Archives de Catégorie: L’ÂMOGRAPHE

Les âmes

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La chair est comme une terre qui cache  les âmes. On naît tous aveugles. Voir est un art. Ceux qui peuvent voir la tendresse sont devenus les prêtres du petit temple dans lequel ils vivent. Ceux qui peuvent voir l’amour, en un instant, dans l’autre  redeviennent vivants. Car on est tous un Lazare: un mort enfermé dans une carcasse d’os enveloppées de chair.

Mais qui veut fouiller? Qui veut tuer le singe qu’il est? Qui veut s’éteindre à l’orgueil? C’est un feu si dense qu’il nourrit la chaleur dont nous avons besoin et consume en même temps l’être que nous sommes.

Avez-vous déjà remarqué la grandeur de la simplicité? Vous ne l’avez pas vue parce qu’elle est toute petite. Faites comme les enfants: plissez vos yeux, penchez vous, humez, regardez, questionnez vous.

Et souvenez-vous…

Souvenez-vous qu’avant de découvrir la plage, vous aviez déjà fait des châteaux des grains de sable. Vous avez soudé les grains et l’eau. C’était comme construire une pyramide. Mais sans esclaves…

On peut se construire à partir d’esclaves. En détruisant les autres…

Savez-vous regarder l’oeil d’un humain, d’une bête?

Vous y verrez un mica, comme sur les pierres. Mais vous y verrez un diamant et mille diamants. Des miroirS à n’en plus finir. La lumière qui s’est arrêté un moment. Une lettre de l’alphabet de l’éternité. C’est plus qu’un mica…

Que dire de l’oeil? C’est une planète dans un être sur une planète.

Un oeil est la Terre ou la Lune. Bleu, vert, tout en eau, avec des terres à peine visibles.

Attardez vous. Vous finirez par y voir une âme.

Vous finirez par apprendre à lire…

Ce sera le commencement qui ne finit plus de commencer…

Un dieu qui ne reconnaît pas un dieu est un peu un diable…

Gaëtan Pelletier, Circa 2011

 

 

 

 

 

 

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L’ÂMOGRAPHE: LES COCHONS NE MEURENT JAMAIS

Groinnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnn!

Les porcs indiquent le plus souvent le « gronk » (généralement connu sous le nom de « oink »). Ils ont un rituel raffiné de courtoisie, y compris une chanson entre les mâles et les femelles. Les porcelets nouveau-néss apprennent à fonctionner à  la voix de leur mère .Les porcs apprécient la musique.

. Le cochon, animal social

J’aime  les porcs. Les chiens  nous regardent  avec vénération.Les chats nous toisent avec dédain. Lescochons nous  considèrent comme des égaux.

Wiston Churchill

Il y a bien des étapes dans la vie. L’une des plus belles se situe au commencement de celle-ci : on n’a pas de projet, on est le projet. Les plus affligeantes attentes sont les plus angoissantes. Et c’est au moment où tout n’est que projet. Et c’est de cette manière que les gens passent aujourd’hui leur temps : dans la peur de ne jamais rien terminer. Tout simplement parce qu’ils n’arrivent pas à se concentrer sur ce qu’ils sont en train de faire, mais obsédés par la phase dite finale. Alors, on se retrouve toujours avec un bas différent. Et deux bas de «mouture» moyenne, puisque l’un a été fabriqué dans la hâte de crainte que l’autre nous échappe.

Il survient alors, à l’achèvement de l’existence, comme une sorte de retour vers cette enfance à l’âme pure, sans souillure : rien à terminer. Et c’est ainsi que je suis devenu, tranquillement, péniblement, un «lâche-prise». De sorte qu’aujourd’hui, ma plus belle réussite est de tricoter un bas sans me soucier si j’aurai le temps de tricoter l’autre.

***

Peu après mes six ans, mon père décida que ce n’était pas encore le temps pour moi d’aller à l’école. Il avait trouvé un emploi de cuisinier dans le nord de l’Ontario. Mes parents firent les rapidement préparatifs et nous quittâmes le  petit village de Sully  pour un long trajet en auto.

Pour ce qui était de l’école, il fallait se soumettre à l’impératif de l’époque : manger. Les besoins primaires.

– Tu iras plus tard… L’an prochain…

Partis un soir d’octobre, en automobile, par un matin frisquet, alors que les herbes avaient des engelures le voyage m’angoissait un peu.  C’était dans les années cinquante.  Les routes bordant le Saint-Laurent étaient sinueuses… Mais sans trop de trafic. La randonnée, toutefois, me parue  longue.  Nous nous sommes s’est arrêtés  pour le déjeuner « Au Martinet», à La Pocatière.  Après ce fut Québec, Montréal.

La nuit venue, nous nous fîmes un arrêt à un motel. Pendant ce temps, mon frère qui avait à peine un an, avait eu le temps de faire «ses besoins » dans l’auto…et sur moi,  ronflant  sur le siège arrière. Les odeurs étaient insupportables. Je voyais le tableau de bord tout illuminé, danser dans une sorte de gigue, de par ma tête qui oscillait entre le réveil et le sommeil.

*

Le trajet jusqu’au camp se fit dans une Autoneige B-12  Bombardier avec de hublots ronds, à travers lesquels je scrutais ce paysage triste d’automne, avec ses arbres défoliés, cette humidité qui emplissait l’atmosphère  Il n’y avait pas de route pour s’y rendre. Seulement  une voie raboteuse et ardue. Le trajet me parut une éternité.

*

L’hiver arriva. Les chutes de neiges recouvrirent  les bois. Un beau duvet blanc, dans la patience infinie des flocons. Et  à tous les matins, on m’envoyait jouer dehors.  C’est par un de ces matins que je vis le cochon  attendre son repas : les restes du petit déjeuner  que mon père, cuisinier,  balançait  sur la neige avec une chaudière de métal.  De la nourriture chaude qui au contact du tapis glacé  faisaient se soulever  des panages de vapeurs et des exhalaisons aux effluves vibrantes et composites. Le  cochon  avalait ce repas avec un appétit insatiable.  Je le regardais, sans broncher, et il  semblait ne pas trop  se soucier de  moi.

Après quelques matins, il remarqua ma présence. Il se tourna  et me regarda. Je scrutai longuement ce regard aux yeux rouges et ces étranges sourcils roses. Il se rapprocha pour me renifler avec ses deux grosses narines boursoufflées, la tête hautaine, les oreilles pendantes.  Je ne ressentais aucune crainte. Il me semblait que nous avions la même pour curiosité pour les êtres étranges que nous étions  l’un pour l’autre. Il ressemblait à une tirelire vivante. C’est tout ce que je connaissais des cochons. Que savait-il de moi? Je l’ignorais. Mais nous avions une chose en commun : aucun préjugé. Je n’avais pas lu sur les cochons, et lui n’avait pas lu sur les humains. Nous étions deux solitudes, absentés de nos semblables, qui cherchaient désespérément un contact.

Nous sommes prudemment  devenus amis. On a fini par trouver un beau compromis : jouer.

Je courais et il essayait de m’attraper. Je m’arrêtais, puis je repartais. Je pense qu’il  avait compris le jeu : il m’attendait en s’immobilisant.  Nous recommencions alors le même stratège.

Le jeu se terminait quand mon père m’appelait pour aller manger.

Plus les jours passaient, plus nous étions attachés et fidèles. Il devint si habitué à mes sorties qu’il m’attendait à la porte le matin.  Je descendais les deux ou trois marches et lui caressais  le crâne. Puis un jour j’eus l’idée de grimper sur lui. Je le pris pour un cheval. Et lui  se prit à ce  jeu  que nous répétions par la suite à tous les matins. Dès que je m’étais installé, il partait en à toute allure  dans son trajet devenu habituel :  faire le tour du camp.  En tournant  les coins de la bâtisse,  dans son trajet brisé et brusque, il me désarçonnait et je tombais la face en plein dans la neige. Je me relevais, sonné, le capuchon tout croche.  Le cochon  s’arrêtait et m’attendait. Pataud, je me relevais et reprenais ma monture. C’était une drôle d’impression : plus je devenais habile, plus la monture grossissait. Au début, on l’aurait dit adapté à ma taille. Vers la fin, toutefois, on aurait dit qu’il grossissait pour me défier. Je montais alors une gros bête large, trapue, et de plus en plus batailleuse. Car je vis plus tard que c’est comme ça que ça se passe dans la vie : les défis, on dirait,  deviennent plus gros, plus «résistants».

Le jeu dura je ne sais combien de mois. Les enfants n’ont pas la notion du temps, ils ont celle du froid, de la chaleur, des émotions. Et personne n’en fait des horloges de ces émotions. Personne n’a pensé à faire du froid ou de la chaleur des horloges.

Il a fallu des adultes, plus tard, pour regarder le ciel, les saisons, bref, sortir d’eux pour essayer de comprendre l’univers dans le quel ils vivaient. Puis plus tard encore, ils utilisèrent se «temps» pour avilir les Hommes. Ils le hachèrent comme on hache les parties d’un cochon pour s’en nourrir. Ils le hachèrent pour créer des esclaves. J’ignorais à ce moment que le cochon pût être un esclave. Mais, en fait, c’était une bête en liberté qui restait alentour du camp parce que chaque jour lui apportait ses besoins primaires. Il avait été «domestiqué». Mais moi je ne l’étais pas encore.

Au printemps, début mars, quand le soleil se mit à dissoudre lentement cette poudre blanche,  de petits étangs agités par le vent  s’installèrent   sur la croûte durcie par les traîneaux et les chevaux. Ma  monture disparut. Je ne posai pas de questions. L’esclave avait-il pris la fuite? L’esclave avait-il trouvé meilleure nourriture que les restes des repas des humains?

Comment savoir? L’instinct, ici, ne fonctionnait pas.

Je m’attendais à ce qu’il soit là à tous les matins, comme d’habitude. Mais j’étais à la fois inquiet et surpris : inquiet de son absence et surpris par tous les reflets qui poussaient sur la neige et les flaques d’eau. Comme si la vie revenait tranquillement. Une autre vie. Une vie qui me ramènerait un autre compagnon.

Les conifères enneigés se mirent à pleurer et à verdir. Et des chants d’oiseaux emplirent peu à peu la forêt. Et l’arrière du camp ne fut plus souillé par les restes du déjeuner.

L’ami ne se présenta plus.

Et je ne l’attendis plus : deux enfants venaient d’arriver au camp. Et c’est avec eux que j’appris de nouveaux jeux.  Entre autres, celui de créer des images à l’aide de cubes. Celle qui m’étonna et me marqua pour la vie représentait le diable. J’ignorais alors ce qu’était un diable, un Satan. Mais la créature n’avait rien de rose : c’était une sorte de monstre «hors-vie», cornée, à longue queue. Je pense que j’ai eu peur. Mais je ne savais pas pourquoi j’avais peur. C’était par instinct. Le cochon, lui qui se vautrait dans la vase, lui qui était souvent sale, lui qui avalait les restes de repas parfois puants, portait à confiance. . En fait, je pensais qu’en grandissant tout le monde devenait un beau cochon gentil. Mais ce jeu-là, ce jeu «arrêté», à accoupler des cubes pour en faire des images m’a a la fois attiré et répugné. On aurait dit qu’à force de vivre avec un cochon, j’avais appris à reconnaître les créatures de ce monde en lorgnant l’invisible.

J’ai continué à jouer au jeu des cubes. Sur un côté il y avait un lac, sur l’autre un ciel, et sur le troisième un animal agile, griffé, mais gros comme un chat qui aurait vécu dans un camp.

Le temps passa. Un temps trafiqué, mais un temps tout de même.

Moi j’engraissais… Les repas avaient un goût nouveau dont j’appréciais grandement la saveur.

Et plus j’en avalais, plus je courais vite.

J’avais les joues roses, qui s’empourpraient. Et je jour où je passai devant un miroir, étrangement, je vis que mon regard n’était pas si différent de celui de ma monture.

***

Combien d’années? Combien  de ces ans ont passé avant que je m’arrête  devant cette usine à tuer des cochons, à les dépecer? Je ne sais… Trente ans,  quarante ans?

Je sais seulement que personne ne voulait débiter ces bêtes pour un salaire aussi minable qu’on offrait ici.  Alors on fit venir du bout du monde de gens qui parlaient une langue que personne ici ne comprend. Des gens de pays si pauvres qu’ils n’ont rien à jeter aux cochons pour qu’ils restent avec eux, n’ayant eux-mêmes rien pour se nourrir.

Alors ils quittent leur pays pour se nourrir des restes de repas que nous jetons par la porte.

Ils essaient d’apprendre que le temps va si vite, que les besoins primaires sont encore si pressants, qu’on n’a pas le temps de se faire des amis en les taillant avant de bien les regarder dans les yeux.

Et quand ils se promènent dans le village, les gens ne leur portent pas trop d’attention : ce ne sont que des dépeceurs  de cochons.

 Gaëtan Pelletier

La danse du cul-de-jatte

Aujourd’hui, il s’est passé un événement étrange: pendant que le travailleur coupait la haie de cèdre à la tronçonneuse, une branche s’est affalée en emportant un nid de merles. Il est venu me voir en disant, un peu bouleversé, qu’il ne les avait pas vu. Alors, je suis allé voir ce qui se passait. Il pensait que les oisillons étaient morts. Je les ai ramassés un à un, les ai remis dans leur nid et ils se sont mis à pointer le bec comme si je voulais les nourrir. 

La haie de cèdres étant disparue, j’ai cherché un endroit où poser le nid. Il fallait que la mère s’en occupe. Il y avait un lilas près de la maison. C’est là que j’ai posé le nid. Mais je me suis rendu compte que la mère qui venait tourner de temps en temps dans les parages ne trouvait pas le nid.   Je l’ai alors remis à sa place, par terre et l’ai déplacé lentement vers un petit abris pendant les voyages de la femelle ou du mâle. 

Plusieurs heures. Pendant presque toute la journée, ma conjointe et moi nous nous sommes inquiété des oisillons. Toujours à la fenêtre du deuxième étage pour voir si la femelle venait les nourrir. 

Demain, je leur fabriquerai sans doute un abris. 

Ce qui m’a chicoté toute la journée est la question suivante: comment les oisillons ont-ils su que je n’étais pas un prédateur? Tout cela a l’air un peu cucul…. Je ne suis pas un hurluberlu. Je sais bien que la nature est « sauvage ». Tellement sauvage que nous avons appris à encore l’être davantage dans nos rapports « humains ». Tellement « appris » par le mode intellectuel que nous sommes râpés, séparés de L’ENSEMBLE  pour le « UN ».

***

C’est le genre de petit événement dans nos vies qui nous changent ou bien nous rassurent sur notre « vision » du monde. Cette chère vision d’intellectuels qui se chamaillent sur internet, ces grands « enjeux », ces analyses, en quoi nous changent-elles? Elles nous divisent pour faire régner un nouveau monde mécanisé.

Quand on parle de « spiritualité », on n’a pas d’autre mot que celui-ci, si pauvre, trop pauvre! Alors que les mots, les concepts de la modernité dans sa dite culture  de cyborg, mélangée à la livresque fait en sorte que nous sommes comme les oisillons déplumés, affamés, et que les parents ne retrouvent plus leurs enfants. En fait, plus personne ne se trouve et se retrouve. Et c’est là la source des guerres, de tous les conflits que l’on cultive, sans le savoir, aujourd’hui: le formatage et le martèlement des sociétés dites « évoluées » a fini par aplatir notre être jusqu’au cerveau.

Nous sommes dénaturisés…

Nous sommes détachés.  Nous nous haïssons hypocritement dans un amour passé au tamis des savoirs, des connaissances livresques, des écoles, etc…

Alors, si des connaissances ne font de vous, de moi, d’un autre, autre chose qu’un être spirituel-charnel, et non mono-cervical, c’est un total échec.

La guerre des mots n’est pas plus intelligente que celle des armes. Elle a son ventre dans la vanité. Et l’orgueil la nourrit autant que les chamailles entre « connaisseurs » mécaniques qui s’empiffrent d’analyses inutiles autant que du McDo.

Homme-Burger!

Mangeons-nous intellectuellement, les uns les autres! Il n’y a pas que les grands prédateurs, il y a les tout petits qui se cachent derrière des noms d’emprunts pour faire des commentaires. Sans savoir qu’ils sont déjà investis de l’hypocrisie et de la peur.

***

Tout ça pour dire qu’au fond il est quasiment impossible de décrire, d’écrire ce qui fait de nous un atome de monde meilleur. Je pense que c’est seulement cette humilité issue du doute, un questionnement sans fin, et une écoute des moments si simples de la vie, d’infimes expériences de la nature qui nous relient les uns les autres. Car nous ne pouvons pas continuer à détruire et à « construire » un monde ou la mécanique de l’intellect prend toute la place dans cette vie.  La Vie n’est pas une somme de livres ou de diplômes…

C’est une drogue comme une autre… Et l’on en vend de par les États. C’est officiel et marquée d’un sceau.

FINALE

Parfois, le soir, pendant que je me dis que je viens de vivre une journée dense comme si c’était une vie, je me répète que je n’ai probablement rien à dire « d’intelligent » au sens moderne qu’on lui donne.

Le simple citoyen, du moins celui « cultivé » en serre universitaire,  ou par un quelconque procédé religieux bien monté,  peut bien se targuer d’avoir la vérité.

En fait, la vérité est une valse mouvante que personne ne peut saisir avec son cerveau. Pas même à travers le temps et l’Histoire.

Pour la danse et pour l’amour, l’humain est né avec deux parties différentes…

Un être qui s’ampute de sa spiritualité par l’absence d’observation de la Vie   et ne peut plus danser, ni « penser ». Il est pensé par un mode mono et parle dans un mode mono.

Et c’est là le grand drame: on s’émoustille devant la danse des cul-de-jatte.

La propagande est bien plus efficace que vous ne le croyez. Elle a réussi à vous convaincre que vous n’aviez qu’une jambe, qu’un cerveau, que vous êtes un et unique, que les oiseaux sont muets, et que pour être « quelqu’un » il ne faut pas faire de compromis.

Je ne suis pas certain que le mot compromis soit bien compris. L’ego est Alzheimer de l’utile…

FINALE 2

Regardez bien comment l’oiseau construit son nid. Ensuite, regardez votre maison… C’est la différence entre un artisan et un entrepreneur véreux… Entre la Vie et la vie…

Gaëtan Pelletier

29 juillet 2014

 

 

L’âmographe: Rita

Je ne serai jamais plus le même… Et c’est bien ainsi. Car arrive un moment dans la vie où on passe son temps à être plusieurs « autres » sans être vraiment l’authenticité toujours dormante en nous.  Il n’y a rien que l’on puisse faire. Sinon que de se refermer comme une poule dans un œuf pour retrouver et recommencer la route qui mène vers ce que nous sommes vraiment.

L’erreur est de penser que nous sommes  les autres, ce ventre social qui nous fabrique, puis nous arrache afin de vous solidifier dans des dogmes pour à la fin devenir servants de messe des prêtres de l’avoir.

***

Le ciel de Sully était toujours bleu en juillet. En descendant vers la rivière, j’arrachais toujours une branche de merises que je mangeais en marchant. Et c’est sur le même chemin, en descendant vers la rivière que je suis parti à la recherche du cadavre de mon chien. La vie est jonchée de cadavres. Non pas de corps, mais ceux de l’esprit également. On passe son temps à tuer en soi les souillures du bain social dans lequel nous vivons. C’est l’ablution totale. Le vide. Le vacuum nécessaire à quelque chose d’autre.

Je devais avoir onze ans. C’était un été sec avec ses craquements sous les pas, les bruits de la rivière, et l’angoisse… On ne sait quand elle naît : on sait qu’elle est là, qu’elle vous poursuit toute la vie. Car tout ce que l’on perd dans la mort de quelqu’un ou de quelque chose fait de vous le Lazare que vous devez être : se ressusciter, toujours et toujours.

***

J’ai retrouvé le chien dans la décharge puante, à travers les détritus, les carcasses des nouvelles machines des années cinquante. On y emmêlait le vivant et la machine.

La décharge était sise au bord de la rivière, comme si l’eau allait tout avaler de par sa soif des choses. C’était l’époque où les vieux du village pensaient qu’on pouvait tout jeter : les chiens, les vieux vêtements, les restes de table, le vieux bois des constructions. Tout, tout, tout… Comme le monde l’est actuellement.

Le chien avait été abattu par mon oncle. Une carabine 22… J’ai trouvé son corps, avec des mouches autant qu’il y a de politiciens véreux sur la planète.

J’ai pleuré.

J’avais honte de pleurer. Ce n’était qu’un chien. Pas une machine à laver, tordue, rouillée… Non, tout le frétillement, les jappements, la tendresse des yeux mouillé du chien… Et sa chaleur collée à la mienne. Et son mystère de la vie.

J’ai remonté la côte jusqu’à l’église, et je suis rentré chez moi. Ce soir-là j’ai dû faire l’avant dernier voyage astral. Voyage non pas vers un lieu, mais un état d’être.

Après cet événement, j’ai chuté dans ce que les gens appellent le monde « réel ». Le corps se transformait… Les jeunes filles avec leurs parfums de rires commençaient à m’intéresser. Avec leurs jupes au bas des genoux, leur petits seins pointillant, leur yeux qui fabriquaient des étoiles à coups de regards.

J’ai craqué.

On passe toujours d’une vie à une autre. Et du chien, j’ai oublié sans jamais oublier , car tout est lié sans qu’on comprenne. Il n’y a pas de différence entre la nourriture d’amour du chien et celui de la femme, ni celui des merises ramassées en arrachant la branche d’un arbre. J’ai eu plus tard l’intuition que je m’étais nourri de toutes ses passions, mais en les divisant sans comprendre, à ce moment –là que la moindre particule, que ce soit matérielle ou invisible, est ce qui vous fabrique lentement, sans que vous vous en rendiez compte.

***

La beauté de l’enfance est le ventre ouvert de ses yeux, de son regard sur les choses, les êtres, qui doivent être à la mesure de sa capacité d’avaler toutes ces « aliments ».

C’était la beauté du village : La vue des montagnes délimitaient nos vues. La vision de la vie, dans sa prétendue étroitesse, allait circonscrire nos champs dans ce monde étréci qui contenait toutefois toute la dynamique des petits mondes, des clans, des infimes sociétés.

Le danger est de le perdre au moment où nous entrons dans l’illimité qui finit par n’être qu’un ventre défoncé, déchiré, et par le quel nous devenons tous un peu tordus.

Les premiers regards sur les femmes ne sont pas de l’amour : c’est le corps qui vous crache sa volonté de reproduire, de prolonger la race humaine, la vie…

La vie nous trompe parce que nous avons besoin de nous tromper. Personne n’échappe aux étapes. Sauf que certains y demeurent.

Ce qui nous tue davantage, c’est notre manque d’attention à toutes les étapes. Encore… La force de cette vitalité larvée dans nos cellules nous conduit. La passion est alors le gouvernail du petit bateau parti dans son petit voilier.

Alors, j’ai rencontré Rita et j’ai oublié mon chien.

L’amour est la chose la plus difficile à dresser dans cette vie. Il se présente sous diverses formes, tantôt dans l’une, tantôt dans la démesure de l’égo, et souvent, que trop souvent dans le nombrilisme tant honoré par les États. Mais avant d’être « social », il est un feu qu’on ne contrôle pas du tout. Chacun a eu ses feux, mais sans jamais avoir en soi tous les pompiers pour les téteindre.

Il faut toutefois passer par l’étape…

Après avoir connu Rita, si lointaine, j’en ai oublié le chien.

On peut être mordu.

La rivière assourdissante ne contient pas plus de poissons.

Toute la vie est une pêche dans laquelle il faut s’attraper tout en évitant les lignes des autres, mais en s’en servant.

Le poisson n’est pas la rivière, et la rivière n’est pas le poisson.

On peut bien devenir le plus grand des violoniste, mais tout cela, même l’art, – surtout l’art-, n’est qu’un petit tracé de noires et de blanches.

Au fond, il n’y a pas d’art si nous ne devenons pas un peu le sculpteur, le musicien, le poète, tout en s’amusant à considérer les grands remous de la nature humaine.

Chaque période a son ère :

Il y eut celle du chien

Puis celle  de Rita.

Mais dans cette étrange et choquante affirmation,  se cachait le secret de d’autres ères.

Nous sommes une oignon fabriquée en pelures et en pelures et en pelures….

© Gaëtan Pelletier

21 octobre 2012

L’ÂMOGRAPHE : L’OISEAU À L’ÉCOLE DES ROCHES

Le doute est l’école de la vérité.

Francis Bacon

Celui qui ouvre une porte d’école, ferme une prison.

Victor Hugo

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Je me souviens que ma mère avait fait tous les efforts du monde pour bien m’habiller : une chemise avec un petit débardeur à carreaux. Et elle m’avait tellement lavé le visage que mes joues paraissaient cirées.

Le sac avait une odeur de cuir tout neuf, et les émanations  des cahiers m’excitaient. C’est fou la force et la puissance des enfants à s’imprégner de tout, avec ces sens aiguisés : comme le livre des livres, tout ouvert, rien d’écrit. La chair neuve est un journal à remplir….

J’étais à la fois impressionné, apeuré :  j’entrais dans la vie. J’avais la tête, le cerveau devrais-je dire, neuf comme un sous. Pas une pensée issue d’expériences antérieures traumatisantes. C’est l’avantage de ne pas avoir trop de passé. Par la suite, c’est comme un ordinateur dont les fichiers sont emmêlés au point de ralentir. Vieillir est comme un lavage de cerveau ou on apprend à avoir peur de la vie et non pas à la voir comme une aventure à vivre. Une belle et grande  aventure. Le mal c’est d’être tout au long de son existence trahi à la fois par la brisure du rêve de la beauté de l’existence à travers trop de prises de conscience négatives. Il n’existe pas de douche ou de bain pour se décrasser de cinquante ans d’existence. Au contraire, on fini par se sentir figé dans la boue par toute la crasse de l’humanité.

On nous plaça en rang devant la façade de l’école. Par ordre de grandeur. J’ai dû être le deuxième à cause de ma petite taille. Je ressentais une certaine douleur aux pieds, avec ces souliers neufs, raides, lustrés : la beauté, l’image avant le confort. C’était bien une entrée dans le monde des adultes.

Une  belle journée de septembre. Le temps était chaud et le soleil traçait des ombres qui glissaient sur la terre comme des pans noirs. Les pans – de toutes formes – grimpaient la petite colline derrière l’école et se fondaient dans la forêt. Les nuages étaient ronds comme des ballons. C’était la particularité de vivre dans un micro-climat, dans une géographie singulière.  Le village, une sorte d’îlot, ou cuve entre montagnes, à l’abris  de tout. Le «monde» en ce temps-là, ou dans la tête d’un enfant était enfermé dans cet enclos. Quand on voulait l’agrandir on levait les yeux vers le ciel. Comme un réflexe. Comme si déjà on devinait qu’une réalité autre nous attendait.

Un couvent. Des religieuses. Des religieuses vêtues de noir et  de  fines écharpes blanches. Leurs gros crucifix  pendant au cou se balançaient. Cela me fascinait également. Mais au delà de cette fascination d’enfant, je compris plus tard que le problème avec les adultes c’est qu’ils ne sont plus capables d’êtres assez petits pour être grands. En plus, les enfants ont tendance à penser que les adultes possèdent la vérité de par leur expérience et leur cerveau bouffi de savoirs. C’est ce qui fait leur force, mais rétrécissant leur esprit et contribuant  également à leur perte : ils savent pourquoi l’oiseau vole, mais ils ne savent pas s’intégrer au plaisir du vol.

Aujourd’hui , les enfants des pays ne sont devenus que de la main d’œuvre en puissance pour cette ère affolée, tristement matérialiste, à la limite de l’honnêteté. Mais nous, qu’étions-nous ? Une armée à construire ? Un petit prince à assassiner ?

J’avais une grande soif d’apprendre. Je voulais saisir les nuages, la pluie, la neige, et ma place dans cet Univers déconcertant. Comme si, inconsciemment, j’avais saisi la lourdeur des pierres et qu’en apercevant les oiseaux, je m’étais demandé pourquoi les pierres ne volaient pas. Et, surtout, pourquoi, moi, je n’avais pas droit au vol ?

Plus on grandit plus se révèlent  des choses vaines, illusoires, inutiles, et souvent fausses. La vérité est intemporelle. La vérité est que plus on doute de son savoir et plus on sait ses doutes, plus on se rend compte qu’un pas vers la connaissance est aussi un pas en arrière : demain cette «connaissance» sera détruite par un nouveau savoir. Et le lendemain, celle d’aujourd’hui. Que reste-t-il de la vie ?

La beauté,  chez les enfants, c’est qu’ils peuvent regarder les oiseaux voler et simplement être éblouis. Et dans cet éblouissement ils trouvent, de par une connaissance instinctive si profonde,  le plaisir de l’oiseau qui vole ; comme s’il s’imprégnait de son vol, comme s’il était l’oiseau. Cela dans clairvoyance mystérieuse  qui disparaît à l’âge adulte. Le monde des grands ne sait pas s’intégrer simplement aux vols des oiseaux. Il s’interroge à savoir  comment ils volent et tentent la plupart du temps de faire des formules mathématiques pour déchiffrer ce vol.

J’ignorais qu’en vivant, en même temps que je me nourrissais de la masse, la masse me tuait.

On donne à tous les enfants du monde de la pâte à modeler pour faire des formes et des couleurs.

On donne à la société le pouvoir que tous les enfants du monde, de toutes les formes et de toutes les couleurs deviennent un oignon. Jaune, blanc ou rouge, ça n’a pas d’importance.

C’est le rang qui compte.

L’enfant a des projets. La société également. Mais ce n’est pas l’enfant qui tue la société… C’est souvent celle-ci qui l’étouffe.

Je savais un peu ce que je voulais en entrant dans cet édifice de brique rouge : apprendre à lire.

Car je voyais ma mère passer des heures à lire. Elle ressemblait aux oiseaux qui volaient. Une sorte d’extase et de tranquillité monastèrienne, dans laquelle elle s’enfonçait souvent.

Elle était la roche transformée en oiseau.

Elle allait à l’école d’elle-même.

Sans doute apprenait-elle que l’œuvre d’art en ce monde n’est autre chose que ce que l’on fait de sa vie.

Au fond il n’y a que deux manières de vivre : essayer de se fondre au vol des oiseaux ou passer sa vie à trouver des formules mathématiques sur le vol des oiseaux…

Et les compter.

Gaëtan Pelletier

Circa  2009

Un sac de poétesse

Clara 1

Clara 2

Clara 3

L’âmographe: au sortir de l’enclos

Un peu comme chez Roger… La roulotte à patates frites

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Le génie n’est pas de découvrir les génies et les copier, c’est de découvrir qu’ils n’existent pas vraiment : c’est sans doute notre peur de n’être rien, emportés  par l’étrange courant qu’est la vie sociale avec ses couches, ses strates, ses fourmis géantes, les regards haineux ou distants. Le génie c’est d’être tout simplement vivant… Et faire ce que l’on aime, du mieux que l’on peut, sans se soucier des jugements des autres. Et c’est pourquoi, de temps en temps, j’écris des choses étranges, qui ne semblent avoir aucun lien. Mais tout a un lien. Ce sont les nécessités de nos egos qui nous séparent. Tout le drame de cette vie se résume en cette nécessité de devenir soi, cette différence marquante, unicité. Au début, nous croyons tous qu’il faut des efforts. Or, c’est tout le contraire : les efforts les plus grands mènent aux plus grands échecs ou simplement à la répétition des analyses nombreuses des stratégies des enfants devenus vieux mais ayant du pouvoir. Ce qu’ils désiraient, sans doute. Le bonheur est dans la discrétion. Mais l’ego cherche à redevenir le « dieu » qu’il est. Et l’amour n’est qu’une copie, ici bas – du moins cet amour passion pour l’autre sexe, de l’amour véritable. Aimer l’autre c’est souvent trouver l’amour et non pas une « personne physique » qui ne représente que l’amour.

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Ce soir-là,  à Sully, devant la roulotte à patates frites, les gens se rencontraient. Vers 7h30 ou 8h. La chaleur du jour s’étalait encore, et les filles en jupes au bas du genou se promenaient lentement, avalant leurs frites noyées de ketchup. La vie à l’américaine prenait son élan. Le type qui opérait la roulotte me surprenait à chaque fois : il avait le visage ravagé par une acné jamais guérie. Comme un grand brûlé de son adolescence. On prenait notre petit casseau à 15 cents et on allait dans la balançoire d’en face. De là, on pouvait voir les gens passer, jaser de tout et de rien. Le village n’avait pas cette vision du monde. Les livres de mon père étaient remplis d’images de tribus, tirées d’une vieille encyclopédie qu’il avait ramassée  quelque part. Une planète lointaine… Des hommes avec des arcs et de flèches, des femmes aux seins nus, des maisons en bambou.

L’ignorance et le confinement sont des vertus. De fait, elles sont une sorte de nid de l’intellect sur lequel on dort constamment. C’est tout douillet. Et Sully était la place la plus douillette au monde puisque les véritables frontières ne sont que celles de l’esprit. Et à cet âge-là, l’esprit s’apprête à suivre la voie de la reproduction. Et les yeux n’ont d’yeux que pour la peau filigrane de Rita, la fille du rang 6, avec ses joues picotées de rousseur. À cette âge-là, peu importe son statut social, son rang, les veines et les canaux circulants dans le corps sont en quelque sorte programmés.

Et Rita mangeait ses frites avec un œil délicat, une tache de ketchup au coin des lèvres. Mais mon regard avait peine à se détache de la petite boursoufflure qui ballait dans sa blouse.

La balançoire dansait au rythme de nos pieds qui poussaient le plancher pour accélérer le mouvement.

La vie est une chaîne de désirs, une chaîne sans fin. Et quand l’un est consommé, un autre arrive, comme pour remplir un vide de l’âme. C’est ainsi jusqu’à la fin de ses jours, j’imagine.

J’écrivis à Rita une petite lettre d’amour sans avoir de réponse. Je vivais dans une sorte de transe d’une découverte nouvelle. Sans doute par une pulsion des glandes qui s’agitaient au point de me faire transpirer, pensant que c’était l’effet de l’amour. Mais peut-on aimer quelqu’un s’il ne vous aime pas?  Il n’y a que les objets que l’on peut aimer sans qu’ils ne vous demandent rien. Ainsi sont les premiers amours : des illusions à sens unique.

La première découverte de l’amour, du moins ce que l’on croit être, c’est d’aller au lit avec une main.

Le lendemain, le baseball m’attendait. Je me suis retrouvé dans une équipe au « poste » de lanceur. J’étais si nerveux, qu’après deux ou trois frappeurs, on m’a relevé.

La poussière, les cris, les odeurs de la décharge, pas si éloignée… Et pas de Rita.

Les villages sont de petits enclos, comme notre esprit. Lequel il faut briser pour arriver à quelqu’un : soi.

À la fin du mois d’août, cette année-là, mon père dégota un emploi de cuisinier dans une institution fédérale.

Le Jackpot!

Pour déménager, il loua un camion dont le contenant n’avait pas de toit. Tous les bagages, meubles, souvenirs, furent embarqués. Et je voyageai  à travers les meubles, à ciel ouvert, jusqu’à la petite ville située le long du Saint-Laurent.

Mais une semaine auparavant, pour trouver un loyer, il prit un taxi et alla visiter les lieux. Comme toujours, il ne faisait jamais rien comme les autres. Au retour, il s’arrêta dans un hôtel miteux et se mit à boire pendant que j’attendais dans le taxi. Il devait être tard dans la nuit.

Pour m’amuser, étant donné que le chauffeur avait oublié les clefs dans l’auto, j’ai démarré l’auto et je jouais à avance-recule. Jusqu’à ce que j’entre dans une sorte de remise et fracassa le mur.

Le propriétaire sortit, m’enleva les clefs et j’attendis…

Le retour fut pénible. Le chauffeur, trop soûl dormait sur la banquette arrière pendant que mon père conduisait. Il devait être aux alentours de 4h de la nuit. Nous étions seuls sur la route, mais ma mère, sobre, avait la main sur le volant et redressait les zigzags. Complètement effrayé, je regardais glisser les lignes pointiller, les phares qui balayaient de gauche à droite la route, demeurant silencieux, pendant que papa blaguait.

Au petit matin, les lueurs firent fondre tranquillement les ombres.

Une fois rendus, je m’endormis en me jetant sur le lit.

Je n’ai pas réussi à oublier cette nuit…

Qui donc choisit ses souvenirs?

Gaëtan Pelletier