Archives mensuelles : mars 2012

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C’est le débris total
Dans le formol
La danse fatale
La culture des bémols
 
Les riches fabriquent des pauvres
Les noient dans la sueur
Les font pourrir au grand soir
La léchure des plaies
C’est l’ère des grands flanqués mous
À bordure dorée
Les douleurs sont enterrées
Sous les morts des vers aspirés
 
Qu’on tue ces coiffés et cravatés
Ces petites Bastilles de coin de banques
Ces blancs nègres des idées
Qu’on les pende avec les lacets de leurs souliers
Il n’y a plus de pays
Ni de terre
Rien que du sang imbibé d’argent
J’arracherai vos dents de pouvoir
Comme un dentiste précautionneux
Vous laissant les gencives pourpres
Saignantes
Pour tous les mourirs lents qu’on a semés lentement
Toile de Bush, toile de Bosch, toile de toi
Qu’on les cloue comme des Antéchrist
Qu’on les asperge d’essence et de bouillon acides
Qu’on les laisse se tortiller aux flammes de la colère
 
Gaëtan Pelletier
Mars 2012
 
 

Plotaire Racaille

  • RAPAILLER: Verbe tr. et adj.Définitions :
  1. Ramasser, rassembler :
    1. Des objets ici et là.Exemples d’emploi :
      1. « Il n’en reste pas moins que [ … ] seuls les écumeurs et les aventuriers de calibre suspect tiennent encore au mouvement expirant afin de rapailler des écus. ). » ( Le Goglu, p.8, 3 avril 1931. )
      2. « [ … ] Nous espérons entrer chez nous [ au couvent ] le 1er août. Nous irons travailler avant cela, laver des vitres, laver de la vaisselle, rapailler toutes les affaires hivernées dans les garages [ suite à un incendie ], un peu partout. Enfin il y aura tant de choses à faire, pour meubler les différents départements, réparer les meubles qui ont été sauvés, – et compléter – renouveler en entier les dortoirs – cellules, rideaux, lits au complet, ce n’est pas peu de choses. Chiffonnier, chaises, etc. [ … ] » ( Lettre de Sœur Marie Irène BONENFANT, 12 avril 1934, Valleyfield, dans « Le festin de deux petites sœurs » [ collectif ], p.50, Saint-Narcisse, Éditions de la Catalogne, Coll. Le Galendor, n°10, 250p., 1994, Archives familiales Bonenfant [ AFB ]. )
      3. « Je me rappelle qu’un printemps l’eau avait monté assez haut qu’on a dû rapailler notre butin partout, passé les îles et jusque dans l’anse de Nicolet. Après, pour venir à bout de se gréyer en neuf, moi puis Mathilde, on s’est nourri longtemps rien que du poisson à la sel-et-eau. » ( Germaine GUÈVREMONT. « Le Survenant » p.161, Montréal, Bibliothèque québécoise éd., 1990, [ La première édition date de 1945 ], 227p., CELM. )
      4. « Mon vieux, c’était une vraie bénédiction tout ce qu’y avait su la dompe de matériaux : des montants de lits, des morceaux de tôle, pis du gros carton pas trop sale. Tu rapaillais là-dedans [ le dépotoir ], à ton choix, une feuille de tuyau, quatre plaques de tôle pour la couverture, et tu te choisissais un lot à une place pas trop puante [ pour construire une cabane ], drette au bord de l’eau. » ( Gabrielle ROY. « Bonheur d’occasion », p.324, Montréal, Boréal éd., 1993, [ La première édition date de 1945 ], 405p., CELM. )

AJOUT :

      1. « Je vais aller à Québec et rapailler tout leur butin. Je leur ai fait croire que j’avais dessiné la Ford-T dans une vie antérieure et que mes plans avaient été volés. J’étais pilote dans l’armée de l’air en 1918. Le Baron Von Richthofen, c’est moi qui l’ai abattu. Je suis venu à Québec pour une dette de vie antérieure :  Napoléon.  Labeaume sur la plaie…
      2. La bataille de Waterloo, c’est moi qui ai transmis les plans au petit Napoléon qui souffrait d’une mythomanie, ayant le passage étroit… Pour la chambre au château Frontenac, ce n’est pas si mal. On a une belle vue sur la cenne… Quand  même… J’ai déjà eu 150,000$ en leur disant qu’ils étaient cons. Ça va rapailler mon compte en banque…

Gaëtan Pelletier, 28 mars 2010

Les Secrets du fumier par Pierre Joigneaux

Par Julien, pour “Nos Libertés”, le 19 mars 2012.

Le site “Nos Libertés” a choisi de proposer des solutions alternatives à l’impasse des géants industriels, ayant pour objectif de permettre à chacun d’entre nous d’accéder à l’autonomie. Car l’autonomie est la seule révolution par le bas qui permettra d’enlever aux pouvoirs économiques en place leur puissance.

Partant du fait qu’un certain nombre de connaissances et de savoirs ont été parfois détruits, nous avons choisi de rééditer des livres anciens sur le sujet de l’autonomie. Dans ce cadre, nous ressortons l’excellent ouvrage de Pierre Joigneaux : “Les Champs et les Prés” (1888).

« Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est or », Victor Hugo in “Les Misérables” (1862). Nous avons de l’or sous les pieds, le fumier, et nous le jetons par la fenêtre… Dans ce livre Pierre Joigneaux (1815-1892) explique, en détail, le rôle capital du fumier pour le cultivateur. La terre a, en effet, besoin d’être richement nourrie si l’on veut qu’elle soit productive. Pierre Joigneaux est l’homme qui réussit à faire voter, le 16 décembre 1873, une loi à l’Assemblée Nationale afin de transformer le Potager de Versailles en École nationale d’horticulture.

Pierre Joigneaux est très bien placé pour parler de ce sujet essentiel puisqu’il fût l’un des plus grands agronomes français du XIXe siècle, ayant à son actif plus d’une dizaine d’ouvrages pratiques et des centaines d’articles dans la presse sur la question de l’agriculture.

Pierre Joigneaux était un homme épris de liberté qui dût fuir la France, du fait de son opposition au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Persuadé que le savoir était la question centrale pour la promotion de la démocratie, il passa sa vie entière à transmettre le savoir des anciens aux paysans de son époque.

Extraits :

Comme quoi il faut rendre a la terre ce qu’elle nous prête

– À la bonne heure, commença M. Mathieu, voici une saison qui s’annonce bien. Dix-huit pouces de couverture blanche sur nos emblaves, douze degrés de froid là-dessus ; s’il ne vient point de contretemps mal à propos, les insectes auront fort à souffrir cet hiver. Les musaraignes boiront plus qu’à leur soif au moment du dégel, les taupes et les mulots aussi, sans compter des centaines d’autres bêtes qui logent sous terre, vivent dessus et font plus de mal que de bien où elles passent.

– Et notez encore, monsieur Mathieu, fit observer Jean-Pierre, que la gelée divise le sol et défait les mottes, et que les mottes ainsi défaites rechaussent les racines des plantes déchaussées. Et notez, d’autre part, que neige qui dure empêche le sol de se refroidir et vaut une toute petite fumure. Quand ça tombe de là-haut, au dire des gens qui s’y entendent, ça fait dans l’air l’effet des blancs d’œufs dans le vin. Les flocons, qui descendent serrés, ramassent toutes sortes de choses malpropres, et vous savez que l’on peut, en fait de culture, dire, touchant les choses malpropres, ce que l’on dit en médecine touchant les amers : — Mauvais à la bouche, mais bon au corps.

– C’est vrai, Jean-Pierre, répondit M. Mathieu ; mais tâchons de ne pas aller plus vite que le violon et de mettre un peu d’ordre dans notre enseignement. Avant-hier et hier, nous avons vu que, pour être ensemençables, les terrains avaient besoin de tels ou tels ingrédients, et aussi d’un bon labourage et d’un bon assainissement dans certains cas. Maintenant, supposons que les terrains en question n’aient jamais été ensemencés de main d’homme et qu’il n’ait poussé là-dessus, de toute éternité, que de mauvaises herbes, verdoyant en mai, portant graines en juillet, mourant en automne et pourrissant en hiver, nous n’aurons pas la peine d’aller chercher midi à quatorze heures pour les mettre en culture. Nous les défoncerons, les défricherons, les labourerons, les ensemencerons. Et puis, avec un coup de herse pour recouvrir la graine et un tour de rouleau pour tasser un peu la terre, s’il en est besoin, la besogne sera finie. L’air et le soleil aidant, la graine germera, l’herbe poindra, la fleur passera en sa saison, et, le moment venu, nous y mettrons la faucille ou la faux.

Jusqu’ici, tout va bien, continua M. Mathieu ; mais, les années d’après, en serons-nous quittes à si bon marché avec les mêmes terrains ? Assurément non. Pour nourrir la paille et le grain, que nous aurons fauché, moissonné, mis en meules ou mis en grange, le sol aura fait des frais ; il aura donné de ses richesses, diminué ses provisions ; il se sera appauvri tant soit peu. Autrefois, ce que le sol prêtait aux mauvaises herbes poussant sans culture, les mauvaises herbes le lui rendaient en pourrissant sur lui ; ou bien, si les troupeaux y paissaient, ils ne s’en retournaient pas à l’étable sans rendre à la terre, sous forme d’urine et d’excréments, ce qu’ils lui avaient enlevé sous forme d’herbe. Le cultivateur ne récoltait rien, n’emportait rien ; mais une fois que la charrue a défriché, c’est une autre affaire. Le cultivateur qui emporte les gerbes, emporte nécessairement une partie des vivres qui se trouvaient dans le sol ; et s’il continue ainsi plusieurs années de suite, le garde-manger s’épuise, le sol se ruine petit à petit, et un jour vient où il n’a plus de quoi nourrir la semence qu’on lui confie. La terre ne donne pas, elle prête. Si vous ne lui rendez pas les vivres qu’elle avance pour la nourriture des plantes, tant pis pour elle et tant pis pour vous : vous devenez misérables tous deux et vous ruinez du même coup.

Voyez plutôt comme le bon Dieu s’y prend. Un gland, une amande, un pépin tombent sur le sol, y germent et y prennent racine. Pendant huit ou neuf mois de l’année, la terre prête aux petits arbres, qui poussent, son eau, ses sels, ses vivres, sa substance. C’est bien. L’automne arrive avec les gelées blanches et les coups de vent. Que font nos petits arbres en question ? Ils se dépouillent de leurs feuilles jaunies, les laissent tomber à leurs pieds, et là, ces feuilles pourrissent et retournent à la terre en qualité d’engrais. La terre a prêté au printemps, on lui rend la chose en automne. Les bons comptes font les bons amis. Est-ce que les arbres des forêts pousseraient comme ils poussent, s’ils empruntaient toujours et ne rendaient jamais ?

– Je crois même, fit remarquer Jean-Pierre, que les arbres des bois et les herbes des friches rendent au sol plus qu’ils ne lui empruntent, car où les arbres et les mauvaises herbes ont poussé des centaines d’années, ceux qui défrichent font venir de riches avoines plusieurs fois de suite sans y mettre de fumier. – Tu as raison, Jean-Pierre, les végétaux remboursent souvent avec intérêt. Ils rendent au sol ce qu’ils en ont reçu, plus un peu de ce qu’ils ont reçu de l’air, car note bien qu’ils vivent aussi comme nous autres de l’air qui court. Qui respire vit.

Ainsi donc, continua M. Mathieu, il est bien entendu que toute terre qui ne rentre pas dans ses déboursés est une terre qui s’appauvrit, et que tout cultivateur qui n’entend pas raison sur ce point est un mauvais cultivateur. Je cultive un arbre, je dois à cet arbre qui me donne ses fruits, une bonne partie de ses feuilles au moins. Je cultive du froment qui me donne son grain, je dois au sol qui en portera de nouveau, une bonne partie de sa paille pourrie et l’engrais de ceux qui ont mangé le pain. Je cultive de la vigne pour presser et boire le jus de sa grappe, je dois au vignoble les feuilles du cep et le marc du raisin et les cendres des souches. Je cultive l’olivier pour son fruit, je lui dois de même ses feuilles et son marc. Je cultive le chanvre, je dois de même à la terre qui le produit, ses feuilles battues, ses débris, le marc de la pressée d’huile et les boues du routoir. Et ainsi pour tous les végétaux. Je suis persuadé qu’il n’y a pas de meilleure nourriture pour une plante que ses propres débris : feuilles mortes, pailles pourries, résidus quelconques.

– Vous pourriez bien avoir raison, monsieur Mathieu, s’écria Nicolas ; mais que voulez-vous, quand on ne sait, on ne sait, et, la plupart du temps, nous faisons les choses comme les corneilles abattent les noix, à tort et à travers.

– Nous tournons comme qui dirait dans un cercle, reprit M. Mathieu. La terre produit les végétaux, et les reprend morts et pourris sur une friche pour en reproduire d’autres. Si, au lieu d’avoir affaire à une friche, nous avons affaire à une terre cultivée à bras d’homme, les bêtes et les gens profitent de la récolte, la mangent, ou l’emploient en litière ; puis ils vous rendent en urine, excréments, fumier, ce qui doit retourner au sol qui leur a fourni leur nourriture. Tout animal, homme ou bête, fume autant de terrain qu’il lui en faut pour produire les végétaux nécessaires à sa subsistance. La terre donne les végétaux, les végétaux nourrissent les animaux, et les animaux, après avoir rendu en fumier, au sol, une portion de ce que celui-ci leur a avancé, finissent par lui rendre le tout, chair, os, poils, cornes, sang et le reste. Il pousse là-dessus de nouvelles plantes qui donnent de nouvelles bêtes, et quand le tour du cercle est parcouru, nous recommençons la même promenade, et toujours et sans discontinuer.

Toute la théorie des engrais est là-dedans. La terre prête, le cultivateur est tenu de rendre ; comment doit-il s’y prendre pour faire la restitution ? C’est ce que nous allons voir.

Sur le terrain qui a fourni sa substance aux plantes, on peut rapporter du terrain de même nature, n’ayant encore rien fourni. Si les plantes, venues sur le terrain n’ont pas été récoltées, on les retourne avec la charrue. C’est la fumure en vert. On peut ne pas retourner les plantes avec la charrue, les laisser mourir et pourrir sur place, et donner ainsi à la terre le temps de se reposer, de se rembourser de ses dépenses et de refaire ses forces. C’est la friche.

On peut, au fur et à mesure que les herbes paraissent, les mettre en terre par le moyen de labours fréquents. C’est la jachère. Si les plantes ont été mangées par l’homme ou par les animaux, on rend au terrain les excréments et les urines de l’homme ou des animaux. Si les plantes sèches ont servi à faire de la litière, on les rend à l’état de fumier. Si les plantes ont été brûlées, on rend au terrain les cendres qu’elles ont fournies. Si les plantes ont servi à des opérations industrielles, on rend au terrain les résidus de ces opérations, tels que tourteaux, marc de raisin, pulpe, eaux de féculeries, résidus de brasseries, etc. En somme, la restitution se fait ordinairement sous forme de terres rapportées, sous forme de végétaux enfouis en vert, sous forme de friches, de jachère, sous forme d’urines et d’excréments, sous forme de fumier, sous forme de cendres, et enfin sous forme de résidus quelconques.

– Sans doute, continua M. Mathieu, il y a encore d’autres manières de restituer au sol ce qu’il prête aux végétaux, mais c’est l’exception. Je sais bien qu’on peut lui rendre la laine des moutons, quand les chiffons ne servent plus à rien, le sang, la chair, les os, les poils, les ongles des animaux morts de maladie ; mais, encore une fois, c’est l’exception ; ce n’est pas avec cela qu’on se tire d’affaire dans une ferme. Et, d’ailleurs, quand le moment sera venu d’en parler, nous en parlerons.

– Ce que vous nous expliquez, monsieur Mathieu, dit Jean-Pierre, me paraît clair et simple comme bonjour. J’emprunte, je profite du prêt ; je rends ensuite, car, autrement, je ne trouverais plus mon prêteur dans de bonnes dispositions à mon égard. Tout ceci est convenu, arrêté. Voilà ce que je sais bien ; mais ce que je ne sais pas au juste, c’est le moment qu’il me faudra choisir pour acquitter ma dette envers la terre. Tenez, monsieur Mathieu, pour être plus clair et sans vous commander, je vous demanderai si toutes les saisons sont bonnes pour fumer la terre, ou, si, pour cela, le printemps vaut mieux que l’automne ou l’automne mieux que le printemps ?

– Bravo ! Jean-Pierre, voici une question bien posée. J’y réponds sans tourner autour.

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Prix de vente : 13 euros TTC
Nombre de pages : 154
Couleur : noir et blanc
ISBN : 979-10-91342-00-1
Éditeur : Nos Libertés

Liberté – Richard Desjardins

Au ciel, au ciel, au ciel

J’irai la voir un jour….

Message d’Hiroshima à l’attention des Japonais et de tous les peuples du monde

Hiroshima et Fukushima. Comment ne pas relier les deux évènements ? La fission de l’atome, la pluie noire, le césium, la contamination interne, la maladie, l’exclusion, la souffrance. Voici le témoignage d’une survivante d’Hiroshima, Bun Hashizume, traduit par Pierre Régnier. Dans les moments les plus critiques, elle a toujours gardé la foi en l’humanité et en la bonté de chacun, trouvant les ressources qui lui ont permis de surmonter l’insurmontable. Une leçon de vie et d’espoir pour tous les Japonais touchés par la catastrophe de Fukushima.

Témoignage de Hashizume Bun, survivante d’Hiroshima, le 29 mars 2011.

« Je suis une « atomisée » rescapée du bombardement d’Hiroshima. J’habite à Tôkyô. J’ai 80 ans.

Le 11 mars 2011, lorsqu’a eu lieu le Grand Tremblement de Terre du Nord-Est du Japon suivi de la catastrophe nucléaire de Fukushima, j’étais en train d’écrire un livre sur le bombardement atomique survenu soixante-six ans auparavant et sur la vie de la population civile d’Hiroshima avant et après le bombardement. J’avais déjà rédigé la majeure partie de cet ouvrage, mais accablée par la douleur que provoqua en moi l’accident nucléaire de la centrale nucléaire de Fukushima, j’ai voulu finir la rédaction du dernier chapitre sur le lieu même du bombardement atomique, à Hiroshima, ma ville natale.

Tard le soir, en foulant le sol d’Hiroshima, je sentais un lourd fardeau peser sur mes épaules et, pendant un temps, je ne pouvais plus mettre un pied devant l’autre. A chaque fois que je revenais à Hiroshima, j’avais pour habitude de commencer par me rendre à pied au mémorial pour les morts situé dans le Parc de la Paix et de discuter avec les membres de ma famille qui se trouvent là, ainsi qu’avec mes amis, ou de simples connaissances, et avec tous ceux qui sont morts ce jour-là dans une horreur qui dépasse l’entendement. Mais cette fois-ci, plutôt que de prier, je leur ai demandé :

Donnez-moi encore pour un temps la santé,

Donnez-moi de la force,

Dites-moi ce que je peux faire, guidez-moi s’il vous plaît.

Ce jour-là, j’ai été atomisée à 1,5 kilomètre de l’hypocentre de la bombe. J’ai été très gravement blessée et j’ai frôlé la mort mais j’ai pu survivre grâce à l’aide de trois personnes qui m’ont sauvé la vie.

Lorsque nous vivions dans les baraques, je souffrais de maladies fulgurantes dues à la radioactivité telles que, par exemple, de fortes fièvres, des saignements de nez et des gencives, de terribles diarrhées et vomissements, des taches pourpres sur tout le corps ou la perte des cheveux. Pourtant, là encore miraculeusement j’ai pu survivre. Cependant par la suite et jusqu’à aujourd’hui, j’ai souffert de nombreuses maladies et il n’est pas un seul jour où j’ai été en bonne santé.

Parmi toutes les maladies, un des maux les plus pénibles est le « chancellement des atomisés ». Cette maladie se manifeste par un état d’épuisement difficilement supportable.

Plusieurs fois j’ai imploré le médecin « Docteur, ne serait-ce qu’une journée ou même une heure, faites-moi me sentir fraîche et légère. » Mais cela ne s’est jamais réalisé. En allant me coucher le soir, je priais Dieu, « Faites que je ne me réveille pas demain matin. »

Toutes ces maladies étaient dues à l’irradiation interne. Toutes les substances contaminées par la radioactivité que nous avions ingérées, notamment l’eau que nous avions bue, la nourriture ou l’air, ces substances continuent sans cesse leur réaction à l’intérieur même de l’organisme et bouleversent les gènes. Cela se poursuit jusqu’à la mort.

Finalement, récemment on en parle dans les médias : le césium qui détruit les fibres musculaires serait à l’origine du « chancellement des atomisés », et c’est ici, à Hiroshima, que je l’ai appris tout dernièrement.

Ceux qui ce jour-là étaient sous la pluie noire, ceux qui sont entrés dans la ville pour venir secourir les victimes ou chercher des proches, mais pas seulement les victimes de la bombe, tous les atomisés victimes des essais nucléaires, des accidents des centrales, tous ceux-là sont victimes d’irradiations internes.

L’irradiation interne a toujours été sciemment dissimulée. Maintenant, du fait de l’accident de la centrale de Fukushima, enfin, on voit apparaître le terme «irradiation interne », mais on ne voit quasiment aucune explication précise de ce dont il s’agit.

Sans doute parce qu’alors il ne serait plus possible de continuer à développer l’exploitation des centrales nucléaires.

« L’énergie nucléaire est une énergie propre », « l’énergie rêvée » entendait-on à une époque mais, après les accidents des centrales de Tchernobyl et de Three Mile Island, on l’entendait un peu moins.

Cependant, ces dernières années, beaucoup de pays dans le monde se sont remis à la course à la construction de centrales nucléaires. On a appelé cela « la Renaissance des centrales nucléaires ». Voyant cette évolution, j’ai alerté sur le fait qu’inévitablement, dans un futur pas bien lointain, il y aurait quelque part sur terre un accident dans une centrale nucléaire.

Cela se produit actuellement dans mon pays et qui plus est, chaque seconde, il y a des fuites ininterrompues de substances radioactives très concentrées. Il n’y a pas de moyen pour stopper cela de façon sûre et l’on ne peut prévoir quand cette situation critique prendra fin.

Au Japon, pays de petite superficie et situé en zone sismique, il y a plus de 50 réacteurs nucléaires. De plus, ils sont regroupés et établis sur des plaques produisant de nombreux tremblements de terre, régions à faible population.

Par ailleurs, à Fukushima, dans la centrale numéro 1 de Fukushima, il y a six réacteurs qui forment une chaîne s’enfonçant dans la spirale du danger. En outre, à la centrale numéro 2 de Fukushima, il y a aussi quatre réacteurs qui ont subi des dommages. Après le grand tremblement de terre du Nord-Est, le 15 mars, il y a eu un grand tremblement de terre à Shizuoka. On dit que, dans première moitié de ce siècle, se produira inévitablement Le Grand Tremblement de Terre du Tôkai et de la Baie de Suruga. C’est là que se trouve l’une des centrales majeures qu’est celle de Hamaoka.

Sur la zone très sismique de la côte de la Mer du Japon, les centrales nucléaires sont nombreuses, en particulier dans la préfecture du Fukui que l’on appelle « le Ginza des centrales nucléaires » (en référence au quartier très animé et dense de Ginza à Tôkyô).

À la population du Japon, est-ce une bonne chose que le Japon, victime des bombes atomiques soit devenu le pays coupable d’une telle émission de radioactivité ? Il n’y a plus de temps à perdre. Agissons pour que soient arrêtées les centrales actuellement en activité.

Aux populations du monde entier, je vous en prie, apportez-nous votre soutien. Demandons haut et fort que sur la Terre, naturellement, il n’y ait plus de construction de centrales nucléaires, mais aussi que l’on stoppe toutes les centrales en activité et que soient reclassés les réacteurs nucléaires.

En tant qu’atomisée de la bombe, j’ai lutté contre le nucléaire au Japon et à l’étranger. Cela parce qu’il y a la menace que la vie sur Terre soit détruite, non seulement par les bombes atomiques ou les bombes à hydrogène, mais aussi par les centrales nucléaires.

Même lors de leur fonctionnement ordinaire, les centrales nucléaires rejettent de petites quantités de particules radioactives qui contaminent la mer, l’air et le sol. La dangerosité de ces rejets de particules radioactives en faibles quantités est occultée.

Il n’y a pas que l’être humain qui ait reçu la vie sur Terre. N’est-il pas indécent que l’être humain, pour son propre bénéfice, sacrifie les autres espèces vivantes ? Ouvrir la voie vers une vie en harmonie avec la nature ne devrait-il pas être la sagesse humaine ?

Par ailleurs, nous qui vivons entre le 20ème et le 21ème siècle, nous ne nous sommes vus confier qu’un court laps de temps dans la longue histoire de l’humanité. Est-ce que nous ne sommes pas simplement supposés passer le relais entre nos aïeux et les générations à venir ?

Nous, les atomisés des bombardements ainsi que les atomisés des accidents des centrales nucléaires et des essais nucléaires, avons souffert toute notre vie ; de même, les atomisés de l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima souffriront désormais sans cesse.

On voit tous les jours dans les médias les gens endurer des conditions de vie difficiles dans les camps de réfugiés. Et en voyant des nourrissons innocents et des enfants ne pas perdre leur vitalité même dans de telles conditions, j’ai le cœur meurtri mais j’y vois en même temps un espoir. La radioactivité est particulièrement nocive pour les enfants et empêche leur croissance.

La radioactivité ne connaît pas les frontières.

Pour secourir les enfants qui sont l’avenir,

Tous ensemble, dans le monde entier,

Donnons-nous la main et levons-nous contre le nucléaire »

Qui est Hashizume Bun ?

Madame Hashizume Fumiko, Hashizume Bun de son nom de plume, est née à Hiroshima en 1931. A quatorze ans, elle se trouvait à moins d’un kilomètre et demi de l’hypocentre de l’explosion atomique, le 6 août 1945, à 8 h 15. Gravement blessée, elle a survécu miraculeusement non seulement à ses blessures mais aussi à la famine et aux maladies qui s’ensuivirent. Durant plusieurs décennies, comme la plupart des hibakusha (survivants des bombardements atomique), elle ne parvenait pas à évoquer le sujet, se refusant à se remémorer les événements. Elle est finalement parvenue à décrire l’horreur et les conditions extrêmes de la survie après le bombardement en écrivant un livre. A l’âge de 76 ans, elle a engagé toute son énergie pour témoigner à travers le monde du drame humain qu’elle et les siens ont vécu. Elle a notamment fait de nombreuses conférences en Europe, en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Japon. Elle est l’auteur de divers ouvrages en japonais, notamment des recueils de poésie. Son autobiographie, témoignage de ce qu’ont vécu les habitants d’Hiroshima, est disponible en langue française : « Le jour où le soleil est tombé – J’avais 14 ans à Hiroshima », 2007, Ed. Cénacle de France, 219 p.

À lire et à voir également sur Fukushima et le nucléaire :

– Fukushima : Sévère réquisitoire du professeur Kodama contre le gouvernement nippon (vidéo)

– Fukushima : Limiter les radiations au lieu de l’information

– De Hiroshima à Fukushima : le contexte politique du désastre nucléaire japonais (1/2)

– De Hiroshima à Fukushima : le contexte politique du désastre nucléaire japonais (2/2)

– La Terre n’en peut plus

– La planète contre-attaque !

– Les leçons de la catastrophe

– Et si Fukushima et le Golfe du Mexique étaient une chance ?

– Entre décadence et destruction, notre civilisation va devoir choisir

– Fukushima, plus jamais ça !

– Le mensonge nucléaire

– De SALT aux ZEAN : 40 ans de désarmement nucléaire

Source : Fukushima

La privatisation de l’eau, un crime contre la terre et l’humanité

Alors que s’achève le Forum alternatif mondial de l’eau à Marseille, la Via Campesina réaffirme le droit à l’eau. Pour ce mouvement international qui rassemble des millions de paysannes et de paysans, de petits producteurs, de sans-terre, de jeunes du monde rural, ou de travailleurs agricoles, l’eau est un bien commun au bénéfice de tous les être vivants. Il doit être soumis à une gestion publique, démocratique, locale et soutenable.

Nous, organisations paysannes de différents pays du monde, membres de la Via Campesina, nous sommes rencontrés du 12 au 17 mars 2012 à l’occasion du Forum alternatif mondial de l’eau à Marseille, en France. Des délégués venus, entre autres, de Turquie, du Brésil, du Mexique, du Mali, ont exprimé la détresse des « affectés » environnementaux et particulièrement ceux qui sont touchés par la construction des barrages, les gaz de schiste, les mines, l’accaparement, la marchandisation, la rareté de l’eau, les pollutions généralisées, les répressions et les meurtres envers les militants défenseurs de l’eau.

Nous revendiquons que le droit « de » et « à » l’eau soient respectés dans le cadre de la souveraineté alimentaire. Le droit « de » l’eau étant le respect permanent du cycle de l’eau dans son intégralité.

Nous affirmons que la privatisation et la marchandisation de l’eau et de tout autre bien commun (semences, terre, connaissances locales et traditionnelles, etc.) sont un crime contre la terre et l’humanité. Les grands projets de barrage et de centrales hydroélectriques emprisonnent et accaparent l’eau, ne tenant compte ni des besoins, ni des pratiques traditionnelles ni de l’opinion des communautés locales, et faisant fi de la préservation de l’écosystème.

Les crises de l’eau, de la biodiversité, les crises sociales, énergétiques et financières sont toutes liées et sont les conséquences du néolibéralisme et du modèle d’agriculture industrielle promu par les institutions financières internationales (Banque mondiale, Fond monétaire international, Organisation mondiale du commerce), les traités de libre-échange, le Conseil mondial de l’eau, les multinationales et la majorité des gouvernements.

L’économie verte est une fausse solution face au changement climatique et à la pénurie d’eau. La marchandisation de l’eau, du carbone, de la biodiversité, les OGM, les nanotechnologies, la géo-ingénierie [1] sont les nouveaux débouchés du néolibéralisme pour répondre aux crises. La fuite en avant continue alors que ces réponses technicistes et marchandes sont les principales responsables des chaos écologiques et sociaux que nous subissons.

Le modèle de production industrielle, les monocultures, l’agrochimie, ont pollué nos eaux, mis en péril notre santé. Nous défendons les pratiques agroécologiques et l’agriculture paysanne, qui mettent en pratique la souveraineté alimentaire et contribuent à la préservation et l’utilisation soutenable de l’eau.

L’eau est un bien commun au bénéfice de tous les être vivants et doit être soumise à une gestion publique, démocratique, locale et soutenable [2]. Les connaissances locales et traditionnelles de gestion de l’eau, qui protègent et considèrent l’écosystème dans sa globalité, existent depuis des millénaires. Elles ont fait preuve au fil du temps de leur efficacité. Les politiques publiques et les lois sur l’eau doivent reconnaître et respecter ces connaissances.

Pour la souveraineté alimentaire : stop à l’accaparement de l’eau !

La Via Campesina
Photo :

Notes[1] Lire à ce sujet : Les projets fous des apprentis sorciers du climat.

[2] Lire à ce sujet : Gestion de l’eau : quand le service public est plus efficace que le business privé.

bastamag.net

Le coeur de Wall-Street

Source