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Ermites dans la taïga

Ermites dans la taïga par Peskov

Vassili Peskov

Extrait

LE JARDIN ET LA TAÏGA

J’ai rapporté à Moscou, de chez les Lykov, un morceau de pain. En le montrant à mes amis, je n’ai entendu qu’un seul commentaire qui se rapproche de la vérité : “On dirait du pain.” Oui, c’est le pain des Lykov. Ils le font à base de pommes de terre pilées au mortier avec deux ou trois poignées de seigle et quelques graines de chanvre passées au pilon. Pétri à l’eau, ce mélange, sans levure ni quelque fermentation que ce soit, va à la poêle pour donner une sorte de grosse crêpe noire. “C’est un pain aussi désagréable à manger qu’à regarder, a dit Erofeï. Pourtant ils en mangeaient et ils continuent : ils n’ont jamais goûté au moindre morceau de notre vrai pain.”
Le jardin, un morceau de montagne arraché à la taïga, a nourri la famille toutes ces années durant. Pour prévenir les traîtrises des étés montagnards, un autre jardin avait été défriché en aval, au bord de la rivière : “Si la récolte se faisait mauvaise en haut, on ramassait quelque chose en bas.”
Le jardin donnait de la pomme de terre, du navet, de l’oignon, des pois, du chanvre et du seigle. Les graines provenaient de l’ancien domaine aujourd’hui avalé par la taïga, apportées quarante-six ans auparavant comme des pierres précieuses, avec la même précaution que le fer et les livres religieux. Jamais aucune culture en ce demi-siècle ne les a lâchés par dégénérescence, chacune leur donnant nourriture et semence.

La pomme de terre, entrée en Russie sous Pierre I, était bannie par les vieux-croyants. “Pécheur est le tsar, pécheur est son fruit.” Ironie du sort, elle est devenue l’aliment principal des Lykov.

Des semences, inutile d’expliquer pourquoi, qu’ils préservaient comme la prunelle de leurs yeux.
Ironie du sort, la pomme de terre qui fut importée d’Europe par Pierre le Grand et que les vieux-croyants rejetèrent au même titre que le thé et le tabac comme “une plante démoniaque de perdition”, a constitué de longues années durant leur nourriture de base. Chez les Lykov aussi. Et elle s’y était parfaitement acclimatée. On la conservait dans une cave garnie de rondins de bois et d’écorces de bouleau. Mais de récolte en récolte les réserves se révélaient insuffisantes. Les neiges de juin, en montagne, pouvaient avoir des effets catastrophiques sur le jardin. Il fallait à tout prix une réserve “stratégique” de deux ans. Bien qu’aucune cave, même bonne, ne conservât les pommes de terre pendant deux ans.
Les Lykov avaient appris à faire des réserves de pommes de terre séchées. Ils les découpaient en lamelles fines qu’ils exposaient au soleil, les jours de temps chaud, sur de grandes feuilles d’écorce ou carrément sur les “tuiles” du toit. Au besoin, ils parachevaient le séchage près du feu ou sur le poêle. L’espace libre de la masure était toujours occupé par des baquets de pommes de terre séchées qu’on plaçait aussi dans des garde-manger en rondins de bois montés sur de hautes perches. Le tout étant, bien entendu, précautionneusement enveloppé d’écorce.
Toutes ces années les Lykov ont mangé les pommes de terre avec la peau, expliquant cela par une économie de nourriture. Je crois quant à moi qu’ils avaient compris intuitivement que la pomme de terre, mangée avec sa peau, était un aliment plus complet.
Le navet, le pois et le seigle se présentaient comme des aliments d’appoint. Il y avait si peu de céréales que les jeunes Lykov ignoraient complètement ce qu’était le pain. Les graines, une fois séchées, étaient écrasées dans un mortier et l’on en faisait une bouillie de seigle “les jours de sainte fête”.
La carotte y avait poussé jadis jusqu’au jour où un rongeur s’était gavé des dernières graines. Ainsi les Lykov ont-ils été privés d’une nourriture indispensable. La pâleur maladive de leur peau s’expliquait sans doute moins par leur claustration dans l’obscurité que par le manque d’une substance nutritive nommée carotène présente dans la carotte, l’orange, la tomate… Cette année les géologues ont approvisionné les Lykov en graines de carottes et Agafia nous a apporté près du feu, à titre de confiserie, des racines d’un orange encore pâle. Deux chacun. Et d’ajouter en souriant : “De la caro-otte…”
Le deuxième jardin, c’était la taïga. Sans ses fruits l’homme ne pourrait y vivre longtemps dans l’isolement total. Dès avril les bouleaux donnaient leur sève. On la recueillait dans des seaux d’écorce.
S’ils n’avaient pas manqué de vaisselle, les Lykov en auraient sûrement fabriqué du sirop, par réchauffement. Mais allez poser un seau d’écorce sur le feu… On plaçait le seau dans le torrent, réfrigérateur naturel, où la sève se gardait longtemps.
Après la sève de bouleau, on allait cueillir l’oignon sauvage et l’ortie. De l’ortie on faisait une soupe et l’on séchait des bottes pour l’hiver, utiles à “la robustesse du corps”. L’été venu, on ramassait les champignons (que l’on mangeait cuits au four et bouillis à l’eau), la framboise, la myrtille, l’airelle rouge, le cassis.
“Accroupis, éreintés, c’est abondamment qu’on mangeait ces fruits divins.”
Mais l’été voulait aussi qu’on songeât à l’hiver, une saison longue et austère. L’habitant de la taïga, tel un écureuil, devait avoir le sens de la réserve. De nouveau les seaux d’écorce entraient en jeu. On séchait les champignons et les myrtilles, on macérait l’airelle dans de l’eau. Mais tout cela dans des quantités moindres qu’on ne tend à l’imaginer, “par manque de temps”.

La taïga, deuxième ressource alimentaire après le potager.

Plus dangereux peut-être que l’ours, 1’écureuil, parce qu’il ravage les provisions de graines.

Fin août arrivait le temps des récoltes, reléguant à l’arrière-plan tous les autres soucis. On allait à la cueillette des pommes de cèdre dont les graines faisaient office de “pommes de terre de la taïga”. Les cônes de cèdre les plus bas étaient décrochés à l’aide d’une longue perche de sapin. Mais il fallait toujours grimper à l’arbre pour secouer les plus hauts. Tous les Lykov – les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes – grimpaient aux cèdres avec aisance. Ils jetaient les pommes dans des cuves creusées, puis les décortiquaient sur des râpes en bois. Ensuite les graines séchaient à l’air. Une fois propres et sélectionnées, elles se conservaient dans des récipients d’écorce, à l’intérieur de l’isba et des garde-manger, protégées contre l’humidité, les ours et les rongeurs.
Aujourd’hui les diététiciens chimistes ont découvert, à l’analyse de la composition des graines de cèdre, une multitude de substances nutritives allant des corps gras et protéines à certaines composantes d’une richesse exclusive mais dont les noms récalcitrants résistent à ma mémoire. Sur un marché de Moscou j’ai vu ce printemps, parmi les marchands du Sud aux étalages de grenades et d’abricots secs, un Sibérien imposant derrière une malle de pommes de cèdre. Pour prévenir les questions inutiles, il avait épinglé, sur une allumette plantée dans l’un des fruits, un bout de carton où figurait cette information consistante : “Contre la tension. Un rouble la pièce.”
Les Lykov ignorent l’argent mais connaissent d’expérience la valeur de tout ce qui compose les cônes de cèdre. Et toutes les saisons de bonne récolte, ils en faisaient le plus gros stock possible. Les graines se conservent parfaitement, “quatre années sans rancir”. Les Lykov les consomment en l’état naturel (“on les ronge semblablement à des écureuils”), les mélangent parfois sous forme compilée à la pâte de pain et en extraient le fameux “lait” dont même les chats sont friands.
La taïga fournissait aussi partiellement de la nourriture animale. Point d’animaux domestiques en ce lieu. J’ai oublié d’en demander la raison lors de ma première visite. Sans doute la place a-t-elle manqué sur le canoë creusé dans le bois, à bord duquel les Lykov ont remonté l’Abakan. Mais les Lykov ont peut-être décidé consciemment de ne pas s’encombrer de “créatures domestiques” par souci de discrétion. Durant de longues années, l’isba a ignoré les aboiements, les cocoricos, les beuglements, les bêlements, les miaulements.
Pour seuls voisins, ennemis et amis, les Lykov n’avaient que les bêtes sauvages, dont la taïga n’est pas pauvre. Des casse-noix voletaient sans frayeur près de la maison. Ils avaient coutume de cacher des graines dans la mousse du torrent où ils fouinaient sans gêne sous nos jambes quand nous passions. Les gélinottes nichaient juste derrière le jardin. Deux corbeaux vivaient non loin, doyens de la montagne, peut-être même antérieurs à l’isba. Leur croassement alarmant annonçait la tempête aux Lykov et leurs tournoiements les avertissaient qu’une bête était prise dans la fosse.
Un lynx apparaissait quelquefois en hiver. Sans frayeur ni méfiance il faisait le tour du “domaine”. Un jour, par curiosité sans doute, il a même gratté la porte de l’isba avant de disparaître aussi nonchalamment qu’il s’était approché.
Les zibelines laissaient leurs empreintes sur la neige. Les loups aussi faisaient quelques apparitions, attirés par l’odeur de la fumée et la curiosité. Une fois convaincus de l’absence de proie, ils se retiraient vers le fief des cerfs.
L’été, se blottissaient dans les bûches les petits prélerés d’Agafia, les pliski. Me voyant surpris par ce mot bizarre, Agafia a esquissé de la main un hochement expressif. Les hochequeues !
Les oiseaux voyageurs ne font pas route par ce coin de taïga. Une seule fois dans un brouillard d’automne les Lykov furent alarmés par le craquettement d’une grue solitaire que les vents avaient égarée. Deux jours durant elle survola la vallée (“elle nous troublait l’âme”) avant de disparaître. Plus tard Dmitri trouva au bord de l’eau les pattes et les ailes de l’oiseau qui venait de périr et d’être mangé.
La solitude taïguéenne des Lykov fut partagée durant plusieurs années par un ours, une bête à la carrure et à l’insolence modérées. Il n’apparaissait qu’épisodiquement, piétinant, humant l’air près du garde-manger, avant de repartir. Lors de la cueillette des pommes de cèdre, l’ours suivait les ramasseurs à la trace tout en esquivant leurs regards, pour recueillir les fruits oubliés. “Nous lui laissions des pommes exprès, affamé comme il était, en quête de graisse pour l’hiver.”
Cette alliance avec l’ours se vit soudainement interrompue par l’apparition d’un grand frère autrement corpulent. Le duel des deux ours eut lieu près du sentier de la rivière. “Ils hurlaient fortement.” Quelque cinq jours plus tard Dmitri retrouva son vieil ami à moitié mangé par son congénère plus grand que lui.
Finie, la vie tranquille. L’intrus se conduisait en maître. Il dévasta l’un des garde-manger empli de graines. Une fois, surgissant près de l’isba, il effraya tant Agafia qu’elle garda le lit durant six mois. “Mes jambes ne marchaient plus.” Il devenait périlleux de s’aventurer dans la taïga. L’ours fut unanimement condamné à mort. Mais comment mettre le verdict à exécution ? A défaut d’arme, on creusa une fosse sur le chemin des framboisiers. L’énorme bête y tomba mais, insensible aux pieux pointus, en sortit indemne : on avait mésestimé la profondeur.
Dmitri fabriqua un épieu à l’automne dans l’espoir d’atteindre la bête au fond de sa tanière. Mais la tanière resta introuvable. Devinant qu’au printemps l’animal affamé se montrerait particulièrement dangereux, Sawine et Dmitri confectionnèrent une cabane piège avec un appât et une porte glissante. L’ours se fit prendre au printemps mais, brisant les murs de sa prison, s’échappa. Il fallut demander une arme aux géologues. Dmitri, en connaisseur des sentiers d’ours, installa un dispositif de tir automatique à l’endroit le plus sûr. Le truc marcha.
— Un jour nous avons vu les corbeaux tournoyer dans le ciel. Nous y sommes allés prudemment. L’ours gisait sur le sentier.
— Avez-vous goûté à sa viande ?
— Non, nous l’avons laissée en pâture aux petites bêtes. Dieu ordonne de manger uniquement ceux qui ont des sabots, a dit le vieux.
Des sabots ? En sont “chaussés”, dans la contrée, l’élan, le renne sibérien. On leur faisait la chasse, la seule méthode étant de creuser des fosses sur les sentiers. Pour aiguiller l’animal vers son piège on installait des barrages à travers la taïga. Les proies se faisaient rares : “Les bêtes avec le temps ont appris à être sages.” Mais qu’un petit renne tombât au piège et les Lykov festoyaient, sans omettre toutefois de constituer un stock pour l’hiver. La viande était découpée en fines lamelles mises à sécher au vent.
Ces “conserves” de viande se gardaient une année ou deux dans leur écorce de bouleau. On les sortait les jours de grande fête ou pour les longues marches et les travaux pénibles.

(J’ai rapporté à Moscou un cadeau d’Agafia, un tortillon de viande d’élan séchée. Il sent bien la viande, mais de là à le manger…)
L’été et l’automne, les Lykov péchaient jusqu’à la formation des glaces. Le haut cours de l’Abakan abrite l’ombre et le lenok, un salmonidé sibérien. La pêche se faisait “à la canne et au panier”, un piège tressé d’osier. Le poisson se mangeait cru ou grillé sur le feu. On en séchait toujours pour les réserves.
Mais n’oublions pas que les Lykov ont vécu toutes ces années sans sel. Sans le moindre grain ! La médecine juge nocive la surconsommation de sel. En même temps qu’elle le déclare indispensable dans des quantités appropriées. J’ai vu en Afrique des antilopes et des éléphants parcourir près de cent kilomètres dans le seul but de paître sur des terres salifères. Ils se “ressalent” au péril de leur vie. Carnassiers et chasseurs les traquent. Mais ils marchent au mépris du danger. Qui a vécu la guerre en Russie sait qu’un verre de sel, même souillé de terre, était une “monnaie d’échange” qui donnait droit à tout – vêtements, chaussures, pain. Quand j’ai demandé à Karp Ossipovitch quelle avait été la plus grande des difficultés de son existence dans la taïga, il m’a dit : Vivre sans sel. Une souffrance en vérité !” Lors de la première rencontre avec les géologues, les Lykov ont refusé tous les cadeaux alimentaires. Sauf le sel. “Et depuis ce jour on ne peut plus manger sans sel.”
Des saisons de disette ? Oui, 1961 aura été une année terrible pour les Lykov. La neige de juin, accompagnée d’un gel assez violent, emporta toutes les cultures. Le seigle succomba à la froidure et les pommes de terre n’y survécurent que pour garnir le stock de semence. La nourriture forestière en souffrit aussi beaucoup. L’hiver avala vite les réserves de la récolte précédente. Au printemps, les Lykov mangèrent de la paille, des chaussures de cuir, la peau des skis, l’écorce et les germes des bouleaux. Des réserves de pois ils ne gardèrent qu’un récipient de semence.
Cette année-là la mère mourut de faim. L’isba se serait vidée complètement si les récoltes suivantes avaient avorté comme les autres. Mais l’année fut bonne. La pomme de terre monta bien. Les cônes de cèdre mûrissaient aux branches. Et sur le carré des pois perça par hasard un unique épi de seigle. On le dorlota nuit et jour après avoir installé une protection spéciale contre les rongeurs.
Une fois mûr, l’épi donna dix-huit grains. Cette récolte fut enveloppée dans un chiffon sec, rangée dans un mini-seau spécial plus petit qu’une timbale, roulée dans une feuille d’écorce puis suspendue au mur. Les dix-huit grains donnèrent environ une assiette de céréales. Mais les Lykov ne firent leur première bouillie de seigle qu’à la quatrième saison.
Tous les ans il fallait sauver des rongeurs la récolte de chanvre, de pois et de seigle. Ce “petit peuple de la taïga” considérait les semailles comme une proie parfaitement légitime. Un moment d’inattention et les cultures passaient dans les terriers. Les pièges les plus divers entouraient l’espace ensemencé. Il n’empêche que les écureuils raflaient pratiquement la moitié des récoltes céréalières. Sympathique et agréable à l’œil humain, cette gentille bête était regardée comme une “calamité de Dieu”. “Pire que l’ours, en vérité”, a dit le vieux.
Ce problème fut vite tranché par les deux chattes et les deux chats qu’offrirent les géologues. Les écureuils et les souris (en même temps que les gélinottes, hélas !) furent bientôt exterminés. Mais toute médaille a son revers en ce bas monde : survint le problème de la surreproduction des chasseurs de souris. Noyer les chatons comme on le fait d’ordinaire dans les villages ? Les Lykov n’osèrent pas. Et maintenant pullule une horde de pique-assiette domestiques à la place des écornifleurs forestiers. “Il y en a-a-a !” se lamente Agafia en regardant les chattes sortir à l’air libre leur nichée par la peau du cou, pour prendre un bain de soleil.
Autre circonstance importante. A Moscou j’avais parlé à Galina Proskouriakova, l’animatrice de l’émission télévisée le Monde végétal, de mon prochain départ pour la taïga. Connaissant le but de mon voyage, elle avait insisté : “J’aimerais savoir quelles ont été leurs maladies et comment ils se soignaient. Ils vont sûrement vous nommer tout un bouquet de plantes médicinales. Rapportez donc des échantillons, nous verrons ça, nous fouillerons dans les livres.
Ca me passionne !”

Je n’ai pas oublié de poser la question. Le vieil homme et sa fille m’ont répondu : “Des maladies ? on ne fait jamais sans…” Tous avaient souffert principalement d’un mal qu’ils dénommaient nadsada et qu’ils décrivaient comme une douleur du ventre résultant d’un effort de levage exagéré, ainsi qu’une sorte de faiblesse générale. Tout le monde était passé par là. On se soignait par une “remise du ventre” : une sorte de massage du malade pratiqué par autrui “avec savoir-faire”.
Deux des enfants morts, Sawine et Natalia, souffraient manifestement de maladies intestinales. Le remède en était une décoction de rhubarbe. Un médicament sans doute adéquat, mais que peut un médicament pour des intestins que la nourriture malmène ? Sawine fut emporté par une diarrhée saignante.
Parmi les maladies, Agafia a cité le refroidissement. On le soignait par l’ortie, la framboise et le réchauffement sur le poêle en position couchée. Le refroidissement, toutefois, n’était pas un mal fréquent : les Lykov avaient l’endurance exceptionnelle, ils marchaient souvent pieds nus dans la neige. Bien que Dmitri, le plus vigoureux de tous, mourût précisément d’un refroidissement.
Quant aux blessures, on les oignait de salive et de résine d’épicéa. L’“huile d’épicéa” (bouillon d’aiguilles) était un remède très vanté, mais je n’ai pas compris contre quoi.
Les Lykov buvaient des décoctions de champignons d’arbre, de branches de cassis, d’épilobe. Ils préparaient pour l’hiver l’oignon sauvage, la myrtille, le lédon de marais, la flouve, la tanaisie. A ma demande Agafia a ramassé une dizaine d’autres “plantes utiles dons de Dieu”. Mais nous sommes partis dans la précipitation : la nuit tombait et la route était longue. Mon bouquet médicinal est resté sur un tas de bois…
Maintenant que je repense à cette conversation, j’imagine qu’il y avait dans cette herboristerie forestière une part de sagesse et d’expérience, bien sûr, mais aussi d’erreur. Une chose a de quoi étonner. La région où vivent les Lykov figure sur la carte comme contaminée par l’encéphalite. Les géologues n’y entrent pas sans vaccin. Pourtant les Lykov semblent être passés au travers du fléau. Ils en ignorent jusqu’à l’existence.

Non, la taïga ne leur rend pas la vie douce. Cependant, exception faite du sel, elle a su leur donner tout ce que la survie requiert.

Pour une éducation des sentiments

Nous proposons une liste d’oeuvres pour une époque où il ne semble plus y avoir de pont entre l’intelligence rationnelle et le sensible, entre la cognition exclusive (mathématique ou langagière) et la subjectivité primaire. 

Nous vivons dans un monde de plus en plus tiraillé entre deux pôles : d’une part, celui, cognitiviste, de la connaissance, de la pure intelligence, ce à quoi les institutions d’enseignement et l’industrie se consacrent en laissant tomber les restes inutiles, et d’autre part, celui de l’émotion, de la sensation brute, chatoyante ou hurlante, dont les médias, les arts scéniques, de même que la cybersphère apparaissent comme le déversoir de tout instant. Bref, entre la cognition exclusive, qu’elle soit mathématique ou langagière, et la subjectivité primaire, consommatrice et impulsive, il ne semble plus s’interposer ce que l’on appelait autrefois l’univers des sentiments, comme si entre l’intelligence rationnelle et le sensible il n’y avait plus de pont.

Civilisation des moeurs

Pourtant, il fut un temps où les sentiments et le caractère faisaient l’objet d’une véritable éducation, qui passait par la littérature, la philosophie, les arts, et même les disciplines sportives. L’Occident doit une partie de sa richesse à cette civilisation des moeurs, qui investit le coeur, humanise les pulsions humaines et nourrit une palette de sentiments qu’il appartenait à l’homme et à la femme sensibles et raisonnables de reconnaître, de cultiver ou d’éloigner de soi. Le Québec catholique d’antan assignait à l’Église une grande responsabilité dans cette formation du caractère et l’inculcation d’une certaine sensibilité. Aujourd’hui, l’école ne semble guère prodiguer une telle éducation, les sentiments et le caractère ayant disparu même du vocabulaire de la pédagogie contemporaine. Et l’Église n’étreint plus, ou à peine, de ses rites et de ses paraboles les imaginations ; c’est là un constat que nous tirons sans nostalgie aucune, mais avec la conscience que l’État et ses institutions d’enseignement n’ont pas pris le relais.

Les jeunes se découvrent certes des sentiments, apprennent à tâtons à les discerner et à les éprouver, mais sont laissés à eux-mêmes, alors qu’ils sont bombardés par les injonctions à l’émotion immédiate que martèle la propagande des médias traditionnels et sociaux. La disparition des sentiments se signale jusque dans le domaine des sciences sociales : la psychologie contemporaine s’intéresse davantage à l’intelligence émotionnelle qu’aux sentiments, et dans certains cercles philosophiques, on croit pouvoir définir la justice sans égard à la texture des sentiments humains.

Distinction essentielle

Ce constat pénible nous a inspiré l’idée de poser la question de l’éducation des sentiments aujourd’hui, soit lesquels enseigner, et par quels moyens ? Ainsi a pris forme le projet de composer une ébauche de manuel dans lequel la littérature pour une bonne part et même la musique seraient mises à contribution en vue d’une éducation assumée des sentiments. L’entreprise est ambitieuse et pourra même paraître suspecte à une époque où l’on voue un culte à l’authenticité. La véracité d’un sentiment ne se mesure-t-elle pas à sa spontanéité, demandera-t-on ? Éduquer un sentiment, n’est-ce pas prendre une distance par rapport à soi qui risque de corrompre les mouvements premiers et intimes de l’élève ? La vérité est bien plutôt que l’absence d’éducation sentimentale conduit à une ignorance grave quant à la nature même du sentiment, que l’on confond alors avec l’émotion. De plus, bien loin de conduire à la transparence à l’égard de soi, l’absence de toute éducation des sentiments risque de rendre chacun opaque à lui-même et à l’égard d’autrui. Au vrai, éduquer les sentiments, cela n’a de sens que si le sentiment est plus, c’est-à-dire plus profond et plus complexe, que la simple émotion.

C’est d’ailleurs cette distinction essentielle que rappelle le philosophe Alain dans ses définitions : « SENTIMENT : C’est le plus haut degré de l’affection. Le plus bas est l’émotion, qui nous envahit à l’improviste et malgré nous, d’après une excitation extérieure et la réaction d’instinct qu’elle provoque (trembler, pleurer, rougir). Le degré intermédiaire est la passion, qui est une réflexion sur l’émotion, une peur de l’émotion, un désir de l’émotion, une prédiction, une malédiction. […] Tout sentiment se forme par une reprise de volonté (ainsi l’amour jure d’aimer). »

Mais pour inculquer cette « reprise de volonté », il convient bien sûr de trouver des professeurs à la hauteur de cette tâche, qui sachent seconder l’élève dans la découverte et la compréhension des sentiments humains qui donnent à l’existence son épaisseur, ce qui n’est pas une mince affaire.

Tout cet exercice présuppose enfin la possibilité et les bienfaits d’une éducation des sentiments qui passe par la littérature et la musique, et qui soit intégrée dans le cursus scolaire. Nous espérons que cette galerie de rencontres avec des oeuvres qui surent, selon nos essayistes, rendre toutes les couleurs d’un sentiment, convaincra le public du bien-fondé d’une éducation qui ne se borne pas à la cognition et à l’activité physique, car entre les deux existe, bien que l’école d’aujourd’hui l’ignore au point de le condamner à la sécheresse, ce qu’on appelait jadis le coeur.

Raphaël Arteau-McNeil – Professeur au Cégep Garneau et au Certificat sur les oeuvres marquantes de la culture occidentale, Université Laval.

Carl Bergeron – Auteur, notamment, de Un cynique chez les lyriques. Denys Arcand et le Québec (Boréal, 2012)

Marc Chevrier – République québécoise. Hommages à une idée suspecte (Boréal, 2012)

LA MORT VUE DU CIEL

Cette chronique a été publiée dans le numéro 8 de la version papier d’Article11

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«  C’est le plus grand jour de l’histoire ! » (Harry Truman, apprenant que le bombardement d’Hiroshima est un « succès »)

Il y a des gens que le remords n’étouffe pas. Paul Tibbets, qui largua la première bombe atomique sur Hiroshima un triste jour d’août 1945, affirmait par la suite dormir comme un bébé, conscience tranquille, merci, il n’avait fait que son devoir1. Quant au fils aviateur de Mussolini – bon sang ne saurait mentir –, Bruno, il se rappelait avec émerveillement le plaisir éprouvé à semer la mort lors de la campagne d’Éthiopie, en 1936 : « Nous devions incendier les collines boisées, les champs et les petits villages […]. C’était vraiment divertissant. […] Encerclés par le feu, environ cinq mille Abyssiniens ont eu une mort difficile. » À la guerre comme à la guerre… Un général de l’armée de l’air américaine, Curtis LeMay, l’éructa au moment du grand bombardement de Tokyo – nuit du 9 au 10 mars 1945, plus de 100 000 morts : « Un civil innocent, ça n’existe pas ! »

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Des exemples extrêmes ? Même pas. Juste de parfaits symboles du caractère impersonnel, presque « indolore », du massacre par bombes aériennes interposées. La mort vue du ciel ou d’un poste de commande n’est pas si « culpabilisante » : des fourmis affolées, des fumées éparses ; pas des gosses éventrés ni des tornades de feu. Vision tronquée. Même le grand Howard Zinn se laissa un temps aveugler. L’historien américain n’avait que 23 ans lorsqu’il participa à une terrible opération militaire, le second bombardement de Royan, qui fit en avril 1945 des milliers de victimes civiles pour un intérêt stratégique nul2. Dans La Bombe3, il revient sur cette expérience, interroge sa bonne conscience de l’époque, se décrivant «  sous la verrière en plexiglas d’un B-17, les yeux rivés au viseur, observant les éclats de lumière fusant des cibles touchées, mais ne voyant nul être humain et ne percevant aucun cri, à l’abri du sang et totalement inconscient de la possibilité que, en dessous, des enfants soient en train de mourir, de devenir aveugles, de perdre un bras ou une jambe  ». C’est bien après la fin des combats que Zinn comprit ce à quoi il avait participé. Il l’expliquait lors d’une prise de parole parisienne, en juin 20094 : «  Au début, j’étais un bombardier enthousiaste, ma compréhension de cette guerre se faisait en des termes très simplistes. […] La logique était simple : les fascistes étaient les mauvais, nous étions les gentils. Une fois la guerre terminée, […] j’ai découvert que la Deuxième Guerre mondiale était, en termes moraux, beaucoup plus compliquée que ce que je m’étais imaginé. C’est seulement alors que j’ai commencé à penser aux millions de personnes mortes sous nos bombes, à Nagasaki, Hiroshima ou Dresde.  »

CIVILISER PAR LES BOMBES

« [Il faut] bombarder le Vietnam pour le ramener à l’âge de pierre. » (Curtis LeMay)

Si le premier bombardement aérien date du 1er novembre 1911 – un pilote italien lâche une grenade à main sur une oasis libyenne –, des écrivains et essayistes avaient dès le XIXe siècle commencé à fantasmer le potentiel dévastateur d’une pratique permettant d’exporter le champ de bataille chez l’ennemi. Dans Robur le Conquérant (1886), Jules Vernes met ainsi en scène une machine volante gigantesque, L’Albatros, qui sème l’effroi lorsque des « sauvages » africains dépassent les bornes5. L’engin présente nombre de similitudes avec les forteresses volantes du XXe siècle.

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« Le rêve consistant à résoudre tous les problèmes par une extermination venue des airs existe avant même que la première bombe soit larguée d’un avion », rappelle Sven Lindqvist dans sa magistrale Histoire du bombardement6. L’utopie de tout bon général d’armée ? Aux boucheries façon Sedan ou Verdun, substituer une guerre zéro mort…. chez nous. Évidemment, il y a un hic : les « dégâts collatéraux ». Voilà pourquoi les premiers bombardements de masse sont dirigés contre des populations considérées comme inférieures. Évoquant le très oublié massacre aérien de Chechaouene (Maroc, 1925), Lindqvist écrit : « La vérité sur Chechaouene n’a pas besoin d’être occulté. Bombarder des indigènes est considéré comme une chose naturelle. Les Italiens l’ont fait en Libye, les Français au Maroc et en Syrie, les Britanniques dans tout le Moyen-Orient, en Inde et en Afrique de l’Est, et les Sud-Africains dans le Sud-Ouest africain. Y’aura-t-il jamais un ambassadeur pour s’en excuser ? De toutes ces villes et de tous ces villages bombardés, c’est Guernica qui est entrée dans l’histoire. Car Guernica se trouvait en Europe. Là où nous mourrons. » Logique implacable. Et très utile pour amadouer l’opinion publique. Le bombardé, civil ou militaire, n’est jamais comme nous : il appartient au camp d’en face. Ainsi en ira-t-il des bombardements massifs de cibles civiles en Allemagne ou au Japon, pays aux populations alors considérées comme fondamentalement « coupables ». Une logique également à l’œuvre dans les frappes américaine soi disant chirurgicales en Afghanistan ou au Pakistan. « Il est vrai que je larguais mes bombes d’une altitude de 9 000 mètres, tandis que les bombardiers à réaction d’aujourd’hui volent plus près du sol et sont munis d’ordinateurs hautement sophistiqués leur permettant d’atteindre leur cible avec une plus grande précision  », note Howard Zinn dans La Bombe. Avant de rappeler l’essentiel : « L’opération n’est pas moins impersonnelle, car même le soldat qui procède à des ’frappes chirurgicales’ ne voit aucun être humain. »

CATCH 22 : INSIDE JOB

On ne va quand même pas envoyer les fous se faire tuer, non ?
– Qui d’autre irait ?
 »
(Joseph Heller)

Quand Catch 22 sortit en librairie aux États-Unis, en 1961, la Guerre du Vietnam restait une réalité lointaine, peu discutée en terre yankee. Mais à mesure que la première puissance mondiale s’embourbait et que l’opposition au conflit se développait, le roman de Joseph Heller devint un symbole du pacifisme, pavé lumineux agité à la porcine face des va-t-en-guerre. Au point d’être aujourd’hui passé dans le langage courant US : une situation qualifiée de Catch 22désigne un épisode particulièrement kafkaïen, dépourvu d’humanité et de la plus élémentaire logique.

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La trame de Catch 22 est simple : une unité de bombardiers est stationnée dans une petite île de Méditerranée à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle est chargée d’appuyer les offensives terrestres et de noyer la résistance fasciste sous un déluge de bombes. Les hommes sont épuisés, démoralisés ; ou cinglés. Mais on ne leur demande pas leur avis – états d’âme interdits. Le « héros », le capitaine Yossarian, consacre toute son énergie à une tâche primordiale : esquiver la prochaine mission, et celles d’après, en « feignant » la folie. Sur sa route démobilisée, un obstacle, l’article 22, sommet d’absurdité stipulant que quiconque demandant à se faire exempter de combat pour folie n’est pas fou, puisque refusant le combat : « Quiconque veut se faire dispenser d’aller au feu n’est pas réellement cinglé. »

État major débile, missions suicide en pagaille, troufions paniqués, objectifs absurdes, massacres de civils… Le tableau dressé par Joseph Heller est cinglant, l’équivalent littéraire du Docteur Folamour7 de Kubrick : la morbide absurdité de la guerre poussée à son maximum. Comme le Bardamu de Voyage au bout de la nuit, Yossarian est propulsé dans un univers aussi frappadingue que cruel. Mais Yossarian n’est pas Bardamu : il ne s’échappe pas, ne voyage pas, reste bloqué dans cet univers dénué de toute logique. Chaque nouvelle tentative échoue lamentablement, le renvoie aux commandes de son avion, bombardant encore et encore, la peur aux tripes. À l’image de Claude Eatherly, le « rénégat » d’Hiroshima8, Yossarian et ses camarades bombardiers n’ont d’autre échappatoire que la folie. L’humanité, parfois, passe par l’effroi.


1 Le même Tibbets poussa l’indécence jusqu’à monnayer des pseudos-souvenirs du jour J sur un site Internet ouvert en 1999 : pour 25 dollars, l’heureux acheteur se voyait envoyer quatre photos dédicacées de la mission atomique.

2 Hormis celui d’essayer une nouvelle forme de bombe incendiaire, que l’on nommera par la suite napalm.

3 La Bombe, de l’inutilité des bombardements aériens, éditions Lux, 2011.

4 Retranscrite sur Article11.info le 3 juin 2009, sous le titre « Parvenir à la justice sociale en faisant l’économie de la guerre. 

5 Jules Vernes avait déjà imaginé une scène similaire – l’homme blanc punit le sauvage africain depuis les airs – en 1863, dans Cinq semaines en ballon.

6 La Découverte, 2012.

7 Le film sortit en 1964 aux États-Unis, avec un sous-titre grinçant : Docteur Folamour ou : comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe

8 De tous les participants au vol qui largua la première bombe atomique sur Hiroshima le 6 août 1945, un seul manifesta publiquement des remords, un certain Claude Eatherly, chargé de donner le feu vert météo au sinistre largage. Traumatisé par l’épisode, il ne tourna jamais la page, dénonçant le crime commis avant de flirter avec la folie.