posent les humains…

—  Vous êtes une locataire?

— Pas encore. Je suis bénévole… Je suis encore trop jeune…

Bien sûr, elle blaguait. Le bleuté des veines en disent long sur le parcours  d’une vie. C’est une carte sur la chair humaine avec ses tracés et ses infimes brisures.

— Venez visiter, avant de commencer…

J’avais aidé des vieux à mourir, maintenant, j’allais les aider à vivre. Je les avais aidés à traverser leurs peurs. Je les avais calmés ou simplement écoutés. Dans cette vie il y a des bouches à nourrir, mais aussi des oreilles. Ma mère m’avait dit que jeune j’avais été un garçon sage. Je pense que j’avais simplement compris qu’en écoutant sa petite voix intérieure, on apprenait davantage. Le reste était tapage. Et du reste je m’éloignais. J’avais mes encoignures, mes tranquilles solitudes. Le tohu-bohu n’a jamais enseigné quoique ce ne soit à personne. Air  de Bach n’est pas un chambard. Air est une poignée de vibrations colorées  arrachées à un autre monde. On choisit son petit jardin : la laideur ou la beauté. Les fabricants d’armes ont aussi leurs claviers.  J’avais simplement choisi le mien sans en connaître la « raison ». Il y a autre chose que la raison en ce monde quand on creuse plus loin que la manne vendue par les marchands du Temple Bleu.   J’avais au moins appris qu’au bout d’une vie, cette vie n’avait rien de facile. Alors, en quoi pouvais-je les aider?

Je crois que j’allais seulement les aimer.

Personne ne sait ce qu’est l’amour. C’est un mot. Et chacun décide de sa signification. Ce mot en a presqu’autant qu’il y a d’humains sur Terre. C’est le mot dont on abuse dans un monde bâti sur la haine.

Je ne sais pas vraiment qu’elle ma définition du mot « amour ».  Je me sens malhabile à l’exprimer. Je joue de l’amour comme les chanteurs country jouent de la guitare. Parfois je suis un  piètre musicien de l’amour comme nous le sommes à peu près tous. Piètres à ignorer ou à confondre le sentimentalisme et l’aimer-respect. D’aimer, il ne reste que le respect profond. Je cherche toujours. Et toujours je cherche. Affamé d’un mot perdu, jamais vraiment connu. Si vainement confondu à l’agitation de glandes turbulentes. Qui sait? Le chercheur d’or sasse la vase et l’eau de la rivière. Mon corps est une rivière. Mon âme et un océan. Je creuse et je creuse. Je brasse et je sasse. Je fouraille pour les pépites. Peut-être que l’amour est jaune. Peut-être que l’amour est vert?  Peut-être est-il une aurore boréale de l’âme et des chakras valsant au fond d’un monde trop profond en nous. J’aimerais en faire une équation. Mais il y a sans doute des mondes qui échappent aux chiffres, aux calculs. Et je reste coi dans mes quoi. Ainsi va le monde. Ainsi vont les êtres. Et sans doute que cette partie de nous, cette ignorance d’être et d’agir est la plus grande des shoah.

 

Les jeunes ne savent pas voir les trésors des vieux. Ni les gouvernements.  Les jeunes ont des ornières toutes neuves, roses.  Chez les vieux, on dirait que leur chair a été épongée. Ils ont l’air d’avoir toujours soif. Ils sont secs, semblables à des lunes de dunes empilées.. Les jeunes  sont nés au moment  des tablettes électroniques. Et ils sont ces nouveaux amérindiens trompés par la religion l’infini apparent des   magico-matrices.  Pour eux les vieux n’ont pas de vie. Pourtant, ces tortues vivent souvent un siècle.

Quand on ne porte pas attention à la vie, on risque de vivre et de mourir en brouillon. Ils trouvent étrange que  les « personnes du troisième âge » se mettent à trois pour envoyer un mail. Ils ne font pas la différence entre un humain et une télé 3D.

C’est vrai qu’ils ressemblent parfois à des néfliers, ces arbres crochus. Ils marchent tout de travers, et vont, on dirait, dans aucune direction.

On comptait soixante-cinq  locataires. Si on ne les comptait pas, on comptait des milliers de vies. Certains administrateurs comptaient soixante-cinq bouches. Les liardeurs comptaient sans doute les dents. D’après une étude du Ministère des Chirurgien Dentistes, un édenté coût moins cher à nourrir.

LISTE DES CLIENTS PAR PRIORITÉ  D’ENTRÉE

* riches ( avec ou sans dents, prothèses ou gencives)

* Édentés

* Semi édentés

* râteliers (prothèse supérieure)

* râteliers (double prothèse)

* râteliers ( à côté du plat ou hors bouche)

Les voies des gens chiches  sont impénétrables. Le mot riche ressemble trop au mot chiche. Mais les voies sont au moins  rentables… L’efficience est calculable en fonction de la division des opérateurs engagés n’ayant aucun contact réel avec les usagers. Loin des yeux, loin des peurs. Dans le cas de l’analyste éloigné,  on parle de téléprocédure. Ainsi va le monde : l’implantation de la téléprocédure est la manière de diviser pour régner ou faire régner.  La manière de se tenir à distance de la douleur, de voir la douleur, de la ressentir dans son empathie enterrée.   Alors, on manque la beauté parfois camouflée sous ces douleurs. On rate tous les passés quand on n’est pas présent.

Je suis allé à la pêche aux regards. Sans appât, sans cannes, sans lignes.  J’aimais voir la vie à travers les yeux qui restent ou ce qui reste des yeux, ce tout petit miroir de l’âme. En passant près d’un locataire, je le vis rivé à  sa boîte de pilules. Il devait en prendre une dizaine, voire davantage, par jour. Il les scrutait à la loupe.

« Celle-là est jaune. C’est bizarre, la blanche a la même forme. »

— Charles souffre d’Alzheimer. Avant, il était joaillier. Alors, il voit le monde en joaillier… Il faut le surveiller, car de temps en temps, il fait des dessins d’enfants avec ses pilules. Un jour, il les a collés sur un papier et l’a suspendu au mur de sa chambre. Puis il a fait une exposition de son œuvre. Il demandait dix dollars pour la contempler. Un joaillier qui a rêvé d’être peintre.

—Il a fait beaucoup d’argent?

— Il y a une bande de drôles qui lui ont fait de faux chèques. Ici, malgré les apparences, on s’amuse beaucoup. Pas toujours… Comme dans la vie. Mais, parfois, c’est la fête.

— Vraiment?

— C’est fou ce dont on peut se souvenir. Il en a refusé plusieurs… Vous connaissez les Amas du Japon? Elles pêchent des perles en apnées. Et parfois elles sont vieilles. Elles ont quatre-vingts ans et plongent encore. Elles peuvent garder leur souffle pendant quatre ou cinq minutes.  Lui qui avait une passion pour l’argent ne l’a jamais perdue. Il n’a jamais perdu son souffle, sa passion.  Même qu’il se souvenait de la richesse ou de la pauvreté et de la richesse des gens du village…  Mais pas souvent de leur nom… Il m’a dit un jour qu’il les reconnaissait à leur voix. Il n’avait qu’à fermer les yeux pour voir…

***

C’est en fin d’après-midi qu’entra un nouveau locataire. Certains ne veulent pas vivre ici. La porte d’entrée est connue, mais pas la porte de sortie.  Conrad était de ceux-là. De ceux qui voulait mourir dans son lit. La tête sur son oreiller de plumes. Mais Conrad  avait eu un accident  en conduisant  son petit véhicule électrique,  heurtant la bordure du trottoir. Il  s’était retrouvé avec une blessure au crâne après le capotage. On l’avait rafistolé de quelques points de sutures, mais on avait omis de jeter un œil à l’intérieur de son  crâne.  Quatre-vingt seize ans Monsieur Conrad. Il revenait de l’hôpital un peu sonné. Mais il n’avait rien du vieillard décharné. Il était de taille moyenne et costaud. Chaque matin il allait prendre son café au petit restaurant du coin. Chaque matin que « dieu » lui apportait. « Dieu a oublié de venir me chercher », répétait-il depuis des années.  Deux heures plus tard, il fut conduit d’urgence à l’hôpital.

C’est l’entrepreneur des pompes funèbres qui l’installa, tout beau, cravaté, dans un élégant  tombeau brun, bien gaufré (pour ne pas s’il se blesse pendant le  voyage?),  devant lequel chacun allait se signer.

Quand le téléphone a sonné, à la réception, la propriétaire du restaurant demanda à la réceptionniste :

—  Comment va Conrad?

— Il est parti.

— Avec son véhicule électrique?

— Pas vraiment…

Réjeanne avait compris.

***

 Et la coq dit à la poule : « T’as de beaux œufs, tu sais? »

 

Théo avait signé le pacte. C’est Maggie qui me l’a montré, perdu dans une grappe d’artistes et de « personnages importants » . Le pacte, dit le Pacte Transitoire… Un mouvement (sic), créé à la suite de l’avertissement de l’ONU : « Nous avons deux ans pour renverser la vapeur ».

— Bof! Nassim Harramein arrive bientôt avec son moteur à énergie libre. Il l’a déjà. Mais il ne le montre pas. On a eu le moteur Nobue Minato, et d’autres, bien avant.

Pétrole 

Réduire ma consommation de pétrole partout où c’est possible, en diminuant l’utilisation de ma voiture, en priorisant le transport collectif, le transport actif (vélo, marche), le covoiturage, l’autopartage, le transport électrique, le télétravail; en choisissant un véhicule écoénergétique si je dois en posséder un;
Réduire l’utilisation de l’avion et compenser les émissions des vols que j’effectue;
Améliorer la performance écoénergétique de mon habitation et avoir recours à des énergies renouvelables pour mon système de chauffage;
Amorcer une démarche sérieuse visant à désinvestir mes épargnes du secteur des énergies fossiles; Etc.

Encore une fois, on refile la responsabilité aux usagés. Il n’y a que les pauvres qui ne consomment pas. Qu’on médaille les SDF! Qu’on les médaillent des buffets des poubelles qu’ils fouillent trop souvent, le pied cimenté à la rue. Et voilà les mieux nantis ébahis. Un peu naïfs d’avoir attendu si longtemps pour lire les blogues. Le cannibalisme planétaire y est crié à cors et à cris. La souffrance est le marché. Les responsables, les grands maîtres qui ont  soumis les petits maîtres tout luisants dans leurs postes de kapos ciselés, avec toutes les vertus du conformiste reconnaissant, mais esclave de ses illusions. Il faut être sa propre révolution. Et pas trop salement…

— Dommage que nous n’ayons plus Le Dépotoirium.

— Dommage, cher Jason. Mais c’est toi qui a la clef du site… Tu pourrais leur dire que la longueur des pipelines mondiaux frôle les 400,000 km… Et pendant que je parle, c’est sans doute dépassé. Et qui t’écouterait?

— Il faudrait cloner des messies pour enrayer le faux progrès. Ils s’entre-tuent à grands feux et à petits vœux. Il faut être plusieurs pour être un. Une auréole ne fait pas le printemps. Tous des saints éteints…   Tous des tisons à peine tiédis. On leur dirait qu’un jour les terrains de golfs seront transformés en potagers qu’ils ils iraient marcher à la grande Église d’Ottawa, de Londres, ou de Paris. À Sainte-Retraite-des-Anges, on ne marche pas… On claudique. Ou bien on lambine comme nous le faisons de temps en temps. J’aime les Beatles et Bach. L’amour c’est de ne pas avoir à dire qu’on est désollés. On n’a plus de pays parce qu’on les a vendus en milliards d’exemplaires de la grosseur d’un dé de jeu.

—  Mais j’ai envie d’écrire… Écrire, toujours écrire… Qu’est-ce que j’ai dans la caboche pour me faire petit messie de coins de rue? Je dois souffrir de n’avoir pas une maladie déclarée par les suppôts  de l’industrie pharmaceutique… Demain, je m’en vais pancarter pour exiger le nom d’une maladie portant mon nom. La Jasonite.

« Smack »

Se nourrir de gryllidés

Je suis surpris que pour contrer la faim, personne d’entre ces gens à matière grise soufflée n’ait songé à modifier la structure génétique d’un grillon pour en faire une bête de 50 ou 60 kilos. Avec 20% de protéines, le grillon gonflé serait parfait pour le gril, une fois démembré. Un grillon, au contraire d’une vache, ne pète pas… ou peu. C’est trop laid pour aller voir.

On pourrait créer des parcs pour grillons en lesquels les adeptes de la chasse pourraient en tirer quelques uns et les garder pour l’hiver.

« J’ai un grillon dans mon congélateur. On va pouvoir passer l’hiver ».

Jason

 

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 23

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

 

Trois fausses pubs

L’esprit des plaines sacrées ( Sagesse amérindienne)

Merci à Jacqueline pour l’envoi.

On est deux ( Dick Annegarn)

L’hommauto

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Extrait.

Préhistoire. – Du piéton, et de la pédale.

L’homme est parti à pied, il arrive en voiture : il n’y aurait pas d’auto si le piéton ne l’avait inventée. Et c’est encore à pied qu’il rentre et sort de sa bagnole. Nous perdons trop de vue ces réalités premières. Le passé survit dans le présent et détermine l’avenir : il y a encore quelqu’un d’assis sur le siège. Il faut bien commencer par le pied qui est l’alpha, et peut-être l’oméga, de l’automobile ; aujourd’hui encore il reste indispensable à l’accélérateur.
Au fond, qu’est-ce qu’une voiture ? Un pied, en plus rapide, – mais combien plus lourd et encombrant. Dans cette tortueuse Europe, où caser nos quatre roues ? Passe encore pour l’immense Amérique ! Tandis que le pied ! Souple, discret, en prise directe avec le mollet par le joint de la cheville, il lui suffit d’un trottoir. Et allez donc danser avec une bagnole !
Faut-il glorifier le pied, au moment où le coussin d’air va succéder à la roue ? Peut-être qu’ainsi protégé des durillons il va devenir à la mode comme l’art roman ou Lascaux. Le pied peut sembler primitif ou lourd ; sans cette assise horizontale jamais l’anthropoïde n’aurait atteint la verticale. Inébranlable, claudélien, le pied nous enracine, semble-t-il, dans le cosmos. Et contrairement au préjugé, sa sensibilité est grande. Nue, au contact du sable ensoleillé, cette plante dont les pétales sont des orteils s’épanouit de plaisir : la moindre chatouille la bouleverse. Volupté suprême ! prendre son pied ; mais il est vrai qu’un rien nous les casse. Le pied fonde l’homme ; privé de pied, réduit au cerveau, l’intellectuel n’est qu’un cul-de-jatte. Et pourtant cette base : le pied, n’est pas sans rapport avec le mouvement. On lui reprochera la dépense d’énergie qu’exige son va-et-vient, et la lenteur de son allure ; quelle autre carrosserie serait mieux adaptée à l’homme, aussi personnalisée, que celle qu’il supporte ? Et quelle autre offrirait ainsi une visibilité totale, grâce à la vitre largement ouverte de l’œil ? De toutes parts s’étend la vue ; pas un lichen du rocher, pas une nuance du vert de la feuille n’échappe au piéton. On me dira que dans son véhicule il n’est pas assis, certes. Mais la maîtrise de la vitesse y est aussi parfaite que la vue. On a médit du pied ; il n’est pas si stupide ; il tâte, il pèse, il pense. Tout espace qu’arpente le pied devient immense, plein de saveur et de relief, riche de mille possibles. Et ce qu’il appréhende, il le voit ; le pied autant que la main est l’œil de l’aveugle.
Le mouvement alternatif du pied s’oppose à celui, circulaire, de la roue ; et la synthèse fit la bécane, cette acmé d’un machinisme à hauteur d’homme. Avant de poursuivre l’examen de l’évolution du pied vers l’auto, il nous faut considérer ce diverticule sans avenir du grand fleuve du Progrès. L’âge d’or du vélocipède est à peu près contemporain de la voiture à pétrole. Ultime création de l’individualisme bourgeois, le vélo est monoplace ; sauf le tandem qui est biplace, mais on sait que le couple, l’égoïsme à deux, est la société limite de l’égoïsme libéral.
Humain, et tant soit peu anarchique, le vélo triomphe avec Les Copains. Mais, comme toutes les grandes œuvres, celle-ci est tardive ; le raid sur Issoire est sans lendemain : aux grandes vacances de l’été 1914 les copains durent troquer la bécane contre les bons vieux godillots. Que pouvaient-ils d’autre ? Tout au plus scandaliser Ambert ; et Ambert ne fut détruit que trente ans plus tard par Volkswagen. La IIIe République a vécu ; aujourd’hui le vélo ne triomphe de la bagnole qu’au Tour de France. Pour survivre il a dû s’adapter en devenant le vélomoteur, ce bâtard que Peugeot fit à la petite reine.
C’est la combinaison de la roue et des quatre pieds du bœuf qui fit le char mérovingien, ce lointain prototype des Cadillac présidentielles. Le char mérovingien est sûr, car le moteur se trouve être le frein ; aussi le bœuf fut-il vaincu par le cheval, arabe ou carolingien. Le vrai débat d’ailleurs n’a pas tellement opposé le bœuf au cheval que le cheval à l’homme de pied, qui est son vieil adversaire. C’est le cheval qui l’emporta d’abord à Andrinople, puis le fantassin à Courtrai ; en attendant que le fantassin motorisé les mette tous deux d’accord, quelque part sur la Vistule ou sur la Meuse. Car s’il y a un débat du cavalier et de l’homme de pied, il n’y en a plus entre l’automobile et le piéton.
Aujourd’hui le piéton disparaît, avalé par l’automobile. Il a perdu la partie dans les villes, traqué sur la chaussée jusque entre les clous par les bagnoles qui n’attendent que le feu vert pour lui bondir dessus. Et il est chassé du trottoir où ces dames s’installent. Il n’a plus voix au chapitre, leur tonitruant bavardage lui cloue le bec. Il ne peut ouvrir la bouche de crainte d’être asphyxié par leurs pets. Quant à la route, il ne sait plus s’il doit tenir sa gauche ou sa droite. Piéton, prenez garde à droite, la voiture menace vos arrières ! Prenez garde à gauche, la bagnole vous charge de front ! Les Ponts et Chaussées ne lui laissent même plus la place d’un sentier, il ne lui reste qu’à s’enterrer dans le fossé ; et c’est bien pire dans les bourgs, où la crue de l’asphalte le colle le dos au mur devant le peloton des bagnoles. Où est le temps où, sac au dos, tenant le guidon d’une main, Adam et Ève prenaient la route ? Le piéton ne suit plus une route, il longe une voie ferrée, à chaque instant giflé par des express. Le piéton est une survivance, un obstacle qui pousse parfois l’impudence jusqu’à se faire écraser. Celui qui s’avance à pied, il faut le mettre au pas ; la gendarmerie s’en occupe. Elle considère à juste titre tout homme de pied comme suspect : un vagabond, un hors-la-loi du code de la route ; une sorte de résidu qui traîne on ne sait pourquoi sur le bas-côté. Le piéton est forcément insolite ; déchaussé de ses pneus, dévêtu de ses tôles, l’homme sans auto est en quelque sorte à poil, aussi obscène qu’un limaçon sorti de sa coquille. Il est normal que la police l’inculpe d’attentat à la pudeur automobile.

Histoire : De la voiture, avec ou sans cheval.

Pendant longtemps la voiture fut à la traîne du cheval, qui était l’essentiel ; l’homme chevauchait plutôt le moteur, qui était muni d’une selle comme aujourd’hui la moto. Mais, sauf l’exception du centaure, l’accord de l’homme et de sa monture n’était pas parfait ; à la différence de la Simca, le cheval n’était pas personnalisé, il restait personnel en dépit de la bride. Et il n’est pas question de monter plusieurs chevaux à la fois. Le Progrès tournait court ; le Progrès est moins celui du cheval ou du chauffeur que celui de la voiture.
Le moteur étant donné par la nature, il restait à s’intéresser à la carrosserie : d’où le carrosse, qui permit de multiplier les chevaux. Mais le carrosse est-il déjà une voiture ? On pourrait en douter, car il lui manque l’essentiel : la vitesse et le confort. Le carrosse n’est pas un moyen de transport, ses chromes délirants n’ont pour raison que d’éblouir les foules. Aujourd’hui il ne sert que dans les grandes occasions ; même la reine Élizabeth ne le prend que deux fois par an pour aller en ville, à l’ordinaire elle se sert de sa Daimler qui est une sorte de carrosse embourgeoisé et laïcisé. Cependant méfions-nous, le carrosse survit dans la voiture. Malheureusement ce n’est plus seulement pour ses dorures qu’on l’adore, mais pour son allure.
La voiture : berline, coupé, cabriolet, naît avec la grande Révolution, qui fut plutôt celle de la machine. On perfectionna d’abord la carrosserie, faute d’améliorer le moteur : le cheval, ou le carburant : l’avoine. Mais l’utile n’élimina pas tout de suite la gloire ; faute d’aérodynamisme, la familiale de Louis XVI arriva trop tard à Varennes. À quoi bon perfectionner la voiture si le cheval ne suit pas ? Stephenson eut l’idée d’y atteler une locomotive ; mais il faut bien le dire : la locomotive a du mal à sortir des rails et, pour ce qui est du départ, elle n’en fait qu’à sa tête. L’idéal d’un siècle de liberté c’est le chemin de fer sans rail, la voiture sans cheval. Le rêve du bourgeois occidental est de disposer d’un wagon, ou mieux, d’un compartiment automobile qui parte à n’importe quelle heure. Le train est à la fois massif et hiérarchisé ; il rassemble les individus, mais il oppose les classes, tandis que la bagnole atomise la société ; en principe elle la fait éclater dans l’espace. Mais comme l’individu n’est peut-être qu’un rêve de l’ancienne société et que toutes les bagnoles visent le même but, le nez contre le cul, elles se constituent en train, dont chaque wagon serait locomotive.
L’automobile ne fut pas tout de suite automobile ; la machine ne put s’avouer d’un coup comme telle. Il y eut un temps de gestation où la voiture fut provisoirement à pétrole, comme la lampe. Elle fume comme la machine à vapeur. Elle reste en relation avec son chauffeur, qui doit la réinventer à chaque instant. Elle n’est que par moments auto-mobile ; la panne assure un rapport constant de la raison humaine et de son produit, dont le progrès technique profitera. Le démontage artisanal sur le bas-côté l’emporte alors de loin sur le montage industriel à la chaîne. Le chauffeur a souvent l’occasion de s’instruire, il n’est pas dupe de l’illusoire simplicité qu’oppose à son examen le vernis du capot.
À l’origine la voiture devint auto-mobile sans cesser d’être voiture. Le cheval et les brancards disparurent, et il n’en resta que l’arrière-train. Dans cette voiture-tronc, le moteur – j’allais dire le sexe – fut dissimulé dans un coffret de tôle. Il s’agissait moins de le mettre à l’abri de l’air que de cacher pudiquement les palpitations obscènes des cylindres. L’humanisme bourgeois qui glorifie la mécanique en a aussi honte. Mais surtout, si le moteur se manifeste au grand air, le mobile n’est plus auto. Tout s’explique, le miracle n’a pas eu lieu ; l’homme n’a pas créé la bagnole mais un être hybride où un moteur traîne tant bien que mal une carrosserie… Jusqu’en 1914 il n’y eut donc pas d’auto, mais seulement une voiture sans cheval ; le miracle du progrès fut d’abord négatif, il fit s’évanouir l’attelage. La logique eût été de donner à l’auto la forme d’un cheval mécanique. Après tout, il y eut bien vers cette époque, pour les enfants, le bicycle-cheval ; pourquoi pas pour les adultes l’auto-cheval ? Sans doute parce qu’il n’y a pas de cheval à quatre places.
Alors, faute de faire un tout de la bagnole, il restait à la camoufler sous les ornements de la Culture, et la voiture fut embellie par l’Art. Au début du siècle la carrosserie prolifère. Dans la limousine le capot prend du ventre et s’orne de phares globuleux, tandis que, tel un laquais à l’entrée d’un hôtel, le chauffeur en livrée trône, majestueux, sous la marquise. Et près des portières cannées on cherche d’instinct les palmiers en pot. Comme autrefois le carrosse, la limousine a moins pour but le transport que la présentation. Des glaces biseautées maintiennent à l’abri de l’air cette sensitive, la femme du monde, qu’une débauche de capitons de satin protège contre l’odieux pelotage des nids de poule. Quant à monsieur, entre lui et les vulgarités du moteur, il interpose le chauffeur…
Mais il y a aussi des hommes ou des femmes de progrès, des sportsmen qui domptent la torpédo. Autant que pour se protéger de l’air, pour pénétrer dans la stratosphère de l’âge industriel, l’homme revêt un scaphandre d’astronaute : une peau de bique, ou plutôt de bouc, symbole de maîtrise et de virilité. Des lunettes sous-marines cachent les yeux, moins pour les protéger des poussières que pour hypnotiser les phares du monstre. Quant à la femme, pour séduire l’auto, elle a plutôt recours au mystère. La gracieuse sylphide de la Belle Époque se dissimule sous une voilette, et s’enveloppe de ces écharpes qui seront fatales à Isadora Duncan, la Poésie s’étant enroulée dans la mécanique. Mais ces temps sont bien finis ; sans renoncer à son sex-appeal, Madame a pris le volant.
Pendant quelque temps l’auto a dû s’accommoder de la société de l’homme et du cheval ; elle s’est débarrassée du cheval, mais elle s’encombre encore de l’homme. À Paris, jusqu’en 1920, c’est à peine si quelques taches de cambouis maculent un tapis de crottin. Tandis que Ford liquide l’Amérique des pionniers, Michelin se balade dans la campagne de Balzac ; voyager dans l’Italie de Montesquieu avec les agréments du confort moderne fut le privilège précaire de la première aristocratie automobile. Mais ce double jeu, pénible et plaisant, ne pouvait pas durer. Dès la veille de la Première Guerre mondiale, la bagnole se démocratise : le derrière de la torpédo s’allonge, et les banquettes font des petits, l’autocar naît. La bagnole devient quotidienne, les travailleurs découvrent les joies de l’autobus de six heures ; et la R. A. T. P., grande dame, leur offre même un chauffeur en livrée.
Mais c’est surtout la guerre, cette explosion du progrès, qui démocratise l’automobile ; en septembre 1914, De Dion et Gallieni payent au peuple une balade en auto sur la Marne. Combien de paysans montèrent alors, pour la première et la dernière fois, en voiture ! Plus tard Ford, qui motorisait la démocratie américaine, mit ses chaînes à la disposition de la Justice et du Droit. Et en juillet 1918 Renault lançait le premier modèle de voiture nationale qui fut construit en grande série en France. Un modèle à chenilles, solide, mais un peu lent et de visibilité médiocre, qui ne valait pas celui qui fut utilisé plus tard dans les brillants rallyes de la maison Rommel.
Après Versailles, l’industrie mobilisée pour la guerre le demeura pour l’auto ; et sur ses chaînes Citroën n’eut qu’à remplacer les obus par les 5 CV. La production en série vulgarise la bagnole ; elle devient petite bourgeoise avant d’être prolétarienne. La France se réduit à la famille restreinte : Monsieur, Madame, et BB Peugeot, – sans doute faut-il attribuer à son exiguïté le malthusianisme regrettable qui fit alors le malheur de notre pays. D’autant plus qu’en Allemagne un démocrate inspiré annonçait justement la mise en train de la Volkswagen, et dans ce but construisait des autostrades : finalement le peuple, faute d’une voiture par famille, dut se contenter d’un tank par escouade. Tout le monde sait que la Mercedes est encore plus solide et rapide que la Citroën ; mais comme les militaires ont la mauvaise habitude de foncer en aveugles sur les grandes routes de l’Histoire, tôt ou tard il leur arrive de se heurter et il n’est pas de blindage qui y tienne. Le char du grand Reich fut victime du mauvais état des routes moscovites où il fut mis à mal par des hordes de piétons, tandis qu’en Normandie il s’emboutissait sur le pare-chocs d’une grosse Américaine.

(…)

L’extase automobile se heurte tôt ou tard aux médiocres réalités de ce bas monde : cochon, mur ou enfant, à moins qu’elle ne plonge dans les eaux ou ne percute le roc fondamental. Le pneu X boit l’obstacle, mais il lui reste parfois sur l’estomac. On comprend que l’idéal de l’auto soit de tout supprimer, y compris le sol qui la porte ; mais il lui faudrait d’abord supprimer l’obstacle de l’auto. À la différence du dérapage qui se produit en pleine extase automobile, l’obstacle imprévu est un fait objectif : rien de plus objectif qu’un camion en travers de votre route. Un camion est un phénomène difficile à récuser ; heureusement il y en a de moindres que la bagnole peut nier.
Certains obstacles sont négligeables, ainsi la volaille dont la plume produit un effet pyrotechnique amusant ; mais un quintuplé dans un troupeau de canards n’est pas à dédaigner. Le chat n’est pas dépourvu d’intérêt, bien que le choc mou qu’il procure soit bref et que son sang risque de salir la belle robe groseille de la DS. Le chien serait un gibier plus noble. Mais il y a chien et chien ; si le carlin est insignifiant, je déconseille le danois dont le châssis est trop résistant, même pour les tôles de la Peugeot. Le conducteur adroit s’exercera à frôler les cyclistes sans les avertir, déclenchant un zigzag qui rappelle celui de la bécasse ; un coup d’avertisseur in extremis provoquera l’envol lourd du perdreau de la route : le piéton. Par contre il vaut mieux se méfier de certaines pièces de grande taille. Soudain, vomi par un de ces chemins secondaires que les Ponts s’obstinent on ne sait pourquoi à signaler, surgit le monstre préhistorique : la vache, accompagnée par la femme de Néanderthal : la fermière. Semant l’anarchie dans l’ordre automobile, elle brandit un drapeau rouge que la fière Mercedes esttentée de charger. Mais, par un choc en retour, celle-ci communique sa vitesse à l’obstacle, et c’est une vache-rhinocéros qui lui rentre à cent vingt dans le moteur. Le propre de la vitesse étant de faire filer comme une flèche la montagne la plus inerte, la borne, en elle-même bonasse, peut devenir virulente ; je ne parle pas du chêne-mammouth.

Bernard Charbonneau

La malade inimaginable