Archives mensuelles : octobre 2018

La vie si belle dans un monde devenu si laid

Dans mon dernier article, j’ai décrit notre existence personnelle comme quelque chose qui n’est pas autonome, mais n’existe que par les relations. Qui je suis se reflète dans les yeux de celui qui me regarde. Il y a un élément en rapport à cela dans la perception de la beauté qui mérite d’être noté.

Il y a quelques années, ma femme et moi avons visité le Grand Canyon. Sa beauté est impossible à décrire. Je me sentais constamment frustré avec mon appareil photo – il ne pouvait tout simplement pas prendre une photo qui était suffisamment grande. Et la grandeur du Grand Canyon est un aspect majeur de sa beauté. Aucune image ne peut capturer la sensation dans laquelle le bas de vos pieds fait mal (vertige) quand vous regardez ce gouffre si profond. Mais le vertige fait aussi partie de la beauté. En effet, toutes les images que vous verrez du Grand Canyon vont échouer à rendre sa réalité parce qu’elle est inévitablement réduite (à l’exception d’une salle de cinéma). Sa beauté est portée par sa taille, par sa couleur, par le ciel, par votre position. La beauté, comme l’individualité, est une relation avec beaucoup de choses.

Quand les architectes conçoivent quelque chose que nous trouvons beau, ils ont fait attention aux proportions et à toutes sortes de choses qui ont un caractère relationnel. C’est ainsi que nous voyons les choses. De manière significative, les mots pour la connaissance portent souvent la signification fondamentale de « voir » (cf. en grec «  oidein »). Parmi les limites de la langue, il y a l’exigence que l’on ne parle que d’une chose à la fois, ce qui contraint la pensée à un modèle linéaire. Nous devons commencer la phrase et attendre sa fin. Très souvent, la pensée suit le même schéma.

Il n’y a pas moyen de faire avec le langage ce qu’un seul regard accomplit. Même un millier de mots ne peut égaler une image. La langue n’est pas sans usage. Elle peut désigner et suggérer. La théologie a souvent recours au paradoxe et à la contradiction pour montrer au-delà des mots une réalité plus large. C’est le vrai sens de la «  théologie apophatique ». Les mots ne peuvent pas exprimer suffisamment ce que nous pourrions savoir autrement. Dans l’enseignement de l’Église, nous parlons de ce que nous savons, tout en reconnaissant que notre discours ne peut que désigner. Nous ne pouvons pas toujours dire ce que nous voyons.

C’est aussi une fonction des icônes. Les Pères du  7 e Concile ont écrit : « Les icônes sont à la couleur ce que l’Écriture est à la parole. » Mais, en fait, elles sont plus que cela. Nous pouvons toujours voir plus que ce que nous pouvons en dire. Les icônes sont une exposition éloquente de la foi pour ceux qui savent comment les voir. Il est approprié que le 7e Concile soit décrit comme le résumé de tout ce qui s’est passé avant. Il défendait la fabrication et la vénération des icônes, dans ce qui est l’expression la plus durable de l’enseignement apophatique. Les orthodoxes disent à juste titre : « Venez voir ! ».

Le monde moderne est inondé d’images. Curieusement, les images n’élargissent pas notre compréhension mais tendent à la diminuer. Nous avons pris l’habitude de voir des clips soigneusement sélectionnés comme des représentations de la réalité, souvent aussi finement affinées et biaisées que la rhétorique qui passe pour un discours moderne. Les icônes, dans le style byzantin, utilisent souvent la perspective inversée. L’effet est de regarder dans un monde qui est en expansion (au lieu de le rétrécir dans le lointain). C’est une présentation qui dit toujours qu’il y a plus que ce qu’on voit. Elle admet honnêtement la nature limitée de sa représentation. Les débats font rage aujourd’hui sur les « faux » médias, comme s’il y avait un « vrai » média. Nous vivons de plus en plus dans l’ aphorisme de Kafka : « Les mensonges sont devenus l’ordre du monde ».

Il n’est pas surprenant que, dans un ordre mondial fondé sur le mensonge, la manipulation et la régulation du langage deviennent importantes. De nombreuses institutions publiques abandonnent le langage du genre (par exemple), refusant d’étiqueter un enfant comme un garçon ou une fille. L’idéologie (la fluidité du genre est un concept, pas une chose) est faite pour triompher de la réalité. Ce que nous pouvons voir comme une évidence, ne peut pas être évidemment nommé.

La modernité est fondamentalement violente, tout comme ses nombreuses philosophies. La « construction d’un monde meilleur » est un projet de violence. Lorsque ce qui est affirmé n’est pas manifestement vrai, alors son affirmation ne peut réussir que par la force. Lorsque la langue est réglementée par la loi, c’est seulement pour faire respecter le mensonge. Le diable est nommé à la fois « père du mensonge » et « meurtrier dès le commencement ». Le meurtre est un effort pour créer un mensonge au sein de la vérité. La véritable existence de quelqu’un est faite pour paraître comme si elle n’existait pas. Mais sa destruction est un mensonge. De même, tout mensonge est un acte de meurtre, un effort pour établir ce qui n’a pas d’existence à la place de ce qui en a une. Dans un monde où la pression pour réglementer la langue est de plus en plus forte, la violence est inévitable, qu’elle soit manifeste ou cachée.

Le croyant vit ainsi dans un monde violent, entouré de fausses images et d’un faux langage. Dans un tel contexte, il est important de voir le monde et de dire la vérité. Alexandre Soljenitsyne a écrit vers la fin de l’Union soviétique. Vivant sous un régime corrompu jusqu’à la moelle, il a courageusement exhorté les autres à suivre son exemple. C’était simple :

« C’est dangereux. Mais refusons de dire ce que nous ne pensons pas. »

C’est tiré de son essai  Vivre sans les mensonges. Il vaut la peine d’être lu dans son intégralité. Les merveilles de l’économie de marché masquent la maladie spirituelle qui en sous-tend l’ensemble. Un paragraphe de son essai me semble étrangement familier :

« Il fut un temps où nous n’osions même pas chuchoter. Aujourd’hui, nous écrivons et lisons des écrits clandestins [samizdat], et parfois, lorsque nous nous réunissons dans le fumoir de l’Institut des sciences, nous nous plaignons franchement les uns aux autres : Quel genre de manipulations nous jouent-ils, et vers où nous entraînent-ils ? Se vanter gratuitement des réalisations cosmiques alors qu’il y a de la pauvreté et de la destruction à la maison. Soutenir des régimes éloignés de la population et non civilisés, attisant la guerre civile. Et nous avons imprudemment encouragé Mao Tse-toung à nos dépens – nous serons envoyés à la guerre contre lui, et nous devrons y aller. »

Le système soviétique s’est effondré parce qu’il était construit sur des mensonges. Ce qui n’existe pas (le mensonge) est une mauvaise base pour une construction sérieuse.

Les êtres humains sont créés pour une véritable existence personnelle. Cette existence est une relation avec tout ce qui nous entoure. Mais nous commençons à nous diriger vers la non-existence lorsque nous entretenons des relations avec le mensonge. Seul le Christ est la véritable image du Père. Le monde n’est considéré à juste titre que lorsqu’il révèle la vérité de son existence créée.

Voyez la vérité. Dites la vérité. Soyez la vérité.

C’est la beauté du monde.

 Fr. Stephen Freeman

Le P. Stephen est prêtre de l’Église orthodoxe d’Amérique, il est recteur de l’ Église orthodoxe Sainte-Anne à Oak Ridge, Tennessee. Il est également l’auteur de la série de podcasts  Everywhere Present et  The Glory to God.

Source

Pour tuer le temps…

 

Hyde Park, Londres

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Chapitre 22

Un beau jour, toutes les couleurs du monde entier se
mirent à se disputer. Chacune prétendait qu’elle était
la plus belle, la plus importante, la plus utile, la
préférée ! ( Philosophie amérindienne)

La Terre est une pomme… Mais si on la mange en entier, graines y compris, il ne restera plus rien pour semer quelque chose. Et la Terre donne tout. Nous prenons tout, nous lui arrachons la peau, défonçons ses entrailles, dévorons ses yeux, volons ses vies.

Nous n’avons rien à lui donner.

Faites un don. Dites merci la Terre.

C’est tout.

Carl 

***

La maison-château de Maude et Théo ressemble   à un robot démembré : une table, une  tête en forme d’horloge et des épées anciennes pareilles à de grands doigts d’acier accrochés aux murs. Acier à chier.  Métallique de Ah! À Zèbre,  avec ses nombreuses rayures qui glissent le long des murs.   On pouvait se mirer partout.  Le seul bois qu’il y avait provenait  de Russie. J’ai dit un jour à Maggie que si on partait en voyage, on irait voir le lac Baïkal. La plus grande réserve d’eau douce au monde. Il n’y aura un jour  que Microsoft d’assez riche pour acheter le lac Baïkal en baril de  45 gallons.  Puis la Chine achètera Microsoft. C’est le pétrole du futur. Ça peut faire rouler un humain pendant cent ans.

Maude  nous a sorti un texte du Dépotoirium et l’a lu.

—  Nous avons une surprise pour vous.

— Ouais! Nous allons éditer Le Dépotoirium format  papier.

— Mais de quel droit?

— Parce que c’est bon.  Je vais vous le lire. C’est de Carl, je crois.

 Nous ne sommes que des glaçons et notre vie une toute petite saison. C’est de l’aquamation avant la lettre. Maintenant, on ne brûle plus les corps : on les dessèche parce que nous sommes constitués d’au moins 70% d’eau. Dans quelques décennies, les anciens présidents des États-Unis, les leaders de Wall-Street, les dormeurs du mal, seront séchés comme du poisson boucané.  Il n’en restera qu’une ossature poudrée que l’on remettra à la famille qui perdra ses eaux en pleurant. Ils chialeront en embrassant de l’engrais historique. Ils s’habilleront de noir pour afficher leur tristesse. Tels les vieux tableaux des classes du siècle dernier. À la craie. Et le buisson Bush aura son nom sur une bibliothèque ou sur une galerie de tableaux de peintres célèbres. Lui, qui comme passe-temps, peignait en autoportrait dans une baignoire. Prendre plus d’eau par les pores de la peau pour vivre plus longtemps? On ne sait ce qui se passe dans la tête de ces nombrilistes qui n’ont rien compris de la vie.

À partir de là, dans l’insoutenable brisure et distance des humains, nous étions scindés. Et des scindés arrive la scission. Je voyais le chasseur Villeneuve,  dans la série Life Below Zero, démembrer son orignal et en découper les morceaux. Puis il vantait les mérites du cerveau. Au goût, bien sûr.  Plus tard il le fera pétiller  dans une poêle à frire pour s’en régaler. Les corporations des G7 se régalent et brûlent les cerveaux à coups de milliards de messages, de tweets,  d’articles, d’objets à se procurer parce que ce sont les toutous des adultes du 21ième siècle.   Ils sont contents de nous mener au petit bal des décervelés.  Nous sommes dans la fosse au néant, fritant dans une énorme poêle à frire  mondiale. On veut aller vite pour engranger à la vitesse d’une formule 1  l’argent invisible. On déshabille Jacques et Mohamed pour habiller Heinz.

Tels des fonctionnaires de l’État, bientôt nous serons tous tablettés. Maintenant, tout le monde a les yeux et l’attention vissés à un téléphone ou à une tablette. On pensait que c’était fait pour apprendre, mais c’est fait pour se  pendre et faire semblant d’apprendre. Même la tribu des Maschco-Piro seront tablettés pour « évoluer ».  Le jour où nous aurons réussi nos vies sera le jour dans lequel nous aurons le temps de tricoter des bas de laine  et de faire de la télévision autre chose qu’une mitraillette à pubs. Regardons tous les trous de nos têtes et voyons que nous sommes bêtes à faire rigoler un chimpanzé.

Nous sommes tellement mal à l’aise qu’on tousse pour passer le temps. Et dans le coude S.V.P. Comme si nous étions porteurs d’un virus pour s’entre-fuir.

— Je ne sais pas que dire…

— Prendriez-vous un verre de vin?

— Soit! Ou la bouteille…

« Asseyez-vous ». (Asseyez-vous comme dans j’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre). En fait, ils nous ont fait part de leurs projets : une piscine creusée.  Un faux petit lac chloré derrière la maison. Pour faire court, l’été, ils feront des longueurs.

— Je me souviens que tu avais écrit sur le site : « Sauvez la planète, il n’y a qu’ici qu’il y a de la bière. »  Et là, on va manquer d’eau pour en fabriquer…

J’avais été naïf de penser que nous formions une  entité, une belle équipe.

Maude nous a fait visiter la pièce dans laquelle elle montait ses capsules de You Tube. Elle qui était  autant  organisée qu’un puzzle encore dans sa boîte avait changé. Changé en quoi? Tout n’était qu’ordre et volupté.  On ne peut pas changer en quelqu’un d’autre. Elle était sans doute  ainsi au plus profond d’elle-même.

— Et vous deux?

On n’a rien dit. On a fait des haussements d’épaules pour se développer le splénius et le trapèze. Si on continue à badiner dans le vide on deviendra des Arnold Schwartz and Eager. On voudra tout. La paresse est le cœur du tout qui veut tout.

— On songe à déménager en campagne. Dit Maggie.

— En campagne? Il n’y a pas de vie là-bas. Pas de culture… Ici, ça bouge.

— On ne veut pas « bouger » comme vous deux… On veut bouger comme « nous deux ». On n’a plus envie de se tordre le cerveau comme un citron. On n’a pas envie de mourir au bout d’une carrière…

— Nous on n’a pas envie de vivre au bout d’une route de gravelle avec des chèvres et des choux.

— On voyant votre maison, on a deviné…

— Théo a de l’ambition…

— Peut-être qu’il s’est acheté de l’ambition. Il y a de l’ambition à vendre partout. Il y a même des ventes de garage d’ambition. C’est souvent du prurit de toute une vie, une démangeaison qui vient d’un grand trou, d’une fissure dans la vie des enfants. Pour se réparer on se colle de la Crazy Glue en format « titres ». Dr. ,M.D,. O.P.D.G.,T.M. L’univers n’a pas d’abrégiation. J’aime mieux un poème sur ma pierre tombale que deux lettres.

Un fois mort, l’arrivisme n’a pas de sens s’il ne mène pas à quelqu’un… Il mène à des choses. Nous on ne pense pas qu’une chose n’est qu’une chose… Si c’est une chose, ça n’a pas de vie.

— C’est vraiment bon ce vin. Tu parles et tu parles…

— C’est vrai… Alors, qu’on me remplisse mon verre pour que je vide mon petit moteur de cœur.

Les filles se regardaient, déconfites, penaudes, devant nos petits crachats de  venins. Il dort un serpent en chacun de nous. On l’avait réveillé. On a réactivé les milliards de diablotins des recoins de nos êtres. Certains ne vivent qu’en s’alimentant de d’Asmodée, Belphégor, et autres racailles imprimés quelque part en nos cellules.

Mais les filles, dans leur connivence ancrée,   tenaient à leur profonde et  indomptable  amitié. Et c’était bien ainsi. Théo et moi savions qu’on ne pourrait semer la zizanie en elles. Et c’était bien ainsi.

Puis l’atmosphère s’est détendue. On a enfouie la hache de guerre. Au grand pays de la vie, rien n’est parfait.  Même s’il y avait un prophète pour chaque personne, c’est à se demander si cette planète irait mieux.  Les États-Unis ont deux prophètes : Jésus et l’État. Ils prient pour leur dinde. Et votent pour une dinde. Alléluia! Au pays de la Thansktaking, il n’est pas défendu d’aller siroter le pétrole ailleurs en tuant des dictateurs.

Vers 11 heures,  on est partis à la sauvette, sans trop espérer  de retrouvailles. On s’était perdus. Du moins pour un moment.

***

— Je m’en vais au lit.

— Bonne nuit, Maggie. Je vais te rejoindre plus tard… ( plus tard n’est pas précis).

J’ai décapsulé  une bière puis une autre. Il était deux heures du matin quand j’ai décidé de rayer le site de la carte,  ou du moins le mettre en veille sur un serveur .ru.

La biblique tour de Babel était née. On disait n’importe quoi, pourvu que le cerveau se fasse aller les méninges. La Terre commençait à suer ici et là,  à sécher, encore ici, encore là. Inondations, déserts, puis avertissement de l’ONU. Les enfants aux cheveux blancs et aux titres pompeux se sont réveillés. Ils ont deux ans. Leur âge. Deux ans pour sauver l’humanité. Comme disait le sage indien : le planète se reverdira.

On a fait taire tous les philosophes. On les a laissé  parler dans le vide. C’est la totale : une fricassée de fric et de fabricants de fric. Bonjour à tous les désâmés et désaimés de la planète : Alto Hospicio, Atbassar, Varéna, Koror, etc. Les villes ne manquent pas. Ni les vils pour vous soudoyer votre belle planète. On va vous arracher votre beau tapis vert sous les pieds. Zip! Allez-hop! Il y a de l’énergie sous vos pieds. Scalpons-la!

Merci pour la taxe carbone. Il y a des cerveaux et de grandes institutions mondiales qui en seraient privées, vu le peu d’énergie que demande leur « réflexion ».

Et la taxe âme? 0% sur 65 ans.

Après le déluge, on  ira tous vers la tour de Shinar.

***

J’avais besoin de mon petit coin pour écrire.  Les mots   dégagent l’âme de sa boue. Il faut tirer la plus infime pépite  d’or de cette terre qu’est le corps.  Les écuries d’Augias. On est tous une écurie à nettoyer. On a tous une tache à détacher. Ça m’arrivait souvent, l’été , de regarder la vie revenir, aux aurores.  La lumière paraissait transporter toutes les choses, les imprégner, les rendre vraiment vivantes. Le grand projecteur se pointait le nez lentement, pour ne pas faire peur aux brindilles et à la rosée du matin.  Le printemps, je passais des heures à tenter de comprendre les glaçons suspendues aux toits du garage et de la maison. J’ai toujours pensé que les glaçons pouvaient parler.  Je les regardai s’éteindre lentement, nourrir la terre.  Et là, je vois des gens froids nous gouverner, nous assassiner, nous mourir. Des gens froids, glacials qui n’ont pas de saison. Ils sont carrière et butés. Ils vivent d’une carrière, une seule. Ils aiment vivre dans des moules et travaillent pour des fabricants de moules.

Grand arrière papa, papi-pépite, un homme en or, cultivait son jardin. Il plantait trois graines : une pour la pluie qui faisait périr et nourrir en même temps, l’autre pour l’oiseau, et enfin une pour lui-elle. Arrière Grand-maman, mamie-pépite, pétrissait son pain. Ils ne venaient  pas de San-Antonio, ils venaient de Saint-Émile. Aujourd’hui, on emprunte pour payer son pain molasse, sans échine, à croûte flasque. Le progrès consiste à aller voir s’il y a de l’eau sur Mars. Pauvres fous! Bientôt, il  n’y en a plus pour la bière et bientôt plus pour le pain. On leur aurait, à Grand-Papi et Grand-Mamie,  qu’un jour ils boiraient de l’eau dans des bouteilles de plastiques qu’ils se seraient roulés sur le plancher et que leur rate aurait défoncé les vitres de leur maison de pauvres.

Le jour où nous aurons réussi nos vies sera le jour dans lequel nous aurons le temps de tricoter des bas. Tricoter c’est comme égrener un chapelet. C’est la paix la grande des grandes prières.  Ça a le même effet sur l’esprit, l’âme, ou du moins cette part d’inconnu en nous que les formules vendues dans des livres sacrés.  Maintenant, ce sont les machines de Chine qui tricotent nos bas de laine.

— Eureka! On ne sait plus marcher, Maggie. On nous a appris à courir.

***

Quand Maggie n’est pas là, elle me manque comme certains sont en  manque d’une série américaine. Elle/Je  sommes fatigués. Épuisés. Flapis! Et toutes les douleurs de l’âme nous montent à la tête.  On aimerait se payer une cargaison d’espoirs. Des espérances aussi belles que l’Australie, là où les kangourous  sautent  haut pour aller loin.  Nous, c’est la traînaille intérieure. On enjambe le quotidien… Il faudrait des Zola dans chaque pays  pour écrire  le même livre : « Le ventre de la Terre » pour expliquer l’expression « courir ventre à terre ».

And bla bla!

**

Nourrir le vent

L’été souffle ses lumières
Dans les pupilles
Après les hivers
Et je bois des yeux,  tout  ébahi
Les grandes coulées chaudes de la Vie

Les fleurs attendent les abeilles
De leurs robes-peinturlures
Des diamants de parfums
Habillent les champs
Tout va au vent!
Tout va au vent !

À la percée des matins roses
L’ariette des oiseaux
Défait lentement
Le silence du noir

C’est une lueur qui message
Un jour au soleil
Tout va au vent!
Tout va au vent!
Porter de mains délicates
Le coffre des beautés
Tout va au vent!
Tout va au vent!
Que nous sommes
Pendant que resteront
Les souffles que nous laisseront
En partant
Comme pour nourrir le vent…

Jason

***

J’étais repu. Je me suis dit : autant en emporte le vent, les toits de maison, les brûlures des canicules et les rivières qui se font engrosser par la pluie diluvienne. Autant passer à autre chose. J’avais une boîte de poèmes que je gardais secrètement au fond d’une armoire. Je l’ai prise et je l’ai portée dehors dans une poubelle. C’est là qu’on déchiquette le monde, que l’on enterre tout, même le crayon utilisé pour les écrire. J’en ai fait mon deuil. Un autre… À quoi sert d’engranger de l’inutile? Au feu! Aux rebuts! À l’enfouissement ! Là où rien ne dure. On traîne de vieilles pensées comme de vieilles pantoufles. J’ai dû pleurer en prenant mon dernier verre. Il faut bien de temps en temps évacuer les peines. Je vais aller écouter Jiddu Krishnamurti pour me rassurer que le monde « est ». Et non qu’il « a » …

Le Canada s’apprêtait à lancer son industrie du cannabis. Les noces de Cana : Bis! Doublez la mise dans l’euphorie!  La félicité sans félicitation. Toujours la sollicitation. La peau sur le revenu. Travailler six mois pour soi et six mois pour l’État. Nous avons été transformés  en des insectes térébrant, creusant leur tombe à coup d’onglées. Demandez-vous ce que votre pays fait pour vous? Ils font des dons à Méphistophélès et à ses représentants de guerre. Satan a trop de noms pour être nommé. Le diable est aux vaches et à la bourse. Tenez-vous le pour dit. Un jour, les jeudis seront noirs.

Dans la broussaille de ses cheveux roux, j’ai fait de mes doigts un peigne….

Je n’ai pas pou écrire ou poursuivre…

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

Image

Nid

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Chapitre 21

On peut chercher Théo aux quatre coins de la planète ces temps-ci. Il tourne à la radio et dans la vie.  Même si la planète n’a pas de coin, Théo y trouve toujours un coin. Il sait vivre dans une encoignure comme une punaise de lit sait vivre dans  une fente, une gerce.  Comme les agents de la CIA et dieu,  Théo est  partout. Mais il ne sait pas qu’il est partout. Les filles et l’impôt lui courent après. Ils le cherchent partout.

Le téléphone a sonné. L’oreille de Maggie s’y est collée.

Une  infirmière du bout du monde. Zoetermeer, Pays-Bas. Carl était hospitalisé pour surdose d’une drogue .   Le cadran marquait 04.42.

C’était sa tournée d’adieu. On espérait que dieu ne le prendrait pas.

« My name is Kristijntje ». Et, comme dirait Proust : « Nous sûmes par la suite qu’il allait mieux, même si longtemps il s’était couché tard ». On s’est lancés sur Skype pour le voir.

— Je retourne bientôt à la maison.

— C’est tout?

— La drogue de l’hôpital est vraiment bonne… (silence)  Tim est mort…

— Tim?

— Mon gérant.

— J’abandonne tout. Je ne veux pas mourir comme Amy Winehouse.

On connaît la chanson.

Il est arrivé 10 jours plus tard et est allé se reclure dans sa maison de campagne. Il est habillé déglingué, pareil à sa maison : haillonneux de la tête au pied. Il n’est pas là. Il n’est pas dans ses vêtements. Il habite dans son esprit. Et son esprit habite ailleurs.

Quelques jours plus tard, devant un notaire, il a appris que son agent lui avait légué sa fortune. Il est sorti désonglé à force de se ronger les doigts.

Les journaux à potins ont répandu la nouvelle.

Les chasseurs d’argent sont arrivés :

« C’est Steven.  Te souviens-tu, qu’un jour à la maternelle, on jouait ensemble? »

«  Ma sœur est en chaise roulante et elle t’aime beaucoup. Elle pourrait marcher, mais l’intervention ne se fait qu’aux États-Unis. Tu devrais partager…  »

«  Ma mère a adopté le chihuahua de ta mère il y a quelques années. C’est toi qui es venu le porter. Tu semblais joyeux. Tu chantais la chanson de Pérusse :

C’était un ti chihuahua

Qui allait d’une jambe à l’autre 

Si ça te tente un jour de venir faire un tour pour parler un peu de la vie. Mon frère est interventionniste en santé animale. Viens faire un tour… On parlera de ton chien. «

***

Mardi. Tous les mardis, quand arrivaient à notre porte les circulaires de tous les magasins environnants, nous les épluchions. On sait éplucher un épis de maïs ou une pomme de terre, alors, ils se sont dit ( les vendeurs du temple bleu) que l’on saurait éplucher une circulaire de grande surface. Si on faisait l’inventaire de tous les garages du Canada, on retrouverait la moitié des outils vendus et en dormance. Le mâle a deux mains et dix doigts mais un inventaire d’outils qui pourrait reconstruire Tahiti après une secousse sismique.

Une bonne scie circulaire à 59.99$. Un tourne-visse magique, presque déluré, aux allures d’une mini fusée. Des raquettes dans un monde d’asphalte. Un bric-à-brac d’affolés qui n’ont rien à faire que d’acheter. Et dans le tas, un tout petit journal de papier : « Le pape considère l’avortement comme un meurtre de tueurs à gages ».

Pour sauver la planète, il faudra se débarrasser du tiers des vaches et de la moitié des autos. Allez donc demander à l’industrie automobile de rayer de la carte les autos! On aime son auto comme son chat. On le flatte dans le sens de l’acier. Le moteur ronronne sous les caresses. On ne touche pas à l’industrie de l’auto. Sinon ce sera la pancartation de milliers de travailleurs pour sauver l’industrie. Sinon, c’est le chômage. Pas d’auto à construire : pas de pain.  Quant aux vaches ils pètent tellement, et leurs pets sont si  nuisibles à l’environnement  que quelqu’un décidera un jour de les abattre. Ça créera de l’emploi : Vachier. Un métier d’avenir. Mais on ne touchera pas aux autos. Une auto c’est encore plus sacré qu’une vache. De temps en temps, des curés bénissent des autos.   Adieu cacilocavallo et gournay! Adieu les goûteux fromages! Adieu les spécialistes qui se vantent d’avoir un palais plus gros que le tien.

Alors, on  élèvera des grillons. L’industrie de l’élevage de grillons est en pleine expansion. Le grillon regorge  de protéines, de vitamines, d’oméga-3, de calcium et magnésium, etc. Le village voisin a déjà des millions de grillons pour fabriquer de la farine à grillons. Il a été subventionné par un politicien qui ne mange pas de grillons. Il mange de la vache masculine.  Le grillon a l’allure d’une crevette : il est  laid. Le grillon sert de modèle d’extra-terrestre dans les films américains. Les ET veulent s’emparer de l’Amérique étasunienne. Mais le grillon parle trop. Il stridule. Dans un film, c’est coquet. Les spectateurs regardent les acteurs écouter le chant des grillons, par un beau soir d’été, beau et calme,  avec une bière entre les jambes.

Tout le monde aime Céline Grillon.

***

Si nous étions des chats, nous ne pourrions voir que la litière-Terre commence à être trop petite. Le Sahara est le plus grand désert du monde : 9 065 000 Km2. Mais c’est une toute petite litière pour l’humanité. Pas un chat du Canada n’irait aussi loin pour un si petit besoin. Le monde a maintenant trop de chats, sauf pour les vendeurs de produits pour chats. Le monde a maintenant trop d’autos, sauf pour les vendeurs d’autos. Le monde a maintenant trop de vaches, sauf pour les cowboys. Et les cowboys sont à l’ouest. Être à l’ouest est une expression qui signifie qu’il a perdu le Nord. Perdre le Nord, c’est être déboussolé. Être déboussolé c’est être fou. Tous les fous disent qu’il faut faire disparaître les pailles en plastique et les contenants de café pour sauver la planète. Car le monde ne se sauve pas. Dire « Sauver le monde » est une expression insensée et pleine d’arrogance envers la grandeur de la création.

***

Il fallait rêver tout haut et acheter tout bas. Car rien de notre projet n’avait été dévoilé. Je passais mes quelques heures libres à fouiner dans les annonces de terres à vendre avec maison délabrée, crucifiée  par des milliers de clous qui pètent  au froid la nuit. Passer des hivers sous la couette avec un mètre de neige, sans maître, les oreilles bouchées de froid. Voilà! Notre société  est un fatras joufflu parce que c’est une musique qui veut se passer des silences. On nous bourre tels des oursons en peluche. Et on a, à la place des yeux, des boutons cousus qui nous cousent les yeux. Nous sommes des non-voyants qui regardons la vie à travers deux trous de bouton

J’envoyais par email mes trouvailles à Maggie. Maggie et moi allions à des séances de méditations pour apprendre à nettoyer notre cerveau. Au fond, pourquoi avaler tout ce qui passait dans les journaux, la radio, la télé, la tablette électronique?  On ne sait pas trop si la  méditation fonctionne. Certains disent qu’il faut vider son esprit. Alors, on sera tous des politiciens.  Peut-être qu’un jour, quand nous aurons notre potager, une simple carotte, deux choux, une salade et des pommes de terre nous aideront à nous pencher vers le sol, à tenter d’exterminer les bestioles qui ravages nos plants, on comprendra mieux ce qui ravage nos plans. J’ai oublié les radis.   On aura le dessous  des ongles noirs, terreux, et  le cerveau cessera de tourner en rond dans le cercle fermé de sa mémoire. Le cerveau est un perroquet. Et la cage est le pays du perroquet. Et le parlement est la cage des perroquets. On n’en sort pas.

Notre cerveau  ira ailleurs, dans un pays plus grand que les idées, les systèmes.  Nous avons été adultes tellement longtemps qu’on ne sait plus comment redevenir enfants. Le pape a peut-être tort : le monde a trop d’adultes et pas assez d’enfants. Peut-être que le bonheur est dans une goutte d’eau. « Si on n’a pas d’enfants, on adoptera un arbre ou un nuage. » Une île est un ego dans l’eau. Alors, que faire de ses pensées? Les îles parlent. Les îles pensent. On ne peut pas penser seul, car s’il n’y a pas d’île, il n’y a pas de dialogue entre l’île et celui qui la regarde.

Je me tenais en statue de sel. «  Pourquoi sommes-nous si compliqués? Les médecins disent que leur patient est mort par complication. C’est une belle formule… Alors, l’humanité est en train de mourir par complication. Nous sommes victimes d’apories. Nous sommes d’excellents constructeurs d’abysses. Plus on se creuse la cervelle, plus on fabrique des trous. Tout a commencé par une creusure. La bêtise humaine l’a  agrandie. Le cerveau est une évidure. Et la vie dure est le résultat de l’évidure. Tout est parfait. Notre humain se mire dans l’acier alors qu’il a le plus beau miroir en face de lui : l’autre.

« Tu te prends trop au sérieux », m’a dit Maggie. Tu pompes toutes les douleurs du bout du monde. Tu es un aimant qui attire la misère d’une manière obsessive.

Elle avait raison. J’avalais tous les poisons et les débris des naufragés de la mondialisation. Tout me faisait mal.

— Ce n’est pas ma faute et je n’ai pas choisi. Je suis connecté à tout ce qui vit. Quand je plonge dans la rivière avec un masque de plongée et que je vois l’omble de fontaine, je deviens l’omble de fontaine. Ou bien je ne nous distingue plus de l’omble de fontaine. La truite et moi aimons les fonds de rivière.  Quand je regarde un caillou, je vois des cailloux. Et quand je vois des cailloux, je vois l’assemblage d’un artiste. Le fond de la rivière, pour moi, c’est une œuvre d’art. La nature est une galerie dehors. Elle n’a pas de murs, et c’est tant mieux. L’art ne s’enferme pas. Les humains ne s’enferment pas dans des pays ou des religions, sinon ce ne sont plus des humains. Pourtant, ils sont enfermés. Le Canada est un grand bateau de sauvetage avec dix petits bateaux de sauvetage : le Québec, l’Alberta, l’Ontario, etc.

Elle et ses grands yeux verts émeraude! Elle pourrait porter ses yeux à son cou que ce seraient des bijoux. Mais elle les porte à son âme. J’avais des coupures de souffle rien qu’à la regarder. Car de son bel œil tout mouillé d’une mer qui n’est pas d’ici, tout ce qui pouvait exister de bon et de lumineux, elle l’avait dans ses iris. Je l’aimais comme un gars amoureux d’un Cessna 172, avec ses mains en ailles dorées, au fuselage oblong et aux grands rêves de voler à travers les plumes d’un oreiller. Les oreillers sont pleins d’oiseaux. C’est la nuit que chaque plume se réveille et nous emmène dans des rêves extraordinaires, parfois troubles. « On doit être des oiseaux du cosmos venus visiter la Terre avec une énorme enveloppe composite, indéchiffrable, belle et pieuse. »

— Des Icares icariens. Des bibittes pensantes… J’arrive à peine à étrangler mes souffrances! Alors, comment éteindre les tiennes? S’aimer ce doit être s’échanger autant de souffrances que d’amour. Je ne sais trop… C’est comme si tout d’un coup je n’avais plus envie d’être un chasseur d’idées. Je ne voulais plus échafauder de systèmes qui ressemblent trop à des filets de poisson.

— Allons marcher, ça nous fera du bien.

Après une heure de marche dans les rues de la ville la fatigue a fait l’effet d’une injection de demerol. La tête sur des milliers de plumes, le corps avec des muscles déraidis, la nuit nous a apporté de beaux et bons conseils. Mais ils étaient aussi confus que ceux des articles et des militants gauchistes qui se veulent de redresser le monde.

***

La a neige a fondu et que les premières pousses vertes  son apparues.  Le printemps a mis des pendants d’oreilles aux toits des maisons. Les bijoux pleuraient goutte à goutte. Les glaçons finissaient par mourir, se transmutaient  en eau,    puis s’enfonçaient dans le sol. Nous ne sommes que des glaçons et notre vie une toute petite saison. Un petit glaçon accroché à un toit. À la première chaleur, nous tombons sous la faux. C’est vrai pour tout le monde.

Les bonhommes de neige meurent en se fondant jusqu’au plus profond de la terre. Il y a des ruisselets  plein les rues. Des lacs pleins de miroirs et des miroirs pleins les lacs. C’est beau d’aller se chauffer la pelure rose endolorie par  le frigo de l’hiver. Un jour nous serons de ces petits bonhommes de neige avec une carotte au bout du nez, par ce qui nous pend au bout du nez : la fin d’un temps.

En attendant, on s’aime à perte de vue. Quand elle n’est pas là, Maggie me manque comme une série américaine. C’est tout ce qu’on a comme repère. C’est nous les vides d’aujourd’hui. Épuisés! Nous sommes épuisés! Flapis! Et toutes les douleurs de l’âme nous montent à la tête. On aimerait se payer une cargaison d’espoirs. Des espérances aussi belles que l’Australie, là où les kangourous  sautent haut. Nous, c’est la traînaille intérieure. On enjambe le quotidien… Il faudrait des Zola dans chaque pays qui écriraient le même livre : « Le ventre de la Terre ».

Prier

Ce sont sans doute les oiseaux qui savent le mieux prier. Ils habitent des arbres et font des pauses  sur des fils électriques, creusent la terre et y trouvent des vers, des graines par je ne sais quel miracle. Car je dois être ignorante de ne pas savoir comment les oiseaux trouvent les graines. Il me faudrait un livre ou alors aller sur la toile.

Peut-être avons-nous oublié de regarder la vie des oiseaux?  

Les enfants sont comme les oiseaux et aussi intelligents. Ils voient des paquebots sur des flaques d’eau. Et dans leur regard étonné et patient  se cache un dieu.

Le malheur des enfants c’est d’avoir des adultes comme enseignants. Ce sont les enfants qui devraient montrer l’art de vivre aux adultes.

Alors, le monde est à l’envers. Le monde est sans dessus-dessous.

Les adultes ne savent pas être petits. Ils font des cerfs-volants qui peuvent se rendre à la lune et ils s’applaudissent. Tous les enfants peuvent jouer avec des cerfs-volants, mais peu d’adultes iront sur la lune. Et que peut-on faire sur la lune s’il n’y a pas d’oiseaux, ni d’arbres, ni de poissons volants?

Les enfants sont si intelligents qu’il leur arrive parfois de se demander si les poissons pleurent. Les adultes trouvent ridicule une telle question. Mais les adultes n’ont pas compris que l’enfant se demande où vont les larmes des poissons s’ils sont dans l’eau.

Un humain adulte  est trop occupé à sa tâche sociale. Alors il est étouffé et étranglé dans la multitude de cordes de ses pensées, de ses souvenirs, de ce qu’il a accumulé pour comprendre ou tenter de comprendre. Il passe son temps à expliquer.

Les adultes manquent toujours de temps. Plus ça va, plus ils manquent de temps. Alors, ils s’achètent des montres et des montres, des tic-tacs en quantité négociable.

Il finit par vivre avec ses vieilles montres emmagasinées dans les tiroirs de sa mémoire. Puis il tourne en rond pareilles aux aiguilles de la montre.

Prier, c’est regarder la vie et dire simplement : « Je suis ». Il n’y a pas d’entité préfabriquée ou de grandeurs inventées. Prier peut se résumer parfois à sourire à l’autre.

À quoi ne sert  de prier pour un monde meilleur si on ne prie pas pour être meilleur?   

 Puisqu’il n’y a rien à faire contre ce grand mystère, il faut prier comme les oiseaux. Bref, ne pas prier pour un monde meilleur… La Terre n’est qu’un œufrier d’âmes dans l’Univers. On s’y perche un moment… Et les États sont nos petits fils électriques.  

Le « sentiment » religieux est une horrible perdition: il est clos, enfermé, pas mieux que la fixitude des banques.

C’est bien simple: chacun est l’église de l’autre. La grandeur humaine n’est pas dans la réalisation « visible », mais dans l’invisible que nous ne savons pas cerner encore moins y entrer.  De par nos « valeurs », le mendiant est un échec. Mais de par nos valeurs cloisonnées, notre échec peut être plus grand que celui du mendiant. On ne connaît pas, ou bien mal, ce qui nous grandit et ce que chacun a besoin pour grandir.

Nous avons cette illusion que la Vie a des limites. Mais nous ignorons que les limites qu’elle semble avoir sont celles que nous posons.  L’Univers n’est pas une « idée », c’est une Vie en continuelle  création. Et c’est possiblement nous qui en sommes les acteurs. Nous sommes émotions et déchirements. Ce sont nos idées qui nous dessinent. On est des croquis croqués. Alors, on fait des erreurs.  

Dans la simplicité et l’écoute, nous sommes une prière créatrice. La Vie ne nous demande pas de faire à la sueur de nos fronts, elle ne nous demande rien. Elle veut simplement que nous soyons dans l’acceptation, sans attente.

On ne peut pas « organiser » un bonheur. Car ce qui est organisé, calculé, est à l’envers de la Vie.

Les oiseaux ne comptent pas les arbres qu’il reste, ni les branches. Quand le vent agite les arbres, on dirait que les arbres saluent les oiseaux et les invitent à la maison qu’ils sont.  Ils attendent qu’ils arrivent pour les  cueillir.

Prier, c’est ce re-cueillir.

Maggie

Pour le Dépotoirium

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

Discours du chef Seattle, 1854

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« Nous savons que l’homme blanc ne comprend pas nos mœurs. Une parcelle de terre ressemble pour lui à la suivante, car c’est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin. La terre n’est pas son frère, mais son ennemi, et lorsqu’il l’a conquise, il va plus loin. Il abandonne la tombe de ses aïeux, et cela ne le tracasse pas. Il enlève la terre à ses enfants et cela ne le tracasse pas. La tombe de ses aïeux et le patrimoine de ses enfants tombent dans l’oubli. Il traite sa mère, la terre, et son frère, le ciel, comme des choses à acheter, piller, vendre comme les moutons ou les perles brillantes. Son appétit dévorera la terre et ne laissera derrière lui qu’un désert.

Je ne sais pas. Nos mœurs sont différentes des vôtres. La vue de vos villes fait mal aux yeux de l’homme rouge. Mais peut-être est-ce parce que l’homme rouge est un sauvage et ne comprend pas.

Il n’y a pas d’endroit paisible dans les villes de l’homme blanc. Pas d’endroit pour entendre les feuilles se dérouler au printemps ou le froissement des ailes d’un insecte. Mais peut-être est-ce parce que je suis un sauvage et ne comprends pas. Le vacarme semble seulement insulter les oreilles. Et quel intérêt y a-t-il à vivre si l’homme ne peut entendre le cri solitaire de l’engoulevent ou les palabres des grenouilles autour d’un étang la nuit ? Je suis un homme rouge et ne comprends pas. L’indien préfère le son doux du vent s’élançant au-dessus de la face d’un étang, et l’odeur du vent lui-même, lavé par la pluie de midi ou parfumé par le pin pignon.

L’air est précieux à l’homme rouge, car toutes choses partagent le même souffle – la bête, l’arbre, l’homme, ils partagent tous le même souffle. L’homme blanc ne semble pas remarquer l’air qu’il respire. Comme un homme qui met plusieurs jours à expirer, il est insensible à la puanteur. Mais si nous vous vendons notre terre, vous devez vous rappeler que l’air nous est précieux, que l’air partage son esprit avec tout ce qu’il fait vivre. Le vent qui a donné à notre grand-père son premier souffle a aussi reçu son dernier soupir. Et si nous vous vendons notre terre, vous devez la garder à part et la tenir pour sacrée, comme un endroit ou même l’homme blanc peut aller goûter le vent adouci par les fleurs des prés.

Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ? L’idée nous parait étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l’air et le miroitement de l’eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ?

Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisant, chaque rive sableuse, chaque lambeau de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque bourdonnement d’insecte est sacré dans le souvenir et l’expérience de mon peuple. La sève qui coule dans les arbres transporte les souvenirs de l’homme rouge.

Les morts des hommes blancs oublient le pays de leur naissance lorsqu’ils vont se promener parmi les étoiles. Nos morts n’oublient jamais cette terre magnifique, car elle est la mère de l’homme rouge. Nous sommes une partie de la terre, et elle fait partie de nous. Les fleurs parfumées sont nos sœurs; le cerf, le cheval, le grand aigle, ce sont nos frères. Les crêtes rocheuses, les sucs dans les prés, la chaleur du poney, et l’homme – tous appartiennent à la même famille.

Aussi lorsque le Grand Chef à Washington envoie dire qu’il veut acheter notre terre, demande-t-il beaucoup de nous. Le Grand Chef envoie dire qu’il nous réservera un endroit de façon que nous puissions vivre confortablement entre nous. II sera notre père et nous serons ses enfants. Nous considérerons donc, votre offre d’acheter notre terre. Mais ce ne sera pas facile. Car cette terre nous est sacrée.

Cette eau scintillante qui coule dans les ruisseaux et les rivières n’est pas seulement de l’eau mais le sang de nos ancêtres. Si nous vous vendons de la terre, vous devez vous rappeler qu’elle est sacrée et que chaque reflet spectral dans l’eau claire des lacs parle d’événements et de souvenirs de la vie de mon peuple. Le murmure de l’eau est la voix du père de mon père.

Les rivières sont nos frères, elles étanchent notre soif. Les rivières portent nos canoës et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devez désormais vous rappeler, et l’enseigner à vos enfants, que les rivières sont nos frères et les vôtres, et vous devez désormais montrer pour les rivières la tendresse que vous montreriez pour un frère.

Nous considérerons donc votre offre d’acheter notre terre. Mais si nous décidons de l’accepter, j’y mettrai une condition : l’homme blanc devra traiter les bêtes de cette terre comme ses frères.

Je suis un sauvage et je ne connais pas d’autre façon de vivre. J’ai vu un millier de bisons pourrissant sur la prairie, abandonnés par l’homme blanc qui les avait abattus d’un train qui passait. Je suis un sauvage et ne comprends pas comment le cheval de fer fumant peut être plus important que le bison que nous ne tuons que pour subsister.

Qu’est-ce que l’homme sans les bêtes? Si toutes les bêtes disparaissaient, l’homme mourrait d’une grande solitude de l’esprit. Car ce qui arrive aux bêtes, arrive bientôt à l’homme. Toutes choses se tiennent.

Vous devez apprendre à vos enfants que le sol qu’ils foulent est fait des cendres de nos aïeux. Pour qu’ils respectent la terre, dites à vos enfants qu’elle est enrichie par les vies de notre race. Enseignez à vos enfants ce que nous avons enseigné aux nôtres, que la terre est notre mère. Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Si les hommes crachent sur le sol, ils crachent sur eux-mêmes.

Nous savons au moins ceci : la terre n’appartient pas à l’homme, l’homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent.

Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Ce n’est pas l’homme qui a tissé la trame de la vie : il en est seulement un fil. Tout ce qu’il fait à la trame, il le fait à lui-même.

Même l’homme blanc, dont le Dieu se promène et parle avec lui comme deux amis ensemble, ne peut être dispensé de la destinée commune. Après tout, nous sommes peut-être frères. Nous verrons bien. Il y a une chose que nous savons, et que l’homme blanc découvrira peut-être un jour, c’est que notre Dieu est le même Dieu. Il se peut que vous pensiez maintenant le posséder comme vous voulez posséder notre terre, mais vous ne pouvez pas. Il est le Dieu de l’homme, et sa pitié est égale pour l’homme rouge et le blanc. Cette terre Lui est précieuse, et nuire à la terre, c’est accabler de mépris son créateur. Les blancs aussi disparaîtront ; peut-être plus tôt que toutes les autres tribus. Contaminez votre lit, et vous suffoquerez une nuit dans vos propres détritus.

Mais en mourant vous brillerez avec éclat, ardents de la force du Dieu qui vous a amenés jusqu’à cette terre et qui pour quelque dessein particulier vous a fait dominer cette terre et l’homme rouge. Cette destinée est un mystère pour nous, car nous ne comprenons pas lorsque les bisons sont tous massacrés, les chevaux sauvages domptés, les coins secrets de la forêt chargés du fumet de beaucoup d’hommes et la vue des collines en pleines fleurs ternies par des fils qui parlent. Où est le hallier ? Disparu. Où est l’aigle ? Disparu.

La fin de la vie et le début de la survivance. »

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De l’art de sauver le « monde »