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On ne meurt qu’une fois et c’est pour si longtemps

Patrick Pelloux

Bernard GENSANE

Il ne faut pas mépriser la petite histoire quand elle renseigne sur la grande. On se souvient du livre fort utile de Jean-Louis Beaucarnot sur les origines, les parcours – souvent très surprenants – des hommes et femmes politiques français.

En racontant, d’une plume alerte et précise, les fins de vie d’une trentaine de personnalités diverses et variées (de Jésus à Fréhel en passant par les soldats morts sur les plages normandes le 6 juin 1944), le médecin urgentiste Patrick Pelloux nous en dit beaucoup sur l’histoire de la médecine française, européenne, sur leurs ratages systémiques, leur nullité historique par rapport à la médecine chinoise et même à la médecine de « bonne femme », c’est-à -dire de bona fama, de bonne renommée. Il fallait être vraiment nul pour soigner Beethoven, victime de saturnisme (plus de cent fois la dose normale), avec des médicaments et des ustensiles bourrés de plomb. Il fallait être sacrément nul, et un peu pervers, pour saigner à tout bout de champ (jusqu’à sectionner des tendons) des malades atteints d’un mauvais rhume ou d’une constipation. Décidément, notre civilisation a bien mal traité les vivants qui allaient mourir…

Alors, commençons par Jésus. Il y eut d’abord le supplice sur la croix de ce prédicateur gênant. Ce fut encore pire que ce que décrit Pelloux car les croix utilisées par les Romains à l’époque n’était pas en forme de t minuscule mais de T majuscule. De sorte que les condamnés ne pouvaient même pas poser contre le bois leur tête qui pendouillait instantanément. Les suppliciés mouraient asphyxiés, d’autant plus rapidement (mettons une heure ou deux), qu’ils ne pouvaient activer aucun muscle. Parfois – pas dans le cas de Jésus, sinon cela se serait su, depuis le temps – des soldats humanistes sectionnaient les jambes des suppliciés qui, dès lors, ne disposaient plus d’aucun point d’appui, ce qui accélérait l’étouffement. Et puis, il y eut la résurrection qui fait que, pour ceux qui y croient, Jésus s’est, au sens propre comme au figuré, envolé de son tombeau. Pelloux se montre circonspect et son récit n’est pas très ragoûtant : « En ce temps, tous les crucifiés étaient jetés dans une fosse commune ou laissés par terre. La décomposition, avec le climat chaud, était très rapide. En quelques jours, les bestioles nettoyaient le corps, et les restes partaient dans des ossuaires. […] rares étaient les crucifiés ensevelis, exceptés ceux qui avaient été remis à leur famille. Donc deux hypothèses : soit Jésus a été mis dans la fosse commune, soit dans un tombeau – mais lequel ? » Les textes sacrés nous disent que des femmes seraient allées acheter des aromates pour embaumer le corps. Pelloux en doute : « Personne n’aurait embaumé un mort dans son tombeau avec la décomposition déjà commencée ; surtout ce n’était pas dans les rites ou habitudes. Ce tombeau vide permet d’affirmer que Jésus s’est envolé. » Aujourd’hui encore, malgré bien des progrès, on ne sait pas réanimer un corps par asphyxie, douze heures après son décès. Reste la pari pascalien…

Des siècles durant, les pauvres n’eurent aucun accès à une médecine réservée aux riches. Au bout du compte, le résultat fut le même. Mais ce qui plaçait tous les individus sur un même pied d’égalité, c’était les épidémies, comme la peste, ou des microbes que l’on fut incapable de vaincre pendant des siècles, comme celui de la tuberculose. Charles IX, le fils de Catherine de Médicis, en mourut à vingt-quatre ans en présence d’Ambroise Paré qui n’en put mais. Pendant des siècles, médecins et chirurgiens (deux corporations totalement hostiles, comme l’explique Pelloux) furent incapables de comprendre ce qu’était une hémorragie interne. Le bisexuel Henri III, qui avait pourtant résisté à toutes les MST de la terre, mourut poignardé par un moine fou alors qu’il faisait caca, comme tous les matins, devant les dignitaires du royaume. Il se vida de son sang, comme un cochon égorgé, dans des douleurs atroces.

 

Alors qu’Henri IV était mort en quelques minutes, ce qu’endura Ravaillac, régicide fou, fut atroce. On transperça au fer rouge la main qui avait frappé. On enduisit la blessure de soufre et de poix. On lui arracha les tétons ; dans les plaies, le bourreau fit couler du plomb. On l’écartela. Le supplice dura deux heures. Des spectateurs arrachèrent des lambeaux de son corps en souvenir.

Théophraste Renaudot (du Grand Soir ?) décrivit par le menu la fin de Louis XIII. Une horreur. Il souffrait atrocement des hémorroïdes quand il fut atteint, selon ses médecins, d’une « combustion interne de l’estomac ». On le saigna tant et plus, on lui fit subir des lavements décapants qui entraînèrent des diarrhées de sang particulièrement odorantes. Par paquets, des vers de trente centimètres lui sortirent de l’anus, puis de la bouche. Ces ascaris finirent par perforer son côlon. On passe sur la tuberculose royale. Les médecins lui appliquèrent sur le ventre des vessies de porc remplies de lait chaud, ce qui le brûla atrocement. Dans une odeur effroyable, il communia pendant quatre heures, puis perdit la parole et l’ouïe avant d’être enfin délivré par la faucheuse égalisatrice.

Tuberculeux, lui aussi, Molière ne mourut pas sur scène, mais un peu plus tard le soir, victime d’une hémorragie interne, anémié, suffocant, crachant son sang. En 1792, ses restes furent mélangés à ceux de La Fontaine au cimetière du Père-Lachaise.

Comme son roi Louis XIV, Lully souffrait de diabète. La thèse de Pelloux selon laquelle le musicien aurait composé un Te Deum en l’honneur de la guérison de l’abcès anal du roi est très contestée. Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est que Lully s’est bel et bien planté son bâton de chef d’orchestre dans le pied, ce qui occasionna une très vilaine plaie que les médecins furent incapables de guérir. En trois jours, la gangrène envahit un corps que les Diafoirus saignèrent d’abondance, ce qui mit un terme à la vie de ce génie de cinquante-quatre ans.

Le roi-soleil souffrit toute sa vie. Il fut tant de fois pénétré par des clystères à lavement de taille variable, soixante ans durant, que son royal anus devint à la fois un objet de contemplation pour sa garde rapprochée et un siège de souffrances permanentes. Il était diabétique, puait de la bouche. Au lieu de lui arracher un chicot, un dentiste lui enleva une partie de la mâchoire : « au moindre liquide absorbé, tout refluait par le nez et la bouche ». Les grandes eaux de Versailles, en quelque sorte. Son calvaire dura trente ans. Mais, sexuellement, quelle santé ! Il souffrit également de la goutte, d’un érysipèle, d’une méningite. Il fut emporté par une gangrène généralisée à l’âge de soixante-seize ans.

Son arrière petit-fils maniaco-dépressif Louis XV fut tellement ravagé par la variole que sa peau ressemblait à « une sorte de lasagne géante » et qu’on ne l’autopsia pas par crainte d’une contamination. Les appartements royaux puèrent pendant des semaines après sa mort.

Nelson mourut de manière héroïque. Atteint d’une balle qui lui avait pulvérisé tout l’intérieur, il continua, en agonisant, de diriger la bataille de Trafalgar. On mit son cadavre dans un tonneau rempli d’alcool fort, ce qui n’empêcha pas une décomposition avancée.

Lors de la bataille de Waterloo, véritable boucherie napoléonienne, 40 000 hommes moururent, ainsi que 10 000 chevaux. L’empereur passa une bonne partie de cette journée le cul dans l’eau à cause d’une crise hémorroïdaire violente. Des montagnes de cadavres furent enterrées dans des fosses communes. Des milliers de morts furent dépouillés de leurs maigres avoirs, broyés, incinérés et finirent en engrais dans la morne plaine belge.

L’énorme Balzac souffrait d’hydropisie. Une bonne, bien couenneuse. Au milieu des graillons, tous les organes se nécrosèrent les uns après les autres. Quand il mourut, son visage était tellement décomposé, son nez étant affalé sur sa joue, que l’on ne put réaliser le masque mortuaire coutumier pour les célébrités de l’époque.

Épileptique, Flaubert mourut d’un AVC. On fabriqua pour ce géant un cercueil sur mesure … qui ne put entrer dans la fosse. Flaubert se retrouva tête en bas et bloqué. La maigre foule repartit, « abandonnant l’écrivain à son inhumation oblique ».

Alphonse Allais ne mourut pas d’un excès de calembours mais d’une méga phlébite. Ses médecins lui prescrivirent le repos, ce qui, évidemment, favorisa l’embolie.

Marie Curie mourut tellement irradiée qu’en 1995, au Panthéon, son cercueil fut placé dans une enveloppe de plomb car le radium est éternel.

Camille Claudel, qui n’était pas plus folle que vous et moi, fut enfermée dans un asile psychiatrique en 1913, sur l’ordre de son frère. Il lui rendit visite une fois par an pendant trente ans. Rodin, qui devait beaucoup à son ancienne égérie, fit comme si elle n’existait plus. Elle subit le régime alimentaire imposé par Pétain dans les HP (500 calories par jour) et mourut décharnée d’un arrêt cardiaque à soixante-dix-neuf ans. Son corps fut jeté dans une fosse commune. Antonin Artaud, qui mourut également dans des conditions effroyables en HP, pensait que « c’est par les médecins et non par les malades que la société a commencé ».

Patrick Pelloux consacre de très saisissantes pages aux morts d’Omaha Beach. Moins prenantes, toutefois, que celles écrites en l’honneur de Botul, l’auteur de La vie sexuelle d’Emmanuel Kant et deLandru, précurseur du féminisme) le philosophe préféré de B-H L.

Frappé par un AVC, Staline resta par terre pendant vingt heures sans bouger. Après le procès des blouses blanches, aucun de ses médecins n’osa entrer dans sa chambre de peur d’être accusé de l’avoir rendu malade. Son agonie dura trois jours de plus. Pas si malin que cela, le petit père des peuples…

Bernard Gensane

On ne meurt qu’une fois et c’est pour si longtemps – Les derniers jours des grands hommes. Paris : Robert Laffont, 2013.

Patrick Pelloux, livre

Osons rester humains… Les impasses de la toute puissance

Le dérèglement conjoint du monde et de la nature, le surgissement d’évènements extrêmes qui échappent à la maîtrise et à la capacité d’imagination (dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité, cumul explosif des inégalités), donnent à voir une défaite de la toute-puissance et de l’idéalisme prométhéen. La fragilité des écosystèmes, la fragilité des sociétés, la fragilité des citoyens désocialisés, disloqués, massifiés, se révèlent violemment. Ces évènements s’enchevêtrent et laissent entendre que l’humanité ne va plus de soi, à la fois comme espèce habitant la Terre et comme créatrice de mondes communs.

Face à ces défis immenses, doit-on cultiver la fragilité inhérente à l’espèce humaine ou bien tenter de la vaincre ? Tel est l’objet de ce livre, qui s’attache à déconstruire la toute-puissance issue du dualisme occidental, qui a opposé nature et société et autorisé finalement la domination et l’instrumentalisation de la nature et des humains. Cultiver la fragilité est une force créatrice qui rassemble au lieu d’opposer, qui lie au lieu de délier, qui conjugue au lieu de mettre en concurrence, qui refuse fermement la démesure au lieu de l’accentuer dans une course désespérée. Des voix et des pensées diverses ouvrent ce chemin, des expériences multiples indiquent d’ores et déjà une bifurcation.

Pourtant ce livre est aussi une alerte, car la toute-puissance s’est déplacée et emprunte de nouvelles voies. La fragilité y devient un manque, une erreur de la nature, un défaut de rationalité. Il s’agit donc de la vaincre en la réparant, la comblant, en la transformant en opportunité économique et financière, en augmentant et accélérant les capacités humaines, en fabriquant une planète « intelligente » qu’il suffirait de piloter. L’hybridation des machines et des humains, jusqu’au plus intime, celle de la nature et de la technique, pourraient accomplir la modernité et affranchir la condition humaine de sa dimension naturelle. La nature, comme contrainte et réalité extérieure à l’expérience humaine, serait enfin morte.

Cette fiction a des effets concrets et s’incarne dans des pratiques modifiant radicalement le rapport de l’humanité à elle-même et à la nature. Elle dessine un monde « cyborg », fusionnant nature et société. Ce processus est entamé, il n’est pas seulement le rêve démiurgique des post-humanistes ou des trans-humanistes. Ces projets, certes anciens pour la plupart, pourraient, cette fois, avoir quelque chance de se réaliser pleinement, du fait de l’accélération des changements technologiques, des catastrophes écologiques, de la vacuité des politiques pour les éviter, de la massification des humains.

Des humains modifiés, appareillés, cybernétisés, accélérés, adaptés aux nouvelles conditions de vie sur une Terre « intelligente », une humanité humanoïde, n’est pas une vue de l’esprit. Elle l’est d’autant moins que dans le prolongement d’une certaine post-modernité, cette hybridation est aussi saluée comme une promesse nouvelle d’émancipation par des courants de pensée de la philosophie des sciences, des courants féministes ou post-féministes, des post-environnementalistes.

La mort de la nature comme réalité extérieure à l’expérience humaine, permettrait de s’affranchir des dominations traditionnelles en supprimant les frontières entre les humains et les non-humains, entre la nature et l’artifice, entre le masculin et le féminin. La « science » économique, quant à elle, ambitionne de devenir une science de la vie, une neuro-bio-économie.

Oser rester humain signifie à la fois se libérer du dualisme occidental et s’opposer aux biopouvoirs et géopouvoirs qui entendent supprimer la nature pour nous délivrer définitivement, voire éternellement, de notre fragilité et des limites de notre condition.


- Osons rester humain. Les impasses de la toute puissance, Geneviève Azam, Les Liens qui libèrent, 224 p., 18 €.


Source : Les Liens qui libèrent

Le Colosse de Maroussi

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L’expérience de la lumière

A son retour à New York, après son voyage en Grèce, Henry Miller s’attaqua à la rédaction du récit de ce voyage. La Grèce, écrit-il, fut pour lui une Révélation. Non pas seulement, et prosaïquement, la révélation des lieux visités en Grèce, mais surtout une révélation personnelle ; la révélation de ce que c’est qu’être homme, et de ce que devait être le reste de sa vie. Rien que cela. La force des impressions que l’écrivain recueillit en Grèce est sensible dans lesPremières impressions sur la Grèce qu’il rédigea au cours de ce voyage, et dont il fit cadeau à son ami le poète grec Georges Séféris. Avec Le Colosse de Maroussi, l’écrivain livre une version plus aboutie destinée, elle, à la publication.

 

Le « colosse » de Maroussi (ou d’Amaroussion) est un homme auquel Miller a été présenté en Grèce et qui l’a accompagné dans sa découverte progressive de ce pays – physiquement ou en pensée. Katsimbalis – tel est son nom – est un personnage. Un homme si haut en couleurs qu’il surplombe de sa présence tout le récit de Miller. Un conteur né, en ce sens qu’il ne vit que pour (et par ?) la parole. Sitôt éveillé, il commence à baragouiner, et une fois la machine à nouveau chauffée rien ne peut plus l’empêcher de tout transformer en histoires : le moindre incident de sa propre vie, tout ce dont il est témoin, le plus insignifiant des objets, tout, absolument tout est englobé dans la parole de Katsimbalis. Il est l’incarnation du Logos ! La narration de Miller est elle-même pleine de cette emphase qu’il prête, d’abord, à son ami Katsimbalis – au point que l’on pourrait se demander si ledit Katsimbalis a réellement existé ou s’il n’est qu’une invention de Miller pour donner corps à la primauté de la parole dans l’expérience vécue.

 

La guerre est sur le point d’éclater lorsque Miller se rend en Grèce en 1939. Il répond à l’invitation de son ami, l’écrivain Lawrence Durrell, qui réside à Corfou, mais il cède aussi au charme ensorcelant des récits que lui a faits sa voisine en France, l’Américaine Betty Ryan, qui, avant même l’apparition de Katsimbalis, s’impose comme une figure propre à magnifier tout ce dont elle parle. « Sans Betty Ryan », commence par écrire Miller, « jamais je ne serais allé en Grèce. » Betty Ryan est ainsi la figure originelle du livre, celle qui annonce dès les premières pages ce que fera ensuite Henry Miller l’écrivain durant trois cents pages (édition de poche) : « Je l’écoutais toujours avec grande attention, non seulement pour l’étrangeté de ses expériences, mais parce qu’elle avait l’air de peindre ses pérégrinations en les racontant. Ses descriptions demeuraient fixées en moi comme des toiles de maître parfaites. » Deuxième figure tutélaire : celle de Durrell. Miller évoque les lettres que lui envoyait ce dernier de son refuge corfiote, des lettres si littéraires et poétiques qu’elles sont déjà une invitation à mêler le réel et l’imaginaire : « Durrell est un poète ; ses lettres s’en ressentaient : elles créaient en moi une certaine confusion – tant rêve et réalité, histoire et mythologie s’y fondaient avec art. »

 

L’écriture de Miller a souvent l’air si naturelle, sur le mode de la conversation enflammée, que l’on pourrait croire que le bonhomme écrit au fil de la plume. La présence de ces deux figures tutélaires dans les deux premières pages de son livre nous rappelle qu’il n’en est rien – ou qu’en tout cas ce n’est pas l’exact reflet de la réalité. Car le récit que livre ici l’écrivain américain de son séjour en Grèce est à l’image de l’art de la narration qu’il prête à ces figures : le mythe, le rêve, l’Histoire (même si Miller répète à loisir qu’il n’a qu’un vernis de connaissances historiques et que ce n’est pas ce qui lui importe, l’artiste s’autorisant à réécrire le passé au gré de ses impressions et de ses désirs, sa découverte de la Grèce reste celle d’un esprit cultivé, nourri à la littérature et à la fréquentation de gens cultivés) se mêlent constamment dans une narration enfiévrée, émue ou furieuse, où le narrateur, non seulement se met lui-même en scène, mais compose ses descriptions comme des toiles et conte ses aventures avec un sens certain de l’hyperbole et de la mise en scène, volontiers « clownesque ». C’est la Vie même que Miller veut exprimer à travers ce « récit de voyage » qui touche parfois à la révélation mystique.

 

La Grèce est, aux yeux de Miller, pays de lumière. Cette lumière, sensible même la nuit – comme si le paysage refusait de croire à la disparition du jour -, baigne chaque lieu, chaque expérience d’une spiritualité inhérente au pays lui-même ; la Grèce apparaît ainsi à Miller comme une terre sacrée, où les dieux prenaient jadis figure humaine pour se promener parmi les hommes. Sacrée donc, mais aussi, justement, à taille humaine. Les sites que visite Miller – et il visite les plus célèbres, de l’Acropole à Mycènes, de Cnossos à Corinthe, d’Argos à Phaestos, d’Eleusis à Sparte, non selon un plan préétabli mais au gré des opportunités et des invitations – lui apparaissent comme le témoignage du caractère sacré de la Grèce, au sens religieux, mais aussi comme des lieux où l’homme trouve sa place. Constamment l’écrivain compare la Grèce aux Etats-Unis – au détriment de ceux-ci. Au gigantisme américain répondent les dimensions humaines de la Grèce. Cette caractéristique vaut également pour les Grecs : à leur contact, Miller redécouvre ce que c’est qu’être humain, il éprouve la dignité et la beauté jusque dans la misère. Pourtant son périple le met au contact de nombre d’hommes qu’il juge antipathiques et dénués d’intérêt ; ce peuvent être des Anglais – il ne les aime pas du tout, c’est le moins que l’on puisse dire, même si Durrell est de ses amis -, des Américains ou des Grecs – les pires de ces derniers étant, souvent, des Grecs revenus d’Amérique et si pénétrés des « valeurs » de ce grand pays qu’ils ne savent plus voir la beauté de leur terre d’origine. Mais, au milieu de cette faune grouillante et souvent survoltée, Miller découvre surtout l’humble et chaleureuse humanité de ceux qu’il considère comme les vrais Grecs. Des gens attachants parce que capables de donner et de partager, ne fût-ce que par le spectacle qu’ils offrent. Miller, ainsi, s’arrête sur la simple vision de femmes au travail ou d’enfants en haillons – des visions qui, pour révélatrices qu’elles soient de la misère réelle dans laquelle vit le pays, le touchent par ce qu’elles contiennent de vérité. La vérité de l’homme, de ce qu’est la vie sur la terre – comprenez : de ce qu’elle devrait être selon Henry Miller.

 

La Grèce pour laquelle s’enthousiasme l’écrivain, c’est une Grèce qui n’a pas encore succombé, comme le reste de l’Europe que Miller connaît (il a vécu longtemps en France), au mode de vie américain. L’Amérique moderne est, pour Miller, l’antithèse de la Grèce ; c’est la terre de l’égoïsme, de la futilité érigée en principe de vie, la négation de la vie. Dans Le Colosse de Maroussi, Miller commence à élaborer la vision du monde qu’il mettraen forme peu après dans Le Monde du sexe. Là où tous les Grecs dévoyés qu’il croise dans Le Colosse…, revenus convertis d’Amérique, ne voient que justice sociale et égalité des chances, enrichissement pour tous, Miller, lui, voit une gigantesque machine à fabriquer la mort. Il s’étonne de la surdité de ses interlocuteurs, qui refusent d’entendre l’existence de millions de pauvres aux Etats-Unis. Pour un Grec, être Américain, c’est forcément être riche. Et entendre Miller déclarer qu’il ne l’est pas, qu’il ne l’a jamais été, qu’il n’est pas « dans les affaires », est une source d’étonnement renouvelée, tout au long de ce voyage en terre sacrée.

 

La richesse du Colosse de Maroussi, c’est que le livre est à la fois récit de voyage et élaboration d’une vision du monde. C’est lui-même que Miller met en scène du début à la fin de son récit, même s’il accorde une place prépondérante aux personnages rencontrés. C’est par lui, par sa subjectivité exacerbée, que le lecteur a accès au pays et à ses habitants. Les digressions sont légion, parce que la narration épouse le rythme même de la vie ; ainsi la visite d’un site n’a-t-elle pas pour principal attrait la description plus ou moins détaillée, plus ou moins « juste », du site en question, mais l’expérience qu’elle constitue. Miller est un conteur admirable, qui accorde autant d’importance aux déplacements, aux moments qui précèdent l’arrivée proprement dite sur le lieu annoncé et aux réflexions qui suivent la visite en elle-même. Parfois, d’ailleurs, il ne reste que peu de choses de la visite, tant l’émotion submerge le décor. Ainsi Miller fond-il en larmes – ou presque – à plusieurs reprises, en découvrant par exemple la plaine d’Argos, ou le cadre naturel dans lequel est sertie Phaestos. Car ce ne sont pas tant les sites que le pays lui-même qui bouleverse l’artiste à chaque nouvelle étape.

 

Comme dans ses Premières impressions, Miller ne cache pas son mépris des archéologues et des savants, qui ont le tort à ses yeux de négliger le vivant et de mettre au jour, avant tout, ce que le passé a précisément de plus mort. A quoi bon les objets qui iront vieillir dans les musées ? A quoi bon les discours pleins d’érudition et de morgue des spécialistes ? (Citons ceci : « Des hommes qui ne croient plus en rien écrivent de doctes volumes sur des dieux qui n’ont jamais existé. Cela fait partie du galimatias de la culture. Il suffit d’être très fort à ce jeu : on finira par décrocher un siège d’académicien, où le gâtisme vous changera peu à peu en chimpanzé à tous crins. ») La vie, celle qui intéresse l’écrivain, est dans la terre. C’est d’ailleurs en elle, dans le tombeau d’Agamemnon – où Agamemnon n’est plus – que l’écrivain place le moment de sa « conversion ». « Debout dans le tombeau d’Agamemnon, j’ai vraiment passé par une seconde naissance. » En ce lieu, ce n’est pas Agamemnon qui importe ; car peu importe, en effet, le « quidam » qu’on appelait Agamemnon. C’est au niveau spirituel que se place l’expérience : en ce lieu, Miller voit le sens même de la destinée humaine. « Ici, en ce lieu maintenant dédié à la mémoire d’Agamemnon, un crime hideux et secret a anéanti l’espoir humain. Deux mondes gisent côte à côte : celui d’avant et celui d’après le crime. » Le crime étant ce qui définit le monde moderne d’après Miller : l’homme n’aura chance de progresser et d’atteindre à ce qui l’attend vraiment – devenir ange – que lorsqu’il aura banni le crime, sur lequel se fondent toutes les relations humaines (nous sommes, rappelons-le, à la veille d’une seconde Guerre mondiale, qui pour Miller ne sera pas la dernière et qui ne vaut pas comme événement exceptionnel mais comme un épisode supplémentaire de la grande histoire de l’absurdité moderne). En attendant, « Nous aurons beau creuser éternellement, fouir comme des taupes, la peur sera toujours sur nous, plongeant en nous ses griffes, nous sautant dessus, nous violant par derrière. »

 

Quelle voie choisir alors ? Car c’est aussi la question que pose, en filigrane peut-être, mais en profondeur aussi, la réflexion de Miller. Selon lui, la destinée de l’homme est de « devenir un dieu » (ou « un ange », comme il l’écrit aussi). Cette divinité, toutefois, n’est pas une transcendance absconse. Elle est ce que l’humanité peut être une fois débarrassée du crime. Et le sens du divin qui assaille l’écrivain en terre grecque, ce n’est pas une foi mystique en ces dieux qu’inventèrent les Grecs ; c’est au contraire une foi en l’homme, en sa nature créatrice et aimante, telle qu’elle apparaît, aux yeux de Miller, dans ce qu’il voit en Grèce. L’expérience « millerienne » de la Grèce, c’est cela : la découverte d’une sorte d’épure, la vision – réelle ou ressentie, peu importe au fond – d’un état du monde antérieur aux scories de la modernité. Le mépris de Miller pour l’Histoire et l’archéologie montre assez que son expérience de la Grèce est d’abord une expérience spirituelle ; il s’agit bien pour lui d’une vision du monde, où le passé de la Grèce, comme sa réalité présente, ont d’abord valeur signifiante, et non valeur en soi.

 

De son livre, il écrit au moment de prendre congé : « Je livre ces notes de voyage, non comme un apport à la connaissance humaine, car ma connaissance est bien petite et de peu d’importance, mais comme une contribution à l’expérience humaine. » L’expérience, ici, d’un homme qui s’accroche désespérément à la foi ; la foi en l’homme. « Du moment que l’homme cesse de croire qu’un jour viendra où il se changera en dieu, on peut être certain qu’il est mûr pour se changer en asticot. »

Thierry LE PEUT 

 

Du pain et des livres

Après avoir lu trop de livres ennuyants, on finit par se décider à les faire soi-même. Comme le pain… 

Gaëtan Pelletier

Merci! Merci pour ce moment

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Introduction:

Voici quelques passages du résumé de mon livre, Merci! Merci pour ce moment, concernant ma relation avec mon épouse devenue femme de pouvoir. 

P. 69

J’étais attiré par elle, mais j’ai dû résister longtemps avant qu’elle ne transforme notre  relation amitié  en une passion délirante.  Issu d’un milieu pauvre, le premier emploi que j’occupai fut celui de plongeur dans un restaurant, car mon père n’avait pas les moyens de m’envoyer à l’université. Je me suis cependant hissé par la suite au rang de journaliste pour un hebdo qui tirait à 30,000 exemplaires appartenant à la famille de Françoise.  Jeune, pour apprendre à patiner, j’ai emprunté les patins de ma cousine que j’ai dû peindre en  noir. J’ai patiné avec des patins à glace pour fillette… Cela m’a marqué pour la vie: quand je me regarde dans une glace, je vois un patin noir, visiblement mal ciré, marque traîtresse de ma pauvreté et un patin blanc. Françoise rigolait lorsque j’en faisais allusion.

– Tu es devenue schizophrène du potinage  patinage artistique

Françoise était une femme nombriliste qui accumulait les succès amoureux, parfois frivoles, voire incompréhensibles:

– As-tu une relation avec une,  d’autres?

– Non, seulement avec moi dans le miroir…

– Je te crois.

p. 146

Françoise racontait des mensonges à la presse en avalant le micro, tellement elle aimait son rôle nouveau qui la faisait se trémousser devant les grands de ce monde. Un jour, je découvrit une photo Angela Merkel dans sa sacoche. ( Pas Angela dans la sacoche, mais la photo).  Vu que je n’étais pas très cultivé, j’ai pensé qu’elle avait pour amant un E.T. Mais non, c’était bien Madame Merkel  à la coupe du monde, (ou au monde de la coupe,)  qui s’agitait fiévreuse à la vue du ballon ou d’un des joueurs.

– Qu’elle est ta relation avec Angela?

Elle soupira un moment et posa SA main sur SON front en répondant devant un miroir:

– Nous faisons du shopping ensemble…

– Du shopping?

– Oui, nous achetons des armes…

p. 165

Le jour où elle apprit que je lisais des romans policier américains, elle engagea trois types qui se rendirent à la librairie pour trafiquer ma liste de livres. C’est alors, qu’abasourdis, je découvris une liste de livres que je n’avais jamais lus: Du côté de chez Swatt.  Elle m’a ensuite forcée à apprendre le passé simple. Si j’avais pu choisir entre Guantánamo et le passé simple, c’est simple, j’aurais choisi Guantánamo. On a au moins de la musique pour nous torturer. Mes vieux disques de Johnny Hallyday disparurent et firent place à ceux de Beethoven.

p. 202

Moi qui grisonnait, je voyais Françoise se faire teindre les cheveux à tous les moi(s). Elle me défendait d’en faire autant. Je me sentais alors castré  de la coiffure. Et me semblait tout à fait incompréhensive à ma douleur et mes migraines. Je devins alors accroc aux médicaments.

– Tu sais… Il n’y a rien que je ne pourrais faire pour ton bien être… dit-il, avec des yeux de chien abattu.

Il acheta un pharmacie située à l’angle de la rue X et Y. Je découvris plus tard qu’elle s’intéressait davantage à ses investissements qu’à moi. Il souriait en disant investir sur l’avenir: le vieillissement de la population.

P. 300

Françoise n’aimait pas les pauvres. Sa blague favorite était celle-ci: il les nommait les Gens Cives. Sans doute faisait-il allusion à ces gens pauvres, édentés, qui ont à peine de quoi se nourrir. Pour un homme de gauche, se disant au service des pauvres,  je trouvais sa blague bien maladroite.

P.302

Françoise se prenait pour DSK au féminin. Déesse K., quoi! Pour la tester, un soir, je me déguisai en homme de service de grand hôtel, me couvrant d’un vernis noir que j’avais acheté la veille. Je pris un accent afouicain et lui demanda:

– Monsieur a besoin de quelque chose?

Au lieu de se jeter sur moi, elle  me découvrit sa nouvelle flamme. Je reconnus alors un jeune acteur, Jules Gallette.  Estomaqué, je retournai en pleurnichant, alors que toute la peinture de mon visage s’écaillait.

Je décidai d’en finir et commandai un kilos de somnifères à la pharmacie de Françoise. Elle  me surprit en pleine tentative de suicide. Je voulais dormir.Chiche qu’elle était, elle donna une baffe aux pilules et les ramassa pour qu’elles soient revendues à SA pharmacie.

Épilogue

J’ai écrit ce livre pour que chacun puisse connaître cette femme assoiffée de pouvoir, plus amoureuse de son téléphone intelligent que de moi. Mais je pris ma revanche deux fois:

Un jour, lorsqu’elle  échappa son téléphone intelligent à l’eau, en prenant son bain, je lui redonnai, lui colla à l’oreille, puis en souriant je lui dit: Allo! J’espérais alors que la batterie du téléphone ait suffisamment de courant pour l’électrocuter. Elle n’eut cependant qu’une seule réaction: ses cheveux redevinrent blanc comme neige.   Vu la somme de somnifères que j’avais avalé, je lui suggérai de refaire sa coiffure temporairement à l’aide de la peinture que j’avais achetée. Elle devint noire-corbeau…

J’ai remplacé, lors de nos derniers jours, sa pâte à dents par un tube de décapant étasunien afin qu’il goûter  à la pauvreté.  Lors d’un examen chez son dentiste,  ce dernier lui prédit qu’il allait perdre 87% de ses Gens-Cives.

– Heureusement, vous avez les moyens de vous payer des implants dentaires. 

Étant ancien plongeur de restaurant, j’ai décidé d’écrire ce livre pour qu’enfin il ne soit plus dans son assiette. Ni dans la mienne…

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Gaëtan Pelletier

6 septembre 2014

 

La machine à dé-penser

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« On n’a pas éteint pour si peu la TV. Quand il n’y a plus rien, elle joue encore : son vide crie. C’est un cri aigu qui ne monte ni ne baisse : il est droit. C’est un appel qui nous tire, un vecteur irrésistible, comme un train ininterrompu qui nous passerait sous le nez. On résiste puis on suit. Ça exaspère puis excite. Ça nous rend fous, mais si fous que gais, que soûls, qu’on n’a plus peur de rien, qu’à tue-tête on met au défi Dieu, Diable, Homme, Bête, Minéral, Végétal, de nous faire fermer jamais notre TV. » 

Réjean Ducharme, L’Hiver de force 

Nuls en écriture, nuls en sciences, nuls en maths… Nos enfants sont-ils des cancres ?

Carlos Perez

Dans le cadre scolaire actuel, la santé d’un enfant n’est prise en compte qu’au seul regard de sa capacité infinie de production et plus particulièrement de sa production écrite. Le bien-être de cet enfant n’est jamais pris en compte et l’être social est entièrement occulté. Seule la ressource humaine a de l’intérêt pour notre système. L’école est menacée par la mise en place d’outils d’évaluation, de classement et de hiérarchisation internationaux de plus en plus intrusifs comme par exemple l’outil d’évaluation « Pisa » : véritable baromètre de la compétitivité des pays de l’OCDE en matière scolaire. L’École est de plus en plus soumise à une obligation de résultats et de performance depuis une vingtaine d’années comme le précise l’ouvrage récent, édité chez Debouck, « L’école a l’épreuve de la performance ».

La rentrée est l’occasion, comme depuis plusieurs années, d’une vaste offensive médiatique martelant la nullité des élèves en occident dans tous les domaines scolaires… confirmée depuis par l’OCDE et le baromètre de la compétitivité internationale PISA.

Ce genre de propos revient en boucle chaque année depuis le lancement d’une campagne très médiatique en 1983 basée sur un rapport (NATION AT RISK, la nation en danger) aux USA qui devait frapper les consciences et commotionner l’Amérique, avec l’aide des médias et des multinationales.

Ce rapport étalait les échecs du système éducatif américain, non pas pour améliorer l’éducation des enfants, mais bien pour souligner les dangers pour la compétitivité future du pays d’une telle dérive. Le ton était donné. On connaît la suite : une compétition acharnée s’ensuivit au sein de l’OCDE avec la mise en place d’une batterie de tests Pisa et de pédagogies par objectifs et compétences pour améliorer le rendement et la compétitivité entre pays, entre écoles, entre profs et entre élèves.

Le management et les évaluations multiformes visant à mesurer à la loupe le QI de nos enfants ont depuis lors été introduits dans le modèle éducatif et ceci pour augmenter un niveau considéré comme le plus bas dans l’histoire de l’éducation.

Dans pratiquement tous les pays de l’OCDE, cette tendance à vouloir transformer l’école en compétition au service de l’économie a pris de l’ampleur avec l’aide de fonctionnaires, de techniciens du monde, d’entreprises et de spécialistes du QI, tous unanimement d’accord pour nous crier haut et fort que nos enfants sont des cancres.

Pas un jour ne passe sans que nous n’entendions la même litanie : le niveau de nos enfants est perpétuellement en baisse. Attention, le tiers monde nous rejoint. Nous sommes nuls en écriture, nuls en sciences, nuls en maths.

Bref nos bambins sont-ils bons quelque part ?

Plus personne ne le croit au sein des professionnels du QI et des spécialistes du rendement. La France, la Belgique, l’Espagne, l’Italie… Chacun son tour. Toujours un refrain identique, partout le même credo catastrophique : le niveau est en chute libre.

Pourtant jamais auparavant nos enfants n’ont été aussi préparés qu’aujourd’hui et n’ont eu autant de difficultés à trouver du travail. On leur demande toujours plus, pour leur offrir toujours moins et toujours plus précaire. Il n’y a qu’à regarder du côté de l’Espagne, de la Grèce, de l’Italie ou du Portugal où tous ces jeunes diplômés doivent s’expatrier.

Herve Hamont, Christian Baudelot et Roger Establet, qui ont étudié profondément cette question, pensent que ce point de vue est subjectif, ce qui induit une approche polémique du problème.C’est tout le contraire qui se produit, et il paraît peu contestable que le niveau global de connaissance de la population ait constamment augmenté depuis plusieurs décennies et que nos enfants soient plutôt victimes, comme le précise Marie Duru-Bellat, d’une dévalorisation du diplôme et du déclassement plus que d’une baisse de niveau.

Le déclassement est net dans la fonction publique, où 64 % des jeunes recrutés possèdent des diplômes supérieurs à ceux que le concours requiert normalement. Tous les jeunes sont donc touchés, tous doivent revoir à la baisse leurs espérances et leurs ambitions.

Là où le père était ouvrier sans diplôme, le fils devra avoir obtenu au moins un baccalauréat professionnel pour égaler son père, alors que leurs propres enfants, et bientôt leurs petits-enfants, devront posséder beaucoup plus de diplômes pour espérer retrouver la position de leurs aînés, comme l’a montré Louis Chauvel (Le Destin des générations, PUF, 1998).

Cela vaut pour les plus qualifiés comme pour les moins qualifiés, car les emplois qualifiés ayant crû beaucoup moins rapidement que les diplômes, de plus en plus de jeunes scolairement qualifiés n’accèdent pas aux emplois auxquels ils pensaient pouvoir prétendre.

À qui sert cette campagne de dénigrement ? À quelle vision de l’école ? Au service de quelle idéologie ?

Massacre pédagogique, pourquoi avoir peur des mots ?

Cette tendance lourde se vérifie notamment dans le cadre scolaire par le fait que jamais nos enfants n’auront été si jeunes à l’école ni aussi longtemps : trois ans de plus que leurs propres parents d’après les sociologues. Tous les temps sociaux de l’enfant sont cannibalisés par l’école et pour l’école. Bien plus que ce que l’on demande aux ouvriers. Le marché de l’après scolaire n’a jamais été aussi florissant ni les cartables aussi lourds, d’après le pédagogue et sociologue Emanuelle Davidenkof.

Les manuels scolaires persistent dans l’enflure comme s’il fallait que les élèves apprennent tout ce qu’il est possible de savoir et d’absorber, tout ce qu’il n’est pas concevable d’ignorer.

Mais tout cela n’est visiblement pas suffisant : compétition mondiale oblige, nos enfants doivent également produire plus vite et mieux. « L’école doit être rentable », nous dit Viviane Reding, commissaire européenne chargée de l’éducation. Du côté de la FEB et de l’OCDE, même son de cloche : il faut un retour sur investissement, la cadence et la production éducatives doivent augmenter chez nos ados.

Tout ce beau monde s’accorde à dire que la clé de la compétitivité internationale est l’éducation. Donc, plus de temps à perdre, nous devons rehausser le niveau de nos apprenants le plus tôt possible et le plus longtemps possible depuis la maternelle si possible et tout au long de leur vie. Gestion, management, ressource humaine, capital éducatif et compétences sont les nouveaux credos du modèle de production éducatif, le rendement et la compétition sont les clés du succès futur de l’école.

Bref, le modèle industriel est devenu la référence pour l’enseignement. Ce modèle a fait des ravages sur la santé des ouvriers (360 millions de dépressifs dans l’industrie selon l’OCDE) : il s’apprête à faire les mêmes ravages sur la santé de nos ados, les conséquences sont déjà visibles.

« Moi, quant je lis le stress au travail et que je compare avec les déclarations des enfants de primaire qui sont dans mon cabinet, je peux vous dire que c’est pareil dans les deux cas, on parle de rythme de travail, de patronat, de pression, d’enjeu, etc…. » Gisèle Georges, pédopsychiatre

Le suicide est la deuxième cause de mortalité chez nos jeunes. Les cabinets de pédopsychiatres font le plein avec six mois d’attente pour une consultation, la psychiatrie infantile est en pleine expansion (20% des enfants ont un problème psychiatrique, le double d’il y a dix ans) et la vente de Rilatin (médicament utilisé dans le cadre scolaire pour les enfants dits hyperactifs) a explosé, passant de 1 200 000 à 2 700 000 doses en un an (une croissance de 34 % de 2005 à 2006).

La quantité des « smart drugs » vendus a également explosé l’année dernière d’après l’agence Belga qui a diffusé l’information le 20-01-2009. Les spécialistes pointent du doigt l’utilisation déviante du methylphénidate Ritalin surtout par les étudiants qui la consomment pour améliorer leur concentration.

Le dopage est définitivement une pratique acceptée, généralisée et banalisée en Occident dans l’enceinte scolaire. Les victimes principales sont nos ados. Dès qu’une aptitude ou une attitude, c’est-à-dire un « trouble », vient perturber le rendement et la production de l’apprenant, il se verra automatiquement prescrire un médicament « dopant » pour améliorer sa capacité de concentration, ce qui influera, pense-t-on, positivement sur sa production écrite.

Prés d’un million de petits Américains en maternelle sont diagnostiqués à tort comme ayant un déficit de l’attention avec hyperactivité (TDHA) et se voient prescrire des médicaments alors qu’ils sont souvent simplement plus jeunes et plus dissipés, selon une étude.

L’auteur de l’étude affirme que ces prescriptions non justifiées représentent des dépenses de 320 millions à 500 millions de dollars par an, dont 80 à 90 millions payés par l’assurance Medicaid pour les plus démunis.

Pour contrôler ces troubles déficitaires de l’attention, le médicament le plus souvent prescrit est la Ritalin (methylphénidate), un psycho stimulant dont les effets à long terme ne sont pas bien connus, affirme Todd Elder, auteur de l’étude et professeur d’économie à Michigan Stat University.

Des enquêtes au Canada et en Europe prouvent que l’école devient le moteur de la médicalisation des enfants. En Belgique, la ministre des Affaires sociales et de la Santé publique, Laurette Onkelinx, a annoncé au Sénat qu’elle prépare un plan de lutte contre la surconsommation de Ritalin et d’autres psychotropes prescrits aux enfants souffrant de troubles de l’attention.

La ministre veut aussi dénoncer certaines pratiques consistant à encourager, via l’école, la consommation de Ritalin. Elle a souligné que la consommation importante de telles substances chez les jeunes posait question.

Nos enfants sont considérés comme de plus en plus troublés et ne s’adaptent plus suffisamment vite aux normes établies et au formatage scolaire. La pression subie par les enfants est élevée, comme le montre le taux d’abandon scolaire dans la tranche des 15-17 ans (redoublement 16% ; réorientation : 8,6 % – ce qui représente dans certaines classes près de 40% des élèves en situation d’échec – ; 25% de situation d’échec en général et 30% d’abandons scolaires des 15-17 ans).

Quand le train s’emballe, il laisse beaucoup de monde sur le quai. En d’autres termes, la seule chose qui est prise en compte aujourd’hui dans les analyses de l’école, et cela même chez les progressistes, est la question de la productivité, de la rentabilité des élèves, de leur niveau et de la médiocrité de ce niveau qu’il faut sans cesse augmenter.

Jamais la santé et le bien-être de ces enfants n’entrent en considération. In fine, dans le modèle scolaire actuel, ce qui empêche la production, ce n’est pas la surcharge de travail, mais l’individu lui-même.Il peut produire toujours plus, si l’on parvient à le formater de façon précoce et féroce, en l’obligeant insidieusement à s’adapter en permanence, pour son bien, quitte à détruire sa santé. Dans le cadre scolaire actuel, la santé d’un enfant n’est prise en compte qu’au seul regard de sa production écrite. Production écrite qui n’est d’ailleurs plus le symbole de la formation, mais de la destruction, de la sélection, du tri, de la relégation et in fine de l’exclusion d’une partie importante de notre jeunesse.

Pour Vincent Troger, dans les alternatives économiques n°198 2001, les multiples rapports font émerger un critère dominant d’évaluation du niveau scolaire : l’orthographe.

Le nombre et la fréquence des fautes sont les symptômes les plus régulièrement invoqués pour dénoncer la baisse de niveau. L’orthographe est ainsi devenue pour les instituteurs le principal symbole de leur autorité. L’encyclopédisme des manuels scolaires vise à coller au plus près à l’évolution technique et sociétale quels qu’en soient les soubresauts et accès fébriles.

De l’école primaire à l’université, la communication écrite renforce sa prédominance sur toutes les autres formes de langages et leurs richesses respectives (verbales, corporelles, artistiques). Le formatage écrit est privilégié pour sa facilité à être quantifiable, mesurable et donc pour le confort qu’il offre à évaluer la production immatérielle, la capacité intellectuelle de chaque élève.La surcharge des programmes et les classes surpeuplées ont réduit, voire interdit aux profs toute velléité de consacrer temps et efforts pédagogiques adéquats vers les élèves plus lents. Ce manque de temps pour les interactions individuelles a fini par écarter de notre enseignement, au profit exclusif de l’écrit, toutes les autres formes d’expressions et leurs disciplines associées telles que sport, arts plastiques, expression corporelle, théâtre, musique, apprentissage manuel. Toutes trop peu à normaliser dans leur évaluation et donc bouffeuses de temps.

L’enfant s’exprime d’abord par le corps puis par le verbe et in fine par l’écrit et aujourd’hui seul l’écrit est la valeur de référence pour l’école.

L’être complexe qu’est l’enfant, c’est-à-dire l’être social, est entièrement occulté, et cela a des conséquences physiques motrices et cognitives sur nos enfants dont malheureusement nous ignorons tout. Le niveau baisse nous dit-on… Mais de quel niveau s’agit-il, et comment le mesurer avec un mètre et une feuille de papier ?

Ce qui est certain et ne souffre d’aucune contestation, c’est que le niveau de nos enfants est en parfaite adéquation avec la société dans laquelle ils vivent.

Nos bambins savent parfaitement se servir de tous les outils qui sont mis à leur disposition. Par contre, sur le plan de la santé mentale et physique tous les analyses et baromètres sont dans le rouge et leur santé laisse à désirer.

Carlos Perez

Carlos Perez est le cofondateur de l’ASBL « Parents luttant contre l’échec et le décrochage scolaires » visant à améliorer le contact entre parents, professeurs et élèves et de promouvoir le bien-être des enfants dans le cadre scolaire. Il est l’auteur du livre « L’enfance sous pression. Quand l’école rend malade » aux éditions Aden

Facebook : l’enfance sous pression

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L’enfance sous pression « Quand l’école rend malade »

Source : Investig’Action

mondialisation.ca

VIA: http://w41k.com/86383

 

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