Archives mensuelles : juillet 2018

Le Dépotoirium, Chapitre 11

Chapitre 11

12 décembre

La politique vers  l’an 2038

Ce qui est amusant avec les politiciens, c’est qu’on les renvoie aux quatre ans pour incompétence. Ce sont les seuls travailleurs de ce monde à vanter leur incompétence avant de partir. Ils saluent les nouveaux compétents qui arrivent et qui seront renvoyés dans quatre ou huit ans pour incompétence. Mais, en bons zombies, ils reviennent parfois, compétents, le CV blanc et leur teint de zombie enfariné.

Que vous placier un noir au pouvoir, un nain blond ou une fille d’Ottawa, la mauvaise nouvelle c’est que ce seront tous des  politiciens. Ils seront contre la guerre, prendront l’argent des contribuables pour acheter des armes et défendront aux citoyens de posséder des armes,  puisqu’ils risquent de se tuer entre eux plutôt que d’aller tuer des autres qui sont pris avec le même problème : la  démocratiaffairiste.

Ce sera les glaciers qui auront le pouvoir.

La pensée du jour

Le travail n’a jamais tué personne.

( petite pensée trouvée sur le corps d’un soldat)

Carl

***

— On publie ou pas?

— Les écrits de Carl sont acides, bilieux. Il se fait du souci pour le sort du monde. Comme s’il avait mis au monde toute la planète… Carl a une âme de mère…

— Peut-être que chacun met au monde tous les habitants de la planète…Ça fait partie du « sait rien »… Nous ne savons seulement ce qu’on nous a appris… On ne fait que jouer avec ce qu’on nous a appris. On nous a appris qu’il fallait avoir une montagne d’outils pour être heureux, ou se faire une valise de savoirs…

— On publie?

— J’ai peur. J’ai peur des écrits de Carl et je commence à avoir peur de ceux de Théo et de Maude.

— Si les trains avaient eu peur, ils se seraient blottis dans une gare…

— Tu prends de la drogue, Jason?

— Non. J’en fournis aux mourants… Ça me suffit…

***

L’hiver arriva. Un hiver blanc comme les dents d’une américaine Middle Class, blondasse-fadasse.    La froidure avait enterré l’armée de Napoléon, l’armée allemande, les roses, les  moules zébrées,  quelques pièces de monnaies canadiennes,  les jardins, des moufettes, des souris et des hommes.  Un hiver traître qu’aurait fait fusiller Sosso, le meilleur purgatif russe prénommé Joseph. Mais les traîtres ont toujours un rôle à jouer en cet abat-monde.

Brrr! Il fallait se vêtir avec des manteaux en duvet de canard pour résister aux tirs des froidures continuelles et insistantes. Le mercure se reposait dans son ténu  tube  de verre. Ça le fatiguait de grimper l’été, vu la fièvre des climats  et la sueur des Icebergs. Dors! Petit mercure. Dors!

L’hiver, c’est  tout beau en motoneige et en skis dans les sentiers de l’Abitibi ( du nom Algonquin  âpihtô ( eaux médianes).   Mais  il faut  avoir les moyens pour que ce soit beau. La beauté appartient à ceux qui peuvent se payer un Stradivarius 3 ou 4 millions de dollars et une toile de Picasso de la grandeur d’un timbre à 5 millions de dollars U.S.   Heureusement qu’il reste encore des pins, des sapins, pour respirer et usiner de l’oxygène.  Les autres arbres avaient tant travaillé pendant l’été qu’ils s’étaient secoués et avaient fermé leurs yeux verts pour plusieurs mois :ndjfma.

Maggie me demanda un jour «  Pourquoi le ciel est bleu et les feuilles des arbres vertes? »

— Parce qu’elles boivent de la lumière. Chaque feuille, chaque brindille de vert est un panneau solaire.

— Alors les champs de l’Irlande boivent de la lumière.

— Tes yeux aussi…

— Chanteur de pomme…

***

C’est congé. Maggie et moi avions décidé de faire une ballade dans le Bas-du-Fleuve.   Après avoir parcouru des centaines de kilomètres, des   vents de fous traçaient des murets de neige. De beaux murets blancs sculptés en œuvres d’art tranchantes. Des lames et des lames aiguisées par le vent amusé qui paraissait  ricaner, gommant les lumières des phares perdues dans le flou des flocons.

Les routiers nous dépassaient à une vitesse folle. On aurait dit  des dinosaures d’acier sur roues. Ils laissaient derrière eux un énorme crachat de saletés sur le pare-brise. On roulait les yeux bandés.  Maggie avait peur, tandis que  moi je faisais semblant de ne pas avoir peur. Mais  je suis sorti de l’autoroute pour prendre la route qui longeait le  grand fleuve Saint-Laurent, gaufré de glaces en ce temps de l’année.  22.00 H. On ne voyait plus que de la neige. Plus personne sur la route.   Puis l’auto a frappé un muret,  s’est mise à zigzaguer, tournoya, et se jeta sur un banc de neige.

— L’auto a tenté de se suicider…

— Très drôle!

Coincés dans notre salon d’acier et de plastique, on se regardait sous la lumière glauque du plafonnier.  Le vent soufflait à 70 ou 80 km heure. Sous les phares, les tourbillons nous faisaient des doigts d’honneur.   J’ai tenté de démarrer la voiture. Le moteur rotait  son repas de neige. À force d’insistance, la batterie s’essouffla.

— On perd des ampères…

— On va mourir ici, dit Maggie.

— On s’en sortira…

— On sortira de l’auto?  Alors, prends-moi dans tes bras. Je gèle déjà.

La merveilleuse invention d’Alphonse Beau de Rochas multipliée par  Ford se transforma rapidement  en igloo.

Au bout d’une heure, Maggie tremblotait.   On s’est assis à l’arrière de la voiture pensant s’endormir et mourir comme ce jeune  couple que l’on découvrit, après des milliers d’années,  enlacé, brûlé sous les laves d’un volcan près de Pompéi. Au printemps, la presse annoncera la trouvaille de Jason et Maggie les langues collées comme celles des enfants  sur une poignée de porte métallique.  Qui trop embrasse, évite mal éteint.

— Ça ne te dérange pas trop si je meure à côté de toi?  Dit Maggie.

— Non. Mais je m’ennuie de l’appartement. Je n’aurai pas le temps de devenir un vieux grognon près de toi. Et tu n’auras pas le temps de me taquiner avec tes caricatures sur Facebook.

— Je m’endors.

— Ce n’est pas une bonne idée. Il faut rester éveillé. Nous allons chanter pour ne pas dormir.

— Tu veux m’assassiner?

On a chanté. Mais c’était tout bas et sans énergie. Après une demi-heure, j’allais flancher. J’étais engourdi.  Dans ma tête je faisais mon testament, même si je n’avais rien à donner.  Puis la neige a cessé de tomber. Il ne restait plus que  de belles grandes vrilles folâtres qui taquinaient le métal de la voiture.

— Il y a une lueur, là, près du fleuve.

— Tu dois rêver.

— Je ne peux pas rêver, je ne dors pas.

On a tenté d’ouvrir la portière, mais la neige était déjà à au moins un mètre de haut. J’ai pu voir la lumière qui vacillait. On aurait dit une chandelle paresseuse, jaunasse,   accrochée à une façade noire.

— Une cheminée!  Je vois une cheminée.

— Une maison?

J’ai poussé la portière à coups de genoux et coups de poing.   Après une vingtaine de coups,  je me suis glissé dans la fente, essoufflé, la tête giflée par le vent. J’avançais centimètre par centimètre. J’espérais   cette lumière  réelle. Peut-être que j’étais mort et que j’étais aspiré par la lumière telles ces âmes perdues.  J’ai sorti Maggie, en  la tirant sur la neige. On s’est pris dans nos bras et on a tourné nos yeux bénis  vers le fleuve, de l’autre côté de la petite route. On pouvait encore voir des morceaux  d’asphalte sur lesquels dansaient  des serpents de neige.

***

Maggie a frappé à la porte. Désespérément. Comme si elle voulait la défoncer. Quand elle s’est ouverte, il est apparu un vieux monsieur à barbe blanche, trapu, avec un air sur-surpris.  Mais quand il a vu Maggie, il a souri.

La maison devait dater d’eau moins cent ans et fabriquée de  poutres de bois. Une maison aussi  solide que les murs de Jéricho.

— Vous avez faim, les jeunes?

— On mangerait de la chaleur… Et de la mélasse de  Barbade.

— Alors, collez vous à la grille. Le poêle chauffe à l’érable.

On l’a vu la grille. Une grande grille en fer forgé avec des arabesques aux allures de fleurs de lys incrustées dans le design du métal.

Le vieux, qui portait des bas de laine, épais comme des pantoufles,  est allé dans un placard à porte grinçante, puis est revenu avec  bouteille de Jack Daniel’s.

Sa maison était sous le thème du bateau, de la mer, des ciels fâchés. Il y avait partout :  des sculptures de bateaux, des pièces de bateau, des hublots décoratifs, des modèles réduits.    Tout était bateau. Même le vieux, ne cessait de dire : « Bateau, c’est une belle tempête ».

Il nous a versé un verre dans un pot de confitures recyclé. On a souri. Car c’était le genre de verre qu’utilise maintenant Théo. On ne sait plus que vendre pour être cool, in ou autre expression.

Dans les années 60, les pauvres avaient honte d’avoir des jeans déchirés… Aujourd’hui on juge ceux qui n’en n’ont pas.

— Je recycle tout, dit-il en nous donnant nos pots de conserve.

— Ah!

—Le Jack Daniel’s ça saoule vite, ai-je dit.

—  Je n’ai pas dit que j’allais vous en servir un autre pot.

Le vieux a souri. Il y avait encore un enfant dans ce corps vieilli,  taillé dans le muscle et les os. Un vrai taureau…

— Dommage!

— J’y suis habitué. Si la neige était encore en état liquide, on aurait des vagues hautes comme la maison. Ça vous  lèche le bateau de  vagues  salines et des écumes avec des bulles. Je m’en souviens…

On s’est assis sur un divan qui ressemblait à une copie de celui du Titanic, recouvert d’une peau de mouton pour la touche Québec 1912.

Puis il  a dit qu’il avait parcouru le monde et que le monde l’avait parcouru. Il avait de grands yeux bleus avec un filtre blanc comme pour cesser de voir le monde avant de partir pour une mer plus grande.

Il est descendu à la cave pour ajouter du bois sur les braises.   Il doit y avoir du Jack Daniel’s dans les érables d’ici, parce qu’au bout d’un moment on avait tellement chaud que Maggie fabriquait de la sueur comme de l’eau d’érable. Je l’ai embrassée sur le front, et son front m’a semblé salin.  Maggie, avec ses  yeux dans lesquels poussait tout un jardin d’étincelles, s’était mise à rigoler. Et le vieux, qui s’appelait Léonidas, lui offrit un  autre pot  pour la regarder  rire.

— J’aime entendre rire les gens. Quand les oiseaux ne sont plus là, c’est le plus beau son de la Terre. Mais il n’y a pas grand monde ici pour rire avec moi… Ils sont tous trop occupés. Un jour, il y aura des robots qui s’occuperont des vieux. Je ne suis pas sénile… Du moins pour le moment. La sénilité attendra… Les seules personnes qui me téléphonent chaque semaine sont des « bureaux » de cartomanciennes de Montréal pour me prédire mon avenir.

Un peu plus tard, on lui a demandé, pour lui faire plaisir,  quel était le plus beau voyage qu’il avait fait.

Il n’a pas parlé pendant quelques secondes. Il buvait son pot de Jack Daniel’s en le sirotant, et paraissait chercher  en brassant sa boisson, la réponse de Jack.

— Après tout ce que j’ai vu, entendu, vécu… Je pense que le plus beau voyage c’est celui d’aller vers les autres pour les découvrir. Ce n’est pas un pays, ce n’est pas une île, ça reste un mystère. Je me souviens d’une  allemande que j’ai  rencontrée après la guerre. Toutes les femmes de l’Allemagne étaient veuves. Enfin! Presque toutes… Je l’ai tout de suite aimée pour la détresse que contenaient ses yeux. J’avais à peine 17 ans.  J’avais vu la profondeur de l’océan, mais je n’avais jamais rien vu d’aussi profond et d’aussi grand. On dit ne connaître que 20% des profondeurs des océans. J’ai compris que c’est ce qu’on ne voit pas qui est important. Ce qu’on voit est trop évident… Elle m’a écrit pendant des années. Elle avait mis au monde un enfant qui était le résultat d’un viol par un soldat russe ivre. Elle l’a gardé et élevé avec un peu de pain et beaucoup d’amour. Elle est décédé il y a si longtemps que la dernière fois c’était dans un rêve alors que je naviguais sur le Saint-Laurent : elle était assise sur le rebord de ma couchette et elle était si belle que la  chambre a paru s’illuminer.

Après, on a oublié.  Je crois  qu’on s’est endormis sur la peau de mouton, gavés de Jack Daniel’s.

Quand on s’est réveillés,  le matin ( vers midi),  il y avait un café qui nous attendait. Et le vieux Léonidas,  assis derrière un ordinateur, était sur Skype. Il tentait de répondre à sa petite fille au Mexique. On lui a montré comment faire et quand la petite est apparue sur l’écran, il  est redevenu encore plus  enfant avec de gros doigts noués pour avoir trop agrippé tous les outils  de la vie. Et avec les claviers qui rapetissaient pour épargner le plastique et gonfler les revenus des fabricants d’ordis, il avait peine à naviguer en ramant de ses doigts grossiers  sur le tout  petit  clavier.

Plus tard,  il nous a offert un bon  déjeuner aux œufs, bacon, et  pommes de terre rissolées.

En jetant un œil par la fenêtre, le temps c’était calmé et l’auto était là, remorquée…

Léonidas a levé un pouce en l’air en souriant.

— Merci!

***

Le vieux Léonidas a délaissé son vaisseau de chair   quelques mois  plus tard, en pelletant son entrée. Il a dit qu’il pelletterait pour nous attendre. On lui écrivait souvent, très souvent. On lui envoyait des photos de bateaux tirées de Pinterest.  Il a pelleté l’eau floconnée sur laquelle il avait navigué toute une vie.  On a regardé le ciel, il devait y avoir une étoile de plus dans la grande mer d’un autre monde là où le l’eau et la terre ne font qu’un.

« Bateau! Il est parti le vieux Léonidas ».

Maggie et moi, on aurait aimé acheter  la maison. Mais on a su, plus tard, que ses enfants avaient tout vendu.

Puis un jour, Maggie a reçu en héritage un bateau miniature envoyé par une de ses petites filles. Léonidas l’avait sculpté et l’avait nommé Le Maggie. À l’intérieur, il y avait un petit mot :

Vous êtes venus me visiter. C’est un voyage d’humains qui est arrivé chez moi. Ceux qui viennent de loin deviennent souvent les plus proches. Si vous enlevez le pont du bateau, vous y retrouverez une petite histoire : « Mes jours étaient contés… ». Ce qu’il y avait de beau avec la mer- du moins au temps où je naviguais-, c’était qu’elle était douce et tranquille la plupart du temps. Le silence est trop profond et trop divin  pour faire tout ce bruit que l’on voit aujourd’hui. Le bruit ne mène qu’au bruit.  J’ai compris que la vague est un creux qui s’énerve sous le vent. Et les humains s’énervent de plus en plus. Ils ont peur de tout.  

Je vous parlais des robots qui prendraient soin des vieux un jour… Mon médecin m’avait dit de ne pas pelleter, parce que mon cœur était malade et qu’il irait à l’hôpital. Alors, j’ai pelleté pour aller au ciel. Seul Jésus pouvait marcher sur l’eau. Ici, quand les lacs sont glacés, les Jésus se promènent en carrioles à moteur : la motoneige.

Que la vie vous garde beaux! Et n’oubliez jamais le Jack Daniel’s en pot…

Léo

***

Le renvoie  d’eau et les perles mécaniques

“Be water my friend.”

Bruce Lee

Le totalitarisme post- mondialiste  est en train de gagner la guerre contre les « perles sociales »que sont les  travailleurs acharnés qui tentent de sauver leur petit lopin de terre, leur avoir et leur pays, leur droit à une vie simple.   Pour ceux qui ont soif, on donne un verre d’eau. À d’autres, on donnera tout un lac pour qu’il soit pourvoyeur d’eau.

 Et ils pourront  puiser dans le lac autant qu’ils le voudront,  à  condition – de par une loi quelconque, un  être quelconque  – de  distribuer les verres d’eau de manière à ce que chacun reste un peu assoiffé. C’est l’offre et la quémande…

L’assoiffé n’a pas de médaille pour sa soif, mais le pourvoyeur en a ou en aura pour services rendus au pays. La richesse des embouteilleurs, selon les dires des économistes, ruisselle en les pauvres, mais si dérisoirement  qu’une armée de langues assoiffées est accrochée aux  biberons des gouttières des maisons. L’eau sert maintenant à fabriquer du pétrole. Même les vieux bouts de carottes et de jarrets de porc.

On nourrit plus de voitures aujourd’hui que d’humains.

On ne sait plus voir… On sait se mettre à genoux.  

Si vous avez des yeux pour bien voir les colliers de perles, vous verrez que  les perles sont tellement proches qu’elles ne voient pas les autres perle,  ni la structure du collier.

Il est des êtres qui sont des perles, heureux de vivres coudés pour former le plus beau des colliers de cette humanité.  

Léonidas, le marin,  était une perle.

Que la mer le baptise à nouveau, et pour de vrai! Il ne sera pas enterré…Il sera enmerré.

 

Maggie

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

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Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

©Gaëtan Pelletier, 2018

Le Dépotoirium, Chapitre 10

15 novembre

Maude et Théo se sont présentés à la réunion, vêtus tels les nouveaux riches qui avaient une odeur de boutique de mode  sur les épaules.

— Nous sortons d’un dîner avec mes confrères de cabinet.

Il ne disait plus « souper », mais dîner. En fait, il était déjà presque dix heures. L’avocat faisant maintenant partie du grand cirque la vie sérieuse et gazant. Il enleva son veston et sa cravate et mis la main à la table. Son dernier article nous avait été envoyé de  par son téléphone intelligent. Ayant tenté de trouver une bonne pour ses petits ennuis quotidiens : laver la vaisselle, faire les lits, épousseter,  etc. Personne n’avait répondu à son offre.

— Nous manquons cruellement de personnel. Des restaurants ferment parce qu’on ne trouve plus de cuisiniers. Et tentez de trouver un peintre en bâtiment? Tu as lu mon article?

(cruellement de personnel? La phrase ma fait tiquer. L’humain est un montage de formules, de mémoires, d’idées, d’idéologies, de croyances, mais on dirait que plus ils sont « haut » dans la hiérarchie, plus ils étriquent leur langage)

— Ouais.

« La population du Québec, des québécois de souche- j’entends ceux qui vivent ici depuis au moins une génération, peu importe leur provenance- dont le taux de natalité est maintenant si bas que l’on doit faire appel à de la main-d’œuvre étrangère. C’est un génocide culturel qui défibre actuellement notre société. Si en 1960 le nombre d’enfants par femme était de 7.3, il est descendu à 1.8. Nous voilà dans une phase non générationnelle.  La population est si vieillissante que la réalité de demain sera une race de vieillards en voie d’extinction, aux souffrances horribles, car il n’y aura plus de jeunes pour s’occuper d’eux. »

Et Maude acquiesçait comme ces bibelots d’autos qui branlent de la tête sur le tableau de bord des sa désormais luxueuse Lexus.

— Et comment trouvez-vous mon article?

— Stupide. Mais publiable.

— Au point de vue économie, c’est lamentable. Tous les services sont …empâtés.

— Ils veulent tous devenir avocat.

— Ah! Ah!, répondit-il avec un air moqueur.

— En passant… Vous qui êtes maintenant riches, vous devriez nous donner sept marmots… Ils déménageront en ville et laisseront les villages aux vieux agonisants…

… C’est surtout ça le problème : la concentration. La vile ville.

Comme un canard, il souriait en coin coin.

… Un jour c’est toi qui seras vieux…

— Toi aussi…

— Il y a des chances pour que l’un de nous ne soit pas là.

— Et ma vidéo?, demanda Maude.

Elle avait monté une vidéo sur l’art de faire le Dab,- encore un montage numérique truqué-  accompagnée du Président Macron après la victoire de la France.

— T’es tellement belle qu’on ne voit plus Macron.

— Merci

Carl arrivait, fulminant. On le pensait à Helsinki, Rimouski ou Roumanie, mais pas ici. Il venait tout juste de découvrir que son SDF était en réalité un tabletté de l’État qui recevait un faramineux salaire à ne rien faire. En fait, il bambochait et allait se coucher le soir dans son taudis d’un quartier riche de la ville. Le but? Écrire un livre sur la misère humaine des SDF. Il avait maintenant écrit cinq pages en cinq mois et soixante bouteille de Whisky Monkey Shoulder.

***

La réunion dura moins de temps que la vie d’un éphémère. Montréal était en réparation depuis 65 ans et 6 jours, et le trafic du matin était si lent que si chacun était allé au travail à pieds, ils seraient arrivés en même temps qu’en voiture. C’était là le niveau de vie que nous avions atteint. Mais Dieu que les costumes étaient beaux et les friandises de la petite boutique du coin étaient délicieuses! On pouvait se procurer des plats de tous les pays. Notre homo erectus avait fait tant de progrès que bientôt il y aurait des taxis volant. Il restait des métiers payants : vendre des armes, empoisonner les cultures maraîchères, et vendre de la salade aux citoyens.  Le tricot inextricable de la fable humaine commençait à se désintégrer. En fait, l’homme était maintenant la seule créature ratée de l’Univers à n’avoir pas réussi non seulement à survivre, mais à se déshumaniser et à tuer en dommages collatéraux toutes les créatures dites en voie d’extinction. Mais ce qu’il était fier de son futur taxi volant sans chauffeur. Plus de Tom Branson, chauffeur de la série Downton Abbey.

*

16 novembre.

Maggie est arrivée en pleurant. Il pleuvait dehors comme il pleuvait dans ses yeux verts. Un total débordement. Une plaie dans l’âme, comme  si la peine était un printemps qui n’en finissait plus. Un torrent, une rivière, un fleuve, une mer.  Et je ne savais que faire. Et quand on ne sait que faire on fait des projets. C’est ainsi que l’humanité a raté son grand coup de faire de ce monde un monde viable : des projets. Le stade Olympique de Montréal a été un projet et est encore un projet. Du pain et des vœux. La paix est un projet depuis le début de l’humanité. Les femmes s’entaillent le bas ventre pour mettre au monde des enfants heureux. Staline était sensé devenir prêtre ou je ne sais quoi. Mais sa maman avait de beaux projets dans le domaine de la religion.

— Le printemps prochain, on ira vivre tous les deux en campagne. Ma vieille tante a délaissé la maison de mon grand-père. On pourrait l’avoir comme une bouchée de pain. C’est rempli de fantômes, mais ici aussi il y a d’autres fantômes.

C’est étrange de le dire ainsi : elle soliloquait en poussant un chapelet de hoquets. Il n’y a rien de plus douloureux que cette forme de prière.

— Je ne sais plus que faire. Je cherche seulement la paix intérieure. Et on dirait que ce n’est pas ici que je vais la trouver. J’ai besoin d’un monde dans lequel il y a des oiseaux qui chantent, des arbres qui parlent, des silences qui en disent trop long.  Je suis née dans ce monde… J’ai essayé de vivre  en ville, d’avoir un peu d’ambition, parce qu’on dit que je n’en avais pas. Alors, je pense qu’il vaut mieux en  avoir peu et qu’un grand silence soit une prière pour mon corps et mon âme.

… Je t’aime, Jason. Mais je crois que je ne pourrai rien te donner. Je fais ce que je fais en attendant… Mais là, je crois, que si ça continue, je passerai ma vie à attendre. Je voudrais avoir un jardin comme les riches rêvent d’avoir toute la Terre. Un tout petit jardin. Cinq mètres carré… Rien d’autre. Je veux voir pousser une carotte. Je veux voir les fleurs des pommes de terre qui soulèvent leurs bras pour me dire que la pomme de terre sera bientôt prête à être mangée. Je veux marcher sur une route qui mène à une forêt. Une route de terre qui l’été devient une poussière sous la chaleur de juin et de juillet. Je veux  voir les fraises sauvages me regarder de leurs yeux rouges pour me dire qu’elles sont fâchées de ne pas être cueillies. Je ne demande pas la lune, je demande la Terre. C’est ici que je suis née. Je ne veux pas d’argent, ni d’avenirs à faire des voyages. Le plus beau voyage serait de faire celui qui me mène à moi et à nous. Le reste importe peu. Le reste est reste. On est jeunes et on vit dans un mouroir… Déjà… Imagine ce que sera notre vieillesse! Je ne te demande rien non plus. Tu n’es pas un objet qu’on possède. Tu es une vie… Et je te connais assez pour comprendre qu’on n’envoie pas un oiseau nager. Tu es fait pour voler, être libre, respirer, t’accrocher aux arbres. Et moi aussi… Ce que tu me dis, je le ferai, avec ou sans toi.

Je l’ai prise dans mes bras. Le lendemain, en nous réveillant, elle m’a dit qu’elle avait deux jours devant elle. Deux jours à ne rien faire… Deux jours à ne pas être un esclave de ce monde qui cherche un emploi, une maison de rêve et une carrière. « La vie est déjà la plus grande des carrières ».

— On va se faire un calendrier. Et ce sera pour notre fête : le 14 mai. Tu t’en souviens, je t’avais demandé ce que tu lisais, là, sur le banc du parc, pendant que le soleil passait ses mains sur ta peau toute blanche et que j’en étais jaloux. Tu lisais Robinson Crusoë. Comme si tu cherchais comment survivre dans une île quand personne n’est une île.

On s’est trouvé un coin dans l’appartement. Même si on était seuls, il nous fallait un coin pour faire semblant qu’on n’était pas seuls.

Carl, qui avait composé deux ou trois chansons, s’est retrouvé sur You Tube en vedette. Les chaînes de télé ne cessèrent pas de téléphoner. Même deux gérants de vedettes. On criait au génie. Le téléphone ne fonctionnait plus. Il l’avait détruit à coups de marteau. Ce qu’il aimait avant tout, c’était de marcher dans la ville avec sa guitare et de rencontrer des gens pour raconter des histoires sur le site. Il commençait par avaler un grand verre de vodka pour se mettre en forme, puis une bière. Alors, il s’acharnait sur le clavier, qui pétaradait dans la nuit, jusqu’à trois heures. Il mélangeait tout ce cocktail avec un joint de marijuana. Finalement, il menait la vie normale de la plupart des anormaux encrassés dans leur job d’aujourd’hui.

Puis, de temps en temps, il disparaissait pour deux ou trois semaines.

Il ne donnait pas de nouvelle.

On avait la presse.

Et la presse ne donne rien, du moins du vrai rien. Je me suis dit que j’aimais Carl parce qu’il avait déjà été mon grand ami. Maintenant, il l’était encore, mais à travers la mémoire.

Mais je l’aimais suffisamment pour ne pas le voir disparaître dans son monde trouble.

*******************

L’enfer de l’Éden.

Les diables dansent sur la poussière de tous les esclaves ensevelis de l’Histoire. Ils ne connaissent qu’un seul jardin; celui de la fragilité humaine. Ils les font dansotter en ricanant.

Chacun danse sur tous les cadavres des gens passés dans cette vie. Et ça continuera…

Quand les hommes reviennent de la guerre… Quand ils reviennent… Ils sont brisés. Post-traumatisés.

Quand les hommes vont au jardin, ils sont simplement fatigués. Et parfois, en marchant simplement dans une forêt, ils boivent le nectar d’une vie invisible entre les arbres, le ciel et la terre.

Alors, il n’y a qu’une conclusion : les hommes ne sont pas faits pour la guerre. L’homme parle de pacotilles en pacotilles. Mais le jardin et la forêt réussissent là où l’homme a échoué.

Je suis jardin.

Jason

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© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 9

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Chapitre 9

 

6 novembre

L’humain est une éponge à credo. Il est difficile de voir net dans nos vies quand toutes les vies de ce monde, les souffrances y comprises, deviennent les nôtres. La globalisation est dans la moindre cellule de nos cerveaux. C’est loin d’être qu’une affaire d’argent. C’est affaire de vie. Et plus que de cette vie : pour un humain, il devient difficile et douloureux d’être amené à n’être qu’un outil consommateur grand servant d’un monde noir et étroit.

Tous ces fils emmêlés, tout ce quotidien qui est répétitif et insensé finit par vous tuer un peu à la vraie vie. Nous devenons une somme de préoccupations. On ne tricote plus de petits bonheurs simples… On tue ce        qu’il y a de grand, piégés dans la nécessité, fourbu  et déraciné de la petite lumière d’un autre monde à ramener ici-bas.  On rêve de ceux qui sont compliqués et grandioses. Il faut acheter le ciel. Et c’est là notre enfer.

Bouchés de l’esprit et de l’âme. Bouchers de la vie.

Nous usons de GPS pour nos voitures. Mais pour la vie, les GPS, on nous les vend chaque jour.

La vie est belle quand nulle part est une destination d’âme qui n’attend rien. Puisque tout vient dans le silence.

Nous voilà dans une réussite et dans le bruit continuel Si tout ce barda ne parlant que d’argent est « notre société », alors nous sommes cette société. La matrice invisible est trop efficace. Elle efface l’essentiel. Et si l’essentiel n’est pas dans le cheminement des pays, du monde des affaires, de la misère du travail, alors plus rien n’a de sens.

Il faut donc, non seulement retrouver un sens à la vie, mais étrangler ce qui nous tue. Je pense qu’on est à court de guillotines. C’est simple, les dirigeants n’ont pas de tête.

Jason

Nous roulions pratiquement sur l’or depuis quelque temps. Carl avait produit son premier album et ses vidéos avaient atteint le million de visionnements. De sorte qu’en quelques semaines, son téléphone ne cessa de mitrailler  son air de Bach. Il disait profiter de la manne qui passait.  Et la manne qui passait n’amassait pas seulement de la mousse. Il risquait de se perdre dans ces petits paradis en pilules ou en aiguilles. Carl – celui qui se rongeait les ongles- ne se rongeait pas seulement les ongles. Et les doigts, et la peau, et l’âme. Alouette!

Maude et Théo, vivant dans l’appartement voisin,  étaient devenus pratiquement invisibles. Il n’y avait qu’un mur qui nous séparait. Pourtant, nous communiquions seulement par message. Nous étions Wifi. Nous n’étions plus  humains. Nous étions Wifi. Wifi comme sur Facebook.  Des souris et des ondes.

La « scission » avait déjà commencé. La fractation par la distance. Gaz de schisme. Enfournés et perdus dans le monde de la matière. Ignares. Ignare occupés à l’ignarisme. C’était le terme utilisé par Carl qui avait appris à créer ses propres mots après ses études en philosophie.

Maude et Théo avaient  conservé leur coffre-fort. Il n’était plus dans l’appartement, il était logé en eux. Encervelé. Incervelé. Parcourant tout leur être.  Soudés à eux. Ils l’avaient ingurgité, digéré et  l’aimaient comme on tient un toutou d’acier cubique.

Théo trouva lui aussi son confort dans une petite chimie pharmaceutique. Son cousin était pharmacien. Il n’y a pas de loi pour détecter les drogues qu’utilisent les drogués sociaux. Et certains en ont déjà suffisamment pour se piquer et les revendre tellement elles sont concentrées.

Nous nous étions délivrés de nos liens affectifs. Tous atteints de la PP : la paranoïa planétaire. Il y a peu d’amour, peu de respect et une quantité infinis de dangers qui nous guettent. Ils nous guettent à travers leurs yeux dangereux.

Théo trouva enfin un travail dit à sa mesure. Il réalisait ses rêves. Nous faisions maintenant partie des chlorophormés dans un bain social à l’eau crade.

LES PENSÉES DU JOUR

Ce que je déteste des oiseaux est de les voir lever la tête et demander au ciel où se trouvent les vers, les graines, les pailles, alors que nous il nous faut calculer, embaucher une firme d’ingénieurs, la tête haute, casqués.

Jason

La roue avide

On ne peut pas faire l’amour si l’amour ne nous fait pas.

Maggie

***

11 novembre

Chacun avait entrepris sa petite croisade vers soi. Maggie avait quitté son travail et s’était inscrite  à des cours d’infirmière auxiliaire. Notre plan? Nous échapper de ce monde affolé. Le vieillard allaient devenir notre matière première.

Maggie  était à bout. Ensevelie sous sa douleur. Brisée. Échaudée. Caniculée. Tous les amours sont de petits jardins. Et le nôtre avait besoin d’être désherbé. Même à la fourchette, comme le disait le maraîcher Jean-Martin Fortier. Notre cerveau avait besoin d’une grelinette pour aérer un peu cette environnement lourd.

Je lui ai servi une tasse de camomille. Elle s’est attelée à la tasse. À petites lampées.

— Il te faudrait sans doute plus que des fleurs de camomilles. Et si on enfilait quelques verres de Tequila?

C’est ce qu’on a fait. À répétition. On s’est endormis ronflant dessus, ronflant dessous et le lendemain, avec un mal de crâne  carabiné, on s’est levés dans un beau et grand silence : il n’y avait personne dans l’appartement. On s’est préparé un café si fort que chaque lampée nous rendait notre vie. On aurait pu courir un marathon de l’espoir.

On s’est dirigés vers la fenêtre pour regarder flotter la quatrième  représentation des flocons de l’hiver.  L’eau avait changé de vie. Pourquoi pas nous? J’aimais Maggie.  Je l’aimais plus qu’un ourson en peluche, qu’un chiwawa  perdu dans les ruelles de Montréal.   Je me serais tué pour qu’elle vive. Je me serais assassiné pour qu’elle soit bien et vivante, heureuse…

— T’es belle comme un poème…

Les sourires font toujours bouffir la lumière qui dort en nous. Elle avait une tête d’ampoule…

***

On traînait près de l’évier. L’eau coulait comme l’horloge égrenait ses secondes et ses minutes.

Pendant qu’on se minouchait, Carl est entré, accompagné.  Il était 00h36.. Il traînait un barbu qui puait comme puent les égouts de New-York après la pluie.

— C’est un génie. On va le remettre debout et il va nous raconter son histoire. C’est un Dr en sociologie qui a perdu sa femme…

Carl avait l’air d’un chat qui avait fait entrer une souris par la fenêtre. Un cadeau dans la gueule. Un cadeau coup de gueule.

On est restés muets.

Le « génie » se lamentait. Alors, Carl a saisi notre bouteille de Tequila et lui a donné.

— C’est un génie dans une bouteille.

— On va le sevrer demain… Et les autres jours…

Silence.

— Ça fait un pensionnaire de plus…

*

Les autres dormaient comme des pieuvres lovées dans leur recoin. Carl ronflait, car il avait enfilé le tiers d’une bouteille de Vodka. Quand Maggie eut terminé son billet d’humeur, je suis allée la rejoindre. Je l’ai prise dans mes bras. En fait, on s’est pris l’un et l’autre. Ça m’a rassuré. Je ne pouvais pas éponger ses maussaderies ou ces grisailles qui la taraudaient. Mais j’ai pris sa main. Je l’ai embrassée  jusqu’à ce que nos petits fluides se baignent l’un dans l’autre. Ce soir-là, je me suis donné pour mission de la rendre heureuse.

L’article de Maggie parut le lendemain.

Lettre à Antoine

« L’homme robot, l’homme termite, l’homme oscillant du travail à la chaîne : système Bedeau, à la belote. L’homme châtré de tout son pouvoir créateur et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson. L’homme que l’on alimente en culture de confection, en culture standard comme on alimente les bœufs en foin. C’est cela, l’homme d’aujourd’hui. »
Antoine de Saint-Exupéry, Lettre au général « X »

Dommage que tu ne sois plus de ce monde pour « apprécier » cet homme robot dont tu parlais. Toi qui, comme moi, aimais bien cultiver les petits princes et rêver d’un monde meilleur que celui dans lequel tu as vécu, n’en reviendrait pas.

Nous sommes à peine plus que des épluchures, des nègres au service d’un monde en train de perdre tous ses pays. À Ton époque, on parlait de la « botte nazie » qui a aplatie les habitants de l’Europe tels des perce-oreilles visqueux, sans âmes. Les guerres d’aujourd’hui les portent à quitter leur pays.  Sous la gouverne des souliers vernis, du roi-argent, pillards qui parcourent le monde, avalant  des richesses comme  des Gargantua galeux, bien astiqués, assis dans leur  bureau. Le monde se fait du haut d’une tour ou dans une repaire rocailleux de cette masse industrieuse qui bouffent la nourriture des peuples. Tout est permis. Le libre arbitre…

La propagande, elle, est une soumission constante à la peur des pertes d’emplois. Ils font fabriquer nos chemises à l’autre bout du monde. Ils râpent le dos des pauvres, assujettis, étranglés dans leurs grandes usines sordides.  Sorte de camps de concentration, qui dit que le travail rend libre.  Peut-être vivons nous dans un grand camp de concentration et on ne sait pas ce qu’on va faire de nous?  On a l’impression d’être comme ce juif de Varsovie qui demanda qu’on lui sauve la vie en donnant ses dents en or. On les lui arracha, et il fut sauf pour un laps de temps inconnu. Nous aussi nous vendons ce qui nous permet de manger. Nous sommes – un terme que tu ne connaissais pas – des survivants de chaque jour. Et sous les mots que tu désignais: « le fonctionnariat universel ». Il y a autant de kapos que d’étoiles dans le ciel dans ce monde de paperassiers passés au pouvoir, chacun dans leur case. Ils font « leur travail ». La poésie de leurs formulaires à remplir est à la fois cocasse et étouffante. L’oisiveté est pire que l’ivrognerie. Elle n’a plus son sceau de sainteté comme au moyen-âge. La peur liquéfie leur capacité de penser et d’agir. Ils parlent en robots et agissent en robots.

La beauté de la vie est en train de s’éteindre. La  Terre des hommes est une Terre de vendeurs du temple échevelés: ils nourrissent des contes en banque. Maintenant, on sue du cerveau. On transpire de l’âme… Du moins, de la partie de celle qui nous reste. Car notre petite lumière, elle aussi, est amochée, dont la lueur n’est qu’un pas.

Les liens qui nous unissent les uns les autres sans dans nos portables. Et nous ne savons pas nos chefs réels. Nous avons des parlementaires qui parlent et mentent comme des gamins. Sans doute, à ton époque, as-tu vu Hitler comme un monstre. Quelle surprise tu aurais en voyant celui qui nous gouverne : c’est un pouvoir éclaté, granulé, sorte de limaille vêtue des lys des champs!  On ignore où il se trouve, et il  se déplace à chaque seconde. Et là, nous sommes devenus des chasseurs de papillons, de pointillés d’une énorme peinture à numéros que l’on a finis par déchiffrer un peu.  Nous passons notre temps à chercher à savoir ce qui ne va pas en ce monde. C’est insaisissable, et ça valse comme les vols de papillons. Vols de couleurs, vols d’âmes, vols plus courts que courts.

Eh! Oui. Notre Hitler à nous est modulaire. 

*Je me souviens qu’à 14 ou 15 ans, mon enseignante m’avait prêté de tes livres, parce qu’elle disait que j’avais du talent. Je les ai lus… Mais ça m’a pris bien du temps à comprendre. En fait, la moitié d’une vie… Et il devrait en rester une  autre moitié pour comprendre que tu as écrits à travers des signes d’hommes réels et valeureux. Des hommes qui bâtissaient un monde. Chacun était la lettre d’un alphabet qui permettrait enfin d’écrire une douce histoire : celle d’un jardinier.  Maintenant, nos seigneurs détruisent pour engranger leurs avoirs. Nous sommes mêmes des « engrangés » sans réel savoir.  Eh! bien maintenant, on s’arrange pour que tous les habitants de cette planète restent à cet âge pour ne pas comprendre ce que tu disais. Oui, on ne fait plus d’hommes! On fabrique des voleurs et des  acheteurs.

Bonne éternité!

Maggie

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Chaque année il pousse un pays

 

Capture prise le 15 juin 2018

Au commencement de l’Agriculture, vers 8000 av. J.-C., la population mondiale était d’à peu près 5 millions. Durant les 8000 ans qui ont séparé cette période au début de notre ère celle-ci a atteint 200 millions (certaines études l’estiment à entre 300 et 600 millions ce qui révèle le degré d’incertitude propre aux estimations de population sur cette période).

Le révolution industrielle créa un fort bouleversement : alors qu’il avait fallu attendre des millénaires à la population mondiale pour atteindre le milliard d’individus, celle-ci a doublé et donc dépassé les 2 milliards en à peine 130 ans (1930), puis 3 milliards en 30 ans (1960), 4 milliards après 15 autres années (1974) et 5 milliards en seulement 13 ans (1987).

  • Au cours du 20ème siècle, la population mondiale est passé de 1,65 milliard à 6 milliards.
  • En 1970, la population mondiale représentait la moitié de celle d’aujourd’hui.
  • Les taux de croissance diminuant, il faudra plus de 200 ans pour que la population double de nouveau.

http://www.worldometers.info/fr/population-mondiale/ 

******************

Il y a quelque chose d’effrayant dans courbe de population en ce qui concerne l’avenir. On prévoit une population d’environ 10 milliards en 2050. Peut être une peut trop optimiste…

gp

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Chapitre 8

Les rebelles galettes

 

Sois docile et tais-toi!. On sait maintenant fusiller, sans trouer le corps, mais seulement l’esprit des rebelles.

Les rebelles… Ce qu’on peut les aligner, les figer, les mouler, pour finalement en faire du une purée pour l’État et les affairistes ! Rebelle à 20 ans et puis, on dirait que les muscles de la rébellion s’atrophient  pour  devenir  mollusque.  Les  rebelles sont soufflés comme des chandelles quand elles sont à peine allumées.  On éteint l’intuition… On passe à l’Héli-homme notre citoyen catégorisé « inadapté », à un ballonné de savoirs,  pratiques et sans rêve.  L’État n’aime pas les rebelles. Dans la grande chaîne de fabrication maintenant robotisée, le rebelle est vite aplati pour finir par ne rien comprendre de sa propre rébellion. Il s’écrase comme une crêpe. On le traite « d’incivilisé », de gangrène à projets, de  puce de Daech. Un pou. Un pou à qui on donne un voir : un pouvoir.

Le petit barbarisme,  soi-disant propre,  annihile toute tentative de  changements quand le conformisme néolibéral est une chaîne de montage. Dès lors, le rebelle devient une sorte de juif gazé à la propagande, soumis aux rangs d’oignon, dénigré, appauvri, rejeté – mais « traité » pour fin de non soumission. Le rebelle doit être guéri. Car tout est parfait.

La vie peut alors devenir un camp de concentration pour ces «incomprenants » du génie de l’organisation.   Le rebelle sait (d’intuition) qu’il faut changer quelque chose. Mais la puissance des bien-pensants ont tous les moyens pour lui faire croire que c’est lui qu’il faut changer. Il cesse de s’habiller autre-ment et se coiffe le toupet à droite.

Tuer n’est pas que faire disparaître la chair…. Tuer, c’est faire disparaître le génie de la différence et l’œuf de la rébellion.  Celui dans lequel poussait sans doute une créature – ou une foultitude- qui pouvait changer et améliorer le monde.

Dans cette mondialisation soumise aux marchés libéraux, sans frontières, le rebelle est rapidement brûlé au bûcher de la propagande efficace. Allez! Brûle petit rebelle. Tu es un impur parmi les fabricants de pureté.

La planète est remplie d’anciens rebelles qui sont maintenant les bourreaux les plus horribles depuis le commencement de l’Histoire. Le rebelle se case en mode exécutant… Un exécutant n’a pas de responsabilités. L’oberfedwebel  n’a jamais tué personne.

Jason

***

Le coffre-fort arrive. On devrait fêter l’arrivée du coffre-fort. Nous sommes là, Maggie et moi à le regarder, silencieux, devant l’ébahissant cube métallique, ou bien onirique,  pendant que les deux mastodontes de livreurs enflés  de graisse attendent notre signature. L’un s’est accoté dans l’encadrement de la porte et jauge – je le sens – notre richesse. Je perçois la petite chandelle lumineuse dans son regard de chien de pistage,  version Bêta, son zieutement inquisiteur. Il nous prend  pour des trafiquants de drogues. Même si Maggie porte des jeans déchirés aux genoux.

***

En faisant entrer le coffre-fort dans la maison, nous avions franchi un tout petit pas pour l’homme,  mais un grand pas pour l’humanité : la thésaurisation par la vache et la poule rendues invisibles, transformées en une « valeur » symbolique. On croit que les coffres-forts ne contiennent que de l’argent .Alzheimer quand tu nous frappes! Il pleut des Houdini. Car le coffre fort, vite transformé – ayant perdu son job- a été renvoyé par la destruction créatrice. Il este mort le coffre-fort. Crucifié par le numérique.  Ce que peut contenir un coffre-fort n’est rien avec l’œil mal léché du citoyen. Il peut contenir un casino, des éléphants, une montagne d’or en Uruguay, un nours (sic) en peluche, des enfants esclavagés, et toute l’eau du lac Baïkal. L’infini pouvoir est là. Tout s’enferme. Tout. Même la liberté est lovée  au fond d’un coffre-fort. Ce n’est pas avec la main que l’on fouille un coffre-fort, c’est avec l’esprit, et le bon… Même le Sahara, dit stérile, et dont on fera des poches de ciment un jour, est coffré. De même que la mer Noire et les 250 millions de bouteilles de bière embouteillée chaque  année dans  une usine de Montréal.

Et pour plusieurs, le bonheur est dans le coffre-fort. Toutes les guerres sont des guerres de coffre-forts. Ce n’est pas que de l’argent liquide, c’est de l’argent pétro-liquide, eau Nestlé, et G7 à Charlevoix ou à Taormine. Même l’amlodipine  Toute la folie des hommes est dans un coffre-fort. On vend même des armes pour faire pousser des coffre-forts. La matière grise est devenue jardinier de coffre-forts.

J’ai jeté un œil à la fenêtre – manière de parler, car je ne jette quasiment rien- pour m’assurer que je ne souffrais pas de débilitation sans retour. Je ne me suis pas trompé. J’ai eu raison d’avoir tord de mes craintes. J’ai vu trop de ces créatures aux lèvres qui bavent,  assoiffées de  sucer corps et âmes pour le tout avoir. La matoiserie et la finance couchent dans la même lie. Les visqueux avec les visqueux. Les poissons avec les poisseux.

Quand Carl est entré, pendant la nuit, il s’est assis dessus en buvant sa bière artisanale. Quand Théo est arrivé, trois  jours plus tard, il s’est assis dessus. Puis, pour rire, Maude et Théo  ont  fait mimer  l’amour sur le coffre-fort. Ça faisait une belle marque de territoire… Ils faisaient semblant de se rouler  sur l’or. C’était tout dire de leur avenir.

Mais c’est le lendemain, en faisant part à Théo des soupçons des livreurs, que Théo pâlit. On aurait dit qu’il c’était lavé le visage avec une débarbouillette imbibée d’eau de javel.

— La police va nous suivre, c’est certain.

— Alors!

— Alors, je vais déménager dans l’appartement voisin avec Maude et me débarrasser du coffre-fort.

— Alors?

— Alors, on se servira de comptes Paypal.

Je savais qu’un avocat trouverait la solution. Mais ce que l’avocat ne savait pas c’est que nous avions menti  pour nous   débarrasser d’eux. Le couplet Maude-Théo.  La peur rend l’homme aussi stupide qu’un tournevis. Torpiller est un art maintenant. Les objets sont devenus plus important que les humains. Jouer aux échecs est une réussite. On aime l’escrime de la matière grise.

Depuis Médinet-Habou, l’art de se planter des couteaux ou  des fleurets dans le dos est de bon aloi. Plus de morales, plus d’interdits.  Vivre est devenu une discipline olympique : c’est bien vu, pourvu que le sang ne gicle pas. Pour l’âme on repassera… Les émotions ne comptent plus. Sauf pour les chiens errants qui font pitié avec une oreille arrachée, un œil percé. Il pleut des dévots de cabots. Pour les humains, on repassera.  Merci! Merci Seigneur de nous avoir fait humains, tendres, doux,  surtout capable d’aimer les animaux, mais pas ceux que nous sommes.

— On a été stupides, dit-il.

— Ouais! Comme la FED en 1913. Alors, n’attendons pas 1929…

Il m’a donné une tape sur l’épaule, avec des larmes de crocodiles qui ont vu leur prochain transformés en sacoches.

Nous nous étions connus à 16 ans. Je l’avais sorti d’un pétrin et il m’avait remercié. On s’échangeait des jeux, des films, et même des filles. Nous étions des titis de Paris, mais dans un autre pays. Je l’aimais bien à l’époque. Même si parfois il prenait ses parents pour deux crachoirs, vu leur bourgeoisie affectée. Je savais qu’un jour les chiens ne donneraient pas des chats.

***

La route qui menait au village déchirait une forêt géante, à perte de vue, montagneuse et veinée de rivières. Je me suis souvenu avoir déjà vu des truites sauter pour  attraper des libellules. Gloup! La grande  volante aux ailes diaphanes a été avalée comme un livre électronique.  Que Dieu accueille ton âme! La nature est traîtresse. Et nous sommes de la nature. Jamais autant de gens n’ont dû à si peu d’arbres, aurait dit le gros  mignon Churchill.  Mais on ne se gêne pas pour les  raser à la comme si la planète passait chez le coiffeur avec ses cheveux  à feuilles.

Des maisonnettes délabrées, aux toits gondolants, étaient plantées dans une aura de friches brunâtres.  Maggie n’en revenait pas de la couleur des arbres en automne : rouge vif, jaune, roux. Roux comme la couleur de ses cheveux fous, comme les feuilles folles qui se parachutaient  des arbres.  La bagnole puait l’huile. Il manquait une poignée à l’avant, de sorte qu’il fallait sortir tous les deux par la même portière.

— Tu vas la faire réparer?

Je rigolais.

— C’est un projet…

— Canaille!

De la bouche de Maggie, quel beau mot! Tout taquin!

*

La maison de ma tante n’avait guère changé. Ma tante qui approchait les 80 ans affichait toujours ses grands yeux bleus et un air rieur, des mouvements quelque peu  saccadés,  barbouillée, comme toujours,  de sa douleur de vivre qu’elle avait peine à camoufler.

Elle parlait souvent de ce  cher James William, son défunt mari,  un irlandais qui jouait du violon après avoir pris son  petit déjeuner de quatre œufs et un amoncellement de bacon et toast tartinées de beurre.  Elle nous offrit du thé. Les murs de la maison était penchés  comme si ils allaient bientôt s’écrouler, las de presque cent ans de travail.    Rien n’était droit, pas même le piano sur lequel elle piochait de temps en temps, assez maladroitement. « Elle est meilleure au lit, disait James », en souriant.

— Vous allez passer la nuit ici?

— Peut-être…

— Je vais vous prépare une chambre.

— Demain, nous irons faire un pique-nique.

Je voyais bien qu’elle était intriguée par Maggie.

— Vous êtes de souche irlandaise?

— C’est difficile à cacher.

— Vous êtes mariés?

— Non! Non!

Elle se tourna vers moi

— Vous devriez… Il est évident que vous êtes faits l’un pour l’autre.

Tante Claire s’adonnait au spiritisme. Elle avait vécu toutes les religions et toutes les guerres, comme disait Cabrel.  Elle nous avait dit en visitant la chambre qu’elle était hantée, mais que l’esprit ne venait la visiter qu’une fois par mois.

— À quelle date?

— Le 21…

Puis elle éclata de rire en nous montrant le calendrier.

Le lendemain, Maggie et moi marchions sur une vieille voie ferré qui menait à la rivière. C’était l’été indien et nous chantions tous les deux la chanson de Dassin :

On ira,  où tu voudras quand tu voudras

Et l’on s’aimera encore…

La rivière était toute mignonne avec son gazouillis et ses vrilles d’eau. Une eau pure et claire. Ici, loin de la ville, il restait encore de cette pureté, à commencer par le silence. Le grand repos de la cochlée du marteau et de l’enclume sans passer pour des communistes.

J’avais pris  une vieille canne à pêche trouvée dans le hangar derrière la maison .  Nous avions  des sandwiches, mais après trois prises, il a fallu tuer le repas avant de le manger. Les truites étaient vivaces comme au commencement du monde. Et Maggie hurlait en les voyant sortir de l’eau. Elle sautillait sur les cailloux en s’éclaboussant avec ses longues jambes  blanches. J’aimais la voir sautiller et rire.

On a bouffé les truites en se léchant les doigts. Vers 14H00, j’ai entretenu le feu pour nous réchauffer. J’ai planté des piquets, suspendu une toile et nous avons fait la sieste.  Il y a des moments de la vie que la mémoire se garde de jeter.  Le feu crépitait, la rivière murmurait et, de temps en temps, on pouvait entendre le chant des oiseaux  au loin, tellement  loin qu’on aurait dit qu’ils venaient du bout du monde. Nous nous sommes endormis. Et quand elle s’est réveillée, elle m’a demandé :

— Tu penses qu’on est fait pour vivre ensemble?

— Oui, ma tante est folle.

Elle m’a bécoté, les yeux brillants.

Alors je me suis dirigé vers le boisé pour couper un osier  rouge et j’en ai fait un anneau.

— Voilà! S’il y a quelqu’un avec qui j’ai envie de passer ma vie, de vieillir, c’est toi.

— T’es vraiment radin…

— Tu ne comprends pas ce qu’est l’or de ce monde. Je n’ai pas envie de creuser la Terre de mes doigts, me déchirer les ongles pour y extirper de l’or. Je veux que nous nous transmutions tous les deux.

— Je te dis oui, à une condition…

— Laquelle?

— Que nous venions passer nos dernières années ensemble ici. Ici à recevoir nos enfants, nos petits enfants… Et que tu me serves le thé de temps en temps.

— As-tu une autre demande?

— Oui. Promet-moi d’éteindre l’ordinateur et la télévision à l’heure ou se couche le  soleil. Je ne veux plus voir de films d’horreur et de S.F., de monstres, de toutes les misères du monde qui entrent dans mon crâne. Je suis taillée   pour la paix de l’esprit… Le silence me fait vivre heureuse, le bruit me tue, m’horripile,  et la bêtise humaine encore plus m’exténue.  Je suis une tortue rousse…

*

On est  revenus par les petites routes sinueuses, toutes remplies des couleurs de la coiffure de Maggie de par les feuilles versicolores. Puis on a pris un vieux motel à la façade  usée. En entrant, on se serait cru dans un film des années 50. Après avoir fait l’amour, on est sortis sur le petit perron. Puis on a fumé un joint. Le ciel s’est mué en une bijouterie scintillante. Ici, on pouvait voir les étoiles. Alors qu’en ville, toutes les lumières les éclipsaient. En ville, les lampadaires se couchent trop tard.  C’est par cette voie, la route du ciel que l’on a cherché à saisir,  que l’humanité avait pris conscience de la grandeur de ce qui existe et la petitesse de ceux qui connaissent seulement ce qui existe.   « C’est si vaste qu’il doit bien se cacher un dieu dans ce quelque part qui n’est qu’une partie du partout ».

Le lendemain, en partant, j’ai demandé à la propriétaire si ses  motels étaient à vendre.

— Comment l’avez-vous su?

— Je disais ça comme ça. On peut avoir votre adresse?  L’hiver approche. Ce n’est sans doute pas la meilleure saison, mais peut-être le printemps prochain…

— C’est quoi cette blague? S’étonna Maggie.

— Ce n’en n’est pas une. Ça nous ferait un tout petit commerce. Deux jobs… Assez pour vivre.

— Oui… Il faudra voir ce qu’on peut faire ici.

La pluie nous a baptisé de la tête aux pieds :  Cats and dogs, comme on dit  en anglais.  Ou à vache qui pisse… On s’est réfugiés dans l’auto. Un vent fou s’est élevé, tordant la cime des arbres.

— J’ai envie de t’embrasser…

— Moi aussi…

— Pourquoi tu attends?

— Parce que attendre fait partie de la stratégie… Ce sera meilleur. Mais pourquoi c’est moi qui doit décider quand?

Elle s’est approchée lentement de ma bouche. Ses lèvres avaient  le goût du vent chaud.   J’étais pris et épris.

C’est à ce moment que j’ai su ce que l’expression bouche-cousue signifiait. Un délice pantocrator. Car j’ai fermé les yeux et ouvert les cieux. Bientôt nous serions oothèques : deux œufs dans la même coquille.

Étoilement

Quand les étoiles passent la nuit dehors
Je regarde et regarde encore
L’émerveillure du temps
Malgré la mort, malgré la mort
Un présent…
Un cadeau qui m’attend

Maggie

© Gaëtan Pelletier, 2018

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Chapitre 7

L’ère des apathiques amputés

 

C’est bête à dire et à creuser: trop de ce régime soumis et cultivé au « bonheur » de l’avoir, à cette ère qui n’a qu’un seul mot pour vous rendre heureux – économie-, la vie devient un dortoir dans lequel la moitié du monde dort debout, ou ne sait plus rêver. On sait se faire rêver. Et il n’existe plus de moments creux pour exister : on remplit les moments pour vous.

Nous sommes les oursons bourrés de peluches : nouvelles télévisées, scoop, misères du bout du monde, travail et déplacements. Ce monde a été créé pour n’avoir plus un instant à soi. Les instants, nous les vendons. Ils se lèvent à 4h40 pour prendre le bus. La congestion est telle que l’on avance à petits pas dans nos merveilles d’acier.

On a arraché les yeux de l’esprit : il y a trop à voir pour regarder les oiseaux danser sous le ciel bleu.  À voir la richesse de la Vie, des êtres, des océans, de l’immensitude de l’Univers, nous sommes maintenant amputés d’un côté, monovisionnaires, hachés du cerveau, et désâmés. 

C’est comme si nous étions dans un déluge quotidien de soucis cultivés quand tout va bien. L’occidental est soumis à toutes les pilules du »monde » pour se guérir de son anxiété de vivre ajoutée à celle de son destin fragile de naître sans vouloir mourir.

 « À chaque fois que son réveil sonne, c’est cette même journée qui recommence : Phil semble bloqué dans le temps jusqu’à ce qu’il ait donné un sens à sa vie. »

 ( Le jour de la marmotte).

Maude/Théo, Le Dépotoirium

***

Ce sont maintenant  des fantômes qui dirigent le monde. Aussi bien camouflés dans le Ketchup Heinz que dans les fabricants de bioéthanol.  Une multitude de mains invisibles.   ( Quel beau concept qualifié de théorie économique!). Oui, la main invisible n’est plus celle d’Adam Smith, mais l’autre qui vous reprend votre main invisible. L’énorme et la pyramidale jusqu’aux amygdales. Vous avalez votre salive et ce monde de marchands qui ont fait disparaître toute valeur, même la plus infime, telle le respect,  la gorge sèche. Les émotions sont au dernier rang.  Une bande aux masques d’acronymes, accros au business. On s’en moque et pas parce qu’on ne sait rien. On est cyniques pour les « dirigeants ». Ils s’en plaignent à conférences-que-veux-tu! Ils chialent et miaulent tels des  minous blessés. Ils ne prononcent pas le mot « Dieu » ni celui de « Capitalisme » avec un grand grand C,  dont ils sont pourtant les premières négateurs et navigateurs.  Tous des  chevaux de Troie bipèdes  ont des œillères pour ne pas qu’ils voient trop large la surface et les races de ce monde. Les politiciens ont soudé leurs paupières et leurs oreilles de la certitude. C’est l’acatalepsie qu’il leur faudrait. On ne peut pas atteindre la certitude. On peut l’emprunter pour un moment. La certitude est un oiseau qui ne vole pas. Il ne bouge ni ne bat des ailes. Il est comme la femme de Loth : une statue de sel.

***

L’automne est en train de faire ses bagages : elle ramasse toute les feuilles des arbres et les étends  pour qu’elles meurent et nourrissent la terre, les  unes collées aux autres. Nous ne serions que des feuilles que ça irait mieux. On sent qu’on va passer un mauvais quart d’heure de givre, et courir la vitamine E en bouteilles Made in Nowhere Land. La Terre promise n’est pas celle à laquelle on croyait. L’hiver n’est rien d’épeurant. C’est la froidure humaine qui l’est.

Les hommes manquaient d’eau : on leur a donné de l’eau entrant dans leur  maison.

Les hommes manquaient de nourriture : on a créé des abattoirs et on a mis les coqs dans des sacs de plastiques, livrés à la maison.

Les hommes ont manqué de travail pour acquérir ces conforts tant bienvenus : on leur a donné du travail.

Les hommes ont manqué de travail : on leur a donné du chômage,  mais à condition qu’ils travaillent.

Les hommes se sont dit qu’ils leur manquaient quelque chose : devenir la richesse. On leur a appris à inventer de la richesse pour rendre riches les plus riches. À l’école, les enfants pensent que les pommes de terre poussent dans les arbres, mais ils apprennent de force à être des entrepreneurs.

La chaîne de Ponzi semble n’avoir pas de fin… Ni personne pour l’arrêter.

C’est le toc qui maintenant remplit l’âme des hommes. Sans limite. Je souhaite! J’ai envie de… Je veux… Je veux plus.

***

Maggie et moi avons pris l’auto pour aller voir couler le dernier ruisseau avant que tout gèle. On s’est voiturés  loin comme un voyage sur Mars. Avant d’embarquer dans l’auto, il y avait un mendiant qui quémandait. Maggie lui a donné la moitié de sa monnaie.

— Merci, Madame, je prendrai un café.

— Vous prendrez ce que vous voulez, il n’est plus à moi. Vous en avez assez pour un petit flacon, si ça vous tente, ou un bon repas.

On est repartis lentement.

Au Canada, la monnaie c’est de l’or en rondelles. Le gouvernement dit que la monnaie métallique dure plus longtemps. C’est faux. Elle dure le temps de deux ou trois achats et on se croirait au moyen-âge avec un fond de poche de pantalon lourd des métaux utilisés pour sa fabrication.

***

On a trouvé le ruisseau. On s’est fait un pique-nique en se tortillant de froid. Mais l’amour n’est jamais de glace. On a aimé se faire frissonner. On se déglace à coups de baisers. Ses lèvres sont de petites plages sur lesquels je m’étends longtemps. Les yeux clos, j’entends son souffle s’alentir, comme si embrasser était un fragment de méditation qu’on nous a caché. On ferme les yeux. Il doit y avoir dans le corps humain autre chose qu’un montage de cellules affolées. Je sais, les hormones sont hors normes. Elles nous rendent fous. Mais c’est bon d’être fou de temps en temps pour pouvoir arroser un peu la sécheresse de ce monde.

Les branchailles sont déjà sèches et on peut voir les nids d’oiseaux abandonnés. C’est douillet, fabriqué d’herbe sèche,   gluée  de glaise. Pourtant, ils ne sont jamais allés à l’école.  Les oiseaux se sont enfuis aux États-Unis  se chauffer les plumes, se dorer et chanter dans une langue qui n’est ni américaine ni Céline Dion.

On a fait l’amour sur le siège arrière,  moitié habillés, moitiés nus. Pendant tout « l’acte », on s’est regardés dans les yeux, le cœur vaillant, la respiration lumineuse, l’âme enfin ailleurs qu’ici. Les vitres de l’auto se sont embuées.  On se serait cru dans une île de la mer du Nord. On ne voyait plus rien. On ne voyait que tout. On se voyait. On se regardait dans le vert de l’œil, alanguis, détendus.

Finalement, à force de bouger, nous nous sommes épluchés de nos vêtements. Il y a des jours dans lesquels on aimerait enlever son corps pour être encore plus nus.

*

Théo et Maude étaient dans leur encoignure en se minouchant comme des carpes avec de gros becs mouillés.   Ils s’aimaient ou commençaient à s’aimer vraiment.  Théo avait découpé la pièce de l’appartement  à l’aide d’une bâche achetée chez Wal-Mart.  Ils s’étaient fabriqué une petite niche à eux, se séparant lentement du reste de la bande. J’y vis là un signe de désintégration et le début d’une fragmentation. Bref, un isolement.   Et leurs idées commencèrent à se fusionner. Théo, qui allait bientôt devenir avocat, devenait un artiste du scalpel des idées. Les toutes faites. Comme les aliments congelés. Il savait chimifier ses recettes d’idées en disant la même chose de manière différente. Il avait du succès : plus il écrivait, plus son ego enflait comme un crapaud qui avait trop fumé. C’était bien le prince charmant de Maude et la coqueluche des lecteurs, car sa finasserie aux réponses qu’il donnait aux lecteurs les figeaient. Il en finit par « se conclure » intelligent et infaillible. « Réussir dans la vie » et non pas réussir sa vie. Tous les  États ce cette infime planète ont  tout préparés et des numéros « faites le hun  » pour enrôler ses citoyens  qui rament sur une galère ventripotente. Goebbelisations et mondialisation sont deux frères siamois. Le Dr. Goebbels n’a plus de visage, mais une descendance éparpillée encore plus efficace. Théo est fier d’avoir trouvé qu’un fils de Magda Goebbels et sa descendance qui  ont hérité d’une fortune immense : les Quandt. Et ils ont aujourd’hui des investissements dans le secteur automobile. Milliardaires! Théo salive! La liberté est sans doute là et il est las de son rideau qui les isole. Un jour, ils auront un château d’avocat. J’en parierais mon T-shirt.

15 octobre

Retour au boulot.

Deux patients  décédés, donc deux chambres vides qui se sont remplies en quelques heures. Les disparus sont partis dans la manche d’un magicien : il en sort des colombes et y entrent des colombes.

Puis arrive une nouvelle employée : Cindy. Elle est blonde avec deux cornets de crème glacée qu’elle laisse légèrement à découvert dans une encolure profonde. « Frédérique est partie. Je la remplace ». Elle n’a rien dit quoi que ce soit de vraiment « d’autre », sauf qu’elle ma indiqué la chambre d’un monsieur presque centenaire.

Plusieurs posent des questions de cet « après-vie ». Je ne sais que répondre car je suis de la génération de la vie. Celle qui se questionne sur le  futur. Notre passé viendra un jour. Mais pour le moment, j’ai des ennuis avec le moteur de mon auto, ma carte de crédit et, je dois l’avouer, Maggie m’avale la moitié de mes pensées. Je vois roux. Tellement! Tellement! Je roule sur des chapeaux de roux.

— Qu’est-ce que vous faisiez comme métier?

— J’étais maçon… Ça n’existe plus aujourd’hui. Ils ont des matériaux laids de je ne sais quel matériau, des plaques qui ressemblent à du plastique. Jamais je n’aurai vécu dans une maison de plastique  gris-noir. C’Est sombre au point de ne pas avoir envie d’ouvrir la porte pour entrer chez soi.

— Vous avez l’air en forme. Qu’est-ce qui vous a amené ici?

— La famille.

— Vos enfants?

— Oui. Ils sont déjà vieux. Ils ne veulent pas que je travaille. Alors, ils m’on trouvé une maladie. Ils disent que j’ai un cancer… Je ne sais pas lequel. Ou bien c’est partout. Je suis infecté comme les murs de bois par des fourmis charpentières. De beaux insectes. Elles, au moins, elle travaillent… J’ai un fils avocat. Lui il parle.. Dans mon temps, personne n’aurait pensé qu’un jour parler serait un métier. C’était bon pour les politiciens… Et encore… On ne les croyait pas à l’époque. C’est surprenant… Très surprenant.

— Vous me donnerez votre secret de longévité…

— Il est là dans mon sac… Fouillez vous allez le trouver.

— Du Brandy?

— Eh! Oui. Ça a la couleur de la brique rouge. Je deviens une brique solide en avalant ce petit liquide.

— Personne n’avale ce produit ici… D’ailleurs, ils sont si malades qu’ils n’ont pas envie…

— Ils ont tort. Mais chacun ses torts. Donnez-moi vos petits bonbons de couleur. Je vais les envoyer à la poubelle. Ah! Le secret de la longévité… Traitez votre voisin comme si c’était Dieu…

… C’est une blague, mon garçon. Les voisins me faisaient suer.

— Vous croyez en Dieu?

— Dieu, c’est un mur de briques… Quand les humains ne sont pas cimentés, Dieu n’existe plus. Ici, s’il y a un dieu, il ne se tient pas debout. On l’a remplacé par un mur de toc. Alors, si vous cognez à la porte du divin : toc toc toc.

***

J’avais oublié la vieille dame au bout du couloir.

— Ils sont allés où?

— Qui?

— Mes enfants.

— Manger.

— Ils font bien. Je ne sais pas si le Seigneur  a de bons repas de l’autre côté. Je ne comprends pas que s’il y avait au début Adam et Ève, il n’y avait qu’eux et que pour bâtir ce monde ils ont dû faire l’amour ensemble. Je ne sais pas.

Je lui ai donné un peu d’eau et j’ai entrevu ses masses cancéreuses boursoufler son cou.  Ça m’a rendu triste. Pendant que je prenais ses signes vitaux, elle m’a demandé :

— Pourquoi vous me gardez en vie?

Silence.

— Parce que vous êtes encore en vie.

— Si j’étais en vie, je danserais de ce bon vieux Rock-and-Roll ou j’irais marcher en longeant la rue principale avec Marie-Thérèse. On est en vie quand on fait quelque chose. Les cartes à jouer? Ah! Je la connais celle-là. Toujours 52 moyens de vous rendre la vie intéressante.

— Si j’avais su, j’aurais consulté un vétérinaire.

— Un vétérinaire?

— Oui. Claire. Elle a envoyé mon chat dans la paix je ne sais où avec une seule piqûre. Une injection de je ne sais quoi. Mais mon chat n’a pas souffert. Il s’est éteint comme un ballon cesse de garder son air.

Son fils lui avait apporté une photo qui datait des années quarante. Elle   était belle comme une fleur dans l’été-bébé de la vie. Elle et son mari étaient  assis dans un nid d’herbe.  Il y avait de la lumière partout. De la lumière crue d’un soleil de midi dans laquelle elle était toute nimbée. Elle était si belle qu’on aurait dû en faire une chanson, la transformer en son, en image . En tout ce qui reste dans une vie où tout part.  Mais là, comme les fleurs séchées, les pétales qui baissent les bras, elle s’en allait d’ici-bas. Il ne lui restait que sa beauté intérieure et  son tempérament d’acier trempé dans une vie.

***

— Tu voudrais bien prendre ma main?

Je l’ai fait. Une main non pas rugueuse, mais comme amollie, sans force, malléable, une main sans lendemain. Bien que ça a été magique. Et je n’ai jamais su pourquoi. Il faisait déjà noir, mais j’ai fermé les yeux.

Puis elle m’a demandé d’une voix presqu’éteinte :

— As-tu de l’imagination?

— Je pense que oui.

— Alors, imagine qui s’il y a une vie autre à l’intérieur de ce corps brisé, que des gens, au moment où nous nous parlons, naissent et meurent… Alors, va t’asseoir sur la lune et regarde les lumières qui montent de cette ruche et descendent. C’est une ruche… Rien qu’une ruche. Et le miel que l’on peut produire n’est que l’amour… On en apporte en descendant ici pour une aventure dans la chair, puis on retourne là-haut, on fait son bilan et l’on revient. C’est comme écrire un livre et essayer de le parfaire. Et le livre c’est « nous ». C’est cette âme qui s’aiguise. Cette âme qui est elle-même son propre sculpteur. À travers la matière brute des premiers qui sont de « bleus » de ce monde infini.

— Je t’ennuie?

— Loin de là…

— Tu te demandes si je délire?

— Ouais! Un peu…

— Alors j’ai déliré toute ma vie. Qu’est-ce que tu regardes en voyant cette photo?

— Je dois mentir?

— Non.

— Je vois un galbe de jambe musclé, magnifique et magique, deux mots qui se ressemblent. Et une belle tête bien coiffée… Quel sourire! Et vos yeux… Je ne vois pas la couleur, la photo est en noir et blanc.

— Ça ne cachait pas les âmes. La couleur a un peu enlevé de ce mystère des êtres… J’ai commencé à vivre vraiment le jour ou j’ai décidé de cesser d’être constamment tendu à comprendre la vie. J’ai été heureuse parce que je ne l’ai pas attendu ce bonheur.

Elle me serrait la main comme dans une proche partance. J’étais mal à l’aise, un peu ennuyé. Lentement, elle lâcha prise et s’enfonça dans le sommeil. Sa respiration était lente, longue, comme si elle voulait survivre en avalant le plus d’air possible.

Quelques jours plus tard, je reçus par la poste une enveloppe et une photo agrandie en noir et blanc. Je ne savais qu’en faire. Je l’ai accrochée au mur de l’appartement. Les autres étaient sans mot. Mais pour moi, c’était en quelque sorte un musée. Tous les mourants sont des musées à visiter. Et tous les vivants entrent en nous, nous marquent, sans que nous le sachions. Le Je est une invention de l’ego.

J’avais honte d’avoir été aussi peu « réceptif ». Mais à l’endos, elle avait écrit d’un tracé malhabile : «  L’important quand on a peine à comprendre c’est  d’accepter de ne pas comprendre. ».

Quand je suis retourné  au travail, elle n’était plus là. Un autre avait pris le lit.

Ce soir-là, je suis allé m’asseoir sur la lune avec le flacon de Brandy du briquetier.

J’étais seul, un peu désespéré. Mais je crois que les briques d’un dieu brillaient à travers le mouvement des invisibles qui entraient et sortaient.

La ruche était belle…

*

Carl arrivait chaque soir avec une nouvelle « amoureuse ». La dernière avait des lèvres tellement charnues qu’en l’embrassant il semblait s’y prendre deux fois pour en couvrir la surface.

C’est notre cher avocat qui, dans son délire, demanda ce soir là de mesurer les lèvres des conquêtes de Carl. Avec un petit appareil photo, il pouvait évaluer par un programme d’ordinateur la taille en centimètre  carré  la surface des lèvres Et  secrètement il les cumula. De sorte qu’en projetant le tout dans l’avenir, Carl aura embrassé, selon une moyenne de 10 fois par soir, ou 10 minutes, une surface équivalente au quart de la Slovénie.

Il écrivit l’article, le lança sur la toile  avec une paire de lèvres rouges. L’effet fut immédiat : des milliers de lecteurs se lancèrent à la chasse aux baisers. Il fallait trouver les lèvres les plus lippues, il va de soi. Puis ce fut dans les parties génitales, les fronts, tous les concours étaient « bons ».

Théo avait du talent. Et la dame avait raison : les jeux de cartes des vieux, c’est zéro. Mais les cartes des lèvres, c’est super. Un compte Facebook fut créé : Mes lèvres sont plus grosses que les tiennes. C’était amusant… Un petit aperçu de ce dont nous nous occupons dans nos temps libres.

Je me suis retourné vers Maggie pour voir ses lèvres. J’ai eu droit à un beau clin d’œil.

Les jours suivants, 20 commanditaires nous contactèrent pour des contrats mirobolants … À condition de glisser, en plus, des liens cachés  dans les articles.

Ce que nous avons fait.  Notre intention était d’utiliser cet argent pour « nos libertés ». Certains ne voulaient pas travailler un seul jour de leur vie. Bien qu’ils s’échinaient comme le font tous les gens pour ne rien faire le restant de leur vie s’ils réussissent à se rendre jusque là sans être trop amochés dans leur  véhicule rose.

Ce que Théo avait omis de dire, c’est qu’il avait fait monter le programme par un de ses amis. Alors, silencieux, il mit sont programme en vente sur Ebay. Le lèvromètre se vendit à 20,000 exemplaires et un concours payant apparut.

J’étais un tout petit peu pétrifié… Si l’on peut dire. Car Le lèvromètre était une copie sans doute inconsciente des tactiques de politiciens qui passaient maintenant tout leur temps à mesurer. Et mesurer c’est compter. Le politicien avait compris que pour faire quelque chose de grand, il fallait simplement se faire tout petit, se mêler aux petits pour les séduire. Le petit était la même chose dans sa tête que l’était la notion de dieu dans la vision du maçon. Le politicien se croyait mur mais se faisait brique pour réaliser son mur.

Après une longue discussion, Théo  admit que l’argent était entré dans son compte personnel, mais accepta d’en verser une partie ( 15%, en fait) au Dépotoirium.

Je me sentais comme un chef d’État  devant Bill Gates.

Comme disait Madame Thatcher : « Il n’y  pas d’alternative ».

— Je crois qu’il va nous falloir un coffre fort. Un coffre fort est un outil de riches. Alors, Théo, tu paieras le coffre fort.

— Pourquoi?

Étonné, il se tourna vers Maude.

— Parce que les riches ne se volent pas eux-mêmes.

On aurait entendu voler un drone américain.

Je le sentis piégé.

Et c’était le but avant qu’il nous piège.

Carl, la voix chevrotante à la Piaf  se mit à chanter :

Dieu réuni ceux qui s’ai-aiaiaiai-ment.

Il n’y a pas que les chinois qui rient jaune.

***

Sept jours plus tard, Carl est rentré penaud dans l’appartement avec une bouteille de Jack Daniel’s. Et un livre sous les bras. Un livre de Sainte-Thérése d’Avila : Le château intérieur, ou Les demeures. Sa grand-mère n’était plus et elle lui avait laissé ce livre ainsi que sa vieille maison. Il vendit la maison et se demanda que faire avec l’argent de la maison. Il s’acheta une bicoque dans un coin perdu du Bas-du-Fleuve et y installa  un petit studio d’enregistrement.

Il ouvrit le livre maintes fois. Mais un jour, il reçut un appel de son agent pour un spectacle dans une petite salle.

Excité, il jeta le livre par la fenêtre. Un SDF passant par là, crut qu’il recevait un don du ciel. Trois mois plus tard, on vit le SDF convertit, passant à la télévision dans une émission à caractère religieux dans lequel il présenta son livre : Le récit d’un noyé : Sauvé des os.

© Gaëtan Pelletier , juillet 2018

Le dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

 

Pétrole par culture de micro-algues