Archives de Catégorie: POÉSIE

La maison


C’était une maison de mille montres
Une maison de mille horloges

C’était une maison toute illuminée
Et les yeux étaient comme des fenêtres…

C’était une maison qui pouvait danser
On y entendait des airs intérieurs…
De l’extérieur…

C’était une maison qui pleurait
Et de ses fenêtres coulaient
La pluie…

C’était comme un grand sablier rose
De sable habité
Qui coulait parfois en jours moroses

C’était la maison d’un seul invité…
L’âme…

C’était un corps…
Qui est encore…
Et qui s’en ira
Quand s’en iront
Toutes les roses horloges
Qui le font, le logent….

Gaëtan Pelletier

Carottes

 

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Photo: Pixabay

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Quand j’étais enfant, je prenais des bains de lumière : le matin, l’après-midi, et le soir en flirtant avec les étoiles. Je les regardais sans qu’un seul point d’interrogation ne me pousse dans la tête. J’étais vierge comme une feuille d’imprimante. Et je délogeais toutes les saveurs de la vie cachée sans en vouloir comprendre le sens. J’étais la vie. Et l’autre qui se présentait était en moi et moi en elle. Tel que nous le sommes tous, sans le savoir, trop noyés de points d’interrogation. Les oiseaux étaient des violons volants qui passaient portés par des airs que l’on respire tant qu’on peut s’en nourrir pour une vie.

Qui donc a coupé ce cordon si beau et mystérieux?

La féerie, jamais ne dormait. Juste avant que n’arrive les cloisons empoisonnantes. Les arbres se sont transformés et on aurait dit qu’un hiver était entré en moi. Un hiver sans feuilles. Alors, j’écrivis pour refaire les feuilles, tout en gelures du savoir être perdu. Ce n’était plus douceurs, mais frémissements de peur. Le savoir des Hommes n’étaient que trop souvent légendes dans lesquelles ils s’embourbaient. J’ai appris le grand cimetière des guerres  et l’emmêlure des os sur lesquels je dansais.

C’est le printemps. Et voilà les pousses si tièdes qui sortent, étouffées d’avoir dormi sous la terre glacée. Et je retourne semer ce qui s’est perdu. Entre terre et ciel, de par le soleil qui se fait grand ami, l’enfance revient un peu. Il me reste quelques points d’interrogation. Quelques uns. Je me demande pourquoi les hommes ne plantent-ils pas des pois et des carottes, du navet ? Pourquoi dorment-ils dans des chalets de cinquante étages rêvant au petit jardin qui les attend, au loin, dans la campagne?

J’ai à peine l’œil pour voir la graine de la carotte. Peu importe. J’en échappe sept ou huit. Alors il en poussera. J’ai appris à faire confiance en ce que je ne vois pas. Et j’arrose l’invisible.

    Gaëtan Pelletier, 18 mai 2020

Reproduction interdite

Zida du bout du monde

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On l’a tué d’un coup de papier
L’immigrant
L’ignoré
À peau sombre venue d’un pays
Où les guerres l’avaient déjà tué

Au royaume de la paperasse
Des gens biens habillés
Ne voient plus les yeux qui passent
Dans une formule gazée
«Avez-vous vos papiers?… »

Nul ne sait ce qu’il fait
Nul ne sait dans ces pays
Où les gens bien assis
Sur leur cœur de papier
La besogne est d’argent
Au pays où roule l’or
Des Organisés, tous rassis

Au pays du travail divisé
Zida la noire s’en était allée
Amoureuse d’un arabe
Sans couleur que la lumière :
L’amour les avait soudés

Puis un soir, en marchant
Leurs mains furent déliées
Par deux policiers armés
De haine et de temps

Liberté ! Liberté!
Criait la statue, bras levé

Mais son amant disparut
Dans une cellule invisible
Quelque part, sans pays
Qu’un mur indicible
De briques risibles

Les amants furent séparés
Comme les deux tours
L’un se perdit dans la jungle de papiers
Corps enfermé , mort à l’âme

Zida resta, emmurée
Dans la douleur de son amour
Au pays d’un bras levé
Liberté! Liberté!

Gaëtan Pelletier

Courtepointe

Il nous faudrait des yeux
Plus grands que nos corps
Des yeux creux jusqu’à l’âme
Des yeux pour pouvant sourdre 
L’aveugle indifférence

Il nous faudrait tricoter
Des bas de laine jusqu’aux peines
Les souffrances des autres
Au froid qui nous enterre
Sous nos avoirs si fiers 

Il nous faudrait une prière
Sans mots que les regards
Sans cérémonie, sans déni
Sans dieux préfabriqués 
Un monde empli de chaleur
Un frisson de lumière
Une parlure d’éclair: 
 
«Je suis celui qui suis»
«Tu es celui qui est»

Et notre monde serait de paix
Maillé à  l’endroit et l’envers
À toutes les couleurs, cousues
Dans une doublure d’amours 

Gaëtan Pelletier
5 janvier 2009

Souvenir

 
C’était un soir en mai
Elle se dressa  armée
De  mains frissonnantes
Et d’un  parfum camouflé
Sous une robe enlevante
 
 
 
 
 
Picotée des joues, d’un pourpre brûlé
Des lampions s’allumèrent jusqu’au ciel grésillé
C’était un soir à  faire la chasse aux   souffles
Collés comme des vagues dans un brou  de  soufre
 
 
 
 
 
Dans les    parfums des champs habillés
Par les fleurs, par l’effleure
Sur le siège arrière d’une voiture sans lueurs
Silencieuse, en dormance le long  d’un vieux quai
 
 
 
 
 
Elle avait amené ses doigts argentés
Et la mer essoufflée  chuchotait ses vagues
Par la fenêtre entrouverte de nos divagues 
 
 
Le long d’un vieux quai,  nos buées 
De sauvetage givrèrent les  paysages
 

Gaëtan Pelletier

 Circa 1988  

Aller-Retour

Peu après ma chair… Quand il me restera des éclats d’ici, j’irai, oui j’irai, me souvenir…
Des vents doux aux soirs d’automne, enfant, le bruit des flaques d’eau et des bateaux de papier, au printemps, au bord des glaçons mourant…
Je voyagerai sur les lacs et les rivières, aux micas dansants, aux caches des truites, le pied mouillé et la joue en feu.
Je n’ai pas oublié ceux qui sont partis avant… Je saurai les retrouver.
Je franchirai à pas de lumière les aventures de ma chair. Comme au temps des premiers amours, où le doigt délicat frôlait ta peau si laiteuse.
Nous nous sommes créés.
Nous nous sommes appris.
Du pas du temps jusqu’au toujours. Un peu de dieu en nous, et tellement d’amour.
Et le bruit de ton souffle court encore sur mon clavier. Comme si j’essayais de chanter le phrasé échappé de ta bouche au moment, au moment ou juste avant l’éternité nous étions une vérité lumineuse dans un monde si obscur.
Et quand je serai repu  de la Terre et de ses champs, du sable, et des horreurs des humains, je partirai…
J’aurai ma valise des regards miroir, que le noir n’aura jamais sali.
Je sais que je partirai vers là d’où je viens…

Gaëtan Pelletier

5 Mai 2007

 

Le ruisseau et les pierres

J’ai un jour «attrapé» le mot grésil comme on imite un geste, c’est-à-dire non pas en le décomposant et en faisant correspondre à chaque partie du mot entendu un mouvement d’articulation et de phonation, mais en l’écoutant comme une seule modulation du monde sonore (Merleau-Ponty, Phénoménol. perception, 1945, p.461)

 

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Les matins me réveillent

Avec sa cloche de lumières

Son pas frileux  dans  la rosée  les champs, Les lueurs craquent sur les arbres et se répandent en faisceau. Nous voilà les premières fleurs  des pensées qui reviennent.

Comme une vie est un jour

Comme une vie un toujours

D’amours j’aurai frémi

Temps de chair dans  la Terre-nid

Que je quitterai d’un regret souriant

Le ciel s’est orangé, pareil à mon sang. J’entends les délires des bruits brouissailleurs  et la beauté me hante. Elle là, ici, dans les yeux frileux, les misères nues, les oiseaux qui chantent.

Les vieux prennent leur marche à pas muets, le souffle un peu gris, la mine ternie.

Ils auront marché du ventre à la terre. Comme nous tous, sur des bougeoirs de chair, la mèche éméchée.

Comme une vie est  un jour

Comme une vie un toujours

Il faut prendre le temps qui tourne  des horloges des corps, avant qu’il ne retourne à l’envers détricoter ce chandail éphémère.  Les yeux de l’esprit sont trop petits, si petits, qu’ils ne savent concevoir  ceux des âmes.

Laissons-nous aimer les doux

Laissons-nous aimer les tendres

Les autres sont des lueurs. Aimer les peines, admirer  les peurs, les rires et les larmes. Je me souviens d’un ruisseau qui parlait à chaque pierre. Je n’ai su où il allait, je ne savais pas les mers. Maintenant je sais, et j’attends la culture des hier.

Comme une vie est un jour

Comme une vie un toujours

J’attends de voir la mer

Je ne vois plus la différence entre le chant de l’eau sur la pierre, ni celle de la chair sur la misère. Alors je vis, alors je dors, je puise de l’eau, de la beauté – parfois du sang.

Comme une vie est un jour

Un ruisseau parlant par la voie des pierres.

Gaëtan Pelletier

20 mai 2010

La braise des arbres

Crédit photo: Lise Bernier

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C’est l’automne et voilà que les arbres s’habillent de lueurs. Les coulis tout tendres animent les yeux des dieux enfermés en nous et en NOUS. Il y a des braisent qui dorment au bord de la route dansante. Ouvrez vos chakras, ce sont les fleurs en vous, les couleurs infinies qui dansent sans bruit.

Aux matins frisquets, le givre écrase le tapis d’herbes en prière. Sous le froid et l’effroi elles s’en iront en terre de l’hiver. Et le lièvre coure vers son manteau blanc et plus tard danser, cachottier à l’abri du renard roux.

Le dormir sera long et les jours trop courts.

L’arbre  écrit en lettres  jaunes, rouges, rousses ou de  vert persistant, et parfois de brûlures aux feuilles, gaiement, parlant d’un retour, l’œil rougi de peine mais à la fois souriant.

Ce sont cadeaux à l’iris, une peinture frétillante sous la main des vents. Le pinceau soleil, de rais délicats, trace l’énigme  saisons des âmes  par la voix des lumières feuille à feuille.

La paix dense enfermera les bois dans le grand coffret blanc de froid. Et les hommes ne comprendront que plus tard ou jamais l’énigme des toiles parlantes que nous sommes et toujours seront.

© Gaëtan Pelletier, 7 octobre 2019

 

La tresse des lueurs

« Le temps est l’image mobile de l’éternité immobile »
Platon
« Les fleurs sont l’expression d’une beauté inconsciente »
J. Krishnamurti
 
 
***
 
Tu feras de tes yeux, le parfum de ton âme
Là où il y a des fleurs d’ailleurs que la lumière pâme
Et tes mains serviront à modeler les amours
L’Univers est une lyre, un champ de vibrances des toujours
 
Peu importe le temps, peu importe les heures
La trame de l’Histoire, les ficelles de grandeurs
Chacun est un pas qui fait marcher l’autre
Et les autres sont les sentiers délicats, des hôtes
 
Tu feras de tes oublis la plus grande des connaissances
Celle incrustée, en ton âme, bien plus lointaine que la naissance
 
Peu importe le temps, peu importe les leurres
Le corps n’est qu’une horloge que l’amour transforme en fleurs
 
 
Gaëtan Pelletier
29 novembre 2012 

Écrabouilleurs

La terre étranglée
De peine et de douleurs
Se meure de guerres
Se meure d’horreurs
L’homme s’est enrouillé
Tel un robot piégé

Le vent lamelle
La frivole dentelle
Du cerveau rieur
Éteinte de la bougie
Des sans voyageurs

Les hordes de sauvages
Vêtus d’émeraude
Cafouillent l’inharmonie
Sous les bruits des ors
Écrabouillant les vies

La marmite s’effrite
Se décompose
Son déclin destin
Déjà, que trop déjà ridé
Les larmes n’ont plus d’oeil
Ni de nids où pleurer
Sauf un cercueil à traîner

Loin est si proche
Que l’art délavé
Ne noie la fripouille
Des miroir de roche

Dérision! Dérision
Les semeurs de poisons
Creusent d’ombres les moindres lueurs
Tout oubli, sans cœurs

Gaëtan Pelletier
20 nov.2018