Archives mensuelles : février 2012

LA ROUTE VERS L’INFINI

L’AMOUR

Qu’est ce que l’amour?

L’amour est souvent  une passion. Une passion qui endigue pour  jouir – en quelque sorte- de sa propre passion. La passion est la démesure de l’amour. Et cette démesure transporte une si grande émotion que celui qui en est investi veut la garder pour lui. L’amour exclusif, l’amour qui voudrait figer le temps, l’espace, le glacer dans un coffret, l’endormir, le garder. L’amour possession n’a plus de vie. L’amour devient alors la clef du cadenas de la mort. Car sans mouvance, il n’y a plus de vie. Et sans vie cesse ce qui est l’essence même de la vie : le mouvement vers un mouvement. C’est l’infini assassiné. Un fragment de miroir. Un reflet.

C’est l’amour de ceux qui possèdent ou veulent posséder. Leur vie est ainsi : dans leur détresse et leur crainte, l’avoir est un gage. Ceux-là se contentent d’une portion d’éternité. Ils la fixent, l’étouffe, et vivent dans cet étouffoir sans comprendre immuable  crise qui est sans dénouement. La peur les fige, et leur peur se veut de figer le tout.

C’est l’amour-temps. L’amour fractal. L’illusion que du fini d’éprouver un tel  survoltage. L’illusion qu’on peut l’enfermer pour le reproduire dans le but d’en disposer à sa guise. Le désir est l’enfant du vide. Et le vide a l’immensité de l’immensité. Freiner le mouvement c’est détruire la  vastitude de nos vies.

L’amour n’est pas seulement ce que l’on ressent. Cette félicité n’est qu’un clin d’œil. L’amour c’est découvrir d’un clin d’œil  un interstice dans la lumière  si tamisée des âmes, l’éventail illimité des facettes de nos émotions. Retenir l’amour-passion, c’est mourir un peu.

Nous ne disposons pas d’une quantité d’amour à répartir. C’est nous qui -quelquefois – par incompréhension – endiguons ce flot et toutes ses facettes : la compassion, la tendresse, la douceur, cette veilleuse lénifiante de l’amour.

C’est lorsque l’amour essaie de se compter, de se définir qu’il nous limite. L’amour n’est pas un chiffre, c’est une lettre parmi l’alphabet de l’être.

Sans cette lettre, la vie serait un discours de non sens.

Nos vies sont des vies d’amour-prison. Nos vies deviennent de plus en plus insensées.

Nous faisons à chaque jour le bilan de l’amour, comme un compte à recevoir.

Il n’y a pas de compte à recevoir dans la vie. L’amour est un don de soi sans expectative. Si l’amour reçu n’est pas à la hauteur de celui donné, c’est que l’amour n’a pas su s’équilibrer – comme le fait la Vie.

La réponse à l’amour est l’amour

Sans réponse ce n’est question de temps.

Les égoïstes comptent les horloges, les heures, et le recevoir.

Ils cessent alors d’aimer. Mais ils pensent savoir aimer.

Ils se sont dit que leur «quantité» d’amour est épuisée.

Quand on aime, on aime sans compter.

Gaëtan Pelletier, 2008

Se défigurer pour figurer

Gala des Oscars : une occasion en or pour causer de beauté.
 
Hendrickje Stoffels, seconde épouse de Rembrandt

D’abord le point de vue de l’écrivain François Cheng :

«Les femmes ont tort de croire que leur beauté est un avoir qu’il faut cultiver comme une médaille que l’on possèderait.
      De plus, tout être étant unique, toute beauté est singulière, et il n’y a pas de canon de beauté. Le canon de beauté, c’est un élément de la pensée grecque apparu lorsque la sculpture grecque a sombré dans l’académisme. Or, la beauté et le charme naissent de la singularité. L’unicité est terrifiante.
      Je trouve que l’un des plus beaux portraits de femme est celui de la seconde épouse de Rembrandt, qui était une femme relativement âgée. Son visage n’est plus très jeune, elle a des rides et des formes très pleines, mais dans ses yeux transparait une lumière de sensibilité, de bonté et d’accord avec la vie. C’est une femme comblée qui dégage une sorte de paix intérieure. Pour moi, elle incarne véritablement la beauté.
      Beauté, élan vers la beauté, c’est-à-dire vers la plénitude, en vue d’une existence pleine et si possible harmonieuse avec d’autres présences qui tendent aussi vers la beauté.
      Ce qui fait la beauté humaine, c’est un travail de l’esprit, si l’on peut dire, qui anime de l’intérieur tout l’être. Quant aux traits extérieurs plus ou moins agréables, plus ou moins jolis, cela vient de surcroit.»
~ François Cheng

Poète, calligraphe, romancier et essayiste, François Cheng, né en Chine en 1929 et naturalisé français en 1971, enseigne à Paris-VII et à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). En 1998, Le Dit de Tianyi (Le Livre de poche, 2001), son premier roman, obtient le prix Femina. Il a été élu à l’Académie française en 2002.

À lire : Cinq Méditations sur la beauté
De la découverte de la beauté par l’enfant Cheng à la métaphysique du beau qui conduit l’homme vers le bien, le cheminement d’une pensée qui se nourrit de références issues, à part égale, de l’histoire littéraire française et de la pensée chinoise (Albin Michel, 2006).

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Nous sommes à des années-lumière de cette vision, à une époque où la beauté plastique – mais vraiment plastique – est un absolu, en particulier sous la dictature des gouts hollywoodiens. Haut-lieu de vanité, s’il en est.

Se défigurer de plein gré

Survivre dans le milieu de l’industrie cinématographique requiert un minimum de beauté j’en conviens. On laisse les hommes tranquilles; mais pour les femmes, le défi de l’âge reste intransigeant. Pour l’actrice moyenne, vieillir peut bêtement signifier un retrait permanent des génériques; c’est là que le bât blesse – en pleine figure!

Voilà sans doute pourquoi les actrices se soumettent à des transformations corporelles radicales. Je comprends que durant un tournage on retouche occasionnellement les acteurs au botox, d’autant que la haute définition ne laisse rien passer. Mais, les boursoufflures sont souvent proportionnelles à celles de l’égo. Quant à la chirurgie esthétique, peut-être verrons-nous de nouveaux formatages émerger : les yeux sur les tempes et les oreilles derrière la tête (à force d’étirer…).

Bref, le résultat peut enlaidir au lieu d’embellir; et les botoxés ont de plus en plus l’air de clones fraichement arrivés d’une galaxie lointaine.

Méconnaissables…
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Mais, il y en a qui choisissent tout de même d’échapper à la refonte, et à qui je décernerais volontiers toutes les statuettes catégorie «rester soi-même».

Et parmi celles-là, mes nominées sont : Charlotte Rampling et Jacqueline Bisset. Reconnaissables et toujours aussi belles – avec leurs rides. C’est faire preuve d’une sagesse peu commune, car ça ne doit pas être facile d’assumer son âge dans un milieu de travail aussi factice.

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BRIN DE SAGESSE TAOÏSTE
Précieux et sans valeur

Peut-on faire une distinction entre précieux et sans valeur?

À la lumière du Tao, rien n’est ni précieux ni sans valeur. Chacun cependant s’admire et méprise les autres. Dans la vision humaine, la valeur d’une chose ne dépend pas de sa qualité intrinsèque.

Une chose n’est jamais ni bonne ni mauvaise. C’est la vision humaine qui lui accorde une valeur. Celui qui transcende le jugement devient un être libre.

Vivre avec une tumeur [on peut remplacer tumeur par vieillesse]

Deux hommes étaient allés contempler les transformations de la Nature dans les montagnes de Kunlun.

– Aïe! Une tumeur est apparue sur ton coude droit. N’es-tu pas troublé? Ne hais-tu pas cette chose?

– Pourquoi? Vie et formes ne sont que des combinaisons fortuites d’éléments naturels. Nous sommes venus ici pour observer les transformations de la Nature. Une transformation apparait dans mon corps, pourquoi en serais-je troublé?

Dans la vie, le changement est continuel, l’esprit humain doit s’en accommoder. N’utilisez pas votre vision d’hier pour percevoir ce qui se passe aujourd’hui.

Tchouang Tseu 2
Tsai Chih Chung
Philo Bédé ; Carthame Éditions

Les invisibles cailloux

THE CURVE OF FORGOTTEN THINGS

Things slowly curve out of sight until they are gone. Afterwards only the curve remains.

– Richard Brautigan, Loading Mercury with a Pitchfork  ( Envoi de Catherine)

Source de l’image: Mademoiselle Déco


Naître avec la passion est une bénédiction en soi. Mais elle est aussi une sorte d’enfer. Le feu. Une chose qui vous suit, vous poursuit chaque jour, chaque minute, chaque seconde. Vous voulez quitter? Abandonner? Rien n’y fait.

Elle revient comme un boomerang lancé vers l’Australie.

Et la passion de lire m’a brûlé.

La compréhension et la foi ont quelque chose en commun : on croit pouvoir comprendre. À se demander si la vie simple n’est pas – au bout de l’existence – une réussite plus « totale » que la recherche agitée et coriace qui vous marque au fer de toutes les couleurs du monde. Comme ces images de la Nasa par le célèbre Hubble.

Il n’y avait pas de livre dans mon petit village. C’était perdu comme un sou à travers une forêt immensurable, un fond de pays sauvage, une terre… Tout était éloigné. Même les mots, les histoires écrites, tout ce que l’Humanité avait accumulé. Le grand travail des uns et des autres.

C’était pendant l’été. Au tout début. Et je cherchais des livres comme on cherche de l’or. J’ai demandé sans trop demander… Mais on a deviné.

— Tu devrais aller voir Madame B…

Elle habitait juste en face de la maison de grand-mère. Au Sud …Une petite maison bien simple, avec une galerie au ras de la route.

Je me suis risqué un jour. J’étais fébrile, frissonnant à l’idée de rencontrer ce personnage. Car c’en était un.

Une dame blonde, grassouillette et mystérieuse. Il faut dire que dans les années 50, s’habiller, se coiffer à la Monroe, dans un monde où la religion calculait les péchés en fonction des plaisirs. D’un plaisir naissait un péché. C’était une sorte de comptabilité faite du Diable, colonne de débit, et de Dieu, colonne de crédit.

Le catholicisme est basé sur le même procédé que les points Air Miles : plus on en accumule, plus les chances d’aller s’asseoir à la droite de Dieu sont …gagnantes. On voyage de par la ceinture cloutée de l’abstinence.

Or, il semblait que la dame ne l’était pas. Sa réputation faisait le tour du village, et le tour du village faisait le tour de sa réputation.

Ce fut sans doute le premier pas vers la marginalité.

Elle m’ouvrit – un peu suspicieuse – la porte de sa maison. Mais à partir du moment où la porte fut ouverte, après quelques visites, les portes de son âmes s’ouvrirent. Je n’avais que dix ans. Mais j’ai bien vite constaté que ce n’était pas l’âge qui l’intéressait, mais le partage de ces passions que l’on cache.

Il y a eut des jours où elle m’a gardé longtemps en m’offrant de petites gâteries et en me parlant de son mari qui n’était « jamais là ». Une autre « souffrance » à ajouter. Un vide… J’écoutais, probablement sans vraiment comprendre. Mais qu’est-ce que comprendre si ce n’est que d’être imprégné de quelque chose d’invisible qui entre et qui forme un solage de l’être que nous devenons?  Elle m’entraînait ici et là, me montrant les objets qu’elle avait acquis. Les grands êtres se forment de toutes petites choses… Ceux qui se veulent grands cherchent de grandes choses. Il n’y a rien ni de grand ni de petit : il n’y a que le regard intérieur que l’on jette sur les choses et les humains. Les petits objets, les sans valeurs, ont autant d’importance que les grands.

Je repartais les bras chargés de livres que je dévorais pendant une semaine. Sa collection de petits récits  à dix cents, d’aventure, d’espionnage, de western, d’amour  Tous à trente pages.

Elle fuyait. Je courais.

Avec ses chevaux bouclés, blonds, son regard avec une teinte de « blues » à l’âme.

Certains accordent aux livres des « qualités », des étages de savoir, des dites profondeurs. Or, il n’en existe pas vraiment. Les récits ont tous des traces de la profondeur humaine. C’est le subconscient qui fait tout le travail à notre place. Le plus infime détail de nos vies traînent en nos âmes dans une importance que nous avons tendance à minimiser; l’important est justement ce que nous ne savons pas de ce que nous avons appris. Le souvenir n’a pas autant d’importance quand il est à notre portée, car celui qui nous bâtit est invisible.

J’ai vécu sans doute longtemps de sa charité, de ses dons, en pensant que ce n’étaient que des livres. Mais au fond, au tréfonds, qui sait si vraiment la nourriture, la réelle, ne provenait pas de cette femme excentrique, toujours en attente de son homme, d’une passion qu’elle calfeutrait d’histoires.

Les livres les plus rejetés contiennent des personnages. Il y a toujours un peu de soi. Et quand il n’y en a pas, nous l’inventions.

Et, en même temps, nous nous inventons.

L’anecdotique nous créée bien plus que le prétendu solide dont nous nous souvenons.

***

Je rentrais chez la grand-mère frémissant, allant m’enfermer quelque part pour aller dans d’autres mondes.

Mais tous les mondes sont ici. En soi. Nous nous enfermons, sûrement que par une quelconque manière d’apprendre la vie et les êtres, le savoir réel est une somme d’infinitésimal fragmentations qui lentement, comme une poussière sculpte une forme, fait et refait chaque jour celui ou celle que nous sommes.

C’est là la force de l’enfance : se laisser apprendre sans préjugés, sans buts visés.

Être la cible en même temps que l’archer.

La fonte complète.

C’est ce que nous oublions, hélas, en vieillissant : il y a comme un détachement entre la flèche et la cible.

Voilà qu’il ne reste que l’essentiel : le trajet.

***

La vie a passé. Le temps. Le temps terrestre, celui des jours, du lever et du coucher du soleil, des petites misères, des petits bonheurs qu’on tricote de plaisirs.

Les dimanches étaient de ceux-ci.

Je n’ai pas de certitude au sujet du « but » de la vie. Toute vie est une vie dans plusieurs vies. Un emboitement mystérieux, parfois doux, parfois amer, souvent blessant.

« Je suis athée »

On s’en vante…

Athée de quoi? De Dieu? Des images des « dieux »?

C’est bien là notre manière occidentale de fermer lentement les yeux sur la force de l’existence, rivés à des buts et à des inquiétudes que trop matérialistes. Car, eux aussi, – buts et inquiétudes- nous forment sans que nous nous en rendions compte.

Le syndrome de Lazare.

Au point de ne plus nous voir les uns les autres. Dans la docilité, la force, la peur, le courage, peu importe…

Vivre c’est apprendre. Et chacun à sa manière.

Pour certains, la vie terrestre est toute courte et toute petite. Nous consacrons beaucoup à l’intelligence. Mais,  d’un point de vue cosmique, dans toutes les perspectives de la Vie, l’intelligence, quand elle est calculée, démontrée, démontée, n’est que la recherche d’une richesse et d’une certaine forme de servilité.

Du point de vue de la Vie, la Grande, il n’y a pas de cette intelligence de cerveau.

Et c’est pourquoi tous ceux qui vivent en se nourrissant de celle-ci meurent chaque jour en tuant des êtres. Ils ont créé un ordre de savoir qui n’existe pas, sauf dans l’immédiat et dans la trame trafiquée et terre-à-terre de la Vie.

Apprendre et évoluer est intérieur et ne laisse pas de traces…

L’islam électronique


Source Image

Audiophone de prières, guide pour l’envoi des SMS islamo-compatibles, Coran électronique, chapelet électronique, compagnon électronique du pèlerin, instruments hétéroclites de rappel de douas (invocations) qui se déclenchent à l’ouverture ou à la fermeture des portes, petits boîtiers noirs bon marché qui se branchent sur l’allume-cigare et qui, au démarrage des voitures, font entendre des versets venant s’ajouter au brouhaha urbain des grandes villes musulmanes: la panoplie des gadgets électroniques de la piété musulmane s’étend et se diversifie.

Ces objets fort prisés par les chauffeurs de taxi, et que l’on peut aussi rencontrer en prenant les ascenseurs de certains hôtels qui s’investissent dans le «tourisme halal», conquièrent de plus en plus d’utilisateurs, renforçant ainsi l’omniprésence de l’islam dans le quotidien de nombreux musulmans. Un gadget fort élaboré, et dont le succès croît, est l’audiophone AYAT, qui permet de sélectionner, en anglais et en arabe, le nombre de génuflexions nécessaires pour le type de prière souhaitée ou d’écouter en boucle des sourates du Coran pour les mémoriser.

On peut également mentionner parmi ces objets électroniques de la piété musulmane le Coran numérisé accompagné des Hadith (propos du prophète Mohammed) ou le réveil portable qui donne les horaires des cinq prières avec souvent un bonus: une boussole électronique indiquant la direction de La Mecque.

Une nouvelle culture s’affirme

Le développement de ces objets, fabriqués pour la plupart en Chine et en Thaïlande, et l’engouement qu’ils suscitent constituent un prolongement de ce qu’on pourrait appeler la Société du visible islamique. La focalisation excessive sur les modes notoires d’affichage d’islam — la barbe, le hijab, le niqab, la djellaba, les minarets, les mosquées — masque cette réalité. Or, l’on peut dire que le jaillissement et le raffermissement de cette société du visible islamique, corroborent, a posteriori, l’hypothèse formulée il y a 20 ans déjà par Olivier Roy, lorsqu’il annonçait dans L’échec de l’islam politique (1992) la perte de vitesse de l’islam radical.

Contrairement à ce que disent les tenants du clash des civilisations, nous continuons d’observer, en Europe et dans les pays musulmans, l’émergence et la consolidation d’une nouvelle culture détachée de la culture «islamiste dure». Une nouvelle culture qui s’affirme, entre autres, par un sortir «islamiquement cool» qui se développe en se diversifiant: sketchs, concerts, défilés de mode, théâtres et festivals islamiques nouveau genre. Car même si nous assistons à une réislamisation dans les sociétés musulmanes, cette ferveur a su renégocier une autre orientation.

Elle a opéré une distanciation avec les idéologies rigoristes et les interprétations littéralistes. Elle a tracé des réaménagements dans les rapports entre les musulmans et leurs autorités religieuses… autant de paramètres qui fondent une opposition à l’islam des fondamentalistes, partisans du conflit irréductible entre l’islam et l’Occident.

Islam mondialisé 

Par les gadgets islamiques et par la culture «islamicly correct» (donc halal), les musulmans en Occident s’engagent dans la redéfinition de l’identité musulmane pour capter l’attention différemment. Ainsi, nous rentrons dans un nouvel âge de l’islam: Islam mondialisé. Une des caractéristiques de ce que nous appelons Islam mondialisé est qu’il se développe selon des formes modernes de la religiosité inhérente à la mondialisation: adhésion individuelle et directe, sites Web…

Il est par exemple aujourd’hui possible de devenir adepte d’une confrérie musulmane en cliquant sur ses liens Internet. On passe d’un islam transnational, lié aux questions migratoires, à un islam globalisé. Les musulmans en Europe et ailleurs inventent d’autres modalités d’appartenance et de participation à l’institution islamique que celles proposées dans les années 1990-2000 (les mosquées, les associations culturelles et culturelles, les rencontres et conférences classiques…). Cette participation promettait un salut lointain, rigoriste et impalpable, là ou désormais l’islam mondialisé (Internet, gadgets) propose le bien-être consommable. On passe donc d’un islam militant à un islam d’usagers, car l’islam dur est délégitimé socialement et internationalement.

L’islamisme numérique

Ce nouvel islam du paraître participe à l’espace public global et propose de sortir du «bricolage» du passé. La relation à l’islam ne s’arrête plus à la formulation de convictions doctrinales. Elle s’exprime sous la forme complexe d’énoncés ayant la nature de la foi, mais aussi de jugements qui rapportent à d’autres champs d’existence, en particulier à la société globale.

Cet islam de l’Internet et des gadgets, ce paraître cool et branché participent ainsi d’une quête identitaire, d’un besoin d’islam, d’une spiritualité musulmane qui visent à se démarquer de la religiosité des islamistes: un islam conservateur, puritain et prédicant. Le passage de l’islamisme au post-islamisme a entraîné un glissement des comportements qui autrefois s’apparentaient à la «croyance», à des conduites qui, aujourd’hui, relèvent davantage de la «foi».

Il y a là deux modes différents de cognition: l’islamisme implique une réception passive du savoir, tandis que le post-islamisme (islam numérique-d’Internet-individualiste) s’inscrit dans un travail d’acquisition actif et individuel. Autrement dit, dans le premier cas, la connaissance est reçue, dans le second cas, elle est construite. Cette distinction épistémologique qui recoupe le partage actuel des générations musulmanes entraîne, à son tour, deux formes différentes de participation religieuse: préréflexe dans un cas; volontaire et consciente dans l’autre.

L’islam mondialisé est un islam qui rejoint les modes de convivialité, de sociabilité, de vivre-ensemble de la société globale. C’est un islam sans intermédiaires religieux, ou politicoreligieux, c’est un islam individualisé. C’est une sorte de spiritualité horizontale qui est elle-même en opposition à la spiritualité verticale (la relation entre le croyant-intermédiaire-maître, cheikh, celle des islamistes…).

En définitive, le nouvel éthos islamique et ces gadgets qui relient l’islam à l’évolution électronique semblent être deux moyens d’opposition au modèle religieux «islamiste» et aux discours publics stigmatisant l’islam et les musulmans d’une manière générale, aussi bien dans des sociétés musulmanes que dans des sociétés non musulmanes.

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Khadiyatoulah Fall, Professeur-chercheur titulaire à la Chaire d’enseignement et de recherche interethniques et intercuturels (CERII) de l’Université du Québec à Chicoutimi et Mouhamed Abdallah Ly, Chercheur postdoctoral à la CERII

Idées

Il est des idées d’une telle absurdité que seuls les intellectuels peuvent y croire. (George Orwell)

Tchoan-Tzeu: la simplicité

— Mais oui ! dit Su-oukoei. Vous savez l’histoire de cet homme du pays de Ue, exilé dans une région lointaine. Après quelques jours, voir un homme de Ue lui fit plaisir. Après quelques mois, voir un objet de Ue lui fit plaisir. Après quelques années, la vue d’un homme ou d’un objet qui ressemblait seulement à ceux de son pays lui fit plaisir. Effet de sa nostalgie croissante… Pour l’homme perdu dans les steppes du nord, qui vit parmi les herbes et les bêtes sauvages, entendre le pas d’un homme est un bonheur ; et combien plus, quand cet homme est un ami, un frère, avec lequel il puisse converser cœur à cœur…

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— Du fait qu’il n’y a pas, en ce monde, de notion du bien reçue de tous, chaque homme appelant bien ce qui lui plaît ; de ce fait, peut on conclure que tous les hommes sont bons ?

— Oui, dit encore Hoei tzeu.

— Alors, dit Tchoang-tzeu, il faudra dire aussi que les cinq écoles actuelles, de Confucius, de Mei-ti, de Yang-tchou, de Koungsounn-loung, et la vôtre, ont toutes raison en même temps. Or il ne se peut pas que, en même temps, la vérité résonne en cinq accords différents.

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Ce qui fait la grandeur de la mer, c’est qu’elle unit dans son sein tous les cours d’eau du versant oriental. Ainsi fait le Sage, qui embrassant le ciel et la terre, fait du bien à tous, sans vouloir être connu. Celui qui a passé ainsi, sans charge durant sa vie, sans titre après sa mort, sans faire fortune, sans devenir fameux, celui-là est un grand homme.

Un chien n’est pas un bon chien parce qu’il aboie beaucoup, un homme n’est pas un Sage parce qu’il parle beaucoup. Pour être un grand homme, il ne suffit pas de croire qu’on l’est, il ne suffit pas de vouloir faire croire qu’on l’est. Etre grand, veut dire être complet, comme le ciel et la terre. On ne devient grand qu’en imitant le mode d’être et d’agir du ciel et de la terre. Tendre à cela sans s’empresser, mais aussi sans démordre ; ne se laisser influencer par rien ; rentrer en soi sans se fatiguer, étudier l’antiquité sans s’attrister ; voilà ce qui fait le grand homme.

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Notons, parmi les natures diverses des hommes, les trois classes suivantes, les veules, les collants, les liants… Les veules apprennent les sentences d’un maître, se les assimilent, les répètent, croyant dire quelque chose, alors que, simples perroquets, ils ne font que réciter… Les collants s’attachent à qui les fait vivre, comme ces poux qui vivent sur les porcs. Un jour vient où le boucher, ayant tué le porc, le flambe. Il en arrive parfois autant aux parasites d’un patron… Le type des liants, fut Chounn. [427] Il attirait par je ne sais quel attrait, comme le suint attire les fourmis par son odeur rance. Le peuple aimait l’odeur de Chounn. Chaque fois qu’il changea de résidence, le peuple le suivit. Il en résulta que Chounn ne connut jamais la paix.

Eh bien, l’homme transcendant n’est ni veule, ni collant, ni liant. Il déteste la popularité par dessus tout. Il n’est pas familier. Il ne se livre pas. Tout à ses principes supérieurs abstraits, il est bien avec tous, il n’est l’ami de personne. Pour lui, les fourmis ne sont pas assez simples. Il est simple, comme les moutons, comme les poissons. Il tient pour vrai ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qu’il pense. Quand il agit spontanément, son action est droite comme une ligne tirée au cordeau. Quand il est mené par les événements, il s’adapte à leur cours.

Récolte de soufre en Indonésie

The Worst Job (19 pics)