Archives mensuelles : octobre 2018

La vie si belle dans un monde devenu si laid

Dans mon dernier article, j’ai décrit notre existence personnelle comme quelque chose qui n’est pas autonome, mais n’existe que par les relations. Qui je suis se reflète dans les yeux de celui qui me regarde. Il y a un élément en rapport à cela dans la perception de la beauté qui mérite d’être noté.

Il y a quelques années, ma femme et moi avons visité le Grand Canyon. Sa beauté est impossible à décrire. Je me sentais constamment frustré avec mon appareil photo – il ne pouvait tout simplement pas prendre une photo qui était suffisamment grande. Et la grandeur du Grand Canyon est un aspect majeur de sa beauté. Aucune image ne peut capturer la sensation dans laquelle le bas de vos pieds fait mal (vertige) quand vous regardez ce gouffre si profond. Mais le vertige fait aussi partie de la beauté. En effet, toutes les images que vous verrez du Grand Canyon vont échouer à rendre sa réalité parce qu’elle est inévitablement réduite (à l’exception d’une salle de cinéma). Sa beauté est portée par sa taille, par sa couleur, par le ciel, par votre position. La beauté, comme l’individualité, est une relation avec beaucoup de choses.

Quand les architectes conçoivent quelque chose que nous trouvons beau, ils ont fait attention aux proportions et à toutes sortes de choses qui ont un caractère relationnel. C’est ainsi que nous voyons les choses. De manière significative, les mots pour la connaissance portent souvent la signification fondamentale de « voir » (cf. en grec «  oidein »). Parmi les limites de la langue, il y a l’exigence que l’on ne parle que d’une chose à la fois, ce qui contraint la pensée à un modèle linéaire. Nous devons commencer la phrase et attendre sa fin. Très souvent, la pensée suit le même schéma.

Il n’y a pas moyen de faire avec le langage ce qu’un seul regard accomplit. Même un millier de mots ne peut égaler une image. La langue n’est pas sans usage. Elle peut désigner et suggérer. La théologie a souvent recours au paradoxe et à la contradiction pour montrer au-delà des mots une réalité plus large. C’est le vrai sens de la «  théologie apophatique ». Les mots ne peuvent pas exprimer suffisamment ce que nous pourrions savoir autrement. Dans l’enseignement de l’Église, nous parlons de ce que nous savons, tout en reconnaissant que notre discours ne peut que désigner. Nous ne pouvons pas toujours dire ce que nous voyons.

C’est aussi une fonction des icônes. Les Pères du  7 e Concile ont écrit : « Les icônes sont à la couleur ce que l’Écriture est à la parole. » Mais, en fait, elles sont plus que cela. Nous pouvons toujours voir plus que ce que nous pouvons en dire. Les icônes sont une exposition éloquente de la foi pour ceux qui savent comment les voir. Il est approprié que le 7e Concile soit décrit comme le résumé de tout ce qui s’est passé avant. Il défendait la fabrication et la vénération des icônes, dans ce qui est l’expression la plus durable de l’enseignement apophatique. Les orthodoxes disent à juste titre : « Venez voir ! ».

Le monde moderne est inondé d’images. Curieusement, les images n’élargissent pas notre compréhension mais tendent à la diminuer. Nous avons pris l’habitude de voir des clips soigneusement sélectionnés comme des représentations de la réalité, souvent aussi finement affinées et biaisées que la rhétorique qui passe pour un discours moderne. Les icônes, dans le style byzantin, utilisent souvent la perspective inversée. L’effet est de regarder dans un monde qui est en expansion (au lieu de le rétrécir dans le lointain). C’est une présentation qui dit toujours qu’il y a plus que ce qu’on voit. Elle admet honnêtement la nature limitée de sa représentation. Les débats font rage aujourd’hui sur les « faux » médias, comme s’il y avait un « vrai » média. Nous vivons de plus en plus dans l’ aphorisme de Kafka : « Les mensonges sont devenus l’ordre du monde ».

Il n’est pas surprenant que, dans un ordre mondial fondé sur le mensonge, la manipulation et la régulation du langage deviennent importantes. De nombreuses institutions publiques abandonnent le langage du genre (par exemple), refusant d’étiqueter un enfant comme un garçon ou une fille. L’idéologie (la fluidité du genre est un concept, pas une chose) est faite pour triompher de la réalité. Ce que nous pouvons voir comme une évidence, ne peut pas être évidemment nommé.

La modernité est fondamentalement violente, tout comme ses nombreuses philosophies. La « construction d’un monde meilleur » est un projet de violence. Lorsque ce qui est affirmé n’est pas manifestement vrai, alors son affirmation ne peut réussir que par la force. Lorsque la langue est réglementée par la loi, c’est seulement pour faire respecter le mensonge. Le diable est nommé à la fois « père du mensonge » et « meurtrier dès le commencement ». Le meurtre est un effort pour créer un mensonge au sein de la vérité. La véritable existence de quelqu’un est faite pour paraître comme si elle n’existait pas. Mais sa destruction est un mensonge. De même, tout mensonge est un acte de meurtre, un effort pour établir ce qui n’a pas d’existence à la place de ce qui en a une. Dans un monde où la pression pour réglementer la langue est de plus en plus forte, la violence est inévitable, qu’elle soit manifeste ou cachée.

Le croyant vit ainsi dans un monde violent, entouré de fausses images et d’un faux langage. Dans un tel contexte, il est important de voir le monde et de dire la vérité. Alexandre Soljenitsyne a écrit vers la fin de l’Union soviétique. Vivant sous un régime corrompu jusqu’à la moelle, il a courageusement exhorté les autres à suivre son exemple. C’était simple :

« C’est dangereux. Mais refusons de dire ce que nous ne pensons pas. »

C’est tiré de son essai  Vivre sans les mensonges. Il vaut la peine d’être lu dans son intégralité. Les merveilles de l’économie de marché masquent la maladie spirituelle qui en sous-tend l’ensemble. Un paragraphe de son essai me semble étrangement familier :

« Il fut un temps où nous n’osions même pas chuchoter. Aujourd’hui, nous écrivons et lisons des écrits clandestins [samizdat], et parfois, lorsque nous nous réunissons dans le fumoir de l’Institut des sciences, nous nous plaignons franchement les uns aux autres : Quel genre de manipulations nous jouent-ils, et vers où nous entraînent-ils ? Se vanter gratuitement des réalisations cosmiques alors qu’il y a de la pauvreté et de la destruction à la maison. Soutenir des régimes éloignés de la population et non civilisés, attisant la guerre civile. Et nous avons imprudemment encouragé Mao Tse-toung à nos dépens – nous serons envoyés à la guerre contre lui, et nous devrons y aller. »

Le système soviétique s’est effondré parce qu’il était construit sur des mensonges. Ce qui n’existe pas (le mensonge) est une mauvaise base pour une construction sérieuse.

Les êtres humains sont créés pour une véritable existence personnelle. Cette existence est une relation avec tout ce qui nous entoure. Mais nous commençons à nous diriger vers la non-existence lorsque nous entretenons des relations avec le mensonge. Seul le Christ est la véritable image du Père. Le monde n’est considéré à juste titre que lorsqu’il révèle la vérité de son existence créée.

Voyez la vérité. Dites la vérité. Soyez la vérité.

C’est la beauté du monde.

 Fr. Stephen Freeman

Le P. Stephen est prêtre de l’Église orthodoxe d’Amérique, il est recteur de l’ Église orthodoxe Sainte-Anne à Oak Ridge, Tennessee. Il est également l’auteur de la série de podcasts  Everywhere Present et  The Glory to God.

Source

Pour tuer le temps…

 

Hyde Park, Londres

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Chapitre 22

Un beau jour, toutes les couleurs du monde entier se
mirent à se disputer. Chacune prétendait qu’elle était
la plus belle, la plus importante, la plus utile, la
préférée ! ( Philosophie amérindienne)

La Terre est une pomme… Mais si on la mange en entier, graines y compris, il ne restera plus rien pour semer quelque chose. Et la Terre donne tout. Nous prenons tout, nous lui arrachons la peau, défonçons ses entrailles, dévorons ses yeux, volons ses vies.

Nous n’avons rien à lui donner.

Faites un don. Dites merci la Terre.

C’est tout.

Carl 

***

La maison-château de Maude et Théo ressemble   à un robot démembré : une table, une  tête en forme d’horloge et des épées anciennes pareilles à de grands doigts d’acier accrochés aux murs. Acier à chier.  Métallique de Ah! À Zèbre,  avec ses nombreuses rayures qui glissent le long des murs.   On pouvait se mirer partout.  Le seul bois qu’il y avait provenait  de Russie. J’ai dit un jour à Maggie que si on partait en voyage, on irait voir le lac Baïkal. La plus grande réserve d’eau douce au monde. Il n’y aura un jour  que Microsoft d’assez riche pour acheter le lac Baïkal en baril de  45 gallons.  Puis la Chine achètera Microsoft. C’est le pétrole du futur. Ça peut faire rouler un humain pendant cent ans.

Maude  nous a sorti un texte du Dépotoirium et l’a lu.

—  Nous avons une surprise pour vous.

— Ouais! Nous allons éditer Le Dépotoirium format  papier.

— Mais de quel droit?

— Parce que c’est bon.  Je vais vous le lire. C’est de Carl, je crois.

 Nous ne sommes que des glaçons et notre vie une toute petite saison. C’est de l’aquamation avant la lettre. Maintenant, on ne brûle plus les corps : on les dessèche parce que nous sommes constitués d’au moins 70% d’eau. Dans quelques décennies, les anciens présidents des États-Unis, les leaders de Wall-Street, les dormeurs du mal, seront séchés comme du poisson boucané.  Il n’en restera qu’une ossature poudrée que l’on remettra à la famille qui perdra ses eaux en pleurant. Ils chialeront en embrassant de l’engrais historique. Ils s’habilleront de noir pour afficher leur tristesse. Tels les vieux tableaux des classes du siècle dernier. À la craie. Et le buisson Bush aura son nom sur une bibliothèque ou sur une galerie de tableaux de peintres célèbres. Lui, qui comme passe-temps, peignait en autoportrait dans une baignoire. Prendre plus d’eau par les pores de la peau pour vivre plus longtemps? On ne sait ce qui se passe dans la tête de ces nombrilistes qui n’ont rien compris de la vie.

À partir de là, dans l’insoutenable brisure et distance des humains, nous étions scindés. Et des scindés arrive la scission. Je voyais le chasseur Villeneuve,  dans la série Life Below Zero, démembrer son orignal et en découper les morceaux. Puis il vantait les mérites du cerveau. Au goût, bien sûr.  Plus tard il le fera pétiller  dans une poêle à frire pour s’en régaler. Les corporations des G7 se régalent et brûlent les cerveaux à coups de milliards de messages, de tweets,  d’articles, d’objets à se procurer parce que ce sont les toutous des adultes du 21ième siècle.   Ils sont contents de nous mener au petit bal des décervelés.  Nous sommes dans la fosse au néant, fritant dans une énorme poêle à frire  mondiale. On veut aller vite pour engranger à la vitesse d’une formule 1  l’argent invisible. On déshabille Jacques et Mohamed pour habiller Heinz.

Tels des fonctionnaires de l’État, bientôt nous serons tous tablettés. Maintenant, tout le monde a les yeux et l’attention vissés à un téléphone ou à une tablette. On pensait que c’était fait pour apprendre, mais c’est fait pour se  pendre et faire semblant d’apprendre. Même la tribu des Maschco-Piro seront tablettés pour « évoluer ».  Le jour où nous aurons réussi nos vies sera le jour dans lequel nous aurons le temps de tricoter des bas de laine  et de faire de la télévision autre chose qu’une mitraillette à pubs. Regardons tous les trous de nos têtes et voyons que nous sommes bêtes à faire rigoler un chimpanzé.

Nous sommes tellement mal à l’aise qu’on tousse pour passer le temps. Et dans le coude S.V.P. Comme si nous étions porteurs d’un virus pour s’entre-fuir.

— Je ne sais pas que dire…

— Prendriez-vous un verre de vin?

— Soit! Ou la bouteille…

« Asseyez-vous ». (Asseyez-vous comme dans j’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre). En fait, ils nous ont fait part de leurs projets : une piscine creusée.  Un faux petit lac chloré derrière la maison. Pour faire court, l’été, ils feront des longueurs.

— Je me souviens que tu avais écrit sur le site : « Sauvez la planète, il n’y a qu’ici qu’il y a de la bière. »  Et là, on va manquer d’eau pour en fabriquer…

J’avais été naïf de penser que nous formions une  entité, une belle équipe.

Maude nous a fait visiter la pièce dans laquelle elle montait ses capsules de You Tube. Elle qui était  autant  organisée qu’un puzzle encore dans sa boîte avait changé. Changé en quoi? Tout n’était qu’ordre et volupté.  On ne peut pas changer en quelqu’un d’autre. Elle était sans doute  ainsi au plus profond d’elle-même.

— Et vous deux?

On n’a rien dit. On a fait des haussements d’épaules pour se développer le splénius et le trapèze. Si on continue à badiner dans le vide on deviendra des Arnold Schwartz and Eager. On voudra tout. La paresse est le cœur du tout qui veut tout.

— On songe à déménager en campagne. Dit Maggie.

— En campagne? Il n’y a pas de vie là-bas. Pas de culture… Ici, ça bouge.

— On ne veut pas « bouger » comme vous deux… On veut bouger comme « nous deux ». On n’a plus envie de se tordre le cerveau comme un citron. On n’a pas envie de mourir au bout d’une carrière…

— Nous on n’a pas envie de vivre au bout d’une route de gravelle avec des chèvres et des choux.

— On voyant votre maison, on a deviné…

— Théo a de l’ambition…

— Peut-être qu’il s’est acheté de l’ambition. Il y a de l’ambition à vendre partout. Il y a même des ventes de garage d’ambition. C’est souvent du prurit de toute une vie, une démangeaison qui vient d’un grand trou, d’une fissure dans la vie des enfants. Pour se réparer on se colle de la Crazy Glue en format « titres ». Dr. ,M.D,. O.P.D.G.,T.M. L’univers n’a pas d’abrégiation. J’aime mieux un poème sur ma pierre tombale que deux lettres.

Un fois mort, l’arrivisme n’a pas de sens s’il ne mène pas à quelqu’un… Il mène à des choses. Nous on ne pense pas qu’une chose n’est qu’une chose… Si c’est une chose, ça n’a pas de vie.

— C’est vraiment bon ce vin. Tu parles et tu parles…

— C’est vrai… Alors, qu’on me remplisse mon verre pour que je vide mon petit moteur de cœur.

Les filles se regardaient, déconfites, penaudes, devant nos petits crachats de  venins. Il dort un serpent en chacun de nous. On l’avait réveillé. On a réactivé les milliards de diablotins des recoins de nos êtres. Certains ne vivent qu’en s’alimentant de d’Asmodée, Belphégor, et autres racailles imprimés quelque part en nos cellules.

Mais les filles, dans leur connivence ancrée,   tenaient à leur profonde et  indomptable  amitié. Et c’était bien ainsi. Théo et moi savions qu’on ne pourrait semer la zizanie en elles. Et c’était bien ainsi.

Puis l’atmosphère s’est détendue. On a enfouie la hache de guerre. Au grand pays de la vie, rien n’est parfait.  Même s’il y avait un prophète pour chaque personne, c’est à se demander si cette planète irait mieux.  Les États-Unis ont deux prophètes : Jésus et l’État. Ils prient pour leur dinde. Et votent pour une dinde. Alléluia! Au pays de la Thansktaking, il n’est pas défendu d’aller siroter le pétrole ailleurs en tuant des dictateurs.

Vers 11 heures,  on est partis à la sauvette, sans trop espérer  de retrouvailles. On s’était perdus. Du moins pour un moment.

***

— Je m’en vais au lit.

— Bonne nuit, Maggie. Je vais te rejoindre plus tard… ( plus tard n’est pas précis).

J’ai décapsulé  une bière puis une autre. Il était deux heures du matin quand j’ai décidé de rayer le site de la carte,  ou du moins le mettre en veille sur un serveur .ru.

La biblique tour de Babel était née. On disait n’importe quoi, pourvu que le cerveau se fasse aller les méninges. La Terre commençait à suer ici et là,  à sécher, encore ici, encore là. Inondations, déserts, puis avertissement de l’ONU. Les enfants aux cheveux blancs et aux titres pompeux se sont réveillés. Ils ont deux ans. Leur âge. Deux ans pour sauver l’humanité. Comme disait le sage indien : le planète se reverdira.

On a fait taire tous les philosophes. On les a laissé  parler dans le vide. C’est la totale : une fricassée de fric et de fabricants de fric. Bonjour à tous les désâmés et désaimés de la planète : Alto Hospicio, Atbassar, Varéna, Koror, etc. Les villes ne manquent pas. Ni les vils pour vous soudoyer votre belle planète. On va vous arracher votre beau tapis vert sous les pieds. Zip! Allez-hop! Il y a de l’énergie sous vos pieds. Scalpons-la!

Merci pour la taxe carbone. Il y a des cerveaux et de grandes institutions mondiales qui en seraient privées, vu le peu d’énergie que demande leur « réflexion ».

Et la taxe âme? 0% sur 65 ans.

Après le déluge, on  ira tous vers la tour de Shinar.

***

J’avais besoin de mon petit coin pour écrire.  Les mots   dégagent l’âme de sa boue. Il faut tirer la plus infime pépite  d’or de cette terre qu’est le corps.  Les écuries d’Augias. On est tous une écurie à nettoyer. On a tous une tache à détacher. Ça m’arrivait souvent, l’été , de regarder la vie revenir, aux aurores.  La lumière paraissait transporter toutes les choses, les imprégner, les rendre vraiment vivantes. Le grand projecteur se pointait le nez lentement, pour ne pas faire peur aux brindilles et à la rosée du matin.  Le printemps, je passais des heures à tenter de comprendre les glaçons suspendues aux toits du garage et de la maison. J’ai toujours pensé que les glaçons pouvaient parler.  Je les regardai s’éteindre lentement, nourrir la terre.  Et là, je vois des gens froids nous gouverner, nous assassiner, nous mourir. Des gens froids, glacials qui n’ont pas de saison. Ils sont carrière et butés. Ils vivent d’une carrière, une seule. Ils aiment vivre dans des moules et travaillent pour des fabricants de moules.

Grand arrière papa, papi-pépite, un homme en or, cultivait son jardin. Il plantait trois graines : une pour la pluie qui faisait périr et nourrir en même temps, l’autre pour l’oiseau, et enfin une pour lui-elle. Arrière Grand-maman, mamie-pépite, pétrissait son pain. Ils ne venaient  pas de San-Antonio, ils venaient de Saint-Émile. Aujourd’hui, on emprunte pour payer son pain molasse, sans échine, à croûte flasque. Le progrès consiste à aller voir s’il y a de l’eau sur Mars. Pauvres fous! Bientôt, il  n’y en a plus pour la bière et bientôt plus pour le pain. On leur aurait, à Grand-Papi et Grand-Mamie,  qu’un jour ils boiraient de l’eau dans des bouteilles de plastiques qu’ils se seraient roulés sur le plancher et que leur rate aurait défoncé les vitres de leur maison de pauvres.

Le jour où nous aurons réussi nos vies sera le jour dans lequel nous aurons le temps de tricoter des bas. Tricoter c’est comme égrener un chapelet. C’est la paix la grande des grandes prières.  Ça a le même effet sur l’esprit, l’âme, ou du moins cette part d’inconnu en nous que les formules vendues dans des livres sacrés.  Maintenant, ce sont les machines de Chine qui tricotent nos bas de laine.

— Eureka! On ne sait plus marcher, Maggie. On nous a appris à courir.

***

Quand Maggie n’est pas là, elle me manque comme certains sont en  manque d’une série américaine. Elle/Je  sommes fatigués. Épuisés. Flapis! Et toutes les douleurs de l’âme nous montent à la tête.  On aimerait se payer une cargaison d’espoirs. Des espérances aussi belles que l’Australie, là où les kangourous  sautent  haut pour aller loin.  Nous, c’est la traînaille intérieure. On enjambe le quotidien… Il faudrait des Zola dans chaque pays  pour écrire  le même livre : « Le ventre de la Terre » pour expliquer l’expression « courir ventre à terre ».

And bla bla!

**

Nourrir le vent

L’été souffle ses lumières
Dans les pupilles
Après les hivers
Et je bois des yeux,  tout  ébahi
Les grandes coulées chaudes de la Vie

Les fleurs attendent les abeilles
De leurs robes-peinturlures
Des diamants de parfums
Habillent les champs
Tout va au vent!
Tout va au vent !

À la percée des matins roses
L’ariette des oiseaux
Défait lentement
Le silence du noir

C’est une lueur qui message
Un jour au soleil
Tout va au vent!
Tout va au vent!
Porter de mains délicates
Le coffre des beautés
Tout va au vent!
Tout va au vent!
Que nous sommes
Pendant que resteront
Les souffles que nous laisseront
En partant
Comme pour nourrir le vent…

Jason

***

J’étais repu. Je me suis dit : autant en emporte le vent, les toits de maison, les brûlures des canicules et les rivières qui se font engrosser par la pluie diluvienne. Autant passer à autre chose. J’avais une boîte de poèmes que je gardais secrètement au fond d’une armoire. Je l’ai prise et je l’ai portée dehors dans une poubelle. C’est là qu’on déchiquette le monde, que l’on enterre tout, même le crayon utilisé pour les écrire. J’en ai fait mon deuil. Un autre… À quoi sert d’engranger de l’inutile? Au feu! Aux rebuts! À l’enfouissement ! Là où rien ne dure. On traîne de vieilles pensées comme de vieilles pantoufles. J’ai dû pleurer en prenant mon dernier verre. Il faut bien de temps en temps évacuer les peines. Je vais aller écouter Jiddu Krishnamurti pour me rassurer que le monde « est ». Et non qu’il « a » …

Le Canada s’apprêtait à lancer son industrie du cannabis. Les noces de Cana : Bis! Doublez la mise dans l’euphorie!  La félicité sans félicitation. Toujours la sollicitation. La peau sur le revenu. Travailler six mois pour soi et six mois pour l’État. Nous avons été transformés  en des insectes térébrant, creusant leur tombe à coup d’onglées. Demandez-vous ce que votre pays fait pour vous? Ils font des dons à Méphistophélès et à ses représentants de guerre. Satan a trop de noms pour être nommé. Le diable est aux vaches et à la bourse. Tenez-vous le pour dit. Un jour, les jeudis seront noirs.

Dans la broussaille de ses cheveux roux, j’ai fait de mes doigts un peigne….

Je n’ai pas pou écrire ou poursuivre…

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

Image

Nid

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Chapitre 21

On peut chercher Carl aux quatre coins de la planète ces temps-ci. Il tourne à la radio et dans la vie.  Même si la planète n’a pas de coin, Carl y trouve toujours un coin. Il sait vivre dans une encoignure comme une punaise de lit sait vivre dans  une fente, une gerce.  Comme les agents de la CIA et dieu,  Carl  est  partout. Mais il ne sait pas qu’il est partout. Les filles et l’impôt lui courent après. Ils le cherchent partout.

Le téléphone a sonné. L’oreille de Maggie s’y est collée.

Une  infirmière du bout du monde. Zoetermeer, Pays-Bas. Carl était hospitalisé pour surdose d’une drogue .   Le cadran marquait 04.42.

C’était sa tournée d’adieu. On espérait que dieu ne le prendrait pas.

« My name is Kristijntje ». Et, comme dirait Proust : « Nous sûmes par la suite qu’il allait mieux, même si longtemps il s’était couché tard ». On s’est lancés sur Skype pour le voir.

— Je retourne bientôt à la maison.

— C’est tout?

— La drogue de l’hôpital est vraiment bonne… (silence)  Tim est mort…

— Tim?

— Mon gérant.

— J’abandonne tout. Je ne veux pas mourir comme Amy Winehouse.

On connaît la chanson.

Il est arrivé 10 jours plus tard et est allé se reclure dans sa maison de campagne. Il est habillé déglingué, pareil à sa maison : haillonneux de la tête au pied. Il n’est pas là. Il n’est pas dans ses vêtements. Il habite dans son esprit. Et son esprit habite ailleurs.

Quelques jours plus tard, devant un notaire, il a appris que son agent lui avait légué sa fortune. Il est sorti désonglé à force de se ronger les doigts.

Les journaux à potins ont répandu la nouvelle.

Les chasseurs d’argent sont arrivés :

« C’est Steven.  Te souviens-tu, qu’un jour à la maternelle, on jouait ensemble? »

«  Ma sœur est en chaise roulante et elle t’aime beaucoup. Elle pourrait marcher, mais l’intervention ne se fait qu’aux États-Unis. Tu devrais partager…  »

«  Ma mère a adopté le chihuahua de ta mère il y a quelques années. C’est toi qui es venu le porter. Tu semblais joyeux. Tu chantais la chanson de Pérusse :

C’était un ti chihuahua

Qui allait d’une jambe à l’autre 

Si ça te tente un jour de venir faire un tour pour parler un peu de la vie. Mon frère est interventionniste en santé animale. Viens faire un tour… On parlera de ton chien. «

***

Mardi. Tous les mardis, quand arrivaient à notre porte les circulaires de tous les magasins environnants, nous les épluchions. On sait éplucher un épis de maïs ou une pomme de terre, alors, ils se sont dit ( les vendeurs du temple bleu) que l’on saurait éplucher une circulaire de grande surface. Si on faisait l’inventaire de tous les garages du Canada, on retrouverait la moitié des outils vendus et en dormance. Le mâle a deux mains et dix doigts mais un inventaire d’outils qui pourrait reconstruire Tahiti après une secousse sismique.

Une bonne scie circulaire à 59.99$. Un tourne-visse magique, presque déluré, aux allures d’une mini fusée. Des raquettes dans un monde d’asphalte. Un bric-à-brac d’affolés qui n’ont rien à faire que d’acheter. Et dans le tas, un tout petit journal de papier : « Le pape considère l’avortement comme un meurtre de tueurs à gages ».

Pour sauver la planète, il faudra se débarrasser du tiers des vaches et de la moitié des autos. Allez donc demander à l’industrie automobile de rayer de la carte les autos! On aime son auto comme son chat. On le flatte dans le sens de l’acier. Le moteur ronronne sous les caresses. On ne touche pas à l’industrie de l’auto. Sinon ce sera la pancartation de milliers de travailleurs pour sauver l’industrie. Sinon, c’est le chômage. Pas d’auto à construire : pas de pain.  Quant aux vaches ils pètent tellement, et leurs pets sont si  nuisibles à l’environnement  que quelqu’un décidera un jour de les abattre. Ça créera de l’emploi : Vachier. Un métier d’avenir. Mais on ne touchera pas aux autos. Une auto c’est encore plus sacré qu’une vache. De temps en temps, des curés bénissent des autos.   Adieu cacilocavallo et gournay! Adieu les goûteux fromages! Adieu les spécialistes qui se vantent d’avoir un palais plus gros que le tien.

Alors, on  élèvera des grillons. L’industrie de l’élevage de grillons est en pleine expansion. Le grillon regorge  de protéines, de vitamines, d’oméga-3, de calcium et magnésium, etc. Le village voisin a déjà des millions de grillons pour fabriquer de la farine à grillons. Il a été subventionné par un politicien qui ne mange pas de grillons. Il mange de la vache masculine.  Le grillon a l’allure d’une crevette : il est  laid. Le grillon sert de modèle d’extra-terrestre dans les films américains. Les ET veulent s’emparer de l’Amérique étasunienne. Mais le grillon parle trop. Il stridule. Dans un film, c’est coquet. Les spectateurs regardent les acteurs écouter le chant des grillons, par un beau soir d’été, beau et calme,  avec une bière entre les jambes.

Tout le monde aime Céline Grillon.

***

Si nous étions des chats, nous ne pourrions voir que la litière-Terre commence à être trop petite. Le Sahara est le plus grand désert du monde : 9 065 000 Km2. Mais c’est une toute petite litière pour l’humanité. Pas un chat du Canada n’irait aussi loin pour un si petit besoin. Le monde a maintenant trop de chats, sauf pour les vendeurs de produits pour chats. Le monde a maintenant trop d’autos, sauf pour les vendeurs d’autos. Le monde a maintenant trop de vaches, sauf pour les cowboys. Et les cowboys sont à l’ouest. Être à l’ouest est une expression qui signifie qu’il a perdu le Nord. Perdre le Nord, c’est être déboussolé. Être déboussolé c’est être fou. Tous les fous disent qu’il faut faire disparaître les pailles en plastique et les contenants de café pour sauver la planète. Car le monde ne se sauve pas. Dire « Sauver le monde » est une expression insensée et pleine d’arrogance envers la grandeur de la création.

***

Il fallait rêver tout haut et acheter tout bas. Car rien de notre projet n’avait été dévoilé. Je passais mes quelques heures libres à fouiner dans les annonces de terres à vendre avec maison délabrée, crucifiée  par des milliers de clous qui pètent  au froid la nuit. Passer des hivers sous la couette avec un mètre de neige, sans maître, les oreilles bouchées de froid. Voilà! Notre société  est un fatras joufflu parce que c’est une musique qui veut se passer des silences. On nous bourre tels des oursons en peluche. Et on a, à la place des yeux, des boutons cousus qui nous cousent les yeux. Nous sommes des non-voyants qui regardons la vie à travers deux trous de bouton

J’envoyais par email mes trouvailles à Maggie. Maggie et moi allions à des séances de méditations pour apprendre à nettoyer notre cerveau. Au fond, pourquoi avaler tout ce qui passait dans les journaux, la radio, la télé, la tablette électronique?  On ne sait pas trop si la  méditation fonctionne. Certains disent qu’il faut vider son esprit. Alors, on sera tous des politiciens.  Peut-être qu’un jour, quand nous aurons notre potager, une simple carotte, deux choux, une salade et des pommes de terre nous aideront à nous pencher vers le sol, à tenter d’exterminer les bestioles qui ravages nos plants, on comprendra mieux ce qui ravage nos plans. J’ai oublié les radis.   On aura le dessous  des ongles noirs, terreux, et  le cerveau cessera de tourner en rond dans le cercle fermé de sa mémoire. Le cerveau est un perroquet. Et la cage est le pays du perroquet. Et le parlement est la cage des perroquets. On n’en sort pas.

Notre cerveau  ira ailleurs, dans un pays plus grand que les idées, les systèmes.  Nous avons été adultes tellement longtemps qu’on ne sait plus comment redevenir enfants. Le pape a peut-être tort : le monde a trop d’adultes et pas assez d’enfants. Peut-être que le bonheur est dans une goutte d’eau. « Si on n’a pas d’enfants, on adoptera un arbre ou un nuage. » Une île est un ego dans l’eau. Alors, que faire de ses pensées? Les îles parlent. Les îles pensent. On ne peut pas penser seul, car s’il n’y a pas d’île, il n’y a pas de dialogue entre l’île et celui qui la regarde.

Je me tenais en statue de sel. «  Pourquoi sommes-nous si compliqués? Les médecins disent que leur patient est mort par complication. C’est une belle formule… Alors, l’humanité est en train de mourir par complication. Nous sommes victimes d’apories. Nous sommes d’excellents constructeurs d’abysses. Plus on se creuse la cervelle, plus on fabrique des trous. Tout a commencé par une creusure. La bêtise humaine l’a  agrandie. Le cerveau est une évidure. Et la vie dure est le résultat de l’évidure. Tout est parfait. Notre humain se mire dans l’acier alors qu’il a le plus beau miroir en face de lui : l’autre.

« Tu te prends trop au sérieux », m’a dit Maggie. Tu pompes toutes les douleurs du bout du monde. Tu es un aimant qui attire la misère d’une manière obsessive.

Elle avait raison. J’avalais tous les poisons et les débris des naufragés de la mondialisation. Tout me faisait mal.

— Ce n’est pas ma faute et je n’ai pas choisi. Je suis connecté à tout ce qui vit. Quand je plonge dans la rivière avec un masque de plongée et que je vois l’omble de fontaine, je deviens l’omble de fontaine. Ou bien je ne nous distingue plus de l’omble de fontaine. La truite et moi aimons les fonds de rivière.  Quand je regarde un caillou, je vois des cailloux. Et quand je vois des cailloux, je vois l’assemblage d’un artiste. Le fond de la rivière, pour moi, c’est une œuvre d’art. La nature est une galerie dehors. Elle n’a pas de murs, et c’est tant mieux. L’art ne s’enferme pas. Les humains ne s’enferment pas dans des pays ou des religions, sinon ce ne sont plus des humains. Pourtant, ils sont enfermés. Le Canada est un grand bateau de sauvetage avec dix petits bateaux de sauvetage : le Québec, l’Alberta, l’Ontario, etc.

Elle et ses grands yeux verts émeraude! Elle pourrait porter ses yeux à son cou que ce seraient des bijoux. Mais elle les porte à son âme. J’avais des coupures de souffle rien qu’à la regarder. Car de son bel œil tout mouillé d’une mer qui n’est pas d’ici, tout ce qui pouvait exister de bon et de lumineux, elle l’avait dans ses iris. Je l’aimais comme un gars amoureux d’un Cessna 172, avec ses mains en ailles dorées, au fuselage oblong et aux grands rêves de voler à travers les plumes d’un oreiller. Les oreillers sont pleins d’oiseaux. C’est la nuit que chaque plume se réveille et nous emmène dans des rêves extraordinaires, parfois troubles. « On doit être des oiseaux du cosmos venus visiter la Terre avec une énorme enveloppe composite, indéchiffrable, belle et pieuse. »

— Des Icares icariens. Des bibittes pensantes… J’arrive à peine à étrangler mes souffrances! Alors, comment éteindre les tiennes? S’aimer ce doit être s’échanger autant de souffrances que d’amour. Je ne sais trop… C’est comme si tout d’un coup je n’avais plus envie d’être un chasseur d’idées. Je ne voulais plus échafauder de systèmes qui ressemblent trop à des filets de poisson.

— Allons marcher, ça nous fera du bien.

Après une heure de marche dans les rues de la ville la fatigue a fait l’effet d’une injection de demerol. La tête sur des milliers de plumes, le corps avec des muscles déraidis, la nuit nous a apporté de beaux et bons conseils. Mais ils étaient aussi confus que ceux des articles et des militants gauchistes qui se veulent de redresser le monde.

***

La a neige a fondu et que les premières pousses vertes  son apparues.  Le printemps a mis des pendants d’oreilles aux toits des maisons. Les bijoux pleuraient goutte à goutte. Les glaçons finissaient par mourir, se transmutaient  en eau,    puis s’enfonçaient dans le sol. Nous ne sommes que des glaçons et notre vie une toute petite saison. Un petit glaçon accroché à un toit. À la première chaleur, nous tombons sous la faux. C’est vrai pour tout le monde.

Les bonhommes de neige meurent en se fondant jusqu’au plus profond de la terre. Il y a des ruisselets  plein les rues. Des lacs pleins de miroirs et des miroirs pleins les lacs. C’est beau d’aller se chauffer la pelure rose endolorie par  le frigo de l’hiver. Un jour nous serons de ces petits bonhommes de neige avec une carotte au bout du nez, par ce qui nous pend au bout du nez : la fin d’un temps.

En attendant, on s’aime à perte de vue. Quand elle n’est pas là, Maggie me manque comme une série américaine. C’est tout ce qu’on a comme repère. C’est nous les vides d’aujourd’hui. Épuisés! Nous sommes épuisés! Flapis! Et toutes les douleurs de l’âme nous montent à la tête. On aimerait se payer une cargaison d’espoirs. Des espérances aussi belles que l’Australie, là où les kangourous  sautent haut. Nous, c’est la traînaille intérieure. On enjambe le quotidien… Il faudrait des Zola dans chaque pays qui écriraient le même livre : « Le ventre de la Terre ».

Prier

Ce sont sans doute les oiseaux qui savent le mieux prier. Ils habitent des arbres et font des pauses  sur des fils électriques, creusent la terre et y trouvent des vers, des graines par je ne sais quel miracle. Car je dois être ignorante de ne pas savoir comment les oiseaux trouvent les graines. Il me faudrait un livre ou alors aller sur la toile.

Peut-être avons-nous oublié de regarder la vie des oiseaux?  

Les enfants sont comme les oiseaux et aussi intelligents. Ils voient des paquebots sur des flaques d’eau. Et dans leur regard étonné et patient  se cache un dieu.

Le malheur des enfants c’est d’avoir des adultes comme enseignants. Ce sont les enfants qui devraient montrer l’art de vivre aux adultes.

Alors, le monde est à l’envers. Le monde est sans dessus-dessous.

Les adultes ne savent pas être petits. Ils font des cerfs-volants qui peuvent se rendre à la lune et ils s’applaudissent. Tous les enfants peuvent jouer avec des cerfs-volants, mais peu d’adultes iront sur la lune. Et que peut-on faire sur la lune s’il n’y a pas d’oiseaux, ni d’arbres, ni de poissons volants?

Les enfants sont si intelligents qu’il leur arrive parfois de se demander si les poissons pleurent. Les adultes trouvent ridicule une telle question. Mais les adultes n’ont pas compris que l’enfant se demande où vont les larmes des poissons s’ils sont dans l’eau.

Un humain adulte  est trop occupé à sa tâche sociale. Alors il est étouffé et étranglé dans la multitude de cordes de ses pensées, de ses souvenirs, de ce qu’il a accumulé pour comprendre ou tenter de comprendre. Il passe son temps à expliquer.

Les adultes manquent toujours de temps. Plus ça va, plus ils manquent de temps. Alors, ils s’achètent des montres et des montres, des tic-tacs en quantité négociable.

Il finit par vivre avec ses vieilles montres emmagasinées dans les tiroirs de sa mémoire. Puis il tourne en rond pareilles aux aiguilles de la montre.

Prier, c’est regarder la vie et dire simplement : « Je suis ». Il n’y a pas d’entité préfabriquée ou de grandeurs inventées. Prier peut se résumer parfois à sourire à l’autre.

À quoi ne sert  de prier pour un monde meilleur si on ne prie pas pour être meilleur?   

 Puisqu’il n’y a rien à faire contre ce grand mystère, il faut prier comme les oiseaux. Bref, ne pas prier pour un monde meilleur… La Terre n’est qu’un œufrier d’âmes dans l’Univers. On s’y perche un moment… Et les États sont nos petits fils électriques.  

Le « sentiment » religieux est une horrible perdition: il est clos, enfermé, pas mieux que la fixitude des banques.

C’est bien simple: chacun est l’église de l’autre. La grandeur humaine n’est pas dans la réalisation « visible », mais dans l’invisible que nous ne savons pas cerner encore moins y entrer.  De par nos « valeurs », le mendiant est un échec. Mais de par nos valeurs cloisonnées, notre échec peut être plus grand que celui du mendiant. On ne connaît pas, ou bien mal, ce qui nous grandit et ce que chacun a besoin pour grandir.

Nous avons cette illusion que la Vie a des limites. Mais nous ignorons que les limites qu’elle semble avoir sont celles que nous posons.  L’Univers n’est pas une « idée », c’est une Vie en continuelle  création. Et c’est possiblement nous qui en sommes les acteurs. Nous sommes émotions et déchirements. Ce sont nos idées qui nous dessinent. On est des croquis croqués. Alors, on fait des erreurs.  

Dans la simplicité et l’écoute, nous sommes une prière créatrice. La Vie ne nous demande pas de faire à la sueur de nos fronts, elle ne nous demande rien. Elle veut simplement que nous soyons dans l’acceptation, sans attente.

On ne peut pas « organiser » un bonheur. Car ce qui est organisé, calculé, est à l’envers de la Vie.

Les oiseaux ne comptent pas les arbres qu’il reste, ni les branches. Quand le vent agite les arbres, on dirait que les arbres saluent les oiseaux et les invitent à la maison qu’ils sont.  Ils attendent qu’ils arrivent pour les  cueillir.

Prier, c’est ce re-cueillir.

Maggie

Pour le Dépotoirium

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

Discours du chef Seattle, 1854

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« Nous savons que l’homme blanc ne comprend pas nos mœurs. Une parcelle de terre ressemble pour lui à la suivante, car c’est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin. La terre n’est pas son frère, mais son ennemi, et lorsqu’il l’a conquise, il va plus loin. Il abandonne la tombe de ses aïeux, et cela ne le tracasse pas. Il enlève la terre à ses enfants et cela ne le tracasse pas. La tombe de ses aïeux et le patrimoine de ses enfants tombent dans l’oubli. Il traite sa mère, la terre, et son frère, le ciel, comme des choses à acheter, piller, vendre comme les moutons ou les perles brillantes. Son appétit dévorera la terre et ne laissera derrière lui qu’un désert.

Je ne sais pas. Nos mœurs sont différentes des vôtres. La vue de vos villes fait mal aux yeux de l’homme rouge. Mais peut-être est-ce parce que l’homme rouge est un sauvage et ne comprend pas.

Il n’y a pas d’endroit paisible dans les villes de l’homme blanc. Pas d’endroit pour entendre les feuilles se dérouler au printemps ou le froissement des ailes d’un insecte. Mais peut-être est-ce parce que je suis un sauvage et ne comprends pas. Le vacarme semble seulement insulter les oreilles. Et quel intérêt y a-t-il à vivre si l’homme ne peut entendre le cri solitaire de l’engoulevent ou les palabres des grenouilles autour d’un étang la nuit ? Je suis un homme rouge et ne comprends pas. L’indien préfère le son doux du vent s’élançant au-dessus de la face d’un étang, et l’odeur du vent lui-même, lavé par la pluie de midi ou parfumé par le pin pignon.

L’air est précieux à l’homme rouge, car toutes choses partagent le même souffle – la bête, l’arbre, l’homme, ils partagent tous le même souffle. L’homme blanc ne semble pas remarquer l’air qu’il respire. Comme un homme qui met plusieurs jours à expirer, il est insensible à la puanteur. Mais si nous vous vendons notre terre, vous devez vous rappeler que l’air nous est précieux, que l’air partage son esprit avec tout ce qu’il fait vivre. Le vent qui a donné à notre grand-père son premier souffle a aussi reçu son dernier soupir. Et si nous vous vendons notre terre, vous devez la garder à part et la tenir pour sacrée, comme un endroit ou même l’homme blanc peut aller goûter le vent adouci par les fleurs des prés.

Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? L’idée nous parait étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l’air et le miroitement de l’eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ?

Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisant, chaque rive sableuse, chaque lambeau de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque bourdonnement d’insecte est sacré dans le souvenir et l’expérience de mon peuple. La sève qui coule dans les arbres transporte les souvenirs de l’homme rouge.

Les morts des hommes blancs oublient le pays de leur naissance lorsqu’ils vont se promener parmi les étoiles. Nos morts n’oublient jamais cette terre magnifique, car elle est la mère de l’homme rouge. Nous sommes une partie de la terre, et elle fait partie de nous. Les fleurs parfumées sont nos sœurs; le cerf, le cheval, le grand aigle, ce sont nos frères. Les crêtes rocheuses, les sucs dans les prés, la chaleur du poney, et l’homme – tous appartiennent à la même famille.

Aussi lorsque le Grand Chef à Washington envoie dire qu’il veut acheter notre terre, demande-t-il beaucoup de nous. Le Grand Chef envoie dire qu’il nous réservera un endroit de façon que nous puissions vivre confortablement entre nous. II sera notre père et nous serons ses enfants. Nous considérerons donc, votre offre d’acheter notre terre. Mais ce ne sera pas facile. Car cette terre nous est sacrée.

Cette eau scintillante qui coule dans les ruisseaux et les rivières n’est pas seulement de l’eau mais le sang de nos ancêtres. Si nous vous vendons de la terre, vous devez vous rappeler qu’elle est sacrée et que chaque reflet spectral dans l’eau claire des lacs parle d’événements et de souvenirs de la vie de mon peuple. Le murmure de l’eau est la voix du père de mon père.

Les rivières sont nos frères, elles étanchent notre soif. Les rivières portent nos canoës et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devez désormais vous rappeler, et l’enseigner à vos enfants, que les rivières sont nos frères et les vôtres, et vous devez désormais montrer pour les rivières la tendresse que vous montreriez pour un frère.

Nous considérerons donc votre offre d’acheter notre terre. Mais si nous décidons de l’accepter, j’y mettrai une condition : l’homme blanc devra traiter les bêtes de cette terre comme ses frères.

Je suis un sauvage et je ne connais pas d’autre façon de vivre. J’ai vu un millier de bisons pourrissant sur la prairie, abandonnés par l’homme blanc qui les avait abattus d’un train qui passait. Je suis un sauvage et ne comprends pas comment le cheval de fer fumant peut être plus important que le bison que nous ne tuons que pour subsister.

Qu’est-ce que l’homme sans les bêtes? Si toutes les bêtes disparaissaient, l’homme mourrait d’une grande solitude de l’esprit. Car ce qui arrive aux bêtes, arrive bientôt à l’homme. Toutes choses se tiennent.

Vous devez apprendre à vos enfants que le sol qu’ils foulent est fait des cendres de nos aïeux. Pour qu’ils respectent la terre, dites à vos enfants qu’elle est enrichie par les vies de notre race. Enseignez à vos enfants ce que nous avons enseigné aux nôtres, que la terre est notre mère. Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Si les hommes crachent sur le sol, ils crachent sur eux-mêmes.

Nous savons au moins ceci : la terre n’appartient pas à l’homme, l’homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent.

Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Ce n’est pas l’homme qui a tissé la trame de la vie : il en est seulement un fil. Tout ce qu’il fait à la trame, il le fait à lui-même.

Même l’homme blanc, dont le Dieu se promène et parle avec lui comme deux amis ensemble, ne peut être dispensé de la destinée commune. Après tout, nous sommes peut-être frères. Nous verrons bien. Il y a une chose que nous savons, et que l’homme blanc découvrira peut-être un jour, c’est que notre Dieu est le même Dieu. Il se peut que vous pensiez maintenant le posséder comme vous voulez posséder notre terre, mais vous ne pouvez pas. Il est le Dieu de l’homme, et sa pitié est égale pour l’homme rouge et le blanc. Cette terre Lui est précieuse, et nuire à la terre, c’est accabler de mépris son créateur. Les blancs aussi disparaîtront ; peut-être plus tôt que toutes les autres tribus. Contaminez votre lit, et vous suffoquerez une nuit dans vos propres détritus.

Mais en mourant vous brillerez avec éclat, ardents de la force du Dieu qui vous a amenés jusqu’à cette terre et qui pour quelque dessein particulier vous a fait dominer cette terre et l’homme rouge. Cette destinée est un mystère pour nous, car nous ne comprenons pas lorsque les bisons sont tous massacrés, les chevaux sauvages domptés, les coins secrets de la forêt chargés du fumet de beaucoup d’hommes et la vue des collines en pleines fleurs ternies par des fils qui parlent. Où est le hallier ? Disparu. Où est l’aigle ? Disparu.

La fin de la vie et le début de la survivance. »

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De l’art de sauver le « monde »

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Chapitre 20

 

Comment chier dans les bois

Comment creuser votre trou

Désormais, nous voilà arrivés aux choses sérieuses. Les gens – les avocats d’affaires, les femmes de séducteurs, les candidats à la présidence des États-Unis – veulent tous savoir comment enterrer leur merde. Ce chapitre décrit précisément où et comment creuser ces trous qui favorisent une rapide décomposition des fèces tout en prévenant la contamination des cours d’eau, fournissant par là même la meilleure protection possible à la bonne santé des hommes, du royaume animal et de la planète. Car avant même de bien saisir l’importance qu’il y a à creuser ce petit trou individuel dans la nature (également dénommé trou de chat), il est nécessaire d’envisager notre merde dans son sens global. Essayer de l’envisager, c’est là toute la difficulté de l’exercice…

Comment chier dans les bois, Chapitre II, Kathleen Meyer, 1989

Il faudrait mettre le livre à jour. Nous ne chions plus que de petits cacas de sentiers, mais nous déféquons du caoutchouc, du C02,des milliards de bouteilles et de sacs de plastiques, shampoing, boissons, etc. Et même des humains…

Carl, ( anticipation sur le monde à venir, version bêta)

***

Le facteur nous a apporté une belle lettre : une invitation sur papier épais et lustré 3X. Du papier pareil à celui que l’on reçoit de la compagnie qui vend des autos. Les autos sont déjà cirées sur papier. Un jour la voiture intelligente prendra le contrôle des usines. Ils réclameront encore plus d’asphalte. Cinq kilomètres d’asphalte peuvent tuer des milliers d’arbre et tout ce qui y habite. Même la beauté des arbres est dans les arbres. On ne peut pas garder la beauté et couper les arbres.

On ouvre la carte :

Maude et Théo sont heureux de vous inviter à leur nouvelle demeure pour pendre la crémaillère

On  y a songé, on y a réfléchi, on a pesé… Nous avons même songé à mentir. Puisque tout le monde ment. Les pubs d’auto mentent. Ils embauchent 20 concepteurs de pubs.Ils font du yoga avec leur cerveau pour nous vendre du métal. C’est pour ça qu’ils nous regardent le nez en l’air, hautain.  Dans les pubs d’auto les montagnes, les rivières, la Terre entière appartient aux autos. Quand tu te glisses dans ton auto, ton auto t’emmène en des endroits qui n’existent plus. Même une auto à six roues. En réalité, les autos n’ont pas de liberté : elles suivent les routes. On leur trace des routes étroites pour en glisser plusieurs. Sans doute que Maude et Théo ont leur propre route. Ils ont leur propre autoroute. Et ça les excite. Il faut suivre des directives, des pelotons de pseudo spécialistes. La vie est une forêt. Alors, pourquoi choisir ce sale asphalte noir et ne pas suivre l’aventure de ne pas  savoir où l’on va?

Les rebelles meurent trop vite. Ils finissent, pour la plupart, sur une plaque avec un titre. « Maître Lavoile, Avocat. » Plaqués comme des autos, avec numéro de permis.

Le grand feu du « changement du monde » ne  nous a laissé que des squelettes de  braises froides. La discordance commence par de  menus secrets. Et les menus secrets engendrent des comportements systémiques de menus secrets. Chut! C’est un secret. Qui vous cache, ment! Nous abhorrons les menteries, les menteurs, et les rapetisseurs de désastres. Alors, c’est clair : on n’ira pas et ils en savent la raison.

Alors, on a senti que notre fusion  d’origine c’était transformée  en communion toxique. Un mot fort à la mode. Comme si dans nos vies chacun devenait l’hostie de l’autre.  Alors, on risquait de s’entre-bouffer en tentant de trop communier. Pour eux, il  était temps de devenir des civilisés. Les incivilisés  n’ont plus de place de nos jours. Et s »ils en cherchent une, ils risquent de se faire bastonner par des avocats et des policiers bien soldés.   Se révolter est faire preuve d’incompréhension devant le « génie » des systèmes implantés par les oligarchies. La race humaine est en train de s’autophagier à bouche que veux-tu! Elle se mange toute crue. Elle croit à la croissance infinie.  Nos deux dévoués rentraient dans les rangs. Un jour, sans doute siffleront-ils  de la farine  d’Hollywood Made in Colombia.  Ils avaleront ensuite des phrases mécanico-américaines : « Ne te demande pas ce que tu peux faire pour ton voisin, demande-toi ce que ton voisin peut faire pour toi ». Philo-Slogans des mâcheurs de chewing-guns.(sic).

JFK, GWB, LBJ, RMN,WJC, BHO et DT Tower. Tous des aristos crasses, des lécheurs de bottes, des soldés à la finance. Ils ont soif de pouvoir et de grandeur d’eux telle une terre fendillée par la sécheresse d’une été sans bouteille d’eau.

Des portails organiques, des sans âmes. Des sans d’aura.  Des poisons d’eau dure. Des poissons d’os mous. Des bibittes bouffeuses de sociétés. Glou! Glou! Glou! Goulûment.

***

On ne pouvait pas  détester Maude et Théo : on les aimait. L’amour ne fait pas partie des idées. C’est une émotion, comme la musique. En même temps, c’est une acceptation.   On ne pouvait pas arracher cet amour de nos êtres, mais on  n’avait pas envie de faire partie du club  des kapos de la destructocratie. On doutait même –et très souvent- de s’attacher autant à une manière de vivre qui nous semblait seulement plus honnête. Quelqu’un a dit un jour qu’au paradis les poissons volaient dans le ciel. Peut-être que les oiseaux nageaient… Ce doit être un poète ou quelqu’un de mort.

Maggie et moi on écoute nos  intuition. On reconnaît la petite voix tout frêle en nous qui murmure si bas que peu l’entendent. Plus le cerveau est en vacarme, plus l’intuition est une arme de savoir enterrée sous ce continuel chahut.

Le Dépotoirium allait sans doute mourir, comme nous. Nous pensions avoir créé le néo-siècle des lumières, avec pour mission d’écraser le nouvel obscurantisme… Pauvres petits nous! Nous étions  désormais  des plongeurs en apnée dans un saignoir qui se livrait à la coagulation d’humains, de peuples entiers. La cravate avait supplanté la robe noire. Chinois, Néerlandais, étasuniens, Lituaniens, gens de Mogadishu, de  Saint-Nazaire, de Padang, etc., tous  étaient  dans le même bateau de sauvetage qu’on soufflait et soufflait sans cesse, vidant leurs  poumons, leurs avoirs,  pour qu’il flotte. Les villes avec leurs files d’autos, de camions et les ciels remplis d’avions commençaient à nous voler de l’air. Les voleurs ne volent pas d’air. Ils ne savent pas que l’air se vole. Ça leur échappe de leurs mains froides et distantes.

Et nous détestions les États qui jouaient avec nous en nous faisant chanter : un kilo de peur, un kilo  de beurre.

La guerre du 21ième siècle était enclenchée : Citoyens VS Politiciens.

Les vendeurs du Temple Bleu allaient bientôt avoir de la misère à vendre leur salade.

***

Carl éteint sa cigarette dans son cendrier personnel. Il fume tellement qu’il s’est acheté une urne, rien que pour se moquer de son « vice ».

— Je vais mourir un jour. Je veux savoir de quoi j’aurai l’air. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas envie de jouer avec des idées, de faire mon intello de coin de toile. J’en ai déjà assez dit.

Il se l’est procuré chez l’entrepreneur de pompes funèbres. Quand l’entrepreneur  lui a demandé si un proche était décédé, Carl a répondu qu’il n’y avait vraiment personne de plus proche : lui. Pour fumer… Il pensait rencontrer un de ces entrepreneurs sérieux, dénué de tout sens de l’humour, qu’il s’est fait répondre :

« Je fume aussi. Il n’y a une façon de garder la viande : la boucaner… C’est ce que faisaient les amérindiens ».

Ils sont devenus amis.  Le type aux cheveux blancs se teignait en noir avec un champoing : « For Men Only ». La V30 : la plus noir des noires. De la couleur de son corbillard.

— Allons prendre une bière ensemble.

Carl ne s’est pas fait prier…

***

Maggie et moi fumons en cachette. Du tabac. Puisqu’il n’est pas défendu de fumer de la marijuana. Et je ne sais plus quelle heure il est, mais il est l’heure d’être écœuré. Nous mangeons des rations de désabusement à tous les coins de journaux, d’analystes vocaux ou écrits, des youtubeurs qui vendent des bulles de  bonheur, des recettes  et des capsules d’humour. Il y a ensuite les crasseux :   les analystes de l’économie. Les tartufes coiffés à droite, fervents  de cette religion des chiffres, nous dégoûtent. Méfions-nous des hommes qui parlent avec des chiffres et qui vivent par les chiffres.   On les écoute,  pourtant.  On vous aime niais et alanguis! Être bon ne compte pas. Le PIB est un acte de foi. Il n’inclut pas le bonheur, la joie, la paix, le ravissement. Le PIB est le plus mauvais squelette de nos existences. C’est un dessein d’enfants. C’est crayonné en barbouilles, en citrouilles et en rouille. Car c’est dépassé. Sésé.

Puis il y a les analystes. Les analyses sont comme des corbeaux qui vivent des cadavres  écrasés par la vie, en politique ou en art. Il y a tellement d’art dans la vie que chaque maison a une galerie.

Ils ronronnent de la langue et du cerveau pendant  des heures de plaisir à nous ennuyer.  Après s’être soulagés, les participants s’arrêtent parce qu’ils n’ont plus de temps d’antenne. Ils changent d’émission.  Ils s’en vont sur la borne des bornés pour  recharger leur cerveau, leur langue, leur formules, et puis reviennent le lendemain.  Bienvenue chez les Esties! Un film bien poilant. Les tabarnak! Ils nous font chiotter, mais nous avons au moins un livre pour savoir où enterrer nos excréments. Notre monde, lui, ne sait plus où enfouir ses vieux frigos, ses téléphones portables, son plastique du Pacifique et tous les tics des pseudos génies magiques.

Bonne nouvelle! À partir de 2020, plus le droit d’enterrer ses détritus. Nous pensons tous et en chœur, que nos gouvernement ne sont jamais allés visiter les dépotoirs ou des centres dits écologiques.  Paroles de gens de bureaux. Leur corbeille est un proton. Un proton de décharges.

***

J’ai emmené Maggie au travail, pour lui donner un avant-goût de son futur  emploi. La matière première des infirmiers, du moins celui qui comme nous nous occupons des gens en fin de vie,  c’est le vieux ratatiné, bourrés de médicaments, qui semble ramper vers l’au-delà.  Avant, il y avait des bibliothèques qui mourraient. Maintenant, ce sont des cendres d’Alexandrie, des corps carbonisés. Le vieux est séparé de la vie, des enfants, de tout ce qui est « différent » du vieux. Le vieux vit avec le vieux. L’eau de ce poisson qu’est le vieux et une agglomération de vieux. Ils vivent dans de vieux eaux.

Mais à travers certains d’entre eux, il reste des trésors. Ce n’est pas leur grand savoir. Ce ne sont pas des Wikipedia, ce sont des émotions, des souvenirs, des histoires. Des vies et des vies. Des longues vies paquetées d’embûches, de noirceur et de lumière. Bref, ils sont comme nous.

Maggie a tout de suite aimé Caméléa. Je l’avais nommée ainsi parce qu’elle était souvent camée, mais plus conscientes encore. Elle était camée, et son prénom était Léa. Caméléa avait près de son lit un perroquet beau parleur. Elle l’adorait. Quand elle voulait voir et entendre de la vie, elle se tournait vers Icare.

Même à moitié morte, elle semblait plus vivante que nous. Elle était partie vivre au  Yukon où elle avait passé une partie de sa vie pour  revenir mourir ici. « Détresse respiratoire ». « J’ai trop fumé d’herbe », disait-t-elle, en riant. Sur son visage, on aurait dit une belle carte du monde en couleurs, avec ses montagnes, ses plissures, ses rivières séchées. Elle avait encore de ces lèvres charnues des gens qui ont d’énormes dentitions et qui ont goûté à la vie de la Vie.

Couchée dans son lit de mort, même les lumières quasi éteintes, la pièce semblait se remplir d’une luminosité pas tout à fait de ce monde. Un mystère de lumière qui jaillissait  d’elle. Ses longues tresses de cheveux blancs se répandaient sur les oreillers qui gardaient sa tête un peu penchée en avant. « Je me suis coupé les cheveux à chaque fois qu’ils me chatouillaient trop les fesses. Jeune, je ne les coupais pas souvent, car j’aimais bien me faire chatouiller les fesses »…

« Qu’est-ce que vous faites ici, les jeunes. Vous êtes trop beaux pour colorer des mourants. J’étais comme vous : j’étais timide et j’avais peur de la vie. J’ai 86 ans et trois mois. Ce qui devrait faire pas loin de 350 saisons. Je sais compter, mais je sais surtout avoir emmagasiné toutes les émotions. Je ne sais pas où j’irai quand je partirai, mais je sais que l’on emporte que des émotions. Alors, donnez-moi de vos émotions pour que le bagage soit plus gros.  J’ai toujours ressenti mon âme comme une éponge à émotions. Parfois ça m’a fait mal. Mers et montagnes. J’ai chanté, hurlé de désespoirs, mais j’ai appris à vivre comme si je n’avais qu’un seul jour. Un seul. Quand le soleil se levait, je renaissais. J’ai appris à renaître. Aujourd’hui, les gens meurent à tous les soirs. Et ils meurent dans la peur de l’autre jour. Au Yukon, c’est là que j’ai appris à voir la nature si vaste, les rivières remplies de truites, les papillons, les moustiques,  le froid, la chaleur, les cabanes. Sauvage comme la vie le beau Yukon!  J’ai su, très vite en arrivant là-bas que je préférais danser dans ces petites misères au lieu de goûter à la froidure intérieure. J’ai cessé de pleurer intérieurement après quelques semaines. C’est la Terre, et je ne sais quoi d’autre,  qui m’a prise dans ses bras et m’a soutenue. C’est la Terre avec tous ses mystères. Quand je revenais ici, voir mes enfants, et que je les voyais trimer du matin au soir, avaler des médicaments pour endurer ce monde affolé dans lequel ils vivaient, j’avais hâte de retourner vivre avec James. On pêchait, on trappait, on marchait des jours et des jours, rien que pour nous déplacer. On n’avait pas de but. Les pas et les yeux, les oreilles et le nez nous menaient partout.  Quand je revenais ici, je ne voyais plus de vivants. Je ne voyais que des zombies ruminer, affolés, les nerfs brisés. Leur garde-robe était remplie de vêtements : un pour chaque jour. Comme s’il fallait être une fleur nouvelle dans un édifice à bureaux. Ils étaient tous des guenilles bien habillées. Des guenilles riches. Des démolis. Des âmes fendillées, toujours en attente, et d’autre ressassant  leur passé. Ils nageaient dans le fiel de leurs regrets. Ils écumaient leur âme-bateau à toutes les semaines en se jetant dans une fête bien arrosée. Ils ont pris les habits d’un rôle social. Avec tous les avantages. Ils ont fait semblant d’aimer. Même qu’aimer leur soulevait le cœur parce que c’était une tâche. Un esclave bien vêtu, bien logé, reste un esclave. Mais ça, personne ne semble le comprendre. Ils ont vendu leur âme à leur cerveau. Et leur cerveau a été acheté comme on achète un tracteur. Les paysans sont passés  de la terre à l’usine, puis de l’usine à un monde invisible, irréel, tracé par les ordinateurs. Ne pas croire en ce dieu qui dort en nous, et croire en une machine qui mène le monde! Ils disent qu’ils sont actifs et participatifs. Ce n’est rien… C’est pathétique et quasiment drôle. Triste, surtout… »

Elle parlait, parlait, le souffle coupé, enlevant son masque d’oxygène, puis le reprenant.

Nous étions silence et silences.

La pièce était toute courbaturée de lumière par une chandelle allumée qui vacillait sous les mouvements de l’air. La  La pièce était sombre mais une chandelle demeurait allumée et vacillait.

— Vous pourriez me lire quelque chose?

— Bien sûr!

— Les gens sont sourds des yeux. Ils ne sont plus là… Ils sont sur des trucs électroniques. Je ne suis pas un pixel, même si j’ai l’air d’un pixel dans cette immensité. J’ai été : point. Et j’en suis heureuse. Même si j’avais peur de tout… Au début. Après je ne sais quel temps, j’ai cessé d’avoir peur. Après tout, j’étais sorti du ventre d’une mère. Voilà que je refais simplement le chemin inverse.  Donnez-moi le petit carnet, dans le tiroir, là.

Maggie a pris le carnet.

— Ouvrez simplement une page. Car je les aime toutes. J’ai simplement pris cela et les ai écrites pour ne jamais oublier. C’est Giono : page 43. Un extrait du livre Le chant du monde.

Maggie se rendit à la page  indiquée  et se mit à lire :

Enfin, le soir véritable venait. Tous les piétons rentraient aux fermes et aux villages. Deux ou trois traîneaux passaient encore à toute vitesse à la lisière des bois dans un gros bruit de galopades et de grelots. On entendait dans le vent des gens qui tapaient leurs raquettes sur le seuil des portes, puis les portes se fermaient et les fermes et les villages se mettaient à suer de la vapeur et de la fumée comme des chevaux qui ont couru de toutes leurs forces dans le froid. La carapace des forêts, les épines des buissons devenaient bleues comme de l’acier, tout l’étincellement de la terre s’éteignait d’un seul coup, deux ou trois grosses étoiles déchiraient le soir, puis, du haut des montagnes, s’écroulait lentement l’entassement des nuages, la neige recommençait à tomber et, la nuit s’étant fermée, il n’y avait plus rien à voir, il ne restait plus qu’à écouter les grands nuages qui battaient des ailes à travers les forêts.

— Je crois qu’elle s’est endormie.

Après, je lui ai fait faire le tour du propriétaire.  En cette maison de soins palliatifs, le propriétaire, ici, c’est la mort. Il y avait les sages-femmes, et moi je suis le sage-homme à l’autre bout de la vie. Juste avant ledit tunnel. J’étais là pour les soulager, leur parler, les toucher, les distraire Ce  qu’ils aimaient le mieux c’était de raconter leur vie. Ceux qui le pouvaient encore. J’écoutais des testaments sonores.  J’ai plus appris sur la vie dans cet antre de la mort que de ma minuscule expérience de vie. Ce sont les derniers bruits des humains. Quand, enfants, ils ont appris à parler, c’était pour se raconter, même à eux, leur histoire. À côté de cela, la magnificence de la Statue de la Liberté de New York est une potiche. Et la robotisation est le leurre et l’argent du leurre. Une formule que j’adore…

Nous nous sommes assis sur un divan de cuir.

Assis sur de la peau de vache trépassée.

Au fond, au tréfonds de nos êtres, n’étions-nous pas assis sur tout ce qui est mort et qui sert aux autres?

La vie est un collier de souvenirs ou un tissage de l’esprit vers ses grandes espérances. La mort, la réelle, c’est de ne plus être capable de vivre entre le passé et l’avenir. Nous sommes des  personnages en fauteuil roulant. Tout ce qu’on nous baratte concernant nos vies, nos futurs de technocrates bien payés,  ne sont qu’illusions.  Nous sommes assis sur une peau de vache : c’est la réalité. Il y a un vieux et faux lampadaire accroché au mur qui laisse sa lumière glauque lécher la noirceur de la pièce. Tout est tapis tapi. Le plancher est posé en dessous du tapis et le tapis est tapi en dessous de la lumière.

Avachis sur le divan, ma bouche qui respire comme un mat bat aux vents dans la chevelure rousse de Maggie.  On s’échangeait nos respirations, nos bulles d’air, nos aliments de poumons, collés-collés.

Il y a de belles  léthargies qui nous passent sous le nez. C’est lorsque l’on cesse de se servir du cerveau que l’on commence à comprendre. Et pourtant, notre monde a délaissé la profondeur de l’indolence, de la paresse,   pour la grande caverne de  l’action.

— Comment tu vois la vie, m’a-t-elle demandé.

— La Terre est comme une grande ruche, une immense ruche. Pendant que des enfants naissent à l’autre bout du monde, ici, des gens s’en vont. Si nous étions assis sur la lune, par un soir de Terre, dans une noirceur sidérale, nous pourrions voir les âmes, telles des lucioles, monter vers le monde oublié et d’autres aller se nicher dans les ventres des mères. Ce serait comme une ruche en été, quand les fleurs des jardins se maquillent de leurs couleurs à la tempera. Elles se font belles parce que le soleil les aime et qu’il les fait tisonner en des andradites mouvantes. Il les aime au point de sculpter leurs couleurs, de manière si gracile qu’elles deviennent parfois translucides. C’est comme la vie. On ne comprend pas une fleur. On la regarde avec tous les yeux cachés en nous. C’est peut-être un tout petit pixel de paradis.  On ne s’en empare pas, on la laisse soigner nos yeux. On la laisse bénir nos douleurs. On la trouve belle et on ne se demande pas pourquoi elle est belle.  Quand on est gris, les fleurs nous aident. C’est comme une œuvre qui pousse, atteint son apogée, et se met à plisser sans botox pour la sauver. Parce que c’est la vie. Elle se dissous et sèche. Elles deviennent toutes tordues des pétales. La peau des vieux est comme les pétales des fleurs. On se demande s’il y a une raison à la vie. S’il y a une mission. La formulation des religions est la suivante : tu nais pour être une créature de Dieu, tu vis,  et tu meurs pour aller au paradis. Selon les règlements en vigueur…  Les trois paliers de la Vie.  Et qui dit que même si nous avions des milliers de vie, des milliers d’états vibratoires, que tout resterait un mystère. Il n’y a que dans les livres que l’on peut écrire le mot fin.

— Qu’est-ce qu’on va faire de notre avenir?

—  On va essayer un avenir…

Alors, le lendemain, on s’est mis à la recherche d’un hameau perdu au fond de la Gaspésie abandonnée. Là où les villages rapetissent à vue de vie.  Là où les enfants sont attirés comme des moustiques vers la phosphorescence des villes.

Tous les téléphones intelligents mènent à Montréal ou à New-York. L’accès à tout ne mène souvent à rien. Trop aller en dehors de soi ne mène pas à soi.

Bruit, bruit, bruit, joli bruit! ( comptine)

Feu!

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

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Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

 

Alison Teal , Terrain de jeu

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Chapitre 19

Plus les technologies des humains deviennent sophistiquées, plus ils avalent des âmes. Des mille ans et des mille ans d’hommes  noyés dans des  miroirs. Tout ce qui est calculé, fomenté, dirigé vers un but nombriliste, matérialiste,   étrangle  l’intuition, ce  tout petit  filet en nous qui nous permet d’entrevoir l’infini en nous et le réal caché.  Tout   apprentissage, par l’école,( parfois trafiquée), par  les sociétés , par la force des mouvements mono libéraux,   nous sont inculqués pour ne nous servir que cette matière grise. On a rapetissé la grandeur humaine. On l’a étriquée, la rendant ainsi,  plus malléable et manipulable. Il fallait une nouvelle foi : la science et la technique furent  alors mises entre les mains de ceux qui avaient les moyens de s’en approprier. Ces moyens sont fournis  par l’homme simple, travailleur acharné  qui continue d’approvisionner la bête.  Cette poussée vers la technologie, et tous ses besoins en sommes affolantes pour développer et « avancer », nécessitent des mains de nègres, des cerveaux de nègres.

C’est une ère de créations d’amputés.

Les négriers du 21ième siècle on belle allure. Leurs bâtisses embrassent les nuages. Et leur science de l’économie est vaporeuse, cryptographiée pour qu’elle échappe ainsi à l’homme simple.

Ccette nouvelle aristocratie qui transige de l’irréel en toute impunité, le transformant par la suite  en réel, empêchant ainsi les peuples d’accéder  à ce marché souterrain que trop bien crypté.  Les banquiers, les pouvoirés, créent alors des fichiers compressés qui contiennent des maisons, des « liquidités » à volonté, paupérisant les humains et les peuples et les privant de leur droit à une vie décente sur une planète qui appartient au vivant, à tous les vivants.

Cette planète est un don de la Vie à la vie.

Le fascisme s’est établi en même temps qu’une nouvelle race, niant  ses ambitions  « aryennes »  , de  par la réminiscence que nous connaissons.  

Après l’énergie atomique, la « science » économique, avec ses adeptes et ses gourous, aura eut raison de la vie et de la Vie. Déshumanisation et calcification de la pensée vers ces nouvelles églises que sont les banques et l’infinie des structures participantes à la mort lente de la Terre. Il ne restait plus qu’à injecter de bonnes doses de peurs et d’effroi pour parachever et clamer la petitesse de l’homme simple.  L’homme  ne mourra pas de  par le réchauffement climatique,  mais par la froidure de l’âme humaine oubliée au fond de son propre cachot. Et même si nous ne mourrons pas du réchauffement climatique, nous mourrons de par un autre phénomène engendré par cette mastication continue des créatures soumises à la musique des ogres de barbarie qui sème la terreur et cultive les peurs.  

 Jason

***

Il est possible que nous soyons du vide pesant-pensant. Je pense, donc je pèse. Mais on se croit solide et lourds. Du roc.   Il est possible que… Puisque tout est possible. Il est possible que nous soyons devenus des vitrophanies qui batifolent  dans la stupidité qui nous habite  sans être capables de l’identifier, absorbés par nos jeux avec la matière bellement transformée. Le jeu est fringant et en vaut la chandelle… Du moins pour un temps…Du moins pour certains.  Car voilà que l’on commence à brûler un peu. Ce que ce pauvre humain n’a pas compris, c’est que même si on referait la calotte glaciaire, il trouverait une autre manière, toujours par ignorance, de flamber une petite planète bleue et tout ce qui y niche.

Il reste te des questions qui nous meurent à petit feu.  On devrait faire un feu de camp des points d’interrogation  et danser alentour en jouant de la guitare, les regarder se tortiller en hurlant comme ils hurlent en nous chaque jour, chaque nuit, et qu’ils sont implantés  dans nos êtres, nos cerveaux. On dort les orteils en point d’interrogation. Crispés.

D’où vient cette souffrance qui fait des mises à jour, tels les systèmes  Windows? Il y a des réponses qui n’ont même pas encore de questions.

Il y a trop d’assassins de la simplicité et d’étourdis de la complexité.  Et ceux qui restent suivent des cours du soir pour devenir traders.  La complexité du monde est maintenant devenue  une manière de nous esclavager. Ils ne veulent pas qu’on comprenne. Alors, ils cultivent le chaos. Et plus ils cultivent le chaos, moins ils comprennent. Alors, ils enseignent le chaos. Et nous les croyons…

Ils veulent qu’on soit ébahis devant tant de magie et de savoirs  « nouveaux ». Mais ils vendent  des formules simplettes  pour attirer les papillons qui votent.    La toute petite lumière nous attire et nous  brûle. Nous sommes habillés des autres en achetant leurs idées usagées qui n’ont de neuf que la forme donnée.

C’est humain d’être flambé par ceux qui transportent le feu, les avoirs, et le coffre fort invisible de nos possessions de citoyens.  Tout ça sur un disque dur. D’une île à l’autre. D’un paradis fiscal  à l’autre. Qu’y pouvons-nous?

Les bêtes voraces n’habitent plus les bois : elles habitent des tours de verre.

Nous sommes des mineurs qui ne savons pas creuser nos êtres. Puis, on ne sait pas vraiment ce qu’on veut. On veut. On veut. Rien que pour remplir la vacuité. Nous sommes vides, vides, vides.

Seigneur! Donne-nous aujourd’hui notre plein quotidien.

***

Des fois, Maggie et moi on se fait un feu de chants dans l’appartement. On met le feu au système de son et on hurle. On se laisse étourdir par la musique. On a la tête remplie d’oreilles. Les oreilles sont pareilles à de petites antennes paraboliques. Elles parabolent les sons et les vibrations.  Un verre de bière,   ver d’oreille…

Il y a des mondes et des ondes en nous. Cachés. Chanter c’est être le petit pompier du tumulte. Pas besoin de mots, rien que de beaux phrasés qui nous imbibent et nous meuvent.  Maggie  chante bellement, avec son petit filet de voix frileux.  Je vais chercher les  mots dans sa bouche. Elle me les souffle et s’essouffle.  Puis elle s’arrête. On rit trop pour garder notre langue au chaud. On ferme les yeux et on recommence.

Morning has broken like the first morning
Blackbird has spoken like the first bird
Praise for the singing
Praise for the morning
Praise for them springing fresh from the world

— Quand on se mariera, je veux qu’on nous la joue. C’est Carl qui chantera…

— Qui te dit qu’on se mariera?

— Parce qu’on est fait pour se faire une éternité à deux.

J’aime bien le sourire de Maggie quand elle se moque de moi.

***

Frappé par un vilain virus de mononucléose, j’ai pris un mois pour me remettre vraiment  sur mes ribouis. J’ai marché ou tenté de marcher pendant des jours, avec deux pieds gauches. Je suis guéri, ou presque…

J’ai eu des poussées de fièvres et d’étranges visions.

J’avais des goûts bizarres pour la bouffe :

—  Maggie! Achètes-moi des sardines.

— Des sardines?

— Oui, des sardines

La boîte était là.  Quand j’ai arraché le couvercle avec la petite languette,  les sardines étaient toutes mortes.  On aurait dit une fosse commune de cadavres. Toutes mortes mais bien cordées. La petite boîte d’acier, c’était leur appartement. Ils vivaient ( sic) dans l’huile d’olive.  Elles avaient troqué la mer saline pour de l’huile d’olive.  J’étais à la fois enchanté et pris d’un haut-le-cœur.  En bouche, huileuses et lascives, je les suçais avant de les manger. Leur tête m’effrayait, mais je ne voulais plus avoir peur. La peur c’est la pensée en chaise roulante : on avance à petits pas, rampants des roues, cul-de-jatte à roulettes.  Cette tête,   avec de  grands yeux qui ressemblaient à du blanc d’œuf, oblongue, bouche cousue, m’inquiétait.  Et, pendant que je pensais tout bas, je vis la Terre devenir une boîte de sardines encore vivantes et se battant pour avoir un terrain ou une piscine d’huile d’olive. Je tournais la boîte en tout sens :  de toute beauté. Les angles, les contours, la lamelle qui servait à l’ouvrir en un clic  sec…  Le miroitement sur les murs de la chambre. Les usiniers qui fabriquent la boîte doivent être fiers. C’est une œuvre d’art.

Je  divaguais. Je verbigérais. J’étais à l’Ouest.

Après avoir avalé les sardines, j’avais un goût étrange dans la bouche.  On dirait que j’étais devenu un poisson.

***

Le mental est comme un animal piégé qui essaie sortir en me griffant, me griffonnant, sans panne. Le monde, la vie, ne sont plus une lueur, mais un tunnel noir. Tout s’emmêle comme si mon tout petit cerveau faisait de la politique. Il réussit à culbuter le peu luminosité qui me reste. Tout se passe ainsi en ce monde. Je viens de lire que dans le futur on devra choisir entre faire du ski ou boire de l’eau. Il faut trop de neige pour faire des glissades. Tellement de neige pour les touristes et tellement peu de froid qu’il faut envoyer les canons à neige faire la guerre  à l’eau. L’eau est l’ennemi du skieur. Le skieur est une retombée économique. Faites floconner l’eau à coups de canons.

***

Il n’y a personne dans l’appartement. Sauf nous deux.

— Il faut en profiter Maggie. Alors j’ai sorti quelques dollars de ma poche et j’ai commandé une pizza…. Voilà le hic! Il n’y a rien pour nous, ici. On est encore enfouis comme des uranoscopes. D’infimes et inconnues bêtes qui vivent de débris, enfoncées dans la vase!  Je ne veux plus rester ici, je veux aller ailleurs. Mais plus la vie avance, moins il y a d’ailleurs. Les riches avalent les terrains, les paysages, les bordures  de lacs et de rivières à un  rythme inouï. Ils viennent de Chine, d’Arabie Saoudite, de Norvège, d’Allemagne, de France, de Tahiti… Ils fuient le jeu de guerre inlassable des guerriers cravatés. Guerres de sang ou guerres économiques. Les deux se sont mariés à Hélas Végas. En plein désert… Ils sont fiers de sabler leur champagne.

Rodrigue, as-tu du cœur? Daech, as-tu des armes? Quelle bonne vente vous amène?

Tas de vicieux corporatifs! Bandes d’hypocrites! Des comédiens…

— Qu’est-ce qu’on va faire?

— Travailler quelques mois et aller se faire plaisir dans une vieille maison abandonnée qu’on retapera. Tous les pays développés ont des villages abandonnés. Les jeunes s’en vont vers les villes, les grands centres,  pour une vie, se faire une existence excitante, tous affriolés par le désir ardent  de devenir un Heisnogood.

—Longtemps, j’ai pensé qu’il était normal d’avoir peur. Maintenant je crois qu’il faut être des arriérés confusionnels. C’est toi qui m’as montré ce mot. On ne peut pas passer une vie de confusionnels. L’État est confusionnel, c’est toi qui l’as dit dans ton article.

— À quoi tu penses?

— Il faut se mettre à l’œuvre le plus rapidement possible.

Le petit jardinier d’Éden

Il était une fois  un jardinier tout malingre qui cultivait sa terre sèche, quelque part en ce monde, quelque part…

Il avait des rides comme des rangs de jardins, et des furoncles comme des pierres de  jardin. Il sarclait pour vivre, allait chercher l’eau à 10 km, pour revenir, arroser ses plantes. Entre le ciel et la terre, il ne voyait aucune différence : l’un’un apportait la lumière, l’autre la nourriture. Le ciel et la terre travaillaient ensemble. Ils s’aimaient en semble. Ils paraissaient différents, mais ils n’étaient en réalité que deux facettes de la même Vie.

Le jardinier  était vêtu comme un papillon, tout colorié, chaussé de souliers séchés, troués.

Il n’avait pas de montre.

Pas de temps.

Rien que du mouvement.

Et quand la nuit arrivait, il dormait dans la noirceur d’une tente, un roulis d’étoiles picotantes, et de sa bouche respirait l’air de l’amour qui buait de sa femme aux yeux fermés, couchée dans ses rêves, dorlotée.

Il aimait comme lorsque qu’on n’a pas besoin d’aimer. Rien. Car tout était amour. Fondu dans le décor de cette terre, souffrant parfois de la faim, de la soif, mais le cœur allumé, tout nourri des jours et des enfants qui riaient alentour.

Il n’était « rien » tout en étant le TOUT. Dans la chaleur des jours, les frissons des nuits et la rivière qui ne coulait pas aux bruits des montres.

Rien.

Il s’abreuvait  du soleil et de la tranquillité des jours.

Maggie

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© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 18

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Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1