Archives mensuelles : août 2018

La méduse des profondeurs

LA MÉDUSE DU GENRE CROSSOTA, À 3,700 MÈTRES DE PROFONDEUR.

 

Si  nous « pensons » qu’un  téléphone  est « intelligent », la vie et ses mystères surpassent  de loin la petitesse de ces hommes en train de détruire la beauté du monde. Nous avons sans doute une méduse cachée au fond de nous…

GP

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Chapitre 15

Le corps n’est que la chapelure de l’être

Les enfants s’étonnent des petites choses : un têtard est une baleine dans la petite flaque d’eau. Et quand on garde ce regard étonné, on voit bien, de ses yeux que chaque regard cache un fragment de dieu. Un adulte, c’est un humain qui n’a pas vraiment grandi. C’est un nain de l’existence, perdu dans une foule de « grands ». Il est agenouillé, les yeux plus gros que les genoux.  Il prie sans savoir qui il prie vraiment.

Chacun  est l’église de l’autre. Et chacun est le fidèle parfois trop fidèle. La grandeur humaine n’est pas dans la réalisation « visible », mais dans l’invisible que nous ne savons pas toujours  cerner. Il arrive en particules, en une vitesse qui échappe à nos vues. Ils sont e 7 fois 7 trillions.  Il faut l’humilité de constater que nous n’avons pas toutes les pièces du puzzle de l’infini. Mais nous sommes fiers d’en prendre trois et de le définir en un mot : triangle.

  De par nos « valeurs », le mendiant est un échec. Mais de par nos valeurs cloisonnées, notre échec peut être plus grand que celui du mendiant. On ne connaît pas, ou bien mal, ce qui nous grandit et ce que chacun a besoin pour grandir. Et c’est ainsi que nous sommes entourés de petits gourous patentés qui ont leur recette à imposer.

Nous avons cette illusion que la Vie a des limites. Mais nous ignorons que les limites qu’elle semble avoir sont celles que nous posons.  L’Univers n’est pas une « idée », c’est une Vie en éternel création. Et c’est possiblement nous qui en sommes les acteurs. Nous sommes émotions et déchirements. Ce sont nos idées qui nous dessinent. Le corps n’est que la chapelure de l’âme.

Jason

***

Parfois, on tentait de rafistoler notre quatuor  « comme dans le temps ». Une brisure en points de sutures. Et nos petites rencontres étaient des points de sutures de plus en plus distantes.

On avait 16 ans et deux rangées de dents pour mordre dans la vie. L’ignorance est une sorte de matelas de l’esprit, on y dort tranquille pendant un certain temps.  Nous étions ignorants. Tout comme ceux qui connaissent tant de choses mais que rien ne s’inscrit dans leur corps, leurs émotions.  Sans doute encore une certaine fermeté dans le grand lavage de cerveau de ce monde à venir où tout est possible. Mais il semblait que rien n’était maintenant possible. On nous donnait un numéro d’assurance-sociale à la naissance. Étiquetés comme des gruyères. Vendus à la naissance. Vendus pour le reste de l’existence. À voir les choses ainsi, comme l’argent, la vie n’a pas d’odeurs. Si elle en a, elle commence à se pourrir dès que l’on apprend réellement de la vie. Il faut de la vie, tu temps, user des montres et une foultitude de naïvetés qui compostent et qui construisent. Constructivisme! Un mot à la mode des intellectuels…  Quel mot étrange pour un enfant. L’étiquette quasiment sardonique pour définir un humain en devenir. C’est bien plus que cela. Apprendre vraiment fait mal. Le reste n’est que technique…

On aurait aimé retrouver nos folies, nos premières bières, nos premières petites amies, nos jours de camping et boire à grande lampées dans  les bouteilles bizarres et colorées  que Théo volait à son père en ricanant.   Échanger des livres qui parlent de la vie, de philosophie et autres allume-personne qu’on peut dénicher quand on a l’âme blanche comme un tableau neuf d’école. Mais on s’est fait vite rincer par les pubs, les miroirs de l’avoir et l’obligation de travailler.   Avec tout ça, nos yeux, nos perles d’âme,  en virent tant, nos oreilles en entendirent tellement, de ces horreurs de la vie, que nous étions  pareilles à des vierges déflorées par la pesanteur de l’existence et des fous qui régnaient  sur cette planète. On commençait à voir clair. Il nous fallait de la brume pour l’esprit. Pas du petit crachin de marijuana : de la coke. La coke comme brumisateur.  Mais j’ai eu trop peur. Je voulais voir plus clair que clair. La vie étant trop complexe, je me démenais à délabyrinther  cette existence trouble et complexe. Carl était celui qui avalait ce repas des autres. Il avait essayé toutes les drogues.

Devenir adulte nous glaçait. Pourtant, on se gelait pour ajouter une couche de glace. Mais ce n’était jamais suffisant. Il fallait aller plus loin… Mais plus loin n’est pas une définition ni un point précis. Peut-être avions nous peur de ne devenir que des adultes, atrophiés de l’émerveillement, perdant leur malléabilité.

Quand les humains deviennent des adultes ce ne sont plus des humains. On les a savonnés, asticotés, triés, placés à leur « juste place »  jusqu’à ce qu’ils soient  un outil rentable pour la race des nouveaux saigneurs et leur « marché du travail ».  Les humains finissent par ressembler à un gazon de terrain de golf. Mais ils se font rouler jusqu’au vingtième trou par une balle fatale.  Et je ne voulais pas être de ceux-là. Ni Carl, ni Théo, ni Maude. On était soudés par le beau métal de l’idéalisme un peu niais, mais agréable, voire enivrant.

Nous avions vu l’effet des étés secs de nos adolescences. L’un d’entre eux le fut tellement, que le vert disparut et fut remplacé par une herbe jaunasse qui se boudinait de soif.  Elle s’enfonça dans le sol et le terrain accueillit cette herbe sèche pour former l’humus lui permettant de  résister à la sécheresse. Alors, tout ce qui survécut fut cette étonnante poussée de fleurs multicolores qui envahirent les parterres des maisons. Personne ne les remarqua  car  elles étaient sauvages : on ne les avait pas cultivées. Pourquoi auraient-elles été belles?   À ce moment-là, on a comprit  que l’herbe ne laissait jamais de place aux fleurs bien plus résistantes, bien plus colorées : de vrais arc-en-ciel qui pouvaient être arrachés et faire des arrangements en toiles de Monet.  Monet en vase. Monet en pot. Monet en toile.   Il en surgit même des rares que nous n’avions jamais vues. Tellement diverses  et inimitables que,  fous nous étions, nous en somme venus à la conclusion que plus la nature était mal à l’aise et accablée, plus elle innovait, par besoin, en créant  de nouvelles variétés de fleurs.  Il poussa partout des nids de frelons et  de guêpes. Ils envahissaient les moindres recoins des garages,  comme les espagnols attirés par l’or des Incas.  Les fleurs inconnues  perçaient le terrain quasiment à toutes les semaines. Mais Maggie n’était pas là. C’était la fleur à venir. Car, parfois, il faut être deux pour réussir à aimer cette vie. Il y a plusieurs deux dans la vie. Le féminin et le masculin, le masculin et le masculin, le féminin et le féminin, l’ex féminin avec l’ex masculin, etc. Ce doit être à cause de la grande sécheresse de la vie qui est de plus en plus présente. Ce doit être de nouvelles fleurs et on ne sait pas d’où elles viennent. Quelqu’un a dit un jour que des âmes féminines étaient venues sur Terre pour expérimenter une vision masculine. Et vice  versa.  Car c’était perçu comme un vice.   Elles ont leur calvaire de ceux qui ne vivent que du  « jamais-vu . Les habitués du gazon en perdent leurs repères. La démocratie et les affairistes ne sont que deux formes de gazon : du vert du vert  +.

Oui, on tentait de se radouer, de se ressouder le petit corpuscule des quatre. Même si on savait que ça ne fonctionnerait pas. Se séparer d’une bande comme on se sépare de ses parents…

Et, parmi nous, certains deviendraient la petite herbe séchée. Mais personne n’osait le dire. Il y a trop de visionnaires et de révolutionnaires de 16 ans qui finissent dans les parlements et, plus tard, soulignés plus tard par  le nom d’une rue avec un trait d’union. C’est leur petite brique de cathédrale de l’existence. Et plusieurs en font le but d’une vie…

***

Avant de partir, Carl a lancé un livre sur la télé. Le discours de l’ex Président des États-Unis d’Amérique ne lui a pas plu. Carl a traité  le Prix Nobel de la paix  de « Drone Driver ». DD pour les intimes. Il le hait. Mais l’ex Président n’en sait rien. L’ex Président n’en souffre pas. C’est Carl qui souffre.  L’ex  président  est dans un monde autre. Il n’est pas en Sibérie parmi les Nénètses   qui habitent près des plus grands champs de pétrole mais qui cuisent leurs œufs  aux sacs de plastiques qu’ils ramassent comme on glane  des champignons sauvages.  Ils ne chantent pas : « Feu! Feu! Joli feu! Non. Ils déchantent. Ils sont pris entre les rennes et les rênes de la mondialisation.

Les présidents et les premiers ministres, eux,   sont du  gratin. Ils ont 16 ans en partant, ignorent tout de la vie, et grimpent les gradins jusqu’au gratin.  Ils s’appartiennent de leur gloire. Ils s’ont… Et ils se gardent. Malheureusement…

On est rentrés. S’attendre à tout dans un rien, c’est se faire des idées sur la conduite de la vie. Ici, personne n’est dupe. On a  toutes les douleurs du monde sur nos petites épaules.    On ne sait pas comment les effacer de nos esprits, de nos  corps, les transmuter, les faire disparaître comme des magiciens. La souffrance ici est de tout avoir sauf la véritable souffrance. C’est notre souffrance. Elle est à nous. Mais depuis que nous sommes nés toutes les informations et les guerres folles, hypocrites, démentielles, nous affectent. Il faudrait pouvoir se laver le cerveau, l’inconscient, le subconscient pour rendre notre cerveau blanc comme neige, ébahi comme enfant.  Mais c’est impossible. Avec l’internet, toutes ces vies qui ne sont pas les nôtres, nous les vivons. Nous ne sommes plus cinq dans l’appartement, nous sommes des millions. On dort sur un matelas de souffrances. Les images de la télévision, celles massacres, celles des victimes de la guerre économique entrent par l’écran de télévision et s’incrustent dans les divans, les couches, les armoires, les tigres en peluche, et le chat Léo. L’appartement pue les discours et les promesses. Nous sommes empestés. Mais il ne faut surtout pas être violent. Placer de l’argent dans des paradis fiscaux, ce n’est pas être violent, c’est être riche et légal. Nous, nous sommes pauvres et illégaux. Les pauvres sont maintenant la matière première des riches. Il faut simplement râper un pauvre comme on râpe une carotte pour le faire cuire, lui conter fleurette, puis le faire voter. Il est aux anges.  On aimerait s’endormir et se réveiller ailleurs. Quelque part au Moyen-âge, près d’une balle de foin, un porc, et un dentiste américain.

Carl  a pété des plombs. On se demande ce qu’il a avalé cette fois.  Il a les yeux vissés au plancher comme s’il cherchait une solution à toutes les arnaques  du monde. Et tous les soucis de ce monde sont noyés par sa grosse bouteille de bière noire qu’il ingurgite quand la trouille, le mépris, le percent comme des flèches.  Il se prend pour la trouille. Il patrouille et patrouille sur le net et dans les grands livres, plissé des yeux pour comprendre. En lisant Krishnamurti, il s’est dit que tout était en lui. Toutes les masses grouillantes des haines, des envies, des ratés, des peurs. Il les a toutes. S’il était encore ado, il aurait des boutons d’acné aux orteils. Il a tellement marché dans la dérive des sentiments, dans la douleur, dans Verlaine et Rimbaud, que plus rien ne l’intéresse. Il est vide et avide. Congé comme dans congédié. Visqueux et raide à la fois. Bref, il ne sait plus ce qui se passe ici-bas. Une reine qui investit dans un autre pays que le sien, des dirigeants de pays qui ne savaient pas qu’ils avaient de l’argent sur une île. Des rockers qui se taisent.  Alors s’ensuit de longs échanges avec ses amis  Reno et Laetia qui sont perchés dans le nord du Québec, près d’une rivière qui coule si fortement que même la glace ne réussit pas à la geler complètement. Une rivière dure et boursouflée de courants forts et dédaigneux des rochers. Elle coule comme le sang dans les veines de Carl. Reno et Laetia essaient de vivre en autarcie. Ils en font une religion. Ils ne veulent plus rien savoir de la civilisation. Ils veulent se déciviliser au plus vite, devenir des sauvages, faire des jardins énormes pour passer l’hiver. Ils sont estropiés de l’âme. Reno lui a envoyé une photo de leur maison. Quand ils  l’ont achetée, elle était abandonnée au bout d’une route, les fenêtres sales et le bois noir.  Après la route, c’étaient des sentiers de lièvres et d’ours noirs. Ils sont partis à la conquête d’un or en train de disparaître. Un or que personne n’a vu, un or qui entre par les poumons : l’air.

Le jardin

Je ferai un jardin
De rangs purs et certains
Je ferai un jardin
Que le soleil visitera
Un jardin de mes mains
Semées jusqu’en toi

Je ferai un jardin
Pieux jusqu’au ciel
Un jardin si beau
Que voleront les oiseaux

Je ferai un jardin
En mai, en moi, en juin
Un jardin si fou de couleurs
Qu’à tes yeux parlera

Je ferai un jardin
De semailles et demain
On le recueillera
À genoux, à prières
Un jardin comme nous
Nés de terre et lumière

Maggie

©  Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Chapitre 14

 

La vie en  montagnes ruses (sic)

Un jour, un homme mourut de sa belle et superbe mort En effet, il était dans une auto, par un soir de mai, à faire l’amour avec une célibataire secrétaire d’école de la C.D.M. Paf! Son cœur s’arrêta. Et la dame hurlait de joie, car il n’avait jamais été aussi raide.  Et quand il arriva au bout du rayon lumineux, il fut accueilli par une bande de jeunes âmes qui n’avaient jamais encore été sur Terre. Mais ils attendaient de pied ferme, de se glisser dans les spermatozoïdes d’un mâle.  

Michel, de son prénom, n’avait pas l’âme à rire. Surtout devant une bande d’âmes gamines, aspirante à l’aventure de la vie terrestre.

— Parlez-nous de la vie…

« Seigneur! Ils ont lu le livre de Gibran », pensait-il sans savoir qu’ils lisaient dans ses pensées.

— C’est comme grimper l’Everest. On arrive au bout éreinté de voir de si haut la bêtise humaine. On pense voir un beau spectacle, on se retrouve devant un massacre.

— Il paraît qu’il y a des lacs, des rivières, des machines pour se déplacer… Des autos, je crois.

— Oui, des blattes d’asphalte… Les vaches broutent de l’herbe,  mais elles donnent du lait. Les voitures ne donnent rien.

— On dit que l’eau se change en neige en certaines régions et que c’est tellement beau les soirs de Noël.

— Il va te falloir bien des réincarnations, toi. C’est vrai que c’est beau, sauf quand t’es pris dans une blatte d’asphalte avec une radio de beaux parleurs dans tes haut-parleurs. Là, on appelle ça des idées… Si vous y allez, vous saurez un jour ce qu’est une idée. À la radio et à la télé, ça n’arrête pas.

— C’est agréable, vivre dans un corps?

— Il faut travailler… Huit heures par jour… Ou douze. Ça dépend de

— Travailler, c’est quoi?

— C’est courir après des jetons pour avoir droit à 10 mètres carré de terrain. Et ça, c’est après avoir mangé.

— Manger? Mais nous pensions que c’était gratuit.

— En fait, c’est de l’économie dont nous parlons. Ça, c’est un peu compliqué pour vous…

— Mais c’est immense, la Terre. Nous le savons. C’est nous qui l’avons créée.

— C’était immense, il y a des centaines d’années.

— Il paraît que nager, c’est amusant.

— Si tu trouves une rivière qui n’est pas polluée.

— C’est quoi…polluée?

— C’est quand les compagnies volent l’eau des pays et mettent les rivières dans des bouteilles de plastique.

— Un réunion? C’est quoi une réunion?

— C’est se réunir avec des bouteilles de plastique pour décider comment  on va se débarrasser du plastique toxique après l’avoir pris dans la rivière.  

— Bon! Je crois qu’il faudrait trouver quelqu’un d’autre que toi pour nous renseigner. On dirait que tu nous caches toute la beauté de la vie.

— Bof! Quand vous descendrez, vous verrez qu’il y a la montagne et qu’il vaut mieux quêter les paysans pour que les riches se paient toute la montagne avec des remonte-pentes. Il faut la montagne et la ruse. La vie, c’est comme une montagne russe…

— La ruse?

— C’est comme se montrer intelligent pour manger des lapins. Je suppose que vous allez me demander ce qu’est un lapin?

— Non. On sait que c’est blanc et que ça coure.

— Ça dépend… Aux États-Unis, c’est noir et ça coure…

— On devrait sans doute aller voir de nous-mêmes ces merveilles.

— C’est une bonne…idée.

— Comment on fait pour s’incarner?

— Descendes un peu dans le tunnel, on va voir.

Alors, les jeunes âmes, frétillantes suivirent le prophète de passage. Ils descendirent vers un lieu sombre, où étaient stationnées des blattes d’asphaltes qui regardaient devant eux un grand écran sur lequel se jouait une scène de la vie : assassinat, pistolet, tuerie, idées, vols,  violence, sang. Et ils purent entendre toutes les nouvelles du monde en même temps.

— Mais qu’est-ce qu’ils font? Il y en a deux, là, qui ne regardent pas l’écran. On dirait qu’ils sont nus.

— Ils te font de la place. Ils sèment et moissonnent. Si on regarde au ralenti, tu vas voir le ventre de la dame se gonfler et le gars se sauver.

— C’est fantastique! On peut voir le corps se former en quelques minutes…. Mon Dieu! ( c’est une expression). Il se passe la même chose sur l’écran. Je prendrais la maman de l’écran, elle est encore plus belle.

— Ben là, tu viens de voir le cœur du problème : il faut savoir distinguer ce qui est réel et ce qui ne l’est pas.

— Ça doit être facile. On est intelligent, non?

— Tu devrais te munir d’un coffre à trois outils : le doute, la méfiance, et la vigilance.

   Quant à l’intelligence, il vaudrait mieux éviter les titres pompeux du monde du travail.

Et tu as deux jours de congé… Débrouillez-vous, j’ai besoin de repos. C’est où le bonheur?

— On ne le sait pas… Il paraît qu’il faut connaître le malheur. C’est ce que nous a dit celui qui vous a précédé.

— J’aime mieux ne pas savoir qui c’est…

— Bonne malchance!

Et les âmes plongèrent une à une vers la terre, croisant des âmes perdues qui grimpaient vers quelque part sans trop se souvenir d’où. L’une d’entre elle était amochée, car son corps cabossé venait d’être écrasé par une blatte d’asphalte et elle ne savait pas trop comment débosseler son véhicule terrestre.

Carl

Avant, les gens priaient pour ne pas être malades. Mais ils faisaient un petit effort de fouilles. Alors, ils écroûtaient la terre à la recherche des trésors cachés par Dieu le coquin. Ils se disaient que Dieu avait créé une plante pour chaque maladie. Plus tard, l’imbu d’homme se dit qu’il fallait créer un médecin spécialiste pour chaque maladie. Le médecin spécialiste est donc une fausse plante. Et parfois, dans ses diagnostics, il se plante.

Les gens « d’avant »  pensaient que Dieu leur envoyait de l’eau, des canards, et des cerfs, des poules et des œufs.   Quand ils n’en recevaient pas, ils pensaient qu’ils avaient fait une mauvaise action. Pendant un certain temps, ils ont pensé que Dieu, pour suppléer au manque d’œufs leur envoyait un Roi, un Comte, un Sir pour régler le problème de pénurie. Puis ce fut le tour de la créature pécuniaire : l’homo affairus.

Ainsi, lentement, fut créé le monde intérieur des cerveaux, de l’homo erectus à l’homo éructus : celui qui boit et mange ad vomite. Le monde va de l’eau de boue de pauvres jusqu’au pompeux  sommelier, érudit du palais. Pour le pauvre, il y le McDo. En sortant, on a sa McDose. On éructe en envoyant des bulles d’air dans les nuages. Bref, en ce monde, on rote et on vote.

C’est un monde de marchands  qui inventent des visses  avec des étoiles à six branches pour vendre des tourne-visses pour les visses à six branches. Dans les supermarchés, le prix de la litière des chats valse selon les prix des fraises de Californie. Il faut en arriver à 17% de profit sur toutes les marchandises  en modifiant les prix à chaque semaine.

Maintenant, on demande tout à la vie, quand on a tout, on en veut encore. Ils ne prennent pas les fraises quand elles arrivent, ils veulent des fraises tout de suite. Alors, les avions se mettent en branle et en vol avec des contenants de fraises. Et les planteurs de fraisiers sont contents. Et les compagnies d’aviation sont satisfaites. Ils ont des courbes de rendement pareilles à celles de Marilyn Monroe. Un jour il y aura une réplique dans un film : « Le marketing, c’est du cinéma ».

L’été dernier a été tellement chaud que d’ici un demi-siècle les habitants iront s’agripper  au pôle Nord et au pôle Sud, la glace étant le dernier radeau de l’aventure de la Terre. Et comme de la monnaie nouvelle, ils s’échangeront des glaçons qui brûleront dans leurs mains.

C’est ce dont à quoi je songeais quand je prenais ma vieille auto pour aller travailler. Car je voyais,  sur les artères, une bande d’affolés courir leur pitance des heures durant comme on courait jadis les cerfs de Virginie ou les seins de Virginia. Puis ils allaient s’éponger les nerfs en boule avec une bonne séance de yoga.

Qu’à-t-on fait de l’Éden?

***

Il y a de la vie dans la vie. L’hiver s’en va comme s’il n’avait pas été content de sa prestation. L’hiver est un artiste, un Buster Keaton accrochée à aiguille d’horloge qui n’en finit pas de tourner. Buster est suspendu dans le vide. Comme cette race d’humains des pays G7 jet sets : dans le vide spécieux de ces dirigeants postiches et  valeureux.

Et nous, nous sommes à moitié morts. Nous sommes en manque, mais en manque de rien. Il faut, ipso facto, acheter quelque chose. On a faim. Les magasins électroniques sont des buffets chinois. À volonté.  C’est le réflexe du condamné des ennuyés. Il faut se désennuyer. Sinon on va mourir d’en vie. ( Pour dans la). Alors   achète des haut-parleurs pour écouter les petites filles sur You Tube qui nourrissent nos oreilles et nos yeux de covers. Carl l’avait dit : « La plus grande invention dans ce monde, c’est le robinet d’eau et la chasse d’eau. Pour rendre les gens plus intelligents, il faudrait couper l’eau à tout le monde pendant un mois.  De préférence les tout le monde dirigeants. Le supplice de la goutte de sécheresse. »

On a pris un bain de bruits dans un centre d’achats,  long  comme cent   piscines  d’Errol Flynn.

Il y a seulement deux cents ans, les amérindiens campaient ici. Maintenant, l’asphalte a pris l’espace de tous les arbres, de toute l’herbe et tous les jardins qui pourraient exister aujourd’hui. Les bêtes à l’huile  ont remplacé les castors qui sont allés vivre en Europe sur la tête des aristocrates. C’était à la mode. On jetait la chair et on gardait la peau. Chapeau! Puis il est devenu l’emblème du Canada. Chapeau!

Un jour, ce sera au tour de l’homme avec un grand H : on jettera son âme pour ne prendre que ses bras, son cerveau. C’est pour ça que la fille de Ginette de Couébec est allée toute heureuse vers Silicon Valley. Ils ont acheté son cerveau,  et sa fierté est sans limite. Elle s’en vante à l’Ouest, s’en vante à l’Est : « Je vais passer ma vie dans le Sud », dans une grande entreprise mondiale.  Ginette est la Werner Von Braun du coin. Mais c’est elle qui  est  dans la lune…

La caméra de Théo ne cesse de mitrailler des visages tordus par le massacre du grand creux de l’avoir.  On gonfle son être d’objets. Il faut se bouer à quelque chose. Oui, une chose… Ou deux, trois, quatre, mille.  Sinon, on étouffe.  Les bœufs mangeaient de l’herbe, et crachaient leur chaleur  pour chauffer le sauveur. Maintenant,  les gens mangent des objets pour se thermaliser.  Une petite dépense, ça vous réchauffe le cœur. L’acheting est une dépendance inconnue mais surtout favorisée. Il n’y a pas de centre de désintoxication. Non. Il n’y a pas de substance plus légale. On ne la prend pas : elle vous prend.

***

On a placé sur le site une vidéo de la maladie de l’acheting. Une fois la vidéo publiée, nous avons attendu les commentaires qui  se firent rares. Trois ou quatre bons samaritains qui partageaient nos vues et nos yeux. « C’est vrai! Où ça nous mène? »

C’est le genre de commentaire que fait un type qui a pris pour avatar, Brave Pitt. Un autre, plus fin finaud : Aimé Laliberté.  Il était tellement bon qu’on lui a demandé d’écrire des articles. Il a refusé. Il ne voulait pas se laisser prendre au jeu de devoir  travailler. Ou affronter la critique… Ça ne l’empêche pas de garder son savoir dans une crypte coffre-fort qu’il nous lègue à petits morceaux pour nous aguicher. De vrais poissons devant l’hameçon.

Notre vie est un jardin parsemé  de graines de questions. Alors, on le sait, nous allons récolter des questions  et les manger à l’automne de nos vies quand nos corps auront un peu de gel dans les veines et une trottinette électrique mue par une batterie Made in Quai-Bec.

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Chapitre 13

Hitler adorait sa chienne Blondi. C’est un fait historique. Ce qui ne l’empêcha pas de sacrifier tout un peuple pour son règne de mille ans. Puis, avant de se suicider, il a fait tester par Blondi  une capsule de cyanure  craignant qu’elle fût fausse. Elle fut fosse. Car la chienne mourut et Hitler, désabusé, se tira une balle dans la tête. Chez l’humain, on peut aimer un chien mais pas un peuple, ou quelqu’un qui ne sait pas lire. On lui trouve une maladie quand il met son s au début du mot pour indiquer le pluriel.

 Adolf, signifie « loup ». Et il y a des loups à Wall-Street. Le monde est rempli de compagnies qui testent leurs médicaments sur les humains. Un peu après les souris. D’où vient le titre d’un roman célèbre : « Des souris et des hommes ». Un jour, Netflix, fera une série sur le chien d’Adolf. Parce que c’est, on dirait, le seul amour qui reste en ce monde. On aime les chiens, les chats, les lapins,etc. Et pour les riches, ou les pouvoirés, ou les deux en même temps, nous sommes des animaux de compagnie puisque la plupart d’entre nous travaillent pour des Cie.

Ce texte est un texte informatif. Mais il est un tout   petit peu faux, mais en même temps vrai. C’est comme le chant quantique. Le cantique des quantiques. Tout est lié : les chiens, les médicaments, la guerre, les souries et les zombies.

Il faut remercier tous ceux qui sont des animaux de compagnie sans le savoir. Les politiciens se promènent en bancs comme les petits flétans et les maquereaux. Ils sont devenus eux aussi des animaux de compagnies.

Jésus : deuxième tentation

Il y a deux ans, Jésus est revenu sur Terre. Marchant sur la mer des marchands, bref, sur l’eau, estomaqué, il regardait un gros navire qui sortait de la mer des tonnes de poissons dans un grand filet monstrueux et tricoté à la machine, Jésus s’indigna que l’on vide ainsi les océans.

« Père! Père! Fais quelque chose. Ils sont en train de vider les mers de ses poissons. »

Hélas! Il n’avait pas vu le requin qui le regardait regarder le bateau. Et le requin ne savait pas qu’il allait se nourrir de son créateur.  

Ainsi sont les voies de « Dieu » : impénétrables.  

Jason

***

Il y avait deux nouveaux patients. L’un d’eux  se nommait Albert. Albert  avait un ventre  rond comme s’il avait avalé un ballon. Il avait de la peine à respirer et son gros bedon  montait et descendait comme s’il  était soufflé et dessfoufflait  en  bruits bizarres. Des gaz sans la 14-18. C’était loin d’être hilarant comme gaz. Ça sentait le puits artésien de Germain Côté de Roche en Bolesque. Alors, on le fuyait.  Le « responsable » distributeur de médicaments étant grippé, je devais me débrouiller seul pour l soulager Albert.  Et je ne savais comment faire. J’étais pavé de bonnes intentions et payé au salaire minimum pour les soulager au maximum. C’est le monde dans lequel nous vivons.

Il m’a dit qu’il avait peur de mourir et que ses enfants l’abandonnaient. Ils ne l’abandonnaient pas, ils voulaient sa fortune. Alors, le jour suivant, quand ils sont venus le visiter, je les entendais parler dans le corridor. Ils se chamaillaient en faisant un bilan de ses compagnies. Un vrai son de poulailler pour savoir qui était le coq.

Ils venaient en van pour épargner le carburant et l’environnement. ( Mon œil).  Ils y a des riches qui font des sacrifices : quand je les ai vu  arriver, on aurait dit des sardines dans une voiture de luxe.  Ils étaient tous vêtus comme des muscadins.  Frusqués richement, si tant et si bien, qu’avec l’argent d’une de leurs paires de bas, on aurait pu aider un pauvre pendant deux jours à marcher après avoir mangé.  Et pour les gants, ces couvre-mains, on pouvait en tirer de quoi construire un puits quelque part en pays pauvres et brisé par le réchauffement climatique.

Hier, je suis allé acheter quatre piles AA. On m’a demandé vingt cents de plus pour l’environnement. Qu’est-ce que l’environnement peut faire pour vingt cents puisqu’on les jette de toute manière. Quand on parle de l’environnement, on dirait que c’est une personne  qui demande un dédommagement avant de mourir.

À voir ce que mes patients prennent comme poison, bientôt il y aura une taxe sur la merde. C’est une filiale de Google qui vendra des toilettes pèse-merdes et qui enverra automatiquement son rapport au centre Shit-Center. Quand on se demande où vont tous ces médicaments (sick), la réponse est dans le vent. C’est sans doute la raison pour laquelle Bob Dylan a reçu le prix Nobel de littérature.

The Answer my friend, is Boing in the Wind ( manque une letter, je sais, mais c’est significatif).

Bon! Revenons à nos tons mous. ( J’ai lu Rabelais à l’envers parce qu’à l’endroit, je ne comprenais rien.)

Quand la visite d’Albert a quitté le centre, je suis  allé le voir. Il avait une larme au coin de l’œil. Il m’a dit qu’il souffrait parce que son foie le torturait.

— Ma foi aussi… C’est la fête de la vierge Marie, je crois. Quand j’étais jeune je passais mon temps à la prier. Au lieu d’aller vers le fils, j’allais vers la mère.

… Tu as quelque chose pour me soulager?

— J’ai mes recettes.

— Qu’est-ce qui te prouvent qu’elles sont bonnes?

— Je les essaye avant.

Un beau grand sourire.

— C’est une blague…

Parfois, je les sevrais de morphine pour qu’ils restent au moins conscients. Je connaissais les effets de la morphine : c’est comme plonger en apnée, remonter, redescendre, remonter. On nage, mais on a le cœur qui chavire comme un bateau pris dans une tempête. Dormir dans les bras de morphine. C’est un fait historique.

De temps en temps je lui donnais du  demerol, ou mépéridine.

Je lui ai concoctait de mes  cocktails. J’étais le gars du bar ouvert pour ce qui était de faire le servant de messe. « Mangez-en tous, car après vous ne mangerez plus rien ». Mais quelques heures plus tard, j’ai glissé une petite bouchée  d’un gâteau au haschisch. On avait trouvé la recette chez nos parents qui la gardaient scrupuleusement quelque part pour aller ailleurs de temps en temps. C’était la frénésie totale. Mon père et ma mère s’en gavaient. Alors ils devenaient joyeux comme s’ils regardaient tous les vieux films de Charlie Chaplin en noir et blanc et en couleurs dans le texte.

Quand je suis parti, au bout de 16 heures de travail, la belle et la bête, Sofia, m’a rappelé. Albert voulait me voir. Je pensais qu’il était déjà mort. Au contraire, il s’était redressé sur son lit comme une laitue trempée dans l’eau.  d’eau  Il était décourbé et rieur.

— Peux-tu me trouver un épisode, ou plutôt trois, de la série Les belles histoires des pays d’en haut. 

— Ah! Connais pas.

— Si tu ne connais pas, c’est que tu es trop jeune pour avoir connu le temps où les gens étaient quasiment normaux.

— Normaux en quel sens?

— Au sens où ils s’occupaient du quotidien, qu’ils trouvaient l’hiver long, qu’ils ne parlaient jamais de sexe mais d’amour et qu’ils étaient polis avec des vous tout le temps. Ce qui ne les empêchaient pas de se livrer au sexe, de ne pas être polis tout le temps.  Ils avaient de vrais problèmes. Ils ne trouvaient pas toujours quelque chose à manger.

— Je te paye 50$ par épisode gravé sur DVD.

— 50$?

— Bon! 100$. Mais il faudra que tu les regardes avec moi.

Ça s’est passé un vendredi 13. Il avait les yeux grands comme ses oreilles et me disait que Georgianna   était la plus belle femme du monde parce qu’elle ressemblait à sa défunte.

— Tu as perdu ta femme?

— Ouais, d’une crise cardiaque. Elle est tombée sur le plancher. Elle était tellement ronde et belle que ses seins lui ont servi de coussin. Un beau plancher de bois franc qui avait enregistré toutes nos conversations. Tu sais, les draps se souviennent de tout. Les draps ont de la mémoire. Mais personne ne le sait. Même si on les lave les draps restent sales de nos conversations cochonnes. Le sexe, c’était notre plaisir. Mais on se lavait au confessionnal. Aujourd’hui, mes petits enfants s’en vont sur Facebook où je ne sais où.  C’est le curé de la toile. Mon curé  souffrait d’asthme. Il respirait si difficilement qu’en me confessant je pensais aux orgasmes de ma femme : c’était pareil, ou quasiment pareil. Ça sifflait et elle se gonflait comme une poupée, les yeux à l’envers, les jambes tendues comme des cordes de violon. Je sortais, tout  excité. On riait, puis, pendant les pauses, on se bécotait. Des fois on trichait… On jouait de la langue et, Seigneur!, je pense qu’on produisait tellement de liquide qu’un poisson aurait pu vivre un bon bout de temps en se promenant dans nos bouches.

Il a fermé les yeux, s’est calmé dans son sourire béat, l’esprit à batifoler dans ses souvenirs.

***

Je suis revenu seul, quelques jours plus tard pour regarder les DVD. Albert est resté les yeux rivés sur les trois épisodes. Pendant trente minutes, il ne se passait rien, ou quasi  rien. Dans un épisode de Timeless, une série américaine, on avait le temps en quarante deux minute  de visiter le passé, de rencontrer des célébrités, de  coucher avec une fille,de  tuer trois ou quatre méchants et ensuite philosopher, vers la fin, en se questionnant si l’on pouvait modifier le passé.

— Tu trouves ça comment?

— Lent.

— Non, ce n’est pas lent, c’est nous qui sommes devenus des F1 par obligations. C’est toi qui est trop vite. Ils t’ont accéléré le cerveau. Il n’y a plus de tranquillité. Tu es comme un poêle à charbon qu’on gave et gave. Une tuyère de fusée.    On veut que tu ailles vite. Nous, on a vu la télévision arriver. Elle était en noir et blanc et embrouillée. Mais on pouvait voir du monde. Ils vivaient comme nous. Alors que toi, ils veulent que ton cerveau se prenne pour James Bond, que tu te battes, que tu tires 50 balles à la minute et que les blondes te fassent  des signes de chambre en file.

Un homme qui coure tout le temps n’a pas le temps de se rattraper. Il pense qu’il coure pour lui, mais il coure pour les investisseurs.  Mes enfants pensent que je voudrais, comme eux, vivre 120 ans. C’est ce qu’ils veulent. Ils ne comprennent pas qu’on peut vivre un peu moins vite et aussi longtemps.

… Qu’est-ce que tu m’as donné pour que je parle autant?

— De la codéïne.

— Bon! C’est nul. Tout ce qui va trop vite est nul. De ma génération, plusieurs sont morts pas de dents. Des édentés. La voisine de ma mère, cousine de ma tante, avait une sœur qui a passé 30 ans à manger du gruau trempé dans du  lait.  Mes enfants mangent en couleurs et boivent du vin en mangeant. J’aime mieux mon vieux camion Ford 1958. Il était presque humain. Au début, il était de couleur rouge. Après avoir passé dans toutes les poussières des routes gravelées, il a pâli comme s’il n’avait plus de sang pour le nourrir. Il s’est affaibli. Des fois, je me sens comme mon camion. J’ai demandé à être enterré avec lui. Il ne parle pas, il n’a pas de conscience, mais je lui parle. C’est comme un chien d’acier qui obéit. Mais il est mort, ou presque, de rouille. Alors, je le suis… Je rouille aussi. J’ai des plaques partout. J’étais un patron, oui. Mais j’aimais bien traiter mes employés. Un jour, un de mes travailleurs qui avait neuf  enfants n’avait rien à manger. Je suis allé au village voisin acheter de la farine, du sucre, des légumes, et un porc en pièces pour qu’ils puissent manger. Je ne l’ai pas dit à personne. Je n’étais pas très riche à cette époque. J’en ai aidé plusieurs. Je ne dis pas cela pour paraître meilleur à tes yeux. Je dis cela parce qu’aujourd’hui il faut passer par un comité pour donner. Ils en font une cérémonie et une masse de paperasse comme si on vendait un avion de ligne.  Et puis, je n’avais jamais eu l’intention d’être riche. J’adorais le bois, les arbres,  le travail, les résultats : des planches qui servaient à construire des maisons. Les systèmes de chauffage n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. Tu as vu comment ils sont habillés mes petits requins d’enfants? C’est pas ce qu’ils dépensent pour s’habiller qui me dérange, c’est qu’ils se font des costumes de vitrine sociale. Moi, j’avais trois paires de pantalons pour travailler, et une autre pour le dimanche. On doit mourir parce qu’on ne comprend plus rien de ce monde… Et je ne comprends plus rien, parce qu’au fond, je me demande si c’est vraiment un monde… On dirait une machine. Alors, je ne vais pas étirer ma vie pour ne plus comprendre. D’ailleurs, ceux qui disent comprendre font semblant de comprendre. Ça les rassure…

Puis Albert s’est calmé et a regardé ses trois émissions .L’une d’entre elles parlait de la vente d’une terre à bois « debout » dans le Nord du Québec.

J’étais endormi et Albert s’est laissé mourir. Les vieux disent ça : « Il s’est laissé mourir ». Quand je me suis réveillé, je pense que c’est parce qu’il n’y avait plus d’odeur. En fait, je n’ai jamais autant bien dormi. Albert aussi… Son ventre avait cessé de bouger.

***

J’ai emmené Maggie aux funérailles d’Albert. On lui a fait faire  un tombeau avec les morceaux  de son vieux camion.  Albert est parti en camion vers  le « ciel ».

Après les funérailles, on a bouffé du buffet. C’est étrange…C’est dans  les buffets  les gens ont le plus de plaisir. On ne sait pas qui du défunt ou d’eux est délivré.

***

Carl  s’inquiète. Il est assis dans le recoin du local et se dit que le monde va exploser. « Le monde va péter ». Ça fait 15 ans qu’il répète cette phrase. Il dit aussi que le cerveau est comme une éponge et qu’à un moment donné les informations étant si nombreuses, on finit par tous mourir quasiment fou, ou, sinon mêlé, confus. « L’Alzheimer c’est ça. Le cerveau ne veut plus rien prendre. Il perd la mémoire. Il tourne en rond. On ne sait plus si c’est la queue qui coure après le chien.  Et quand on tourne en rond ça ne tourne pas rond. » Il se moquait de nous parce qu’on écrivait des articles « sérieux », et que cela ne servait à rien. Il se rongeait toujours les ongles comme si les ongles le nourrissait. Les ongles étaient une sorte de restaurant pour son anxiété. Un ongle, un os à ronger, un os qui pousse au bout de ses doigts de guitariste.

On s’inquiétait  pour lui. Mais lui s’inquiétait pour toute la planète. Il ne dormait qu’après avoir bu au point d’oublier un peu, ou de noyer ses pensées dans l’alcool. Et, de temps en temps, aux craquelins  de marijuana. Il disait aussi qu’on allait tous mourir comme Van Gogh, en s’arrachant les oreilles.

Ce soir-là, on était tous au bar où il jouait. Il était défoncé du running shoes jusqu’ au cerveau. Il parcourait la scène en titubant ses tubes.  Avant, il disait toujours aux gens qu’ils voulaient acheter une parcelle de  terre, puis  aller s’étendre pour le reste de ses jours avec une Ève amérindienne.   Il voulait garder les arbres debout. Il a précisé que s’il ne trouvait pas d’arbre assez gros pour le creuser pour s’en faire une maison, il ferait comme tout le monde : il les couperait et les agencerait.  Les arbres méritent d’être debout. Les politiciens devraient être couchés et les banquiers on ne pouvait pas les guillotiner parce qu’ils n’avaient pas de tête. Et tout le monde applaudissait. Ça l’agaçait, parce qu’il aurait voulu qu’on aille dans les rues, qu’on courre au parlement et qu’on mette le feu au grand bâtiment. Il avait le ventre creux d’une révolution.

« Il faudrait une révolution. Le système va péter. »

C’était comme ça. On faisait partie des zombies qui essayaient de marcher vers quelque chose, mais on était paralysés par les entités des paradis fiscaux, riches à frémir, dans lesquels, même nos élus, plaçaient leurs avoirs. Leurs avoirs avec deux S, comme dans SS. Mais comme zombies on était pas trop mal. Les autres zombies ne bougeaient plus : ils attendaient un job. Ou d’autres la fin du monde. Ils étaient  coincés entre l’arbre et le possesseur des forêts. On n’avait plus de pays, on le savait. Mais les politiciens, eux, ne le savaient pas. Ou bien ils faisaient semblant. Ils mimaient leur foi comme des Marceau. Nous, on mourait de froid dans un monde qui brûlait. La Terre était une boule de feu. Carl  disait qu’il irait là où les arbres se tiennent debout devant les hommes. Ici, ils se font tuer comme des bêtes. Les bêtes peuvent courir, mais les arbres, non. Les arbres attendent qu’on les cueille comme des fraises pour bâtir des maisons, nous  chauffer, et nous faire respirer. Ce sont des usines et des maisons d’oiseaux.

***

L’œil outil

Quand vous sortirez du ventre de votre mère, ouvrez grand vos yeux. Au début vous ne verrez que du  floue, vous ne verrez guère. Puis tout s’éclaircira, lentement. Ce seront vos jours fusain. Le monde sera comme une toile de Picasso.

Apportez vos yeux sur Terre, et les plus grands, les plus acuités.

Vous vous pencherez vers les rondes et les valses des oiseaux, les visages lumineux aux diamants qui dansent, les regards aux toiles des dieux.

Par jours d’hiver, la neige gaufrera de blanc la terre, et vous danserez sur les glaces, et la mousse glacée.

Par jour de pluie, vous verrez descendre du ciel des éclats d’océan, des micas d’eau, de la nourriture des champs.

Quand vous regarderez un arbre en face, il vous dira la vérité tout en cachant ses racines profondes. Continuez de regarder, car tout secret est dans le silence et les chuintements.

Entre les ciels et les mers, les oiseaux vous parleront. Vous penserez qu’ils ne disent rien. Si vous pensez, cessez de penser. C’est le silence qui apporte les plus grandes vérités.

Regarder, c’est être tout ce qui vit. Et tout ce qui vit est en vous.

Le sourire des enfants, et les rires qui explosent sont le rappel de l’oubli du voir véritable.

Carl

***

On a trouvé Carl endormi avec comme somnifère à la vie, une bouteille de vin vide. Une bouteille à l’amer… Il avait écrit une phrase qu’on a enlevée lors de la parution de son petit texte.  Jésus marchait sur les os…

On ne savait que faire de la phrase, car, au fond, tout le monde marche sur les os de ceux qui sont passés. Mais on savait qu’il était trop soûl pour s’en rappeler.

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Auto-portrait

 

Le droit du singe

Source image: Le paradoxe du singe savant, Wikipedia

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Si vous placez un singe devant une machine à écrire ou un clavier, tapant au hasard,  en un temps d’environ 2 ans, il y a de fortes chances qu’il écrive deux fois le mot humilité.

Si on place un avocat devant un clavier, et qu’il tape au hasard,  ça lui prendra 10 ans avant d’écrire le mot humilité.

Gaëtan Pelletier

Les canettes ne sont pas pour les vaches

Nous avons la chance de vivre dans un pays où il y a de l’espace…  Mais le simple geste de jeter une canette peut avoir des conséquences à court terme.

GP

Pour tous les silences

Il avait son petit appartement (de plus en plus minuscule au fil des ans) et n’avait conservé que le peu dont il avait besoin. Table de billard, piscine, ordinateur, cinéma maison, roulotte avaient disparu et tous ceux qui aimaient le voir entouré d’objets ne venaient plus et ne téléphonaient plus.

C’est ainsi, qu’une vie durant, il avait dû renouveler sans cesse l’intérêt des autres à son égard et qu’au fil du temps il fut envahi par tous les objets témoins de ces amitiés éphémères. Puis, peu à peu, plus aucun ne l’a fait sourire: ni la roulotte, ni non plus ce vieil ami dont il était sans nouvelles depuis ces fameuses vacances qui n’eurent pas lieu car son fils lui avait demandé la roulotte la veille de leur départ.

Non ça n’allait pas… Il avait besoin que quelqu’un remplace la moustiquaire brisée de la porte-patio de son appartement.

L’ouvrier spécialisé lui avait dit: « Tout est trop vieux, achetez une porte neuve »! L’artisan lui avait dit: « Je n’ai pas le temps.  C’est pourtant facile à faire, même un imbécile peut le faire »! Son garçon lui avait dit: « Mais t’as pas besoin d’une moustiquaire »!  Il les a écoutés.  Après tout, puisqu’il ne souhaitait pas tomber en disgrâce aux yeux de tous, vieux et sans objets, il se devait de les laisser se montrer de bon conseil, même si cela ne lui était d’aucune aide.

Eux racontent qu’il n’a plus toute sa tête, car il est obsédé par la moustiquaire de sa porte-patio. Vous n’en croyez rien? Interrogez son fils qui lui rend occasionnellement visite…

moustiquaire4

« Eh bien il faut voir que depuis trois années, chaque fois que je vais le voir, il est question de cette sapristi moustiquaire! A force, tous ont hâte qu’il se retrouve dans une maison pour personnes âgées et qu’il cesse de lasser tout le monde avec cette moustiquaire. Cela devient pénible pour les autres! On dirait un enfant qui ne sait rien faire et qui voudrait tout avoir… mais qui a besoin des autres évidemment! Que voulez-vous, ça n’ira pas en s’améliorant! Pour l’instant il se débrouille car il peut aller à la banque, mais viendra le jour où je serai obligé de me charger de ses avoirs! Je m’y prépare mentalement. »

« Tiens il me téléphone justement »!

« Quoi? … venir manger chez toi samedi prochain? Bien non vois-tu… je te rappelle que je travaille toute la semaine moi! Lorsque le samedi arrive, je dois aller faire les emplettes et le soir venu j’ai absolument besoin de détente et de musique! D’ailleurs c’est ce que vivent tous ceux qui sont dans ma situation. Nous n’avons plus aucun temps à nous. Tu comprends j’en suis certain!

« Ah oui ce Noël nous partons en vacances dans le sud avec des amis. Je préfère t’en aviser longtemps à l’avance pour éviter que tu ne t’y prennes à la dernière minute pour trouver un endroit où aller réveillonner. Ça ne se fait pas, te laisser seul à Noël. Tu me connais: j’ai le coeur tendre! 

Quoi?  je suis fils unique? Ecoute crois-tu que je peux l’oublier puisque c’est moi qui doit tout faire pour toi »!

« Ah oui au fait, pendant que j’y suis, j’irai chez toi cette semaine pour te faire signer l’endossement de l’hypothèque du condo que j’achète. Essaie d’être là car je dois finaliser tout ça avec la banque. Quoi? écoute as-tu compris ce que je viens de dire? Evidemment que je n’aurai pas le temps de prendre le repas avec toi ce jour-là non plus. Il faudra remettre ça. Toi tu as des horaires flexibles, mais moi pas. Je sais bien que tu dois t’ennuyer. Il n’y a personne de ton âge dans ton entourage. J’y pense… n’en doute même pas! Je me dis souvent que je serais tranquille si je te savais entouré. Tu sais c’est facile: on fait tout disparaître chez toi en vendant ou en donnant à des oeuvres tout ce qui ne te sera plus utile (je conserverai pour toi les objets de valeur) et tu pourras te la couler douce dans une résidence pour personnes âgées.  Là-bas tu auras tout, mais alors tout ce qu’il te faut!

« Et le plus beau c’est que tu n’auras plus besoin de penser à ta moustiquaire car je te l’accorde, depuis trois ans qu’elle est éventrée, nous avons l’air de vivre à la mendicité. Je sais que tu es fier, moi aussi d’ailleurs, donc ça ne va pas. Attends j’ai quelqu’un sur une autre ligne, je te reviens. Oui? non non j’arrive bientôt. Je consolais mon père qui a toujours cet énorme problème de moustiquaire éventrée qui le détruit peu à peu. Je sais .. je suis sensible que veux-tu. Après tout c’est mon père! Oui d’accord je le lui dirai. »

« C’était Robert. Il m’a demandé de te dire de ne pas t’en faire parce qu’il y a des gens qui vivent bien pire situation. Prends les prisonniers… qu’il m’a dit: eux seraient heureux d’avoir une moustiquaire à la porte, même éventrée! C’est comme ça! On n’a pas tout ce qu’on veut dans la vie. C’est bien dommage d’ailleurs parce que moi aussi, si j’avais tout ce que je veux, je n’aurais plus besoin de toi pour l’hypothèque. »

« Bon allez. Prends soin de toi. Garde le moral. Tu disais? Ecoute je n’ai pas le temps de discuter. Une prochaine fois. Allez à bientôt. »

« J’espère qu’il ne se mettra pas en tête d’engager des frais exorbitants pour faire changer toute la porte-patio. L’hiver arrive. Ce serait une dépense insensée. Mais voilà, c’est ce que je dois craindre sans cesse de sa part, car il vieillit et n’a décidément plus toute sa tête. »

« Nous sommes différents, car moi, lorsque je serai vieux, je ne ferai pas tourner les autres en bourrique.  Je donnerai tout mon argent à mes enfants et j’irai vivre dans une maison pour personnes âgées et découragées. Je suis sûr que je pourrai leur remonter le moral. »

Que voulez-vous, la vie est injuste. Tu travailles toute ta vie et un jour ton existence fait chier les autres. Je sais bien… on peut jouer les forts et même les insouciants quand on a suffisamment de pognon et de ruse pour les tenir en respect, mais ils demeurent tout de même aux abois. A croire qu’en vivant longtemps on développe une aura qui rend les autres agressifs!

moustiquaire

Cette nuit-là, il faisait très chaud. Il n’avait plus de climatiseur. Son fils l’en avait débarrassé il y a trois étés de cela, lorsqu’il avait dû être hospitalisé d’urgence pour une appendicite. Lorsque l’hôpital avait rejoint son fils pour lui apprendre que son père était entré d’urgence à l’hôpital, celui-ci avait eu peur que des voleurs ne s’introduisent dans son appartement par la fenêtre où était situé le climatiseur et ne dérobent les objets de valeur.  Il les avaient donc tous emportés avec le climatiseur, afin de les mettre à l’abri.

Depuis ce temps, il n’y a plus que la porte-moustiquaire éventrée lorsqu’il fait chaud, comme cette nuit-là…  Mais il se gratte toute la nuit (les moustiques que voulez-vous) et il doit chasser les mouches toute la journée. On pourrait croire que ça l’occupe, mais avec l’âge il devient de plus en plus morose et se fatigue de tout.

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Que n’avait-il plus d’outils, tous donnés à son fils qui lui avait vanté les joies du bricolage, ni d’escabeau que celui-ci lui avait emprunté de façon définitive car il disait craindre qu’il fasse une chute. « Réfléchis: Je ne pourrai pas prendre soin de toi si tu te casses les deux jambes! Je ne peux pas continuellement être aux petits soins avec toi.  J’ai bien d’autres choses à faire! »

Cette nuit-là, il s’est levé et s’est dirigé vers la porte-moustiquaire, là où il y avait le trou béant, témoin de sa folie. Il décida de supprimer l’objet du litige entre lui et son fils, entre les attentes et les besoins maudits. Il s’élança dans la moustiquaire pour qu’elle cède enfin:  un premier geste vers la raison des autres!  L’état dans lequel elle se trouvait avait fait taire toute dignité en lui et avait accentué l’emprise du monde extérieur sur sa vie:  un monde sur lequel la seule ouverture que cette moustiquaire lui permettait d’avoir était depuis trop longtemps source de conflits.

L’été où il avait été hospitalisé, il n’avait pas protesté auprès de son fils du fait qu’aucun voleur n’aurait pu s’introduire chez lui par la fenêtre où se trouvait le climatiseur, puisqu’il demeurait au cinquième étage. Il se doutait qu’il l’aurait mal pris.

ELYAN

 

Ed Sheeran, Bocelli : Perfect Symphony

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Chapitre 12

La fièvre des copy cats  

La Terre est devenue un immense magasin rond, une succursale de l’Univers,  depuis que les affairistes – remplaçants de la vieille aristocratie – se sont emparé du pouvoir.

Mais il y a plus profond que les petits sauts lunatiques, il y le symptôme Charles Carson, majordome de l’aristocratie anglaise d’une série télévisée, si fier de servir l’aristocratie au point de devenir plus aristocrate que le comte. Il se fond à cette aristocratie comme une guimauve qui aurait vu une chandelle, de ses yeux vus. Aujourd’hui , la servitude, va à la sophistication des Google, des Apple, ou bien  Facebook. Derrière tout ça, une aristocratie mutante, dirigeante, à part de l’humanité.

 Elle s’est fondée depuis des décennies, fondant des dynasties emmêlées au pouvoir.  . Le Grand Pouvoir est anonyme. Le petit, le traceur de X et le porteur de pancartes, le manipulé réduit en poudre. La plèbe est la granule, la farine humaine, dont se nourrissent  et s’enrichissent  ces dynasties. La sueur du pauvre fait un excellent pain…

Le monde est rempli de majordomes et il s’en créé chaque jour. Des copy catd de riches :

– Un yacht de 30 mètres?  Un petit bateau gonflé à deux places de chez Canadian-Tire

– Une maison? Copy cat, Niveau 4 : une demeure à 600,000$, imitation château, avec candélabres et puits de lumière. C’est l’extase.

– Un jet privé? Copycat Niveau .5 : Un modèle d’avion réduit, commandé à distance.

– Un appartement à Paris en résidence secondaire? Copy cat, Niveau 01 : une tente roulotte.

– Un cinéma maison? Copy cat Niveau 1 : un cinéma maison avec une série sur les tueurs en série dont le personnage principal est un copy cat. Piraté en streaming…

Ce que la gente néo aristocratique déteste, c’est la concurrence et les humains : trop difficiles à gérer, paresseux, sentimentaux, tendres, doux, affables, niais.

En attendant la robotisation, on s’y fait. Ils se heurtent à un problème pratique : comment garder le client? (1)

Heureusement, ils ont les salariés  qui sont en même temps les clients du Ketchup Heinz,  des téléphones intelligents, et des comptes en souffrance dans le rouge. C’est la carte de crédit qui rendra les pauvres de meilleurs copy cats.

Le salariat, c’est l’ère  du « plier bagage ». Le  déménaging forcé. Avant, on disait la main-d’œuvre. Maintenant, c’est le cerveau-d’œuvre.  L’importance que l’a a accordé au cerveau et non au cœur éteint peu à peu  les grandes âmes.  Ce n’est pas l’ignorance telle que conçue par ces gens qui voient les gens en paliers, dans un rang social qui détruit la Terre Non. C’est le « génie ». Le « génie » de passer notre humain dans la friteuse d’huile bouillante : il faut aller vite pour créer du capital qui servira à créer du capital. Pour  Le néo aristocrate, le sport extrême est : achat-vente. Ou achat-ventre creux. Sur un bateau, quand un bout est troué, ceux qui se situent à l’autre bout crient victoire.

 — Nous sommes chanceux, c’est l’autre bout du bateau qui est troué.

L’une des expressions devenue réelle dans le contexte actuel est celle-ci : « J’ai affaire à vous. » C’est charmant, et d’une couleur tout à fait conforme aux rapports « économiques » qu’entretiennent les créatures soi-disant les plus intelligentes de Gaïa.

Le nombril est devenu le troisième œil de l’homo sapiens qui ne trouve plus le bon sens dans le fin fond de son cerveau. C’est un nul obnubilé. Un techno visionnaire à canne blanche.

Un siècle plus tard, alors que le monstrueux château des Crawley risque d’échapper aux mains de la famille Crawley, nous voilà rendus à la case départ. Cette fois, le château, c’est la Terre.

Une nouvelle aristocratie est née en ce début de siècle. Elle  ont géré la Terre et ses habitants aussi mal que le château le fut. Et nous avions à simplement entretenir une mère porteuse de la race humaine.

La vie est déménagée dans un coffre-fort. Un sandwiche au coffre-fort, c’est mortel pour les dents et l’estomac. Parole d’amérindien…

***

  • Lors d’un rapport mis à jour par un membre de cette nouvelle aristocratie, on y trouve une solution conforme à des projets d’avenir qui résoudra ce « problème » : créer une usine à Montréal, envoyer les produits au Mexiques. Démontées au Mexiques et remontés à Montréal. Bref, le travailleur ne sait pas ce qu’il fait, qu’il travaille en tournant en rond le même produit, mais il faut qu’il ait un salaire pour acheter ce qui est nécessaire ou considéré tel, ou martelé par la propagande des pubs harcelantes.

Jason

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Pas de nouvelles de Théo et de sa compagne. Ils (elle) nous (a)  ont laissé un chien parfumé à l’entrée de l’appartement pour deux semaines. Deux semaines de garde. Deux semaines de garde pour un chien qui jappe comme une télévision.  Avec Ordinaire ( nom du chien en l’honneur de la chanson de Charlebois), est arrivé un sac de nourriture en grains et quelques boîtes de conserves : des pâtés de foie. On en a compté douze : mes doigts plus mon nez et ma bouche.   Théo n’est  pas un chiche à chiens.  Il est généreux. Plus encore : munificent. Il donne tout, sauf de lui-même.

Mais au bout du compte, on se rend compte qu’il n’y  avait que huit boîte de conserve.  On en a déduit que Carl devait en donner  aux SDF du métro. Du nickel de pâté. Ouah! Bientôt, Ordinaire, se nourrira du saumon sauvage de l’Alaska. On peut vider les océans pour nourrir un chien à condition qu’il remplisse un compte en banque. C’est la loi de Morphée : plus on dort,  moins on veille aux sources du produit et aux arnaqueurs aux odeurs de poisson pourri.

Il faut une dizaine d’humains pour égaler un caniche de snobinards.

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Théo nous a envoyé un MSN. ( Sans aucun référence à Monstre Sans Nom, non…)  Il est en croisière avec la comtesse de Maude. Deux semaines, sept pays sur un bateau-merveille, dans une cabine avec vue sur mer. Ils voulaient voir du pays?  Ils doivent avoir des yeux véloces. Ils ont des jumelles à 2000$. Avec ça, on voit loin… Tellement loin qu’on ne voit plus personne. Ils étudient le piano et achètent des Rembrandt à l’oreille.

Ils ne diront mot à personne. Ils seront muets devant les ruines du Colisée de Rome. Ils verront si la Tour Eiffel existe vraiment et ils tiennent mordicus à visiter la petite maison de Paul McCartney. Ils se muniront d’un grattoir et prendront un échantillon du mur de Sir Paul qu’ils camoufleront ensuite  au fond de leur poche.  Ah! J’oubliais : Les musées!  Ou encore les châteaux. Là où les portes sont tellement hautes qu’on pourrait y entrer avec des échasses. Les puissants en ont parce qu’ils ont le cerveau plus haut que celui des gens dits ordinaires. Un psy déluré devrait s’attarder aux portes. Une porte en dit long sur le locataire des chants élisez (sic), d’Ottawa, ou de la maison blanchie à la chaux, dans une vile DC, tracée  selon les plans d’Hippodamos, un architecte Grec. Les portes parlent et les mûrs ont des oreilles.

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De retour, quelque quinze  jours plus tard. Quinze jours de manège touristique et de tics aristocratiques,  d’aventures éclectiques.

Carl tenait à leur offrir un party et un petit dîner. Il  avait préparé lui-même – avec l’aide d’un cuisinier en chômage- le petit repas avec présentation digne : La fête des saveurs.

Maggie :

— Puis? Vous avez fait un beau voyage?

— Extraordinaire. On s’est fait un couple d’amis. Ils vivent au Colorado. Ils nous ont appris que Colorado voulait signifiait « couleur rouge ».

— C’est en espagnol, ajouta Maude.

— C’est une partie de la Louisiane vendue aux américains au début de 1800… Ils ont dû voler une partie du Mexique.

— Évitons ce genre de débats, veux-tu?, Jason.

— O.K.! Et les craquelins?

— C’est délicieux. Où as-tu trouvé cette recette?  Sur Google?

— Non, Goût-Gueule… C’est une blague. Non,  d’un  chef SDF. Il n’a rien à manger, mais qui sait cuisiner et créer. Dommage qu’il fut licencié… Comme nous le seront tous… C’est du Hudekuchen, servi sur canapé.

— Pas nous… Pas nous… Insista Théo. Les avocats sont des combattants nécessaires   pour la justice. Carl, sautant du coq à l’âme : — Ils faut féliciter mon chef licencié deux fois en un an… — Te connaissant,  il doit y avoir un peu de drogue dans ta recette… — Coquin, va! En effet, je suis en avance, puisque la marijuana sera légale à partir du 17 octobre, même date que le Manifeste d’octobre signé par Nicolas II en Russie. Ce cher menteur s’engageait à des libertés civiques aux peuples : la liberté de culte, de parole, etc. Nous, on sera libres de consommer à des fins récréatives. On se récréera un univers mental … à jour. Le progrès c’est aussi  mettre à jour le cerveau humain. Il lui faut maintenant des cellules grises plus grises. Un gris qui frise le noir. Car tous les noirs sont frisés.  ( Je tentais de le choquer pour qu’ils se réveille de sa mission merveille).   — Toujours complotiste… —  De temps en temps… En amateur…

Carl, qui avait déjà fait l’amour avec Maude , dans une encoignure  de l’appartement,   se promenait torse nu avec un nœud papillon autour  cou. Doué pour la moquerie et le cynisme, mais d’une humeur un peu bipolaire. La bipolarité semble à la mode Les changements d’humeurs sont maintenant bipolaires.

Maude avait maintenant deux yeux : un sur les fessiers de Carl et l’autre sur le torse basané de Carl. Elle était clairement victime d’un mésaise que trop apparent. Le haschich aidant, ce cruel moyen, comme disait Balzac à propos du café,  Maude avait quasiment quatre lèvres au bord du gouffre. À croire qu’elle regrettait son ancien et passager amant.

Maggie ne comprenait pas trop cet engouement,  lui qui s’habillait comme s’il avait voulu tuer la mode. Plus il s’habillait mal, plus la mode le rattrapait. Il avait son Jean déchiré aux genoux bien avant les autres. Et il en avait honte… Ou presque…

Il servait champagne et petits gueuletons après avoir pris soin d’égrener les  particules de haschichs sur ses petits gâteaux.

Quand, vers deux heures du matin, nos invités commencèrent à bailler au point d’avaler une bonne poignée de noir volée à la nuit, on les embrassa sur la joue deux ou trois fois.

— Seigneur! Votre peau a un petit goût salin…

— On a l’air de te rendre heureux, Carl.

— Si vous saviez à quel point… Je m’étais ennuyé de vous. Oui, de vous, ennuyé…

Le lendemain, vers 10 heures, Maggie avait commencé à laver  la vaisselle. En mettant le pied sur la pédale de la poubelle, elle  retrouva les quatre boîtes de pâté manquantes, vides, bien nettoyées.

— Seigneur! Ils ont gobé le pâté du chien!

— Je vous ai épargnés  avec du pâté pour humain. Du pâté de foie de chez Armand.

— T’es sûr que c’est mieux…

— Certain… Mais pas sûr. Mais au prix qu’ils coûtent…

— Aujourd’hui, les gens traitent de mieux en mieux les animaux de compagnies.

— Ah! Oui. Hier, à la radio, j’entendais un projet étrange : une journée de congé payé pour les gens qui perdent un animal de compagnie.

Maggie faillit échapper sa lavette.

— Pardon?

— Oui, un congé si vous perdez un chat ou un chien. Pour un mari, c’est trois, je crois… Alors, en perdant Ordinaire, les parents du chien auront une journée pour pleurer la bête. J’imagine que l’on fera des enquêtes pour savoir si le chien ou le chat est mort de sa belle mort…

— C’est quoi du Hudekuchen ?

— Du pâté pour chien, fabriqué aux États-Unis. C’est plus cher, donc c’est meilleur.

Le jour où l’abeille tua la fleur

Toute notre mode de vie est basée sur la frénésie du « développement » infini. En quoi un Bill Gates est-il supérieur? En quoi quelqu’un est-il supérieur? L’un crée une machine, l’autre prend soin d’une carotte ou de son prochain, ce qui, à long terme est bien plus intelligent. Mais qu’est-ce donc que l’intelligence? Demandez à Krishnamurti ou à Albert Jacquard.

 Tout ces « techno-people » ne comprennent rien à la Vie. La création du monde a été une chose, mais son maintien a été dans les mains des gens simples, âmés jusqu’au filet de l’intuition, amoureux de la vie, des fraises sauvages, des arbres, des chiens errants, des pissenlits.   Ils n’ont pas de conte en banque… Ils ont des contes en banque pour nous parler du passé, de la misère, de la vie, de Robert, de Mélanie,  des mouffettes, des jardinets de fleurs, de la misère que l’on rencontre sur les trottoirs. Des enfants indiens qui ramassent du mica pour en faire des produits de beauté.  

On se pincera le nez sur un mendiant au coin d’une rue, sur un petit travailleur d’usine. Mais chacun d’entre eux est le petit couteau qui vous a sculpté.

Pauvre vous de Vous, de Grand Vous de fous! Vous n’avez même pas inventé de lunettes pour l’imbécillité et le bon sens. Ni n’avez pu voir tous ces fragments de miroirs qui forment votre personnalité.

Vous êtes unique? Ah! Vous ne savez pas compter. Vous êtes pareils à vos semblables, et pas tout à fait, puisque chacun des êtres « inférieurs » ont été un don pour celui que vous pensez être.

C’est bien ce que je disais : Vous ne comprenez rien à la Vie.

C’est la raison pour laquelle il ne reste qu’un  siècle, tout au plus, pour que disparaisse la vie qui a pris des millions d’années à se construire.

Je crois que les singes sont empathiques. Du moins à ce que Jean connais.  C’est étonnant de constater que le descendant  a réussi à  faire fi  de son empathie. Ce n’est plus une « valeur ». C’est de valeur.  

Carl

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© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1