Archives mensuelles : juillet 2018

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Chapitre 9

 

6 novembre

L’humain est une éponge à credo. Il est difficile de voir net dans nos vies quand toutes les vies de ce monde, les souffrances y comprises, deviennent les nôtres. La globalisation est dans la moindre cellule de nos cerveaux. C’est loin d’être qu’une affaire d’argent. C’est affaire de vie. Et plus que de cette vie : pour un humain, il devient difficile et douloureux d’être amené à n’être qu’un outil consommateur grand servant d’un monde noir et étroit.

Tous ces fils emmêlés, tout ce quotidien qui est répétitif et insensé finit par vous tuer un peu à la vraie vie. Nous devenons une somme de préoccupations. On ne tricote plus de petits bonheurs simples… On tue ce        qu’il y a de grand, piégés dans la nécessité, fourbu  et déraciné de la petite lumière d’un autre monde à ramener ici-bas.  On rêve de ceux qui sont compliqués et grandioses. Il faut acheter le ciel. Et c’est là notre enfer.

Bouchés de l’esprit et de l’âme. Bouchers de la vie.

Nous usons de GPS pour nos voitures. Mais pour la vie, les GPS, on nous les vend chaque jour.

La vie est belle quand nulle part est une destination d’âme qui n’attend rien. Puisque tout vient dans le silence.

Nous voilà dans une réussite et dans le bruit continuel Si tout ce barda ne parlant que d’argent est « notre société », alors nous sommes cette société. La matrice invisible est trop efficace. Elle efface l’essentiel. Et si l’essentiel n’est pas dans le cheminement des pays, du monde des affaires, de la misère du travail, alors plus rien n’a de sens.

Il faut donc, non seulement retrouver un sens à la vie, mais étrangler ce qui nous tue. Je pense qu’on est à court de guillotines. C’est simple, les dirigeants n’ont pas de tête.

Jason

Nous roulions pratiquement sur l’or depuis quelque temps. Carl avait produit son premier album et ses vidéos avaient atteint le million de visionnements. De sorte qu’en quelques semaines, son téléphone ne cessa de mitrailler  son air de Bach. Il disait profiter de la manne qui passait.  Et la manne qui passait n’amassait pas seulement de la mousse. Il risquait de se perdre dans ces petits paradis en pilules ou en aiguilles. Carl – celui qui se rongeait les ongles- ne se rongeait pas seulement les ongles. Et les doigts, et la peau, et l’âme. Alouette!

Maude et Théo, vivant dans l’appartement voisin,  étaient devenus pratiquement invisibles. Il n’y avait qu’un mur qui nous séparait. Pourtant, nous communiquions seulement par message. Nous étions Wifi. Nous n’étions plus  humains. Nous étions Wifi. Wifi comme sur Facebook.  Des souris et des ondes.

La « scission » avait déjà commencé. La fractation par la distance. Gaz de schisme. Enfournés et perdus dans le monde de la matière. Ignares. Ignare occupés à l’ignarisme. C’était le terme utilisé par Carl qui avait appris à créer ses propres mots après ses études en philosophie.

Maude et Théo avaient  conservé leur coffre-fort. Il n’était plus dans l’appartement, il était logé en eux. Encervelé. Incervelé. Parcourant tout leur être.  Soudés à eux. Ils l’avaient ingurgité, digéré et  l’aimaient comme on tient un toutou d’acier cubique.

Théo trouva lui aussi son confort dans une petite chimie pharmaceutique. Son cousin était pharmacien. Il n’y a pas de loi pour détecter les drogues qu’utilisent les drogués sociaux. Et certains en ont déjà suffisamment pour se piquer et les revendre tellement elles sont concentrées.

Nous nous étions délivrés de nos liens affectifs. Tous atteints de la PP : la paranoïa planétaire. Il y a peu d’amour, peu de respect et une quantité infinis de dangers qui nous guettent. Ils nous guettent à travers leurs yeux dangereux.

Théo trouva enfin un travail dit à sa mesure. Il réalisait ses rêves. Nous faisions maintenant partie des chlorophormés dans un bain social à l’eau crade.

LES PENSÉES DU JOUR

Ce que je déteste des oiseaux est de les voir lever la tête et demander au ciel où se trouvent les vers, les graines, les pailles, alors que nous il nous faut calculer, embaucher une firme d’ingénieurs, la tête haute, casqués.

Jason

La roue avide

On ne peut pas faire l’amour si l’amour ne nous fait pas.

Maggie

***

11 novembre

Chacun avait entrepris sa petite croisade vers soi. Maggie avait quitté son travail et s’était inscrite  à des cours d’infirmière auxiliaire. Notre plan? Nous échapper de ce monde affolé. Le vieillard allaient devenir notre matière première.

Maggie  était à bout. Ensevelie sous sa douleur. Brisée. Échaudée. Caniculée. Tous les amours sont de petits jardins. Et le nôtre avait besoin d’être désherbé. Même à la fourchette, comme le disait le maraîcher Jean-Martin Fortier. Notre cerveau avait besoin d’une grelinette pour aérer un peu cette environnement lourd.

Je lui ai servi une tasse de camomille. Elle s’est attelée à la tasse. À petites lampées.

— Il te faudrait sans doute plus que des fleurs de camomilles. Et si on enfilait quelques verres de Tequila?

C’est ce qu’on a fait. À répétition. On s’est endormis ronflant dessus, ronflant dessous et le lendemain, avec un mal de crâne  carabiné, on s’est levés dans un beau et grand silence : il n’y avait personne dans l’appartement. On s’est préparé un café si fort que chaque lampée nous rendait notre vie. On aurait pu courir un marathon de l’espoir.

On s’est dirigés vers la fenêtre pour regarder flotter la quatrième  représentation des flocons de l’hiver.  L’eau avait changé de vie. Pourquoi pas nous? J’aimais Maggie.  Je l’aimais plus qu’un ourson en peluche, qu’un chiwawa  perdu dans les ruelles de Montréal.   Je me serais tué pour qu’elle vive. Je me serais assassiné pour qu’elle soit bien et vivante, heureuse…

— T’es belle comme un poème…

Les sourires font toujours bouffir la lumière qui dort en nous. Elle avait une tête d’ampoule…

***

On traînait près de l’évier. L’eau coulait comme l’horloge égrenait ses secondes et ses minutes.

Pendant qu’on se minouchait, Carl est entré, accompagné.  Il était 00h36.. Il traînait un barbu qui puait comme puent les égouts de New-York après la pluie.

— C’est un génie. On va le remettre debout et il va nous raconter son histoire. C’est un Dr en sociologie qui a perdu sa femme…

Carl avait l’air d’un chat qui avait fait entrer une souris par la fenêtre. Un cadeau dans la gueule. Un cadeau coup de gueule.

On est restés muets.

Le « génie » se lamentait. Alors, Carl a saisi notre bouteille de Tequila et lui a donné.

— C’est un génie dans une bouteille.

— On va le sevrer demain… Et les autres jours…

Silence.

— Ça fait un pensionnaire de plus…

*

Les autres dormaient comme des pieuvres lovées dans leur recoin. Carl ronflait, car il avait enfilé le tiers d’une bouteille de Vodka. Quand Maggie eut terminé son billet d’humeur, je suis allée la rejoindre. Je l’ai prise dans mes bras. En fait, on s’est pris l’un et l’autre. Ça m’a rassuré. Je ne pouvais pas éponger ses maussaderies ou ces grisailles qui la taraudaient. Mais j’ai pris sa main. Je l’ai embrassée  jusqu’à ce que nos petits fluides se baignent l’un dans l’autre. Ce soir-là, je me suis donné pour mission de la rendre heureuse.

L’article de Maggie parut le lendemain.

Lettre à Antoine

« L’homme robot, l’homme termite, l’homme oscillant du travail à la chaîne : système Bedeau, à la belote. L’homme châtré de tout son pouvoir créateur et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson. L’homme que l’on alimente en culture de confection, en culture standard comme on alimente les bœufs en foin. C’est cela, l’homme d’aujourd’hui. »
Antoine de Saint-Exupéry, Lettre au général « X »

Dommage que tu ne sois plus de ce monde pour « apprécier » cet homme robot dont tu parlais. Toi qui, comme moi, aimais bien cultiver les petits princes et rêver d’un monde meilleur que celui dans lequel tu as vécu, n’en reviendrait pas.

Nous sommes à peine plus que des épluchures, des nègres au service d’un monde en train de perdre tous ses pays. À Ton époque, on parlait de la « botte nazie » qui a aplatie les habitants de l’Europe tels des perce-oreilles visqueux, sans âmes. Les guerres d’aujourd’hui les portent à quitter leur pays.  Sous la gouverne des souliers vernis, du roi-argent, pillards qui parcourent le monde, avalant  des richesses comme  des Gargantua galeux, bien astiqués, assis dans leur  bureau. Le monde se fait du haut d’une tour ou dans une repaire rocailleux de cette masse industrieuse qui bouffent la nourriture des peuples. Tout est permis. Le libre arbitre…

La propagande, elle, est une soumission constante à la peur des pertes d’emplois. Ils font fabriquer nos chemises à l’autre bout du monde. Ils râpent le dos des pauvres, assujettis, étranglés dans leurs grandes usines sordides.  Sorte de camps de concentration, qui dit que le travail rend libre.  Peut-être vivons nous dans un grand camp de concentration et on ne sait pas ce qu’on va faire de nous?  On a l’impression d’être comme ce juif de Varsovie qui demanda qu’on lui sauve la vie en donnant ses dents en or. On les lui arracha, et il fut sauf pour un laps de temps inconnu. Nous aussi nous vendons ce qui nous permet de manger. Nous sommes – un terme que tu ne connaissais pas – des survivants de chaque jour. Et sous les mots que tu désignais: « le fonctionnariat universel ». Il y a autant de kapos que d’étoiles dans le ciel dans ce monde de paperassiers passés au pouvoir, chacun dans leur case. Ils font « leur travail ». La poésie de leurs formulaires à remplir est à la fois cocasse et étouffante. L’oisiveté est pire que l’ivrognerie. Elle n’a plus son sceau de sainteté comme au moyen-âge. La peur liquéfie leur capacité de penser et d’agir. Ils parlent en robots et agissent en robots.

La beauté de la vie est en train de s’éteindre. La  Terre des hommes est une Terre de vendeurs du temple échevelés: ils nourrissent des contes en banque. Maintenant, on sue du cerveau. On transpire de l’âme… Du moins, de la partie de celle qui nous reste. Car notre petite lumière, elle aussi, est amochée, dont la lueur n’est qu’un pas.

Les liens qui nous unissent les uns les autres sans dans nos portables. Et nous ne savons pas nos chefs réels. Nous avons des parlementaires qui parlent et mentent comme des gamins. Sans doute, à ton époque, as-tu vu Hitler comme un monstre. Quelle surprise tu aurais en voyant celui qui nous gouverne : c’est un pouvoir éclaté, granulé, sorte de limaille vêtue des lys des champs!  On ignore où il se trouve, et il  se déplace à chaque seconde. Et là, nous sommes devenus des chasseurs de papillons, de pointillés d’une énorme peinture à numéros que l’on a finis par déchiffrer un peu.  Nous passons notre temps à chercher à savoir ce qui ne va pas en ce monde. C’est insaisissable, et ça valse comme les vols de papillons. Vols de couleurs, vols d’âmes, vols plus courts que courts.

Eh! Oui. Notre Hitler à nous est modulaire. 

*Je me souviens qu’à 14 ou 15 ans, mon enseignante m’avait prêté de tes livres, parce qu’elle disait que j’avais du talent. Je les ai lus… Mais ça m’a pris bien du temps à comprendre. En fait, la moitié d’une vie… Et il devrait en rester une  autre moitié pour comprendre que tu as écrits à travers des signes d’hommes réels et valeureux. Des hommes qui bâtissaient un monde. Chacun était la lettre d’un alphabet qui permettrait enfin d’écrire une douce histoire : celle d’un jardinier.  Maintenant, nos seigneurs détruisent pour engranger leurs avoirs. Nous sommes mêmes des « engrangés » sans réel savoir.  Eh! bien maintenant, on s’arrange pour que tous les habitants de cette planète restent à cet âge pour ne pas comprendre ce que tu disais. Oui, on ne fait plus d’hommes! On fabrique des voleurs et des  acheteurs.

Bonne éternité!

Maggie

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

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Chaque année il pousse un pays

 

Capture prise le 15 juin 2018

Au commencement de l’Agriculture, vers 8000 av. J.-C., la population mondiale était d’à peu près 5 millions. Durant les 8000 ans qui ont séparé cette période au début de notre ère celle-ci a atteint 200 millions (certaines études l’estiment à entre 300 et 600 millions ce qui révèle le degré d’incertitude propre aux estimations de population sur cette période).

Le révolution industrielle créa un fort bouleversement : alors qu’il avait fallu attendre des millénaires à la population mondiale pour atteindre le milliard d’individus, celle-ci a doublé et donc dépassé les 2 milliards en à peine 130 ans (1930), puis 3 milliards en 30 ans (1960), 4 milliards après 15 autres années (1974) et 5 milliards en seulement 13 ans (1987).

  • Au cours du 20ème siècle, la population mondiale est passé de 1,65 milliard à 6 milliards.
  • En 1970, la population mondiale représentait la moitié de celle d’aujourd’hui.
  • Les taux de croissance diminuant, il faudra plus de 200 ans pour que la population double de nouveau.

http://www.worldometers.info/fr/population-mondiale/ 

******************

Il y a quelque chose d’effrayant dans courbe de population en ce qui concerne l’avenir. On prévoit une population d’environ 10 milliards en 2050. Peut être une peut trop optimiste…

gp

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Chapitre 8

Les rebelles galettes

 

Sois docile et tais-toi!. On sait maintenant fusiller, sans trouer le corps, mais seulement l’esprit des rebelles.

Les rebelles… Ce qu’on peut les aligner, les figer, les mouler, pour finalement en faire du une purée pour l’État et les affairistes ! Rebelle à 20 ans et puis, on dirait que les muscles de la rébellion s’atrophient  pour  devenir  mollusque.  Les  rebelles sont soufflés comme des chandelles quand elles sont à peine allumées.  On éteint l’intuition… On passe à l’Héli-homme notre citoyen catégorisé « inadapté », à un ballonné de savoirs,  pratiques et sans rêve.  L’État n’aime pas les rebelles. Dans la grande chaîne de fabrication maintenant robotisée, le rebelle est vite aplati pour finir par ne rien comprendre de sa propre rébellion. Il s’écrase comme une crêpe. On le traite « d’incivilisé », de gangrène à projets, de  puce de Daech. Un pou. Un pou à qui on donne un voir : un pouvoir.

Le petit barbarisme,  soi-disant propre,  annihile toute tentative de  changements quand le conformisme néolibéral est une chaîne de montage. Dès lors, le rebelle devient une sorte de juif gazé à la propagande, soumis aux rangs d’oignon, dénigré, appauvri, rejeté – mais « traité » pour fin de non soumission. Le rebelle doit être guéri. Car tout est parfait.

La vie peut alors devenir un camp de concentration pour ces «incomprenants » du génie de l’organisation.   Le rebelle sait (d’intuition) qu’il faut changer quelque chose. Mais la puissance des bien-pensants ont tous les moyens pour lui faire croire que c’est lui qu’il faut changer. Il cesse de s’habiller autre-ment et se coiffe le toupet à droite.

Tuer n’est pas que faire disparaître la chair…. Tuer, c’est faire disparaître le génie de la différence et l’œuf de la rébellion.  Celui dans lequel poussait sans doute une créature – ou une foultitude- qui pouvait changer et améliorer le monde.

Dans cette mondialisation soumise aux marchés libéraux, sans frontières, le rebelle est rapidement brûlé au bûcher de la propagande efficace. Allez! Brûle petit rebelle. Tu es un impur parmi les fabricants de pureté.

La planète est remplie d’anciens rebelles qui sont maintenant les bourreaux les plus horribles depuis le commencement de l’Histoire. Le rebelle se case en mode exécutant… Un exécutant n’a pas de responsabilités. L’oberfedwebel  n’a jamais tué personne.

Jason

***

Le coffre-fort arrive. On devrait fêter l’arrivée du coffre-fort. Nous sommes là, Maggie et moi à le regarder, silencieux, devant l’ébahissant cube métallique, ou bien onirique,  pendant que les deux mastodontes de livreurs enflés  de graisse attendent notre signature. L’un s’est accoté dans l’encadrement de la porte et jauge – je le sens – notre richesse. Je perçois la petite chandelle lumineuse dans son regard de chien de pistage,  version Bêta, son zieutement inquisiteur. Il nous prend  pour des trafiquants de drogues. Même si Maggie porte des jeans déchirés aux genoux.

***

En faisant entrer le coffre-fort dans la maison, nous avions franchi un tout petit pas pour l’homme,  mais un grand pas pour l’humanité : la thésaurisation par la vache et la poule rendues invisibles, transformées en une « valeur » symbolique. On croit que les coffres-forts ne contiennent que de l’argent .Alzheimer quand tu nous frappes! Il pleut des Houdini. Car le coffre fort, vite transformé – ayant perdu son job- a été renvoyé par la destruction créatrice. Il este mort le coffre-fort. Crucifié par le numérique.  Ce que peut contenir un coffre-fort n’est rien avec l’œil mal léché du citoyen. Il peut contenir un casino, des éléphants, une montagne d’or en Uruguay, un nours (sic) en peluche, des enfants esclavagés, et toute l’eau du lac Baïkal. L’infini pouvoir est là. Tout s’enferme. Tout. Même la liberté est lovée  au fond d’un coffre-fort. Ce n’est pas avec la main que l’on fouille un coffre-fort, c’est avec l’esprit, et le bon… Même le Sahara, dit stérile, et dont on fera des poches de ciment un jour, est coffré. De même que la mer Noire et les 250 millions de bouteilles de bière embouteillée chaque  année dans  une usine de Montréal.

Et pour plusieurs, le bonheur est dans le coffre-fort. Toutes les guerres sont des guerres de coffre-forts. Ce n’est pas que de l’argent liquide, c’est de l’argent pétro-liquide, eau Nestlé, et G7 à Charlevoix ou à Taormine. Même l’amlodipine  Toute la folie des hommes est dans un coffre-fort. On vend même des armes pour faire pousser des coffre-forts. La matière grise est devenue jardinier de coffre-forts.

J’ai jeté un œil à la fenêtre – manière de parler, car je ne jette quasiment rien- pour m’assurer que je ne souffrais pas de débilitation sans retour. Je ne me suis pas trompé. J’ai eu raison d’avoir tord de mes craintes. J’ai vu trop de ces créatures aux lèvres qui bavent,  assoiffées de  sucer corps et âmes pour le tout avoir. La matoiserie et la finance couchent dans la même lie. Les visqueux avec les visqueux. Les poissons avec les poisseux.

Quand Carl est entré, pendant la nuit, il s’est assis dessus en buvant sa bière artisanale. Quand Théo est arrivé, trois  jours plus tard, il s’est assis dessus. Puis, pour rire, Maude et Théo  ont  fait mimer  l’amour sur le coffre-fort. Ça faisait une belle marque de territoire… Ils faisaient semblant de se rouler  sur l’or. C’était tout dire de leur avenir.

Mais c’est le lendemain, en faisant part à Théo des soupçons des livreurs, que Théo pâlit. On aurait dit qu’il c’était lavé le visage avec une débarbouillette imbibée d’eau de javel.

— La police va nous suivre, c’est certain.

— Alors!

— Alors, je vais déménager dans l’appartement voisin avec Maude et me débarrasser du coffre-fort.

— Alors?

— Alors, on se servira de comptes Paypal.

Je savais qu’un avocat trouverait la solution. Mais ce que l’avocat ne savait pas c’est que nous avions menti  pour nous   débarrasser d’eux. Le couplet Maude-Théo.  La peur rend l’homme aussi stupide qu’un tournevis. Torpiller est un art maintenant. Les objets sont devenus plus important que les humains. Jouer aux échecs est une réussite. On aime l’escrime de la matière grise.

Depuis Médinet-Habou, l’art de se planter des couteaux ou  des fleurets dans le dos est de bon aloi. Plus de morales, plus d’interdits.  Vivre est devenu une discipline olympique : c’est bien vu, pourvu que le sang ne gicle pas. Pour l’âme on repassera… Les émotions ne comptent plus. Sauf pour les chiens errants qui font pitié avec une oreille arrachée, un œil percé. Il pleut des dévots de cabots. Pour les humains, on repassera.  Merci! Merci Seigneur de nous avoir fait humains, tendres, doux,  surtout capable d’aimer les animaux, mais pas ceux que nous sommes.

— On a été stupides, dit-il.

— Ouais! Comme la FED en 1913. Alors, n’attendons pas 1929…

Il m’a donné une tape sur l’épaule, avec des larmes de crocodiles qui ont vu leur prochain transformés en sacoches.

Nous nous étions connus à 16 ans. Je l’avais sorti d’un pétrin et il m’avait remercié. On s’échangeait des jeux, des films, et même des filles. Nous étions des titis de Paris, mais dans un autre pays. Je l’aimais bien à l’époque. Même si parfois il prenait ses parents pour deux crachoirs, vu leur bourgeoisie affectée. Je savais qu’un jour les chiens ne donneraient pas des chats.

***

La route qui menait au village déchirait une forêt géante, à perte de vue, montagneuse et veinée de rivières. Je me suis souvenu avoir déjà vu des truites sauter pour  attraper des libellules. Gloup! La grande  volante aux ailes diaphanes a été avalée comme un livre électronique.  Que Dieu accueille ton âme! La nature est traîtresse. Et nous sommes de la nature. Jamais autant de gens n’ont dû à si peu d’arbres, aurait dit le gros  mignon Churchill.  Mais on ne se gêne pas pour les  raser à la comme si la planète passait chez le coiffeur avec ses cheveux  à feuilles.

Des maisonnettes délabrées, aux toits gondolants, étaient plantées dans une aura de friches brunâtres.  Maggie n’en revenait pas de la couleur des arbres en automne : rouge vif, jaune, roux. Roux comme la couleur de ses cheveux fous, comme les feuilles folles qui se parachutaient  des arbres.  La bagnole puait l’huile. Il manquait une poignée à l’avant, de sorte qu’il fallait sortir tous les deux par la même portière.

— Tu vas la faire réparer?

Je rigolais.

— C’est un projet…

— Canaille!

De la bouche de Maggie, quel beau mot! Tout taquin!

*

La maison de ma tante n’avait guère changé. Ma tante qui approchait les 80 ans affichait toujours ses grands yeux bleus et un air rieur, des mouvements quelque peu  saccadés,  barbouillée, comme toujours,  de sa douleur de vivre qu’elle avait peine à camoufler.

Elle parlait souvent de ce  cher James William, son défunt mari,  un irlandais qui jouait du violon après avoir pris son  petit déjeuner de quatre œufs et un amoncellement de bacon et toast tartinées de beurre.  Elle nous offrit du thé. Les murs de la maison était penchés  comme si ils allaient bientôt s’écrouler, las de presque cent ans de travail.    Rien n’était droit, pas même le piano sur lequel elle piochait de temps en temps, assez maladroitement. « Elle est meilleure au lit, disait James », en souriant.

— Vous allez passer la nuit ici?

— Peut-être…

— Je vais vous prépare une chambre.

— Demain, nous irons faire un pique-nique.

Je voyais bien qu’elle était intriguée par Maggie.

— Vous êtes de souche irlandaise?

— C’est difficile à cacher.

— Vous êtes mariés?

— Non! Non!

Elle se tourna vers moi

— Vous devriez… Il est évident que vous êtes faits l’un pour l’autre.

Tante Claire s’adonnait au spiritisme. Elle avait vécu toutes les religions et toutes les guerres, comme disait Cabrel.  Elle nous avait dit en visitant la chambre qu’elle était hantée, mais que l’esprit ne venait la visiter qu’une fois par mois.

— À quelle date?

— Le 21…

Puis elle éclata de rire en nous montrant le calendrier.

Le lendemain, Maggie et moi marchions sur une vieille voie ferré qui menait à la rivière. C’était l’été indien et nous chantions tous les deux la chanson de Dassin :

On ira,  où tu voudras quand tu voudras

Et l’on s’aimera encore…

La rivière était toute mignonne avec son gazouillis et ses vrilles d’eau. Une eau pure et claire. Ici, loin de la ville, il restait encore de cette pureté, à commencer par le silence. Le grand repos de la cochlée du marteau et de l’enclume sans passer pour des communistes.

J’avais pris  une vieille canne à pêche trouvée dans le hangar derrière la maison .  Nous avions  des sandwiches, mais après trois prises, il a fallu tuer le repas avant de le manger. Les truites étaient vivaces comme au commencement du monde. Et Maggie hurlait en les voyant sortir de l’eau. Elle sautillait sur les cailloux en s’éclaboussant avec ses longues jambes  blanches. J’aimais la voir sautiller et rire.

On a bouffé les truites en se léchant les doigts. Vers 14H00, j’ai entretenu le feu pour nous réchauffer. J’ai planté des piquets, suspendu une toile et nous avons fait la sieste.  Il y a des moments de la vie que la mémoire se garde de jeter.  Le feu crépitait, la rivière murmurait et, de temps en temps, on pouvait entendre le chant des oiseaux  au loin, tellement  loin qu’on aurait dit qu’ils venaient du bout du monde. Nous nous sommes endormis. Et quand elle s’est réveillée, elle m’a demandé :

— Tu penses qu’on est fait pour vivre ensemble?

— Oui, ma tante est folle.

Elle m’a bécoté, les yeux brillants.

Alors je me suis dirigé vers le boisé pour couper un osier  rouge et j’en ai fait un anneau.

— Voilà! S’il y a quelqu’un avec qui j’ai envie de passer ma vie, de vieillir, c’est toi.

— T’es vraiment radin…

— Tu ne comprends pas ce qu’est l’or de ce monde. Je n’ai pas envie de creuser la Terre de mes doigts, me déchirer les ongles pour y extirper de l’or. Je veux que nous nous transmutions tous les deux.

— Je te dis oui, à une condition…

— Laquelle?

— Que nous venions passer nos dernières années ensemble ici. Ici à recevoir nos enfants, nos petits enfants… Et que tu me serves le thé de temps en temps.

— As-tu une autre demande?

— Oui. Promet-moi d’éteindre l’ordinateur et la télévision à l’heure ou se couche le  soleil. Je ne veux plus voir de films d’horreur et de S.F., de monstres, de toutes les misères du monde qui entrent dans mon crâne. Je suis taillée   pour la paix de l’esprit… Le silence me fait vivre heureuse, le bruit me tue, m’horripile,  et la bêtise humaine encore plus m’exténue.  Je suis une tortue rousse…

*

On est  revenus par les petites routes sinueuses, toutes remplies des couleurs de la coiffure de Maggie de par les feuilles versicolores. Puis on a pris un vieux motel à la façade  usée. En entrant, on se serait cru dans un film des années 50. Après avoir fait l’amour, on est sortis sur le petit perron. Puis on a fumé un joint. Le ciel s’est mué en une bijouterie scintillante. Ici, on pouvait voir les étoiles. Alors qu’en ville, toutes les lumières les éclipsaient. En ville, les lampadaires se couchent trop tard.  C’est par cette voie, la route du ciel que l’on a cherché à saisir,  que l’humanité avait pris conscience de la grandeur de ce qui existe et la petitesse de ceux qui connaissent seulement ce qui existe.   « C’est si vaste qu’il doit bien se cacher un dieu dans ce quelque part qui n’est qu’une partie du partout ».

Le lendemain, en partant, j’ai demandé à la propriétaire si ses  motels étaient à vendre.

— Comment l’avez-vous su?

— Je disais ça comme ça. On peut avoir votre adresse?  L’hiver approche. Ce n’est sans doute pas la meilleure saison, mais peut-être le printemps prochain…

— C’est quoi cette blague? S’étonna Maggie.

— Ce n’en n’est pas une. Ça nous ferait un tout petit commerce. Deux jobs… Assez pour vivre.

— Oui… Il faudra voir ce qu’on peut faire ici.

La pluie nous a baptisé de la tête aux pieds :  Cats and dogs, comme on dit  en anglais.  Ou à vache qui pisse… On s’est réfugiés dans l’auto. Un vent fou s’est élevé, tordant la cime des arbres.

— J’ai envie de t’embrasser…

— Moi aussi…

— Pourquoi tu attends?

— Parce que attendre fait partie de la stratégie… Ce sera meilleur. Mais pourquoi c’est moi qui doit décider quand?

Elle s’est approchée lentement de ma bouche. Ses lèvres avaient  le goût du vent chaud.   J’étais pris et épris.

C’est à ce moment que j’ai su ce que l’expression bouche-cousue signifiait. Un délice pantocrator. Car j’ai fermé les yeux et ouvert les cieux. Bientôt nous serions oothèques : deux œufs dans la même coquille.

Étoilement

Quand les étoiles passent la nuit dehors
Je regarde et regarde encore
L’émerveillure du temps
Malgré la mort, malgré la mort
Un présent…
Un cadeau qui m’attend

Maggie

© Gaëtan Pelletier, 2018

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Chapitre 7

L’ère des apathiques amputés

 

C’est bête à dire et à creuser: trop de ce régime soumis et cultivé au « bonheur » de l’avoir, à cette ère qui n’a qu’un seul mot pour vous rendre heureux – économie-, la vie devient un dortoir dans lequel la moitié du monde dort debout, ou ne sait plus rêver. On sait se faire rêver. Et il n’existe plus de moments creux pour exister : on remplit les moments pour vous.

Nous sommes les oursons bourrés de peluches : nouvelles télévisées, scoop, misères du bout du monde, travail et déplacements. Ce monde a été créé pour n’avoir plus un instant à soi. Les instants, nous les vendons. Ils se lèvent à 4h40 pour prendre le bus. La congestion est telle que l’on avance à petits pas dans nos merveilles d’acier.

On a arraché les yeux de l’esprit : il y a trop à voir pour regarder les oiseaux danser sous le ciel bleu.  À voir la richesse de la Vie, des êtres, des océans, de l’immensitude de l’Univers, nous sommes maintenant amputés d’un côté, monovisionnaires, hachés du cerveau, et désâmés. 

C’est comme si nous étions dans un déluge quotidien de soucis cultivés quand tout va bien. L’occidental est soumis à toutes les pilules du »monde » pour se guérir de son anxiété de vivre ajoutée à celle de son destin fragile de naître sans vouloir mourir.

 « À chaque fois que son réveil sonne, c’est cette même journée qui recommence : Phil semble bloqué dans le temps jusqu’à ce qu’il ait donné un sens à sa vie. »

 ( Le jour de la marmotte).

Maude/Théo, Le Dépotoirium

***

Ce sont maintenant  des fantômes qui dirigent le monde. Aussi bien camouflés dans le Ketchup Heinz que dans les fabricants de bioéthanol.  Une multitude de mains invisibles.   ( Quel beau concept qualifié de théorie économique!). Oui, la main invisible n’est plus celle d’Adam Smith, mais l’autre qui vous reprend votre main invisible. L’énorme et la pyramidale jusqu’aux amygdales. Vous avalez votre salive et ce monde de marchands qui ont fait disparaître toute valeur, même la plus infime, telle le respect,  la gorge sèche. Les émotions sont au dernier rang.  Une bande aux masques d’acronymes, accros au business. On s’en moque et pas parce qu’on ne sait rien. On est cyniques pour les « dirigeants ». Ils s’en plaignent à conférences-que-veux-tu! Ils chialent et miaulent tels des  minous blessés. Ils ne prononcent pas le mot « Dieu » ni celui de « Capitalisme » avec un grand grand C,  dont ils sont pourtant les premières négateurs et navigateurs.  Tous des  chevaux de Troie bipèdes  ont des œillères pour ne pas qu’ils voient trop large la surface et les races de ce monde. Les politiciens ont soudé leurs paupières et leurs oreilles de la certitude. C’est l’acatalepsie qu’il leur faudrait. On ne peut pas atteindre la certitude. On peut l’emprunter pour un moment. La certitude est un oiseau qui ne vole pas. Il ne bouge ni ne bat des ailes. Il est comme la femme de Loth : une statue de sel.

***

L’automne est en train de faire ses bagages : elle ramasse toute les feuilles des arbres et les étends  pour qu’elles meurent et nourrissent la terre, les  unes collées aux autres. Nous ne serions que des feuilles que ça irait mieux. On sent qu’on va passer un mauvais quart d’heure de givre, et courir la vitamine E en bouteilles Made in Nowhere Land. La Terre promise n’est pas celle à laquelle on croyait. L’hiver n’est rien d’épeurant. C’est la froidure humaine qui l’est.

Les hommes manquaient d’eau : on leur a donné de l’eau entrant dans leur  maison.

Les hommes manquaient de nourriture : on a créé des abattoirs et on a mis les coqs dans des sacs de plastiques, livrés à la maison.

Les hommes ont manqué de travail pour acquérir ces conforts tant bienvenus : on leur a donné du travail.

Les hommes ont manqué de travail : on leur a donné du chômage,  mais à condition qu’ils travaillent.

Les hommes se sont dit qu’ils leur manquaient quelque chose : devenir la richesse. On leur a appris à inventer de la richesse pour rendre riches les plus riches. À l’école, les enfants pensent que les pommes de terre poussent dans les arbres, mais ils apprennent de force à être des entrepreneurs.

La chaîne de Ponzi semble n’avoir pas de fin… Ni personne pour l’arrêter.

C’est le toc qui maintenant remplit l’âme des hommes. Sans limite. Je souhaite! J’ai envie de… Je veux… Je veux plus.

***

Maggie et moi avons pris l’auto pour aller voir couler le dernier ruisseau avant que tout gèle. On s’est voiturés  loin comme un voyage sur Mars. Avant d’embarquer dans l’auto, il y avait un mendiant qui quémandait. Maggie lui a donné la moitié de sa monnaie.

— Merci, Madame, je prendrai un café.

— Vous prendrez ce que vous voulez, il n’est plus à moi. Vous en avez assez pour un petit flacon, si ça vous tente, ou un bon repas.

On est repartis lentement.

Au Canada, la monnaie c’est de l’or en rondelles. Le gouvernement dit que la monnaie métallique dure plus longtemps. C’est faux. Elle dure le temps de deux ou trois achats et on se croirait au moyen-âge avec un fond de poche de pantalon lourd des métaux utilisés pour sa fabrication.

***

On a trouvé le ruisseau. On s’est fait un pique-nique en se tortillant de froid. Mais l’amour n’est jamais de glace. On a aimé se faire frissonner. On se déglace à coups de baisers. Ses lèvres sont de petites plages sur lesquels je m’étends longtemps. Les yeux clos, j’entends son souffle s’alentir, comme si embrasser était un fragment de méditation qu’on nous a caché. On ferme les yeux. Il doit y avoir dans le corps humain autre chose qu’un montage de cellules affolées. Je sais, les hormones sont hors normes. Elles nous rendent fous. Mais c’est bon d’être fou de temps en temps pour pouvoir arroser un peu la sécheresse de ce monde.

Les branchailles sont déjà sèches et on peut voir les nids d’oiseaux abandonnés. C’est douillet, fabriqué d’herbe sèche,   gluée  de glaise. Pourtant, ils ne sont jamais allés à l’école.  Les oiseaux se sont enfuis aux États-Unis  se chauffer les plumes, se dorer et chanter dans une langue qui n’est ni américaine ni Céline Dion.

On a fait l’amour sur le siège arrière,  moitié habillés, moitiés nus. Pendant tout « l’acte », on s’est regardés dans les yeux, le cœur vaillant, la respiration lumineuse, l’âme enfin ailleurs qu’ici. Les vitres de l’auto se sont embuées.  On se serait cru dans une île de la mer du Nord. On ne voyait plus rien. On ne voyait que tout. On se voyait. On se regardait dans le vert de l’œil, alanguis, détendus.

Finalement, à force de bouger, nous nous sommes épluchés de nos vêtements. Il y a des jours dans lesquels on aimerait enlever son corps pour être encore plus nus.

*

Théo et Maude étaient dans leur encoignure en se minouchant comme des carpes avec de gros becs mouillés.   Ils s’aimaient ou commençaient à s’aimer vraiment.  Théo avait découpé la pièce de l’appartement  à l’aide d’une bâche achetée chez Wal-Mart.  Ils s’étaient fabriqué une petite niche à eux, se séparant lentement du reste de la bande. J’y vis là un signe de désintégration et le début d’une fragmentation. Bref, un isolement.   Et leurs idées commencèrent à se fusionner. Théo, qui allait bientôt devenir avocat, devenait un artiste du scalpel des idées. Les toutes faites. Comme les aliments congelés. Il savait chimifier ses recettes d’idées en disant la même chose de manière différente. Il avait du succès : plus il écrivait, plus son ego enflait comme un crapaud qui avait trop fumé. C’était bien le prince charmant de Maude et la coqueluche des lecteurs, car sa finasserie aux réponses qu’il donnait aux lecteurs les figeaient. Il en finit par « se conclure » intelligent et infaillible. « Réussir dans la vie » et non pas réussir sa vie. Tous les  États ce cette infime planète ont  tout préparés et des numéros « faites le hun  » pour enrôler ses citoyens  qui rament sur une galère ventripotente. Goebbelisations et mondialisation sont deux frères siamois. Le Dr. Goebbels n’a plus de visage, mais une descendance éparpillée encore plus efficace. Théo est fier d’avoir trouvé qu’un fils de Magda Goebbels et sa descendance qui  ont hérité d’une fortune immense : les Quandt. Et ils ont aujourd’hui des investissements dans le secteur automobile. Milliardaires! Théo salive! La liberté est sans doute là et il est las de son rideau qui les isole. Un jour, ils auront un château d’avocat. J’en parierais mon T-shirt.

15 octobre

Retour au boulot.

Deux patients  décédés, donc deux chambres vides qui se sont remplies en quelques heures. Les disparus sont partis dans la manche d’un magicien : il en sort des colombes et y entrent des colombes.

Puis arrive une nouvelle employée : Cindy. Elle est blonde avec deux cornets de crème glacée qu’elle laisse légèrement à découvert dans une encolure profonde. « Frédérique est partie. Je la remplace ». Elle n’a rien dit quoi que ce soit de vraiment « d’autre », sauf qu’elle ma indiqué la chambre d’un monsieur presque centenaire.

Plusieurs posent des questions de cet « après-vie ». Je ne sais que répondre car je suis de la génération de la vie. Celle qui se questionne sur le  futur. Notre passé viendra un jour. Mais pour le moment, j’ai des ennuis avec le moteur de mon auto, ma carte de crédit et, je dois l’avouer, Maggie m’avale la moitié de mes pensées. Je vois roux. Tellement! Tellement! Je roule sur des chapeaux de roux.

— Qu’est-ce que vous faisiez comme métier?

— J’étais maçon… Ça n’existe plus aujourd’hui. Ils ont des matériaux laids de je ne sais quel matériau, des plaques qui ressemblent à du plastique. Jamais je n’aurai vécu dans une maison de plastique  gris-noir. C’Est sombre au point de ne pas avoir envie d’ouvrir la porte pour entrer chez soi.

— Vous avez l’air en forme. Qu’est-ce qui vous a amené ici?

— La famille.

— Vos enfants?

— Oui. Ils sont déjà vieux. Ils ne veulent pas que je travaille. Alors, ils m’on trouvé une maladie. Ils disent que j’ai un cancer… Je ne sais pas lequel. Ou bien c’est partout. Je suis infecté comme les murs de bois par des fourmis charpentières. De beaux insectes. Elles, au moins, elle travaillent… J’ai un fils avocat. Lui il parle.. Dans mon temps, personne n’aurait pensé qu’un jour parler serait un métier. C’était bon pour les politiciens… Et encore… On ne les croyait pas à l’époque. C’est surprenant… Très surprenant.

— Vous me donnerez votre secret de longévité…

— Il est là dans mon sac… Fouillez vous allez le trouver.

— Du Brandy?

— Eh! Oui. Ça a la couleur de la brique rouge. Je deviens une brique solide en avalant ce petit liquide.

— Personne n’avale ce produit ici… D’ailleurs, ils sont si malades qu’ils n’ont pas envie…

— Ils ont tort. Mais chacun ses torts. Donnez-moi vos petits bonbons de couleur. Je vais les envoyer à la poubelle. Ah! Le secret de la longévité… Traitez votre voisin comme si c’était Dieu…

… C’est une blague, mon garçon. Les voisins me faisaient suer.

— Vous croyez en Dieu?

— Dieu, c’est un mur de briques… Quand les humains ne sont pas cimentés, Dieu n’existe plus. Ici, s’il y a un dieu, il ne se tient pas debout. On l’a remplacé par un mur de toc. Alors, si vous cognez à la porte du divin : toc toc toc.

***

J’avais oublié la vieille dame au bout du couloir.

— Ils sont allés où?

— Qui?

— Mes enfants.

— Manger.

— Ils font bien. Je ne sais pas si le Seigneur  a de bons repas de l’autre côté. Je ne comprends pas que s’il y avait au début Adam et Ève, il n’y avait qu’eux et que pour bâtir ce monde ils ont dû faire l’amour ensemble. Je ne sais pas.

Je lui ai donné un peu d’eau et j’ai entrevu ses masses cancéreuses boursoufler son cou.  Ça m’a rendu triste. Pendant que je prenais ses signes vitaux, elle m’a demandé :

— Pourquoi vous me gardez en vie?

Silence.

— Parce que vous êtes encore en vie.

— Si j’étais en vie, je danserais de ce bon vieux Rock-and-Roll ou j’irais marcher en longeant la rue principale avec Marie-Thérèse. On est en vie quand on fait quelque chose. Les cartes à jouer? Ah! Je la connais celle-là. Toujours 52 moyens de vous rendre la vie intéressante.

— Si j’avais su, j’aurais consulté un vétérinaire.

— Un vétérinaire?

— Oui. Claire. Elle a envoyé mon chat dans la paix je ne sais où avec une seule piqûre. Une injection de je ne sais quoi. Mais mon chat n’a pas souffert. Il s’est éteint comme un ballon cesse de garder son air.

Son fils lui avait apporté une photo qui datait des années quarante. Elle   était belle comme une fleur dans l’été-bébé de la vie. Elle et son mari étaient  assis dans un nid d’herbe.  Il y avait de la lumière partout. De la lumière crue d’un soleil de midi dans laquelle elle était toute nimbée. Elle était si belle qu’on aurait dû en faire une chanson, la transformer en son, en image . En tout ce qui reste dans une vie où tout part.  Mais là, comme les fleurs séchées, les pétales qui baissent les bras, elle s’en allait d’ici-bas. Il ne lui restait que sa beauté intérieure et  son tempérament d’acier trempé dans une vie.

***

— Tu voudrais bien prendre ma main?

Je l’ai fait. Une main non pas rugueuse, mais comme amollie, sans force, malléable, une main sans lendemain. Bien que ça a été magique. Et je n’ai jamais su pourquoi. Il faisait déjà noir, mais j’ai fermé les yeux.

Puis elle m’a demandé d’une voix presqu’éteinte :

— As-tu de l’imagination?

— Je pense que oui.

— Alors, imagine qui s’il y a une vie autre à l’intérieur de ce corps brisé, que des gens, au moment où nous nous parlons, naissent et meurent… Alors, va t’asseoir sur la lune et regarde les lumières qui montent de cette ruche et descendent. C’est une ruche… Rien qu’une ruche. Et le miel que l’on peut produire n’est que l’amour… On en apporte en descendant ici pour une aventure dans la chair, puis on retourne là-haut, on fait son bilan et l’on revient. C’est comme écrire un livre et essayer de le parfaire. Et le livre c’est « nous ». C’est cette âme qui s’aiguise. Cette âme qui est elle-même son propre sculpteur. À travers la matière brute des premiers qui sont de « bleus » de ce monde infini.

— Je t’ennuie?

— Loin de là…

— Tu te demandes si je délire?

— Ouais! Un peu…

— Alors j’ai déliré toute ma vie. Qu’est-ce que tu regardes en voyant cette photo?

— Je dois mentir?

— Non.

— Je vois un galbe de jambe musclé, magnifique et magique, deux mots qui se ressemblent. Et une belle tête bien coiffée… Quel sourire! Et vos yeux… Je ne vois pas la couleur, la photo est en noir et blanc.

— Ça ne cachait pas les âmes. La couleur a un peu enlevé de ce mystère des êtres… J’ai commencé à vivre vraiment le jour ou j’ai décidé de cesser d’être constamment tendu à comprendre la vie. J’ai été heureuse parce que je ne l’ai pas attendu ce bonheur.

Elle me serrait la main comme dans une proche partance. J’étais mal à l’aise, un peu ennuyé. Lentement, elle lâcha prise et s’enfonça dans le sommeil. Sa respiration était lente, longue, comme si elle voulait survivre en avalant le plus d’air possible.

Quelques jours plus tard, je reçus par la poste une enveloppe et une photo agrandie en noir et blanc. Je ne savais qu’en faire. Je l’ai accrochée au mur de l’appartement. Les autres étaient sans mot. Mais pour moi, c’était en quelque sorte un musée. Tous les mourants sont des musées à visiter. Et tous les vivants entrent en nous, nous marquent, sans que nous le sachions. Le Je est une invention de l’ego.

J’avais honte d’avoir été aussi peu « réceptif ». Mais à l’endos, elle avait écrit d’un tracé malhabile : «  L’important quand on a peine à comprendre c’est  d’accepter de ne pas comprendre. ».

Quand je suis retourné  au travail, elle n’était plus là. Un autre avait pris le lit.

Ce soir-là, je suis allé m’asseoir sur la lune avec le flacon de Brandy du briquetier.

J’étais seul, un peu désespéré. Mais je crois que les briques d’un dieu brillaient à travers le mouvement des invisibles qui entraient et sortaient.

La ruche était belle…

*

Carl arrivait chaque soir avec une nouvelle « amoureuse ». La dernière avait des lèvres tellement charnues qu’en l’embrassant il semblait s’y prendre deux fois pour en couvrir la surface.

C’est notre cher avocat qui, dans son délire, demanda ce soir là de mesurer les lèvres des conquêtes de Carl. Avec un petit appareil photo, il pouvait évaluer par un programme d’ordinateur la taille en centimètre  carré  la surface des lèvres Et  secrètement il les cumula. De sorte qu’en projetant le tout dans l’avenir, Carl aura embrassé, selon une moyenne de 10 fois par soir, ou 10 minutes, une surface équivalente au quart de la Slovénie.

Il écrivit l’article, le lança sur la toile  avec une paire de lèvres rouges. L’effet fut immédiat : des milliers de lecteurs se lancèrent à la chasse aux baisers. Il fallait trouver les lèvres les plus lippues, il va de soi. Puis ce fut dans les parties génitales, les fronts, tous les concours étaient « bons ».

Théo avait du talent. Et la dame avait raison : les jeux de cartes des vieux, c’est zéro. Mais les cartes des lèvres, c’est super. Un compte Facebook fut créé : Mes lèvres sont plus grosses que les tiennes. C’était amusant… Un petit aperçu de ce dont nous nous occupons dans nos temps libres.

Je me suis retourné vers Maggie pour voir ses lèvres. J’ai eu droit à un beau clin d’œil.

Les jours suivants, 20 commanditaires nous contactèrent pour des contrats mirobolants … À condition de glisser, en plus, des liens cachés  dans les articles.

Ce que nous avons fait.  Notre intention était d’utiliser cet argent pour « nos libertés ». Certains ne voulaient pas travailler un seul jour de leur vie. Bien qu’ils s’échinaient comme le font tous les gens pour ne rien faire le restant de leur vie s’ils réussissent à se rendre jusque là sans être trop amochés dans leur  véhicule rose.

Ce que Théo avait omis de dire, c’est qu’il avait fait monter le programme par un de ses amis. Alors, silencieux, il mit sont programme en vente sur Ebay. Le lèvromètre se vendit à 20,000 exemplaires et un concours payant apparut.

J’étais un tout petit peu pétrifié… Si l’on peut dire. Car Le lèvromètre était une copie sans doute inconsciente des tactiques de politiciens qui passaient maintenant tout leur temps à mesurer. Et mesurer c’est compter. Le politicien avait compris que pour faire quelque chose de grand, il fallait simplement se faire tout petit, se mêler aux petits pour les séduire. Le petit était la même chose dans sa tête que l’était la notion de dieu dans la vision du maçon. Le politicien se croyait mur mais se faisait brique pour réaliser son mur.

Après une longue discussion, Théo  admit que l’argent était entré dans son compte personnel, mais accepta d’en verser une partie ( 15%, en fait) au Dépotoirium.

Je me sentais comme un chef d’État  devant Bill Gates.

Comme disait Madame Thatcher : « Il n’y  pas d’alternative ».

— Je crois qu’il va nous falloir un coffre fort. Un coffre fort est un outil de riches. Alors, Théo, tu paieras le coffre fort.

— Pourquoi?

Étonné, il se tourna vers Maude.

— Parce que les riches ne se volent pas eux-mêmes.

On aurait entendu voler un drone américain.

Je le sentis piégé.

Et c’était le but avant qu’il nous piège.

Carl, la voix chevrotante à la Piaf  se mit à chanter :

Dieu réuni ceux qui s’ai-aiaiaiai-ment.

Il n’y a pas que les chinois qui rient jaune.

***

Sept jours plus tard, Carl est rentré penaud dans l’appartement avec une bouteille de Jack Daniel’s. Et un livre sous les bras. Un livre de Sainte-Thérése d’Avila : Le château intérieur, ou Les demeures. Sa grand-mère n’était plus et elle lui avait laissé ce livre ainsi que sa vieille maison. Il vendit la maison et se demanda que faire avec l’argent de la maison. Il s’acheta une bicoque dans un coin perdu du Bas-du-Fleuve et y installa  un petit studio d’enregistrement.

Il ouvrit le livre maintes fois. Mais un jour, il reçut un appel de son agent pour un spectacle dans une petite salle.

Excité, il jeta le livre par la fenêtre. Un SDF passant par là, crut qu’il recevait un don du ciel. Trois mois plus tard, on vit le SDF convertit, passant à la télévision dans une émission à caractère religieux dans lequel il présenta son livre : Le récit d’un noyé : Sauvé des os.

© Gaëtan Pelletier , juillet 2018

Le dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

 

Pétrole par culture de micro-algues

Amérindienne

Amérindiennes : Tous ces portraits amérindiens incroyablement rares et magnifiques sont des femmes et des filles de la fin des années 1800 au début des

 

Le dépotoirium, Chapitre 6

Chapitre 6

 

Lundi,  soir de réunion.

La « réunionite » est une affection des organisations, infimes, petites ou grandes. Nous en sommes atteints. On ne fait pas de réunion sans bouteilles d’eau. Comme les grands de ce monde. Il nous manque les cheveux blancs, mais pour l’eau ont on en a : 48 bouteilles en réserve dans des bagages plastifiés. Combinaison : eau, plastique sur plastique. À boire trop d’eau on se plaindra des continents nouveaux des océans, tout en buvant.

C’est bête, mais l’investisseur, le meilleur, investit dans l’investissement. Et l’humain est le dernier des investissements. Qui saccage une Terre, commence par saccager un humain, puisqu’il lui faut ( pour le moment, des bras, un cerveau, un mouton mou) pour son œuvre.

Nous sommes dans la démence, la frustration et la débâcle. Rien ne va plus. Faites vos vieux. La vie passe son temps à faire des vieux.

On avait peur de l’eau du robinet  comme du dernier film américain. Alors, on buvait de l’eau en bouteille. Beaucoup. De quoi se déboucher le colon le matin, selon les conseils d’Edgar Cayce. Maggie, elle, en plus,  s’envoyait deux cuillères à soupe d’huile d’olive avant de siroter son café noir pour  de désencrasser son foie.

Les deux paquetages de 24 bouteilles –surtout pas de la Nestlé-  traînent dans l’appartement, quelque part, enfouis sous des piles d’objets non contondants. Pour ce qui est de la propreté, on fait relâche que trop souvent.   Quand on ferme la porte trop brusquement, on dirait entendre la poussière tomber sur le plancher. Mais qui donc veut nettoyer? Chacun d’entre nous connaît ce qu’est la toile. Mais dans les vadrouilles, les brosses, les meilleurs désinfectants au monde, nous sommes  aussi efficaces qu’un politicien dans une mondialisation de financiers-lièvres et ces grotesques  tortues   prises dans la mélasse que sont les organisations d’état.   On aime tellement notre paresse qu’on la marierait pour le reste de nos jours. La paresse est devenue un péché social. On joue tous du claviérisme, un instrument à « la mode », mais  ne nous demandez pas de passer une vadrouille sur le plancher. Le plancher, c’est vraiment bas. On veut être plafond ou patron.

***

— L’eau du robinet pue le chlore…

— Ils disent que c’est bon pour les dents.

— C’est peut-être aussi mauvais que de se faire mitrailler de vaccins. Nous sommes chanceux de n’avoir aucun autiste dans le groupe, fait remarquer  Maude. Elle est vêtue comme les lys des champs et nous demande si on ne pourrait pas faire une chronique de mode. « J’ai une copine qui fait des bijoux. Si on en vendait sur Ebay, elle nous offre 35% de profits. C’est alléchant. »

Maggie, c’est le silence.  Elle barbouille dans un calepin de petits poèmes. Elle dit que ça lui dégorge l’âme, que ça la purifie et qu’après elle se sent mieux.

— Je vous annonce que l’argent ne rentre plus. Hier, rien. Avant-hier, rien.

— Mais avant, nous allons passer au problème de l’eau. Carl  a trouvé un appareil que l’on accroche  au robinet et qui épure l’eau à 99%.  Le coût est de 149$.  Faut-il voter?

— Non, on l’achète, s’écrie Maude.

— O.K.  Carl, tu t’en occupes?

Go sur internet et payé crédit comptant.

***

Septembre.

Dehors  ça pétarade. La pluie vient de commencer. Et puis, soudainement, un vent d’air frais se glisse dans l’appartement. Il serpente sur le plancher et refroidit les pieds de Maude qui, comme cendrillon, a perdu un de ses souliers. Elle brame comme un animal torturé.

Après, j’ai demandé un cinq minutes de silence. Les yeux clos. Comme une prière : « Donne -nous une idée Seigneur, afin de nous rendre riches et libres.  Donne-nous le génie de Bush Family, buissons ardents, et de la Family Trapp, ces gens heureux  et vocalisateurs, tel  l’Aigle botté d’Autriche et d’autres riches.  Notre baguette quotidienne, et le beurre pour acheter le fabriquant de beurre. Et de bonnes vaches. Des Holstein.   Amen. »

Tout ça pour chercher des articles, ou une idée d’article qui ferait sensation. Carl  a gardé les yeux ouverts. Ça le répugne ce genre d’exercice.  D’ailleurs, il nous apprend tout de go qu’il vient de s’inscrire à l’école pour faire de la menuiserie. Il veut toucher de la matière noble, être utile. Les mots, les concepts, les idées, si elles ne sont pas mis en pratique ne valent rien. « C’est de la moisissure d’histoire. Tout le monde a de grands mots, de grandes idées, et pourtant c’est l’économie qui avale les pays. »

— Quand on dit aux gens qu’ils n’ont plus de pays, ils ne nous croient pas. Ils pensent qu’on délire. Ils ne voient que des frontières et cette délimitation leur suffit pour croire en ce qu’ils possèdent. Mais, en fait, ils ne possèdent plus vraiment quelque chose de tangible. Tout le monde peut venir dans votre pays et vous acheter comme esclave. On a ouvert la porte à tous les requins du monde qui se liment les dents pour déchiqueter tout ce qui existe. Personne ne le sait, mais le loup du petit Chaperon rouge est  un banquier de Wall-Street. Il lime ses grosses dents avec la sueur des peuples.  Ces grosses dents, ils    les liment avec la sueur des peuples. Au pays des aveugles, les lunettes sont de petits rois ronds.   Comment peut-on « croire » qu’on est libres? On ne peut pas être libres et avoir peur. Peur de perdre son emploi. Peur de ses dettes. Peur de l’avenir.

— Mais on peut faire ce qu’on veut, dit Maude.

Il la regarda comme on regarde un bibelot rose et vide,  et haussa les épaules.

— Tu veux les combattre par ce qu’ils font : vendre. Acheter et vendre. On est ici à vouloir changer le monde ou à jouer les enseignants, les divins petits connaisseurs. On a de la culture. Ah! Mais à quoi ça sert? Au fond, on aime bien être assis, se plaindre de l’eau et utiliser l’outil le moins dangereux possible : l’ordinateur. On l’a emprunté cet outil. Et dieu sait pourquoi il nous a été donné.

Sa voix avait monté d’un ton. Il faut dire que la bouteille de Téquila avait baissé de quelques millimètres.

— C’est le seul moyen que nous avons, rétorqua Théo.

— Alors, je refuse d’endosser une usine à produire des articles et des articles. La génération qui nous précède a eu encore plus de culture que nous. Ils parlent de Platon, de Socrate, et les Suédois lisent Bob Dylan dans le texte. Mais pas Yvon Deschamps.  Ils  citent tout ce qu’ils trouvent, même leurs confrères.  Ils se parlent entre eux comme s’ils faisaient partie d’une élite, se prennent pour des intellectuels messianiques.  Ils s’aiment de leurs rôles.  Ça les fait bander du cerveau. On crève parce que rien de ce qu’ils disent, ni même les sociologues, ont un effet sur nos vies. Alors, on change quoi si on n’a pas le pouvoir de changer un tout petit peu quelque chose en ce bas, vraiment bas monde ?

— Change de bouteille.

— T’en veut? Théo… Peut-être que ça t’aiderait à voir à travers ce charabia.

— Tranquille, tranquille… On va se contenter de trouver une phrase ou deux pour demain. On dira que c’est une pensée profonde en inventant un écrivain qui n’existe pas encore.

« Il est radin au point de ne jeter que son dévolu ».

— Quelqu’un a trouvé ça sur son Iphone?

— Non, je l’ai mis sur un bout de papier, répondit Carl. J’ai jeté mon Iphone à la poubelle. Terminé. Over! Je veux du tangible. Mangez-le votre téléphone intelligent. Croquez dedans. La pomme et Adam et Ève, ça ne vous dit rien?   Faites-vous en un buffet! On a donné des miroirs aux amérindiens. Maintenant, c’est notre tour : Selfie! JE ME photographie JE. And so on…

10 septembre

Ce soir-là, Carl écrivit  un article. On  retrouva notre Che de ville endormi et ronflant après avoir hurlé son dévolu sur le site.  Il se leva ou plutôt se remit de bout avec un mal de bloc qui courait l’aspirine du laboratoire Bailleur.

DÉGUERREZ-VOUS! CESSEZ D’ IXER ET EXISTEZ

Je ixe
Tu ixes
Il ixe
Etc. et rats.

Vous êtes las avec votre culte du combat, comme les Vikings avec leurs dieux?Vous aimez le sang, les blessures, les sanguinolents propres et cravatés, sans âmes. Vos chefs sont des pantalons pas de culot, pas de culottes. Ils ont un long lombric qui leur sert de colonne vertébrale. Et vous les adorez? Au fond vous ne savez pas ce qu’ils sont vraiment. Qu’est-ce que vous avez pour lutter contre ces minus maléfiques, soi-disant, élus? Un X. Un pauvre petit x. C’est votre minime épée tracée au crayon gras à tous les quatre ans. Ils vous endorment de discours sucrés. Leurs lèvres bavent de sirop d’érable. Vous êtes des abeilles qui butinent de job en job.C’est votre sucre social.  Ça coule, ça déguline. On dirait une sève arbuste de chair, un bouton d’acné qui purule. Et c’est ce que vous avalez, là, de temps en temps avec vos pancartes. 

On vous donne des armes et des missions. Et vous vous prenez pour des héros. C’est vous qui payez pour le costume, les armes, et la petite école d’entraînement. Derrière eux, ils entendent les voix des planteurs d’armes. Ça mitraille les avoirs des banques, des corporations répandues, anonymes, codés, vivent de vos petites religions laïques.

Ils vous disent que c’est un devoir. Et vous, les dévoirés, vous allez tuer pour une cause qui n’a pas de nom et n’a jamais eu de nom. Tuer ne sera jamais une cause.

Vous avez un mort chez-vous? Ils vous envoient en tuer trois. Ils disent que c’est « justice ». Et parmi les trois, des enfants abîmés, massacrés, déchirés, sinon mort à jamais dans leur petit cœur, leur âme.

Si vous voulez la paix, ne la demandez pas par écrit. Ne téléphonez pas pour l’avoir, on vous dira : faites le hun pour parler à notre « représentant ». Et vous vous promènerai sur votre clavier dans un voyage de Compostelle d’arriérés marcheurs sur place.

Cessez de croire, décroyéz.  Tout ce qui est un mot mérite un « de » devant.

Vous pouvez lécher votre écran de toutes les idées transportées par les écrivailleurs de génie, léchez-la comme un cornet de crème-glacée. C’est comme ça qu’on vit : en léchant. C’est quand on cesse de lécher que l’on vit vraiment. Vous ne mangez pas vous tétez.  L’État est votre mamelon, et vous êtes les bébés.

Maturez! Maturez! Maturez!

CARL

***

Carl disait avoir le droit de ne rien faire, se transformer en paresse de divan, les bras ballant sur les accoudoirs.   Mais il bougeait sans cesse, nerveux, délicat, tristounet, toujours à pianoter des dents sur ses ongles, les noirs, les blancs. Un vrai clavier.

Tous nos parents voulaient que l’on réalise leurs rêves.  Être quelqu’un!  Tout le monde est « quelqu’un » au sens noble du terme. Mais pas ce quelqu’un quelconque. Non. De cette noblesse de milliardaires qui pouvaient s’acheter un lac avec vue sur sa maison. Plus on s’en approche, mieux on réussit selon les critères.

Pendant que les autres cherchaient cette chère perfection de l’homme d’État et de ses serviteurs empesés, nous nous débattions dans ce galimatias d’idées, comme si en écrivant des idées, les peuples allaient comprendre. Mais comprendre quoi? C’était monde crypté, volontairement  brouillé et encodé. « Derrière le masque, se cache le masque » disait Carl. Un jour, il se prenait pour Jack Kérouac, et le lendemain pour Bukowski.

Il disait être « tout le monde » en même temps que quelqu’un. « Mon corps est une piscine, et moi je fais des longueurs pour essayer d’atteindre le bout de la piscine. Mais elle s’allonge et s’allonge, et je n’en vois pas le bout. Le bout est à l’autre bout de la vie. Je suis un noyé chronique. Et nous sommes tous, à notre façon des noyés endémiques. On souffle sur les grands mots, les grands concepts pour s’en faire des bouées de sauvetage. Mais au fond, personne n’échappe à cet océan de folies.  »

« La vie était une sorte de carbonisation persistante. La vie devait être simplifiée et pratique. Les mots de ne devaient pas n’être que des mots; ils devaient être incarnés en  actes. »

— Les mains servent à quelque chose. Les mots doivent servir.

À quel âge meurent les écorchés? À quel moment, à force de creuser leur tombe, tombent-ils dedans sans trop savoir? Nous vivons dans un monde dans lequel non seulement l’intellectuel est dépaysé, mais le paysan en est rendu à la bourse.

Je lorgnais Carl, un Carl déconfit,  qui dans son autodestruction, sans s’en rendre compte,  était la cible idéale de ceux  qui meurent parce qu’on ne s’occupe pas assez de la vie.

À partir de ce moment, j’ai compris qu’il fallait autre « chose » pour échapper à ce monde. Ce que ce monde de marchands divins ignoraient, c’est qu’ils créaient de la douleur, de la vraie, dans leur course folle aux profits. Personne n’avait le temps d’attendre le paradis. Le paradis de « dieu ». Il fallait le paradis ici-bas. Le paradis d’ici, au moins pouvait s’acheter.

30 septembre

La soirée était fraîche. C’est Théo, curieusement, (quoiqu’il doit bien exister des avocats comme dans le film Carlito’s way : un avocat défoncé et un Pacino qui passe pour un acteur de génie avec ses tics et ses moues creuses en jouant un voyou converti pour le reste de ses jours),  qui nous avait trouvé cette drogue directo from Mexico.  Une sorte de champignon qui, disait-il, rendait le corps « flottant », léger comme l’air. Héli-homme, mon amour! On est tellement, tellement lourds!.  Nous serons tous des avions, du moins des ballons emballés. Alors, on en a tous pris dans une petite cuillère avec de la marmelade, le goût étant trop amer. Quand on est sortis de l’appartement, on se serait cru dans un film « de hauteur » : tout était biscornu. Le parc se trouvait à une dizaine de minutes de marche. Théo et Maude se tenaient par la main. Ils disaient que c’était féerique, magique, aquatique.  Comme à l’école des sorciers.

Quand on a pris le trottoir, des gens nous croisaient. C’étaient des géants, des hideux, des misérables. Il y avait des lettres dans leur visage, des mots, des phrases, des paragraphes entiers, des livres numérisés. Une bible qui battait des pages. Boum! Boum! Boum! On sentait leur peur, leur peur, leur misère, leur somnolence de citoyens heureux ou abêtis.

Bienvenue chez les hosties. Entre-mangeons-nous! Ceci est mon cor et je crie, ceci est mon sang et je me vide.  Peu importe de garage. Nous voyageons en auto, en soi, en  ballonnés   indirigeables. Admirables amiraux  des flots de feuilles de l’automne qui nous giflent de temps en temps sur une joue, un menton, un cou vaillant. Un beau et tendre frôlement…

À un certain moment, chacun regardait ses pieds avancer sur les dalles de ciment. Les lampadaires étaient devenus des étoiles. Quand on les regardait, c’est eux qui bougeaient. Mais quand j’en fis la remarque, Carl disait que ses pieds avançaient en reculant. « C’est comme si j’étais Michael Jackson ». Théo a dit que la main de Maude était le chemin de tous les chemins. « C’est ça l’amour ». Se marier, c’est regarder à deux la même télévision.

Ceux-là s’entendaient tels deux larrons préparant le même coup. Nous savions que ça finirait mal et qu’ils allaient un jour vivre dans une banlieue de la ville avec une maison propre comme un cent trempé 24 heures dans du cola. Mais le malaise fut rapidement assoupi et disparut dans les limbes du trafic et de ses lumières lancinantes. Puis  nous nous sommes fondus dans le parc. Et pendant des heures nous avons dansé sur des empilages de  feuilles. Craquantes comme des biscuits soda. Maggie,  qui parlait peu, a dit qu’elle écrirait son nom sur une feuille puis recollerait la feuille à l’arbre. Mais la feuille ne tenait pas. Elle a tenté de glisser la racine dans une petite trouée, mais rien ne marchait. Rien. La feuille se détachait de l’arbre. Alors, elle a dit qu’elle  scannerait la feuille et l’enverrait à l’autre bout du monde, là où il n’y a que du sable et des maisons bombardées transformées en débris qui enterrent les enfants. Puis on s’est amusés en inventant des pensées :

«  Nous sommes les  feuilles d’un dieu qui est un arbre ».

«  L’âme est une racine qu’on ne voit pas mais elle  prend  la main des autres arbres, en secret ».

«  Je suis un prince sans rire ».

Les feuilles tombaient, et parfois doutes petites. Petites  comme les enfants dans les guerres des adultes. Des œufs d’humains.Des Mozart assassinés ou des employés de Wal-Mart   Il y avait autant de feuilles mortes que les victimes de la Grande Guerre. Guerres des tranchés de la gorge. Guerres économiques laïques ou religieuses. Les hommes sont fous de la tête aux fêtes.

Les feuilles s’alanguissaient et tentaient de s’agripper à l’air pour ne pas mourir. Avec une petite gifle de vent, parfois, l’une remontait transportée d’espoir pour replonger ensuite,  piquer du nez  vers le sol. Quand les feuilles roussies s’entremêlaient aux cheveux de Maggie, elle riait, riait, riait.    Ce soir-là  je suis devenu le petit prince amoureux de la belle Maggie. Je l’ai entrevue quémander de l’aide à  la fenêtre de son château de pierres et de peurs. Help!  J’ai vu son âme à travers la lueur de ses yeux. Quand elle m’a prise par la main, je suis devenu sa feuille préférée. Des frissons ont poussé dans/et avant l’hiver dans mon cœur  de pierre ( parole de chanson). Je l’ai embrassée avec ma langue d’aspic, car je m’étais promis de ne jamais « faire union ». Libre comme le ballon  qui n’aspire qu’à respirer de l’air. Mais elle  était belle comme une auto sortant du garage, Honda, Ford, Toyota, Cadillac, j’étais fin prêt pour un long parcours.

Nous irons, s’il le faut, aux Shetlands, une île sans arbres, faire pousser de la laine de moutons.  On habitera une chaumière en pierres tressée de lierres, et nous ferons un âtre et des êtres. Un bébé à babounes dont nous prendront soin comme d’un avenir. Il sera pleurnichards, sautillant, et plantera des « non, non, non » à trois ans.

Puis on a valsé dans le froufrou des feuilles. Pas de bateau pour jouer à Jack et Rose, mais une mer de feuilles en froufroutement  sous nos pas.

Ce matin-là, après la cuite et la pizza, c’est l’œil de Maggie qui est sorti du drap. Elle était nue comme dans  les vers de Verlaine.

Elle jouait avec sa chatte
Et c’était merveille de voir
La main blanche et la blanche patte
S’ébattre dans l’ombre du soir

Quand je suis allé me raser le matin, dans le miroir était écrit un poème :

« Je t’aime »

J’ai trop ri en me rasant : je me suis coupé le rebord des lèvres, excité, un peu tremblotant.

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1