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Ermites dans la taïga

Ermites dans la taïga par Peskov

Vassili Peskov

Extrait

LE JARDIN ET LA TAÏGA

J’ai rapporté à Moscou, de chez les Lykov, un morceau de pain. En le montrant à mes amis, je n’ai entendu qu’un seul commentaire qui se rapproche de la vérité : “On dirait du pain.” Oui, c’est le pain des Lykov. Ils le font à base de pommes de terre pilées au mortier avec deux ou trois poignées de seigle et quelques graines de chanvre passées au pilon. Pétri à l’eau, ce mélange, sans levure ni quelque fermentation que ce soit, va à la poêle pour donner une sorte de grosse crêpe noire. “C’est un pain aussi désagréable à manger qu’à regarder, a dit Erofeï. Pourtant ils en mangeaient et ils continuent : ils n’ont jamais goûté au moindre morceau de notre vrai pain.”
Le jardin, un morceau de montagne arraché à la taïga, a nourri la famille toutes ces années durant. Pour prévenir les traîtrises des étés montagnards, un autre jardin avait été défriché en aval, au bord de la rivière : “Si la récolte se faisait mauvaise en haut, on ramassait quelque chose en bas.”
Le jardin donnait de la pomme de terre, du navet, de l’oignon, des pois, du chanvre et du seigle. Les graines provenaient de l’ancien domaine aujourd’hui avalé par la taïga, apportées quarante-six ans auparavant comme des pierres précieuses, avec la même précaution que le fer et les livres religieux. Jamais aucune culture en ce demi-siècle ne les a lâchés par dégénérescence, chacune leur donnant nourriture et semence.

La pomme de terre, entrée en Russie sous Pierre I, était bannie par les vieux-croyants. “Pécheur est le tsar, pécheur est son fruit.” Ironie du sort, elle est devenue l’aliment principal des Lykov.

Des semences, inutile d’expliquer pourquoi, qu’ils préservaient comme la prunelle de leurs yeux.
Ironie du sort, la pomme de terre qui fut importée d’Europe par Pierre le Grand et que les vieux-croyants rejetèrent au même titre que le thé et le tabac comme “une plante démoniaque de perdition”, a constitué de longues années durant leur nourriture de base. Chez les Lykov aussi. Et elle s’y était parfaitement acclimatée. On la conservait dans une cave garnie de rondins de bois et d’écorces de bouleau. Mais de récolte en récolte les réserves se révélaient insuffisantes. Les neiges de juin, en montagne, pouvaient avoir des effets catastrophiques sur le jardin. Il fallait à tout prix une réserve “stratégique” de deux ans. Bien qu’aucune cave, même bonne, ne conservât les pommes de terre pendant deux ans.
Les Lykov avaient appris à faire des réserves de pommes de terre séchées. Ils les découpaient en lamelles fines qu’ils exposaient au soleil, les jours de temps chaud, sur de grandes feuilles d’écorce ou carrément sur les “tuiles” du toit. Au besoin, ils parachevaient le séchage près du feu ou sur le poêle. L’espace libre de la masure était toujours occupé par des baquets de pommes de terre séchées qu’on plaçait aussi dans des garde-manger en rondins de bois montés sur de hautes perches. Le tout étant, bien entendu, précautionneusement enveloppé d’écorce.
Toutes ces années les Lykov ont mangé les pommes de terre avec la peau, expliquant cela par une économie de nourriture. Je crois quant à moi qu’ils avaient compris intuitivement que la pomme de terre, mangée avec sa peau, était un aliment plus complet.
Le navet, le pois et le seigle se présentaient comme des aliments d’appoint. Il y avait si peu de céréales que les jeunes Lykov ignoraient complètement ce qu’était le pain. Les graines, une fois séchées, étaient écrasées dans un mortier et l’on en faisait une bouillie de seigle “les jours de sainte fête”.
La carotte y avait poussé jadis jusqu’au jour où un rongeur s’était gavé des dernières graines. Ainsi les Lykov ont-ils été privés d’une nourriture indispensable. La pâleur maladive de leur peau s’expliquait sans doute moins par leur claustration dans l’obscurité que par le manque d’une substance nutritive nommée carotène présente dans la carotte, l’orange, la tomate… Cette année les géologues ont approvisionné les Lykov en graines de carottes et Agafia nous a apporté près du feu, à titre de confiserie, des racines d’un orange encore pâle. Deux chacun. Et d’ajouter en souriant : “De la caro-otte…”
Le deuxième jardin, c’était la taïga. Sans ses fruits l’homme ne pourrait y vivre longtemps dans l’isolement total. Dès avril les bouleaux donnaient leur sève. On la recueillait dans des seaux d’écorce.
S’ils n’avaient pas manqué de vaisselle, les Lykov en auraient sûrement fabriqué du sirop, par réchauffement. Mais allez poser un seau d’écorce sur le feu… On plaçait le seau dans le torrent, réfrigérateur naturel, où la sève se gardait longtemps.
Après la sève de bouleau, on allait cueillir l’oignon sauvage et l’ortie. De l’ortie on faisait une soupe et l’on séchait des bottes pour l’hiver, utiles à “la robustesse du corps”. L’été venu, on ramassait les champignons (que l’on mangeait cuits au four et bouillis à l’eau), la framboise, la myrtille, l’airelle rouge, le cassis.
“Accroupis, éreintés, c’est abondamment qu’on mangeait ces fruits divins.”
Mais l’été voulait aussi qu’on songeât à l’hiver, une saison longue et austère. L’habitant de la taïga, tel un écureuil, devait avoir le sens de la réserve. De nouveau les seaux d’écorce entraient en jeu. On séchait les champignons et les myrtilles, on macérait l’airelle dans de l’eau. Mais tout cela dans des quantités moindres qu’on ne tend à l’imaginer, “par manque de temps”.

La taïga, deuxième ressource alimentaire après le potager.

Plus dangereux peut-être que l’ours, 1’écureuil, parce qu’il ravage les provisions de graines.

Fin août arrivait le temps des récoltes, reléguant à l’arrière-plan tous les autres soucis. On allait à la cueillette des pommes de cèdre dont les graines faisaient office de “pommes de terre de la taïga”. Les cônes de cèdre les plus bas étaient décrochés à l’aide d’une longue perche de sapin. Mais il fallait toujours grimper à l’arbre pour secouer les plus hauts. Tous les Lykov – les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes – grimpaient aux cèdres avec aisance. Ils jetaient les pommes dans des cuves creusées, puis les décortiquaient sur des râpes en bois. Ensuite les graines séchaient à l’air. Une fois propres et sélectionnées, elles se conservaient dans des récipients d’écorce, à l’intérieur de l’isba et des garde-manger, protégées contre l’humidité, les ours et les rongeurs.
Aujourd’hui les diététiciens chimistes ont découvert, à l’analyse de la composition des graines de cèdre, une multitude de substances nutritives allant des corps gras et protéines à certaines composantes d’une richesse exclusive mais dont les noms récalcitrants résistent à ma mémoire. Sur un marché de Moscou j’ai vu ce printemps, parmi les marchands du Sud aux étalages de grenades et d’abricots secs, un Sibérien imposant derrière une malle de pommes de cèdre. Pour prévenir les questions inutiles, il avait épinglé, sur une allumette plantée dans l’un des fruits, un bout de carton où figurait cette information consistante : “Contre la tension. Un rouble la pièce.”
Les Lykov ignorent l’argent mais connaissent d’expérience la valeur de tout ce qui compose les cônes de cèdre. Et toutes les saisons de bonne récolte, ils en faisaient le plus gros stock possible. Les graines se conservent parfaitement, “quatre années sans rancir”. Les Lykov les consomment en l’état naturel (“on les ronge semblablement à des écureuils”), les mélangent parfois sous forme compilée à la pâte de pain et en extraient le fameux “lait” dont même les chats sont friands.
La taïga fournissait aussi partiellement de la nourriture animale. Point d’animaux domestiques en ce lieu. J’ai oublié d’en demander la raison lors de ma première visite. Sans doute la place a-t-elle manqué sur le canoë creusé dans le bois, à bord duquel les Lykov ont remonté l’Abakan. Mais les Lykov ont peut-être décidé consciemment de ne pas s’encombrer de “créatures domestiques” par souci de discrétion. Durant de longues années, l’isba a ignoré les aboiements, les cocoricos, les beuglements, les bêlements, les miaulements.
Pour seuls voisins, ennemis et amis, les Lykov n’avaient que les bêtes sauvages, dont la taïga n’est pas pauvre. Des casse-noix voletaient sans frayeur près de la maison. Ils avaient coutume de cacher des graines dans la mousse du torrent où ils fouinaient sans gêne sous nos jambes quand nous passions. Les gélinottes nichaient juste derrière le jardin. Deux corbeaux vivaient non loin, doyens de la montagne, peut-être même antérieurs à l’isba. Leur croassement alarmant annonçait la tempête aux Lykov et leurs tournoiements les avertissaient qu’une bête était prise dans la fosse.
Un lynx apparaissait quelquefois en hiver. Sans frayeur ni méfiance il faisait le tour du “domaine”. Un jour, par curiosité sans doute, il a même gratté la porte de l’isba avant de disparaître aussi nonchalamment qu’il s’était approché.
Les zibelines laissaient leurs empreintes sur la neige. Les loups aussi faisaient quelques apparitions, attirés par l’odeur de la fumée et la curiosité. Une fois convaincus de l’absence de proie, ils se retiraient vers le fief des cerfs.
L’été, se blottissaient dans les bûches les petits prélerés d’Agafia, les pliski. Me voyant surpris par ce mot bizarre, Agafia a esquissé de la main un hochement expressif. Les hochequeues !
Les oiseaux voyageurs ne font pas route par ce coin de taïga. Une seule fois dans un brouillard d’automne les Lykov furent alarmés par le craquettement d’une grue solitaire que les vents avaient égarée. Deux jours durant elle survola la vallée (“elle nous troublait l’âme”) avant de disparaître. Plus tard Dmitri trouva au bord de l’eau les pattes et les ailes de l’oiseau qui venait de périr et d’être mangé.
La solitude taïguéenne des Lykov fut partagée durant plusieurs années par un ours, une bête à la carrure et à l’insolence modérées. Il n’apparaissait qu’épisodiquement, piétinant, humant l’air près du garde-manger, avant de repartir. Lors de la cueillette des pommes de cèdre, l’ours suivait les ramasseurs à la trace tout en esquivant leurs regards, pour recueillir les fruits oubliés. “Nous lui laissions des pommes exprès, affamé comme il était, en quête de graisse pour l’hiver.”
Cette alliance avec l’ours se vit soudainement interrompue par l’apparition d’un grand frère autrement corpulent. Le duel des deux ours eut lieu près du sentier de la rivière. “Ils hurlaient fortement.” Quelque cinq jours plus tard Dmitri retrouva son vieil ami à moitié mangé par son congénère plus grand que lui.
Finie, la vie tranquille. L’intrus se conduisait en maître. Il dévasta l’un des garde-manger empli de graines. Une fois, surgissant près de l’isba, il effraya tant Agafia qu’elle garda le lit durant six mois. “Mes jambes ne marchaient plus.” Il devenait périlleux de s’aventurer dans la taïga. L’ours fut unanimement condamné à mort. Mais comment mettre le verdict à exécution ? A défaut d’arme, on creusa une fosse sur le chemin des framboisiers. L’énorme bête y tomba mais, insensible aux pieux pointus, en sortit indemne : on avait mésestimé la profondeur.
Dmitri fabriqua un épieu à l’automne dans l’espoir d’atteindre la bête au fond de sa tanière. Mais la tanière resta introuvable. Devinant qu’au printemps l’animal affamé se montrerait particulièrement dangereux, Sawine et Dmitri confectionnèrent une cabane piège avec un appât et une porte glissante. L’ours se fit prendre au printemps mais, brisant les murs de sa prison, s’échappa. Il fallut demander une arme aux géologues. Dmitri, en connaisseur des sentiers d’ours, installa un dispositif de tir automatique à l’endroit le plus sûr. Le truc marcha.
— Un jour nous avons vu les corbeaux tournoyer dans le ciel. Nous y sommes allés prudemment. L’ours gisait sur le sentier.
— Avez-vous goûté à sa viande ?
— Non, nous l’avons laissée en pâture aux petites bêtes. Dieu ordonne de manger uniquement ceux qui ont des sabots, a dit le vieux.
Des sabots ? En sont “chaussés”, dans la contrée, l’élan, le renne sibérien. On leur faisait la chasse, la seule méthode étant de creuser des fosses sur les sentiers. Pour aiguiller l’animal vers son piège on installait des barrages à travers la taïga. Les proies se faisaient rares : “Les bêtes avec le temps ont appris à être sages.” Mais qu’un petit renne tombât au piège et les Lykov festoyaient, sans omettre toutefois de constituer un stock pour l’hiver. La viande était découpée en fines lamelles mises à sécher au vent.
Ces “conserves” de viande se gardaient une année ou deux dans leur écorce de bouleau. On les sortait les jours de grande fête ou pour les longues marches et les travaux pénibles.

(J’ai rapporté à Moscou un cadeau d’Agafia, un tortillon de viande d’élan séchée. Il sent bien la viande, mais de là à le manger…)
L’été et l’automne, les Lykov péchaient jusqu’à la formation des glaces. Le haut cours de l’Abakan abrite l’ombre et le lenok, un salmonidé sibérien. La pêche se faisait “à la canne et au panier”, un piège tressé d’osier. Le poisson se mangeait cru ou grillé sur le feu. On en séchait toujours pour les réserves.
Mais n’oublions pas que les Lykov ont vécu toutes ces années sans sel. Sans le moindre grain ! La médecine juge nocive la surconsommation de sel. En même temps qu’elle le déclare indispensable dans des quantités appropriées. J’ai vu en Afrique des antilopes et des éléphants parcourir près de cent kilomètres dans le seul but de paître sur des terres salifères. Ils se “ressalent” au péril de leur vie. Carnassiers et chasseurs les traquent. Mais ils marchent au mépris du danger. Qui a vécu la guerre en Russie sait qu’un verre de sel, même souillé de terre, était une “monnaie d’échange” qui donnait droit à tout – vêtements, chaussures, pain. Quand j’ai demandé à Karp Ossipovitch quelle avait été la plus grande des difficultés de son existence dans la taïga, il m’a dit : Vivre sans sel. Une souffrance en vérité !” Lors de la première rencontre avec les géologues, les Lykov ont refusé tous les cadeaux alimentaires. Sauf le sel. “Et depuis ce jour on ne peut plus manger sans sel.”
Des saisons de disette ? Oui, 1961 aura été une année terrible pour les Lykov. La neige de juin, accompagnée d’un gel assez violent, emporta toutes les cultures. Le seigle succomba à la froidure et les pommes de terre n’y survécurent que pour garnir le stock de semence. La nourriture forestière en souffrit aussi beaucoup. L’hiver avala vite les réserves de la récolte précédente. Au printemps, les Lykov mangèrent de la paille, des chaussures de cuir, la peau des skis, l’écorce et les germes des bouleaux. Des réserves de pois ils ne gardèrent qu’un récipient de semence.
Cette année-là la mère mourut de faim. L’isba se serait vidée complètement si les récoltes suivantes avaient avorté comme les autres. Mais l’année fut bonne. La pomme de terre monta bien. Les cônes de cèdre mûrissaient aux branches. Et sur le carré des pois perça par hasard un unique épi de seigle. On le dorlota nuit et jour après avoir installé une protection spéciale contre les rongeurs.
Une fois mûr, l’épi donna dix-huit grains. Cette récolte fut enveloppée dans un chiffon sec, rangée dans un mini-seau spécial plus petit qu’une timbale, roulée dans une feuille d’écorce puis suspendue au mur. Les dix-huit grains donnèrent environ une assiette de céréales. Mais les Lykov ne firent leur première bouillie de seigle qu’à la quatrième saison.
Tous les ans il fallait sauver des rongeurs la récolte de chanvre, de pois et de seigle. Ce “petit peuple de la taïga” considérait les semailles comme une proie parfaitement légitime. Un moment d’inattention et les cultures passaient dans les terriers. Les pièges les plus divers entouraient l’espace ensemencé. Il n’empêche que les écureuils raflaient pratiquement la moitié des récoltes céréalières. Sympathique et agréable à l’œil humain, cette gentille bête était regardée comme une “calamité de Dieu”. “Pire que l’ours, en vérité”, a dit le vieux.
Ce problème fut vite tranché par les deux chattes et les deux chats qu’offrirent les géologues. Les écureuils et les souris (en même temps que les gélinottes, hélas !) furent bientôt exterminés. Mais toute médaille a son revers en ce bas monde : survint le problème de la surreproduction des chasseurs de souris. Noyer les chatons comme on le fait d’ordinaire dans les villages ? Les Lykov n’osèrent pas. Et maintenant pullule une horde de pique-assiette domestiques à la place des écornifleurs forestiers. “Il y en a-a-a !” se lamente Agafia en regardant les chattes sortir à l’air libre leur nichée par la peau du cou, pour prendre un bain de soleil.
Autre circonstance importante. A Moscou j’avais parlé à Galina Proskouriakova, l’animatrice de l’émission télévisée le Monde végétal, de mon prochain départ pour la taïga. Connaissant le but de mon voyage, elle avait insisté : “J’aimerais savoir quelles ont été leurs maladies et comment ils se soignaient. Ils vont sûrement vous nommer tout un bouquet de plantes médicinales. Rapportez donc des échantillons, nous verrons ça, nous fouillerons dans les livres.
Ca me passionne !”

Je n’ai pas oublié de poser la question. Le vieil homme et sa fille m’ont répondu : “Des maladies ? on ne fait jamais sans…” Tous avaient souffert principalement d’un mal qu’ils dénommaient nadsada et qu’ils décrivaient comme une douleur du ventre résultant d’un effort de levage exagéré, ainsi qu’une sorte de faiblesse générale. Tout le monde était passé par là. On se soignait par une “remise du ventre” : une sorte de massage du malade pratiqué par autrui “avec savoir-faire”.
Deux des enfants morts, Sawine et Natalia, souffraient manifestement de maladies intestinales. Le remède en était une décoction de rhubarbe. Un médicament sans doute adéquat, mais que peut un médicament pour des intestins que la nourriture malmène ? Sawine fut emporté par une diarrhée saignante.
Parmi les maladies, Agafia a cité le refroidissement. On le soignait par l’ortie, la framboise et le réchauffement sur le poêle en position couchée. Le refroidissement, toutefois, n’était pas un mal fréquent : les Lykov avaient l’endurance exceptionnelle, ils marchaient souvent pieds nus dans la neige. Bien que Dmitri, le plus vigoureux de tous, mourût précisément d’un refroidissement.
Quant aux blessures, on les oignait de salive et de résine d’épicéa. L’“huile d’épicéa” (bouillon d’aiguilles) était un remède très vanté, mais je n’ai pas compris contre quoi.
Les Lykov buvaient des décoctions de champignons d’arbre, de branches de cassis, d’épilobe. Ils préparaient pour l’hiver l’oignon sauvage, la myrtille, le lédon de marais, la flouve, la tanaisie. A ma demande Agafia a ramassé une dizaine d’autres “plantes utiles dons de Dieu”. Mais nous sommes partis dans la précipitation : la nuit tombait et la route était longue. Mon bouquet médicinal est resté sur un tas de bois…
Maintenant que je repense à cette conversation, j’imagine qu’il y avait dans cette herboristerie forestière une part de sagesse et d’expérience, bien sûr, mais aussi d’erreur. Une chose a de quoi étonner. La région où vivent les Lykov figure sur la carte comme contaminée par l’encéphalite. Les géologues n’y entrent pas sans vaccin. Pourtant les Lykov semblent être passés au travers du fléau. Ils en ignorent jusqu’à l’existence.

Non, la taïga ne leur rend pas la vie douce. Cependant, exception faite du sel, elle a su leur donner tout ce que la survie requiert.

Le monde en 2025, Bernard Lecherbonnier

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L’opinion publique est invitée à croire que la mondialisation aboutira à une organisation rationnelle et avisée de la planète. Aveuglement absolu. En vérité, les grandes institutions internationales, en premier lieu l’Organisation des Nations unies, paraissent avoir perdu tout pouvoir, toute autorité alors que la mondialisation aurait dû fortifier leur position morale et politique. Et si la mondialisation n’était qu’une illusion ? En effet, hors du système économique et financier, qu’y a-t-il de réellement mondialisé, globalisé, sur Terre? Il semble que la peur de l’uniformisation ait bien au contraire accusé les divisions, excité les identités, réveillé les communautarismes, embrasé les vieilles querelles. Des pays, comme la Turquie, l’Inde, qui avaient pacifié les relations entre leurs communautés, renouent avec l’intolérance envers les minorités. Des ensembles en construction comme l’Union européenne se défont maille par maille. Les religions s’arment. Partout poussent des despotes nationalistes prêts à en découdre avec leurs voisins. La globalisation a tourné court et encouragé la résurgence de la guerre dans toutes les régions du monde.

Le progrès et la démocratie sont réputés devoir l’emporter au terme d’un long mais irrésistible processus. Encore une illusion ! La dérive nationaliste n’affecte pas seulement les pays en proie aux conflits ethniques. Elle atteint aussi les démocraties qui regardent d’un œil de plus en plus favorable ces « démocratures» où un pouvoir fort impose sa volonté tout en flattant les foules. Le « populisme» est souvent désigné comme l’agent de cette dérive. Il n’est que le fruit des échecs multiples enregistrés par les gouvernements qui n’ont que trop joué avec le contrat social à la base de toute démocratie. Même l’Europe, qui aime se faire passer pour la mère de toutes les sagesses, est le théâtre de cette dérive qui risque d’aller à son terme, tant l’entêtement borné de ses dirigeants, l’épuisement idéologique de ses partis contrastent avec la vitalité d’une société qui, n’en pouvant plus d’attendre, finira par miser, si aucune nouvelle offre politique ne survient, sur le plus audacieux – pourquoi pas? –, sur le plus dangereux.

Les puissances émergentes, étaient supposées entraîner l’économie mondiale jusqu’en 2030, donner un coup de jeunesse à la civilisation entière. Arrêtons de nous mentir. La réalité est là, criante, et elle clame le contraire. La plupart de ces États sont parvenus au terme du parcours du combattant qui mène de la corruption au surendettement, du surendettement à la poigne de fer. Pourquoi a-t-on refusé de voir qu’à l’évidence ces puissances émergentes finiraient par tomber dans la nasse tendue par les fonds spéculatifs qui les ont rackettées et 13  qui veulent maintenant tirer bénéfice au centuple de leur générosité intéressée? Le pillage de l’Argentine par les fonds « vautours» en annonce bien d’autres.

On ne cesse de célébrer le nouvel ordre économique et financier dominé par la Banque mondiale, le FMI et les banques centrales. Devenons enfin lucides! On a longtemps cru qu’il y avait un pilote dans l’avion. Regardons la réalité. D’un côté l’enfer du sous-développement, de l’autre les paradis fiscaux, le shadow banking et les hedge funds. D’un côté la moitié de la population mondiale, de l’autre une centaine de crésus qui suceront jusqu’à sa dernière goutte le sang du dernier miséreux. Cela peut-il durer? Non. Le capitalisme n’a de sens que s’il crée de la richesse. Sinon il se consume. De nombreux indices montrent que l’on est à la fin d’un cycle. Taux de crédit négatifs, apparition de monnaies alternatives, naissance d’une société du partage. Et ce n’est que le début d’une mutation qui va miner de l’intérieur un système absurde dont il faut cependant attendre, avant qu’il ne s’asphyxie, une ultime tentative: l’accaparement direct de pays riches en matières premières.

L’humanité ne résoudra ces problèmes dans les dix années qui viennent que si elle s’en occupe elle-même. Il n’y aura jamais d’intelligence supérieure à l’intelligence humaine. Or, d’intenses campagnes de communication tentent d’infantiliser l’homme, de le dessaisir de sa liberté de penser son présent, d’imaginer son avenir. Un attentat aussi grossier, aussi grotesque contre la personne humaine n’a jamais été commis dans l’histoire. Attention! On est en train de nous vendre l’idée que les technologies numériques seront capables de tout résoudre à notre place, que l’intelligence artificielle surpassera mille fois la nôtre… Disons-le haut et fort: l’informatisation n’ouvre pas une nouvelle ère au terme  de laquelle l’homme devrait céder la direction de son destin à la machine. L’informatisation n’est qu’une technologie dont le potentiel n’est pas infini (comme vient de le réaffirmer la communauté scientifique en invalidant la «loi de Moore» qui prévoyait la progression exponentielle du numérique). Non, le digital n’annonce pas l’avènement d’une nouvelle Renaissance! Encore moins d’un «transhumain»… Pourquoi pas du Messie?

Provocation ou incitation? En 2016, les organisateurs du Forum de Davos ont célébré en tant qu’homme de l’avenir un robot de 80 kg répondant au nom de Hubo, construit par un organisme coréen, Advanced Institute of Science and Technology. Hubo sait monter et descendre un escalier, conduire une voiture, porter une valise. Si l’avenir de l’homme se réduit à ces fonctions, il y a de quoi s’interroger…

Extrait: Format PDF sur la toile 

Je ne sais pas pondre l’ oeuf, mais je sais quand il est pourri

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Une personne sur deux sera touchée par le cancer, et la deuxième sera probablement un aidant naturel. Essai, récit, exercice de réflexion, ce travail journalistique minutieusement documenté aborde la question du cancer à travers l’expérience personnelle de Josée Blanchette et les témoignages qu’elle a reçus. Cette enquête sur un sujet majeur donne la parole à de nombreux spécialistes lucides et parfois critiques. L’auteure remet en question les accointances entre l’oncologie et les compagnies pharmaceutiques, effectue une incursion en médecine intégrative et propose des pistes de prévention et de postvention. Au coeur de sa démarche, elle place le discernement de chaque personne et son pouvoir d’agir. « Un plaidoyer solide. […] Je crois que personne ne restera indifférent. » Dr Jean Rochon, préfacier, ex-ministre de la Santé

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Extraits du livre

Refus de traitement

Si c’était à recommencer, combien de gens renonceraient à tout ce cirque? J’en connais plusieurs, mais ils ne sont plus là pour le dire.

Que vous refusiez un Tylenol à l’hôpital ou une chimiothérapie, même combat. On écrira« refus de traitement » au dossier. Ça surprend toujours un peu le personnel soignant.« Les médecins se sentent complètement incompétents lorsque le patient refuse un traitement. Mais c’est à eux de régler leurs bibittes, pas au patient à en faire les frais. » Celle qui me parle est médecin spécialiste et enseigne aux futurs docs à l’université. Elle fait du terrain (en clinique, en salle d’opération) et prend le pouls des futurs résidents.

Refuser un traitement ne signifie pas qu’on doive les refuser tous. On peut demeurer sélectif. Cela ne signifie pas non plus que votre médecin cessera de vous traiter correctement ou d’éprouver de la considération pour vous. Un bon médecin — et la plupart agissent avec professionnalisme — apprend à ne pas mettre son ego dans le chemin entre les décisions de son patient et ses convictions personnelles. La marge d’erreur est toujours grande entre ce qui est prescrit, de quelle façon le patient réagit et comment la nature se charge de nous guérir.

[…]

L’heure du leurre

Ils sont nombreux ceux que cela rassure que vous alliez au front, subir des traitements qui retardent le moment où vous les confronterez à la mort, la vôtre, mais surtout la leur. Eux-mêmes n’ont aucune idée si on vous envoie en Syrie ou à Valcartier. Certains s’imaginent peut-être que c’est le Club Med, étant donné que chaque La-Z-Boy du département de chimiothérapie est assorti d’un écran de télé sur bras télescopique et qu’on fournit l’eau en bouteille.

Sortez vos masques, l’heure est au grand théâtre funèbre. Vous aurez peut-être droit à la décapitation en direct si vos gènes sont incompatibles. Ça ajoute un peu de suspense : mort sur son fauteuil de chimio. Mais les médias ne parlent jamais de cela, sauf si c’est une personnalité du bottin de l’UDA qu’on décapite. La chimiothérapie est un leurre pratique pour cela. Vous mourez à petit feu ou non. Si vous en réchappez, on se prosternera devant l’autel des pharmaceutiques, du corps médical, même de Dieu, car la perspective de la mort rend parfois croyant.

Dans tous les cas, les aiguilles donnent bonne conscience à tout le monde. On « fait » quelque chose. On « agit », même si la période de prolongation n’est que de quelques mois de plus… ou de moins. On se « bat » comme un valeureux petit soldat devant la Grande Faucheuse. On plie l’échine, on tend le bras, on plonge tête baissée et on attend les applaudissements. Ça occupe. Vous vous battrez jusqu’au bout pour leur éviter de trop penser à leur fin. Merci pour eux. Et vous y êtes encouragé par des médecins qui trouvent parfois leur ego flatté de vous prolonger un tant soit peu.

Votre temps est précieux mais jamais autant que lorsqu’il ne vous en reste plus. Et apprendre à mourir n’est pas une répétition générale. Si c’était à recommencer, combien de gens renonceraient à tout ce cirque ? J’en connais plusieurs, mais ils ne sont plus là pour le dire.

Source, Le Devoir

 

Entrevue, TLMEP, 2 octobre 2016

 

http://ici.radio-canada.ca/tele/tout-le-monde-en-parle/2016-2017/segments/entrevue/9285/josee-blanchette?isAutoPlay=1

 

On ne meurt qu’une fois et c’est pour si longtemps

Patrick Pelloux

Bernard GENSANE

Il ne faut pas mépriser la petite histoire quand elle renseigne sur la grande. On se souvient du livre fort utile de Jean-Louis Beaucarnot sur les origines, les parcours – souvent très surprenants – des hommes et femmes politiques français.

En racontant, d’une plume alerte et précise, les fins de vie d’une trentaine de personnalités diverses et variées (de Jésus à Fréhel en passant par les soldats morts sur les plages normandes le 6 juin 1944), le médecin urgentiste Patrick Pelloux nous en dit beaucoup sur l’histoire de la médecine française, européenne, sur leurs ratages systémiques, leur nullité historique par rapport à la médecine chinoise et même à la médecine de « bonne femme », c’est-à -dire de bona fama, de bonne renommée. Il fallait être vraiment nul pour soigner Beethoven, victime de saturnisme (plus de cent fois la dose normale), avec des médicaments et des ustensiles bourrés de plomb. Il fallait être sacrément nul, et un peu pervers, pour saigner à tout bout de champ (jusqu’à sectionner des tendons) des malades atteints d’un mauvais rhume ou d’une constipation. Décidément, notre civilisation a bien mal traité les vivants qui allaient mourir…

Alors, commençons par Jésus. Il y eut d’abord le supplice sur la croix de ce prédicateur gênant. Ce fut encore pire que ce que décrit Pelloux car les croix utilisées par les Romains à l’époque n’était pas en forme de t minuscule mais de T majuscule. De sorte que les condamnés ne pouvaient même pas poser contre le bois leur tête qui pendouillait instantanément. Les suppliciés mouraient asphyxiés, d’autant plus rapidement (mettons une heure ou deux), qu’ils ne pouvaient activer aucun muscle. Parfois – pas dans le cas de Jésus, sinon cela se serait su, depuis le temps – des soldats humanistes sectionnaient les jambes des suppliciés qui, dès lors, ne disposaient plus d’aucun point d’appui, ce qui accélérait l’étouffement. Et puis, il y eut la résurrection qui fait que, pour ceux qui y croient, Jésus s’est, au sens propre comme au figuré, envolé de son tombeau. Pelloux se montre circonspect et son récit n’est pas très ragoûtant : « En ce temps, tous les crucifiés étaient jetés dans une fosse commune ou laissés par terre. La décomposition, avec le climat chaud, était très rapide. En quelques jours, les bestioles nettoyaient le corps, et les restes partaient dans des ossuaires. […] rares étaient les crucifiés ensevelis, exceptés ceux qui avaient été remis à leur famille. Donc deux hypothèses : soit Jésus a été mis dans la fosse commune, soit dans un tombeau – mais lequel ? » Les textes sacrés nous disent que des femmes seraient allées acheter des aromates pour embaumer le corps. Pelloux en doute : « Personne n’aurait embaumé un mort dans son tombeau avec la décomposition déjà commencée ; surtout ce n’était pas dans les rites ou habitudes. Ce tombeau vide permet d’affirmer que Jésus s’est envolé. » Aujourd’hui encore, malgré bien des progrès, on ne sait pas réanimer un corps par asphyxie, douze heures après son décès. Reste la pari pascalien…

Des siècles durant, les pauvres n’eurent aucun accès à une médecine réservée aux riches. Au bout du compte, le résultat fut le même. Mais ce qui plaçait tous les individus sur un même pied d’égalité, c’était les épidémies, comme la peste, ou des microbes que l’on fut incapable de vaincre pendant des siècles, comme celui de la tuberculose. Charles IX, le fils de Catherine de Médicis, en mourut à vingt-quatre ans en présence d’Ambroise Paré qui n’en put mais. Pendant des siècles, médecins et chirurgiens (deux corporations totalement hostiles, comme l’explique Pelloux) furent incapables de comprendre ce qu’était une hémorragie interne. Le bisexuel Henri III, qui avait pourtant résisté à toutes les MST de la terre, mourut poignardé par un moine fou alors qu’il faisait caca, comme tous les matins, devant les dignitaires du royaume. Il se vida de son sang, comme un cochon égorgé, dans des douleurs atroces.

 

Alors qu’Henri IV était mort en quelques minutes, ce qu’endura Ravaillac, régicide fou, fut atroce. On transperça au fer rouge la main qui avait frappé. On enduisit la blessure de soufre et de poix. On lui arracha les tétons ; dans les plaies, le bourreau fit couler du plomb. On l’écartela. Le supplice dura deux heures. Des spectateurs arrachèrent des lambeaux de son corps en souvenir.

Théophraste Renaudot (du Grand Soir ?) décrivit par le menu la fin de Louis XIII. Une horreur. Il souffrait atrocement des hémorroïdes quand il fut atteint, selon ses médecins, d’une « combustion interne de l’estomac ». On le saigna tant et plus, on lui fit subir des lavements décapants qui entraînèrent des diarrhées de sang particulièrement odorantes. Par paquets, des vers de trente centimètres lui sortirent de l’anus, puis de la bouche. Ces ascaris finirent par perforer son côlon. On passe sur la tuberculose royale. Les médecins lui appliquèrent sur le ventre des vessies de porc remplies de lait chaud, ce qui le brûla atrocement. Dans une odeur effroyable, il communia pendant quatre heures, puis perdit la parole et l’ouïe avant d’être enfin délivré par la faucheuse égalisatrice.

Tuberculeux, lui aussi, Molière ne mourut pas sur scène, mais un peu plus tard le soir, victime d’une hémorragie interne, anémié, suffocant, crachant son sang. En 1792, ses restes furent mélangés à ceux de La Fontaine au cimetière du Père-Lachaise.

Comme son roi Louis XIV, Lully souffrait de diabète. La thèse de Pelloux selon laquelle le musicien aurait composé un Te Deum en l’honneur de la guérison de l’abcès anal du roi est très contestée. Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est que Lully s’est bel et bien planté son bâton de chef d’orchestre dans le pied, ce qui occasionna une très vilaine plaie que les médecins furent incapables de guérir. En trois jours, la gangrène envahit un corps que les Diafoirus saignèrent d’abondance, ce qui mit un terme à la vie de ce génie de cinquante-quatre ans.

Le roi-soleil souffrit toute sa vie. Il fut tant de fois pénétré par des clystères à lavement de taille variable, soixante ans durant, que son royal anus devint à la fois un objet de contemplation pour sa garde rapprochée et un siège de souffrances permanentes. Il était diabétique, puait de la bouche. Au lieu de lui arracher un chicot, un dentiste lui enleva une partie de la mâchoire : « au moindre liquide absorbé, tout refluait par le nez et la bouche ». Les grandes eaux de Versailles, en quelque sorte. Son calvaire dura trente ans. Mais, sexuellement, quelle santé ! Il souffrit également de la goutte, d’un érysipèle, d’une méningite. Il fut emporté par une gangrène généralisée à l’âge de soixante-seize ans.

Son arrière petit-fils maniaco-dépressif Louis XV fut tellement ravagé par la variole que sa peau ressemblait à « une sorte de lasagne géante » et qu’on ne l’autopsia pas par crainte d’une contamination. Les appartements royaux puèrent pendant des semaines après sa mort.

Nelson mourut de manière héroïque. Atteint d’une balle qui lui avait pulvérisé tout l’intérieur, il continua, en agonisant, de diriger la bataille de Trafalgar. On mit son cadavre dans un tonneau rempli d’alcool fort, ce qui n’empêcha pas une décomposition avancée.

Lors de la bataille de Waterloo, véritable boucherie napoléonienne, 40 000 hommes moururent, ainsi que 10 000 chevaux. L’empereur passa une bonne partie de cette journée le cul dans l’eau à cause d’une crise hémorroïdaire violente. Des montagnes de cadavres furent enterrées dans des fosses communes. Des milliers de morts furent dépouillés de leurs maigres avoirs, broyés, incinérés et finirent en engrais dans la morne plaine belge.

L’énorme Balzac souffrait d’hydropisie. Une bonne, bien couenneuse. Au milieu des graillons, tous les organes se nécrosèrent les uns après les autres. Quand il mourut, son visage était tellement décomposé, son nez étant affalé sur sa joue, que l’on ne put réaliser le masque mortuaire coutumier pour les célébrités de l’époque.

Épileptique, Flaubert mourut d’un AVC. On fabriqua pour ce géant un cercueil sur mesure … qui ne put entrer dans la fosse. Flaubert se retrouva tête en bas et bloqué. La maigre foule repartit, « abandonnant l’écrivain à son inhumation oblique ».

Alphonse Allais ne mourut pas d’un excès de calembours mais d’une méga phlébite. Ses médecins lui prescrivirent le repos, ce qui, évidemment, favorisa l’embolie.

Marie Curie mourut tellement irradiée qu’en 1995, au Panthéon, son cercueil fut placé dans une enveloppe de plomb car le radium est éternel.

Camille Claudel, qui n’était pas plus folle que vous et moi, fut enfermée dans un asile psychiatrique en 1913, sur l’ordre de son frère. Il lui rendit visite une fois par an pendant trente ans. Rodin, qui devait beaucoup à son ancienne égérie, fit comme si elle n’existait plus. Elle subit le régime alimentaire imposé par Pétain dans les HP (500 calories par jour) et mourut décharnée d’un arrêt cardiaque à soixante-dix-neuf ans. Son corps fut jeté dans une fosse commune. Antonin Artaud, qui mourut également dans des conditions effroyables en HP, pensait que « c’est par les médecins et non par les malades que la société a commencé ».

Patrick Pelloux consacre de très saisissantes pages aux morts d’Omaha Beach. Moins prenantes, toutefois, que celles écrites en l’honneur de Botul, l’auteur de La vie sexuelle d’Emmanuel Kant et deLandru, précurseur du féminisme) le philosophe préféré de B-H L.

Frappé par un AVC, Staline resta par terre pendant vingt heures sans bouger. Après le procès des blouses blanches, aucun de ses médecins n’osa entrer dans sa chambre de peur d’être accusé de l’avoir rendu malade. Son agonie dura trois jours de plus. Pas si malin que cela, le petit père des peuples…

Bernard Gensane

On ne meurt qu’une fois et c’est pour si longtemps – Les derniers jours des grands hommes. Paris : Robert Laffont, 2013.

Patrick Pelloux, livre

Osons rester humains… Les impasses de la toute puissance

Le dérèglement conjoint du monde et de la nature, le surgissement d’évènements extrêmes qui échappent à la maîtrise et à la capacité d’imagination (dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité, cumul explosif des inégalités), donnent à voir une défaite de la toute-puissance et de l’idéalisme prométhéen. La fragilité des écosystèmes, la fragilité des sociétés, la fragilité des citoyens désocialisés, disloqués, massifiés, se révèlent violemment. Ces évènements s’enchevêtrent et laissent entendre que l’humanité ne va plus de soi, à la fois comme espèce habitant la Terre et comme créatrice de mondes communs.

Face à ces défis immenses, doit-on cultiver la fragilité inhérente à l’espèce humaine ou bien tenter de la vaincre ? Tel est l’objet de ce livre, qui s’attache à déconstruire la toute-puissance issue du dualisme occidental, qui a opposé nature et société et autorisé finalement la domination et l’instrumentalisation de la nature et des humains. Cultiver la fragilité est une force créatrice qui rassemble au lieu d’opposer, qui lie au lieu de délier, qui conjugue au lieu de mettre en concurrence, qui refuse fermement la démesure au lieu de l’accentuer dans une course désespérée. Des voix et des pensées diverses ouvrent ce chemin, des expériences multiples indiquent d’ores et déjà une bifurcation.

Pourtant ce livre est aussi une alerte, car la toute-puissance s’est déplacée et emprunte de nouvelles voies. La fragilité y devient un manque, une erreur de la nature, un défaut de rationalité. Il s’agit donc de la vaincre en la réparant, la comblant, en la transformant en opportunité économique et financière, en augmentant et accélérant les capacités humaines, en fabriquant une planète « intelligente » qu’il suffirait de piloter. L’hybridation des machines et des humains, jusqu’au plus intime, celle de la nature et de la technique, pourraient accomplir la modernité et affranchir la condition humaine de sa dimension naturelle. La nature, comme contrainte et réalité extérieure à l’expérience humaine, serait enfin morte.

Cette fiction a des effets concrets et s’incarne dans des pratiques modifiant radicalement le rapport de l’humanité à elle-même et à la nature. Elle dessine un monde « cyborg », fusionnant nature et société. Ce processus est entamé, il n’est pas seulement le rêve démiurgique des post-humanistes ou des trans-humanistes. Ces projets, certes anciens pour la plupart, pourraient, cette fois, avoir quelque chance de se réaliser pleinement, du fait de l’accélération des changements technologiques, des catastrophes écologiques, de la vacuité des politiques pour les éviter, de la massification des humains.

Des humains modifiés, appareillés, cybernétisés, accélérés, adaptés aux nouvelles conditions de vie sur une Terre « intelligente », une humanité humanoïde, n’est pas une vue de l’esprit. Elle l’est d’autant moins que dans le prolongement d’une certaine post-modernité, cette hybridation est aussi saluée comme une promesse nouvelle d’émancipation par des courants de pensée de la philosophie des sciences, des courants féministes ou post-féministes, des post-environnementalistes.

La mort de la nature comme réalité extérieure à l’expérience humaine, permettrait de s’affranchir des dominations traditionnelles en supprimant les frontières entre les humains et les non-humains, entre la nature et l’artifice, entre le masculin et le féminin. La « science » économique, quant à elle, ambitionne de devenir une science de la vie, une neuro-bio-économie.

Oser rester humain signifie à la fois se libérer du dualisme occidental et s’opposer aux biopouvoirs et géopouvoirs qui entendent supprimer la nature pour nous délivrer définitivement, voire éternellement, de notre fragilité et des limites de notre condition.


- Osons rester humain. Les impasses de la toute puissance, Geneviève Azam, Les Liens qui libèrent, 224 p., 18 €.


Source : Les Liens qui libèrent

Le Colosse de Maroussi

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L’expérience de la lumière

A son retour à New York, après son voyage en Grèce, Henry Miller s’attaqua à la rédaction du récit de ce voyage. La Grèce, écrit-il, fut pour lui une Révélation. Non pas seulement, et prosaïquement, la révélation des lieux visités en Grèce, mais surtout une révélation personnelle ; la révélation de ce que c’est qu’être homme, et de ce que devait être le reste de sa vie. Rien que cela. La force des impressions que l’écrivain recueillit en Grèce est sensible dans lesPremières impressions sur la Grèce qu’il rédigea au cours de ce voyage, et dont il fit cadeau à son ami le poète grec Georges Séféris. Avec Le Colosse de Maroussi, l’écrivain livre une version plus aboutie destinée, elle, à la publication.

 

Le « colosse » de Maroussi (ou d’Amaroussion) est un homme auquel Miller a été présenté en Grèce et qui l’a accompagné dans sa découverte progressive de ce pays – physiquement ou en pensée. Katsimbalis – tel est son nom – est un personnage. Un homme si haut en couleurs qu’il surplombe de sa présence tout le récit de Miller. Un conteur né, en ce sens qu’il ne vit que pour (et par ?) la parole. Sitôt éveillé, il commence à baragouiner, et une fois la machine à nouveau chauffée rien ne peut plus l’empêcher de tout transformer en histoires : le moindre incident de sa propre vie, tout ce dont il est témoin, le plus insignifiant des objets, tout, absolument tout est englobé dans la parole de Katsimbalis. Il est l’incarnation du Logos ! La narration de Miller est elle-même pleine de cette emphase qu’il prête, d’abord, à son ami Katsimbalis – au point que l’on pourrait se demander si ledit Katsimbalis a réellement existé ou s’il n’est qu’une invention de Miller pour donner corps à la primauté de la parole dans l’expérience vécue.

 

La guerre est sur le point d’éclater lorsque Miller se rend en Grèce en 1939. Il répond à l’invitation de son ami, l’écrivain Lawrence Durrell, qui réside à Corfou, mais il cède aussi au charme ensorcelant des récits que lui a faits sa voisine en France, l’Américaine Betty Ryan, qui, avant même l’apparition de Katsimbalis, s’impose comme une figure propre à magnifier tout ce dont elle parle. « Sans Betty Ryan », commence par écrire Miller, « jamais je ne serais allé en Grèce. » Betty Ryan est ainsi la figure originelle du livre, celle qui annonce dès les premières pages ce que fera ensuite Henry Miller l’écrivain durant trois cents pages (édition de poche) : « Je l’écoutais toujours avec grande attention, non seulement pour l’étrangeté de ses expériences, mais parce qu’elle avait l’air de peindre ses pérégrinations en les racontant. Ses descriptions demeuraient fixées en moi comme des toiles de maître parfaites. » Deuxième figure tutélaire : celle de Durrell. Miller évoque les lettres que lui envoyait ce dernier de son refuge corfiote, des lettres si littéraires et poétiques qu’elles sont déjà une invitation à mêler le réel et l’imaginaire : « Durrell est un poète ; ses lettres s’en ressentaient : elles créaient en moi une certaine confusion – tant rêve et réalité, histoire et mythologie s’y fondaient avec art. »

 

L’écriture de Miller a souvent l’air si naturelle, sur le mode de la conversation enflammée, que l’on pourrait croire que le bonhomme écrit au fil de la plume. La présence de ces deux figures tutélaires dans les deux premières pages de son livre nous rappelle qu’il n’en est rien – ou qu’en tout cas ce n’est pas l’exact reflet de la réalité. Car le récit que livre ici l’écrivain américain de son séjour en Grèce est à l’image de l’art de la narration qu’il prête à ces figures : le mythe, le rêve, l’Histoire (même si Miller répète à loisir qu’il n’a qu’un vernis de connaissances historiques et que ce n’est pas ce qui lui importe, l’artiste s’autorisant à réécrire le passé au gré de ses impressions et de ses désirs, sa découverte de la Grèce reste celle d’un esprit cultivé, nourri à la littérature et à la fréquentation de gens cultivés) se mêlent constamment dans une narration enfiévrée, émue ou furieuse, où le narrateur, non seulement se met lui-même en scène, mais compose ses descriptions comme des toiles et conte ses aventures avec un sens certain de l’hyperbole et de la mise en scène, volontiers « clownesque ». C’est la Vie même que Miller veut exprimer à travers ce « récit de voyage » qui touche parfois à la révélation mystique.

 

La Grèce est, aux yeux de Miller, pays de lumière. Cette lumière, sensible même la nuit – comme si le paysage refusait de croire à la disparition du jour -, baigne chaque lieu, chaque expérience d’une spiritualité inhérente au pays lui-même ; la Grèce apparaît ainsi à Miller comme une terre sacrée, où les dieux prenaient jadis figure humaine pour se promener parmi les hommes. Sacrée donc, mais aussi, justement, à taille humaine. Les sites que visite Miller – et il visite les plus célèbres, de l’Acropole à Mycènes, de Cnossos à Corinthe, d’Argos à Phaestos, d’Eleusis à Sparte, non selon un plan préétabli mais au gré des opportunités et des invitations – lui apparaissent comme le témoignage du caractère sacré de la Grèce, au sens religieux, mais aussi comme des lieux où l’homme trouve sa place. Constamment l’écrivain compare la Grèce aux Etats-Unis – au détriment de ceux-ci. Au gigantisme américain répondent les dimensions humaines de la Grèce. Cette caractéristique vaut également pour les Grecs : à leur contact, Miller redécouvre ce que c’est qu’être humain, il éprouve la dignité et la beauté jusque dans la misère. Pourtant son périple le met au contact de nombre d’hommes qu’il juge antipathiques et dénués d’intérêt ; ce peuvent être des Anglais – il ne les aime pas du tout, c’est le moins que l’on puisse dire, même si Durrell est de ses amis -, des Américains ou des Grecs – les pires de ces derniers étant, souvent, des Grecs revenus d’Amérique et si pénétrés des « valeurs » de ce grand pays qu’ils ne savent plus voir la beauté de leur terre d’origine. Mais, au milieu de cette faune grouillante et souvent survoltée, Miller découvre surtout l’humble et chaleureuse humanité de ceux qu’il considère comme les vrais Grecs. Des gens attachants parce que capables de donner et de partager, ne fût-ce que par le spectacle qu’ils offrent. Miller, ainsi, s’arrête sur la simple vision de femmes au travail ou d’enfants en haillons – des visions qui, pour révélatrices qu’elles soient de la misère réelle dans laquelle vit le pays, le touchent par ce qu’elles contiennent de vérité. La vérité de l’homme, de ce qu’est la vie sur la terre – comprenez : de ce qu’elle devrait être selon Henry Miller.

 

La Grèce pour laquelle s’enthousiasme l’écrivain, c’est une Grèce qui n’a pas encore succombé, comme le reste de l’Europe que Miller connaît (il a vécu longtemps en France), au mode de vie américain. L’Amérique moderne est, pour Miller, l’antithèse de la Grèce ; c’est la terre de l’égoïsme, de la futilité érigée en principe de vie, la négation de la vie. Dans Le Colosse de Maroussi, Miller commence à élaborer la vision du monde qu’il mettraen forme peu après dans Le Monde du sexe. Là où tous les Grecs dévoyés qu’il croise dans Le Colosse…, revenus convertis d’Amérique, ne voient que justice sociale et égalité des chances, enrichissement pour tous, Miller, lui, voit une gigantesque machine à fabriquer la mort. Il s’étonne de la surdité de ses interlocuteurs, qui refusent d’entendre l’existence de millions de pauvres aux Etats-Unis. Pour un Grec, être Américain, c’est forcément être riche. Et entendre Miller déclarer qu’il ne l’est pas, qu’il ne l’a jamais été, qu’il n’est pas « dans les affaires », est une source d’étonnement renouvelée, tout au long de ce voyage en terre sacrée.

 

La richesse du Colosse de Maroussi, c’est que le livre est à la fois récit de voyage et élaboration d’une vision du monde. C’est lui-même que Miller met en scène du début à la fin de son récit, même s’il accorde une place prépondérante aux personnages rencontrés. C’est par lui, par sa subjectivité exacerbée, que le lecteur a accès au pays et à ses habitants. Les digressions sont légion, parce que la narration épouse le rythme même de la vie ; ainsi la visite d’un site n’a-t-elle pas pour principal attrait la description plus ou moins détaillée, plus ou moins « juste », du site en question, mais l’expérience qu’elle constitue. Miller est un conteur admirable, qui accorde autant d’importance aux déplacements, aux moments qui précèdent l’arrivée proprement dite sur le lieu annoncé et aux réflexions qui suivent la visite en elle-même. Parfois, d’ailleurs, il ne reste que peu de choses de la visite, tant l’émotion submerge le décor. Ainsi Miller fond-il en larmes – ou presque – à plusieurs reprises, en découvrant par exemple la plaine d’Argos, ou le cadre naturel dans lequel est sertie Phaestos. Car ce ne sont pas tant les sites que le pays lui-même qui bouleverse l’artiste à chaque nouvelle étape.

 

Comme dans ses Premières impressions, Miller ne cache pas son mépris des archéologues et des savants, qui ont le tort à ses yeux de négliger le vivant et de mettre au jour, avant tout, ce que le passé a précisément de plus mort. A quoi bon les objets qui iront vieillir dans les musées ? A quoi bon les discours pleins d’érudition et de morgue des spécialistes ? (Citons ceci : « Des hommes qui ne croient plus en rien écrivent de doctes volumes sur des dieux qui n’ont jamais existé. Cela fait partie du galimatias de la culture. Il suffit d’être très fort à ce jeu : on finira par décrocher un siège d’académicien, où le gâtisme vous changera peu à peu en chimpanzé à tous crins. ») La vie, celle qui intéresse l’écrivain, est dans la terre. C’est d’ailleurs en elle, dans le tombeau d’Agamemnon – où Agamemnon n’est plus – que l’écrivain place le moment de sa « conversion ». « Debout dans le tombeau d’Agamemnon, j’ai vraiment passé par une seconde naissance. » En ce lieu, ce n’est pas Agamemnon qui importe ; car peu importe, en effet, le « quidam » qu’on appelait Agamemnon. C’est au niveau spirituel que se place l’expérience : en ce lieu, Miller voit le sens même de la destinée humaine. « Ici, en ce lieu maintenant dédié à la mémoire d’Agamemnon, un crime hideux et secret a anéanti l’espoir humain. Deux mondes gisent côte à côte : celui d’avant et celui d’après le crime. » Le crime étant ce qui définit le monde moderne d’après Miller : l’homme n’aura chance de progresser et d’atteindre à ce qui l’attend vraiment – devenir ange – que lorsqu’il aura banni le crime, sur lequel se fondent toutes les relations humaines (nous sommes, rappelons-le, à la veille d’une seconde Guerre mondiale, qui pour Miller ne sera pas la dernière et qui ne vaut pas comme événement exceptionnel mais comme un épisode supplémentaire de la grande histoire de l’absurdité moderne). En attendant, « Nous aurons beau creuser éternellement, fouir comme des taupes, la peur sera toujours sur nous, plongeant en nous ses griffes, nous sautant dessus, nous violant par derrière. »

 

Quelle voie choisir alors ? Car c’est aussi la question que pose, en filigrane peut-être, mais en profondeur aussi, la réflexion de Miller. Selon lui, la destinée de l’homme est de « devenir un dieu » (ou « un ange », comme il l’écrit aussi). Cette divinité, toutefois, n’est pas une transcendance absconse. Elle est ce que l’humanité peut être une fois débarrassée du crime. Et le sens du divin qui assaille l’écrivain en terre grecque, ce n’est pas une foi mystique en ces dieux qu’inventèrent les Grecs ; c’est au contraire une foi en l’homme, en sa nature créatrice et aimante, telle qu’elle apparaît, aux yeux de Miller, dans ce qu’il voit en Grèce. L’expérience « millerienne » de la Grèce, c’est cela : la découverte d’une sorte d’épure, la vision – réelle ou ressentie, peu importe au fond – d’un état du monde antérieur aux scories de la modernité. Le mépris de Miller pour l’Histoire et l’archéologie montre assez que son expérience de la Grèce est d’abord une expérience spirituelle ; il s’agit bien pour lui d’une vision du monde, où le passé de la Grèce, comme sa réalité présente, ont d’abord valeur signifiante, et non valeur en soi.

 

De son livre, il écrit au moment de prendre congé : « Je livre ces notes de voyage, non comme un apport à la connaissance humaine, car ma connaissance est bien petite et de peu d’importance, mais comme une contribution à l’expérience humaine. » L’expérience, ici, d’un homme qui s’accroche désespérément à la foi ; la foi en l’homme. « Du moment que l’homme cesse de croire qu’un jour viendra où il se changera en dieu, on peut être certain qu’il est mûr pour se changer en asticot. »

Thierry LE PEUT 

 

Du pain et des livres

Après avoir lu trop de livres ennuyants, on finit par se décider à les faire soi-même. Comme le pain… 

Gaëtan Pelletier