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Le Dépotoirium, Chapitre 31

31

La vie est désormais une nouvelle version de la fable de La Fontaine : le renard a la liste de tous les corbeaux et  la quantité de leurs fromages, ainsi que la qualité. .C’est un calculateur et parleur, un babillard qui a la langue dans toutes les poches des banques. Il use de ces réseaux dits « sociaux » pour glaner vos goûts, vos dégoûts, vos amours, vos désamours, et il se pourlèche les babines tel un loup se glissant dans votre ordinateur.  Il vous traque et vous détraque dans un amalgame de fourberies. Un vrai magicien d’US.  Il forme même des renards pour aller conter fleurette aux corbeaux.  Ponzi Way Of Doing !

***

Dans la grande trousse fournie par l’État concernant l’art de réussir sa vie, il n’y a plus que quelques mots : la trilogie, travail,  argent, économie. Le « nouveau travail » consiste à jouer au savant en participant à la science disjonctée, (parfois en vendant son cerveau aux nations les mieux nanties), pour motifs de profits, bien souvent, et par quelques hurluberlus qui rêvent de conquérir la planète Mars, sans toutefois en connaître les raisons pratiques. Impôts et taxes sont désormais le don obligé. Viva le nouveau dieu qu’est l’homme! Et comme dans toute religion, celle-là, laïque, il existe des formes nouvelles de dîmes et de dons obligés pour que le citoyen participe aux grandes œuvres qui sont l’équivalent des cathédrales de jadis.  Les épluchés sociaux, pelés par les boutiquiers stockeurs mondialistes vous formatent une vie de bonheur au bas de chaque écran que vous regardez, aux marteaux des pubs plus invasives que des punaises de lit. On vous intoxique lentement à la compétition. Pour l’estime de soi, il faut « abattre » les autres. « Je suis diplômes. Je suis travail. Je suis réussite. » L’impatience vous gangrène l’esprit. Vous vous tendez. Vous êtes un arc et vos flèches se retournent, en fin de compte, toutes sur vous. On veut bien mourir, mais pas chaque jour. Big Pharma est le pompier douteux qui éteint les feux de vos douleurs. Dormez à l’oxycontin, flottez jusqu’à Zanzibar au diazépam, et mourez au hasard dans un van, sous les yeux de vos enfants rivés à leurs tablettes. Les hyper riches sont les nazis du 21ième siècle éparpillés sur un tout petit globe bleu. Avalez  toutes ces recettes  sophistiquées pour trouver un croûton de bonheur. Le nouvel Hitler n’est aucunement raciste. Il s’est même multiplié comme un pain de Jésus.   Que tu sois de Karachi, de Saint-Juste-de-la Bretonnière,  de Tangso, de Lagos, de Gamirasu, de Metz, peu importe. Tous goûteront à la finale cancéreuse de la planète. Car la finance s’est emparée de toute la nature, des hommes, et même d’une nouvelle drogue : la surconsommation, à la portée de tous grâce au crédit. Il vous lance de « l’avoir » comme on lance des biscuits à une Blondi affamée, chienne d’Adolf.

Nous encourageons des armuriers de nos impôts. Igor en a-t-il contre René, Edward contre Kheilane, Adib contre Lenka?  On mourra de nos bonheurs en nourrissant des fous qui aiguisent des armes et ses conspirations dont on admire le génie.  Chaque humain est devenu une putain. Nous sommes en « activité putanière » à temps plein. Nos salaires sont des rations. Le reste s’en va à l’État pour acheter le nécessaire pour se défendre contre un ennemi dont nous ne savons rien, sinon que c’est un humain comme nous.

***

Depuis que Mona est née nous trouvons le sommeil dans les  recoins du jour et de la nuit.  Ce printemps, la pluie a fait son pipi de cumulus stradivarius, un vrai violon transformé en bateau, qui déluge et déluge jusqu’à déraciner des arbres et des maisons. La neige s’en va sous terre. Elle meurt lentement à la vue du soleil et de l’axe de la Terre qui pivote. Mona nous donne à peine le temps de regarder la télévision pour être au courant de tous les bons coups tordus qui dérèglent la belle race humaine. Mona a de petites pousses  de cheveux roux. Les oiseaux reviennent du Sud et se perchent sur les fils électriques. Ils n’ont pas peur de tomber parce qu’en chutant, ils ont leurs ailes. Ils ne savent même pas qu’ils ont des ailes comme nous ne savons pas que nous avons une âme. Autre chose sous ce capot qu’est le corps.  Nos vies sont sur des fils et nous n’avons pas d’ailes. Alors, comme tout le monde, nous tombons, nous chutons.  Quand je  regarde les oiseaux,  je me dis que « dieu » les a mis pour nous montrer le chemin de l’âme. Parfois, on dirait des peintures volantes, des chanteurs un peut trop matinaux,  les êtres les plus libres en ce monde. Plus libres que les humains.  Les arbres se sont fait des bébés-feuilles. Au début, c’est tout menu. Elles ont l’air frêle. Puis  ça s’ouvre comme des antennes paraboliques pour boire  la lumière et la chaleur du soleil. Le soleil est un tétin  pour tout le vivant.

De temps en temps, on parle à Anne et Carl par Skype. On s’est demandés pourquoi on avait mis au mon des enfants.  Ce doit être pour la même raison que les arbres font des bourgeons.  On s’inquiète. On s’inquiète parce que lorsque les enfants  auront trente ans, on sera en 2050. En 2050, ils achèteront sans doute des bouteilles d’air de Chine et « Eau Canada » sera la propriété d’intérêts étrangers. C’est aussi compliqué que ça. Pendant l’hiver on avait hâte au printemps. C’est le printemps et on a hâte à l’été. Avoir hâte est l’envers d’être. On ne peut pas « bien exister » si notre cerveau est une masse mouvante de pensées et de poisons de tout le barda de ce monde. Il fallait trouver une solution pour échapper aux torrents de « la pensée ». Si vous dites aux gens qu’ils sont pensés, ils le nieront. Ils disent qu’ils pensent. Ils se croient supérieurs parce qu’ils pensent en s’abonnant à tous ceux qui « pensent ».   Les hommes sont liés aux idées pareilles aux chiens attachées à leurs niches. Et ils croient  être libres… Nous consommons de la connaissance ( du savoir en boîte)  et des certitudes. Les hommes sont toujours des enfants qui ne sont pas sortis de leur berceau et des bras de leurs mamans. Il en est qui vendent de la drogue et d’autres des idées.  Et nous payons cher pour entretenir des gourous à cravate, des poteaux technologiques – comme ces miroirs donnés aux attardés que nous sommes.  Il y a entre la réalité et nous tout un monde qui barre la route de nos esprits, de nos âmes. La « réalité », l’ouverture d’esprit, le silence, tout cela est fondu et nos rapports au monde réel éclatés. Il est là le nouvel apprentissage du siècle du numérique, du fatras organisé, des peurs vendues aux quatre coins de la planète. On ne peut rien apprendre si « nous sommes appris ». Mais nous jappons, grognons, à genoux, couchés, limités. Nous préférons acheter des limites vendues sous couvert de sécurité et de confort. Ces limites mêmes sont nos chaînes. L’être humain est un être d’aventure de l’esprit, d’âme. Et plus nous sommes « usinés », plus nous nous morfondons dans un moule invisible taillé par les financiers, les faux meneurs des pays. Il n’existe plus de pays, il n’existe que des usines.  Et les riches nous lancent leurs os, prenant tout le reste. Et ils enferment l’avoir comme un trésor. Il n’existe pas de trésor mort et utile. Ce qui est utile est vivant et bouge. Et c’est ainsi que les chiens ne sont plus bons qu’à faire des os pour les chiens +.  Chèques et math. Carte de débiles. Cartes de crédit. Nous sommes vides comme des lapins de Pâques. Une croquée et le lapin se brise sous la dent, émietté-chocolat. C’est bon comme si Jésus était caché à l’intérieur.

La pensée du jour

Vous ne pouvez pas être sensible si vous n’êtes pas passionné.

 Krishnamurti

***

Le soir, comme d’habitude, Maggie et moi, ont lis dans notre lit. Chacun ses bouquins. Elle recherche des stylistes-penseurs. Depuis que je suis né j’ouvre des livres, fasciné par les récits des grands conteurs, captivé par les mots et les phrases, les paragraphes, les pages et l’odeur des livres. Ça sent le souvenir et le plaisir du souvenir.  Avec les livres électroniques, les odeurs ont déserté, la vie y est désertée, trop apprise dans l’ordre rendu coquet. Les fleurs de rhétorique n’ont plus leur parfum de jadis. On a tué le mystère des madeleines.  En ouvrant les livres d’aujourd’hui, la culture est livresque. On écrit à partir des livres et non de la vie.  Ils/elles ont le style sucré, barbe à papa, et à la fin du livre il ne reste rien. Rien sur la vie, le cosmos, la misère humaine. Il faut en ouvrir mille. C’est chercher du lithium avec une baguette de sourcier. Mais on trouve de l’eau. Lire c’est parfois se doucher avec les pages d’un dictionnaire avec des lettres-gouttelettes.

— Qu’est-ce que tu lis, Maggie?

— Un livre qui parle du climat. Ou des soucis à venir…

— Tu veux m’en lire un extrait?

Elle navigue, évasive, sous ses tenailles chenues. Le songe  était faux. Sa petite accolade n’était qu’un rêve tourné en nuages telles des vapeurs d’eau. Ses petites mains osseuses manipulaient son clitoris à la vitesse de la lumière. Elle rêvait d’homme homme tendre et dur, prête à se jeter dans les bras du premier velu. Alors, sur son lit de fer, elle ondulait, pendant que dehors les brassées de vent faisaient battre en chantonnant la fenêtre entrouverte. Tout oscille dans cet univers clos dans lequel ses amours s’épuisent. Des ces voyages aériens elle avait tant rêvé. Le jour allait bientôt s’ouvrir et laisser les arbres chantonner avec sa brassée d’oiseaux moqueurs. Elle pensait en même temps aux arbres rongés dans la forêt touffue. Et cela la ramena à l’entour de son vagin mal rasé.  Elle se remémore sa vie de bureau, les blagues d’Éric, ses cafés délirants, et les mots qui sortent de sa bouche. Ah! Elle ne rêve que de les arrêter. Mais la Terre ne va pas bien. Tous ces plastiques qui se retrouvent dans les océans, toute cette horreur des tôles gondolées des bidonvilles. Elle s’arrête un moment. Incapable de se concentrer. Elle se jette sur son flacon immobile de pilules. Elle tente de balayer ses pensées du jour qui reviennent sans cesse. Boomerang! Boomerang.  Elle repart dans son rêve du ténébreux Éric qui se tient dans l’embrasement clair de la porte, sourire moqueur. Ils ont une mission en commun : nettoyer cet univers sale, les scories qu’on semées les générations précédents qui ont tout eu. Son clitoris s’énerve. Le doigt d’Éric de Norvège est là. Elle imagine ses muscles vibrant sur son corps paralysé par sa force. Il chantonne un air qu’elle ne connaît pas en des mots étranges pour elle. Après une dizaine de minutes, les convulsions dérobent son idée et son esprit redescend vers son clitoris. Elle entend la voix bienveillante d’Éric, une voix fantomatique qui remplit la pièce : « Détend-toi ». Puis il la frôle de son souffle qui agite tout son corps. Et son doigt devient Éric.

Une voix déchire la nuit. Elle a trouvé son slogan.

— Un livre concernant le climat?

— Oui.

Je n’avais rien à faire. Je ne dors jamais avant deux heures de la nuit. Alors je me suis amusé.

Dialogues sur les trains

Deux humains étaient debout sur des rails et voyaient le train se diriger vers eux. Une énorme locomotive.

« Nous devrions parler du train »

«  C’est exact »

« À quelle vitesse va le train penses-tu ? »

«  Soyons plus pratique. Il nous faut d’abord calculer la vitesse du train »

«  C’est génial! As-tu ce qu’il faut? »

« Oui, grâce à mon portable et à mon lien avec un super ordinateur »

« Je n’ai rien pour le moment car l’ordinateur demande un moment de répit pour calculer notre distance et la grosseur du train »

« La grosseur du train ? »

«  Oui. Plus la locomotive est grosse, plus le train est proche, donc moins il est loin »

« C’est génial! Alors, tu as une réponse? Bon! Tu me le diras quand tu en auras une.

«  J’en ai une. »

« L’ordinateur dit qu’il ne peut plus calculer la grosseur de la locomotive  et qu’il faudrait choisir, par exemple, le son de la locomotive »

Et il appuya sur la touche.

« Tu as une réponse? »

«  L’ordinateur dit qu’il n’entend plus ma voix ».

On entendit une explosion de tôle froissée, un grand vacarme, si grand que les quatre oreilles dormirent de leur dernier sommeil, sourds au train.

Les deux policiers qui enquêtaient sur la scène en conclurent qu’ils s’étaient suicidés.

« C’est impossible » dit son confrère.

« Ah! Pourquoi ?

« L’auto est en marche. Donc ils s’apprêtaient à partir. »

« C’est logique. Je me demande s’ils savaient qu’ils étaient sur les rails »

L’autre éclata de rire en butant son pied sur un bras au bout duquel pendait un téléphone.

« Ils ont déraillé »

« Donc ce n’est pas le train qui les a tués? »

« On ne le saura jamais. Mais si on veut s’occuper des autres cas, c’est bien le train »

Quand Maggie a lu mon histoire, elle m’a dit que j’étais à l’envers de la thèse de Yuval Noah Harari.

— Pourquoi?

— Parce qu’il croit que l’homme trouvera une autre machine qui sera plus qu’un train… Et  peut-être que cette recherche sera sa fin.  Ce qui ne l’empêchera pas de voir tout le reste qu’écarte Harari, de bon gré ou de mal gré. On peut connaître le cœur du néo-libéralisme en ignorant le sans cœur de la bête globalisante.

— Tu trouve ça dans tes livres d’écrivains stylistiques?

— Non. Dans tes écrits… Tu devrais l’intituler  La fin du monde va bon train…

— T’es trop drôle!…

***

Je regarde l’eau couler à travers la fenêtre. Il a plu pendant deux jours. Le terrain est tourbeux. Les fenêtres sont picotées de gouttelettes qui glissent, tentant de s’accrocher à la vitre. Les  ruisselets qui courent sur la route  semblent ne plus savoir où aller. Les nuages sont charbonneux et Mona braille. Mais il n’y a personne pour lire le braille.  On la berce, on la cajole, et puis, après un bon boire, c’est le silence. On est devenus des cloîtrés et la vie est un monastère : pris, nourris, travaille. Mona a pris toute la place. Il y a quatre yeux qui la surveillent presque vingt quatre heures sur vingt quatre. Quand elle dort, à deux,  nous avons deux yeux qui dorment.  On veille l’iris ouvert,  ou une partie du cerveau en dormance,  de peur qu’elle s’étouffe dans ses petits vomis. Comme dirait le comique avec ses calembours :  parlant de vomis, vaut mieux surveiller. On ne comprend rien au nourrisson. On vit sur le mode 911. On craint pour sa vie. Il n’y a plus 8 milliards d’humains sur Terre, il n’y a que Mona.  Elle est trop neuve pour qu’on la comprenne. C’est comme déballer un cadeau électronique et chercher le livre qui nous explique comment ça fonctionne.

— Tu n’aurais pas oublié le livre d’instruction dans ton ventre?

—  Ça n’existe plus…Il faut le télécharger sur l’internet, répondit Maggie, me tortillant une grimace.

Je suis devenu  muet comme une carte de Google Map.

On dirait que le nourrisson  passe sont temps à crier « Au secours! ». On débute tous dans la vie comme ça : « Au secours! ». On coure les seins, les faux seins de la pharmacie : les tétines  en plastiques qui imitent les biberons.  Même Einstein est né ainsi. Il a pleurniché dans son berceau, comme tous les enfants.  Après il a trouvé sa célèbre formule   E=mc2. « Écoutez-moi, je produis de la merde rapidement et  au carré ». Avec la quantité de couches que nous achetons, Mona est Einstein.  Mona, pour le moment, n’est pas plus qu’un brin d’herbe. Sauf qu’elle deviendra un être humain. Même si on veut en faire une merveille, c’est elle qui décidera.

Le brin d’herbe

Quand le printemps arriva, le petit brin d’herber s’est mis à boire l’eau de la terre.

Ça l’a fait grandir, il est devenu tout vert, tout solide.

Quand le printemps est arrivé le petit brin d’herbe a levé ses petits yeux vers le ciel. Il a tété la lumière, heureux. Mais il voyait les fleurs, belles en leurs couleurs. Mais point il ne les enviait. Il grandit jusqu’à les voir de haut, se disant qu’il touchait le soleil. Et des petites créatures bien vivaces bourdonnaient et s’accrochait à lui comme on s’accroche à un arbre.

Quand il fut adulte, on le faucha, on le laissa sécher et les vaches s’en nourrirent.

Quand les vaches eurent donné leur lait, tout leur lait, leurs bébés, on les abattit. Une fois mangées, ce qui en resta se répandit dans la terre, sécha près d’un brin d’herbe.

Pour que les arbres donnent des fruits, les abeilles ne cessaient de travailler.  Et l’eau, qui regardait chaque jour le soleil, avec de petits reflets d’argent, se transforma en une vapeur chaude et monta vers le ciel. Le vent les sculpta et le soleil les transforma en d’étranges formes luminescentes qui firent la joie des hommes. De temps en temps, mêlées aux vents et aux courants froids, la pluie, en colère secoua les brins d’herbes, arracha des toits de maisons…

Mais cela passa…

Puis un peintre amusé voulut faire de cela une « toile ».

Puis un poète amusé voulut faire de ce langage le langage des langages.

Puis un musicien amusé voulut en faire une musique.

Puis ils se dirent: « Tout cela m’appartient ». C’est mon œuvre.

L’un ne voyait pas comme l’autre, l’autre ne voyait pas comme l’un. L’un n’entendait pas comme l’autre. L’un ne parlait pas comme l’un. Et ils se dirent: « Cela c’est moi! » Moi SEUL!

Chacun voulait être tout et réclamer la richesse du TOUT.

Comme le brin d’herbe, personne ne songea à tout ce qui les avait nourrit, de manière invisible, de la terre, de l’eau, des espaces, de l’air et des autres.   Ils avaient grandis par les autres. Grandis par la liberté de ne pas n’être qu’une nourriture. Grandis par les tout petits brins d’herbe, des hommes-abeilles, des humains souffrant de la faim, mourant de soif, de tout ce qui vit. Comme si un ensemble avait une valeur une fois séchée, emprisonnée. Ils réclamèrent de l’argent pour avoir créé sans savoir qu’ils avaient été créés.

Maggie, pour le Dépotoirium

La pensée du jour

On est si grands que ça? J’ai plus de respect pour la feuille de laitue et le vers de terre qui travaillent ensemble…

JB

***

Maggie est vannée. À force de porter le bébé, les muscles de ses poignets sont devenus douloureux. Tendinite. Ça poigne est cuite.  C’est le médecin qui l’a dit. Et on ne contredit pas un DR. Un DR connaît tous les nerfs, les os, le cœur, les poumons. C’est un géographe du corps humain. C’est un mécano de la chair. On écoute. En plus, il lui a offert un traitement aux  antidépresseurs. « Bonjour Tristesse ». La vie est un livre de Sagan. Elle les a pris chaque jour se disant qu’un jour elle les enverrait à la poubelle. Ça m’a rappelé une veille chanson : « Where Are The Flowers Gone ? » Mais où donc s’en vont les milliards de pilules que gobent les humains? Il n’y a pas de cimetière de pilules…  J’ai eu peur…Peut-être qu’ils reviennent de par l’eau que nous buvons? … Peut-être que nous arrosons nos plants de tomate avec de l’eau anti-dépressive? Alors, tout devrait bien aller. Même les légumes sont imprégnés de ces substances de laboratoire. Je sors du cabinet, malade…malaaaaaade. Je verse mon sang dans ton corps. Je suis comme un oiseau mort. Lama. Lama. Lamentation.  J’ai toujours cet air de chanson qui me trotte dans la tête et pas de bouton pour l’éteindre.

***

Mona s’est calmée. Mona a commencé à sourire et à babiller des sons pour nous imiter : paaaaa, bli, bla, prout, et bougement de lèvres. Un jour elle pourra prononcer Worcestershire. Puis, quand elle sera grande, elle écrira une thèse : Le sourire de la Joconde et les copies robotiques japonaises.  On naît, on grandit, à Santa-Pacôma ou à Rio, puis on enfile les habits d’un hyper héros,  on devient rat de bureau fat et lardé,  pour ensuite craindre  la mort et le crépuscule des cellules. On est tous victimes de ce schéma poli, si gentils que nous sommes. On finit par s’y faire et se défaire. Toutes les vies humaines sont similaires. Même si on adopte la coiffure avec brioche, la mohawk tressée, ou la ombrée avec un balayage caramel. Au bout d’une vie on ne sait pas trop ce qu’on y gagne à part avoir nourri le coiffeur qui a ouvragé  votre treillis de cheveux. Mais c’est à la mode…

***

C’était un beau dimanche en mai. Nous étions assis sur la galerie. Puis au loin on a vu une vieille auto rouler vers notre maison. Elle était toute petite, puis elle a grossi.  L’auto s’est arrêtée. C’était une auto vieille de cent mille ans. Le type qui la conduisait en avait vingt-huit. Il est sorti avec un sac, un grand sourire, et une valise remplie d’objets bizarres. Un vendeur itinérant?  Ils sont tous sortis de prison et veulent se réintégrer à la vie. C’est-à-dire, pourrir dans un bureau avec un veston et une cravate ou dans une usine à souder la même pièce pendant 25 ans. Alors, ils vendent de l’hétéroclite : un couteau pour couper les tomates, un mini ventilateur pour ordinateur,  une mini caméra de surveillance dans un stylo,   etc.

« Je m’appelle Rick et je sors de prison. J’ai besoin d’aide. En attendant de trouver un emploi… »

— Tu as fait quoi pour aller en prison?

— Voyons Jason!  Ce n’est pas une question à poser.

— J’ai volé un couteau à tomates, un mini ventilateur et une caméra de surveillance…

Maggie a éclaté de rire, alors que j’étais là, penaud, à les regarder tous les deux.

— Tu veux un café?

— Ouah! Vous êtes des gens biens, vous.

— On essaie fort…

Maggie est entrée dans la cuisine, la porte se lamentant comme le chat qui sortait de la maison.

— Beau chat!

— On l’a trouvé… Il errait alentour de la maison. On l’a nourri… Et il revient toujours.

— Il a un nom?

— Crusoé.

—  Crusoé?

Il a sorti son attirail. Tout ce dont nous n’avions pas besoin. Sauf le couteau à tomates. Et encore…

Pendant qu’on buvait notre café, il lorgnait les  boisés environnant.

— C’est beau ici. On peut à la fois voir un peu le fleuve et aller dans la forêt…  Profitez-en! Dans quelques décennies, il n’y aura plus de forêt. Il y en aura une qui appartiendra au gouvernement ou à une compagnie privée. Alors, à chaque trente mètres, pour continuer, vous devrez visionner  une pub sur un tout petit écran. Et la porte ne s’ouvrira qu’au moment où la pub sera terminée.

— Le café est fort, dis-je.

— Pas tant que ça. En prison, on ne fait que lire. Je suis en quelque sorte allé à l’université nourri logé.

— Vous avez plein d’herbes autour de la maison. Dommage que je n’aie pas un coupe-bordure à vous vendre.

Pendant qu’il parlait, je regardais l’auto et je vis une forme humaine bouger, ou un gros chien.

— C’est quoi?

— C’est ma blonde qui dort dans l’auto.

— Ta blonde?

— Oui. Mon amour…

— Elle ne prendrait pas un café?

— Peut-être… Elle est en désintox et médicamentée. Elle dort au moins douze heures par jour. C’est une fille qui a mal. On s’est rencontré un jour par un simple commentaire sur un site internet : Le Dépotarium. Là où on ne parle pas trop de politique, de guerres, mais de vie ou de philosophie. Elle est ensuite venue me voir en prison et ça a cliqué. Je ne connais pas cette bande de fous qui ont démarré ce site, mais ça nous a fait du bien. Dommage qu’ils soient moins actifs…

Maggie et moi on s’est regardés, surpris. Et quand on s’est quitté des yeux, la fille est sortie de l’auto avec un étui de guitare.

— Elle joue de la guitare?

— Oui, et elle écrit des chansons.

***

Pendant que l’on mangeait, vers 18h30, Tommy demanda à Zumela si elle avait pris ses médicaments.

— Oui, mon amour.

— Zumela? C’est un nom étrange mais beau.

— On a pris ça dans la série espagnole Vis-à-Vis.

— On ne la connaît pas… La série, ai-je précisé.

Quand Zumela  nous regardait, j’avais l’impression que nous étions un livre vivant pour elle, ou des spécimens rares à étudier.  Il y a de ces gens qui ont le regard tellement vaste, tellement vrillant, qu’ils creusent  en vous une sorte de brèche.  Quand ils sont partis, quelques heures plus tard, Tommy nous a demandé une adresse internet pour que nous restions en contact. Alors, Maggie lui a donné celle du Dépotoirum.

— C’est vous Maggie! Comme disait la fille d’un livre que j’ai lu « la journée est neuve ».

— On cherche un coin pour s’installer avec une vieille maison mobile.

— Vous aimeriez prendre soin des vieux?

— Pourquoi?

— On aurait du travail pour vous. Ce n’est pas certain…

— Pourquoi pas! Demain on le sera. Au moins nous ne sommes pas des robots.

Zumela  s’est mise à pleurer et à pleurer comme si un miracle s’était produit.

— Il faut si peu pour échapper à la misère. Si peu… Je me demande pourquoi personne ne songe à cette misère qui nous tue à chaque jour.

— Vient mon amour, on s’en va.

— Dans l’auto…

— On verra…

***

La chambre était toute petite, mais ils ont gonflé le matelas par terre. Pour eux, c’était un château.

« Il faut si peu ». Il faut des humains. Pour les autres il faut beaucoup de choses pour calfeutrer un vide.

Ils sont repartis le lendemain.

C’étaient des oiseaux de la vie.

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 30

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Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 26

26

 

Les hordes  sauvages
Vêtus d’émeraude

D’or et de capitaux
Sculptent le lent  chaos
Avec leur mine qui rôde

Les élus kapos sans repos
Écrabouillant toute vie

Et vaquent à leur fou rodéo

Maggie

  Quand une société a la profondeur d’une flaque d’eau, et que l’on vous la présente comme un océan, ne soyons pas surpris. Il y a voleurs en la demeure : voleurs de temps, voleurs de paysages, voleurs de silences.   À voir les grands des G7 et G20,  trop petits pour ce monde, il faudrait avoir quatre narines pour bien respirer. Ils nous coupent l’air sous le pied et sous le nez. Le sol n’est plus un sol, mais une mine ou du carburant à venir.  Et nous voilà trop pauvres pour fulminer tels des taureaux  cette corrida-spectacle?  Les institutions sont devenues des pièges à souris. Des pièges létaux . Des pièges avaleurs d’âmes, de gens simples, de Robert, de Janis, de Jasmin, d’Ariane ou d’Alain.  Nous sommes la nourriture de tous les rongeurs élus et de leur filière nocturne, vêtu de grands draps  d’ombre.  Il vaut mieux être aveugle. Il vaut mieux faire semblant de croire.  La fabrique des citoyens ouvre dès l’âge de quatre ans. Après, c’est le monde affolé, les réseaux sociaux.  Ainsi que l’argent et la petite gloire éphémère.  L’école, cher Ministre de… est sur l’internet. Le local est rond et vasé de toute la boue du monde occidental et de son épandage. Il faut raser la différence humaine jusqu’à la monoculture.  

    En arrivant sur cette Terre, par la route  d’une mère, nous empruntons tout. Et tout nous sculpte. Les autres, ( la nature, c’était il y a longtemps), les pubs, les idéologies en franges. Mais tout nous est enlevé en arrivant : l’eau, la lumière, la terre. Tout, normalement, appartient à tous.  Mais certains veulent le Tout. Et même quand on arrive, ils auront déjà pris ce dont vous aurez besoin.

Vous devez de l’argent en sortant du ventre de maman… Une naissance est une dette et un consommateur déjà muni d’une carte de crédit dans le rouge.  

   L’état de la planète ressemble à un immense gâteau, garni de crème, truffé de poisons, chosifiée, sans vie. Et ce que nous mangeons? Nous  avons le sang qui finit par se vicier et puer, se gangrener,   ’l’esprit se torturer de par une énorme et exponentielle  machine colorée de rose par les gentes violeurs de pays.  Ils se multiplient de manière exponentielle. Ils se collent aux banques, aux rivages des îles,  telles des sangsues groupies. Ils répandent  et s’échangent poignées de main et pots- de- vin. Leur drogue, c’est le pouvoir. Ils ne changent pas l’eau en vain, mais en dollars et en bouteilles. Après ils nous accusent de répandre le plastique.

   L’État, c’est lui. L’État c’est « eux ». C’Est le pavané aux ongles propres et à l’âme d’un ramoneur de cheminée.  Ils montent des bateaux et fournissent les rames. Ils investissent au point de faire travailler des enfants de l’autre côté  bout du monde. Vous êtes parfois chaussés d’une petite main d’enfants. « Vivre et laisser voler ». Petit politicien a des mains pour donner des médailles aux pilleurs. Prenez-en tous, car ceci est ma médaille.  La face cachée de la une… Les journaux-omerta n’en disent rien, ou si peu. On aimerait les tuer, mais on n’a pas le droit. Ils ont « le Droit », bodyguards-avocats avec, en sus,  accords de l’État.  Ils jouent au golf avec des têtes de pauvres. La balle pensante roulante   à coups de fer.  La Terre sera brune et brumée que les terrains de golfs resteront verts.

Carl

***

Au travail on marche ou bien on court  à travers les yeux perdus de quelques vieillards entre deux pays : celui de la chair et de l’âme. Ils arpentent les couloirs avec leurs vieilles chaussettes troués. Certains, bien en forme, s’amusent à des jeux vidéo ou aux jeux de cartes. Puis il y a la paperasse, ce poux d’aujourd’hui : on se gratte la tête jusqu’au sang pour tenter de remplir les conditions du ministère. Les vieux ont peur de l’enfer et les fonctionnaires ont peur du feu. Alors, ils veulent des gicleurs dans toutes les chambres. Et les gicleurs, ça coûte les yeux de la fête.

On marche fouettés de bouts de papiers, de futurs magiques, de promesses à venir.  Nous sommes dans une révolution immobile, sorte de pas Moonwalk, assis  et rassis, trouillards de perdre tout.  Peureux et pas heureux. Ravinés en dedans.  Rivés à des drogues  électroniques et techniques . Nous sommes robotisés et fabricants de ces  robots qui vont remplacer les travailleurs. La réalité surpasse la friction. Pauvres petits nous devant les méga machines, les méga-monsieur que nous louons, servons! Et pourtant nous voilà des statues de sel, dépouillés de nos pays, nos biens, condamnés au salariat. Nous allons passer un mauvais quart d’heure de siècle.  On est cuits et embrochés tels des poulets à la peau carbonisée sur les tisons semés à chaque pas de nos vies.  Et le soir, dans notre petite révolution, nous allons sur Facebook – cette pancarte de millions de kilomètres –  nous défouler. Marcelle est de ceux-là. Marcelle soigne les vieux avec des histoires comiques  trouvées sur la toile.  C’Est une grande fille dodue, toute  bouffie d’émotions, bonne comme un gâteau au fromage.  Elle est révoltée. Révolté contre toute la crasse qui se glisse en ce bas-monde, ses conditions de travail, le gouvernement et son chef de carton. Elle pense que le chef peut tout changer. Elle ne sait pas que le chef du pays est un représentant de commerce mondialiste. On nous ment à tour de bouche! Il y a quelque chose qui cloche au pays des « faits »! Des baguettes magiques se perdent.  On raconte des contes de fées aux enfants pour les endormir pendant que les  adultes se font truffer de séries Netflix. On y apprend que pour échapper à la potence, on doit congeler un cadavre et le dépecer. Ensuite, on place chaque « pièce » dans un endroit perdu et on les arrose d’acide.  Il faut des histoires complexes qui n’ont rien à voir avec la réalité des jours du petit villageois. Superman est un héros qui vole. Personne ne vole en ce monde sauf celui qui  prend l’avion ou la tête d’une grande compagnie à numéros.

***

Quand Wouf  est arrivé avec son maître, c’était  le chien le plus   astiqué du pays,  portant un foulard rouge au cou. Il était propre comme un soulier de sénateur.  Le maître, sorte de clochard au bedon « baril-de-bière », les yeux éteints, baignant dans une huile lacrymale,  avait l’air perdu. Il ne s’était pas lavé depuis au moins une lune.    On s’est mis à deux décrasseurs pour lui donner un peu de lustre. Et il s’est laissé faire à condition qu’on lui laisse prendre sa bière à 8,5% d’alcool. Wouf s’est couché sur le tapis en attendant son maître. Gino – le sauveteur des chiens et chats errants – l’avait savonné dans la rivière jusqu’à  désenfouir la crasse logée dans son poil. On savait le nom du chien mais pas  le nom du maître. On l’a nommé  Bozo. Et ça lui est resté. Bozo est locataire. Bozo est locataire entre le zist et le zest. Il ne sait pas où il vit. Il vit à l’étranger de son petit appartement et ses brimborions désordonnés. Avant, c’était son appartement. On a rasé la vieille maison.

Quelques jours plus tard, quand Bozo n’arrivait pas à s’habituer à la propreté de son logis, il passait son temps dehors et revenait se coucher par terre. Son chien le suivait comme on suit Jésus, Allah, ou Donald Trump.  Bozo avait perdu ses repères. Bozo était démaisonné. On l’avait délocalisé de sa maison comme on délocalise les usines.  Alors je me suis mis en tête de lui construire une petite demeure  près de la rivière qui longeait la maison de retraite. Les jours s’écourtaient. Le matin, en me levant tôt, j’ai trouvé de vieilles palettes de bois et simplement mis une tente sur celles-ci. Je me disais que plus tard je bâtirais un petit coin plus solide.  En fait, j’espérais qu’il rentrerait dans sa chambre avec la venue des neiges.

Quelques jours plus tard, Bozo et le chien avaient trois ou quatre amoureux de la nature pêchant  le long de la rivière, taquinant la truite et le directeur de la maison.

J’ai mené Bozo à son petit chalet branlant. Ce fut la première fois que je vis sourire Bozo.  Et quand Bozo souriait, le chien branlait de la queue. La « création » avait bizarrement fait un lien entre le bonheur de Bozo et la queue du chien. Le chien aimait Bozo, même si Bozo ne faisait pas partie de l’élite de la planète et n’avait pas étudié à Harvard.

***

Au fond, Maggie et moi  on est heureux dans notre casemate à l’orée de nulle part. Hier, samedi,  on a décidé d’aller passer une journée en forêt. Il y a une rivière qui chante et qui bruite  avec des courants fous qui se tortillent,  entraînant des arbres déracinés. Ici, il y a encore de l’air neuf. Ici tous les livres sont encore debout. Les lièvres aussi. Bientôt, ils passeront à la forêt blanche pour se fondre à la neige. Bientôt nos passerons à Windows 11.  C’est frisquet, mais on marche jusqu’à ce que les pas deviennent des grains de chapelets. On prie de par les petits rais lumineux qui flashent à travers les arbres.  La beauté n’est pas  seulement dans ce qu’il y a, ce dont on est aveugles,  mais dans ce que nous sommes. Et ce que nous sommes dépend de toutes les sources de la nature. Et c’est là le grand voile et l’immense mystère de la création. L’invisible nous taille davantage que le visible.  L’esprit tranquille, sans être à genoux sur un matelas dans un gymnase de ville en train d’essayer de lessiver sa journée folle avec ses millions de pubs et de d’enseignes au néon, existe ici. L’esprit qui cesse de radoter. L’esprit qui s’émerveille.  Peut-être que la joie est une perle qui se cultive?  Pourquoi endurer ces heures d’automobiles pour aller se rendre au travail, se faire coincer dans des bouchons de circulation? La forêt, la terre humide avec ses  champignons bizarroïdes,   ses arbrisseaux enserrés, parfois étouffés, tentent de se tailler une place. Le petit plant a des plans pour son futur. Personne ne connaît les grands plans du petit plant.   Il faut continuer de marcher pour se retremper dans  le baume, briser la cassure de nos êtres. Ce n’est pas seulement la matière  qui est polluée :  c’est  notre être, jusqu’au chakras, sans doute. Jusqu’à déstabiliser un corps subtil.   Un psychanalyste y trouverait du cambouis,  Et on se douche, loin des étourderies, loin des petits pièges tendus par les prédateurs voraces qui, un jour, viendront jusqu’ici « développer ».

Il s’est mis à pleuvoir en fin de journée. Il pleut des flics et des flacs. Ça tambourine sur les feuilles.  L’inconfort nous fait oublier les grands projets d’aller coloniser Mars, la planète rouge. On veut retrouver notre maison.  L’inconfort, c’est le retour vers soi. C’est cesser de voyager à travers les débris du monde qui nous encerclent et nous enclavent. C’est  d’entendre à journée longue le cerveau qui voyage entre le passé et le futur. Tous les présents dont des cadeaux.  Nous vivons  maintenant dans un vaste marché aux puces planétaires, prisonnier d’un bric-à-brac informe ou difforme, arachnéen, bavard, échevelé,  un bazar d’idées usagées pour un monde qui se prétend nouveau. L’homme ne cherche qu’à expliquer ses déboires en délaissant la Vie. C’est la parade des représentants certifiés et estampillés, fournisseurs de marchandises intellectuelles filtrées par les besogneux qui pellettent du capital pour  alimenter du capital.  Ce qui est simple doit être rendu complexe pour pouvoir contrôler les gens simples et délicats. Nous cherchons des solutions à la vie, alors que la solution EST  la VIE. Nous nous entêtons à chercher « autre chose« , têtus,  de par une religieuse technocratie, une difformité de ce qui existe. Nous sommes les moulus encagés et rebelles iconoclastes. On se bat comme des moulins à vent en lutte contre les Don Quichotte.

« Avec leurs dépouilles nous commencerons à nous enrichir ; car c’est prise de bonne guerre, et c’est grandement servir Dieu que de faire disparaître si mauvaise engeance de la face de la terre. »

Nous allons jouer vice-versa. Ce sera la guerre contre ceux qui s’emparent de nos travaux, de nos bras, de notre monde, qui emplissent leurs tirelires de nos sueurs.

On refuse d’acheter de l’air, d’acheter de l’eau. On a beau refuser, l’air et l’eau sont à vendre. Ils l’empoisonnent pour qu’on l’achète. On voudrait bien ne  pas acheter de qui nous appartient déjà, mais on  ne peut pas acheter ce qui nous a été volé. Pourtant, on achète. On respire de l’ère néo-industrielle pas trop fiable. Qui donc a pissé  sur l’Amérique pour dire que toute cette terre nous appartient ? Ce n’est pas le Wouf de Bozo. Ce sont des humains. Ils se sont donné le droit d’uriner  partout pour posséder.   Ils ont quadrillé la Terre comme un cahier de mathématique : « C’est mon carré à moi. Ce rectangle est mien. Ma femme m’appartient. La feuille du huit-cent-quatrième arbre, branche du Nord, positon, quatrième branche est à moi. Les papillons sont miens. Les lombrics de mon jardin sont mes lombrics. Personne ne touche à mes lombrics. Même pas les pêcheurs. Hier, je me suis acheté un nuage. Demain, j’achèterai un perroquet. Je l’enfermerai dans sa cage. Un perroquet est une peinture versicolore qui parle. Je veux un perroquet pour qu’il me parle. Un perroquet qui ne parle pas est un perroquet mort : Il ne remplit la fonction que je veux qu’il remplisse ».  Les banquiers et leurs descendants voraces et cupides, leurs représentants  de commerce et de libre-échange gentillets ont lancée une énorme bactérie sur le globe. Plus rien ne va! Faites de gros yeux!   Ils ont la même méthode que les vendeurs de drogue : une première dose gratuite. L’endettement fera le reste…

Nous ne sommes pas une révolution, nous fuyons une révolution qui ne se fait pas. Nous fuyons les sourds. Nous fuyons la bactérie mangeuse de nos chers humains,  et très chers produits qui voyagent. Brocoli de Californie : 6392 Km. Leur fantasia, leur petit miroirs girouettant, ne nos atteint plus. Ils ont de grandes oreilles, mais c’est pour mieux ne pas entendre, mon enfant!

Que Dieu ait leurs ânes!

***

Hier, on a jeté un œil au Dépotoirium. Les lecteurs ne nous suivent plus vraiment. La Terre est tellement éclopée que ça saigne de partout. On coure les plaies pour tenter d’éviter que la patiente meure. Il y a maintenant trop de chirurgiens avec leur beau scalpel habile. Alors, on a décidé de transformer le site en quelque chose d’autre. On ne parlera plus de politique ou d’économie. On ne sait pas de quoi on parlera. On fera des « Pensées du jour ».

Pour avoir des clients, il faudrait insérer les vidéos de Maude.

Maggie est entrée avec un nouvel ami. J’ai un bizarre de pressentiment en le regardant.

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 25

Le Dépotoirium, Chapitre 24  

Le Dépotoirium, Chapitre 23

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Chapitre 19

Plus les technologies des humains deviennent sophistiquées, plus ils avalent des âmes. Des mille ans et des mille ans d’hommes  noyés dans des  miroirs. Tout ce qui est calculé, fomenté, dirigé vers un but nombriliste, matérialiste,   étrangle  l’intuition, ce  tout petit  filet en nous qui nous permet d’entrevoir l’infini en nous et le réal caché.  Tout   apprentissage, par l’école,( parfois trafiquée), par  les sociétés , par la force des mouvements mono libéraux,   nous sont inculqués pour ne nous servir que cette matière grise. On a rapetissé la grandeur humaine. On l’a étriquée, la rendant ainsi,  plus malléable et manipulable. Il fallait une nouvelle foi : la science et la technique furent  alors mises entre les mains de ceux qui avaient les moyens de s’en approprier. Ces moyens sont fournis  par l’homme simple, travailleur acharné  qui continue d’approvisionner la bête.  Cette poussée vers la technologie, et tous ses besoins en sommes affolantes pour développer et « avancer », nécessitent des mains de nègres, des cerveaux de nègres.

C’est une ère de créations d’amputés.

Les négriers du 21ième siècle on belle allure. Leurs bâtisses embrassent les nuages. Et leur science de l’économie est vaporeuse, cryptographiée pour qu’elle échappe ainsi à l’homme simple.

Ccette nouvelle aristocratie qui transige de l’irréel en toute impunité, le transformant par la suite  en réel, empêchant ainsi les peuples d’accéder  à ce marché souterrain que trop bien crypté.  Les banquiers, les pouvoirés, créent alors des fichiers compressés qui contiennent des maisons, des « liquidités » à volonté, paupérisant les humains et les peuples et les privant de leur droit à une vie décente sur une planète qui appartient au vivant, à tous les vivants.

Cette planète est un don de la Vie à la vie.

Le fascisme s’est établi en même temps qu’une nouvelle race, niant  ses ambitions  « aryennes »  , de  par la réminiscence que nous connaissons.  

Après l’énergie atomique, la « science » économique, avec ses adeptes et ses gourous, aura eut raison de la vie et de la Vie. Déshumanisation et calcification de la pensée vers ces nouvelles églises que sont les banques et l’infinie des structures participantes à la mort lente de la Terre. Il ne restait plus qu’à injecter de bonnes doses de peurs et d’effroi pour parachever et clamer la petitesse de l’homme simple.  L’homme  ne mourra pas de  par le réchauffement climatique,  mais par la froidure de l’âme humaine oubliée au fond de son propre cachot. Et même si nous ne mourrons pas du réchauffement climatique, nous mourrons de par un autre phénomène engendré par cette mastication continue des créatures soumises à la musique des ogres de barbarie qui sème la terreur et cultive les peurs.  

 Jason

***

Il est possible que nous soyons du vide pesant-pensant. Je pense, donc je pèse. Mais on se croit solide et lourds. Du roc.   Il est possible que… Puisque tout est possible. Il est possible que nous soyons devenus des vitrophanies qui batifolent  dans la stupidité qui nous habite  sans être capables de l’identifier, absorbés par nos jeux avec la matière bellement transformée. Le jeu est fringant et en vaut la chandelle… Du moins pour un temps…Du moins pour certains.  Car voilà que l’on commence à brûler un peu. Ce que ce pauvre humain n’a pas compris, c’est que même si on referait la calotte glaciaire, il trouverait une autre manière, toujours par ignorance, de flamber une petite planète bleue et tout ce qui y niche.

Il reste te des questions qui nous meurent à petit feu.  On devrait faire un feu de camp des points d’interrogation  et danser alentour en jouant de la guitare, les regarder se tortiller en hurlant comme ils hurlent en nous chaque jour, chaque nuit, et qu’ils sont implantés  dans nos êtres, nos cerveaux. On dort les orteils en point d’interrogation. Crispés.

D’où vient cette souffrance qui fait des mises à jour, tels les systèmes  Windows? Il y a des réponses qui n’ont même pas encore de questions.

Il y a trop d’assassins de la simplicité et d’étourdis de la complexité.  Et ceux qui restent suivent des cours du soir pour devenir traders.  La complexité du monde est maintenant devenue  une manière de nous esclavager. Ils ne veulent pas qu’on comprenne. Alors, ils cultivent le chaos. Et plus ils cultivent le chaos, moins ils comprennent. Alors, ils enseignent le chaos. Et nous les croyons…

Ils veulent qu’on soit ébahis devant tant de magie et de savoirs  « nouveaux ». Mais ils vendent  des formules simplettes  pour attirer les papillons qui votent.    La toute petite lumière nous attire et nous  brûle. Nous sommes habillés des autres en achetant leurs idées usagées qui n’ont de neuf que la forme donnée.

C’est humain d’être flambé par ceux qui transportent le feu, les avoirs, et le coffre fort invisible de nos possessions de citoyens.  Tout ça sur un disque dur. D’une île à l’autre. D’un paradis fiscal  à l’autre. Qu’y pouvons-nous?

Les bêtes voraces n’habitent plus les bois : elles habitent des tours de verre.

Nous sommes des mineurs qui ne savons pas creuser nos êtres. Puis, on ne sait pas vraiment ce qu’on veut. On veut. On veut. Rien que pour remplir la vacuité. Nous sommes vides, vides, vides.

Seigneur! Donne-nous aujourd’hui notre plein quotidien.

***

Des fois, Maggie et moi on se fait un feu de chants dans l’appartement. On met le feu au système de son et on hurle. On se laisse étourdir par la musique. On a la tête remplie d’oreilles. Les oreilles sont pareilles à de petites antennes paraboliques. Elles parabolent les sons et les vibrations.  Un verre de bière,   ver d’oreille…

Il y a des mondes et des ondes en nous. Cachés. Chanter c’est être le petit pompier du tumulte. Pas besoin de mots, rien que de beaux phrasés qui nous imbibent et nous meuvent.  Maggie  chante bellement, avec son petit filet de voix frileux.  Je vais chercher les  mots dans sa bouche. Elle me les souffle et s’essouffle.  Puis elle s’arrête. On rit trop pour garder notre langue au chaud. On ferme les yeux et on recommence.

Morning has broken like the first morning
Blackbird has spoken like the first bird
Praise for the singing
Praise for the morning
Praise for them springing fresh from the world

— Quand on se mariera, je veux qu’on nous la joue. C’est Carl qui chantera…

— Qui te dit qu’on se mariera?

— Parce qu’on est fait pour se faire une éternité à deux.

J’aime bien le sourire de Maggie quand elle se moque de moi.

***

Frappé par un vilain virus de mononucléose, j’ai pris un mois pour me remettre vraiment  sur mes ribouis. J’ai marché ou tenté de marcher pendant des jours, avec deux pieds gauches. Je suis guéri, ou presque…

J’ai eu des poussées de fièvres et d’étranges visions.

J’avais des goûts bizarres pour la bouffe :

—  Maggie! Achètes-moi des sardines.

— Des sardines?

— Oui, des sardines

La boîte était là.  Quand j’ai arraché le couvercle avec la petite languette,  les sardines étaient toutes mortes.  On aurait dit une fosse commune de cadavres. Toutes mortes mais bien cordées. La petite boîte d’acier, c’était leur appartement. Ils vivaient ( sic) dans l’huile d’olive.  Elles avaient troqué la mer saline pour de l’huile d’olive.  J’étais à la fois enchanté et pris d’un haut-le-cœur.  En bouche, huileuses et lascives, je les suçais avant de les manger. Leur tête m’effrayait, mais je ne voulais plus avoir peur. La peur c’est la pensée en chaise roulante : on avance à petits pas, rampants des roues, cul-de-jatte à roulettes.  Cette tête,   avec de  grands yeux qui ressemblaient à du blanc d’œuf, oblongue, bouche cousue, m’inquiétait.  Et, pendant que je pensais tout bas, je vis la Terre devenir une boîte de sardines encore vivantes et se battant pour avoir un terrain ou une piscine d’huile d’olive. Je tournais la boîte en tout sens :  de toute beauté. Les angles, les contours, la lamelle qui servait à l’ouvrir en un clic  sec…  Le miroitement sur les murs de la chambre. Les usiniers qui fabriquent la boîte doivent être fiers. C’est une œuvre d’art.

Je  divaguais. Je verbigérais. J’étais à l’Ouest.

Après avoir avalé les sardines, j’avais un goût étrange dans la bouche.  On dirait que j’étais devenu un poisson.

***

Le mental est comme un animal piégé qui essaie sortir en me griffant, me griffonnant, sans panne. Le monde, la vie, ne sont plus une lueur, mais un tunnel noir. Tout s’emmêle comme si mon tout petit cerveau faisait de la politique. Il réussit à culbuter le peu luminosité qui me reste. Tout se passe ainsi en ce monde. Je viens de lire que dans le futur on devra choisir entre faire du ski ou boire de l’eau. Il faut trop de neige pour faire des glissades. Tellement de neige pour les touristes et tellement peu de froid qu’il faut envoyer les canons à neige faire la guerre  à l’eau. L’eau est l’ennemi du skieur. Le skieur est une retombée économique. Faites floconner l’eau à coups de canons.

***

Il n’y a personne dans l’appartement. Sauf nous deux.

— Il faut en profiter Maggie. Alors j’ai sorti quelques dollars de ma poche et j’ai commandé une pizza…. Voilà le hic! Il n’y a rien pour nous, ici. On est encore enfouis comme des uranoscopes. D’infimes et inconnues bêtes qui vivent de débris, enfoncées dans la vase!  Je ne veux plus rester ici, je veux aller ailleurs. Mais plus la vie avance, moins il y a d’ailleurs. Les riches avalent les terrains, les paysages, les bordures  de lacs et de rivières à un  rythme inouï. Ils viennent de Chine, d’Arabie Saoudite, de Norvège, d’Allemagne, de France, de Tahiti… Ils fuient le jeu de guerre inlassable des guerriers cravatés. Guerres de sang ou guerres économiques. Les deux se sont mariés à Hélas Végas. En plein désert… Ils sont fiers de sabler leur champagne.

Rodrigue, as-tu du cœur? Daech, as-tu des armes? Quelle bonne vente vous amène?

Tas de vicieux corporatifs! Bandes d’hypocrites! Des comédiens…

— Qu’est-ce qu’on va faire?

— Travailler quelques mois et aller se faire plaisir dans une vieille maison abandonnée qu’on retapera. Tous les pays développés ont des villages abandonnés. Les jeunes s’en vont vers les villes, les grands centres,  pour une vie, se faire une existence excitante, tous affriolés par le désir ardent  de devenir un Heisnogood.

—Longtemps, j’ai pensé qu’il était normal d’avoir peur. Maintenant je crois qu’il faut être des arriérés confusionnels. C’est toi qui m’as montré ce mot. On ne peut pas passer une vie de confusionnels. L’État est confusionnel, c’est toi qui l’as dit dans ton article.

— À quoi tu penses?

— Il faut se mettre à l’œuvre le plus rapidement possible.

Le petit jardinier d’Éden

Il était une fois  un jardinier tout malingre qui cultivait sa terre sèche, quelque part en ce monde, quelque part…

Il avait des rides comme des rangs de jardins, et des furoncles comme des pierres de  jardin. Il sarclait pour vivre, allait chercher l’eau à 10 km, pour revenir, arroser ses plantes. Entre le ciel et la terre, il ne voyait aucune différence : l’un’un apportait la lumière, l’autre la nourriture. Le ciel et la terre travaillaient ensemble. Ils s’aimaient en semble. Ils paraissaient différents, mais ils n’étaient en réalité que deux facettes de la même Vie.

Le jardinier  était vêtu comme un papillon, tout colorié, chaussé de souliers séchés, troués.

Il n’avait pas de montre.

Pas de temps.

Rien que du mouvement.

Et quand la nuit arrivait, il dormait dans la noirceur d’une tente, un roulis d’étoiles picotantes, et de sa bouche respirait l’air de l’amour qui buait de sa femme aux yeux fermés, couchée dans ses rêves, dorlotée.

Il aimait comme lorsque qu’on n’a pas besoin d’aimer. Rien. Car tout était amour. Fondu dans le décor de cette terre, souffrant parfois de la faim, de la soif, mais le cœur allumé, tout nourri des jours et des enfants qui riaient alentour.

Il n’était « rien » tout en étant le TOUT. Dans la chaleur des jours, les frissons des nuits et la rivière qui ne coulait pas aux bruits des montres.

Rien.

Il s’abreuvait  du soleil et de la tranquillité des jours.

Maggie

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© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

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Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Pour tous les silences

Il avait son petit appartement (de plus en plus minuscule au fil des ans) et n’avait conservé que le peu dont il avait besoin. Table de billard, piscine, ordinateur, cinéma maison, roulotte avaient disparu et tous ceux qui aimaient le voir entouré d’objets ne venaient plus et ne téléphonaient plus.

C’est ainsi, qu’une vie durant, il avait dû renouveler sans cesse l’intérêt des autres à son égard et qu’au fil du temps il fut envahi par tous les objets témoins de ces amitiés éphémères. Puis, peu à peu, plus aucun ne l’a fait sourire: ni la roulotte, ni non plus ce vieil ami dont il était sans nouvelles depuis ces fameuses vacances qui n’eurent pas lieu car son fils lui avait demandé la roulotte la veille de leur départ.

Non ça n’allait pas… Il avait besoin que quelqu’un remplace la moustiquaire brisée de la porte-patio de son appartement.

L’ouvrier spécialisé lui avait dit: « Tout est trop vieux, achetez une porte neuve »! L’artisan lui avait dit: « Je n’ai pas le temps.  C’est pourtant facile à faire, même un imbécile peut le faire »! Son garçon lui avait dit: « Mais t’as pas besoin d’une moustiquaire »!  Il les a écoutés.  Après tout, puisqu’il ne souhaitait pas tomber en disgrâce aux yeux de tous, vieux et sans objets, il se devait de les laisser se montrer de bon conseil, même si cela ne lui était d’aucune aide.

Eux racontent qu’il n’a plus toute sa tête, car il est obsédé par la moustiquaire de sa porte-patio. Vous n’en croyez rien? Interrogez son fils qui lui rend occasionnellement visite…

moustiquaire4

« Eh bien il faut voir que depuis trois années, chaque fois que je vais le voir, il est question de cette sapristi moustiquaire! A force, tous ont hâte qu’il se retrouve dans une maison pour personnes âgées et qu’il cesse de lasser tout le monde avec cette moustiquaire. Cela devient pénible pour les autres! On dirait un enfant qui ne sait rien faire et qui voudrait tout avoir… mais qui a besoin des autres évidemment! Que voulez-vous, ça n’ira pas en s’améliorant! Pour l’instant il se débrouille car il peut aller à la banque, mais viendra le jour où je serai obligé de me charger de ses avoirs! Je m’y prépare mentalement. »

« Tiens il me téléphone justement »!

« Quoi? … venir manger chez toi samedi prochain? Bien non vois-tu… je te rappelle que je travaille toute la semaine moi! Lorsque le samedi arrive, je dois aller faire les emplettes et le soir venu j’ai absolument besoin de détente et de musique! D’ailleurs c’est ce que vivent tous ceux qui sont dans ma situation. Nous n’avons plus aucun temps à nous. Tu comprends j’en suis certain!

« Ah oui ce Noël nous partons en vacances dans le sud avec des amis. Je préfère t’en aviser longtemps à l’avance pour éviter que tu ne t’y prennes à la dernière minute pour trouver un endroit où aller réveillonner. Ça ne se fait pas, te laisser seul à Noël. Tu me connais: j’ai le coeur tendre! 

Quoi?  je suis fils unique? Ecoute crois-tu que je peux l’oublier puisque c’est moi qui doit tout faire pour toi »!

« Ah oui au fait, pendant que j’y suis, j’irai chez toi cette semaine pour te faire signer l’endossement de l’hypothèque du condo que j’achète. Essaie d’être là car je dois finaliser tout ça avec la banque. Quoi? écoute as-tu compris ce que je viens de dire? Evidemment que je n’aurai pas le temps de prendre le repas avec toi ce jour-là non plus. Il faudra remettre ça. Toi tu as des horaires flexibles, mais moi pas. Je sais bien que tu dois t’ennuyer. Il n’y a personne de ton âge dans ton entourage. J’y pense… n’en doute même pas! Je me dis souvent que je serais tranquille si je te savais entouré. Tu sais c’est facile: on fait tout disparaître chez toi en vendant ou en donnant à des oeuvres tout ce qui ne te sera plus utile (je conserverai pour toi les objets de valeur) et tu pourras te la couler douce dans une résidence pour personnes âgées.  Là-bas tu auras tout, mais alors tout ce qu’il te faut!

« Et le plus beau c’est que tu n’auras plus besoin de penser à ta moustiquaire car je te l’accorde, depuis trois ans qu’elle est éventrée, nous avons l’air de vivre à la mendicité. Je sais que tu es fier, moi aussi d’ailleurs, donc ça ne va pas. Attends j’ai quelqu’un sur une autre ligne, je te reviens. Oui? non non j’arrive bientôt. Je consolais mon père qui a toujours cet énorme problème de moustiquaire éventrée qui le détruit peu à peu. Je sais .. je suis sensible que veux-tu. Après tout c’est mon père! Oui d’accord je le lui dirai. »

« C’était Robert. Il m’a demandé de te dire de ne pas t’en faire parce qu’il y a des gens qui vivent bien pire situation. Prends les prisonniers… qu’il m’a dit: eux seraient heureux d’avoir une moustiquaire à la porte, même éventrée! C’est comme ça! On n’a pas tout ce qu’on veut dans la vie. C’est bien dommage d’ailleurs parce que moi aussi, si j’avais tout ce que je veux, je n’aurais plus besoin de toi pour l’hypothèque. »

« Bon allez. Prends soin de toi. Garde le moral. Tu disais? Ecoute je n’ai pas le temps de discuter. Une prochaine fois. Allez à bientôt. »

« J’espère qu’il ne se mettra pas en tête d’engager des frais exorbitants pour faire changer toute la porte-patio. L’hiver arrive. Ce serait une dépense insensée. Mais voilà, c’est ce que je dois craindre sans cesse de sa part, car il vieillit et n’a décidément plus toute sa tête. »

« Nous sommes différents, car moi, lorsque je serai vieux, je ne ferai pas tourner les autres en bourrique.  Je donnerai tout mon argent à mes enfants et j’irai vivre dans une maison pour personnes âgées et découragées. Je suis sûr que je pourrai leur remonter le moral. »

Que voulez-vous, la vie est injuste. Tu travailles toute ta vie et un jour ton existence fait chier les autres. Je sais bien… on peut jouer les forts et même les insouciants quand on a suffisamment de pognon et de ruse pour les tenir en respect, mais ils demeurent tout de même aux abois. A croire qu’en vivant longtemps on développe une aura qui rend les autres agressifs!

moustiquaire

Cette nuit-là, il faisait très chaud. Il n’avait plus de climatiseur. Son fils l’en avait débarrassé il y a trois étés de cela, lorsqu’il avait dû être hospitalisé d’urgence pour une appendicite. Lorsque l’hôpital avait rejoint son fils pour lui apprendre que son père était entré d’urgence à l’hôpital, celui-ci avait eu peur que des voleurs ne s’introduisent dans son appartement par la fenêtre où était situé le climatiseur et ne dérobent les objets de valeur.  Il les avaient donc tous emportés avec le climatiseur, afin de les mettre à l’abri.

Depuis ce temps, il n’y a plus que la porte-moustiquaire éventrée lorsqu’il fait chaud, comme cette nuit-là…  Mais il se gratte toute la nuit (les moustiques que voulez-vous) et il doit chasser les mouches toute la journée. On pourrait croire que ça l’occupe, mais avec l’âge il devient de plus en plus morose et se fatigue de tout.

moustiquaire2

Que n’avait-il plus d’outils, tous donnés à son fils qui lui avait vanté les joies du bricolage, ni d’escabeau que celui-ci lui avait emprunté de façon définitive car il disait craindre qu’il fasse une chute. « Réfléchis: Je ne pourrai pas prendre soin de toi si tu te casses les deux jambes! Je ne peux pas continuellement être aux petits soins avec toi.  J’ai bien d’autres choses à faire! »

Cette nuit-là, il s’est levé et s’est dirigé vers la porte-moustiquaire, là où il y avait le trou béant, témoin de sa folie. Il décida de supprimer l’objet du litige entre lui et son fils, entre les attentes et les besoins maudits. Il s’élança dans la moustiquaire pour qu’elle cède enfin:  un premier geste vers la raison des autres!  L’état dans lequel elle se trouvait avait fait taire toute dignité en lui et avait accentué l’emprise du monde extérieur sur sa vie:  un monde sur lequel la seule ouverture que cette moustiquaire lui permettait d’avoir était depuis trop longtemps source de conflits.

L’été où il avait été hospitalisé, il n’avait pas protesté auprès de son fils du fait qu’aucun voleur n’aurait pu s’introduire chez lui par la fenêtre où se trouvait le climatiseur, puisqu’il demeurait au cinquième étage. Il se doutait qu’il l’aurait mal pris.

ELYAN

 

Le réveil-oiseau

Enfants à flute

Je rêve de redevenir vieux et tranquille. Ridé comme un océan, mais l’esprit lisse comme un enfant qui joue de la flûte sans rêver d’être Mozart et enchanté.

Et j’y travaille, tout paresseux, et c’est bien ainsi. Hier, dans le jardin, les oiseaux cherchaient des vers comme des poètes affamés. Je les louchait, en souriant, parce qui donc aujourd’hui s’attarde aux oiseaux?   Les enfants vont sur le net pour les voir…

Les oiseaux poussent dans les arbres. Mon voisin a tellement d’arbres que le terrain sur lequel nous habitons est une sorte de banlieue. J’étais assis, au petit coin d’ombre, sur la marche que j’ai poli dix fois, toute égratignée. Un peu à l’image du monde: plus il en passe, plus il est éraflé.

En ce moment, la Terre a l’aire d’une tête de juive conduite dans un camp de concentration. On fera des tapis avec le poil!. J’ai vu tous les écrits savant du net. Enfin! Pas tous. Mais comme ils sont gémellaires, on finit par rendre sa lassitude et soupirer.

Je reviens aux oiseaux… Une fois le jardin arrosé, dans les minimes crevasses, dans les creux en bols, ils y ont trouvé une piscine. Je ne sais pas qui j’ai pu rendre heureux en ce monde, mais les oiseaux avaient l’air de se farcir de ce festin d’eau. Ils batifolaient, s’ébattaient, et dans cette belle frétillance, un mouvement si rapide, en ressortait une sorte d’aura d’eau Eldorado. L’eau est un trésor… Et nous sommes constitués d’au moins 70% d’eau. On peut donc servir à la fracturation du gaz de schiste…

Les oiseaux me reviennent.

Ce que je déteste des oiseaux est de les voir lever la tête et demander au ciel où se trouvent les vers, les graines, les pailles, alors que nous il nous faut calculer, embaucher une firme d’ingénieurs, la tête haute, casqués.

Le réveille-oiseau

oiseau

De temps en temps, j’écris la nuit. Les oiseaux me réveillent… Quand ils commencent à chanter, la fenêtre est ouverte, l’air entre, le rideau fait des flaques sonores sur l’encadrement. Les oiseaux me réveillent pour me dire que le temps d’écrire est terminé.

J’enlève mes ailes et je m’en vais sur mon oreiller sans plumes. Le petit cadran volant me dit d’aller au lit-nid.

« Dieu » leur a implanté une sorte d’instrument à vent dans la gorge… Je ne sais. Ils se parlent entre eux dans la forêt. Je me souviens d’un jour en Abitibi où je travaillais l’été et que le soir, après le travail, je sortais pour écouter les oiseaux.

Peu importe où ils meurent, leur génie est de transmettre le même langage pratique à travers les âges. Et c’est la raison pour laquelle ils sont toujours là.

Tandis que nous… On ne sait pas.

Gaëtan Pelletier

24 juillet 2013

P.S.: C’était écrit: « Entrez le titre ici ». Alors, entrez-le avant que quelqu’un le fasse pour vous.

Je dédie ce petit billet à mon cousin Jeannot qui nourrissait les oiseaux, tirait des érables l’eau à faire le sirop, fabriquait des escaliers et cultivait l’amour comme si c’était la nourriture la plus important du monde.  Également à mon frère Jacques, bien tatoué, révoltés, de temps en temps drogué, comme s’il voulait voler…

Tout cela pour dire que les morts peuvent nourrir les vivants, et que les vivants peuvent nous apprendre que vivre dans la simplicité est transmettre un message simple.

Twit

© Gaëtan Pelletier 

Les virtuoses du silence

Il en est passé
Des horloges sous les ponts
Qui coulaient qui coulaient
Mais toujours en rond

Un jour, le temps fut mort
Un jour, le temps se mit à parler
Et j’entendis, et je vis des heures
Des horloges sous les ponts, des douleurs

Pareilles aux miennes, pareilles
Et de mon âme je vis le chemin de mes hier
Les larmes du monde se faire rivière
Pareilles aux miennes, pareilles

Le UN sans mourir, revécut du deux
Et du trois, puis de l’infini grand ouvert
Leur bonheur avait franchi la rivière
Jusqu’à la mer , au delà du UN, plus d’un deux

Les musiciens m’apparurent enfermés
Dans des oreilles de quatre murs
Chambrés, chanterelle, sans violon
Qu’un cœur de bois, ciselé et dur

Puis je devins un violon, quatre sons
Quatre touchers, mille couplets accouplés
Pareilles aux miens, pareils
Le chant avait grandit, d’un infini doigté

C’est comme ça, tout comme ça
Que l’on peut toucher les yeux fermés
Les douleurs et les bonheurs pareils
Aux siens, à jouer de la Vie, tout éveil

Depuis, je ne peux plus regarder devant
Sans voir les alentours et l’amour
Les haines et les guerres, sol ou do
Les violons solo jouer leur muet menuet

Les virtuoses du silence, n’écoutent rien
La vie va comme un chant, chacun une note
Les virtuoses du silence, virtuoses de l’absence
Ne savent lire, peureux, que la portée des silences

© Gaëtan Pelletier
31 décembre 2008

La réponse de Dieu

À ceux qui se demandent où je suis
Je suis ici et là
Las qu’on me cherche ici
Sans me trouver partout

On me prie chaque jour
À travers tous les dieux
Épargner les êtres qui vont souffrir
Pendant qu’ils se battent entre eux

Je suis une image que l’on pend aux murs
Je suis le murmure qui sort de vos bouches
Je suis celui qu’on accouche
Quand on cherche l’enfant que vous êtes tous

Je suis la goutte et l’océan
Les étoiles, les yeux des enfants
Je suis la Terre, le Paradis
Je suis bel et bien ici

Je suis l’espoir des aveugles
Et toutes les graines de tous vos printemps
Apprenez vous même à voir
Un peu de moi en vous de temps en temps

Je suis Allah, Jésus, Jéhovah
Vous m’avez toujours divisé en trois

Ne cherchez plus, ne cherchez plus
Si vous ne savez me trouver
Je suis le diable que vous avez inventé

P.S.: Extrait d’un texte de chanson en collaboration avec
Michel Schwingrouber, chef de choeur, auteur, compositeur-interprète Français.

Gaëtan Pelletier
1998