Archives de Catégorie: LES CLASSIQUES 10/10

La mort de la mondialisation et ses conséquences

 

Álvaro García Linera

Les  incantations frénétiques en faveur de l’avènement d’un monde sans frontières, le brouhaha incessant visant à œuvrer au dénigrement des Etats-nations au nom de la liberté d’entreprise et de la certitude quasi religieuse que la société mondiale finirait par former un espace économique unique, financier et culturel intégré viennent de s’effondrer devant la stupeur éberluée des élites pro-mondialisation de la planète.

Le renoncement de la Grande-Bretagne à l’Union européenne (UE) – le plus important projet d’unification des Etats des cent dernières années – et la victoire électorale de Donald Trump aux Etats-Unis – qui a brandit le drapeau du retour au protectionnisme économique, annoncé le retrait de son pays des traités multilatéraux de libre-échange et promis la construction de frontières mésopotamiennes – ont balayé la plus grande illusion libérale de nos jours. Que tout ceci provienne des deux nations qui, trente-cinq ans en arrière, engoncés dans leurs amures de guerre, annonçaient l’avènement du libre-échange et de la mondialisation comme inévitable délivrance de l’humanité, constitue le symbole d’un monde qui a interverti, ou pire encore, épuisé les illusions qui l’ont maintenu vivant durant un siècle.

La mondialisation comme « métarécit », comme horizon politique idéologique capable de rassembler les espérances collectives vers un destin unique qui permettrait de réaliser toutes les attentes possibles de bien-être s’est brisé en mille morceaux. Et il n’existe plus aujourd’hui d’alternative qui articule ces attentes communes au niveau mondial. Ce qui existe est un repli effrayé à l’intérieur des frontières et le retour à un type de tribalisme politique, alimenté par la colère xénophobe. Tout ceci dans un monde qui n’est plus le monde de qui que ce soit.

La dimension géopolitique du capitalisme

Karl Marx a initié l’étude de la dimension géographique du capitalisme. Son échange avec l’économiste Friedrich List sur le capitalisme national en 1847 et ses réflexions sur l’impact de la découverte des mines d’or en Californie sur le commerce trans-pacifique en Asie le placent comme le premier et le plus fervent des chercheurs sur le processus de globalisation économique du régime capitaliste. De fait, sa contribution ne porte pas sur la compréhension du caractère mondialisé du commerce, qui commence avec l’invasion européenne de l’Amérique, mais sur la nature planétairement expansive de la production capitaliste.

La mondialisation économique (matérielle) est ainsi inhérente au capitalisme. Elle est apparue il y’a environ 500 ans et s’est développée de manière fragmentée et très contradictoire.

Si nous reprenons le schéma de cycles systémiques d’accumulation du capitalisme dans le cadre de la construction d’Etats hégémoniques proposé par Giovanni Arrighi [1] – Gênes (XV-XVI ème siècles), Pays-Bas (XVIIIème siècle), Angleterre (XIXème siècle) et Etats-Unis (XXème siècle) – chacune de ces hégémonies s’est caractérisée par un nouvel approfondissement de la mondialisation (premièrement commercial, ensuite productif, technologique, cognitif et finalement environnemental) et par une expansion territoriale des relations capitalistes. La nouveauté réside dans la construction d’un projet politico-idéologique, et au-delà d’un projet d’espérance et de sens commun, à l’intérieur de cette mondialisation économique. Autrement dit, la constitution d’un horizon capable d’unifier les croyances politiques et les attentes morales des hommes et femmes appartenant à toutes les nations du monde.

La « fin de l’histoire »

La mondialisation comme récit ou idéologie d’une époque remonte à trente-cinq ans. Elle a été mise sur orbite par les présidents Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Ces derniers ont liquidé l’Etat-providence, privatisé les entreprises nationales, écrasé les forces syndicales ouvrières et substitué au protectionnisme du marché interne le libre-échange.

Tout ceci s’est traduit par un retour amplifié aux règles du libéralisme économique du XIXème siècle : connexion en temps réel des marchés, augmentation du commerce par rapport à la production mondiale, centralité des marchés financiers, déjà existants dans la période antérieure. Mais ce qui a différencié cette phase du cycle systémique qui prévalait au XIXème siècle, c’est l’illusion collective de la mondialisation, sa fonction idéologique légitimée et son élévation au rang de destin naturel et final de l’humanité.

Ceux qui ont adhéré à cette croyance et qui l’ont érigée comme solution unique n’étaient pas seulement les gouvernants des partis politiques conservateurs. Il y avait aussi les médias, les universitaires, les commentateurs et les leaders sociaux. La chute de l’Union soviétique et le processus nommé par Antonio Gramsci « transformisme idéologique » pour qualifier la conversion des ex-socialistes en néolibéraux enragés ont achevé la victoire définitive du néolibéralisme mondialisé.

La proclamation de la « fin de l’histoire » par Francis Fukuyama comportait tous les ingrédients d’une idéologie d’époque, d’une prophétie biblique : son positionnement comme projet universel, son opposition à un autre projet universel diabolisé (le communisme), la victoire héroïque (fin de la guerre froide) et la conversion des infidèles.

L’histoire avait atteint son objectif : la mondialisation néolibérale. Et à partir de ce moment, sans adversaire antagonique à affronter, la question n’était plus de lutter pour un monde nouveau mais simplement d’ajuster, d’administrer et d’améliorer l’actuel puisqu’il n’y avait pas d’alternative. C’est pourquoi aucune lutte ne vaudrait plus la peine. Tout ce qui serait tenté pour changer le monde se rendrait face au destin inamovible de l’humanité : la globalisation. Un conformisme passif s’est ainsi emparé de toutes les couches de la société, pas seulement celles constituées par les élites politiques et économiques. De larges secteurs sociaux se sont également mis à adhérer moralement à la narration ambiante.

L’histoire sans fin ni destin

Aujourd’hui, alors que s’éteignent les derniers feux de la grande fête de la « fin de l’histoire », la victorieuse mondialisation néolibérale est morte laissant derrière elle un monde sans destinée ni horizon triomphant, autrement dit sans aucun horizon. Donald Trump n’est pas le bourreau de l’idéologie triomphaliste du libre-échange mais le médecin légiste qui doit officialiser un décès clandestin.

Les premiers faux-pas de l’idéologie de la mondialisation ont été ressentis au début du XXIème siècle en Amérique latine lorsque des ouvriers, des employés urbains et des rebelles indigènes ont ignoré le mandat de la fin de la lutte des classes et se sont rassemblé pour prendre le pouvoir étatique. S’appuyant sur leurs majorités parlementaires et de puissantes mobilisations de masse, les gouvernements progressistes et révolutionnaires ont mis en place une variété de politiques post-néolibérales. Ils ont ainsi montré que le libre-échange est une perversion économique susceptible d’être remplacée par des modes de gestion économique beaucoup plus efficaces pour réduire la pauvreté, favoriser l’égalité et impulser la croissance économique.

Ainsi, la « fin de l’histoire » a commencé à se révéler comme une singulière arnaque planétaire et de nouveau, la marche de l’histoire – avec ses inépuisables contradictions et options ouvertes – s’est remise en route. Il y a quelques années, en 2009, aux Etats-Unis, l’Etat, jusque-là vilipendé, moqué comme entrave au libre-échange, fut réhabilité par Barack Obama pour nationaliser partiellement le secteur bancaire et sortir de la faillite les banques privées. L’efficacité entrepreneuriale, colonne vertébrale traditionnelle de l’Etat néolibéral, fut réduite à néant suite à son incapacité à administrer les économies des citoyens.

Désormais, les citoyens anglais et nord-américains font pencher la balance électorale en faveur d’un repli vers des Etats protectionnistes, si possible fortifiés. Cette tendance s’ajoute à l’observation d’un mal-être planétaire au sein des classes ouvrières et moyennes qui voient anéanties leurs économies dans le libre-marché mondialisé.

La mondialisation n’incarne plus le paradis idéal vers lequel convergent les espérances populaires. Les pays et groupes sociaux qui l’encensaient sont devenus ses plus grands détracteurs. Nous nous retrouvons devant la fin d’une des plus grandes arnaques idéologiques des derniers siècles.

Cependant, aucune frustration sociale ne reste impunie. Un coût moral se paie actuellement tandis que la situation ne dessine pas d’alternatives immédiates. Au contraire, elle les ferme même, au moins temporairement. C’est le chemin tortueux des choses. Face à la fin de la mondialisation en tant qu’illusion collective, il n’émerge aucune alternative capable de capter et de susciter les volontés collectives et l’espérance mobilisatrice des peuples affectés.

La mondialisation, comme idéologie politique, a triomphé sur l’autel de la défaite de l’alternative au socialisme d’Etat, c’est-à-dire la nationalisation des moyens de production, le parti unique et l’économie planifiée d’en haut. La chute du mur de Berlin en 1989 a mis en scène cette capitulation. Il n’est ainsi resté dans l’imaginaire collectif qu’une seule route, qu’un seul destin mondial. Désormais, ce destin triomphant est en train de s’effondrer à son tour. Et l’humanité reste sans destin, sans chemin, sans certitudes. Mais ce n’est pas la « fin de l’histoire » comme le proclamaient les néolibéraux. C’est la fin de la « fin de l’histoire ». C’est le néant de l’histoire.

Ce qui reste aujourd’hui dans les pays capitalistes, c’est l’inertie sans conviction qui ne séduit plus, un bouquet d’illusions fanées.

Le monde se retrouve donc, avec l’échec du socialisme d’Etat et la mort par suicide du néolibéralisme sans horizon, sans futur, sans espérance mobilisatrice. C’est une période d’incertitude absolue dans laquelle, comme le pressentait justement Shakespeare, « tout ce qui est solide s’évapore dans l’air ». Mais c’est justement aussi pour cela que les temps sont très fertiles. Nous n’avons pas hérité de certitudes sur lesquelles asseoir l’ordre du monde. Il faut construire ces certitudes avec les particules chaotiques de ce nuage cosmique qui laisse derrière lui la mort des narrations passées.

Quel sera le nouveau futur mobilisateur des passions sociales ? Il est impossible de le savoir. Tous les futurs sont possibles à partir du néant hérité. Le commun, le communautaire, le communisme font partie des possibilités qui sont nichées dans l’action concrète des êtres humains et son indispensable relation métabolique avec la nature.

Il n’existe pas, dans tous les cas, de société humaine capable de se défaire de l’espoir. Il n’existe pas d’être humain qui puisse se passer d’un horizon et nous sommes aujourd’hui contraints à en construire un. Ceci est le commun des humains et ce commun peut nous amener à construire un nouveau destin différent de ce capitalisme erratique qui vient de perdre la foi en lui-même.

 

Ce texte est une adaptation légèrement réduite de l’article original de l’auteur publié le 31 décembre 2016 dans le quotidien argentin Página 12 (« La globalización ha muerto »)

Traduction : Fanny

Edition : Mémoire des luttes

Illustration : Abadi Moustapha

 

Publicités

COMMENT COMBATTRE LE CAPITALISME NÉOLIBÉRAL

manipulation-systeme

 

PARTIE 2

 

COMMENT COMBATTRE LE CAPITALISME NÉOLIBÉRAL

« Réduire l’aventure humaine à la compétition, c’est ravaler l’individu au rang de primate », écrivait Albert Jacquard [34]. Cette phrase n’est cependant pas très aimable envers… les primates ! Ceux-ci sont en effet très capables de coopération, de compassion et de justice, comme l’a bien montré Franz De Waal [35] . J’ai tenté, dans le premier chapitre, de cerner au mieux la logique du capitalisme néolibéral. Cette logique domine aujourd’hui les relations sociales dans beaucoup de nations du monde : les acteurs qui en sont porteurs s’efforcent et sont parvenus à l’imposer à presque tous les autres (ceux qui n’en veulent pas ou la voudraient autrement, ceux qui s’inspirent d’autres logiques, plus ou moins incompatibles). Ces autres acteurs résistent peu ou prou au néolibéralisme et ce sont leurs formes de résistance qui vont nous intéresser ici : je vais d’abord en proposer une analyse descriptive et ensuite, voir comment ces acteurs pourraient, à mon avis, augmenter l’efficacité de leur lutte.

Formes actuelles de lutte contre le capitalisme néolibéral

Quand, dans l’histoire des collectivités humaines, une logique dominante en remplace une autre, deux grands types de réaction se produisent. D’une part, certains acteurs défendent les enjeux de l’une ou l’autre logique qui a prévalu dans un passé (proche ou lointain) qui leur paraissait meilleur (nous dirons que leurs luttes sont « diachroniques »), alors que d’autres s’en prennent plutôt à la logique qui domine là et alors, dans le présent, et bien sûr, dominera le futur (nous appellerons leurs luttes « synchroniques »). D’autre part, certains acteurs, plus modérés dans leurs revendications, veulent des réformes, mais pas pour autant le remplacement de la logique dominante par une nouvelle (nous appellerons leurs luttes « alter » ou « défensives »), alors que d’autres, plus radicaux, veulent supprimer cette logique et en mettre une autre à sa place (nous dirons de leurs luttes qu’elles sont « anti » ou « offensives »). Bien sûr, entre ces formes extrêmes, il existe aussi des formes intermédiaires, qui les combinent sur l’un ou (et) l’autre de ces deux axes.

tableau-economie

Si nous examinons maintenant les mouvements sociaux et politiques qui combattent aujourd’hui le capitalisme néolibéral, nous pouvons les classer (au moins provisoirement et sans prétendre à l’exhaustivité) selon ces deux critères (voir le tableau). Ce qui nous frappe d’abord, c’est évidemment leur extrême dispersion : nous venons d’une époque où le mouvement ouvrier et socialiste (donc la « lutte des classes » au sens strict, qui était une lutte synchronique, alter et/ou anti) monopolisait pratiquement toute la scène sociale et politique. En revanche, les mouvements d’aujourd’hui se répartissent entre tous les champs relationnels qui composent la vie collective, et leur dispersion s’accompagne d’une division, causée par leur forte ambiguïté. Il est évident que tous ces mouvements n’ont pas des enjeux communs, que les acteurs qui y sont engagés n’ont pas d’identité commune qui pourrait les solidariser, qu’ils n’ont pas les mêmes adversaires et qu’ils ne sont pas d’accord entre eux sur leurs méthodes de lutte. Cette dispersion et cette division expliquent la faiblesse de chacun de ces mouvements pris séparément, donc leur inefficacité relative. C’est à peine s’ils peuvent égratigner le « bulldozer néolibéral », que rien ne semble pouvoir arrêter ou dévier de sa logique.

Quelques conseils aux acteurs pour augmenter l’efficacité de leurs luttes

La relation entre l’acteur et le sociologue soulève toujours une question délicate. Le rôle du sociologue n’est certes pas de prendre la place des acteurs ni de diriger leurs luttes : ce n’est pas lui, mais eux, qui font l’histoire. En revanche, ce rôle est d’éclairer les acteurs, en leur proposant des analyses aussi proches que possible des relations sociales telles qu’elles fonctionnent vraiment, au-delà des discours idéologiques et utopiques, dont ils les recouvrent toujours d’un double voile. Comme l’écrit Paul Veyne, « Les sociologues et les historiens sont à plaindre : quand ils ont à déchiffrer les motivations de nos options, ils sont en présence d’un texte doublement brouillé ; la solution que nous avons choisie ne coïncide jamais avec la rationalité qu’on pourrait lui supposer et le poids de nos différentes motivations semble modifié par les contraintes de la solution. [36] » En me fondant sur mes analyses, je me contenterai donc ici de donner aux acteurs quelques modestes conseils, dont ils feront l’usage que bon leur semblera !

1. Ne pas confondre le modèle culturel subjectiviste et l’idéologie néolibérale

Il me semble indispensable de rappeler d’abord à mes lecteurs le sens de ces deux notions et surtout, de les inviter à ne pas les confondre. [37] Le modèle culturel subjectiviste appelle les individus, pour mener une « vie bonne », à se conformer à un principe éthique central : « soyez sujets et acteurs de votre existence personnelle », ce qui, en soi, nous apparaît comme une injonction plutôt désirable. En revanche, l’idéologie néolibérale leur propose, pour se conformer à cette injonction culturelle, de se livrer corps et âme à la consommation, à la compétition et à la communication. Or, cette interprétation du principe culturel central introduit dans le néolibéralisme une contradiction majeure : en obéissant à cette idéologie, ce régime ne cesse de faire grandir les inégalités, d’étendre l’exclusion sociale et de porter atteinte à l’environnement, donc de priver une grande partie des individus de l’accès aux ressources dont ils auraient pourtant besoin pour réaliser leur épanouissement personnel. La consommation leur fait confondre l’être avec l’avoir, la compétition renforce l’exclusion et met la nature en péril, et la communication, plus virtuelle que réelle, les renvoie à leur solitude.

Dès lors, le régime néolibéral est, paradoxalement, une machine à fabriquer des individus privés d’épanouissement personnel, alors que pourtant, la culture régnante leur en reconnaît le droit et le leur fait désirer, mais sans en donner les moyens à un nombre croissant d’entre eux. Néanmoins, la plupart se taisent, supportent les conditions de vie que le régime néolibéral leur imposent, courent du matin au soir pour garder leurs emplois et payer leurs dettes, s’engagent dans une impitoyable compétition, se débrouillent comme ils peuvent, font avec ce qu’ils ont, se distraient en se cherchant des compensations illusoires… Seules quelques minorités résistent.

2. Essayer de faire comme Marx… mais sans commettre la même erreur !

Au milieu du 19e siècle, pour savoir comment combattre le capitalisme industriel national, Karl Marx a d’abord cherché à comprendre comment il fonctionnait : rappelons sa démarche. La bourgeoisie possédait tous les moyens de production (propriété privée) ; elle achetait la force de travail – que le prolétariat était obligé de lui vendre pour survivre –, comme une marchandise, à sa valeur d’échange sur le marché du travail (salariat) ; pendant son temps de travail, ce prolétariat produisait des biens ou des services dont la valeur d’échange était supérieure à celle de son coût salarial (exploitation du travail et plus-value) ; la bourgeoisie revendait les biens ou les services produits sur le marché et réalisait ainsi la plus-value en argent ; enfin, elle décidait de l’usage qu’elle ferait de ses profits : elle pouvait, soit, les dépenser pour satisfaire ses intérêts particuliers (on la dira alors dominante), soit, les mettre au service de l’intérêt général, en agrandissant ses entreprises et en contribuant au progrès technique et au progrès social (on la dira alors dirigeante). [38]

En analysant ce mode de production du surplus économique, Marx a clairement identifié les deux enjeux stratégiques, dont dépendait la capacité de la bourgeoisie de se reproduire et de prospérer : la propriété privée et le salariat. Dès lors, fort logiquement, pour orienter les luttes du prolétariat, il a proposé que celui-ci s’en prenne à ces deux variables-là. Il y avait trois solutions : a) supprimer la propriété privée des moyens de production et la remplacer par une propriété étatique, gérée par les dirigeants d’un parti prolétarien (voie communiste) ; b) conserver cette propriété, mais en confier la gestion aux travailleurs eux-mêmes (voie autogestionnaire) ; c) la conserver, mais contraindre la bourgeoisie à faire un usage dirigeant de la plus-value, en améliorant le salariat, donc en réduisant la durée du travail, en payant de meilleurs salaires aux ouvriers et des impôts aux États pour financer la sécurité sociale (voie social-démocrate).

En théorie, ces trois voies étaient réalistes et pouvaient donc être efficaces, que ce soit pour remplacer le capitalisme par un autre régime ou pour profiter de son dynamisme pour améliorer les conditions matérielles de la population en général. Cependant, dans la pratique, comme l’histoire nous l’a appris, la première voie (la plus utopique, celle que Marx préférait !) a été nettement moins efficace que les deux autres. Un siècle après la révolution russe de 1917, l’histoire a suffisamment prouvé qu’il en a bien été ainsi : il suffit, pour s’en persuader, de comparer aujourd’hui les conditions de vie du peuple russe à celles des peuples scandinaves. Bien entendu, le succès du modèle social-démocrate, la dérive totalitaire du régime soviétique et l’échec du modèle communiste ne s’expliquent pas par une « erreur » de jugement de Marx, mais par les conditions historiques très différentes des pays scandinaves (déjà assez avancés sur la voie de la modernité) et de la Russie (où le régime féodal était encore bien présent au début du 20e siècle). Mais, quoi qu’il en soit, partout la voie social-démocrate (réformiste) s’est révélée beaucoup plus efficace que la voie communiste (révolutionnaire) et que la voie autogestionnaire.

Malgré tout son génie et sa connaissance de l’histoire, Marx n’a pas pensé – du moins pas à ma connaissance – que la voie communiste se révélerait beaucoup moins adéquate que la seconde et surtout que la troisième. [39] Il ne semble pas avoir prévu que les dirigeants du parti révolutionnaire, agissant au nom du prolétariat, se transformeraient en une nouvelle classe gestionnaire au moins aussi dominante et bien moins dirigeante que la bourgeoisie capitaliste elle-même. [40]

Mon objectif est ici de suivre la même démarche que Marx, mais en évitant de commettre la même erreur. Qu’au moins l’histoire nous apprenne enfin ceci : quelle que soit la lucidité et la générosité de certains individus membres d’une classe gestionnaire, la logique des relations de production et de gestion des richesses est telle qu’elle les incite et les entraîne à devenir dominants (à se préoccuper de leurs intérêts particuliers) ; et la seule manière d’obtenir d’eux qu’ils deviennent dirigeants (se préoccupent de l’intérêt général) est de les y contraindre par la force d’un mouvement social et politique de la classe productrice. Cela est bien regrettable, mais les humains sont ainsi, et si l’on veut qu’ils changent, il faut les prendre pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’on voudrait qu’ils soient !

3. Identifier clairement les enjeux stratégiques de la ploutocratie néolibérale

Pour savoir comment combattre efficacement le capitalisme néolibéral d’aujourd’hui, il fallait d’abord faire une analyse correcte des enjeux stratégiques de sa classe gestionnaire. Disons d’emblée, et clairement, que l’exploitation du travail n’est plus son enjeu majeur : elle dispose, partout dans le monde, d’une inépuisable « armée de réserve » de travailleurs, prêts à se laisser exploiter en acceptant n’importe quelles conditions de travail ; en outre la productivité du travail n’ayant jamais été aussi élevée, elle peut extraire à volonté des plus-values faramineuses, légales et illégales, se les approprier et les gérer à son gré.

Par conséquent, la grève des travailleurs, qui fut longtemps l’arme absolue du mouvement ouvrier, a perdu une grande partie de son efficacité : elle peut même, comble de l’ironie, servir parfois de prétexte à la délocalisation d’entreprises vers des lieux jugés plus « hospitaliers ». Quels sont alors ses enjeux stratégiques ? Ils sont à rechercher du côté des échanges commerciaux et financiers plutôt que dans la production. Que ce soit, « en dernière instance » la production, donc l’exploitation du travail, qui produise cette plus-value, n’empêche pas que ce qui est stratégique pour la ploutocratie ne soit plus le « procès de production » lui-même, mais d’autres enjeux (que j’essaie précisément d’identifier ici). La bonne question est donc : de quelles conditions dépendent la reproduction et l’expansion de la ploutocratie en tant que classe gestionnaire ?

a) De la manipulation des besoins de consommation

La ploutocratie a surtout besoin de vendre tous les biens et les services que ses entreprises sont capables de produire. Elle doit pouvoir compter sur des consommateurs solvables et durables, qui constituent la principale source de ses profits commerciaux et financiers, qui sont la condition essentielle de sa prospérité. Pour atteindre cet objectif, ses armes les plus efficaces sont la manipulation des besoins par la publicité (inculquer aux gens l’irrépressible besoin d’acheter le dernier gadget à la mode) et par la pratique systématique de l’obsolescence et de l’endettement.

b) De l’innovation technologique

Sa capacité compétitive dépend de la compétitivité de ses entreprises, et celle-ci, de la course effrénée à l’innovation technologique. Cette logique innovatrice, s’il est vrai qu’elle fait faire à l’humanité un gigantesque bon en avant des connaissances scientifiques du monde et de leur traduction en technologies qui nous sont bien utiles, a aussi pour effet de renouveler constamment les biens et les services disponibles et d’exacerber la compétition entre les entreprises et les pays, donc, de leur imposer une course à la croissance illimitée, d’éliminer les entreprises qui n’en sont pas capables et d’exclure les pays qui ne parviennent pas à suivre le rythme.

c) De la dérégulation des marchés

La ploutocratie a besoin d’un monde sans frontières politiques, d’un espace mondial où règne la libre concurrence, où puissent circuler sans entraves les biens, les services, les capitaux et les informations. Elle a besoin que les États-nations, non seulement ne mettent aucun obstacle à cette libre circulation (notamment par des droits de douane, le contrôle des changes, des taxes sur les transferts de capitaux, des conditions imposées aux investissements étrangers, des aides à des entreprises nationales en difficulté…), mais qu’ils la favorisent activement . [41] (notamment en accordant des avantages fiscaux, en sauvant des banques de la faillite, en construisant des infrastructures, en prenant en charge des externalités négatives sur l’environnement, en menant des interventions politiques ou militaires dans certains pays où les conditions sont défavorables au régime néolibéral).

d) De la réduction des dépenses sociales des États nationaux

La ploutocratie a encore besoin que les États nationaux se mettent au service de ses intérêts. Elle en attend encore essentiellement deux choses : qu’ils gèrent les finances publiques avec une rigoureuse austérité budgétaire, notamment en ce qui concerne les politiques sociales (coût de la sécurité sociale, de l’éducation, de la santé, etc.) ; et qu’ils privatisent les entreprises et les services publics qui sont susceptibles d’engendrer des profits (surtout les services de communication). Elle exige donc de chaque État national qu’il dépense le moins d’argent possible. En effet, puisque ces dépenses sont financées par des impôts ou par des emprunts, elles augmentent les charges des entreprises et réduisent d’autant leur capacité compétitive sur les marchés internationaux. La concurrence entre les entreprises entraîne donc celle entre les États : les pratiques du dumping social (relatif aux salaires et aux charges sociales) et fiscal (les cadeaux, la fraude et les paradis fiscaux) favorisent évidemment la compétitivité des entreprises.

e) De la fraude fiscale et de la spéculation financière

La ploutocratie ne s’approprie pas seulement des bénéfices commerciaux. Pour que le régime néolibéral fonctionne au gré de ses intérêts, il doit aussi lui permettre de réaliser des profits financiers. Les profits dont il s’agit ici sont essentiellement liés à des transactions en bourse, à la spéculation (sur les prêts d’argent, les titres boursiers et les devises) et à la fraude fiscale. Dès lors, elle pratique notamment le « génie fiscal » : elle profite des différences de régime fiscal entre les pays, qui lui proposent des « montages » financiers ; elle « joue » sur les échanges (de services, d’argent, de technologies…) entre des entreprises qui dépendent d’un même groupe transnational ; elles profitent des « cadeaux fiscaux » que leur proposent les États pour les attirer chez eux. [42]

f) De la maltraitance de l’environnement

Pour les entreprises, la question de l’environnement est très ambiguë. D’une part, une réelle prise en charge des dommages causés à l’environnement par leurs activités aurait pour conséquence des coûts supplémentaires qui réduiraient leur capacité compétitive. Mais, d’autre part, ces dommages sont tellement alarmants que l’opinion publique les contraint à en tenir compte. Dans ces conditions, il faut bien qu’elles fassent quelque chose pour limiter les dégâts, ou, au moins qu’elles déclarent assumer leur « responsabilité environnementale ». Prétendre se préoccuper de la protection de la nature est devenu aujourd’hui un argument publicitaire utile pour stimuler les ventes.

Par ailleurs, les menaces qui pèsent sur l’environnement sont tellement réelles que l’innovation technologique s’attache activement à créer des biens et des services nouveaux qui n’auraient aucun impact négatif sur la nature : des automobiles électriques, des panneaux solaires, des éoliennes, etc. Ce nouveau « créneau écologique » est devenu une source de profits considérables pour les entreprises [43] . On peut même penser que la logique du capitalisme néolibéral finira par résoudre les problèmes de l’environnement, parce que les technologies propres constitueront demain les biens et les services les plus rentables pour la ploutocratie.

g) De la docilité des travailleurs

Enfin, la ploutocratie a besoin, pour avoir les mains libres, de mettre fin à l’influence des syndicats de travailleurs : elle veut qu’ils renoncent aux droits acquis de haute lutte par le mouvement ouvrier ; elle les veut soumis à ses exigences, disposés à accepter des contrats précaires, flexibles, mobiles, créatifs, « licenciables » à merci, bref, elle veut un retour aux conditions de travail qui prévalaient au 19e siècle en Europe, et qui prévalent encore aujourd’hui en Afrique, en Asie (notamment en Chine) et en Amérique latine..
Tels sont, me semble-t-il, les sept enjeux stratégiques – ceux qui sont indispensables au fonctionnement du capitalisme néolibéral selon les exigences de la ploutocratie. Dès lors, pour obliger celle-ci à tenir compte de leurs revendications, c’est à ces enjeux-là que les mouvements sociopolitiques de résistance, s’ils veulent être efficaces, doivent s’attaquer. Je les rappelle ici – et l’ordre dans lequel ils sont cités importe peu : a) la protection des consommateurs contre la manipulation de leurs besoins ; b) la limitation des effets néfastes (faillites, chômage, exclusion) de l’innovation technologique ; c) la régulation des marchés par les États nationaux ; d) la défense des acquis sociaux de l’État-providence ; e) la lutte contre la fraude fiscale et la taxation des grosses fortunes et des transactions financières ; f) la protection de l’environnement ; g) la défense des droits humains et des travailleurs.

Quand on connaît bien les enjeux stratégiques d’une lutte sociale, il est plus facile de savoir qui est l’adversaire, sur qui on peut construire une solidarité et par quels moyens il est possible d’imposer des revendications.

4. S’en prendre à un adversaire commun

D’abord, il faut dire clairement qui l’adversaire n’est plus : ce n’est plus la bourgeoisie du capitalisme industriel dont parlait Marx. Bien sûr, elle existe encore, mais elle a perdu sa puissance et ce n’est plus elle qui gère la richesse : ou bien ses usines ont fait faillite, ont disparu, ont été fusionnées et souvent délocalisées, ou bien certains de ses membres ont réussi à se reconvertir et à devenir membres de la ploutocratie. Ensuite, il importe de ne pas confondre la ploutocratie elle-même avec ses collaborateurs. Comme je l’ai précisé déjà dans le chapitre précédent, je rappelle que ces derniers sont des technocrates dont elle se sert et qui sont ses complices plus ou moins dévoués : les managers des entreprises (qui ne sont que des administrateurs délégués) ; l’armée d’économistes, de juristes, d’ingénieurs ou d’autres universitaires qui travaillent dans les entreprises, dans les agences de notation, d’innovation ou de publicité ; les grandes organisations internationales, qui sont financées par les États pour imposer le modèle néolibéral au monde entier ; et les politiciens des États nationaux – qu’ils soient libéraux, socialistes ou autres –, qui se soumettent aux exigences du néolibéralisme (en prétendant que ce serait pire s’ils ne s’y soumettaient pas).

Bien sûr, tous ces gens-là sont des complices actifs de la ploutocratie ou, au moins, s’abstiennent de lui opposer une résistance significative. Ces technocrates remplissent des rôles bien précis : évaluer correctement les risques, conseiller les investissements et les opérations spéculatives, inventer des montages fiscaux complexes pour échapper à l’impôt, gérer les entreprises pour qu’elle fassent les profits attendus, faire pression sur les États nationaux pour qu’ils soient contraints d’adopter le modèle économique néolibéral, inventer sans cesse de nouveaux produits à vendre, et créer de nouveaux besoins de consommation.

Dès lors, s’il n’est évidemment pas inutile d’exercer des pressions sur ces technocrates, surtout sur les États nationaux et les organisations internationales, ils ne sont pas eux-mêmes le véritable adversaire. Comme je l’ai écrit plus haut, la ploutocratie comporte trois personnages principaux : les banquiers, les spéculateurs et les actionnaires des sociétés multinationales. Leur but essentiel est de « faire du fric » ! Ils exigent une rentabilité annuelle proportionnelle aux risques qu’ils croient courir : si le risque est faible, ils peuvent se contenter de moins de 1%, mais s’il est très élevé, ils exigeront 25% ou plus. De l’argent qu’ils prêtent ou retirent et des investissements qu’ils consentent ou non dépendent le bon ou le mauvais fonctionnement de l’économie dans le monde.

5. Construire une identité commune

La formation d’une identité commune aux membres d’une catégorie sociale dominée quelconque (un « Nous les… ») est indispensable pour construire entre eux une solidarité active. Ce processus, souvent lent et difficile, ne se produit en effet que dans certaines conditions qui le favorisent. [44] Les dominés doivent notamment (mais c’est essentiel) prendre conscience de la place qu’ils occupent dans la relation sociale qui les assujettit et dont un acteur dominant profite. Ils doivent donc, dans leur pratique vécue, savoir que « c’est nous » qui, par notre contribution (notre participation, nos compétences, notre travail, nos achats), produisons cette richesse ou ces privilèges dont jouit cet acteur dominant ; savoir que «  c’est nous » qui sommes exploités et considérer que « c’est injuste », que c’est inadmissible ; savoir que «  c’est de nous » (et seulement de nous) que dépend que « ça change » ; croire que « c’est possible » de faire changer cette situation ici et maintenant ; savoir sur qui et comment ils peuvent agir pour être efficaces.

Il faut parfois des décennies, voire plus d’un siècle, avant que les membres d’une catégorie sociale dominée n’acquièrent une conscience fière de ce qu’ils sont, avant que leur solidarité active ne se construise, avant que leur privation n’engendre de l’indignation, avant que celle-ci les conduise à la mobilisation et avant qu’ils se dotent d’une organisation solide et structurée. [45]

Étant donné la logique du capitalisme néolibéral mondialisé, les catégories sociales parmi lesquelles, ici et aujourd’hui, ces conditions de base d’une action collective conflictuelle organisée peuvent être réunies, chez qui cette prise de conscience est donc possible, me paraissent être les consommateurs des biens et des services que proposent les entreprises et les banques, ainsi que les usagers des services publics, bref, des clients (un « clientariat »). Ce sont eux qui, en se laissant manipuler dans leurs besoins, en s’endettant pour consommer, en tolérant, bon gré mal gré, des conditions de travail précaires, et en supportant d’être de plus en plus exclus du secours solidaire des États, contribuent, par leur assentiment au moins implicite, à la production des bénéfices commerciaux et des intérêts financiers, qui enrichissent la ploutocratie et dont elle fait l’usage dominant que bon lui semble. Ce « clientariat » peut, à mon avis, former la tête avancée d’un puissant mouvement social et politique, capable d’éveiller et d’unir tous les autres acteurs qui sont repris dans la typologie que j’ai proposée ci-dessus.

La formation d’une solidarité entre des « clients » se heurte cependant à un obstacle important, qui trouvent son origine dans la logique du capitalisme néolibéral et plus précisément, dans le modèle culturel subjectiviste régnant. Cet obstacle concerne le rapport des individus à l’organisation. Sans organisation, un mouvement social n’arrive à rien. Or, les clients ont une forte tendance à l’individualisme, que l’idéologie néolibérale encourage autant qu’elle peut [46] . Dès lors, ils ont horreur du contrôle social qu’exercent sur eux les organisations : ils ont le sentiment d’y perdre leur autonomie, d’être contraints de se soumettre à la pression des autres et, plus encore des « chefs ». Ils n’aiment pas renoncer à leur liberté de penser ce qu’ils veulent, d’entrer et de sortir du groupe, de faire ou non ce que les autres attendent d’eux.

Ils se méfient des délégués, des représentants qui parlent et agissent en leur nom, mais qui peuvent aussi se faire récupérer. Ils préfèrent les assemblées libres, où participe qui veut, où prend la parole qui veut. Ils détestent les dogmes, les drapeaux, les « grandes causes », les idéologies et les leaders. Ils se méfient des autres organisations politiques et sociales (les partis, les syndicats, les églises). Ils constituent, dès lors, un cauchemar pour les militants, pour ceux qui veulent organiser des groupes structurés. Contrairement à ce que l’on affirme parfois, ils ne sont pas du tout dépolitisés : ils veulent faire preuve de solidarité, ils sont prêts à descendre dans la rue, mais ils signent plus volontiers des pétitions (surtout sur internet) ; ils se sentent indignés par les politiques néolibérales, ils sont disposés à se mobiliser, mais ils détestent la discipline des organisations. La plus grave conséquence de cet individualisme pour l’action collective est la division et la dispersion des mouvements, donc la faiblesse de chacun d’eux pris séparément.

6. Choisir des méthodes efficaces de lutte

Comment agir sur la ploutocratie ? Il semble que ce soit là une question majeure pour tout mouvement social. Prenons encore l’exemple de la classe ouvrière. Elle n’a été efficace que là où elle a utilisé la grève du travail, organisée par ses syndicats. Comment trouver aujourd’hui, au niveau mondial, l’équivalent de ce que fut la grève hier, au niveau national ? Voici deux pistes d’action.

La première consiste à expérimenter des formes alternatives de production, de distribution et de consommation de biens et de services. C’est le projet de l’économie sociale et solidaire qui se manifeste dans plusieurs continents et de diverses manières. Il existe aujourd’hui dans tous les pays du monde des dizaines de milliers de groupes divers qui refusent d’entrer dans le « jeu » du modèle néolibéral. Ils promeuvent des échanges de valeurs d’usage (l’économie du don), des monnaies locales alternatives, l’autogestion par les travailleurs d’entreprises mises en faillite ; ils pratiquent un mode de vie basé sur la « simplicité volontaire », sur le « convivialisme ». Bref, ils cherchent un mode de production alternatif au capitalisme néolibéral. Il convient, bien sûr, de faire de ces expériences, non pas des îlots marginaux ou un secteur à part, mais des pratiques qui alimentent la réflexion sur les exigences sociales et environnementales que les citoyens peuvent faire valoir auprès des entreprises, œuvrant ainsi pour de nouvelles régulations publiques et pour des discriminations positives à l’égard des d’entreprises qui respectent leurs travailleurs, leurs consommateurs et leur environnement. [47]

La seconde est le boycott de certains biens et services produits par certaines entreprises ou certaines banques. [48] Pas plus que les ouvriers n’ont cessé de travailler, il ne faut pas cesser de consommer, ni de communiquer, ni non plus supprimer entièrement la compétition. Mais de la même manière que le prolétariat a exigé de meilleures conditions de travail, il faut exiger aujourd’hui de meilleures conditions de consommation, de compétition et de communication, au moins pour tous les biens qui sont considérés comme essentiels à l’épanouissement personnel de tous les individus, surtout de ceux qui n’en ont pas les moyens. Il faudrait définir les règles d’un contrat de responsabilité sociale et environnementale, que devraient respecter les entreprises privées pour les biens et les services qu’elles proposent.

Ces règles – auxquelles il faudrait réfléchir et dont il faudrait débattre soigneusement – concerneraient bien sûr les conditions de création d’emplois, de juste contribution à l’impôt, de taxe sur la spéculation financière, de contribution à la sécurité sociale, de localisation des entreprises, de protection de l’environnement, de respect des droits des travailleurs et des consommateurs, etc. Et il faudrait appeler à boycotter les entreprises qui refusent de se soumettre à ces règles. Les grèves du « clientariat » deviendraient ainsi l’équivalent fonctionnel des grèves du prolétariat. Soyons clair : son but n’est pas de tuer des entreprises (personne n’y a intérêt), mais de les contraindre à s’occuper au moins autant de l’intérêt général que des intérêts particuliers de leurs actionnaires.

Les initiateurs d’un tel mouvement – retournant ainsi contre la ploutocratie ses propres armes – pourraient faire un usage intensif des nouvelles technologies de la communication. Les grandes manifestations de rue, souvent infiltrées par des extrémistes incontrôlables (complices ou non des forces répressives), pourraient ainsi être remplacées ou renforcées par des actions sur internet, pour obtenir des engagements sociaux et environnementaux de la part d’une banque ou d’une entreprise, et pour la boycotter si elle ne tient pas ses promesses. Si des millions de clients menaçaient (par des pétitions circulant sur le web) de retirer leur argent de telle ou telle banque ou de ne plus acheter les produits de telle ou telle entreprise, celles-ci seraient obligées de respecter les droits de leurs travailleurs, de leurs consommateurs et de l’environnement.

7. Formuler une utopie réaliste

Concevoir un projet d’action efficace, c’est construire une nouvelle utopie : mais il faut que celle-ci soit réaliste et adaptée au capitalisme d’aujourd’hui. Parler d’« utopie réaliste », bien sûr, c’est énoncer ce qu’on appelle un oxymore [49] . C’est pourtant ce qu’a su faire le mouvement ouvrier. Pour qu’un projet de lutte sociale soit efficace, il faut qu’il soit utopique, parce qu’il doit proposer un horizon dont il est possible de s’approcher pas à pas, même en sachant qu’il ne sera jamais atteint (ce qui permettra de renouveler sans cesse les revendications : il n’y a pas de « lutte finale » !) ; mais il faut aussi que ce projet soit réaliste, pour qu’il permette d’accumuler des victoires partielles (ce qui permet d’entretenir la mobilisation).
Pour qu’elle soit réaliste, une utopie doit remplir au moins trois conditions : a) qu’elle puisse être traduite en revendications partielles et concrètes, qui seront autant d’étapes vers un objectif inaccessible ; b) que ces revendications découlent d’une analyse scientifique de la réalité (et non des « rêves » ou même des « bonnes intentions » des acteurs) ; c) et que ces revendications soient portées par un mouvement social ou politique organisé, dont les dirigeants sont étroitement contrôlés par leurs membres (démocratie interne) et qui dispose d’une force suffisante pour imposer ses enjeux à son adversaire.
******
Il me semble clair que la tâche la plus urgente est de former un mouvement social assez fort pour imposer à la ploutocratie d’accomplir sa fonction dirigeante, et non d’être, sans limites, dominante comme elle l’est actuellement. Il faut donc unir les nombreux mouvements aujourd’hui dispersés : construire une solidarité autour d’un principe commun d’identité, formuler des enjeux fondés sur un projet utopique réaliste, nommer un adversaire accessible et se mettre d’accord sur des méthodes efficaces de lutte.

Illustration de couverture : Tiago Hoisel

TITRE Le capitalisme néolibéral. Comment fonctionne-t-il ? Comment le combattre ?
DATE 12/2016
COORD. / AUTEUR Guy Bajoit
MOTS-CLÉS Néolibéralisme

Économie Orwellienne

Le 20 janvier prochain, Donald Trump prendra le pouvoir à Washington D.C., et il y a une chose que tout le monde se demande, c’est s’il mettra en œuvre des politiques économiques qui devraient vraiment nous inquiéter. Eh bien il y a ici un économiste, Michael Hudson, qui a bien réfléchi à la question et qui a étudié de près la corporation des économistes et la manière dont elle trompe le grand public en faveur des 1% les plus riches.

hudsonbw

Michael Hudson


SHARMINI PERIES: Michael Hudson vient nous parler de son prochain livre, J is for Junk Economics: A Guide to Survival in a Age of Deception*. Michael est un distingué chercheur en économie de l’Université du Missouri, Kansas City. Merci Michael d’être avec nous.

MICHAEL HUDSON: C’est bon d’être de retour à Baltimore.

PERIES: Donc Michael, votre nouveau livre, J is for Junk Economics est la suite, si on peut dire, de Tuer l’hôte: comment les parasites financiers et l’esclavage de la dette détruisent l’économie mondiale. Dites-nous pourquoi vous avez écrit ce second livre.

HUDSON: Tuer l’hôte était la description historique de la façon dont le secteur financier a pris le pouvoir, de la manière dont il a cherché à contrôler le gouvernement pour résister au mouvement vers la démocratisation en rétablissant une oligarchie financière. Les révolutions d’Europe en 1848 avaient pour objectif de libérer les économies des propriétaires fonciers, des monopoles et des banques. À la fin du XIXe siècle, il y a eu une contre-révolution économique qui a redéfini la notion de libre marché.

Quand Adam Smith et John Stuart Mill et même Marx parlaient de libre marché, ils parlaient d’un marché libéré des riches. Ces riches étaient principalement les propriétaires qui collectaient le loyer de la terre sur une base héréditaire sans travailler. Et aussi, les financiers et les banquiers, qui voulaient depuis longtemps que les gouvernements créent des monopoles pour les leur donner à la place du remboursement de la dette.

Toute l’idée du capitalisme industriel était de se libérer de ces coûts inutiles. Une économie n’a pas besoin qu’une classe de propriétaires perçoive des loyers. Elle n’a pas besoin qu’il y ait des loyers sur les monopoles. Mais vers la fin du 19ème siècle, les propriétaires ont riposté en prétendant qu’il était impossible qu’un revenu n’ait pas été gagné. Ils ont prétendu que les rentiers étaient productifs et non parasitaires.

L’essence de l’économie classique était de dire qu’il y a une différence entre la valeur et le prix. La valeur est le coût réel de la production de biens et de services. Ce coût peut être évalué en fonction de ce que ça coûte d’embaucher des travailleurs à un salaire décent. Tout ce qui n’est pas un coût réel est juste un privilège, un droit légal d’installer un péage et d’extraire un loyer.

Tuer l’hôte décrit comment la lutte contre la réforme économique classique a été menée politiquement. Je me concentre sur ce qui s’est passé depuis que Margaret Thatcher et Ronald Reagan ont introduit le néolibéralisme, suivis par les Clinton, par Tony Blair en Angleterre et par la plupart des pays européens actuels. J is for Junk Economics décrit comment le vocabulaire économique a été retourné d’une manière orwellienne pour signifier le contraire de ce que les mots signifiaient auparavant. Un marché libre signifie maintenant un marché où les propriétaires  sont libres de facturer tout ce qu’ils veulent. Où les monopolistes sont libres de facturer ce qu’ils veulent. Un marché ibre de toute réglementation.

L’intention néolibérale est de créer une méthodologie perverse. Je sais que le mot « méthodologie » est un mot technique. Ce que j’entends par là, c’est qu’ils donnent une vision mensongère de l’économie. Les statistiques du revenu national d’aujourd’hui, par exemple, font apparaître Goldman Sachs comme un producteur. Comme si Donald Trump jouait un rôle productif! L’objectif est de faire croire que les gens qui s’approprient une partie de la richesse produite sans travailler sont productifs, alors qu’ils ne fournissent pas de service qui contribue réellement au PIB et à la croissance économique.

Les gens pensent que le concept du PIB est scientifique, en partie parce que c’est un chiffre précis et qu’il peut être quantifié. Mais le concept sous-jacent de « marché » fait croire que la pauvreté actuelle est normale. Il fait croire que Goldman Sachs et Donald Trump sont des créateurs d’emplois au lieu d’être des destructeurs d’emplois. C’est illogique, quand on y réfléchit.

Je parle donc de vocabulaire. J’ai établi un dictionnaire de A à Z de tous les concepts qu’il faut connaître pour percer à jour la rhétorique orwellienne qui sous-tend l’économie dominante aujourd’hui. L’économie dominante est devenue de la junk économy. Par exemple, tout le monde pense qu’il est parfaitement naturel de payer un loyer. Les néolibéraux soutiennent qu’une économie bien gérée ne devrait pas être gouvernée du tout, mais que Wall Street, la ville de Londres, Paris ou d’autres centres financiers devraient s’occuper de la planification économique. selon eux, il faut laisser les gestionnaires financiers décider de la planification, parce que ce sont les gens les plus productifs du monde – alors que le gouvernement est juste un poids mort bureaucratique.

C’est le contraire de ce qu’on croyait il y a 100 ans. Je pense que j’ai déjà dit dans cette émission que le premier professeur d’économie a été Simon Patton, au 19ème siècle, à la Wharton School of Economics à l’Université de Pennsylvanie. Il considérait l’infrastructure publique – les routes et les autres transports – comme le 4e facteur de production. Le plus gros budget d’investissement des pays concerne les routes, l’eau et les égouts, les communications de base, les systèmes téléphoniques, les ressources naturelles et bien sûr les terres. Toutes cela est maintenant privatisé. Mais l’objectif de la gestion publique – par exemple celle de la santé en Europe – est de diminuer le coût de la vie, de réduire le coût des affaires, pour rendre l’économie plus compétitive.

En revanche, sous le Thatcherisme ou le Clintonisme (appelez ça comme vous voulez), l’objectif était de confier les infrastructures, les routes et même les trottoirs à des monopoles financés par Wall Street. Ils se mettent aussitôt à exiger un loyer pour pouvoir s’en servir. Le résultat est que le coût de l’économie américaine devient très élevé. Donc, quand Donald Trump dit qu’il va redonner toute sa grandeur à l’Amérique, ce qu’il veut dire c’est qu’elle va redevenir compétitive. Mais comment peut-on la rendre compétitive si on augmente autant le prix des soins de santé pour les Américains ? Ils dépensent maintenant autant en soins de santé qu’un Asiatique gagne dans une année entière. Même si on donnait aux Américains toute leur nourriture et leurs vêtements, et tout ce dont ils ont besoin gratuitement, ils ne seraient toujours pas compétitifs. C’est à cause de tout ce que les salariés doivent payer sur leurs salaires, autant de choses qui dans d’autres pays sont fournies par le gouvernement : les soins de santé, les services publics, les routes et ainsi de suite.

C’était la stratégie de développement économique de l’Amérique au XIXe siècle. C’est ce qui a fait des États-Unis le pays le plus compétitif au monde, et lui a permis de vendre moins cher que les autres. C’est aussi ce qui a rendu l’Allemagne compétitive. C’est ce qui a rendu le Japon compétitif. Mais tout cela se passe maintenant, comme si le monde qui existait avant 1980 – avant Margaret Thatcher, avant Ronald Reagan, avant même Bill Clinton – n’avait pas vraiment existé. On a expurgé les outils fondamentaux de la pensée économique, le  vocabulaire qui avait été développé pour distinguer entre les bénéfices réels obtenus grâce aux investissements et à la main-d’oeuvre et la rente économique, qui est une sorte de péage, de droit de tirage qui permet d’extorquer de l’argent au-delà du coût réel de production.

PERIES: Vous avez dit quelque chose de vraiment important, à savoir que les gens (du moins au cours de ce cycle électoral) commençaient à croire que Donald Trump créait des emplois plutôt qu’il en détruisait. Qu’est-ce que vous vouliez dire par là, et comment les gens ont-ils été menés en bateau ?

HUDSON: Je ne voulais pas dire qu’ils croyaient vraiment qu’il créait des emplois. Il voulait les convaincre qu’il créait des emplois. Et c’est vrai, il a embauché beaucoup de travailleurs et de sous-traitants. Mais il n’a probablement pas créé autant d’emplois qu’il n’en a été perdu par les gens qui jouent dans ses casinos. J’enseigne à Kansas City et un étudiant a fait une étude sur les raisons pour lesquelles les gens font faillite. La plupart des gens qui font faillite ne peuvent pas payer leur loyer. Ils ont perdu leur travail. Il ne leur reste plus qu’un seul moyen pour pouvoir payer leur loyer et ne pas se retrouver à la rue. Il y a un bateau amarré dans la rivière, où les gens peuvent jouer et parier. Ils vont y jouer en espérant un gain de 100 contre 1. C’est quitte ou double. Pour eux, c’est rationnel. Ils vont probablement perdre, mais la seule façon pour eux de garder leur tête hors de l’eau est de gagner à la loterie. Bien sûr, la plupart finissent par perdre. Donald Trump espère convaincre les ouvriers qu’ils peuvent devenir millionnaire – et s’ils gagnent à la loterie, ils préféreront ne pas être taxés, n’est-ce pas ? Alors il faut être gentils avec les millionnaires d’aujourd’hui, parce que vous pourriez gagner à la loterie et sortir de la classe ouvrière.

C’est l’illusion du « capitalisme ouvrier ». Ce serait sympa si c’était vrai. Mais je pense que c’est un mythe – un mythe auquel les gens veulent croire. Les lobbyistes qui représentent les élites et les intérêts de Wall Street veulent faire croire aux gens qu’ils vont pouvoir devenir des capitalistes, au moins en miniature. Mais le père de Donald Trump lui a donné quelques millions pour démarrer. Les dès sont pipés pour la plupart des gens. Une analyse honnête de l’économie devrait expliquer en quoi les dès son pipés et pourquoi les gens sont de plus en plus pauvres depuis 2008.

Pendant les 8 dernières années, l’administration Obama a présidé à une longue récession qui a touché 95% de la population. Toute la croissance a bénéficié aux 5% les plus riches. Il faut qu’on le sache.

PERIES: Pourtant, quand nous avons entendu le président Obama parler de son propre héritage, à plusieurs rassemblements de soutien à la candidature de Clinton, il a dit que nous étions bien plus riches qu’en 2008. Qu’est-ce qui est vrai?

HUDSON: Je pense qu’en prétendant que les pauvres étaient heureux, Obama a donné le baiser de la mort à Hillary. C’est ce qui lui a fait perdre l’élection. Imaginez Hillary allant dire aux gens qu’ils sont bien plus à l’aise qu’il y a 8 ans. La plupart des gens penseraient, « Qu’est-ce que tu racontes, je ne suis pas plus riche, je suis plus pauvre. Mon salaire a diminué. » En effet, si vous faîtes partie des  95 % des Américains, votre salaire a diminué. Vous êtes talonné par les dépenses de santé. Vos coûts de logement augmentent sans cesse. Tous vos coûts augmentent, alors que vos conditions de travail s’aggravent. Je pense que la plupart des électeurs penseraient: « Ca  ne va pas mieux du tout. Qu’est-ce que ça veut dire ? Hillary et Obama essayent-ils de nous faire prendre des vessies pour des lanternes ? »

Ils étaient révoltés. Ils se sont dit: « Ils ne me rouleront plus. Peu importe que l’autre camp ne vaille pas mieux, il faut les jeter dehors. Même si nous ne pouvons pas voter pour quelqu’un de bien, au moins pouvons-nous continuer à chasser les méchants. » Peut-être que, comme à la roulette, un bon candidat va sortir un jour, comme un numéro gagnant.

Malheureusement ce n’est pas comme ça que ça marche.

PERIES: Parlons donc des mythes qui sont vendus aux gens, comme quand le président Obama leur dit, pendant la campagne électorale, qu’ils sont mieux lotis qu’ils ne le sont réellement. Comment sont vendus ces mythes, et comment font-ils pour que les gens y croient?

M. HUDSON: Une façon de les convaincre que ça va mieux est de leur dire que les chiffres du PIB sont en hausse. C’est vrai. Pour l’ensemble de l’économie, le produit intérieur brut a en fait augmenté depuis 2008. Le problème, c’est qu’il n’a augmenté que pour 5% de la population. Mais il a tellement augmenté pour Wall Street, tellement augmenté pour 5% de la population, que son augmentation est supérieure au déclin subi par les 95%.

Je ne sais pas si j’en ai déjà parlé dans votre émission, mais j’ai participé en Allemagne à une conférence archéologique où on parlait du passage de l’empire romain à l’Âge des ténèbres et à la féodalité. Un critique a dit qu’il y avait une nouvelle interprétation économique, une nouvelle archéologie économique. Dans cette nouvelle façon de voir, il n’y a pas vraiment eu d’âge des ténèbres, car le commerce de luxe parmi les riches – les propriétaires terriens et les seigneurs de guerre – était si florissant que tandis que la population était transformée en serfs, les riches s’en sortaient très bien. Les archéologues ont trouvé de la belle poterie et des objets de luxe : pour eux, le sommet de la pyramide vivait dans le luxe. Il y avait tellement d’argent qu’il y avait sans doute une vraie croissance. Alors, ils appellent croissance la transition au servage et à la servitude de la population, parce qu’énormément de richesse a été ponctionnée par le haut de la pyramide.

La question est, est-ce vraiment de la croissance ou pas? Le président Obama et Hillary essaient de faire croire aux gens que si le PIB augmente et qu’ils n’en profitent pas, c’est de leur faute. C’est un discours qui « accuse la victime ». Elle accuse les victimes de ne pas avoir sur tirer profit de la croissance dont ont joui Goldman Sachs et Wall Street, Chase Manhattan et tous les banquiers qui auraient dû être jetés en prison.

La plupart des gens ne voulaient pas se voir comme des victimes, et ils se sont dit que Donald Trump allait faire quelque chose  pour eux au lieu de simplement s’enrichir lui-même.

PERIES: C’est vrai. Et pourquoi est-ce que vous rendez Obama responsable de tout ça ? N’a-t-il pas effectivement hérité d’une situation économique terrible?

HUDSON: La raison pour laquelle il est infiniment pire que le président Bush ou même le président Clinton est que 2008 a été un tournant dont il pouvait tirer parti. Les grands présidents de l’histoire, sont ceux qui ont été présidents pendant une grande guerre ou à un tournant de l’histoire. Obama a donné de l’espoir en promettant le changement. Mais ce n’était que de la démagogie. Il n’a apporté ni espoir, ni changement. Si, il a donné de l’espoir à Wall Street. Il a livré ses compatriotes à Wall Street. Au lieu de changer les choses, il a remis l’économie entre les mains de Wall Street. Il a confié le Trésor à Robert Rubin et à son gang de Wall Street qui avaient soutenu Bill Clinton. Rubin avait pris le contrôle de la banque la plus corrompue du pays, Citigroup. Sheila Bair de la FDIC voulait la fermer et la nationaliser. Mais Obama a donné le ministère de la Justice à des factotums de Wall Street comme Eric Holder qui a refusé de mettre un seul de ces bandits de banquiers en prison.

Donc, Obama a fait comme s’il représentait le peuple mais en fait il l’a matraqué. Exactement comme il l’a fait quand il travaillait à Chicago à gentrifier le quartier noir de la ville, en faisant gagner des milliards de dollars dans l’immobilier aux familles Pritzker et Crown. Il a livré ses administrés à ses sponsors, en les arrosant de fausses promesses et de belles paroles.

Par  9 décembre 2016

Article original: http://www.counterpunch.org/2016/12/09/orwellian-economics/

Traduction: Dominique Muselet

Note:

* J signifie Junk Economie : un guide pour survivre dans une ère de mensonges

Source: http://arretsurinfo.ch/economie-orwellienne/

print

La démocratie à l’épreuve des grands projets

Par Patrick Mignard

On a vu dans l’article précédent « La fin des grands projets ? Les raisons écologiques qui sont à l’origine de la contestation des « grands projets » actuels. L’aspect démocratique et citoyen a été seulement effleuré, il s’agit maintenant de l’aborder. La préservation de l’environnement est une chose trop importante pour être délaissée par les citoyens. Il y va de la survie de toutes les espèces vivantes. Mais le mode de fonctionnement dit « démocratique » de nos sociétés est loin d’être adapté aux exigences et impératifs du moment.

INTÉRÊT GÉNÉRAL ET INTÉRÊTS PARTICULIERS

La frontière entre les deux peut être très imprécise et à géométrie variable. Ceci vient de la définition des deux concepts et de la manière dont le système dominant les décline. L’intérêt général, qui pourrait paraître évident, est en fait une notion floue qui veut concilier à la fois les intérêts globaux de l’équilibre du système économique dominant et l’expression des intérêts des particuliers et des entreprises. L’intérêt général ne peut pas être dissocié de l’intérêt et des conditions de survie du système économique dominant en place. De plus, et par voie de conséquence, dans son acception courante, l’intérêt général ne saurait être entravé par le/s intérêts/s particulier/s. À moins de dire, ce qui est absurde, que l’intérêt général n’est que la synthèse des intérêts particuliers. Vivre en collectivité, démocratiquement, c’est réaliser la difficile alchimie entre le général et le particulier. C’est là que le bât blesse !

Dans l’Histoire et dans tous les systèmes économiques, les classes dominantes ont usé et abusé de leur pouvoir pour faire prévaloir, l’intérêt de celui-ci, qui correspond en fait à leurs propres intérêts (donc particuliers) en donnant plus ou moins l’impression de le faire dans l’intérêt du salut de chacun et de tous. On voit la confusion ! Le capitalisme, aujourd’hui, ne fait pas exception à cette règle. Privilégiant la rentabilité du capital sous couvert d’un système qui se veut démocratique, il impose en fait, et en droit, un intérêt général qui a une conception bien singulière de l’intérêt particulier. La dérive est totale au stade de la mondialisation du capital et de la domination dans le champ de l’économique ; des structures économico-financières imposent de fait… et bientôt de droit, leur loi. Le TAFTA (Traité de Libre Échange entre l’Europe et les USA actuellement en négociation) étant le stade ultime de cette dérive.

À ce stade du conflit entre l’intérêt général, en réalité celui des grandes firmes, et celui du particulier, on pourrait en conclure à l’éternel conflit entre les possédants et les spoliés… ce qui donne du « grain à moudre » aux tribunaux et aux conflits sociaux. Mais désormais il y a plus grave !

L’INTÉRÊT GÉNÉRAL CONTRE L’INTÉRÊT GÉNÉRAL

L’intérêt général du système, même quand il tient compte d’intérêts particuliers, peut être en parfaite contradiction avec l’intérêt général de l’humanité… et c’est cette situation que nous vivons aujourd’hui. Concevoir un grand projet, même s’il correspond à des intérêts particuliers locaux (cas de Sivens, de Roybon…), même s’il est approuvé par des gens du cru, c’est-à-dire les principaux intéressés, et premiers concernés, ne peut plus être aujourd’hui une simple opération d’aménagement. Pourquoi ? Parce que, désormais, la multiplication, l’extension, des projets d’aménagement altèrent gravement l’environnement, autrement dit un intérêt général encore plus vaste que ce que définissait de manière plus ou moins étroite, l’intérêt général classique dans sa précédente acception. La généralisation des destructions des forêts, des bois, des marais, des terres arables… à l’échelle d’un département, d’un pays, de la planète, hypothèque gravement l’avenir de la biodiversité, autrement dit de l’équilibre de la Nature.

Cette nouvelle dimension échappe complètement aux politiciens qui ne voient que le court terme (leur mandat), de même que les particuliers qui ne voient que leurs intérêts immédiats (ce qu’ils peuvent gagner ou perdre). On assiste à un véritablement changement d’échelle dans la manière avec laquelle on doit gérer l’espace de vie. Cette nouvelle vision du monde est loin d’être partagée par une majorité, elle est au contraire le fait d’une minorité qui ainsi est marginalisée, suspectée, qualifiée d’utopiste, d’irréaliste, voire de terroriste quand elle décide de passer à l’action. Le processus démocratique classique que nous connaissons est totalement obsolète pour répondre aux nouvelles contraintes qui s’imposent aux études prospectives et à la prise de décision. Si à un instant T, une minorité peut avoir raison contre la majorité, qu’elle s’oppose à un État reconnu comme démocratique, cela veut dire que l’on doit repenser le fonctionnement « démocratique » de la société. Cette situation révèle en fait une réalité beaucoup plus fondamentale : le système économique, le capitalisme, est parfaitement inadapté aux limites atteintes par le progrès technique et son utilisation dans le cadre de la recherche du profit.

Le « phénomène des ZAD » que l’on veut nous faire considérer comme marginal et provocateur est en fait révélateur d’une crise qu’il ne faut pas hésiter à qualifier de civilisation. La solution à ce défi n’est ni dans l’État, ni dans l’État de Droit, ni dans les Instances politiques, tous garants et soumis aux intérêts du système, mais désormais dans les initiatives citoyennes.

(Illustration : pensée de Claude Lefort  » La démocratie s’institue et se maintient dans la dissolution des repères de la certitude« . En d’autres termes, à un ordre du monde dans lequel le savoir des fins dernières de l’humanité était présupposé comme allant de soi, a succédé un état des choses dans lequel le non-savoir de la destinée de l’homme et de l’ordre social juste et bon est donné comme irrémédiable. Ce que Claude Lefort appelle « l’indétermination ».)

Patrick Mignard
22 décembre 2014

Voir aussi :
Légitimité du pouvoir/Légitimité de la rue

altermonde-sans-frontiere.com

« L’empire de la consommation » par Eduardo Galeano

par Eduardo Galeano *

L’explosion de la consommation dans le monde actuel fait plus de bruit que toutes les guerres et crée plus de tapage que tous les carnavals. Comme dit un vieux proverbe turc, « qui boit en compte, se soûle deux fois plus ». Les festivités assomment et assombrissent la vision ; cette grande ivresse universelle semble ne pas avoir de limites dans le temps et dans l’espace. Mais la culture de la consommation raisonne beaucoup, comme le tambour, parce qu’elle est vide ; et à l’heure de vérité, quand le fracas cesse, que la fête se termine, l’ivrogne se réveille, seul, accompagné par son ombre et la vaisselle cassée qu’il doit payer. Le développement de la demande heurte les frontières que lui impose le même système qui la génère. Le système a besoin de marchés de plus en plus ouverts et plus grands, comme les poumons ont besoin de l’air, et en même temps il est nécessaire qu’ils soient au prix plancher comme le sont les prix des matières premières et de la force de travail. Le système parle au nom de tous, il donne à tous ses ordres impérieux de consommation, il diffuse parmi tout le monde la fièvre acheteuse ; mais, rien à faire : pour presque tous, cette aventure commence et finit sur l’écran du téléviseur. La majorité, qui s’endette pour avoir des choses, finit par avoir que des dettes pour payer les dettes qui génèrent de nouvelles dettes, et finit par consommer des illusions qu’il parfois matérialise en commettant un délit.

Le droit au gaspillage, privilège de certains, dit être la liberté de tous. Dis-moi combien tu consommes et je te dirai combien tu vaux. Cette civilisation ne laisse dormir ni les fleurs, ni les poules, ni les gens. Dans les serres, les fleurs sont soumises à une lumière continue, pour qu’elles grandissent plus vite. Dans les usines d’œufs, les poules sont aussi interdites de nuit. Et les gens sont condamnés à l’insomnie, par l’anxiété d’acheter et l’angoisse de payer. Ce mode de vie n’est pas très bon pour les gens, mais est très bon pour l’industrie pharmaceutique. Les Etats-Unis consomment la moitié des calmants, anxiolytiques et autres drogues chimiques vendues légalement dans le monde, et plus de la moitié des drogues interdites vendues illégalement, ce qui n’est pas rien si on tient compte du fait que les Etats-Unis rassemblent à peine cinq pour cent de la population mondiale.

« Malheureux ceux qui vivent en se comparant », regrettent une femme dans le quartier de Buceo, à Montevideo. La douleur ne pas être, que chantait le tango autrefois, a laissé la place à la honte de ne pas avoir. Un pauvre homme est un pauvre homme. « Quand tu n’as rien tu penses que tu ne vaux rien », dit un garçon dans le quartier de Ville Fiorito, à Buenos Aires. Et l’autre abonde, dans la ville dominicaine de San Francisco de Macorís : « Mes frères travaillent pour les marques. Ils vivent en achetant des étiquettes, et vivent en suant à grosse goutte pour payer les échéances ».

Violence invisible du marché : la diversité est ennemie de la rentabilité, et l’uniformité commande. A échelle gigantesque, la production en série impose partout ses règles obligatoires de consommation. Cette dictature de l’uniformisation obligatoire est plus dévastatrice que n’importe quelle dictature de parti unique : elle impose, dans le monde entier, un mode de vie qui reproduit les êtres humains comme des photocopies du consommateur exemplaire.

Le consommateur exemplaire est l’homme tranquille. Cette civilisation, qui confond la quantité avec la qualité, confond l’obésité avec la bonne alimentation. Selon la revue scientifique The Lancet, durant la dernière décennie l’ « obésité grave » a progressé de presque 30 % parmi la population jeune des pays les plus développés. Pour les enfants nord-américains, l’obésité a augmenté de 40 % dans les 16 dernières années, selon l’enquête récente du Centre de Sciences de la Santé de l’Université du Colorado. Le pays qui a inventé la nourriture et des boissonslight, le diet food et les aliments fat free, a le plus grand nombre de gros du monde. Le consommateur exemplaire descend seulement de la voiture pour travailler et pour regarder la télévision. Installé devant le petit écran, il passe quatre heures quotidiennes en dévorant de la nourriture en plastique.

Les ordures déguisées en nourriture triomphent : cette industrie conquiert les palais du monde et réduit en lambeau les traditions de la cuisine locale. Les coutumes du bon manger qui viennent de loin, ont, dans quelques pays, des milliers d’années de raffinement et de diversité, et c’est un patrimoine collectif qui est de quelque façon dans les fourneaux de tous et pas seulement sur la table des riches. Ces traditions, ces signes d’identité culturelle, ces fêtes de la vie, sont écrasées, de manière foudroyante, par l’introduction du savoir chimique et unique : la mondialisation du hamburger, la dictature du fast food. La plastification de la nourriture à échelle mondiale, œuvre de McDonald’s, de Burger King et autres usines, viole dans sa réussite le droit à l’autodétermination de la cuisine : un droit sacré, parce que dans la bouche, l’âme a l’une de ses portes.

La coupe du monde de football de 98 nous a confirmé, entre d’autres choses, que la carte MasterCard tonifie les muscles, que Coca-Cola offre une jeunesse éternelle et que le menuMcDonald’s ne peut pas être absent du ventre d’un bon athlète. L’immense armée de McDonald’s lance des hamburgers dans la bouche des enfants et des adultes sur la planète entière. Le double arc de ce M a servi d’étendard, pendant la récente conquête des pays de l’Europe de l’Est. Les queues devant le McDonald’s de Moscou, inauguré en 1990 en fanfare, ont symbolisé la victoire d’Occident avec autant d’éloquence que la chute du Mur de Berlin.

Signe des temps : cette entreprise, qui incarne les vertus du monde libre, refuse à son personnel la liberté de s’affilier à quelque syndicat. McDonald’s viole, ainsi, un droit légalement consacré dans beaucoup de pays où il est présent. En 1997, plusieurs salariés, membres de ce que l’entreprise appelle la Macfamille ont essayé de se syndiquer dans un restaurant du Montréal au Canada : le restaurant a fermé. Mais en 1998 d’autres employés de McDonald’s, dans une petite ville proche de Vancouver, ont obtenu cette conquête, digne du Guinness Book.

Les masses consommatrices reçoivent des ordres dans une langue universelle : la publicité a obtenu ce que l’espéranto a voulu et n’a pas pu. N’importe qui comprend, dans tout lieu, les messages que le téléviseur transmet. Dans le dernier quart de siècle, les dépenses de publicité ont doublé dans le monde. Grâce à elles, les pauvres enfants prennent de plus en plus Coca-Cola et de moins en moins de lait, et le temps de loisir devient un temps de consommation obligatoire. Temps libre, temps prisonnier : les logements très pauvres n’ont pas de lit, mais ont un téléviseur, et le téléviseur a la parole. Acheté à crédit, cette bestiole prouve la vocation démocratique du progrès : il n’écoute personne, mais parle pour tous. Pauvres et riches connaissent, ainsi, les vertus des voitures dernier modèle, et pauvres et riches connaissent les taux d’intérêt avantageux que telle ou telle banque offre.

Les experts savent transformer les marchandises en ensembles magiques, contre la solitude. Les choses ont des attributs humains : nourrissent, accompagnent, comprennent, aident, le parfum t’embrasse et la voiture est l’ami qui ne faillit jamais. La culture de la consommation a fait de la solitude le plus lucratif des marchés. Les trous de l’âme se remplissent en les bourrant des choses, ou en rêvant de le faire. Et les choses ne peuvent pas seulement embrasser : peuvent aussi être des symboles d’ascension sociale, des sauf-conduits pour traverser les douanes de la société de classes, des clefs qui ouvrent les portes défendues. Plus elles sont exclusives, mieux c’est : les choses te choisissent et te sauvent de l’anonymat populaire. La publicité n’informe pas du produit qu’elle vend, ou elle le fait rarement. C’est le moins important ! Sa fonction primordiale consiste à compenser des frustrations et à nourrir des illusions : En qui voulez-vous vous transformer en achetant cet après rasage ?

Le criminologue Anthony Platt a observé que les délits dans la rue ne sont pas seulement le fruit de la pauvreté extrême. C’est aussi un fruit de l’éthique individualiste. L’obsession sociale du succès, dit Platt, affecte de manière décisive l’appropriation illégale des choses. J’ai toujours entendu dire que l’argent ne fait pas le bonheur ; mais tout téléspectateur pauvre a de nombreux motifs de croire que l’argent produit quelque chose de semblable, que la différence est un sujet de spécialistes.

Selon l’historien Eric Hobsbawm, le XXe siècle a mis fin à 7 000 ans de vie humaine centrée sur l’agriculture depuis que sont apparues les premières cultures, à la fin du paléolithique. La population mondiale s’est urbanisée, les paysans deviennent citadins. En Amérique Latine nous avons des terres sans personne et d’énormes fourmilières urbaines : les plus grandes villes du monde, et les plus injustes. Expulsés par l’agriculture moderne d’exportation et par l’érosion de leurs terres, les paysans envahissent les banlieues. Ils croient que Dieu est partout, mais par expérience ils savent qu’il se soucie des grandes villes. Les villes promettent travail, prospérité, un avenir pour les enfants. Dans les champs, ceux qui attendent regardent passer la vie, et meurent en bâillant ; dans les villes, la vie arrive et appelle. Entassés dans des taudis, la première chose que découvrent les nouveaux venus, c’est que le travail manque et qu’il y a des bras en trop, que rien n’est gratuit et que les articles de luxe les plus chers sont l’air et le silence.

Tandis que naissait le XIVe siècle, le frère dominicain Giordano da Rivalto a prononcé à Florence un éloge des villes. Il a dit que les villes grandissaient « parce que les gens ont le goût de se rejoindre ». Se rejoindre, se trouver. Maintenant : qui se trouve avec qui ? L’espoir rencontre t-il la réalité ? Le désir, se trouve-t-il avec le monde ? Et les gens, se trouvent-t-ils avec les gens ? Si les relations humaines ont été réduites à des relations entre des choses : combien de gens se trouvent avec les choses ?

Le monde entier tend à devenir un grand écran de télévision, où les choses se regardent mais ne se touchent pas. Les marchandises offertes envahissent et privatisent les espaces publics. Les stations d’autobus et de trains, qui étaient jusqu’à il y a peu des espaces de rencontre entre des personnes, deviennent maintenant des espaces d’exhibition commerciale.

Le shopping center, ou shopping mall, la vitrine de toutes les vitrines, impose sa présence envahissante. Les foules vont, en pèlerinage, à ce temple majeur de la consommation. La majorité des dévots contemplent, en extase, les choses que leurs poches ne peuvent pas payer, tandis que la minorité acheteuse se soumet au bombardement de l’offre incessante et exténuante. La foule, qui monte et descend par les escaliers roulants, voyage par le monde : les mannequins habillés comme à Milan ou à Paris et les machines sonnent comme à Chicago, et pour voir et entendre, il n’est pas nécessaire de payer une entrée. Les touristes venus de l’intérieur, ou des villes qui n’ont pas encore méritées ces bénédictions du bonheur moderne, posent pour la photo, au pied des marques internationales les plus fameuses, comme avant, ils posaient au pied de la statue d’une personnalité sur la place. Beatriz Solano a observé que les habitants des quartiers suburbains se rendent au center, au shopping center, comme avant ils se rendaient au centre. La promenade traditionnelle du week-end au centre de la ville, tend à être substituée par l’excursion à ces centres urbains. Lavés et repassés et coiffés, habillés avec leurs vêtements du dimanche, les visiteurs viennent à une fête où ils ne sont pas conviés, mais ils peuvent être les badauds. Des familles entières font le voyage dans la capsule spatiale qui parcourt l’univers de la consommation, où l’esthétique du marché a dessiné un paysage hallucinant de modèles, des marques et des étiquettes.

La culture de la consommation, la culture de l’éphémère, condamne tout à la désuétude médiatique. Tout change au rythme vertigineux de la mode, mise au service de la nécessité de vendre. Les choses vieillissent en un clin d’œil, pour être remplacées par d’autres choses à la vie fugace. Aujourd’hui, l’unique chose qui reste est l’insécurité ; les articles, fabriqués pour ne pas durer, semblent aussi volatils que le capital qui les finance et le travail qui les génère. L’argent vole à la vitesse de la lumière : hier il était là-bas, aujourd’hui il est ici, demain qui sait, et tout travailleur est un chômeur en puissance. Paradoxalement, les shoppings centers, les royaumes de la fugacité, offrent l’illusion la plus réussite de sécurité. Ils résistent en dehors du temps, sans âge et sans racine, sans nuit et sans jour et sans mémoire, et existent en dehors de l’espace, au-delà des turbulences de la dangereuse réalité du monde.

Les propriétaires du monde utilisent le monde comme s’il était jetable : comme une marchandise à la vie éphémère, qui s’épuise comme s’épuisent, à peine nées, les images que lance la mitrailleuse de la télévision et les modes et idoles que la publicité lance, sans trêve, sur le marché. Mais, dans quel autre monde allons-nous aller ? Sommes- nous tous obligés à croire le conte selon lequel Dieu a vendu la planète à quelques entreprises, parce qu’ étant de mauvaise humeur il a décidé de privatiser l’univers ? La société de consommation est un piège attrape-nigaud. Ceux qui ont la manette, feignent de l’ignorer, mais n’importe qui, qui a des yeux dans le visage peut voir que la majorité des gens consomme peu, un petit peu ou presque rien nécessairement, pour garantir l’existence de ce peu de nature qui nous reste. L’injustice sociale n’est pas une erreur qu’il faut corriger, ni un défaut qu’il faut surpasser : c’est une nécessité essentielle. Il n’y a pas de nature capable de nourrir un shopping center de la taille de la planète.

Eduardo Galeano

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo. Paris, le 26 décembre 2014.

elcorreo.eu.org

De Hitler à Bush

Le texte date de 2003. Mais c’est sans doute l’un des plus importants écrit à propos de l’ère de Bush.

Gaëtan Pelletier

De Hitler à Bush

par Federico Fasano Mertens

Ce texte est la réponse faite par Federico Fasano Mertens, directeur du quotidien urugayen La República, à l’ambassadeur des États-Unis en Urugay qui reprochait à son journal d’avoir comparé George W. Bush à Adolf Hitler. Il ne s’agit pas, pour le journaliste, de se livrer à ce rapprochement à la seule fin de dénigrer le président états-unien. Au contraire, il met en balance le régime de Washington et le Troisième Reich sur les plans idéologique, diplomatique, économique et militaire. Federico Fasano Mertens compare aussi la prise de pouvoir des deux hommes. À la différence du dictateur allemand, George W. Bush n’a pas été démocratiquement élu, mais, comme lui, il a appuyé son pouvoir par un évènement traumatisant que l’auteur désigne comme « l’incendie du Reichstag américain ».

RÉSEAU VOLTAIRE | MONTEVIDEO (URUGUAY) | 30 JANVIER 2004

Este artículo puede ser consultado en español en redvoltaire.net
Cet article est disponible en Espagnol sur redvoltaire.net

JPEG - 4.9 ko
Federico Fasano Mertens
Directeur du quotidien urugayen
La República.

Il y a quelques jours, Martin Silverstein, ambassadeur des États-Unis d’Amérique en Uruguay, m’a envoyé une lettre dans laquelle il accusait le journal uruguayen La República – quotidien que j’ai l’honneur de diriger – de manquer« de toute mesure d’intégrité journalistique » pour avoir comparé leur président, George W. Bush, avec le chancelier du Troisième Reich allemand, Adolf Hitler.
Je n’ai pas pu lui répondre avant, car l’acte de piraterie internationale que les États-Unis ont commis en attaquant un peuple sans défense et presque désarmé avec la plus formidable machine à tuer dont l’histoire universelle se souvienne, m’a obligé à consacrer plus de temps que d’habitude à la préparation des éditions spéciales sur le carnage en Irak. J’étais également fort occupé à faire condamner devant la justice – et avec succès – des tortionnaires uruguayens entraînés aux États-Unis, qui étaient en train de me calomnier.
Il y a quelque temps, l’ambassadeur était venu me rendre visite à mon bureau et j’avais mentionné à mes collaborateurs qu’il était l’ambassadeur des États-Unis le plus intelligent, le plus perspicace et le plus sympathique que j’avais connu : « Enfin, avais-je dit, un représentant de l’Empire avec qui on peut discuter sur des thèmes en dehors des habituels clichés insipides et ennuyeux qui nous intoxiquent dans ces réunions que nous devons partager. »
Mais la sagacité de l’ambassadeur n’a pas pu lui épargner le malheur d’avoir à représenter le 43e Président de son pays, George Bush Junior, un fanatique paranoïaque, intoxiqué de messianisme, moins brillant qu’une limace, ivre de pouvoir comme il l’a été, par le passé, d’alcool (il fut condamné le 4 septembre 1976 pour un important excès de vitesse en état d’ébriété après avoir été interpellé par le célèbre prédicateur Graham qui lui demanda : « Qui es-tu pour te croire Dieu »), militant de la Christian Right (la droite chrétienne texane et sudiste), raciste amoureux de la peine de mort, surtout lorsqu’elle s’applique aux Noirs, enfin le pire président américain de ce dernier siècle, qui a su engendrer des tragédies contre son propre peuple, bref, l’autre face de l’homo sapiens, l’incarnation même de l’homo demens.
Comme tout bon raciste, il est aussi misogyne. Personne ne peut oublier les humiliations publiques faites à son épouse, Laura Bush, lorsque le Président expliqua à la presse que sa femme ne l’accompagnait pas ce jour-là « parce qu’il avait plu et qu’elle devait balayer l’entrée de la maison puisque le lendemain le président de Chine, Jiang Zemin, devait leur rendre visite dans leur ranch de Crawford (Texas). »
Son compatriote, le vieil écrivain Kurt Vonnegut n’a pas hésité un seul instant à le décrire comme étant le « plus sordide et pitoyable usurpateur d’opérette qu’il soit possible d’imaginer ».
Mais allons droit au but. Que l’ambassadeur américain garde sa pathétique mésaventure d’avoir à défendre le plus délirant des habitants de la Maison-Blanche et moi, l’honneur de lui faire un procès avec l’arme la plus redoutable : la parole.

Il s’agit de comparer Adolf Hitler et George W. Bush.

Il y a, bien évidemment, des différences. La première consiste en ce que le criminel de guerre, auteur du massacre du peuple juif et du peuple soviétique, avait gagné les élections avec une large majorité, alors que l’autre criminel de guerre, auteur du massacre du peuple irakien, est arrivé au pouvoir de manière frauduleuse, à travers le plus grand scandale électoral de toute l’histoire américaine.
D’un point de vue théorique, la comparaison entre Bush et Hitler est correcte. Les spécialistes ont défini le nazisme comme étant la dictature terroriste du capital financier en expansion. Lorsque Bush devient un hors-la-loi en envahissant une nation sans défense, qui ne l’a pas agressé, pour s’emparer de ses richesses pétrolières – la deuxième plus grande au monde – et qu’il annonce peu après que d’autres nations pourvoyeuses de pétrole pourraient subir le même sort, il s’approche de la définition de la dictature terroriste du capital financier. Que cela lui plaise ou non.

George Bush porte le nazisme dans ses gènes.

Son grand-père, Prescott Bush, fut déjà l’associé de Brown Harriman et l’un des propriétaires de l’Union Banking Corporation. Ces deux entreprises ont joué un rôle clé dans le financement qui a permis l’ascension de Hitler au pouvoir. Le 20 octobre 1942, le gouvernement américain ordonna la confiscation de l’Union Banking Corporation, propriété de Prescott Bush, et il saisit les avoirs de la Corporation de Commerce américano-hollandaise et de la Seamless Steel Corporation, toutes les deux gérées par la banque Bush-Hamman. Le 17 novembre de la même année, Franklin Delano Roosevelt confisqua tous les biens de la Silesian American Corporation administrée par Prescott Bush, car elle avait violé la loi du commerce avec l’ennemi. L’arrière-grand-père de notre George, guerrier de Dieu, Samuel Bush, père du nazi Prescott Bush, était la main droite du magnat Clarence Dillon, roi de l’acier et du banquier Fritz Thyssen qui écrivit le livre « I paid Hitler » (« J’ai financé Hitler ») et devint membre du parti nazi en 1931 (Parti ouvrier national-socialiste allemand).
Et si notre ambassadeur a encore un quelconque doute sur l’odieuse alliance des Bush avec Hitler, je le prie de lire le brillant essai de Victor Thorn dans lequel il est mentionné qu’« Une importante partie de la fortune de la famille Bush provient de l’aide financière investie dans le soutien à Adolf Hitler. L’actuel président des États-Unis, ainsi que son père (ex-directeur de la CIA, vice-président et président), ont atteint le sommet de la hiérarchie politique américaine parce que leur grand-père, leur père et leur famille politique ont aidé et encouragé les nazis par le passé. »
Et je ne mentionne encore pas les escroqueries de la famille Bush dont les quatre millions et demi de dollars à la Broward Federal Savings à Sunrise, Floride, ou l’escroquerie faite à des millions d’épargnants de la Banque d’Épargne Silverado (Denver, Colorado).
Arrière-grand-père nazi, grand-père nazi, père qui n’a pas eu le temps de le devenir car Hitler s’était déjà suicidé dans les jardins de la Chancellerie en ruines, George a bénéficié de la fortune mal acquise de ses ancêtres.

Mais ne condamnons pas notre homo demens pour ses gènes obscurs.

Jugeons-le seulement sur ses actes. Et comparons. Comparons seulement.
Comment Monsieur l’ambassadeur croit-il que le délirant caporal allemand est arrivé au sommet du pouvoir ? Hitler arrive au pouvoir à travers des élections propres, mais il se heurte à la Constitution de Weimar qui lui impose des limites que son omnipotence refuse d’accepter. Il planifie alors l’incendie du Reichstag et en une seule nuit il est couronné en tant que décideur de la guerre ou de la paix.

Ces évènements ne sont-ils pas familiers à notre cher ambassadeur américain ?

L’incendie du Reichstag américain

La destruction criminelle des tours jumelles du World Trade Center à New York fut la même bouée de sauvetage que l’incendie du Reichstag.
Je ne vais certainement pas avoir l’audace de m’associer aux thèses de ceux qui accusent le groupe belliciste « bushien » d’avoir planifié ce massacre ou du moins de n’avoir rien fait pour empêcher cette tragédie alors qu’il savait ce qui se préparait.
Il n’y a pas de preuves réelles pour l’affirmer, malgré le fait qu’il existe de multiples indices de négligence coupable, de vastes soupçons amplifiés par une censure de fer, sans précédent dans la démocratie moderne américaine.
Le jour où le peuple américain aura récupéré toute sa liberté d’information et son droit à connaître la vérité sur ce mardi 11 septembre 2001 (informations aujourd’hui très restreintes par le Patriot Act approuvé avec un seul vote contre – celui d’une femme – symbole de la dignité nationale américaine) on saura alors la raison pour laquelle les nombreux avertissements et mises en garde lancés à travers tout le pays concernant cet acte terroriste n’ont pas été écoutés et pourquoi les avions militaires ont mis quatre-vingts minutes pour décoller et intercepter les appareils détournés, alors que l’on savait déjà peu de temps après leur décollage de Boston, que des pirates de l’air avaient pris les commandes des avions et qu’ils se dirigeaient vers Washington : en cas de détournement d’avion, le manuel d’alerte prévoit une intervention des forces aériennes en moins de cinq minutes.
On saura enfin pourquoi les restes du présumé avion qui s’est écrasé sur le Pentagone ont été cachés. On saura pourquoi le directeur des services secrets pakistanais, qui venait de se réunir à Washington avec Tenet, chef de la CIA américaine, a fait verser par Islamabad – comme l’a révélé le journal conservateur The Wall Street Journal – la somme de 100 000 dollars à Mohammed Atta, chef du commando-suicide contre les Tours Jumelles de New York. Sur cette terrifiante information, il est interdit de faire des recherches, car les libertés civiles ont été suspendues dès que le Patriotic Act fut promulgué.
Finalement on saura également pourquoi quinze des vingt et un ravisseurs du commando-suicide étaient originaires d’Arabie Saoudite, l’un des principaux alliés des États-Unis dans le golfe Persique. Il n’y avait pas un seul Irakien, pas même un seul par hasard.
Mais au-delà des soupçons, il ne fait pas de doute que le déréglé 43e président des États-Unis, couronné dans des élections frauduleuses, dans le cadre d’une impressionnante récession dont on ne voit point la fin, avec le plus bas niveau de popularité au début de son mandat, a réussi à dominer tout le scénario, obtenir des pouvoirs inconcevables auparavant dans une démocratie, être élevé au rang d’Empereur vengeur pour laver l’affront commis par des barbares envers son peuple.

L’incendie du Reichstag américain du 11 septembre a offert à George W. la chance de sa vie.
La moins bonne des victoires électorales d’un président des États-Unis depuis 1876 s’est transformée en une chance historique jamais donnée à un belliciste pour imposer au monde le nouvel ordre américain.
Comme Hitler l’a fait dans le passé en s’entourant de Goering, Goebbels, Himmler, Mengele, Eichmann, à savoir d’une bande d’arnaqueurs semblables à lui, tous fanatisés par le pouvoir et la force, le président texan a cherché à se façonner une cuirasse protectrice par une garde de fer, plus belliqueuse que lui-même, pour le protéger de la tentation du doute et dont les membres portent tous sur le front la même marque que lui : le sceau du pétrole. Le Vice-président Dick Cheney appartenait au groupe Halliburton Oil, le chef du Pentagone, Donald Rumsfeld est issu de la Compagnie pétrolière occidentale, la conseillère pour la Sécurité Nationale, la vieille fille Condoleeza Rice, dont le prénom – ironie du sort – signifie « avec douceur », fut un cadre important de la direction de Chevron et c’est pour lui faire honneur que des bateaux pétroliers ont reçu son prénom. Même la secrétaire du ministère de l’environnement, Gale Norton, est liée au lobby du pétrole, tout comme Bush Senior l’a été avec le groupe pétrolier Carlyle ou l’actuel président Bush Junior avec la Harkins Oil.
Ce quintette de la mort qui entoure le guerrier Bush est une véritable maffiocratie, comme l’a été dans le passé le quintette d’Hitler. Et ils se nourrissent d’une Bible très particulière.
La philosophie de Hegel, Nietzsche, Schopenhauer qui a vivifié et passionné le créateur de l’Holocauste du XXe siècle a été remplacée par des spécimens moins cultivés et d’un niveau intellectuel assez bas, mais plus pragmatiques pour le nouvel Hitler du XXIe siècle.

Qui sont ces auteurs intellectuels inspirateurs de notre quintette belliqueux ?

Le Bostonien Henry Cabot Lodge qui affirme qu’ « au XIXe siècle aucun peuple du monde n’a égalé nos conquêtes, notre colonisation et notre expansion et aujourd’hui rien ne nous arrêtera ». Merse Henry Watterson a déclaré que les États-Unis sont « une grande république impériale destinée à exercer une influence déterminante sur l’humanité et à façonner l’avenir du monde, comme aucune autre nation ne l’a encore fait dans le passé, même pas l’empire romain. »
Ou Charles Krauthammer qui a écrit il y a à peine quelques années dans The Washington Post : « Les États-Unis chevauchent dans le monde comme un colosse. Depuis que Rome a détruit Carthage, aucune autre puissance dans le monde n’a atteint les sommets que nous connaissons. Les États-Unis ont gagné la Guerre Froide, ils ont mis dans leur orbite la Pologne et la République Tchèque, après avoir pulvérisé la Serbie. Et du même coup ont démontré l’inexistence de l’Europe. »
Ou Robert Kaplan qui précise que : « La victoire des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale est aussi importante que la victoire de Rome dans la deuxième Guerre Punique qui la convertit en puissance universelle. »
Ou encore le très connu historien Paul Kennedy qui nous explique que « ni la Pax Britannica, ni la France napoléonienne, ni l’Espagne de Felipe II, ni l’empire de Charlemagne, ni l’empire romain ne peuvent se comparer à l’actuelle domination américaine. Jamais il n’a existé une telle disparité de pouvoir dans le système mondial. »
Ou le directeur de l’Institut des Études Stratégiques Olin de l’Université de Harvard, le professeur Stephan Peter Rosen qui nous dit que : « Notre objectif n’est pas de lutter contre un rival car celui-ci n’existe pas, mais de préserver notre position impériale et maintenir cet ordre impérial. »
Ou l’ineffable Zbigniew Brzezinski qui a déclaré que « l’objectif des États-Unis doit être celui de maintenir nos vassaux dans un état de dépendance, garantir la docilité et la protection de nos sujets et prévenir l’unification des barbares. »
Ou le Président Wilson qui a parlé au Congrès de l’Union« qu’il apprendrait aux républiques sud-américaines de choisir de bons députés ».
Ou le célèbre Billy Sunday qui a fait le portrait du gauchiste latino-américain comme celui d’un type « qui a un museau de porc-épic et une haleine qui ferait fuir un renardeau », il a ajouté que « s’il le pouvait, il les mettrait tous en prison jusqu’à ce que leurs pattes sortent par les fenêtres ».

Écoutons maintenant Dick Cheney, l’actuel Vice-président des États-Unis et le Secrétaire de la Défense, Donald Rumsfeld, qui constituent avec Condolezza Rice un triangle belliqueux plus redoutable que celui des Bermudes.
Le Vice-président Cheney a déclaré avant cette guerre sainte :« Les États-Unis n’ont pas à rougir d’être une superpuissance et ils ont le devoir d’agir avec force pour construire un monde à l’image des États-Unis. » Le chef du Pentagone a été encore plus clair au cas où nous n’aurions pas compris. Rumsfeld a dit en citant la phrase préférée d’Al Capone : « On obtient davantage avec un mot aimable et un revolver qu’avec un mot aimable seulement. »
Le langage qui nourrit l’épiderme et les neurones de Bush est un langage encratique, autoritaire, d’intimidation qui conduit inévitablement à la perversion morale de la fin qui justifie les moyens. La caractéristique essentielle du langage de la « bande Bush », comme pour le langage nazi, est la simplification, le réductionnisme et l’intimidation. Le langage de ce groupe prédateur est un langage schématique, émotionnel, chargé de préjugés qui incite à l’exaltation des sentiments les plus nobles du peuple. Je n’ai pas le moindre doute que Bush se nourrit d’un langage nazi.
Bush ne croit pas, comme Hitler ne le croyait pas non plus, à un État de droit, qui n’est pas l’État qui possède des lois, sinon l’État qui se soumet lui-même à l’empire de la loi et ne peut la transgresser pour aucun motif, et encore moins pour une raison d’État. C’est au nom de la raison d’État ou de la Patrie ou de la Sécurité nationale que sont commises les pires atrocités.
Y a-t-il une différence entre la construction intellectuelle de Bush et celle d’Hitler dans le cadre de la raison d’État ? Je ne le pense pas. Seulement des différences de style, d’époque et de magnitude en ce qui concerne la force utilisée et le pouvoir.

Le discours de la « bande Bush » est un discours de maître à esclave. Il n’y a pas de différences avec le discours de la bande d’Hitler.

L’un est plus gentil que l’autre. Quoique l’histoire est en train de prouver que le moins gentil a été le moins meurtrier.
Civilisation, barbarie, pacification des barbares, peuple élu : jusqu’à la race élue il n’y a qu’un pas. Enfin, tout cela ne nous rappelle-t-il pas l’histoire du psychopathe à la petite moustache ?
En parlant de la petite moustache, le récit d’un conseiller influent de la sécurité américaine qui habite à Washington est très instructif. Il a raconté au magazine argentin Noticias :« Pour le meilleur ou pour le pire George Bush Jr. est l’homme indiqué pour mener cette guerre [NDE : en Irak]. Il est né pour ça. La puissance qui lui vient de l’intérieur le fait trembler. Quand quelqu’un parle avec lui dans son bureau, on dirait qu’il va dévorer celui qui est en face. Il s’assied au bord du fauteuil, presque sans s’appuyer et agite les bras comme s’il ne savait pas quoi en faire. Il a besoin d’action. »
Quelle imitation de la gestuelle du dictateur nazi ! Bien que le flegme du cow-boy texan, revolver à la ceinture, ne ressemble pas à la rage presque épileptique du Teuton, qui s’étouffe en parlant et en gesticulant. Le corps de Bush ne crache pas en parlant. C’est son âme qui crache de la haine et de la violence et engendre la terreur. Mais ça ne lui fait rien. Il doit avoir bien appris le « Oderint dum Metuant » de l’empereur romain Caligula : « Laissez-les nous haïr du moment qu’ils nous craignent. »
L’incontinence émotionnelle de Bush est déjà un classique et, comme Adolf, il ne peut pas admettre un NON. Sa femme Laura Bush a rappelé à la presse que la première fois qu’elle a dit à son mari que l’un de ses discours ne lui plaisait pas, celui-ci, furieux, a fracassé sa voiture contre le mur du garage à l’entrée de leur maison.
Il se sent comme le numen nazi, un envoyé de Dieu, qu’il invoque dans n’importe quelle circonstance. Il a décrété que toutes les réunions de son Cabinet doivent commencer avec une prière. Il dit avoir consulté Dieu avant d’attaquer l’Irak, au mépris de l’opinion de la grande majorité des nations de la planète et des 90% d’êtres humains qui étaient contre. Il essaie d’imiter le président William McKinley lors de l’invasion des Philippines pour évangéliser les indigènes, tout en culpabilisant Dieu de l’avoir forcé à entrer dans ce pays.
Autre coïncidence entre ces vies parallèles qui aurait enchanté Plutarque : tant Hitler que Bush auraient pu éviter de se trouver dans le musée de grands bouffons de l’histoire, s’ils avaient eu un psychanalyste à leurs côtés. Un bon psychanalyste les aurait tous deux aidés énormément à canaliser leur libido vers des occupations plus normales, sublimant ainsi le seul aphrodisiaque qu’ils possèdent, soit le pouvoir universel et cruel sur autrui.

Continuons avec les ressemblances entre le guerrier de la race aryenne et le guerrier de Dieu, comme Telma Luzzani a surnommé notre Texan exalté.

Bush proclame urbi et orbi le bien-fondé de la guerre préventive. Dwight Eisenhower en 1953 n’a pas hésité un seul instant à ce sujet : « La guerre préventive est une invention d’Adolf Hitler. Franchement, je ne prendrais au sérieux aucune personne qui proposerait une chose pareille. »
Demandons-nous : guerre préventive contre qui ? C’est bien connu que la première victime d’une guerre est la vérité. Et la première chose que fait Bush pour fabriquer sa guerre préventive, après l’incendie du Reichstag, c’est de nous mentir façon Goebbels, d’une manière si primaire qu’à la fin personne n’a plus rien cru. D’abord il a dit que l’Irak soutenait Al Qaida. Il a été prouvé peu après qu’une haine irréconciliable existait entre Saddam Hussein et l’ancien employé des États-Unis, Oussama Ben Laden. Puis Bush a demandé d’inclure l’Irak dans le courant fondamentaliste musulman. Difficile à croire, car l’Irak était le pays le plus laïc du monde arabe. Alors on a invoqué les armes de destruction massive. Bush a assuré que l’Irak ne permettrait pas les inspections et quand l’Irak les a permises, il a alors répété que Saddam ne laisserait pas entrer les inspecteurs de l’ONU dans les palais et les endroits stratégiques. Quand il a accepté, l’administration Bush a voulu nous faire croire qu’elles étaient bien cachées. Finalement, on n’en a pas trouvé une seule. Quand tous ces arguments ont été réduits à néant, ils ont alors demandé l’abandon du pouvoir ou l’exil de Saddam Hussein et c’est à ce moment-là, qu’ils ont admis la seule et réelle vérité : nous voulons occuper le territoire irakien quoi qu’il arrive et décider qui va le gouverner. C’est la démocratie planétaire, nous dit-on. Les mêmes opérations manipulatrices de désinformation que Hitler a utilisé contre la Tchécoslovaquie, l’Autriche et la Pologne. Le même type d’excuses changeant au fur et à mesure qu’elles étaient anéanties.
Autre ressemblance : le mépris de la communauté internationale et de l’opinion publique mondiale. Hitler a détruit la Société des Nations fondée en 1919. Bush a réduit en miettes les Nations unies, obtenant contre lui la plus grande opposition à un pays depuis la fondation de l’ONU en 1945 : 170 pays contre la guerre, seulement 30 pays en sa faveur, la plupart d’entre eux des nations émergentes de l’ex-Union soviétique et qui se vendent au plus offrant.
Mais la plus grand défaite diplomatique depuis la fondation de l’ONU n’a été un obstacle ni pour l’un ni pour l’autre. Pour Hitler, le refus et la colère des peuples du monde contre son action ont été sans importance. Bush veut surpasser le Teuton. Les manifestations contre lui – sans précédent sur la planète -, se transforment en musique guerrière à son ouïe wagnérienne. Face à lui, il y a l’esprit de Seattle qui a fondé en 1999 le mouvement anti-mondialisation et pacifiste le plus imposant de l’histoire universelle. Mais rien ne l’arrête.
C’était révoltant de voir comme on a traité Hans Blix, chef des inspecteurs de l’ONU, avec ses 75 ans qui devraient inspirer le respect, originaire de cette merveilleuse ville glacée d’Uppsala, dans une Suède social-démocrate, un digne adepte des traditions démocratiques du martyr Olof Palme.

Le mépris envers les gens et leurs droits est le moteur de son humanisme

Écoutons le maréchal Goering devant ses juges à Nuremberg :« Naturellement, les gens ne veulent pas la guerre, mais après tout, ce sont les dirigeants d’un pays qui déterminent la politique, c’est facile ensuite d’entraîner le peuple. Qu’il dispose de la liberté d’expression ou pas, on peut amener le peuple où l’on veut et lui faire ce que veulent les gouvernants. C’est très facile. Il suffit de leur dire qu’ils sont en train d’être attaqués et de dénoncer les pacifistes pour leur manque de patriotisme qui met le pays en danger. » Ces paroles sont du nazi Goering en 1945 et non celles de Bush. La seule différence, c’est que le nazi Goering l’a dit en allemand et Bush en anglais.
L’invasion d’une nation souveraine qui n’avait agressé personne avait besoin d’une légitimation éthique, bien qu’illicite : renverser le tyran Saddam Hussein et imposer par la force un gouvernement « démocratique et populaire ». Tout cela semble très beau, même si la communauté internationale et les normes qui la régissent en soient le prix à payer.
Mais cela n’est pas vrai. Personne ne met en doute que Saddam Hussein est un sinistre dictateur, qui a assassiné son peuple et que son parti socialiste Bass, n’a rien de socialiste du tout. Mais qui va croire que Bush va instaurer la « démocratie » en Irak, alors que ses prédécesseurs qui ont administré l’Amérique, moins nazis que lui, ont envahi et occupé pendant des années et des années des nations souveraines et ont installé des dictatures féroces qu’ils ont soutenues et protégées contre leur propre peuple ? Par exemple Somoza au Nicaragua, Duvalier en Haïti, Trujillo en République Dominicaine, Pinochet au Chili. Tout comme les régimes fantoches et despotiques qui furent imposés par les nazis lors de l’occupation de l’Europe, y compris la France anti-de Gaulle du maréchal Pétain.
Hitler a envahi l’Europe à la recherche de son Lebensraum, pour étendre son territoire et satisfaire son besoin en matières premières et soutenir le développement économique allemand servant à l’édification du nouvel empire germanique, qui vengerait l’affront du Traité de Versailles. De la même façon Bush va à la recherche de son propre Lebensraum. UnLebensraum qui dans notre monde d’aujourd’hui ne se mesure plus par la quantité de kilomètres de territoire physiquement occupés, mais par la domination économique et politique qu’on exerce sur ces lieux, dirigée à partir de lointains centres financiers.

Les objectifs de notre nouvel Hitler sont multiples.

Le pétrole

En premier lieu, s’approprier le réservoir d’essence du capitalisme mondial qui n’est autre que le golfe Persique. Bush sait très bien que dans dix ans, le pétrole produit par son pays, locomotive commerciale du monde, s’épuisera irrémédiablement. Dans quarante ans il n’existera plus de pétrole sur la planète. C’est une course contre la montre. Selon la Statistical Review, la découverte de nouveaux gisements pétroliers énergétiques diminue de manière préoccupante. Elle a augmenté seulement de 5% contre 45% lors de la décade antérieure. Les 65% de réserves sont situées au Moyen-Orient. Des 77 millions de barils produits chaque jour dans le monde entier, les États-Unis en consomment vingt millions quotidiennement, mais seulement dix millions sont produits par les Nord-Américains. Ils sont donc tributaires des autres pour rester une superpuissance. L’objectif de l’attaque en Irak, deuxième réserve mondiale pétrolière, était de contrôler ces gisements, contrôler leur prix et leur production. Ne parlons plus d’armes cachées ni de n’importe quoi. Comme l’a dit l’écrivain Eduardo Galeano, si l’Irak était un producteur de radis au lieu de pétrole, qui aurait eu l’idée de l’envahir ?

Pour Bush, le pétrole est là. Il n’y a qu’à le prendre et se servir. Il ne sait pas qu’il peut s’étouffer en mangeant.

Le deuxième coup de Bush consiste à discipliner son allié, l’Arabie Saoudite, premier producteur mondial de pétrole et la plus grande réserve énergétique du monde, dont les prix ne conviennent pas aux intérêts américains. Le troisième objectif, tel que révélé en février de cette année par John Bolton, sous-secrétaire d’État, c’est envahir l’Iran et la Syrie qui, avec la Corée du Nord, constituent « l’axe du mal » et si la situation est favorable, inclure la Libye dans ce saint des saints. Le quatrième pas consiste à détruire l’OPEP et à s’approprier les combustibles fossiles du monde. S’il n’arrive pas à exproprier les gisements fossiles et ne trouve pas à temps de solutions alternatives énergétiques, le capitalisme américain devra modifier le modèle de consommation de son peuple et il risque de perdre le point d’appui de son hégémonie mondiale. Le cinquième objectif est représenté par les fructueuses affaires de la reconstruction de l’Irak sur lequel vont se jeter les quelque 500 transnationales qui contrôlent le monde, la plupart américaines. Le sixième objectif n’est pas moins important et il se nourrit des enseignements de Lord Keynes : utiliser l’industrie militaire pour sortir de la profonde récession dans laquelle est plongée l’économie américaine dont le taux de croissance est zéro. N’oublions pas qu’une guerre ne se gagne pas quand on a imposé la suprématie militaire sur l’adversaire, mais lorsqu’on obtient les bénéfices économiques qui sont la quintessence et la raison de son déclenchement.

Imposer la suprématie du dollar face à l’euro

On ne peut pas continuer sans mentionner le dernier objectif et peut-être le plus important de cette guerre : imposer la suprématie du dollar face à l’euro, qui ces derniers temps n’a pas arrêté de donner une raclée au dollar sur divers fronts inattendus, mettant en danger le privilège et l’importance américaine dans la commercialisation du pétrole. Le dollar a chuté ces derniers mois par rapport à l’euro de 17%, chiffres inimaginables depuis la création de la monnaie unique européenne. La décision iraquienne de libeller 10 milliards de dollars de leurs réserves en monnaie européenne a contribué à cette dépréciation etaprovoquéunesecoussesismiquepourle dollar. C’est une raison de plus pour attaquer l’Irak, car un gouvernement fantoche et à la solde des États-Unis renverra sûrement ce montant en zone dollar. La Russie libelle ses opérations pétrolières en euros ; l’Iran et d’autres pays de l’OPEP sont en train d’étudier la possibilité d’abandonner le dollar pour l’euro. Les économistes prévoient que si cela arrive, il se produira une dépréciation inusitée du dollar qui fera plonger la valeur des actifs américains, provoquant l’effondrement du géant aux pieds d’argile comme dans les années trente.

L’invasion est aussi due au besoin d’un nouveau partage du monde après l’échec des accords de la triade (États-Unis, Europe et Japon) en 1998 sous les auspices de l’OCDE à Paris et ceux de la réunion de l’OMC à Washington. Il n’y a pas eu d’accord pour la répartition du marché mondial menacé par une diminution du pourcentage du produit brut mondial, qui à la fin du siècle dernier avait atteint un degré de concentration de 50 % dans les mains des membres de la triade et de ses transnationales. L’échec du néolibéralisme pour maintenir le plus grand taux d’exploitation de nations dépendantes, la fatigue et la décadence de l’hégémonie unipolaire et la possibilité relativement proche d’une crise mondiale qui transformerait l’arrogante domination d’aujourd’hui en une hégémonie en haillons, tous ces enjeux sont à l’origine de cet acte de piraterie internationale.
L’Europe n’a pas accepté cette répartition et a attaqué avec son euro. Les États-Unis ont répliqué avec l’instinct des bêtes et s’ils parviennent à contrôler les lacs d’or noir, ils auront du pétrole bon marché et abondant pendant que leurs alliés le paieront cher et ne l’obtiendront qu’au compte-gouttes et leurs économies en souffriront.
Voilà le plan de guerre. C’est le même objectif de domination économique qui a poussé Hitler dans les bras de Mars, avec la devise : « Occuper, administrer, exploiter ». De là à dire que Bush y parviendra, il y a un long chemin. Surtout si l’on sait que cette guerre, pour la première fois, il devra la financer économiquement tout seul. L’invasion précédente de l’Irak avait été légitimée par la communauté internationale et payée par tous les pays. Cette fois-ci, il s’agit d’une invasion illégitime, un crime de lèse-humanité contre le monde civilisé, et les États-Unis la paieront seuls, sauf une petite partie qui sera prise en charge par le Royaume-Uni du renégat Blair. Tout cela représente beaucoup d’argent. Suffisamment pour déstabiliser encore un peu plus le maître de la petite machine à faire des dollars, installé dans le Département du Trésor de la nation la plus endettée de la planète : les États-Unis d’Amérique.

La stratégie militaire nazie

Une fois déterminés les objectifs royaux, Bush et sa bande de faucons ont patenté la stratégie militaire nazie : la tristement célèbre Blitzkrieg – la guerre éclair – avec laquelle les nazis ont dévasté l’Europe, combinant des attaques de divisions entières de tanks Panzers, appuyés par des vagues d’avions et des pièces d’artillerie. Les temps changent et la blitzkrieg nazie s’est transformée en super-blitzkrieg américaine, mais la modalité inventée par les maréchaux d’Hitler est la même que celle de Bush, bien qu’avec une puissance de feu mille fois supérieure.
Une autre ressemblance : le déséquilibre des forces en présence. L’invasion nazie de la Tchécoslovaquie et de la Pologne, où la cavalerie polonaise s’est heurtée à des tanks allemands après avoir été décimée par l’aviation, n’est rien en comparaison avec la puissance de feu infernale de la plus grande broyeuse technologique de l’histoire, comme si les Polonais s’étaient défendus avec des frondes face à la Luftwaffe de Goering. Lors de la première invasion de l’Irak, les pertes irakiennes se sont montées à 120 000 hommes contre 137 Américains morts et 7 disparus. Mise à part la Garde républicaine de Saddam, l’armée irakienne n’est plus composée que par des paysans faméliques sans entraînement, ni technologie, ni armement adéquat, face à plus de 300 000 soldats entraînés année après année pour tuer sans se poser de questions.
Que peut faire un pays qui a un budget militaire de 1400 millions de dollars contre un autre qui investit 400 000 millions de dollars annuellement dans ses Forces armées ? Et comme si cela n’était pas suffisant, Bush vient de demander encore quelque 75 000 millions de dollars de pourboire pour ce massacre. Il promet en échange que le butin de guerre compensera largement l’investissement.
Avant de commencer le massacre, l’armée irakienne a été saignée comme on saigne un taureau de combat quand il pénètre dans l’arène pour que le toréador coure moins de risques. Une décade de sanctions économiques, d’embargos, de manque de pièces de rechange, une armée sans avions, avec un nombre de tanks limité, peu de batteries anti-aériennes et seulement équipée de vieux fusils d’assaut AK-47, toutes ces mesures ont mis à genoux le taureau iraquien. Le toréador n’a plus qu’à plonger son épée et attendre l’agonie. Cependant les nouvelles du front ont démontré que, même saigné, le taureau a chèrement vendu sa peau.
Le vagabond viennois devenu prophète de la race aryenne, Adolf Hitler, a attaqué sans respect les grands trésors de l’humanité, détruisant des villes magnifiques, des cultures irrécupérables et des monuments fantastiques créés par l’être humain au fil des siècles. Imitant le protégé de sa famille, George Bush est entré à grand fracas dans le berceau de l’humanité, la Mésopotamie, l’Irak d’il y a 8 000 ans, « le pays entre les fleuves ». C’est là qu’est né le premier État, la première civilisation agraire et que l’écriture cunéiforme a été inventée. Dans le pays de la légendaire bibliothèque de Ninive, celui de la Tour de Babel, des jardins suspendus de Babylone, entre l’Euphrate et le Tigre, Bush se lance sans miséricorde dans la première guerre préventive du XXIe siècle. Il devra répondre lui aussi pour les trésors culturels qu’il a rasés. Sonhomo demens devra rendre des comptes à l’homo sapiens. Comme ce fut le cas pour Hitler et ses complices qui ont dû rendre des comptes à l’histoire au procès de Nuremberg.
L’ambassadeur des États-Unis d’Amérique en Uruguay dit dans son communiqué de presse en guise de réponse au journal La República être consterné par la comparaison de son président avec Hitler. Il explique que Bush est en train de faire en Irak la même chose qu’ont fait les USA en libérant l’Europe du nazisme.
Je pense que c’est une insulte à l’intelligence que de comparer le brillant auteur du New Deal, Franklin Delano Roosevelt, avec cet énergumène du pouvoir qui tue les idées au nom des idées, et les hommes avec.
Roosevelt est entré en guerre avec la légitimité que lui conféraient tous les peuples confrontés à la barbarie nazie. En premier lieu, le peuple soviétique qui a sacrifié sur l’autel du Moloch germanique trente millions de ses meilleurs hommes, femmes et enfants pour changer le cours de la guerre quand le Troisième Reich était encore invaincu. Bush fait comme Hitler et non pas comme Roosevelt. Bush viole toutes les lois internationales, il affronte les Nations unies et comme Hitler il envahit une nation pratiquement désarmée qui ne l’a attaqué à aucun moment.
De plus, il convient de préciser par rapport à ladite libération de l’Europe par les États-Unis, à travers le don héroïque de la vie des soldats américains, que l’entrée dans la conflagration fut très tardive, presque à la fin du conflit quand l’Allemagne était déjà usée par la résistance soviétique, qui se mesurait alors seule aux 95 % du potentiel militaire nazi concentré sur le front oriental. Les États-Unis furent les seuls bénéficiaires de la Deuxième Guerre mondiale, pendant et après le conflit. Pendant, comme l’explique si bien Heinz Dieterich dans La Republica, parce qu’ils développèrent, loin des champs de bataille, leur industrie et leur agriculture en augmentant les salaires réels de 1941 à 1945 de 27 %, en générant dix-sept millions de nouveaux postes de travail et en offrant en 1944 davantage de produits et services à leur population qu’avant la guerre. Après la guerre, ils demandèrent le prix de leur participation multipliée par dix. À Yalta, ils s’érigèrent en première puissance de la planète, prenant la place de l’Angleterre, bien que craignant aussi, il est vrai, l’Union Soviétique, son nouvel adversaire historique.
Et de même que nous affirmons qu’il est insultant de comparer Bush à Roosevelt, il convient de préciser qu’il ne faut pas non plus confondre les pères fondateurs de la démocratie américaine, ces héros de la liberté, George Washington, Abraham Lincoln, Thomas Jefferson, avec ce pédagogue du crime, ce plouc de la mort, qui à la télévision ne peut cacher son expression sournoise de lâche. Charles de Gaulle, courageux rebelle de la France anti-nazie, demandait un jour au grand philosophe Jean Guitton : « Qu’est-ce la lâcheté, maître ? » À ce puits de sagesse de répondre : « La lâcheté, Général, c’est de rechercher l’approbation et non la vérité ; les médailles et non l’honneur, la promotion et non le service rendu ; le pouvoir et non le salut de l’humanité. » Que cette réponse s’applique bien à notre nouvel Hitler qui dit défendre les Droits humains des Irakiens, alors qu’il se spécialise dans leur conversion en déchets humains !
Mais ce comportement nous surprend-il vraiment de la part d’un dirigeant qui nie ne pas vouloir sauver la planète de la dévastation en refusant de signer les protocoles de Kyoto, approuvés à l’unanimité par la communauté internationale ? Un dirigeant qui a rejeté le contrôle des armes bactériologiques parce qu’il estimait que l’accord pour éviter la prolifération de ces arsenaux portait préjudice à son pays. Un dirigeant qui exige des nations indépendantes qu’elles signent un document dans lequel elles renoncent à leur droit de juger des citoyens américains pour des délits commis à l’étranger. Un dirigeant qui refuse de signer et de participer à la Cour Pénale Internationale, créée récemment par la communauté mondiale pour juger les crimes de l’humanité. En rejetant une institution approuvée par plus de 190 pays, avec seulement 7 pays contre, son vote coïncide avec celui du pays envahi, l’Irak, qui lui non plus ne veut pas qu’il existe dans le monde une Cour Pénale de dix-huit jurés indépendants pour empêcher légalement que des crimes de guerre continuent à être perpétrés, tant par le gouvernement des États-Unis que par celui de l’Irak.
Que peut-on attendre d’un dirigeant qui, dans son propre pays, berceau des traditions démocratiques, a suspendu les droits civils, instauré la censure, les listes noires, l’élimination de l’Habeas corpus, droit pour lequel tant de générations ont donné la vie, imposant des jugements clandestins, des prisons secrètes, et le délit d’opinion, plongeant ainsi sa société dans la nuit noire du marasme le plus anachronique ?

Nationalisme et faux patriotisme

Malgré tout, il dispose actuellement d’une importante majorité silencieuse dans son propre pays en faveur de l’horreur de la guerre, au beau milieu d’une gigantesque panne intellectuelle dans la société américaine, provoquée par la désinformation, la déformation de la réalité érigée en système, la douleur légitime après l’attaque criminelle contre les Tours Jumelles qui a fait périr près de quatre mille êtres humains, et un nationalisme attisé par le Tartuffe de la Maison-Blanche. Le nationalisme et le faux patriotisme constituent un lien supplémentaire, une ressemblance de plus, le chaînon qui unit Bush à Hitler. Ce type de nationalisme est le dernier refuge des canailles qui sont soutenues par la culture des ignorants. Albert Einstein le décrivait fort bien : « Le nationalisme est une maladie infantile, la rougeole de l’humanité. »
Mais un mouvement populaire commence enfin à se développer depuis la base, la racine, dans les meilleures traditions civiles du peuple américain, pour s’exprimer dans les grandes villes, pour arrêter, avec l’énergie mentale engendrée par la conviction d’avoir raison, les crimes en série que la plus monstrueuse iniquité belliqueuse des dernières décennies est en train de construire. Le peuple américain, lentement il est vrai, commence à comprendre que « la liberté ne peut être fertile pour les peuples qui ont le front tâché de sang ».

Qui se décidera à arrêter ce psychopathe ?

C’est la question qui circule à travers toute la planète.

Les Nations unies n’ont pas pu le faire. L’OTAN non plus. Leurs alliés européens ont été trompés et humiliés. Mais du fin fond de l’histoire, l’antidote commence son incubation. Tous les empires et leurs prophètes ont glissé d’une victoire à l’autre jusqu’à leur écroulement final. Et cet empire tout comme son empereur, à qui il importe peu de gagner l’esprit et les cœurs des peuples du monde, qui est sourd ou feint la démence face à la révolte énorme du sens commun, devant le grand gémissement des sociétés sorti des entrailles exaspérées des multitudes, qui se sont jetées sur les routes du monde entier, clamant pour la paix et la cessation du massacre, cet empereur devra finalement comprendre que dans cette croisade le vainqueur n’obtiendra que les dépouilles.
Les hommes comme Bush pensent que les crimes s’enterrent et s’oublient. Ils se trompent car le souvenir des crimes survit. Les gens en ont assez de la violence. Ils en ont assez des vendettas misérables des uns contre les autres. Ils veulent mettre fin à l’ère des assassinats. Si on les conduit vers des impasses, ils réagiront.
Le discours sinistre du maître et de l’esclave se termine presque toujours par la férocité de l’esclave qui n’a plus rien à perdre. Spartacus dixit. La protestation continue dans tous les recoins de la planète. Il n’y a jamais eu d’empire aussi orphelin de soutien que celui incarné aujourd’hui par ce toxicomane du pouvoir. Cet immense mouvement mondial contre Bush seulement comparable au mouvement mondial contre Hitler fait face au strabisme classique des messies qui les empêche de voir la réalité. Le strabisme est une disposition vicieuse et malsaine des yeux qui fait que les deux axes visuels ne se dirigent pas en même temps sur le même sujet. Ils voient la réalité déformée.
Le chuchotement de millions de personnes peut se transformer en bras qui arrêteront cette folie.
Il ne faut pas avoir peur de ces géants qui ignorent les lois de l’histoire. Ils sont plus rusés qu’intelligents. C’est ce qui les renvoie au monde des dinosaures, ces animaux gigantesques qui avaient développé un corps énorme pour une tête minuscule. Quand les grands changements climatiques sont arrivés, leurs minuscules têtes n’ont pas su s’adapter. Contrairement aux moustiques.

Il existe un proverbe allemand qui se réfère à Hitler ainsi :« Quand tu vois un géant, étudie d’abord la position du soleil, il pourrait en fait s’agir de l’ombre d’un nain. » Nous ne savons pas encore quelle est la part de géant et quelle est la part de nain de notre nouvel Hitler.
Souvenez-vous de Gandhi, cet incendie moral qui alerta les consciences. Avec sa seule voix et sa conduite non-violente, il a mis à genoux l’empire le plus important de son époque. Gandhi disait que le silence des bons est le grand mal perpétré par les mauvais. Ce silence n’existe plus aujourd’hui. Tous les peuples, ceux des pays riches comme ceux des pays pauvres, gouvernés par la droite ou par la gauche, tous à l’exception de celui qui habite le pays agresseur, qui commence peu à peu à sortir de sa torpeur, tous ont pris conscience que pour la première fois au XXIe siècle, la guerre, en tant que croisade irrationnelle, peut changer l’humanité. Ils savent qu’une guerre injuste est une catastrophe qui paralyse et sclérose la rencontre de l’être humain avec l’humanité. Ils unissent leurs mains planétaires pour dire au tueur à gages de la Maison-Blanche qu’il existe une vie et une race moins sordide que la sienne. Et qu’il vaut la peine que nous nous levions pour la défendre.

Ceci est ma réponse, Monsieur l’Ambassadeur.

Montevideo, Uruguay, le 30 mars 2003.

Susan George : « Le pouvoir des transnationales, illégitime et non élu, veut en finir avec la démocratie »

Lucie Fougeron, Cyprien Boganda, Dominique Sicot

Dans l’Humanité Dimanche. « Nous sommes cernés. » Ainsi débute le nouvel ouvrage de Susan George, les Usurpateurs. Comment les entreprises transnationales prennent le pouvoir. Fidèle à la méthode du dévoilement qu’elle éprouve depuis son premier livre,Comment meurt l’autre moitié du monde, ce 17e opus pose la question de la légitimité des détenteurs du pouvoir dans la mondialisation, en montrant les rouages de l’émergence d’une « autorité illégitime » qui s’ingère dans les affaires internationales grâce à des moyens impressionnants. Présidente d’honneur d’ATTAC France et présidente du conseil du Transnational Institute, poursuivant son combat contre la mondialisation capitaliste, elle met au jour la cohorte d’individus et d’entreprises mus par leurs seuls intérêts, et qui, s’immisçant dans les traités de libre-échange, se substituent à l’autorité issue du fonctionnement démocratique. Entretien.

HD. Dans votre ouvrage Les Usurpateurs, vous vous qualifiez de « chercheur militant », quel sens cela a-t-il pour vous ?

Susan George : Les chercheurs en sciences sociales sont nécessairement de parti pris du fait de leur champ d’études. En outre, j’ai toujours été de ceux qui étudient le pouvoir. Dans mon premier livre (Comment meurt l’autre moitié du monde, 1976 – NDLR), je donnais un conseil : n’étudiez pas les pauvres, ils savent déjà ce qui ne va pas pour eux. Mais si vous voulez les aider, travaillez sur ceux qui les maintiennent dans cette situation. C’est ce que je m’efforce de faire.

HD. Vous écrivez : « Nous sommes minoritaires ? Tant mieux ! » Pourquoi cela ?

Susan George : Ce sont toujours les minorités qui ont les bonnes idées, et souvent il faut un temps très long pour que d’autres prennent conscience de cette idée, puis s’engagent, ou tout au moins ne s’y opposent plus.

HD. C’est donc une raison d’espérer ?

Susan George : Je crois à ce que les scientifiques appellent la criticalité auto-organisée : un système physique ou chimique arrive à un point où sa configuration va changer, sans qu’on puisse dire quel grain de sable va susciter ce changement. Cela me semble fonctionner aussi en sciences sociales, en histoire… L’exemple le plus récent, c’est l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi en 2010 en Tunisie, qui a déclenché une révolution qui continue… Il me semble que l’on se rapproche de ce type de moment critique.

HD. Votre ouvrage est sous-titré : « Comment les entreprises transnationales prennent le pouvoir ». Ce terme de « transnationale » n’est pas couramment utilisé en France. De quoi s’agit-il ?

Susan George : Je parle d’entreprises « transnationales » (ETN) – c’est d’ailleurs la terminologie des Nations unies –, plutôt que « multinationales » car leurs dirigeants sont très majoritairement de la nationalité du pays où est situé leur siège social. Ainsi, on peut dire que Total est français, Nestlé est suisse, Siemens est allemand, etc. S’ils sont tout à fait capables de licencier massivement dans les usines de leur « patrie », comme ailleurs, ils ont un ancrage social, politique et culturel dans leur pays d’origine, ils ont les codes pour naviguer dans ce cosmos et servir les intérêts de leur entreprise.

HD. Vous dites que ces ETN partagent un jargon et des ambitions, mais aussi une idéologie…

Susan George : Le néolibéralisme et la mondialisation néolibérale les ont vraiment renforcées. Juste un exemple : le rapport sur la compétitivité et la croissance en Europe rédigé par Jean- Louis Beffa (administrateur de Saint-Gobain et membre de plusieurs conseils d’administration) et Gerhard Cromme (Siemens, ThyssenKrupp), à la demande de Hollande et Merkel, en 2013, est devenu un véritable évangile. Si les économistes peuvent donner plusieurs sens à la compétitivité, eux n’en parlent qu’en termes de réduction du « coût du travail ». Et désormais, elle n’a plus que ce sens… alors que peu de monde s’interroge sur le coût du capital…

HD. Vous montrez que les ETN constituent aujourd’hui la première puissance collective mondiale, loin devant les gouvernements, dont vous précisez qu’ils leur sont trop souvent inféodés…

Susan George : Une étude de trois chercheurs de Zurich (Stefania Vitali, James Glattfelder, Stefano Battiston – NDLR) a montré comment 147 « super-entités » dominent l’économie mondiale. Et les ETN se sont organisées dans ce but. Le lobbying vise à obtenir la législation qui est bonne pour l’entreprise en question. Cela existe toujours – le plus puissant, celui de la santé, représente en 2013 un budget de 129 millions de dollars (104,7 millions d’euros). Mais depuis une vingtaine d’années se développent des coalitions par industrie, par branche, qui visent à obtenir des changements d’une tout autre ampleur. Elles font en sorte d’être là où les choix sont faits, là où on élabore, selon leurs désirs, l’avenir. Cela culmine dans le projet de traité transatlantique où elles se concentrent sur la régulation – les protections, en fait – concernant l’environnement, les consommateurs, la santé publique… Cela va toucher la vie quotidienne de plus de 800 millions de personnes.

HD. Comment en est-on arrivé là, d’autant plus dans le cadre de régimes démocratiques ?

Susan George : C’est le grand mystère… Pourquoi les gouvernements cèdent-ils aux sirènes et à l’influence des transnationales, sauf s’ils sont complètement prisonniers de leur propre idéologie – le néolibéralisme –, presque pour tous maintenant ? Les ETN apparaissent alors comme représentant les intérêts de la France ! Ce qui est complètement faux, comme ailleurs en Europe, car ce sont les PME-PMI qui fournissent très majoritairement l’emploi. Or, on les laisse en déshérence, comme le montre le rapport trimestriel de la BCE qui interroge les 130 banques les plus importantes sur leurs pratiques de prêts aux PMEPMI : depuis 2007, elles leur ont prêté moins et ont durci les termes du crédit. C’est là qu’il faut agir, et pas en chouchoutant les ETN !

HD. Ces transnationales ont réussi à dicter deux projets de traités – transatlantique et transpacifique – qui vont complètement remodeler les échanges mondiaux. Quelles en seront les conséquences ?

Susan George : Tout simplement la mise en danger de la démocratie, en particulier par deux biais. D’une part, elles se sont emparées du pouvoir judiciaire, dans le cadre des litiges opposant entreprises et États, en remplaçant les tribunaux par des cours d’arbitrage privées qui permettent à une entreprise de porter plainte contre un gouvernement pour n’importe quelle loi ou décision de justice qui peut altérer ses profits, actuels ou futurs. Un gouvernement va y regarder à deux fois avant de faire voter une loi visant à améliorer la propreté de l’eau ou à limiter les gaz à effet de serre, qui risquera de lui coûter des milliards en indemnisation.

D’autre part, il y a la question de la régulation, cruciale pour les échanges commerciaux, avec en ligne de mire leur fluidification censée relancer la croissance, les économies réalisées par les entreprises devant profiter aux consommateurs… Libre à chacun de croire à cette fable. Ce qui va être fait n’est pas encore très clair, et j’explique dans ce livre les enjeux et les scénarios qu’il faut avoir bien en tête. Les transnationales mènent une attaque contre les trois pouvoirs, législatif, judiciaire et exécutif.

HD. Les initiatives d’alerte s’amplifient concernant les dangers que ces projets recèlent pour la santé et l’environnement. En est-il de même pour la question du travail ?

Susan George : C’est encore difficile. Les syndicats étasuniens pensent qu’il faut négocier car cela leur permettrait d’améliorer leurs conditions et d’avoir plus de lois. Les États-Unis n’ont pas ratifié les conventions du BIT (Bureau international du travail), et la moitié des États ont des lois antisyndicales… Mais là encore, c’est l’« harmonisation » par le bas que visent les ETN. Un exemple : Veolia a porté plainte contre l’Égypte, qui aurait violé le contrat passé en augmentant le salaire minimum ! La sensibilisation des syndicats commence, en Irlande, en Espagne…

HD. Certains lieux de pouvoir sont ignorés du grand public. Vous évoquez l’exemple de l’IASB…

Susan George : Il s’agit de l’International Accounting Standards Board, ou Bureau international des normes comptables, créé au début des années 2000. À l’époque, l’Union européenne avait mobilisé un groupe de conseillers issus presque exclusivement des quatre principaux cabinets d’expertise comptable mondiaux (KPMG, PwC, Ernst & Young et Deloitte). Il s’agissait d’harmoniser les normes des pays européens. L’IASB a depuis acquis un pouvoir très important, puisqu’il décide désormais de normes comptables applicables en Europe, dans les BRIC (Brésil, Russie, Inde, Chine) et dans bien d’autres pays en développement. Tant que les transnationales ne seront pas soumises à des normes de comptabilité et de déclaration fiscales « pays par pays », elles pourront échapper à l’impôt en toute légalité, en jouant sur la localisation de leurs profits.

HD. Vous consacrez des pages édifiantes à ce qui se passe aux Nations unies…

Susan George : Je raconte comment les transnationales cherchent à étendre leur influence au sein de l’ONU. Dès les années 1980-1990, leurs représentants ont commencé à s’inviter au sein de conférences internationales que l’ONU organisait. Elles prétendent remédier à la supposée « incompétence » des États. Elles participent à tous les groupes de travail réfléchissant aux problèmes actuels et futurs de l’humanité : réchauffement climatique, protection des océans, etc. À l’image des sommets de Davos, ces groupes sont toujours composés de quelques émissaires des gouvernements, quelques professeurs et beaucoup de représentants de l’industrie. Il est assez stupéfiant de voir Bill Gates prendre la parole à l’assemblée générale de l’Organisation mondiale de la santé ! Il n’y a plus aucune limite.

HD. Comment expliquer ce « dysfonctionnement » ?

Susan George : Le politique a été complètement phagocyté par ce nouveau pouvoir qui est celui des transnationales, un pouvoir non légitime parce que non élu. Dans le même temps, la valeur actionnariale a été érigée en vertu cardinale. Pour les multinationales, les travailleurs ne créent pas de valeur. Seul le capital en crée. Ce principe explique tout leur mode de fonctionnement.

HD. Comment qualifier cette prise de pouvoir ? De complot ?

Susan George :Je ne crois pas aux conspirations. Je crois en revanche à l’existence de groupes d’individus ou d’entreprises qui cherchent avant tout à défendre leurs intérêts. Ils disposent pour cela de moyens colossaux.

HD. Comment reprendre le pouvoir face aux « usurpateurs » ?

Susan George : La connaissance est un préalable à l’action. C’est pourquoi j’ai cherché à mettre au jour les rouages de cette prise de pouvoir. Ensuite, de nombreuses associations et organisations ont leur rôle à jouer. Les syndicats de magistrats peuvent mettre leur grain de sable dans les rouages des mécanismes d’arbitrage, les associations de consommateurs tenter de contrer telle ou telle norme imposée par les lobbies industriels, les ONG multiplier les pétitions… À ce jour, notre appel pour dire « stop au TAfTA » (Transatlantic free Trade Agreement – NDLR) a été signé par 750 000 personnes. Il faut que des millions d’Européens se joignent à ce mouvement et s’élèvent contre ce traité.

Susan George : Les Usurpateurs. Comment les entreprises transnationales prennent le pouvoir. Le Seuil, 2014, 192 pages, 17 euros.

Face à la complexité des grandes manoeuvres en cours, incarnées dans les traités stratégiques dont les noms – TAFTA, pour Transatlantic Free Trade Agreement (ou accord de libre-échange transatlantique) et TTIP, pour Transatlantic Trade and Investment Patrnership (ou partenariat transatlantique de commerce et d’investissement) – sont déjà tout un programme, Susan George guide ses lecteurs dans les méandres opaques d’une véritable mutation politique. Cet ouvrage, riche d’exemples édifiants, est un outil d’information et de combat. Dans la lignée de ses travaux de « chercheur militant » – de son best-seller, en 1976, Comment meurt l’autre moitié du monde à Cette fois, en finir avec la démocratie. Le rapport Lugano II (2012) –, elle se bat, aux côtés d’autres, pour que les citoyens, alertés des conséquences de ce démantèlement de l’intérêt public, rejoignent la mobilisation. Le site du Transnational Institute (Amsterdam) : www.tni.org (en anglais et en espagnol).