Archives de Catégorie: LIVRES

Comment on vous dépouille de votre argent… puis de votre liberté. Entretien Antipresse

Chers amis, c’est à regret que je n’ai pas encore trouvé le temps de lire cet ouvrage. Pourtant je suis très à l’aise pour vous en parler et vous le recommander. En effet, ces dernières années, chaque fois que j’ai eu la joie de m’entretenir avec Liliane Held-Khawam autour d’un café, elle me parlait avec enthousiasme de son projet, elle en esquissait les grandes lignes. Ce thème touchant à la finance qui l’occupait entièrement – et m’était alors étranger – m’est devenu familier ; il est aujourd’hui un objet de préoccupation internationale. [Silvia Cattori]

Le livre Dépossession est faussement affiché sur Amazon comme étant en rupture de stock. Par ailleurs, le lien qui l’affiche a été créé par Amazon en dehors de toute demande de l’éditeur. La page de l’éditeur n’est jamais accessible sans le lien créé par Amazon. La question de la censure est posée!…

Comment on vous dépouille de votre argent… puis de votre liberté. Le Drone de Antipresse

Liliane Held-Khawam

«LHK» [Liliane Held-Khawam] fut l’un des premiers «désinvités» de l’Antipresse (n° 17 du 27.3.2016).  L’entretien que nous avions réalisé alors au sujet du détournement des institutions publiques et des coutumes héritées vers un nouveau modèle, transversal et transnational, de pouvoir et de «gestion» de la masse humaine avait marqué les esprits. L’éminente analyste des stratégies financières globales revient aujourd’hui avec un livre impressionnant, Dépossession (éd. Réorganisation du Monde) où elle dresse un tableau dense et argumenté du «hold-up» planétaire sur l’ensemble des moyens dont disposent les peuples et les individus.

Entretien réalisé par Slobodan Despot pour le  Drone d’Antipresse

Qu’est-ce que la Dépossession?

Vous suivez depuis des années l’évolution de la finance mondiale au travers de votre  blog, qui est devenu une référence. Pourquoi doubler ce travail acharné d’un livre? En quoi les deux se complètent-ils?

Sur mon site, je ne peux faire que des analyses ponctuelles. Dans le livre, je cherche plutôt à intégrer les informations collectées durant ces 7 dernières années, et essaye de dégager le modèle qui les sous-tend. Nous avons énormément d’informations. Beaucoup de choses sont publiées par les autorités, mais le public ne bénéficie pas d’analyses de ces données souvent très techniques.

Une autre raison est le fait que je n’ai plus le temps d’écrire dans la «presse papier». Du coup, avec mon site, je ne touche que les internautes. Avec des livres, j’ai envie d’aller à la rencontre des non-internautes…

Pourquoi ce titre dramatique de Dépossession? Qui est dépossédé, et de quoi? Par quelles sources étayez-vous cette mise en garde?

Le livre démarre avec les grandes crises du début du XXe siècle. En y regardant de plus près, on se rend compte par exemple que la panique bancaire de 1907 a eu de grands effets sur l’opinion publique et a participé à forcer la main de l’État américain à créer en décembre 1913 la Réserve fédérale. Ces grandes crises financières vont au fil du temps, justifier le financement par les États des banques. Le rôle très ambigu des banques centrales, en tant que pivot entre les sphères publique et privée de la haute finance internationale, est essentiel. Il va participer à paupériser les États et enrichir un certain microcosme de la planète finance. Au fur et à mesure des recherches, j’ai aussi découvert la globalisation des politiques monétaires nationales pour servir une seule et unique stratégie mondiale coachée par la BRI.

Un autre exemple de dépossession est le transfert de privilèges régaliens essentiels à la vie des États et à la démocratie vers le même microcosme financier.

Au fur et à mesure de l’analyse, on découvre un faisceau d’avantages convergeant vers les mêmes gros acteurs.

La chose est si vraie que le marché global de la finance n’en est plus un tant la concentration des richesses va croissant pour finir par être centralisée essentiellement entre les mains de quatre grands gestionnaires d’actifs, dont le leader est Blackrock qui est un sous-traitant privilégié, entre autres, de certaines banques centrales. (Ainsi M. Philip Hildebrand a rejoint le groupe suite à son éviction de la BNS).

Progressivement, nous prenons conscience au fil du livre de la coopération très étroite entre quelques grandes banques too big to fail, les banquiers centraux et les gestionnaires d’actifs. Parallèlement à la progression de cette entente, nous ne pouvons que constater la paupérisation des populations…

Vous semblez ramener les gigantesques flux de la finance mondiale à un nombre somme toute très restreint d’opérateurs. Comment définissez-vous ce «club»? Comment y entre-t-on?

Ce n’est pas moi qui réduis, mais des enquêtes. Notamment une très importante étude menée par des chercheurs de l’EPFZ qui ont  constaté en 2011, suite à la crise des subprimes, que «les participations de 737 firmes dans les autres entreprises du réseau leur permettent de contrôler 80 % de la valeur (mesurée par le chiffre d’affaires) de la totalité du réseau des 43 000 entreprises multinationales de la planète. Et que 147 firmes contrôlent 40 % de cette valeur totale. De plus, l’ampleur des participations croisées entre ces 147 firmes, dont les trois quarts appartiennent au secteur financier, leur permet de se contrôler mutuellement, ce qui en fait une « super-entité économique dans le réseau global des grandes sociétés »». Ils ont conclu que «l’hyperconcentration du système financier accroît le risque systémique et pose des problèmes de libre concurrence.»

Dépossession montre que la dynamique a augmenté et que les risques liés à la crise des subprimes n’ont pas faibli. Bien au contraire, les produits dérivés atteignent selon des sources le chiffre de 1,2 quadrillion. Ces risques hautement concentrés entre les mains de quelques établissements bancaires too big to fail, c’est-à-dire garantis par l’argent du contribuable sont une arme de destruction massive planétaire dans un marché oligopolistique. Cela signifie que nous sommes otages d’une oligarchie qui peut décider du jour et de l’heure où l’on soufflera la planète finance pour instaurer le nouvel ordre monétaire qui devient inéluctable.

Il est moins une pour comprendre et décider qui va mettre en place ce nouvel ordre: la micro-élite privée ou les collectivités publiques. C’est là qu’entre en jeu l’endettement des États que tout le monde semble admettre comme une évidence, mais qui ne l’est pas pour tout économiste indépendant.

Jusqu’ici, l’économie globale a été essentiellement pilotée par des protagonistes occidentaux, plus exactement anglo-saxons, et organisée autour du dollar. Nous voyons aujourd’hui d’autres pays, notamment ceux du BRICS, tenter de contourner ce monopole au nom d’un monde multipolaire. Est-ce le début d’un réel conflit de civilisations ou une fausse confrontation?

Les BRICS ne peuvent rien faire. Le système est UN, puissamment enchevêtré, et les BRICS en font partie. Pour le meilleur et le pire.

Comment voyez-vous le paysage économique et financier du monde à 5 et à 10 ans?

Je pense que nous nous dirigeons vers un système ou l’essentiel des richesses aura été collectivisé par un petit nombre de privés. Quant à l’essentiel de l’humanité, elle devra se satisfaire de ce qui est appelé l’économie de partage dotée d’un revenu de base universel. Il se pourrait que les cryptomonnaies se développent dans le cadre local de ce système.

Les flux financiers réels seront aux mains de l’étage supérieur supranational. Et à ce niveau, l’or reprendra toute sa place.

Que recommandez-vous à ceux qui ont quelques économies ou placements en bourse?

De rembourser les dettes pour éviter d’être redevable aux banquiers, et si possible d’investir dans des terres agricoles.

Propos recueillis par Slobodan Despot pour le  Drone d’Antipresse

Dépossession est disponible ici

[1] En direct sur le site:  reorganisationdumonde.com

[2] Des points de vente:  reorganisationdumonde.com

[3] Chez votre libraire avec cette identification EAN 13 : 9782970126201…ainsi que la fiche de contact  reorganisationdumonde.com

Source:  Blog de Liliane Held-Khawam

 arretsurinfo.ch

Source: Newsnet

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Chapitre 8

Les rebelles galettes

 

Sois docile et tais-toi!. On sait maintenant fusiller, sans trouer le corps, mais seulement l’esprit des rebelles.

Les rebelles… Ce qu’on peut les aligner, les figer, les mouler, pour finalement en faire du une purée pour l’État et les affairistes ! Rebelle à 20 ans et puis, on dirait que les muscles de la rébellion s’atrophient  pour  devenir  mollusque.  Les  rebelles sont soufflés comme des chandelles quand elles sont à peine allumées.  On éteint l’intuition… On passe à l’Héli-homme notre citoyen catégorisé « inadapté », à un ballonné de savoirs,  pratiques et sans rêve.  L’État n’aime pas les rebelles. Dans la grande chaîne de fabrication maintenant robotisée, le rebelle est vite aplati pour finir par ne rien comprendre de sa propre rébellion. Il s’écrase comme une crêpe. On le traite « d’incivilisé », de gangrène à projets, de  puce de Daech. Un pou. Un pou à qui on donne un voir : un pouvoir.

Le petit barbarisme,  soi-disant propre,  annihile toute tentative de  changements quand le conformisme néolibéral est une chaîne de montage. Dès lors, le rebelle devient une sorte de juif gazé à la propagande, soumis aux rangs d’oignon, dénigré, appauvri, rejeté – mais « traité » pour fin de non soumission. Le rebelle doit être guéri. Car tout est parfait.

La vie peut alors devenir un camp de concentration pour ces «incomprenants » du génie de l’organisation.   Le rebelle sait (d’intuition) qu’il faut changer quelque chose. Mais la puissance des bien-pensants ont tous les moyens pour lui faire croire que c’est lui qu’il faut changer. Il cesse de s’habiller autre-ment et se coiffe le toupet à droite.

Tuer n’est pas que faire disparaître la chair…. Tuer, c’est faire disparaître le génie de la différence et l’œuf de la rébellion.  Celui dans lequel poussait sans doute une créature – ou une foultitude- qui pouvait changer et améliorer le monde.

Dans cette mondialisation soumise aux marchés libéraux, sans frontières, le rebelle est rapidement brûlé au bûcher de la propagande efficace. Allez! Brûle petit rebelle. Tu es un impur parmi les fabricants de pureté.

La planète est remplie d’anciens rebelles qui sont maintenant les bourreaux les plus horribles depuis le commencement de l’Histoire. Le rebelle se case en mode exécutant… Un exécutant n’a pas de responsabilités. L’oberfedwebel  n’a jamais tué personne.

Jason

***

Le coffre-fort arrive. On devrait fêter l’arrivée du coffre-fort. Nous sommes là, Maggie et moi à le regarder, silencieux, devant l’ébahissant cube métallique, ou bien onirique,  pendant que les deux mastodontes de livreurs enflés  de graisse attendent notre signature. L’un s’est accoté dans l’encadrement de la porte et jauge – je le sens – notre richesse. Je perçois la petite chandelle lumineuse dans son regard de chien de pistage,  version Bêta, son zieutement inquisiteur. Il nous prend  pour des trafiquants de drogues. Même si Maggie porte des jeans déchirés aux genoux.

***

En faisant entrer le coffre-fort dans la maison, nous avions franchi un tout petit pas pour l’homme,  mais un grand pas pour l’humanité : la thésaurisation par la vache et la poule rendues invisibles, transformées en une « valeur » symbolique. On croit que les coffres-forts ne contiennent que de l’argent .Alzheimer quand tu nous frappes! Il pleut des Houdini. Car le coffre fort, vite transformé – ayant perdu son job- a été renvoyé par la destruction créatrice. Il este mort le coffre-fort. Crucifié par le numérique.  Ce que peut contenir un coffre-fort n’est rien avec l’œil mal léché du citoyen. Il peut contenir un casino, des éléphants, une montagne d’or en Uruguay, un nours (sic) en peluche, des enfants esclavagés, et toute l’eau du lac Baïkal. L’infini pouvoir est là. Tout s’enferme. Tout. Même la liberté est lovée  au fond d’un coffre-fort. Ce n’est pas avec la main que l’on fouille un coffre-fort, c’est avec l’esprit, et le bon… Même le Sahara, dit stérile, et dont on fera des poches de ciment un jour, est coffré. De même que la mer Noire et les 250 millions de bouteilles de bière embouteillée chaque  année dans  une usine de Montréal.

Et pour plusieurs, le bonheur est dans le coffre-fort. Toutes les guerres sont des guerres de coffre-forts. Ce n’est pas que de l’argent liquide, c’est de l’argent pétro-liquide, eau Nestlé, et G7 à Charlevoix ou à Taormine. Même l’amlodipine  Toute la folie des hommes est dans un coffre-fort. On vend même des armes pour faire pousser des coffre-forts. La matière grise est devenue jardinier de coffre-forts.

J’ai jeté un œil à la fenêtre – manière de parler, car je ne jette quasiment rien- pour m’assurer que je ne souffrais pas de débilitation sans retour. Je ne me suis pas trompé. J’ai eu raison d’avoir tord de mes craintes. J’ai vu trop de ces créatures aux lèvres qui bavent,  assoiffées de  sucer corps et âmes pour le tout avoir. La matoiserie et la finance couchent dans la même lie. Les visqueux avec les visqueux. Les poissons avec les poisseux.

Quand Carl est entré, pendant la nuit, il s’est assis dessus en buvant sa bière artisanale. Quand Théo est arrivé, trois  jours plus tard, il s’est assis dessus. Puis, pour rire, Maude et Théo  ont  fait mimer  l’amour sur le coffre-fort. Ça faisait une belle marque de territoire… Ils faisaient semblant de se rouler  sur l’or. C’était tout dire de leur avenir.

Mais c’est le lendemain, en faisant part à Théo des soupçons des livreurs, que Théo pâlit. On aurait dit qu’il c’était lavé le visage avec une débarbouillette imbibée d’eau de javel.

— La police va nous suivre, c’est certain.

— Alors!

— Alors, je vais déménager dans l’appartement voisin avec Maude et me débarrasser du coffre-fort.

— Alors?

— Alors, on se servira de comptes Paypal.

Je savais qu’un avocat trouverait la solution. Mais ce que l’avocat ne savait pas c’est que nous avions menti  pour nous   débarrasser d’eux. Le couplet Maude-Théo.  La peur rend l’homme aussi stupide qu’un tournevis. Torpiller est un art maintenant. Les objets sont devenus plus important que les humains. Jouer aux échecs est une réussite. On aime l’escrime de la matière grise.

Depuis Médinet-Habou, l’art de se planter des couteaux ou  des fleurets dans le dos est de bon aloi. Plus de morales, plus d’interdits.  Vivre est devenu une discipline olympique : c’est bien vu, pourvu que le sang ne gicle pas. Pour l’âme on repassera… Les émotions ne comptent plus. Sauf pour les chiens errants qui font pitié avec une oreille arrachée, un œil percé. Il pleut des dévots de cabots. Pour les humains, on repassera.  Merci! Merci Seigneur de nous avoir fait humains, tendres, doux,  surtout capable d’aimer les animaux, mais pas ceux que nous sommes.

— On a été stupides, dit-il.

— Ouais! Comme la FED en 1913. Alors, n’attendons pas 1929…

Il m’a donné une tape sur l’épaule, avec des larmes de crocodiles qui ont vu leur prochain transformés en sacoches.

Nous nous étions connus à 16 ans. Je l’avais sorti d’un pétrin et il m’avait remercié. On s’échangeait des jeux, des films, et même des filles. Nous étions des titis de Paris, mais dans un autre pays. Je l’aimais bien à l’époque. Même si parfois il prenait ses parents pour deux crachoirs, vu leur bourgeoisie affectée. Je savais qu’un jour les chiens ne donneraient pas des chats.

***

La route qui menait au village déchirait une forêt géante, à perte de vue, montagneuse et veinée de rivières. Je me suis souvenu avoir déjà vu des truites sauter pour  attraper des libellules. Gloup! La grande  volante aux ailes diaphanes a été avalée comme un livre électronique.  Que Dieu accueille ton âme! La nature est traîtresse. Et nous sommes de la nature. Jamais autant de gens n’ont dû à si peu d’arbres, aurait dit le gros  mignon Churchill.  Mais on ne se gêne pas pour les  raser à la comme si la planète passait chez le coiffeur avec ses cheveux  à feuilles.

Des maisonnettes délabrées, aux toits gondolants, étaient plantées dans une aura de friches brunâtres.  Maggie n’en revenait pas de la couleur des arbres en automne : rouge vif, jaune, roux. Roux comme la couleur de ses cheveux fous, comme les feuilles folles qui se parachutaient  des arbres.  La bagnole puait l’huile. Il manquait une poignée à l’avant, de sorte qu’il fallait sortir tous les deux par la même portière.

— Tu vas la faire réparer?

Je rigolais.

— C’est un projet…

— Canaille!

De la bouche de Maggie, quel beau mot! Tout taquin!

*

La maison de ma tante n’avait guère changé. Ma tante qui approchait les 80 ans affichait toujours ses grands yeux bleus et un air rieur, des mouvements quelque peu  saccadés,  barbouillée, comme toujours,  de sa douleur de vivre qu’elle avait peine à camoufler.

Elle parlait souvent de ce  cher James William, son défunt mari,  un irlandais qui jouait du violon après avoir pris son  petit déjeuner de quatre œufs et un amoncellement de bacon et toast tartinées de beurre.  Elle nous offrit du thé. Les murs de la maison était penchés  comme si ils allaient bientôt s’écrouler, las de presque cent ans de travail.    Rien n’était droit, pas même le piano sur lequel elle piochait de temps en temps, assez maladroitement. « Elle est meilleure au lit, disait James », en souriant.

— Vous allez passer la nuit ici?

— Peut-être…

— Je vais vous prépare une chambre.

— Demain, nous irons faire un pique-nique.

Je voyais bien qu’elle était intriguée par Maggie.

— Vous êtes de souche irlandaise?

— C’est difficile à cacher.

— Vous êtes mariés?

— Non! Non!

Elle se tourna vers moi

— Vous devriez… Il est évident que vous êtes faits l’un pour l’autre.

Tante Claire s’adonnait au spiritisme. Elle avait vécu toutes les religions et toutes les guerres, comme disait Cabrel.  Elle nous avait dit en visitant la chambre qu’elle était hantée, mais que l’esprit ne venait la visiter qu’une fois par mois.

— À quelle date?

— Le 21…

Puis elle éclata de rire en nous montrant le calendrier.

Le lendemain, Maggie et moi marchions sur une vieille voie ferré qui menait à la rivière. C’était l’été indien et nous chantions tous les deux la chanson de Dassin :

On ira,  où tu voudras quand tu voudras

Et l’on s’aimera encore…

La rivière était toute mignonne avec son gazouillis et ses vrilles d’eau. Une eau pure et claire. Ici, loin de la ville, il restait encore de cette pureté, à commencer par le silence. Le grand repos de la cochlée du marteau et de l’enclume sans passer pour des communistes.

J’avais pris  une vieille canne à pêche trouvée dans le hangar derrière la maison .  Nous avions  des sandwiches, mais après trois prises, il a fallu tuer le repas avant de le manger. Les truites étaient vivaces comme au commencement du monde. Et Maggie hurlait en les voyant sortir de l’eau. Elle sautillait sur les cailloux en s’éclaboussant avec ses longues jambes  blanches. J’aimais la voir sautiller et rire.

On a bouffé les truites en se léchant les doigts. Vers 14H00, j’ai entretenu le feu pour nous réchauffer. J’ai planté des piquets, suspendu une toile et nous avons fait la sieste.  Il y a des moments de la vie que la mémoire se garde de jeter.  Le feu crépitait, la rivière murmurait et, de temps en temps, on pouvait entendre le chant des oiseaux  au loin, tellement  loin qu’on aurait dit qu’ils venaient du bout du monde. Nous nous sommes endormis. Et quand elle s’est réveillée, elle m’a demandé :

— Tu penses qu’on est fait pour vivre ensemble?

— Oui, ma tante est folle.

Elle m’a bécoté, les yeux brillants.

Alors je me suis dirigé vers le boisé pour couper un osier  rouge et j’en ai fait un anneau.

— Voilà! S’il y a quelqu’un avec qui j’ai envie de passer ma vie, de vieillir, c’est toi.

— T’es vraiment radin…

— Tu ne comprends pas ce qu’est l’or de ce monde. Je n’ai pas envie de creuser la Terre de mes doigts, me déchirer les ongles pour y extirper de l’or. Je veux que nous nous transmutions tous les deux.

— Je te dis oui, à une condition…

— Laquelle?

— Que nous venions passer nos dernières années ensemble ici. Ici à recevoir nos enfants, nos petits enfants… Et que tu me serves le thé de temps en temps.

— As-tu une autre demande?

— Oui. Promet-moi d’éteindre l’ordinateur et la télévision à l’heure ou se couche le  soleil. Je ne veux plus voir de films d’horreur et de S.F., de monstres, de toutes les misères du monde qui entrent dans mon crâne. Je suis taillée   pour la paix de l’esprit… Le silence me fait vivre heureuse, le bruit me tue, m’horripile,  et la bêtise humaine encore plus m’exténue.  Je suis une tortue rousse…

*

On est  revenus par les petites routes sinueuses, toutes remplies des couleurs de la coiffure de Maggie de par les feuilles versicolores. Puis on a pris un vieux motel à la façade  usée. En entrant, on se serait cru dans un film des années 50. Après avoir fait l’amour, on est sortis sur le petit perron. Puis on a fumé un joint. Le ciel s’est mué en une bijouterie scintillante. Ici, on pouvait voir les étoiles. Alors qu’en ville, toutes les lumières les éclipsaient. En ville, les lampadaires se couchent trop tard.  C’est par cette voie, la route du ciel que l’on a cherché à saisir,  que l’humanité avait pris conscience de la grandeur de ce qui existe et la petitesse de ceux qui connaissent seulement ce qui existe.   « C’est si vaste qu’il doit bien se cacher un dieu dans ce quelque part qui n’est qu’une partie du partout ».

Le lendemain, en partant, j’ai demandé à la propriétaire si ses  motels étaient à vendre.

— Comment l’avez-vous su?

— Je disais ça comme ça. On peut avoir votre adresse?  L’hiver approche. Ce n’est sans doute pas la meilleure saison, mais peut-être le printemps prochain…

— C’est quoi cette blague? S’étonna Maggie.

— Ce n’en n’est pas une. Ça nous ferait un tout petit commerce. Deux jobs… Assez pour vivre.

— Oui… Il faudra voir ce qu’on peut faire ici.

La pluie nous a baptisé de la tête aux pieds :  Cats and dogs, comme on dit  en anglais.  Ou à vache qui pisse… On s’est réfugiés dans l’auto. Un vent fou s’est élevé, tordant la cime des arbres.

— J’ai envie de t’embrasser…

— Moi aussi…

— Pourquoi tu attends?

— Parce que attendre fait partie de la stratégie… Ce sera meilleur. Mais pourquoi c’est moi qui doit décider quand?

Elle s’est approchée lentement de ma bouche. Ses lèvres avaient  le goût du vent chaud.   J’étais pris et épris.

C’est à ce moment que j’ai su ce que l’expression bouche-cousue signifiait. Un délice pantocrator. Car j’ai fermé les yeux et ouvert les cieux. Bientôt nous serions oothèques : deux œufs dans la même coquille.

Étoilement

Quand les étoiles passent la nuit dehors
Je regarde et regarde encore
L’émerveillure du temps
Malgré la mort, malgré la mort
Un présent…
Un cadeau qui m’attend

Maggie

© Gaëtan Pelletier, 2018

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Chapitre 7

L’ère des apathiques amputés

 

C’est bête à dire et à creuser: trop de ce régime soumis et cultivé au « bonheur » de l’avoir, à cette ère qui n’a qu’un seul mot pour vous rendre heureux – économie-, la vie devient un dortoir dans lequel la moitié du monde dort debout, ou ne sait plus rêver. On sait se faire rêver. Et il n’existe plus de moments creux pour exister : on remplit les moments pour vous.

Nous sommes les oursons bourrés de peluches : nouvelles télévisées, scoop, misères du bout du monde, travail et déplacements. Ce monde a été créé pour n’avoir plus un instant à soi. Les instants, nous les vendons. Ils se lèvent à 4h40 pour prendre le bus. La congestion est telle que l’on avance à petits pas dans nos merveilles d’acier.

On a arraché les yeux de l’esprit : il y a trop à voir pour regarder les oiseaux danser sous le ciel bleu.  À voir la richesse de la Vie, des êtres, des océans, de l’immensitude de l’Univers, nous sommes maintenant amputés d’un côté, monovisionnaires, hachés du cerveau, et désâmés. 

C’est comme si nous étions dans un déluge quotidien de soucis cultivés quand tout va bien. L’occidental est soumis à toutes les pilules du »monde » pour se guérir de son anxiété de vivre ajoutée à celle de son destin fragile de naître sans vouloir mourir.

 « À chaque fois que son réveil sonne, c’est cette même journée qui recommence : Phil semble bloqué dans le temps jusqu’à ce qu’il ait donné un sens à sa vie. »

 ( Le jour de la marmotte).

Maude/Théo, Le Dépotoirium

***

Ce sont maintenant  des fantômes qui dirigent le monde. Aussi bien camouflés dans le Ketchup Heinz que dans les fabricants de bioéthanol.  Une multitude de mains invisibles.   ( Quel beau concept qualifié de théorie économique!). Oui, la main invisible n’est plus celle d’Adam Smith, mais l’autre qui vous reprend votre main invisible. L’énorme et la pyramidale jusqu’aux amygdales. Vous avalez votre salive et ce monde de marchands qui ont fait disparaître toute valeur, même la plus infime, telle le respect,  la gorge sèche. Les émotions sont au dernier rang.  Une bande aux masques d’acronymes, accros au business. On s’en moque et pas parce qu’on ne sait rien. On est cyniques pour les « dirigeants ». Ils s’en plaignent à conférences-que-veux-tu! Ils chialent et miaulent tels des  minous blessés. Ils ne prononcent pas le mot « Dieu » ni celui de « Capitalisme » avec un grand grand C,  dont ils sont pourtant les premières négateurs et navigateurs.  Tous des  chevaux de Troie bipèdes  ont des œillères pour ne pas qu’ils voient trop large la surface et les races de ce monde. Les politiciens ont soudé leurs paupières et leurs oreilles de la certitude. C’est l’acatalepsie qu’il leur faudrait. On ne peut pas atteindre la certitude. On peut l’emprunter pour un moment. La certitude est un oiseau qui ne vole pas. Il ne bouge ni ne bat des ailes. Il est comme la femme de Loth : une statue de sel.

***

L’automne est en train de faire ses bagages : elle ramasse toute les feuilles des arbres et les étends  pour qu’elles meurent et nourrissent la terre, les  unes collées aux autres. Nous ne serions que des feuilles que ça irait mieux. On sent qu’on va passer un mauvais quart d’heure de givre, et courir la vitamine E en bouteilles Made in Nowhere Land. La Terre promise n’est pas celle à laquelle on croyait. L’hiver n’est rien d’épeurant. C’est la froidure humaine qui l’est.

Les hommes manquaient d’eau : on leur a donné de l’eau entrant dans leur  maison.

Les hommes manquaient de nourriture : on a créé des abattoirs et on a mis les coqs dans des sacs de plastiques, livrés à la maison.

Les hommes ont manqué de travail pour acquérir ces conforts tant bienvenus : on leur a donné du travail.

Les hommes ont manqué de travail : on leur a donné du chômage,  mais à condition qu’ils travaillent.

Les hommes se sont dit qu’ils leur manquaient quelque chose : devenir la richesse. On leur a appris à inventer de la richesse pour rendre riches les plus riches. À l’école, les enfants pensent que les pommes de terre poussent dans les arbres, mais ils apprennent de force à être des entrepreneurs.

La chaîne de Ponzi semble n’avoir pas de fin… Ni personne pour l’arrêter.

C’est le toc qui maintenant remplit l’âme des hommes. Sans limite. Je souhaite! J’ai envie de… Je veux… Je veux plus.

***

Maggie et moi avons pris l’auto pour aller voir couler le dernier ruisseau avant que tout gèle. On s’est voiturés  loin comme un voyage sur Mars. Avant d’embarquer dans l’auto, il y avait un mendiant qui quémandait. Maggie lui a donné la moitié de sa monnaie.

— Merci, Madame, je prendrai un café.

— Vous prendrez ce que vous voulez, il n’est plus à moi. Vous en avez assez pour un petit flacon, si ça vous tente, ou un bon repas.

On est repartis lentement.

Au Canada, la monnaie c’est de l’or en rondelles. Le gouvernement dit que la monnaie métallique dure plus longtemps. C’est faux. Elle dure le temps de deux ou trois achats et on se croirait au moyen-âge avec un fond de poche de pantalon lourd des métaux utilisés pour sa fabrication.

***

On a trouvé le ruisseau. On s’est fait un pique-nique en se tortillant de froid. Mais l’amour n’est jamais de glace. On a aimé se faire frissonner. On se déglace à coups de baisers. Ses lèvres sont de petites plages sur lesquels je m’étends longtemps. Les yeux clos, j’entends son souffle s’alentir, comme si embrasser était un fragment de méditation qu’on nous a caché. On ferme les yeux. Il doit y avoir dans le corps humain autre chose qu’un montage de cellules affolées. Je sais, les hormones sont hors normes. Elles nous rendent fous. Mais c’est bon d’être fou de temps en temps pour pouvoir arroser un peu la sécheresse de ce monde.

Les branchailles sont déjà sèches et on peut voir les nids d’oiseaux abandonnés. C’est douillet, fabriqué d’herbe sèche,   gluée  de glaise. Pourtant, ils ne sont jamais allés à l’école.  Les oiseaux se sont enfuis aux États-Unis  se chauffer les plumes, se dorer et chanter dans une langue qui n’est ni américaine ni Céline Dion.

On a fait l’amour sur le siège arrière,  moitié habillés, moitiés nus. Pendant tout « l’acte », on s’est regardés dans les yeux, le cœur vaillant, la respiration lumineuse, l’âme enfin ailleurs qu’ici. Les vitres de l’auto se sont embuées.  On se serait cru dans une île de la mer du Nord. On ne voyait plus rien. On ne voyait que tout. On se voyait. On se regardait dans le vert de l’œil, alanguis, détendus.

Finalement, à force de bouger, nous nous sommes épluchés de nos vêtements. Il y a des jours dans lesquels on aimerait enlever son corps pour être encore plus nus.

*

Théo et Maude étaient dans leur encoignure en se minouchant comme des carpes avec de gros becs mouillés.   Ils s’aimaient ou commençaient à s’aimer vraiment.  Théo avait découpé la pièce de l’appartement  à l’aide d’une bâche achetée chez Wal-Mart.  Ils s’étaient fabriqué une petite niche à eux, se séparant lentement du reste de la bande. J’y vis là un signe de désintégration et le début d’une fragmentation. Bref, un isolement.   Et leurs idées commencèrent à se fusionner. Théo, qui allait bientôt devenir avocat, devenait un artiste du scalpel des idées. Les toutes faites. Comme les aliments congelés. Il savait chimifier ses recettes d’idées en disant la même chose de manière différente. Il avait du succès : plus il écrivait, plus son ego enflait comme un crapaud qui avait trop fumé. C’était bien le prince charmant de Maude et la coqueluche des lecteurs, car sa finasserie aux réponses qu’il donnait aux lecteurs les figeaient. Il en finit par « se conclure » intelligent et infaillible. « Réussir dans la vie » et non pas réussir sa vie. Tous les  États ce cette infime planète ont  tout préparés et des numéros « faites le hun  » pour enrôler ses citoyens  qui rament sur une galère ventripotente. Goebbelisations et mondialisation sont deux frères siamois. Le Dr. Goebbels n’a plus de visage, mais une descendance éparpillée encore plus efficace. Théo est fier d’avoir trouvé qu’un fils de Magda Goebbels et sa descendance qui  ont hérité d’une fortune immense : les Quandt. Et ils ont aujourd’hui des investissements dans le secteur automobile. Milliardaires! Théo salive! La liberté est sans doute là et il est las de son rideau qui les isole. Un jour, ils auront un château d’avocat. J’en parierais mon T-shirt.

15 octobre

Retour au boulot.

Deux patients  décédés, donc deux chambres vides qui se sont remplies en quelques heures. Les disparus sont partis dans la manche d’un magicien : il en sort des colombes et y entrent des colombes.

Puis arrive une nouvelle employée : Cindy. Elle est blonde avec deux cornets de crème glacée qu’elle laisse légèrement à découvert dans une encolure profonde. « Frédérique est partie. Je la remplace ». Elle n’a rien dit quoi que ce soit de vraiment « d’autre », sauf qu’elle ma indiqué la chambre d’un monsieur presque centenaire.

Plusieurs posent des questions de cet « après-vie ». Je ne sais que répondre car je suis de la génération de la vie. Celle qui se questionne sur le  futur. Notre passé viendra un jour. Mais pour le moment, j’ai des ennuis avec le moteur de mon auto, ma carte de crédit et, je dois l’avouer, Maggie m’avale la moitié de mes pensées. Je vois roux. Tellement! Tellement! Je roule sur des chapeaux de roux.

— Qu’est-ce que vous faisiez comme métier?

— J’étais maçon… Ça n’existe plus aujourd’hui. Ils ont des matériaux laids de je ne sais quel matériau, des plaques qui ressemblent à du plastique. Jamais je n’aurai vécu dans une maison de plastique  gris-noir. C’Est sombre au point de ne pas avoir envie d’ouvrir la porte pour entrer chez soi.

— Vous avez l’air en forme. Qu’est-ce qui vous a amené ici?

— La famille.

— Vos enfants?

— Oui. Ils sont déjà vieux. Ils ne veulent pas que je travaille. Alors, ils m’on trouvé une maladie. Ils disent que j’ai un cancer… Je ne sais pas lequel. Ou bien c’est partout. Je suis infecté comme les murs de bois par des fourmis charpentières. De beaux insectes. Elles, au moins, elle travaillent… J’ai un fils avocat. Lui il parle.. Dans mon temps, personne n’aurait pensé qu’un jour parler serait un métier. C’était bon pour les politiciens… Et encore… On ne les croyait pas à l’époque. C’est surprenant… Très surprenant.

— Vous me donnerez votre secret de longévité…

— Il est là dans mon sac… Fouillez vous allez le trouver.

— Du Brandy?

— Eh! Oui. Ça a la couleur de la brique rouge. Je deviens une brique solide en avalant ce petit liquide.

— Personne n’avale ce produit ici… D’ailleurs, ils sont si malades qu’ils n’ont pas envie…

— Ils ont tort. Mais chacun ses torts. Donnez-moi vos petits bonbons de couleur. Je vais les envoyer à la poubelle. Ah! Le secret de la longévité… Traitez votre voisin comme si c’était Dieu…

… C’est une blague, mon garçon. Les voisins me faisaient suer.

— Vous croyez en Dieu?

— Dieu, c’est un mur de briques… Quand les humains ne sont pas cimentés, Dieu n’existe plus. Ici, s’il y a un dieu, il ne se tient pas debout. On l’a remplacé par un mur de toc. Alors, si vous cognez à la porte du divin : toc toc toc.

***

J’avais oublié la vieille dame au bout du couloir.

— Ils sont allés où?

— Qui?

— Mes enfants.

— Manger.

— Ils font bien. Je ne sais pas si le Seigneur  a de bons repas de l’autre côté. Je ne comprends pas que s’il y avait au début Adam et Ève, il n’y avait qu’eux et que pour bâtir ce monde ils ont dû faire l’amour ensemble. Je ne sais pas.

Je lui ai donné un peu d’eau et j’ai entrevu ses masses cancéreuses boursoufler son cou.  Ça m’a rendu triste. Pendant que je prenais ses signes vitaux, elle m’a demandé :

— Pourquoi vous me gardez en vie?

Silence.

— Parce que vous êtes encore en vie.

— Si j’étais en vie, je danserais de ce bon vieux Rock-and-Roll ou j’irais marcher en longeant la rue principale avec Marie-Thérèse. On est en vie quand on fait quelque chose. Les cartes à jouer? Ah! Je la connais celle-là. Toujours 52 moyens de vous rendre la vie intéressante.

— Si j’avais su, j’aurais consulté un vétérinaire.

— Un vétérinaire?

— Oui. Claire. Elle a envoyé mon chat dans la paix je ne sais où avec une seule piqûre. Une injection de je ne sais quoi. Mais mon chat n’a pas souffert. Il s’est éteint comme un ballon cesse de garder son air.

Son fils lui avait apporté une photo qui datait des années quarante. Elle   était belle comme une fleur dans l’été-bébé de la vie. Elle et son mari étaient  assis dans un nid d’herbe.  Il y avait de la lumière partout. De la lumière crue d’un soleil de midi dans laquelle elle était toute nimbée. Elle était si belle qu’on aurait dû en faire une chanson, la transformer en son, en image . En tout ce qui reste dans une vie où tout part.  Mais là, comme les fleurs séchées, les pétales qui baissent les bras, elle s’en allait d’ici-bas. Il ne lui restait que sa beauté intérieure et  son tempérament d’acier trempé dans une vie.

***

— Tu voudrais bien prendre ma main?

Je l’ai fait. Une main non pas rugueuse, mais comme amollie, sans force, malléable, une main sans lendemain. Bien que ça a été magique. Et je n’ai jamais su pourquoi. Il faisait déjà noir, mais j’ai fermé les yeux.

Puis elle m’a demandé d’une voix presqu’éteinte :

— As-tu de l’imagination?

— Je pense que oui.

— Alors, imagine qui s’il y a une vie autre à l’intérieur de ce corps brisé, que des gens, au moment où nous nous parlons, naissent et meurent… Alors, va t’asseoir sur la lune et regarde les lumières qui montent de cette ruche et descendent. C’est une ruche… Rien qu’une ruche. Et le miel que l’on peut produire n’est que l’amour… On en apporte en descendant ici pour une aventure dans la chair, puis on retourne là-haut, on fait son bilan et l’on revient. C’est comme écrire un livre et essayer de le parfaire. Et le livre c’est « nous ». C’est cette âme qui s’aiguise. Cette âme qui est elle-même son propre sculpteur. À travers la matière brute des premiers qui sont de « bleus » de ce monde infini.

— Je t’ennuie?

— Loin de là…

— Tu te demandes si je délire?

— Ouais! Un peu…

— Alors j’ai déliré toute ma vie. Qu’est-ce que tu regardes en voyant cette photo?

— Je dois mentir?

— Non.

— Je vois un galbe de jambe musclé, magnifique et magique, deux mots qui se ressemblent. Et une belle tête bien coiffée… Quel sourire! Et vos yeux… Je ne vois pas la couleur, la photo est en noir et blanc.

— Ça ne cachait pas les âmes. La couleur a un peu enlevé de ce mystère des êtres… J’ai commencé à vivre vraiment le jour ou j’ai décidé de cesser d’être constamment tendu à comprendre la vie. J’ai été heureuse parce que je ne l’ai pas attendu ce bonheur.

Elle me serrait la main comme dans une proche partance. J’étais mal à l’aise, un peu ennuyé. Lentement, elle lâcha prise et s’enfonça dans le sommeil. Sa respiration était lente, longue, comme si elle voulait survivre en avalant le plus d’air possible.

Quelques jours plus tard, je reçus par la poste une enveloppe et une photo agrandie en noir et blanc. Je ne savais qu’en faire. Je l’ai accrochée au mur de l’appartement. Les autres étaient sans mot. Mais pour moi, c’était en quelque sorte un musée. Tous les mourants sont des musées à visiter. Et tous les vivants entrent en nous, nous marquent, sans que nous le sachions. Le Je est une invention de l’ego.

J’avais honte d’avoir été aussi peu « réceptif ». Mais à l’endos, elle avait écrit d’un tracé malhabile : «  L’important quand on a peine à comprendre c’est  d’accepter de ne pas comprendre. ».

Quand je suis retourné  au travail, elle n’était plus là. Un autre avait pris le lit.

Ce soir-là, je suis allé m’asseoir sur la lune avec le flacon de Brandy du briquetier.

J’étais seul, un peu désespéré. Mais je crois que les briques d’un dieu brillaient à travers le mouvement des invisibles qui entraient et sortaient.

La ruche était belle…

*

Carl arrivait chaque soir avec une nouvelle « amoureuse ». La dernière avait des lèvres tellement charnues qu’en l’embrassant il semblait s’y prendre deux fois pour en couvrir la surface.

C’est notre cher avocat qui, dans son délire, demanda ce soir là de mesurer les lèvres des conquêtes de Carl. Avec un petit appareil photo, il pouvait évaluer par un programme d’ordinateur la taille en centimètre  carré  la surface des lèvres Et  secrètement il les cumula. De sorte qu’en projetant le tout dans l’avenir, Carl aura embrassé, selon une moyenne de 10 fois par soir, ou 10 minutes, une surface équivalente au quart de la Slovénie.

Il écrivit l’article, le lança sur la toile  avec une paire de lèvres rouges. L’effet fut immédiat : des milliers de lecteurs se lancèrent à la chasse aux baisers. Il fallait trouver les lèvres les plus lippues, il va de soi. Puis ce fut dans les parties génitales, les fronts, tous les concours étaient « bons ».

Théo avait du talent. Et la dame avait raison : les jeux de cartes des vieux, c’est zéro. Mais les cartes des lèvres, c’est super. Un compte Facebook fut créé : Mes lèvres sont plus grosses que les tiennes. C’était amusant… Un petit aperçu de ce dont nous nous occupons dans nos temps libres.

Je me suis retourné vers Maggie pour voir ses lèvres. J’ai eu droit à un beau clin d’œil.

Les jours suivants, 20 commanditaires nous contactèrent pour des contrats mirobolants … À condition de glisser, en plus, des liens cachés  dans les articles.

Ce que nous avons fait.  Notre intention était d’utiliser cet argent pour « nos libertés ». Certains ne voulaient pas travailler un seul jour de leur vie. Bien qu’ils s’échinaient comme le font tous les gens pour ne rien faire le restant de leur vie s’ils réussissent à se rendre jusque là sans être trop amochés dans leur  véhicule rose.

Ce que Théo avait omis de dire, c’est qu’il avait fait monter le programme par un de ses amis. Alors, silencieux, il mit sont programme en vente sur Ebay. Le lèvromètre se vendit à 20,000 exemplaires et un concours payant apparut.

J’étais un tout petit peu pétrifié… Si l’on peut dire. Car Le lèvromètre était une copie sans doute inconsciente des tactiques de politiciens qui passaient maintenant tout leur temps à mesurer. Et mesurer c’est compter. Le politicien avait compris que pour faire quelque chose de grand, il fallait simplement se faire tout petit, se mêler aux petits pour les séduire. Le petit était la même chose dans sa tête que l’était la notion de dieu dans la vision du maçon. Le politicien se croyait mur mais se faisait brique pour réaliser son mur.

Après une longue discussion, Théo  admit que l’argent était entré dans son compte personnel, mais accepta d’en verser une partie ( 15%, en fait) au Dépotoirium.

Je me sentais comme un chef d’État  devant Bill Gates.

Comme disait Madame Thatcher : « Il n’y  pas d’alternative ».

— Je crois qu’il va nous falloir un coffre fort. Un coffre fort est un outil de riches. Alors, Théo, tu paieras le coffre fort.

— Pourquoi?

Étonné, il se tourna vers Maude.

— Parce que les riches ne se volent pas eux-mêmes.

On aurait entendu voler un drone américain.

Je le sentis piégé.

Et c’était le but avant qu’il nous piège.

Carl, la voix chevrotante à la Piaf  se mit à chanter :

Dieu réuni ceux qui s’ai-aiaiaiai-ment.

Il n’y a pas que les chinois qui rient jaune.

***

Sept jours plus tard, Carl est rentré penaud dans l’appartement avec une bouteille de Jack Daniel’s. Et un livre sous les bras. Un livre de Sainte-Thérése d’Avila : Le château intérieur, ou Les demeures. Sa grand-mère n’était plus et elle lui avait laissé ce livre ainsi que sa vieille maison. Il vendit la maison et se demanda que faire avec l’argent de la maison. Il s’acheta une bicoque dans un coin perdu du Bas-du-Fleuve et y installa  un petit studio d’enregistrement.

Il ouvrit le livre maintes fois. Mais un jour, il reçut un appel de son agent pour un spectacle dans une petite salle.

Excité, il jeta le livre par la fenêtre. Un SDF passant par là, crut qu’il recevait un don du ciel. Trois mois plus tard, on vit le SDF convertit, passant à la télévision dans une émission à caractère religieux dans lequel il présenta son livre : Le récit d’un noyé : Sauvé des os.

© Gaëtan Pelletier , juillet 2018

Le dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

 

La fabrique des imposteurs

 

« La soumission sociale opère aujourd’hui, non au niveau de la transcendance des discours religieux ou souverains, mais par des techniques d’assujettissement, des procédures normatives qui captent les corps, dirigent les gestes, modèlent les comportements en se référant aux discours de l’institution scientifique60. C’est dans les sciences que le pouvoir va chercher la légitimité au nom de laquelle il peut produire ses effets de domination sociale et réguler les liens sociaux nécessaires à son économie – à son économie dans tous les sens du terme. Nous ne sommes plus dans des sociétés disciplinaires qui, au nom de la transcendance, imposent souverainement leurs lois, lois par lesquelles est justifiée l’application des normes (par exemple religieuses). Nous ne sommes plus simplement dans des sociétés juridiques articulées à la loi comme aux xviiie siècle, organisées par la notion de sujet de droit. Tous les jours davantage, nous appartenons à une société articulée à la norme. Nous passons de l’homme conçucomme un sujet de droit (une bonne loi produit une bonne régulation sociale) à un homme conçu comme sujet de son intérêt (on ne demande pas à un homme de renoncer à son intérêt, mais on peut prévoir son intérêt pour mieux gouverner le sujet)61. L’art de gouverner les conduites consiste à s’assurer la complicité active des sujets du pouvoir en vue de leur propre régulation établie et légitimée par les normes.
Cela veut dire que « nous sommes entrés dans un type de société où le pouvoir de la loi est en train non pas de régresser, mais de s’intégrer à un pouvoir beaucoup plus général : celui de la norme. Ce qui implique un système de surveillance, de contrôle tout autre. Une visibilité incessante, une classification permanente des individus, une hiérarchisation, une qualification, l’établissement des limites, une mise en diagnostic. La norme devient le partage des individus62. » Cette mise en diagnostic, ce partage des individus, cette qualification, conduit, par exemple, à la transformation de certaines pratiques thérapeutiques et, dans certains champs de la connaissance, à transformer les pratiques de soin, d’éducation ou de travail social en « hygiène publique » du corps social, et ce faisant à renoncer à tout changement subjectif ou politique.
Ce pouvoir de normalisation de nos sociétés sécuritaires, nous en percevons d’autant mieux la structure que nous parvenons à l’extraire de ces réseaux capillaires d’assujettissement qui s’enracinent profondément dans la gestion intime de nos existences ordinaires. C’est dans les extrémités institutionnelles en apparence les plus éloignées de la domination sociale que s’insèrent et se densifient le plus intensément les effets de pouvoir et d’assujettissement. C’est à notre époque, bien souvent au nom même de la liberté, que se créent de « nouvelles formes de servitude63 ». Dans la sourde et discrète matérialité des dispositifs de sécurité, de surveillance et de contrôle social se noue aujourd’hui un lien toujours plus paradoxal entre l’individu et le pouvoir. Dans la famille, à l’école, au travail, dans le soin, le loisir, la sexualité comme le crime s’inscrivent insidieusement de nouvelles normes sociales comme autant de produits et d’opérateurs des dispositifs de normalisation. C’est dans ces institutions si éloignées de la normalisation sociale qu’elles soient – en apparence – que s’accomplit l’initiation aux valeurs d’une époque et que se réalisent la surveillance et la correction des individus. »

La fabrique des imposteurs, Roland Gori, 2013,

Les cochons « Blade Runner » , c’est nous

« Quelle expérience de vivre dans la peur, n’est-ce pas ? Voilà ce que c’est d’être un esclave. »

— Roy Batty, Blade Runner

Les humains peuvent s’habituer à tout, se plier à tout, avec leur dite capacité d’adaptation. Nous nous dirigeons vers un monde dans lequel nos besoins émotionnels seront délaissés au profit du profit. « L’investisseur » ne comprend rien à la nature humaine. Et qui sait si cet abandon de nos besoins émotionnels ne sont pas la source des problèmes qui causent les grands désarrois mondiaux actuels et la perte de nos enfants en devenir de n’être que des consommateurs? À dépenser tels les rois de jadis? De là l’illusion d’un humanisme vivant qui n’est en réalité qu’une mort lente de la réalité de notre personne. Sommes-nous en train de nous synthétiser comme les replicants de Blade Runner ?

Peut-être en sommes-nous à être « élevés » plutôt qu’éduqués? Dans cette ère de charabia économiques pour nous convaincre de consommer, on se demande où se situe l’intérêt des puissances mondiales qui manipulent l’économie des pays. Certainement pas dans la réalité de nos âmes.  On peut bien briser des cochons sans qu’ils ne se révoltent, mais aussi des humains sans qu’ils se révoltent en leur faisant croire que c’est là leur bien-être « garanti ».

Gaëtan Pelletier

Les singes  de Harlow

Un extrait du livre  Sapiens: Une brève histoire de l’humanité

Les cochons comptent au nombre des mammifères les plus intelligents et curieux, juste après les grands singes. Les élevages de porc industriels n’en confinent pas moins les truies allaitantes dans des caisses si étroites qu’elles sont littéralement incapables de se retourner (sans parler de marcher ou de fourrager). Elles y sont maintenues jour et nuit, quatre semaines durant, après qu’elles ont eu des petits. Après quoi ces derniers leur sont retirés pour être engraissés, et les truies sont fécondées avec le prochain lot de porcelets.
Beaucoup de vaches laitières passent la quasi-totalité des années de vie qui leur sont accordées dans un petit enclos, condamnées à se tenir debout, à se coucher et à dormir dans leur urine et leurs excréments. Une batterie de machines leur fournit leur dose de nourriture, d’hormones et de médicaments, tandis que, à heures régulières, une autre série d’appareils se chargent de la traite. La vache coincée entre les machines est à peine plus qu’une bouche qui ingurgite des matières premières et un pis qui produit une marchandise. Traiter des êtres vivants possédant tout un univers émotionnel complexe comme des machines ne saurait être pour eux qu’une source d’inconfort physique, mais aussi de fort stress social et de frustration psychologique[7].
De même que le trafic d’esclaves transatlantique n’était pas le fruit d’une haine vouée aux Africains, ce n’est pas l’animosité qui inspire l’industrie animalière moderne, mais l’indifférence. La plupart des gens qui produisent et consomment des œufs, du lait et de la viande prennent rarement le temps de penser aux poulets, aux vaches ou aux porcs dont ils consomment la chair ou les émissions. Ceux qui y pensent soutiennent souvent qu’en réalité ces animaux sont à peine différents de machines, dépourvus de sensations et d’émotions, incapables de souffrance. Paradoxalement, les mêmes disciplines scientifiques qui conçoivent ces machines laitières et pondeuses ont dernièrement démontré sans doute possible que mammifères et oiseaux ont une constitution sensorielle et émotionnelle complexe. Leur souffrance n’est pas seulement physique, mais aussi émotionnelle.
Suivant la psychologie de l’évolution, les besoins émotionnels et sociaux des animaux de ferme ont évolué à l’état sauvage, quand ils étaient essentiels à la survie et à la reproduction. Par exemple, une vache sauvage devait savoir nouer des relations étroites avec d’autres vaches et des taureaux, sans quoi elle ne pouvait survivre ni se reproduire. Pour apprendre les connaissances nécessaires, l’évolution implanta chez les veaux – et chez tous les petits des autres mammifères sociaux – un fort désir de jouer (jouer est la manière propre aux mammifères d’acquérir des compétences sociales). Et elle leur inculqua un désir plus fort encore de se lier à leurs mères, dont le lait et les attentions étaient essentiels à leur survie.
Que se passe-t-il maintenant si les paysans prennent un jeune veau, le séparent de sa mère, le placent dans une cage fermée, lui donnent nourriture, eau et vaccins contre les maladies puis quand, la femelle est assez grande, lui inséminent du sperme de taureau ? Objectivement, le veau n’a plus besoin du lien maternel ni de camarades de jeu pour survivre et se reproduire. Subjectivement, cependant, le veau éprouve toujours un besoin très fort de s’attacher à sa mère et de jouer avec d’autres veaux. Si ces besoins ne sont pas satisfaits, il souffre terriblement. Telle est la leçon de base de la psychologie de l’évolution : un besoin qui s’est formé à l’état sauvage continue d’être ressenti subjectivement même s’il n’est plus vraiment nécessaire à la survie et à la reproduction dans les fermes industrielles. La tragédie de l’agriculture industrielle est qu’elle prend grand soin des besoins objectifs des animaux tout en négligeant leurs besoins subjectifs.
Le bien-fondé de cette théorie est connu depuis les années 1950, quand le psychologue américain Harry Harlow étudia le développement des singes. Il sépara des bébés singes de leurs mères quelques heures après la naissance. Les singes furent ensuite isolés dans des cages puis confiés à des mères de substitution : deux dans chaque cage. L’une était faite de fils métalliques et équipée d’une bouteille de lait à laquelle le bébé singe pouvait téter. L’autre, de bois, était habillée de tissus qui lui donnaient l’apparence d’une vraie maman singe sans qu’elle n’ait rien de concret à offrir au petit. On supposait que les petits s’accrocheraient à la mère nourricière métallique plutôt qu’à la mère de chiffons stérile.
À la grande surprise de Harlow, les bébés singes montrèrent une nette préférence pour la seconde, passant le plus clair de leur temps auprès d’elle. Lorsqu’il plaçait les deux mères à proximité, les petits s’accrochaient aux chiffons tout en tétant la mère métallique. Soupçonnant que c’était une question de froid, Harlow plaça une ampoule électrique dans la mère faite de fils de fer, désormais rayonnante de chaleur. Hormis les plus petits, la plupart des singes continuèrent de préférer la mère de chiffons.

Un des singes orphelins de Harlow s’accroche à sa mère de chiffons tout en tétant le lait de sa mère métallique
Les recherches ultérieures ont montré que les singes orphelins de Harlow souffraient adultes de troubles émotionnels alors même qu’ils n’avaient pas manqué de nourriture. Jamais ils ne s’intégrèrent dans une société de singes. Ils eurent des difficultés à communiquer avec leurs congénères tout en souffrant de forts niveaux d’angoisse et d’agressivité. La conclusion était incontournable : les singes doivent avoir des besoins et des désirs psychologiques qui vont au-delà des nécessités matérielles ; s’ils ne sont pas comblés, ils souffriront terriblement. Les petits singes de Harlow préféraient passer leur temps entre les mains de la mère de chiffons parce qu’ils avaient besoin d’un lien émotionnel et pas seulement de lait. Dans les décennies suivantes, de nombreuses études ont montré que cette conclusion ne vaut pas seulement pour les singes, mais aussi pour d’autres mammifères et pour les oiseaux. À l’heure actuelle, des millions d’animaux sont soumis aux mêmes conditions que les singes de Harlow, avec la routine des fermiers qui enlèvent les veaux, les chevreaux et les autres petits à leurs mères pour les élever séparément.

Sapiens : Une brève histoire de l'humanité par Harari

 

Réjean Ducharme ou la peau à fleur d’âme

Résultats de recherche d'images

« Dans les livres, les enfants cherchent les secrets des adultes »

Le nez qui voque 

Réjean Ducharme est décédé hier. 76 ans. C’est probablement le seul écrivain qui a su créer un univers entre l’enfant et l’adulte dans une rébellion qui était la sienne. Comme dans une colère « interne », en déchirant les mots et les clichés. Il y a de la souffrance dans l’oeuvre de Ducharme. S’il n’a jamais voulu donner d’entrevues, c’est que son oeuvre était publique, mais pas lui. C’est banal, tout ça. Car Ducharme c’est la vie en une poésie difficile à déchiffrer. Aussi caché dans ses mots que dans sa vie.

Je ne pense pas qu’un écrivain ait pu mieux exprimer la douleur de tous. Il savait simplement la dire et, pour nous, il fallait simplement l’entendre et, parfois, la déchiffrer.

L’étiquette « d’écrivain » était vraiment trop petite pour lui. Un artiste « Jeanne-D’arc », toujours brûlant sans jamais mourir. Les mots le tenaient en vie comme ils nous tiennent parfois dans des lectures.   « En grandissant, un enfant s’use », a-t-il écrit. Cette seule phrase est significative pour qui veut écouter.

J’avais écrit un texte il y a je ne sais combien de temps, parce que je note mal le temps.

L’adultarium

À partir du moment où l’on croit connaître quelque chose de la vie, on l’étreint, comme pour le garder en trésor. On l’étouffe pour s’en nourrir. Car ce qui ne vit pas, ne nourrit personne. Les idées n’ont rien de différent de l’argent, de l’avoir. Les couards saisissent au vol un oiseau, une idée, pour l’enfermer. Ça les rassure.

C’est ça un adulte: c’est un enfant séché. Séché parce que souvent nous aimerions revenir à cette pureté de l’enfance, cette période ou l’on avale sans être avalés. Mais toute nos vies se déroulent dans une constante de formatage pour nous soumettre à la « grandeur » des adultes.

Il n’y a pas plus système qui puisse mener au bonheur. Il n’y en a jamais eu. Il n’y a eu, dans l’Histoire, qu’une série de mégalomanes, d’esclaves volontaires, et il y en aura toujours. Les diables dansent sur la poussière de tous les esclaves ensevelis de l’Histoire. Ils ne connaissent qu’un seul jardin; celui de la fragilité humaine. Ils les font dansotter en ricanant. ( L’adulatarium)

On ne se souvient pas de Réjean Ducharme, on est Ducharme. Madame Bovary c’était Flaubert, mais Ducharme c’est nous. Nous, les révoltés écrasés qui n’avons que les mots pour changer le monde sachant bien que c’est une oeuvre impossible. De là réside le beau mystère de l’oeuvre de Ducharme: je te révèle mon âme, c’est la tienne.

Gaëtan Pelletier

Ermites dans la taïga

Ermites dans la taïga par Peskov

Vassili Peskov

Extrait

LE JARDIN ET LA TAÏGA

J’ai rapporté à Moscou, de chez les Lykov, un morceau de pain. En le montrant à mes amis, je n’ai entendu qu’un seul commentaire qui se rapproche de la vérité : “On dirait du pain.” Oui, c’est le pain des Lykov. Ils le font à base de pommes de terre pilées au mortier avec deux ou trois poignées de seigle et quelques graines de chanvre passées au pilon. Pétri à l’eau, ce mélange, sans levure ni quelque fermentation que ce soit, va à la poêle pour donner une sorte de grosse crêpe noire. “C’est un pain aussi désagréable à manger qu’à regarder, a dit Erofeï. Pourtant ils en mangeaient et ils continuent : ils n’ont jamais goûté au moindre morceau de notre vrai pain.”
Le jardin, un morceau de montagne arraché à la taïga, a nourri la famille toutes ces années durant. Pour prévenir les traîtrises des étés montagnards, un autre jardin avait été défriché en aval, au bord de la rivière : “Si la récolte se faisait mauvaise en haut, on ramassait quelque chose en bas.”
Le jardin donnait de la pomme de terre, du navet, de l’oignon, des pois, du chanvre et du seigle. Les graines provenaient de l’ancien domaine aujourd’hui avalé par la taïga, apportées quarante-six ans auparavant comme des pierres précieuses, avec la même précaution que le fer et les livres religieux. Jamais aucune culture en ce demi-siècle ne les a lâchés par dégénérescence, chacune leur donnant nourriture et semence.

La pomme de terre, entrée en Russie sous Pierre I, était bannie par les vieux-croyants. “Pécheur est le tsar, pécheur est son fruit.” Ironie du sort, elle est devenue l’aliment principal des Lykov.

Des semences, inutile d’expliquer pourquoi, qu’ils préservaient comme la prunelle de leurs yeux.
Ironie du sort, la pomme de terre qui fut importée d’Europe par Pierre le Grand et que les vieux-croyants rejetèrent au même titre que le thé et le tabac comme “une plante démoniaque de perdition”, a constitué de longues années durant leur nourriture de base. Chez les Lykov aussi. Et elle s’y était parfaitement acclimatée. On la conservait dans une cave garnie de rondins de bois et d’écorces de bouleau. Mais de récolte en récolte les réserves se révélaient insuffisantes. Les neiges de juin, en montagne, pouvaient avoir des effets catastrophiques sur le jardin. Il fallait à tout prix une réserve “stratégique” de deux ans. Bien qu’aucune cave, même bonne, ne conservât les pommes de terre pendant deux ans.
Les Lykov avaient appris à faire des réserves de pommes de terre séchées. Ils les découpaient en lamelles fines qu’ils exposaient au soleil, les jours de temps chaud, sur de grandes feuilles d’écorce ou carrément sur les “tuiles” du toit. Au besoin, ils parachevaient le séchage près du feu ou sur le poêle. L’espace libre de la masure était toujours occupé par des baquets de pommes de terre séchées qu’on plaçait aussi dans des garde-manger en rondins de bois montés sur de hautes perches. Le tout étant, bien entendu, précautionneusement enveloppé d’écorce.
Toutes ces années les Lykov ont mangé les pommes de terre avec la peau, expliquant cela par une économie de nourriture. Je crois quant à moi qu’ils avaient compris intuitivement que la pomme de terre, mangée avec sa peau, était un aliment plus complet.
Le navet, le pois et le seigle se présentaient comme des aliments d’appoint. Il y avait si peu de céréales que les jeunes Lykov ignoraient complètement ce qu’était le pain. Les graines, une fois séchées, étaient écrasées dans un mortier et l’on en faisait une bouillie de seigle “les jours de sainte fête”.
La carotte y avait poussé jadis jusqu’au jour où un rongeur s’était gavé des dernières graines. Ainsi les Lykov ont-ils été privés d’une nourriture indispensable. La pâleur maladive de leur peau s’expliquait sans doute moins par leur claustration dans l’obscurité que par le manque d’une substance nutritive nommée carotène présente dans la carotte, l’orange, la tomate… Cette année les géologues ont approvisionné les Lykov en graines de carottes et Agafia nous a apporté près du feu, à titre de confiserie, des racines d’un orange encore pâle. Deux chacun. Et d’ajouter en souriant : “De la caro-otte…”
Le deuxième jardin, c’était la taïga. Sans ses fruits l’homme ne pourrait y vivre longtemps dans l’isolement total. Dès avril les bouleaux donnaient leur sève. On la recueillait dans des seaux d’écorce.
S’ils n’avaient pas manqué de vaisselle, les Lykov en auraient sûrement fabriqué du sirop, par réchauffement. Mais allez poser un seau d’écorce sur le feu… On plaçait le seau dans le torrent, réfrigérateur naturel, où la sève se gardait longtemps.
Après la sève de bouleau, on allait cueillir l’oignon sauvage et l’ortie. De l’ortie on faisait une soupe et l’on séchait des bottes pour l’hiver, utiles à “la robustesse du corps”. L’été venu, on ramassait les champignons (que l’on mangeait cuits au four et bouillis à l’eau), la framboise, la myrtille, l’airelle rouge, le cassis.
“Accroupis, éreintés, c’est abondamment qu’on mangeait ces fruits divins.”
Mais l’été voulait aussi qu’on songeât à l’hiver, une saison longue et austère. L’habitant de la taïga, tel un écureuil, devait avoir le sens de la réserve. De nouveau les seaux d’écorce entraient en jeu. On séchait les champignons et les myrtilles, on macérait l’airelle dans de l’eau. Mais tout cela dans des quantités moindres qu’on ne tend à l’imaginer, “par manque de temps”.

La taïga, deuxième ressource alimentaire après le potager.

Plus dangereux peut-être que l’ours, 1’écureuil, parce qu’il ravage les provisions de graines.

Fin août arrivait le temps des récoltes, reléguant à l’arrière-plan tous les autres soucis. On allait à la cueillette des pommes de cèdre dont les graines faisaient office de “pommes de terre de la taïga”. Les cônes de cèdre les plus bas étaient décrochés à l’aide d’une longue perche de sapin. Mais il fallait toujours grimper à l’arbre pour secouer les plus hauts. Tous les Lykov – les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes – grimpaient aux cèdres avec aisance. Ils jetaient les pommes dans des cuves creusées, puis les décortiquaient sur des râpes en bois. Ensuite les graines séchaient à l’air. Une fois propres et sélectionnées, elles se conservaient dans des récipients d’écorce, à l’intérieur de l’isba et des garde-manger, protégées contre l’humidité, les ours et les rongeurs.
Aujourd’hui les diététiciens chimistes ont découvert, à l’analyse de la composition des graines de cèdre, une multitude de substances nutritives allant des corps gras et protéines à certaines composantes d’une richesse exclusive mais dont les noms récalcitrants résistent à ma mémoire. Sur un marché de Moscou j’ai vu ce printemps, parmi les marchands du Sud aux étalages de grenades et d’abricots secs, un Sibérien imposant derrière une malle de pommes de cèdre. Pour prévenir les questions inutiles, il avait épinglé, sur une allumette plantée dans l’un des fruits, un bout de carton où figurait cette information consistante : “Contre la tension. Un rouble la pièce.”
Les Lykov ignorent l’argent mais connaissent d’expérience la valeur de tout ce qui compose les cônes de cèdre. Et toutes les saisons de bonne récolte, ils en faisaient le plus gros stock possible. Les graines se conservent parfaitement, “quatre années sans rancir”. Les Lykov les consomment en l’état naturel (“on les ronge semblablement à des écureuils”), les mélangent parfois sous forme compilée à la pâte de pain et en extraient le fameux “lait” dont même les chats sont friands.
La taïga fournissait aussi partiellement de la nourriture animale. Point d’animaux domestiques en ce lieu. J’ai oublié d’en demander la raison lors de ma première visite. Sans doute la place a-t-elle manqué sur le canoë creusé dans le bois, à bord duquel les Lykov ont remonté l’Abakan. Mais les Lykov ont peut-être décidé consciemment de ne pas s’encombrer de “créatures domestiques” par souci de discrétion. Durant de longues années, l’isba a ignoré les aboiements, les cocoricos, les beuglements, les bêlements, les miaulements.
Pour seuls voisins, ennemis et amis, les Lykov n’avaient que les bêtes sauvages, dont la taïga n’est pas pauvre. Des casse-noix voletaient sans frayeur près de la maison. Ils avaient coutume de cacher des graines dans la mousse du torrent où ils fouinaient sans gêne sous nos jambes quand nous passions. Les gélinottes nichaient juste derrière le jardin. Deux corbeaux vivaient non loin, doyens de la montagne, peut-être même antérieurs à l’isba. Leur croassement alarmant annonçait la tempête aux Lykov et leurs tournoiements les avertissaient qu’une bête était prise dans la fosse.
Un lynx apparaissait quelquefois en hiver. Sans frayeur ni méfiance il faisait le tour du “domaine”. Un jour, par curiosité sans doute, il a même gratté la porte de l’isba avant de disparaître aussi nonchalamment qu’il s’était approché.
Les zibelines laissaient leurs empreintes sur la neige. Les loups aussi faisaient quelques apparitions, attirés par l’odeur de la fumée et la curiosité. Une fois convaincus de l’absence de proie, ils se retiraient vers le fief des cerfs.
L’été, se blottissaient dans les bûches les petits prélerés d’Agafia, les pliski. Me voyant surpris par ce mot bizarre, Agafia a esquissé de la main un hochement expressif. Les hochequeues !
Les oiseaux voyageurs ne font pas route par ce coin de taïga. Une seule fois dans un brouillard d’automne les Lykov furent alarmés par le craquettement d’une grue solitaire que les vents avaient égarée. Deux jours durant elle survola la vallée (“elle nous troublait l’âme”) avant de disparaître. Plus tard Dmitri trouva au bord de l’eau les pattes et les ailes de l’oiseau qui venait de périr et d’être mangé.
La solitude taïguéenne des Lykov fut partagée durant plusieurs années par un ours, une bête à la carrure et à l’insolence modérées. Il n’apparaissait qu’épisodiquement, piétinant, humant l’air près du garde-manger, avant de repartir. Lors de la cueillette des pommes de cèdre, l’ours suivait les ramasseurs à la trace tout en esquivant leurs regards, pour recueillir les fruits oubliés. “Nous lui laissions des pommes exprès, affamé comme il était, en quête de graisse pour l’hiver.”
Cette alliance avec l’ours se vit soudainement interrompue par l’apparition d’un grand frère autrement corpulent. Le duel des deux ours eut lieu près du sentier de la rivière. “Ils hurlaient fortement.” Quelque cinq jours plus tard Dmitri retrouva son vieil ami à moitié mangé par son congénère plus grand que lui.
Finie, la vie tranquille. L’intrus se conduisait en maître. Il dévasta l’un des garde-manger empli de graines. Une fois, surgissant près de l’isba, il effraya tant Agafia qu’elle garda le lit durant six mois. “Mes jambes ne marchaient plus.” Il devenait périlleux de s’aventurer dans la taïga. L’ours fut unanimement condamné à mort. Mais comment mettre le verdict à exécution ? A défaut d’arme, on creusa une fosse sur le chemin des framboisiers. L’énorme bête y tomba mais, insensible aux pieux pointus, en sortit indemne : on avait mésestimé la profondeur.
Dmitri fabriqua un épieu à l’automne dans l’espoir d’atteindre la bête au fond de sa tanière. Mais la tanière resta introuvable. Devinant qu’au printemps l’animal affamé se montrerait particulièrement dangereux, Sawine et Dmitri confectionnèrent une cabane piège avec un appât et une porte glissante. L’ours se fit prendre au printemps mais, brisant les murs de sa prison, s’échappa. Il fallut demander une arme aux géologues. Dmitri, en connaisseur des sentiers d’ours, installa un dispositif de tir automatique à l’endroit le plus sûr. Le truc marcha.
— Un jour nous avons vu les corbeaux tournoyer dans le ciel. Nous y sommes allés prudemment. L’ours gisait sur le sentier.
— Avez-vous goûté à sa viande ?
— Non, nous l’avons laissée en pâture aux petites bêtes. Dieu ordonne de manger uniquement ceux qui ont des sabots, a dit le vieux.
Des sabots ? En sont “chaussés”, dans la contrée, l’élan, le renne sibérien. On leur faisait la chasse, la seule méthode étant de creuser des fosses sur les sentiers. Pour aiguiller l’animal vers son piège on installait des barrages à travers la taïga. Les proies se faisaient rares : “Les bêtes avec le temps ont appris à être sages.” Mais qu’un petit renne tombât au piège et les Lykov festoyaient, sans omettre toutefois de constituer un stock pour l’hiver. La viande était découpée en fines lamelles mises à sécher au vent.
Ces “conserves” de viande se gardaient une année ou deux dans leur écorce de bouleau. On les sortait les jours de grande fête ou pour les longues marches et les travaux pénibles.

(J’ai rapporté à Moscou un cadeau d’Agafia, un tortillon de viande d’élan séchée. Il sent bien la viande, mais de là à le manger…)
L’été et l’automne, les Lykov péchaient jusqu’à la formation des glaces. Le haut cours de l’Abakan abrite l’ombre et le lenok, un salmonidé sibérien. La pêche se faisait “à la canne et au panier”, un piège tressé d’osier. Le poisson se mangeait cru ou grillé sur le feu. On en séchait toujours pour les réserves.
Mais n’oublions pas que les Lykov ont vécu toutes ces années sans sel. Sans le moindre grain ! La médecine juge nocive la surconsommation de sel. En même temps qu’elle le déclare indispensable dans des quantités appropriées. J’ai vu en Afrique des antilopes et des éléphants parcourir près de cent kilomètres dans le seul but de paître sur des terres salifères. Ils se “ressalent” au péril de leur vie. Carnassiers et chasseurs les traquent. Mais ils marchent au mépris du danger. Qui a vécu la guerre en Russie sait qu’un verre de sel, même souillé de terre, était une “monnaie d’échange” qui donnait droit à tout – vêtements, chaussures, pain. Quand j’ai demandé à Karp Ossipovitch quelle avait été la plus grande des difficultés de son existence dans la taïga, il m’a dit : Vivre sans sel. Une souffrance en vérité !” Lors de la première rencontre avec les géologues, les Lykov ont refusé tous les cadeaux alimentaires. Sauf le sel. “Et depuis ce jour on ne peut plus manger sans sel.”
Des saisons de disette ? Oui, 1961 aura été une année terrible pour les Lykov. La neige de juin, accompagnée d’un gel assez violent, emporta toutes les cultures. Le seigle succomba à la froidure et les pommes de terre n’y survécurent que pour garnir le stock de semence. La nourriture forestière en souffrit aussi beaucoup. L’hiver avala vite les réserves de la récolte précédente. Au printemps, les Lykov mangèrent de la paille, des chaussures de cuir, la peau des skis, l’écorce et les germes des bouleaux. Des réserves de pois ils ne gardèrent qu’un récipient de semence.
Cette année-là la mère mourut de faim. L’isba se serait vidée complètement si les récoltes suivantes avaient avorté comme les autres. Mais l’année fut bonne. La pomme de terre monta bien. Les cônes de cèdre mûrissaient aux branches. Et sur le carré des pois perça par hasard un unique épi de seigle. On le dorlota nuit et jour après avoir installé une protection spéciale contre les rongeurs.
Une fois mûr, l’épi donna dix-huit grains. Cette récolte fut enveloppée dans un chiffon sec, rangée dans un mini-seau spécial plus petit qu’une timbale, roulée dans une feuille d’écorce puis suspendue au mur. Les dix-huit grains donnèrent environ une assiette de céréales. Mais les Lykov ne firent leur première bouillie de seigle qu’à la quatrième saison.
Tous les ans il fallait sauver des rongeurs la récolte de chanvre, de pois et de seigle. Ce “petit peuple de la taïga” considérait les semailles comme une proie parfaitement légitime. Un moment d’inattention et les cultures passaient dans les terriers. Les pièges les plus divers entouraient l’espace ensemencé. Il n’empêche que les écureuils raflaient pratiquement la moitié des récoltes céréalières. Sympathique et agréable à l’œil humain, cette gentille bête était regardée comme une “calamité de Dieu”. “Pire que l’ours, en vérité”, a dit le vieux.
Ce problème fut vite tranché par les deux chattes et les deux chats qu’offrirent les géologues. Les écureuils et les souris (en même temps que les gélinottes, hélas !) furent bientôt exterminés. Mais toute médaille a son revers en ce bas monde : survint le problème de la surreproduction des chasseurs de souris. Noyer les chatons comme on le fait d’ordinaire dans les villages ? Les Lykov n’osèrent pas. Et maintenant pullule une horde de pique-assiette domestiques à la place des écornifleurs forestiers. “Il y en a-a-a !” se lamente Agafia en regardant les chattes sortir à l’air libre leur nichée par la peau du cou, pour prendre un bain de soleil.
Autre circonstance importante. A Moscou j’avais parlé à Galina Proskouriakova, l’animatrice de l’émission télévisée le Monde végétal, de mon prochain départ pour la taïga. Connaissant le but de mon voyage, elle avait insisté : “J’aimerais savoir quelles ont été leurs maladies et comment ils se soignaient. Ils vont sûrement vous nommer tout un bouquet de plantes médicinales. Rapportez donc des échantillons, nous verrons ça, nous fouillerons dans les livres.
Ca me passionne !”

Je n’ai pas oublié de poser la question. Le vieil homme et sa fille m’ont répondu : “Des maladies ? on ne fait jamais sans…” Tous avaient souffert principalement d’un mal qu’ils dénommaient nadsada et qu’ils décrivaient comme une douleur du ventre résultant d’un effort de levage exagéré, ainsi qu’une sorte de faiblesse générale. Tout le monde était passé par là. On se soignait par une “remise du ventre” : une sorte de massage du malade pratiqué par autrui “avec savoir-faire”.
Deux des enfants morts, Sawine et Natalia, souffraient manifestement de maladies intestinales. Le remède en était une décoction de rhubarbe. Un médicament sans doute adéquat, mais que peut un médicament pour des intestins que la nourriture malmène ? Sawine fut emporté par une diarrhée saignante.
Parmi les maladies, Agafia a cité le refroidissement. On le soignait par l’ortie, la framboise et le réchauffement sur le poêle en position couchée. Le refroidissement, toutefois, n’était pas un mal fréquent : les Lykov avaient l’endurance exceptionnelle, ils marchaient souvent pieds nus dans la neige. Bien que Dmitri, le plus vigoureux de tous, mourût précisément d’un refroidissement.
Quant aux blessures, on les oignait de salive et de résine d’épicéa. L’“huile d’épicéa” (bouillon d’aiguilles) était un remède très vanté, mais je n’ai pas compris contre quoi.
Les Lykov buvaient des décoctions de champignons d’arbre, de branches de cassis, d’épilobe. Ils préparaient pour l’hiver l’oignon sauvage, la myrtille, le lédon de marais, la flouve, la tanaisie. A ma demande Agafia a ramassé une dizaine d’autres “plantes utiles dons de Dieu”. Mais nous sommes partis dans la précipitation : la nuit tombait et la route était longue. Mon bouquet médicinal est resté sur un tas de bois…
Maintenant que je repense à cette conversation, j’imagine qu’il y avait dans cette herboristerie forestière une part de sagesse et d’expérience, bien sûr, mais aussi d’erreur. Une chose a de quoi étonner. La région où vivent les Lykov figure sur la carte comme contaminée par l’encéphalite. Les géologues n’y entrent pas sans vaccin. Pourtant les Lykov semblent être passés au travers du fléau. Ils en ignorent jusqu’à l’existence.

Non, la taïga ne leur rend pas la vie douce. Cependant, exception faite du sel, elle a su leur donner tout ce que la survie requiert.