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Le Dépotoirium, Chapitre 26

26

 

Les hordes  sauvages
Vêtus d’émeraude

D’or et de capitaux
Sculptent le lent  chaos
Avec leur mine qui rôde

Les élus kapos sans repos
Écrabouillant toute vie

Et vaquent à leur fou rodéo

Maggie

  Quand une société a la profondeur d’une flaque d’eau, et que l’on vous la présente comme un océan, ne soyons pas surpris. Il y a voleurs en la demeure : voleurs de temps, voleurs de paysages, voleurs de silences.   À voir les grands des G7 et G20,  trop petits pour ce monde, il faudrait avoir quatre narines pour bien respirer. Ils nous coupent l’air sous le pied et sous le nez. Le sol n’est plus un sol, mais une mine ou du carburant à venir.  Et nous voilà trop pauvres pour fulminer tels des taureaux  cette corrida-spectacle?  Les institutions sont devenues des pièges à souris. Des pièges létaux . Des pièges avaleurs d’âmes, de gens simples, de Robert, de Janis, de Jasmin, d’Ariane ou d’Alain.  Nous sommes la nourriture de tous les rongeurs élus et de leur filière nocturne, vêtu de grands draps  d’ombre.  Il vaut mieux être aveugle. Il vaut mieux faire semblant de croire.  La fabrique des citoyens ouvre dès l’âge de quatre ans. Après, c’est le monde affolé, les réseaux sociaux.  Ainsi que l’argent et la petite gloire éphémère.  L’école, cher Ministre de… est sur l’internet. Le local est rond et vasé de toute la boue du monde occidental et de son épandage. Il faut raser la différence humaine jusqu’à la monoculture.  

    En arrivant sur cette Terre, par la route  d’une mère, nous empruntons tout. Et tout nous sculpte. Les autres, ( la nature, c’était il y a longtemps), les pubs, les idéologies en franges. Mais tout nous est enlevé en arrivant : l’eau, la lumière, la terre. Tout, normalement, appartient à tous.  Mais certains veulent le Tout. Et même quand on arrive, ils auront déjà pris ce dont vous aurez besoin.

Vous devez de l’argent en sortant du ventre de maman… Une naissance est une dette et un consommateur déjà muni d’une carte de crédit dans le rouge.  

   L’état de la planète ressemble à un immense gâteau, garni de crème, truffé de poisons, chosifiée, sans vie. Et ce que nous mangeons? Nous  avons le sang qui finit par se vicier et puer, se gangrener,   ’l’esprit se torturer de par une énorme et exponentielle  machine colorée de rose par les gentes violeurs de pays.  Ils se multiplient de manière exponentielle. Ils se collent aux banques, aux rivages des îles,  telles des sangsues groupies. Ils répandent  et s’échangent poignées de main et pots- de- vin. Leur drogue, c’est le pouvoir. Ils ne changent pas l’eau en vain, mais en dollars et en bouteilles. Après ils nous accusent de répandre le plastique.

   L’État, c’est lui. L’État c’est « eux ». C’Est le pavané aux ongles propres et à l’âme d’un ramoneur de cheminée.  Ils montent des bateaux et fournissent les rames. Ils investissent au point de faire travailler des enfants de l’autre côté  bout du monde. Vous êtes parfois chaussés d’une petite main d’enfants. « Vivre et laisser voler ». Petit politicien a des mains pour donner des médailles aux pilleurs. Prenez-en tous, car ceci est ma médaille.  La face cachée de la une… Les journaux-omerta n’en disent rien, ou si peu. On aimerait les tuer, mais on n’a pas le droit. Ils ont « le Droit », bodyguards-avocats avec, en sus,  accords de l’État.  Ils jouent au golf avec des têtes de pauvres. La balle pensante roulante   à coups de fer.  La Terre sera brune et brumée que les terrains de golfs resteront verts.

Carl

***

Au travail on marche ou bien on court  à travers les yeux perdus de quelques vieillards entre deux pays : celui de la chair et de l’âme. Ils arpentent les couloirs avec leurs vieilles chaussettes troués. Certains, bien en forme, s’amusent à des jeux vidéo ou aux jeux de cartes. Puis il y a la paperasse, ce poux d’aujourd’hui : on se gratte la tête jusqu’au sang pour tenter de remplir les conditions du ministère. Les vieux ont peur de l’enfer et les fonctionnaires ont peur du feu. Alors, ils veulent des gicleurs dans toutes les chambres. Et les gicleurs, ça coûte les yeux de la fête.

On marche fouettés de bouts de papiers, de futurs magiques, de promesses à venir.  Nous sommes dans une révolution immobile, sorte de pas Moonwalk, assis  et rassis, trouillards de perdre tout.  Peureux et pas heureux. Ravinés en dedans.  Rivés à des drogues  électroniques et techniques . Nous sommes robotisés et fabricants de ces  robots qui vont remplacer les travailleurs. La réalité surpasse la friction. Pauvres petits nous devant les méga machines, les méga-monsieur que nous louons, servons! Et pourtant nous voilà des statues de sel, dépouillés de nos pays, nos biens, condamnés au salariat. Nous allons passer un mauvais quart d’heure de siècle.  On est cuits et embrochés tels des poulets à la peau carbonisée sur les tisons semés à chaque pas de nos vies.  Et le soir, dans notre petite révolution, nous allons sur Facebook – cette pancarte de millions de kilomètres –  nous défouler. Marcelle est de ceux-là. Marcelle soigne les vieux avec des histoires comiques  trouvées sur la toile.  C’Est une grande fille dodue, toute  bouffie d’émotions, bonne comme un gâteau au fromage.  Elle est révoltée. Révolté contre toute la crasse qui se glisse en ce bas-monde, ses conditions de travail, le gouvernement et son chef de carton. Elle pense que le chef peut tout changer. Elle ne sait pas que le chef du pays est un représentant de commerce mondialiste. On nous ment à tour de bouche! Il y a quelque chose qui cloche au pays des « faits »! Des baguettes magiques se perdent.  On raconte des contes de fées aux enfants pour les endormir pendant que les  adultes se font truffer de séries Netflix. On y apprend que pour échapper à la potence, on doit congeler un cadavre et le dépecer. Ensuite, on place chaque « pièce » dans un endroit perdu et on les arrose d’acide.  Il faut des histoires complexes qui n’ont rien à voir avec la réalité des jours du petit villageois. Superman est un héros qui vole. Personne ne vole en ce monde sauf celui qui  prend l’avion ou la tête d’une grande compagnie à numéros.

***

Quand Wouf  est arrivé avec son maître, c’était  le chien le plus   astiqué du pays,  portant un foulard rouge au cou. Il était propre comme un soulier de sénateur.  Le maître, sorte de clochard au bedon « baril-de-bière », les yeux éteints, baignant dans une huile lacrymale,  avait l’air perdu. Il ne s’était pas lavé depuis au moins une lune.    On s’est mis à deux décrasseurs pour lui donner un peu de lustre. Et il s’est laissé faire à condition qu’on lui laisse prendre sa bière à 8,5% d’alcool. Wouf s’est couché sur le tapis en attendant son maître. Gino – le sauveteur des chiens et chats errants – l’avait savonné dans la rivière jusqu’à  désenfouir la crasse logée dans son poil. On savait le nom du chien mais pas  le nom du maître. On l’a nommé  Bozo. Et ça lui est resté. Bozo est locataire. Bozo est locataire entre le zist et le zest. Il ne sait pas où il vit. Il vit à l’étranger de son petit appartement et ses brimborions désordonnés. Avant, c’était son appartement. On a rasé la vieille maison.

Quelques jours plus tard, quand Bozo n’arrivait pas à s’habituer à la propreté de son logis, il passait son temps dehors et revenait se coucher par terre. Son chien le suivait comme on suit Jésus, Allah, ou Donald Trump.  Bozo avait perdu ses repères. Bozo était démaisonné. On l’avait délocalisé de sa maison comme on délocalise les usines.  Alors je me suis mis en tête de lui construire une petite demeure  près de la rivière qui longeait la maison de retraite. Les jours s’écourtaient. Le matin, en me levant tôt, j’ai trouvé de vieilles palettes de bois et simplement mis une tente sur celles-ci. Je me disais que plus tard je bâtirais un petit coin plus solide.  En fait, j’espérais qu’il rentrerait dans sa chambre avec la venue des neiges.

Quelques jours plus tard, Bozo et le chien avaient trois ou quatre amoureux de la nature pêchant  le long de la rivière, taquinant la truite et le directeur de la maison.

J’ai mené Bozo à son petit chalet branlant. Ce fut la première fois que je vis sourire Bozo.  Et quand Bozo souriait, le chien branlait de la queue. La « création » avait bizarrement fait un lien entre le bonheur de Bozo et la queue du chien. Le chien aimait Bozo, même si Bozo ne faisait pas partie de l’élite de la planète et n’avait pas étudié à Harvard.

***

Au fond, Maggie et moi  on est heureux dans notre casemate à l’orée de nulle part. Hier, samedi,  on a décidé d’aller passer une journée en forêt. Il y a une rivière qui chante et qui bruite  avec des courants fous qui se tortillent,  entraînant des arbres déracinés. Ici, il y a encore de l’air neuf. Ici tous les livres sont encore debout. Les lièvres aussi. Bientôt, ils passeront à la forêt blanche pour se fondre à la neige. Bientôt nos passerons à Windows 11.  C’est frisquet, mais on marche jusqu’à ce que les pas deviennent des grains de chapelets. On prie de par les petits rais lumineux qui flashent à travers les arbres.  La beauté n’est pas  seulement dans ce qu’il y a, ce dont on est aveugles,  mais dans ce que nous sommes. Et ce que nous sommes dépend de toutes les sources de la nature. Et c’est là le grand voile et l’immense mystère de la création. L’invisible nous taille davantage que le visible.  L’esprit tranquille, sans être à genoux sur un matelas dans un gymnase de ville en train d’essayer de lessiver sa journée folle avec ses millions de pubs et de d’enseignes au néon, existe ici. L’esprit qui cesse de radoter. L’esprit qui s’émerveille.  Peut-être que la joie est une perle qui se cultive?  Pourquoi endurer ces heures d’automobiles pour aller se rendre au travail, se faire coincer dans des bouchons de circulation? La forêt, la terre humide avec ses  champignons bizarroïdes,   ses arbrisseaux enserrés, parfois étouffés, tentent de se tailler une place. Le petit plant a des plans pour son futur. Personne ne connaît les grands plans du petit plant.   Il faut continuer de marcher pour se retremper dans  le baume, briser la cassure de nos êtres. Ce n’est pas seulement la matière  qui est polluée :  c’est  notre être, jusqu’au chakras, sans doute. Jusqu’à déstabiliser un corps subtil.   Un psychanalyste y trouverait du cambouis,  Et on se douche, loin des étourderies, loin des petits pièges tendus par les prédateurs voraces qui, un jour, viendront jusqu’ici « développer ».

Il s’est mis à pleuvoir en fin de journée. Il pleut des flics et des flacs. Ça tambourine sur les feuilles.  L’inconfort nous fait oublier les grands projets d’aller coloniser Mars, la planète rouge. On veut retrouver notre maison.  L’inconfort, c’est le retour vers soi. C’est cesser de voyager à travers les débris du monde qui nous encerclent et nous enclavent. C’est  d’entendre à journée longue le cerveau qui voyage entre le passé et le futur. Tous les présents dont des cadeaux.  Nous vivons  maintenant dans un vaste marché aux puces planétaires, prisonnier d’un bric-à-brac informe ou difforme, arachnéen, bavard, échevelé,  un bazar d’idées usagées pour un monde qui se prétend nouveau. L’homme ne cherche qu’à expliquer ses déboires en délaissant la Vie. C’est la parade des représentants certifiés et estampillés, fournisseurs de marchandises intellectuelles filtrées par les besogneux qui pellettent du capital pour  alimenter du capital.  Ce qui est simple doit être rendu complexe pour pouvoir contrôler les gens simples et délicats. Nous cherchons des solutions à la vie, alors que la solution EST  la VIE. Nous nous entêtons à chercher « autre chose« , têtus,  de par une religieuse technocratie, une difformité de ce qui existe. Nous sommes les moulus encagés et rebelles iconoclastes. On se bat comme des moulins à vent en lutte contre les Don Quichotte.

« Avec leurs dépouilles nous commencerons à nous enrichir ; car c’est prise de bonne guerre, et c’est grandement servir Dieu que de faire disparaître si mauvaise engeance de la face de la terre. »

Nous allons jouer vice-versa. Ce sera la guerre contre ceux qui s’emparent de nos travaux, de nos bras, de notre monde, qui emplissent leurs tirelires de nos sueurs.

On refuse d’acheter de l’air, d’acheter de l’eau. On a beau refuser, l’air et l’eau sont à vendre. Ils l’empoisonnent pour qu’on l’achète. On voudrait bien ne  pas acheter de qui nous appartient déjà, mais on  ne peut pas acheter ce qui nous a été volé. Pourtant, on achète. On respire de l’ère néo-industrielle pas trop fiable. Qui donc a pissé  sur l’Amérique pour dire que toute cette terre nous appartient ? Ce n’est pas le Wouf de Bozo. Ce sont des humains. Ils se sont donné le droit d’uriner  partout pour posséder.   Ils ont quadrillé la Terre comme un cahier de mathématique : « C’est mon carré à moi. Ce rectangle est mien. Ma femme m’appartient. La feuille du huit-cent-quatrième arbre, branche du Nord, positon, quatrième branche est à moi. Les papillons sont miens. Les lombrics de mon jardin sont mes lombrics. Personne ne touche à mes lombrics. Même pas les pêcheurs. Hier, je me suis acheté un nuage. Demain, j’achèterai un perroquet. Je l’enfermerai dans sa cage. Un perroquet est une peinture versicolore qui parle. Je veux un perroquet pour qu’il me parle. Un perroquet qui ne parle pas est un perroquet mort : Il ne remplit la fonction que je veux qu’il remplisse ».  Les banquiers et leurs descendants voraces et cupides, leurs représentants  de commerce et de libre-échange gentillets ont lancée une énorme bactérie sur le globe. Plus rien ne va! Faites de gros yeux!   Ils ont la même méthode que les vendeurs de drogue : une première dose gratuite. L’endettement fera le reste…

Nous ne sommes pas une révolution, nous fuyons une révolution qui ne se fait pas. Nous fuyons les sourds. Nous fuyons la bactérie mangeuse de nos chers humains,  et très chers produits qui voyagent. Brocoli de Californie : 6392 Km. Leur fantasia, leur petit miroirs girouettant, ne nos atteint plus. Ils ont de grandes oreilles, mais c’est pour mieux ne pas entendre, mon enfant!

Que Dieu ait leurs ânes!

***

Hier, on a jeté un œil au Dépotoirium. Les lecteurs ne nous suivent plus vraiment. La Terre est tellement éclopée que ça saigne de partout. On coure les plaies pour tenter d’éviter que la patiente meure. Il y a maintenant trop de chirurgiens avec leur beau scalpel habile. Alors, on a décidé de transformer le site en quelque chose d’autre. On ne parlera plus de politique ou d’économie. On ne sait pas de quoi on parlera. On fera des « Pensées du jour ».

Pour avoir des clients, il faudrait insérer les vidéos de Maude.

Maggie est entrée avec un nouvel ami. J’ai un bizarre de pressentiment en le regardant.

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 25

Le Dépotoirium, Chapitre 24  

Le Dépotoirium, Chapitre 23

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 25

25

Chassez l’inconscient par la porte il revient par la fenêtre.
Freud

Le petit moteur de la tondeuse à gazon communiquait sa trépidation au bras de Higgins et, par son bras, à son corps entier, de sorte qu’il n’avait plus l’impression de vivre au rythme de son propre cœur mais à celui de la machine. Rien que dans la rue, il y en avait trois, plus ou moins pareilles, qui fonctionnaient en même temps, avec le même bruit rageur, parfois des ratés, et, quand l’une d’entre elles s’arrêtait, on en entendait d’autres plus loin dans le quartier.
La boule noire, Georges Simenon, Page 1,  Paragraphe  1

Perdre son temps sans perdre sa montre
    Mes arrières grands parents perdaient un temps énorme à ne rien faire. L’hiver, pendant la période des fêtes, étant pauvres, ils se fabriquaient des cadeaux. Amazon n’existait pas.l’hiver. Pas de camions, pas de bus, pas de trains, pas d’avions. « Voici ton cadeau ».  Ils jouaient aux cartes le dimanche, surtout en hiver. Il faisait froid comme à Stalingrad, en décembre 43. Le poêle bouffait  comme un Gargantua du bois et du bois, de l’érable, du bouleau, du merisier. Le poêle était rouge. Avec sa grande gueule de fer, ses chromes et ses parures, ses fausses dorures, on aurait dit  un chevalier bardé du moyen-âge, un  combattant du froid Sibérien qui régnait sur le Québec à partir du 15 décembre.
    Ils avaient trois mois pour faire leurs provisions. Trois mois et deux jardins à côté de la maison.
    On enfouissait dans la cave les choux, les pommes de terre, les carottes.  De temps en temps, on tuait un cochon. Un cochon était une bûche rose, remplie de protéines, de graisses et d’os pour faire les soupes. Le cochon et les pommes de terre  maintenaient la chaleur de leurs  corps aux alentours de 37 degrés.  À  — 20 degrés, les occupants  allaient faire leurs besoins dans la petite remise à attenante à  la maison. La nuit, ils « préféraient » pisser à l’intérieur dans un « pot de chambre ».
     Ils avaient une vie de misère, car il leur fallait  sortir de la maison pour jauger le temps qu’il faisait en mouillant leur index dans leur bouche  pour s’en faire un thermomètre.  C’était au début de l’autre siècle, quand les gens allaient à la messe en carriole,  avec pour moteur un cheval vapeur qui crachait des panaches blancs de ses narines. Le cheval était intelligent, car il semait des crottins  pour retrouver son chemin, au retour de la messe de minuit. Un vrai petit Smartphone  quadrupède!
   Qu’avons-nous gagné? Pendant qu’ils faisaient l’aumône aux pauvres, aux Églises,  nous faisons « aumône » aux riches. Nous avons simplement changé de misère. Une servitude non pas liée à la dureté de la nature, mais à celle des humains qui ne savent plus reconnaître d’autres  humains. La naissance de l’humain émeri…. On se fait émeriser de nos avoirs par tous les voleurs patentés. On se fait paupériser par la classe de riches camouflés derrière les politiciens : les masques. Tous des Zorro zéros en ce qui concerne la vie.

Jason
***
Au bout d’un temps, au bout de jours, au bout d’un mois, la pensée cessa de faire son petit cirque du soleil, ses cavalcades, ses petites parades d’excitée par tout ce qui bouge, tout ce qu’on vend. Les avides – que nous étions devenus – tournant à vide commençaient à se désintoxiquer de la drogue de l’avoir et de l’avoir +.  Colmater ses vides jusqu’au vertige. Le colmating est un art de vivre. Enivrons-nous d’une rasade, une bonne lampée de gadgets, de colifichets électroniques. De temps en temps, les riches changent de pauvres à râper. Ils font tous les pays de la Terre pour en dénicher. À la bataille de Stalingrad, tous les soldats avaient des poux. Et quand ils mouraient, les poux déménageaient vers les vivants. Ainsi sont  les mallophages affairistes qui finissent par nous gangrener l’âme. De sorte que nous n’y pensons plus. Personne ne se lève pour dire : « Oups! J’ai perdu mon âme ! » Non, pas même ceux qui ont perdu leur portefeuille ou pouvoir d’achat.  De sorte que l’on devient machine à la place de la machine. Nous croquons de l’électronique. Croque-Croque. Mange-mange. Avale en amont! Vomit en aval.
***
Le  soir, en campagne, la cerveau reprend son rythme de chasseur-cueilleur éreinté.  Il n’y a pas de lampadaire pour écarquiller nos deux grands yeux peureux ou affolés.  Pas de magasins aux façades multicolores et tapageuses.  Il n’y a que les étoiles discrètes, éparpillées dans le champ  noir de la coupole céleste. Elles papillotent et brasillent des cils. On dirait de grands yeux-lucioles venues d’autres temps, d’autres espaces.  Et c’est ainsi que l’esprit éteint son feu et refroidit la grande braise des épouvantes frayeurs semées dans le creuset du quotidien. De la lumière partout, à embrasement continu. Un petit brûlé sera plus tard un grand brûlé. On a tué les nuits et gommé les  étoiles.

Tamisez Londres
Éteignez Paris…
L’amour qu’on me donne
N’est celui dont je rêve la nuit
( Merci, Monsieur Lafontaine)
***

Je me souviens des premiers pas dans notre maison, du plancher légèrement gondolé, des premiers regards vers les murs et les plafonds, vers les fenêtres. La maison était vivante. Je ne sais – ou ne savait à ce moment-là – en quoi elle était autant  vivante, aussi accueillante, vive et chaude.  Des vibrances partout. Invisibles mais palpables. Inaudibles mais tellement bavardes. Sorte de grand-gueule pour l’âme. Il y régnait des atomes de l’univers entier, des temps anciens, de vies passées si lointaine, si profondes, que je ne pouvais pas capter tout cela avec la raison. Quelque chose d’autre existait, était,  survivait. Ma mémoire profonde était liée à sa mémoire. J’ignorais en quoi ma vie était en quelque sorte sabotée. Plus tard, j’ai pensé que c’était cette distance avec l’inconnu bien plus riche que ce  connu que nous admirons tant. J’étais intrigué et curieux. Il y a des langages que nous avons oubliés. Nos vies étaient en quelque sorte une palilalie des comportements. Une répétition involontaire de gestes et de croyances inculqués. Nos vies étaient-elles nos vies? Je ne voyais en cette vie qu’un voyage dans la matière. Nous étions des vaisseaux roses, noirs,  jaunes ou rouges. Peu importe la couleur des vaisseaux. Nous étions en voyage. Nous étions ici pour un temps pour une heure, pour leurre. Car tout ce dont nous pouvions voir de nos regards étriqués n’étaient qu’une illusion de la matière.
J’ai demandé à Maggie. Maggie a des réponses à tout. Et pourtant elle ne se gave pas de savoirs. On dirait que les savoirs la poursuivent.  Elle est une porteuse de savoirs.  C’est une antenne de la Vie. La vie avec un grand V. Il suffit de lui demander…
— Je pense que c’est le bois, m’a-t-elle répondu.
J’étais sans mot.
— Oui, le bois duquel est fabriquée cette maison. Le bois n’est pas réellement mort. Le bois a conservé toute la paix des forêts, toute la vie, touts les événements, mêmes les plus ténus et en apparence  futiles ou considérés peu importants. Tout. Les murs sont en dormances. Les murs sont des disques durs. Toutes les plantes qui entourent la maison également. Cette maison est faite d’arbres abattus et taillés  par des humains, des arbres empilés  les uns sur les autres. C’est à la fois un mur contre le monde extérieur  et une communication continuelle avec le vivant des forêts, du temps passé, d’une mémoire invisible et inaccessible.  Nous sommes loin de la maison luxueuse de Maude et Théo. Mais je crois que c’est nous qui avons le vrai luxe. Tout s’achète. Tout s’achète sauf l’ataraxie, cette quiétude des philosophes.

Pendant les jours qui suivirent, dès que nous avions congé, nous partions en balade dans le boisé derrière la maison. Et c’est là que je fis la découverte de ma « madeleine » de Proust.   Dès que l’air frais d’automne prit  le dessus, que les arbres commencèrent à  agiter les branches pour se délester de leurs feuilles, je fermais les yeux. La maison était chaude, mais au moment de franchir la porte, en fermant les yeux j’entrais dans un état second que je finis par saisir à force d’être attentif. Cela provenait de mon enfance. Je devais avoir cinq ou six ans. Ma mère m’envoyait toujours jouer dehors au milieu de l’avant-midi. En hiver, dans le village où j’étais né, le vent froid  et le décor environnant paraissaient bloquer toute pensée en provenance de la mémoire. Je restais muet dans un état de contemplation totale, sans parasites de souvenirs, de connaissance que l’on garde et qui tournent tels des chevaux de foire dans la tête. C’est à ce moment que je l’ai reconnue, cette « madeleine ».  Elle  était là, quelque part en mon être, caché, et avait été profondément  enterrée par ’une vie « active » et agitée. Ainsi, tout au long de nos vies, nous nous délestons de ces moments présents, pris dans une trappe de temps, entre le passé et le futur.
***
Ce soir-là, à l’automne qui approchait, j’écrivais dans un recoin de la maison, à la lueur d’une petite lampe que j’ai remplacée plus tard par une chandelle. La chandelle a des vertus : elle est discrète. La flamme valse et se tortille et  ne projette qu’une faible lueur. Et cette danse de lumière paraissait avaler le conscient et éveiller l’inconscient.  C’est elle qui, je crois, m’a inculqué l’idée de rouvrir Le Dépotoirium.
— Maggie, il faut rouvrir Le Dépotoirium.
Elle a souri…
— Je m’en doutais.
***
Chaque soir, on lisait au lit. On lisait des ouvrages sur l’art de jardiner,  des romans policer, des essais et des tentatives.  On n’avait pas les moyens d’acheter des livres. J’avais déniché  de vieilles liseuses  dans les petites annonces classées. Alors on se ravitaillait sur des sites plus ou moins …nets. From Russia With Love! .RU.  Rue de la sardine, Les charbonniers de la mort, Quand la Chine achète le monde, etc. Il y en avait pour les fins, les fous. Même des livres d’âmes folasses   qui trempaient leur clavier dans de grands sujets tous brouillonnés.

La chambre était parfois  froide, si froide, que nous grelottions. Dans les draps de glace, on enfouissait des briques chauffées sur le poêle, ou des pochoirs spéciaux que l’on pouvait chauffer à la micro-onde. Tout était bon. Même le 37 degrés qui multiplié par deux en faisait 74.   Alors, on se collait comme deux Maine Coon. Pour se réchauffer.  On riait de nos petits malheurs et de notre matelas posé par terre, faute de lit. On avait de la vie dans nos veines à faire éclater nos hormones affolées. Des hormones ou des ballons.  On s’aimait d’amour tendre, on s’aimait d’amour dur, d’amour qui dure. On s’aimait, même si on ne savait pas pourquoi on s’aimait. Et qui donc connaît les liens de l’amour? Je me suis dit un jour que nous avions des affinités. Mais que signifiait vraiment ce  qui m’était venu à l’esprit? « Affinités ». Cela rappelait des liens.  Et ces liens invisibles avaient son secret dans un univers   mal connu. Il me vint alors une réponse qui m’empêcha de dormir… Tout était lié. Nous étions des « détachés », des pièces de meubles Ikea qui essayaient de se monter un dieu pour vivre. Nous étions une fleur de vie perdue dans des fleurs de vies.

Les faux dieux avaient le droit de se faire laminer d’or par la petite gente agenouillée. Les États et leur nouvelle religion « laïque » étaient  apparus pour remplacer le « vieux dieu » désuet. Les dieux sont comme les appareils à obsolescence programmée : ils font un temps. On se fera des colliers de messies pour sauver le monde. On consomme des messies comme des appareils électroniques. L’Univers n’a pas de temps et ne peut avoir comme horloger un banquier visqueux et dérapé, portant une cravate en forme de serpent qui lui descend jusqu’au nombril. Comme dans la période nazie,  ils ont donné une tâche et un costume à chacun. Les États distribuent les galons. « Créateurs de richesse »! Mon œil de pirate véloce. Faire confiance aux banquiers et à l’économie c’est se faire un dieu d’une énorme peau de banane qui encercle la Terre. Alors, nous glissons. Continuons de les laisser nous pigeonner.

Ils sont costumes.
Et fiers de l’être.
L’être et le néon.
L’été les papillons courent les ampoules électriques.
Nous sommes papillons.
Nous sommes les soumis des bombix et votons en X.

Après avoir noté que le chat se tenait toujours le long d’un mur, Maggie m’a dit :

— Il a peur de se faire attaquer par un  prédateur. C’est un réflexe chez les chats….

Il est tellement beau et poilu, rond et velu qu’on l’a baptisé Plumeau. Quand il passe dans la maison, sa toison semble ramasser toute la poussière qui flotte  sur le plancher.

— Avec ce qu’il mange, il va nous faire déclarer faillite.

Maggie rigole. Dans son petit coin, elle arrange son bracelet de montre acheté sur Ebay. J’ai beau chauffer et chauffer, les fenêtres sont trop abîmées. Il passe de l’air comme dans le cerveau d’un politicien.  Celles du deuxième étage, surtout. Il faudrait les changer, mais nous n’avons avons attrapé la pauvreté provisoire. On rit jaune, mais c’est vrai. En attendant,  J’ai calfeutré celles de la chambre avec du plastique et de la laine minérale.

Comme le chat, on s’est installés à la frontière d’une forêt qui se perd jusqu’au Maine. C’est notre mur de chat.  On craint les prédateurs lardés d’avoirs, investisseurs qui morfalent des mal-heureux. En deux mots, un mouvement. Là où nous sommes installés, il y aura nulle part où aller, donc il n’y aura pas de route.  Hier, en allant faire une balade, j’ai vu des sentiers des empreintes de  lièvres. Je ne connaissais rien au lièvre, j’ai regardé sur Wikipedia. Il y a tellement de sentiers que l’on croirait se rende en Sibérie ou au bout du jour en skiant.  Alors, nous  sommes allés chercher de vieux skis à l’éco-centre de la ville voisine. Le type, un grand maigrichon, nous les a vendus deux dollars CAD.  Quand on a voulu fouiller le conteneur où se trouvaient les télévisions et les ordinateurs, il n’a pas voulu qu’on entre.

— Les ordinateurs peuvent contenir des renseignements… Je n’en sais pas plus. C’est mon boss qui me l’a dit.
— C’est à vous l’auto, là?
— Oui. La meilleure de sa catégorie. Quatre roues motrices…
— J’adore les autos couleur orange.
— Oui. C’est vrai que c’est beau…
Puis après quelques secondes :
— Vous êtes nouveaux dans le coin.
— Ah! Ça paraît autant?
— C’est simple, ce sont toujours les mêmes qui viennent ici pour ramasser quelque chose. Les autres jettent…
— On s’est installés ici. On vient de Montréal.
— Montréal? Vous allez vous ennuyer ici.
— Il y a l’internet…
Quel beau sourire! Sardonique…
— Vous vous moquez de moi?
— Non. Pas du tout… J’habite le même village que vous. Je vous ai aperçus un jour en allant visiter tante Yvonne.
— Et c’est drôle?
— Non. Mais il y a une coutume ici. Du moins entre les habitants du village. On fait des gageures sur le temps qu’ils vont rester…
— Vous avez parié contre nous?
— Oui. Parce que ceux qui restent sont ceux qui cultivent des morceaux de terre abandonnés. Ils ont les cheveux longs, ils sont habillés de… façon bizarre, et certains écrivent des livres. Ils s’intègrent rarement à la vie du village. Ils ont un pied à Montréal et un talon ici… Ma femme leur achète de l’ail. Elle ne veut plus de l’ail de Chine. Elle dit que même les chinois n’en mangent pas.
— Je vois…   Mais à votre place je parierai contre ceux qui parient contre nous. Maggie a une montre de Chine. C’est moins dangereux pour la santé.
— Oui. C’est possible. Mais c’est à voir. Je connais bien votre maison. Elle est solide. Elle a été bâtie par Isidore Beaulieu. Dans le temps, on les faisait solide et en bois. Rien que du bois… Les pièces proviennent des vieux camps de bûcherons qui travaillaient dans un village qui a été abandonné.  Mais tout ce monde s’est regroupé à l’arrivé du chemin de fer. Ça fait partie de l’Histoire…
— Ça vous tenterait de prendre un café à la maison?
— Pour avoir un ordi pas cher? Répondit-il, moqueur.
— C’est une partie de la chose. Mais on peut s’en passer.
— Rien que votre timbre de voix me dit que vous êtes franc et honnête.
— C’est ce qu’on est…. Du moins je le crois.

— Vous n’êtes pas obligé, vous savez…
— Non, mais ça me tente. Des gens qui achètent des skis et qui n’ont pas de souliers…
— Qui vous a dit qu’on n’a pas de souliers?
— Parce que ça n’existe plus de souliers pour ces attelages.
— Vous avez une solution?
— Changer les attelages. C’est simple… Et achetez des souliers.

Le bal des Éluminés

Tout le poids du faux et grand récital de la mondialisation est issu et tissus  des arracheurs de dents milliardaires alliées aux éluminés. Élus et illuminés. Le citoyen est une souris  coincée dans une trappe-nigaud. La grandeur du travaillisme,  ou autres petites sucreries pour  édenter les peuples,  est en train de fondre. Les Éluminés  poursuivent,  en bon curés de société, leurs sermons sur les montagnes d’écrans plats. Fais ton devoir, petit citoyen! Fais-nous pousser une pomme de terre et on te refilera les épluchures! Donne-nous 60% de tes revenus et on te guidera. Tu es né pour les épluchures. Fais ton devoir! Ramasse tes petites ordures de plastique. Arrêter les fabricants de sacs de plastique? Non!Non!Non! Pas question.  Ce sont des emplois. Et on ne touche pas aux emplois. Sinon, vous allez crever de faim. Voulez-vous crever de faim? Voulez-vous ne pas avoir suffisamment d’argent pour courir les vendredis fous, vous attrouper aux ouvertures des magasins afin de grailler du désir les Smartphones auxquels vous êtes attelés? « Mangez de mon discours. Mangez-en tous, car ceci est mon cors. Je parle en pubs d’auto. Mais vous m’écoutez ».  Petits béni-oui-oui. Nourritures à Morlocks. Ainsi nous sommes dans l’inattention mièvre et assommante. « Haïssez-vous les uns les autres. Nous vendrons plus d’armes. » 

Jason

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© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 24  

Le Dépotoirium, Chapitre 23

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

Le Dépotoirium, Chapitre 24

Chapitre 24

Une âme est grande quand elle contient toutes les autres. Une âme est grande quand elle sait qu’elle n’est que le fragment d’une autre.

Maggie

1%

Qu’est-ce qu’ils ont les hommes? Ou qu’est-ce qu’ils n’ont plus? 1% d’entre eux a  réussi à encercler 99% d’entre eux. Ils se sont enfermés, enclos telles des bêtes dans l’ignorance, par la confiance et la culture des dieux. La foi rase les montagnes.

Ils étaient ivrognes. Ivrognes de la gloire. Ivrogne de la réussite. Peureux jusqu’à l’étrier  de l’oreille. Alors, ils se sont mis à boire en léchant des écrans. Il en sortait un miracle, la magique ébullition de leur gargouillis de ventre et de cerveau affamés. Ils eurent droit à tout. Sauf à la liberté… Aujourd’hui, ils traversent les ponts des villes dans leur merveille d’auto(ritaire), noblement cirée, tirée du fer du  Canada,  du lithium du Brésil, munie d’une caméra de Chine pour voir ce qu’il  y a derrière eux… Une queue… Une queue de voitures qui rampent à 1 kilomètre à l’heure, en hiver, fulminants du panache du tuyau d’échappement  que la route se dégag des voitures qui attendent à 1kilomètreà l’heure  heure…

Jason

***

Quand à quatre-vingt dix ans tu as les yeux d’Yvonne, tu as les yeux d’Elsa. Et ses yeux étaient si profonds qu’en l’approchant pour la voir, j’ai vu tous les soleils, j’ai vu tous les ans venus se mirer. Ainsi était Yvonne, un hellébore, une fleur prolongée de cette existence. Elle me prit la main. Une main chaude, pleine d’émoi. Il y a tant qui nous échappe. . En fait, dans la vie, tout nous échappe. Nous sommes programmés pour des ignorances provisoires.

— Vous êtes le nouveau?

— Je pense que oui. À moins qu’un autre ait arrivé avant moi.

— Vous êtes le troisième en quatre mois. Les autres ont eu peur du silence. Ou des lamentations des vieux.  Ici, parfois la maladie hurle. Elle crie pour s’extraire.   Du moins de temps en temps. Dehors, c’est une autre forme de  silence qui fait fuir les citadins… Les gens de la ville ont peur d’être seuls, on dirait. Ils s’ennuient du bruit et de l’effervescence.   Ils aiment les concerts des bus, les sirènes qui déchirent leurs tympans. Ici, il n’y a que les oiseaux… Ils croassent et passent. Certains  chantent, d’autres pas. Je suis née en ce coin de pays. Je suis partie longtemps. Je suis revenue pour le revoir et repartir. La planète n’est peut-être qu’un fil électrique sur lequel se posent les humains…

—  Vous êtes une locataire?

— Pas encore. Je suis bénévole… Je suis encore trop jeune…

Bien sûr, elle blaguait. Le bleuté des veines en disent long sur le parcours  d’une vie. C’est une carte sur la chair humaine avec ses tracés et ses infimes brisures.

— Venez visiter, avant de commencer…

J’avais aidé des vieux à mourir, maintenant, j’allais les aider à vivre. Je les avais aidés à traverser leurs peurs. Je les avais calmés ou simplement écoutés. Dans cette vie il y a des bouches à nourrir, mais aussi des oreilles. Ma mère m’avait dit que jeune j’avais été un garçon sage. Je pense que j’avais simplement compris qu’en écoutant sa petite voix intérieure, on apprenait davantage. Le reste était tapage. Et du reste je m’éloignais. J’avais mes encoignures, mes tranquilles solitudes. Le tohu-bohu n’a jamais enseigné quoique ce ne soit à personne. Air  de Bach n’est pas un chambard. Air est une poignée de vibrations colorées  arrachées à un autre monde. On choisit son petit jardin : la laideur ou la beauté. Les fabricants d’armes ont aussi leurs claviers.  J’avais simplement choisi le mien sans en connaître la « raison ». Il y a autre chose que la raison en ce monde quand on creuse plus loin que la manne vendue par les marchands du Temple Bleu.   J’avais au moins appris qu’au bout d’une vie, cette vie n’avait rien de facile. Alors, en quoi pouvais-je les aider?

Je crois que j’allais seulement les aimer.

Personne ne sait ce qu’est l’amour. C’est un mot. Et chacun décide de sa signification. Ce mot en a presqu’autant qu’il y a d’humains sur Terre. C’est le mot dont on abuse dans un monde bâti sur la haine.

Je ne sais pas vraiment qu’elle ma définition du mot « amour ».  Je me sens malhabile à l’exprimer. Je joue de l’amour comme les chanteurs country jouent de la guitare. Parfois je suis un  piètre musicien de l’amour comme nous le sommes à peu près tous. Piètres à ignorer ou à confondre le sentimentalisme et l’aimer-respect. D’aimer, il ne reste que le respect profond. Je cherche toujours. Et toujours je cherche. Affamé d’un mot perdu, jamais vraiment connu. Si vainement confondu à l’agitation de glandes turbulentes. Qui sait? Le chercheur d’or sasse la vase et l’eau de la rivière. Mon corps est une rivière. Mon âme et un océan. Je creuse et je creuse. Je brasse et je sasse. Je fouraille pour les pépites. Peut-être que l’amour est jaune. Peut-être que l’amour est vert?  Peut-être est-il une aurore boréale de l’âme et des chakras valsant au fond d’un monde trop profond en nous. J’aimerais en faire une équation. Mais il y a sans doute des mondes qui échappent aux chiffres, aux calculs. Et je reste coi dans mes quoi. Ainsi va le monde. Ainsi vont les êtres. Et sans doute que cette partie de nous, cette ignorance d’être et d’agir est la plus grande des shoah.

 

Les jeunes ne savent pas voir les trésors des vieux. Ni les gouvernements.  Les jeunes ont des ornières toutes neuves, roses.  Chez les vieux, on dirait que leur chair a été épongée. Ils ont l’air d’avoir toujours soif. Ils sont secs, semblables à des lunes de dunes empilées.. Les jeunes  sont nés au moment  des tablettes électroniques. Et ils sont ces nouveaux amérindiens trompés par la religion l’infini apparent des   magico-matrices.  Pour eux les vieux n’ont pas de vie. Pourtant, ces tortues vivent souvent un siècle.

Quand on ne porte pas attention à la vie, on risque de vivre et de mourir en brouillon. Ils trouvent étrange que  les « personnes du troisième âge » se mettent à trois pour envoyer un mail. Ils ne font pas la différence entre un humain et une télé 3D.

C’est vrai qu’ils ressemblent parfois à des néfliers, ces arbres crochus. Ils marchent tout de travers, et vont, on dirait, dans aucune direction.

On comptait soixante-cinq  locataires. Si on ne les comptait pas, on comptait des milliers de vies. Certains administrateurs comptaient soixante-cinq bouches. Les liardeurs comptaient sans doute les dents. D’après une étude du Ministère des Chirurgien Dentistes, un édenté coût moins cher à nourrir.

LISTE DES CLIENTS PAR PRIORITÉ  D’ENTRÉE

* riches ( avec ou sans dents, prothèses ou gencives)

* Édentés

* Semi édentés

* râteliers (prothèse supérieure)

* râteliers (double prothèse)

* râteliers ( à côté du plat ou hors bouche)

Les voies des gens chiches  sont impénétrables. Le mot riche ressemble trop au mot chiche. Mais les voies sont au moins  rentables… L’efficience est calculable en fonction de la division des opérateurs engagés n’ayant aucun contact réel avec les usagers. Loin des yeux, loin des peurs. Dans le cas de l’analyste éloigné,  on parle de téléprocédure. Ainsi va le monde : l’implantation de la téléprocédure est la manière de diviser pour régner ou faire régner.  La manière de se tenir à distance de la douleur, de voir la douleur, de la ressentir dans son empathie enterrée.   Alors, on manque la beauté parfois camouflée sous ces douleurs. On rate tous les passés quand on n’est pas présent.

Je suis allé à la pêche aux regards. Sans appât, sans cannes, sans lignes.  J’aimais voir la vie à travers les yeux qui restent ou ce qui reste des yeux, ce tout petit miroir de l’âme. En passant près d’un locataire, je le vis rivé à  sa boîte de pilules. Il devait en prendre une dizaine, voire davantage, par jour. Il les scrutait à la loupe.

« Celle-là est jaune. C’est bizarre, la blanche a la même forme. »

— Charles souffre d’Alzheimer. Avant, il était joaillier. Alors, il voit le monde en joaillier… Il faut le surveiller, car de temps en temps, il fait des dessins d’enfants avec ses pilules. Un jour, il les a collés sur un papier et l’a suspendu au mur de sa chambre. Puis il a fait une exposition de son œuvre. Il demandait dix dollars pour la contempler. Un joaillier qui a rêvé d’être peintre.

—Il a fait beaucoup d’argent?

— Il y a une bande de drôles qui lui ont fait de faux chèques. Ici, malgré les apparences, on s’amuse beaucoup. Pas toujours… Comme dans la vie. Mais, parfois, c’est la fête.

— Vraiment?

— C’est fou ce dont on peut se souvenir. Il en a refusé plusieurs… Vous connaissez les Amas du Japon? Elles pêchent des perles en apnées. Et parfois elles sont vieilles. Elles ont quatre-vingts ans et plongent encore. Elles peuvent garder leur souffle pendant quatre ou cinq minutes.  Lui qui avait une passion pour l’argent ne l’a jamais perdue. Il n’a jamais perdu son souffle, sa passion.  Même qu’il se souvenait de la richesse ou de la pauvreté et de la richesse des gens du village…  Mais pas souvent de leur nom… Il m’a dit un jour qu’il les reconnaissait à leur voix. Il n’avait qu’à fermer les yeux pour voir…

***

C’est en fin d’après-midi qu’entra un nouveau locataire. Certains ne veulent pas vivre ici. La porte d’entrée est connue, mais pas la porte de sortie.  Conrad était de ceux-là. De ceux qui voulait mourir dans son lit. La tête sur son oreiller de plumes. Mais Conrad  avait eu un accident  en conduisant  son petit véhicule électrique,  heurtant la bordure du trottoir. Il  s’était retrouvé avec une blessure au crâne après le capotage. On l’avait rafistolé de quelques points de sutures, mais on avait omis de jeter un œil à l’intérieur de son  crâne.  Quatre-vingt seize ans Monsieur Conrad. Il revenait de l’hôpital un peu sonné. Mais il n’avait rien du vieillard décharné. Il était de taille moyenne et costaud. Chaque matin il allait prendre son café au petit restaurant du coin. Chaque matin que « dieu » lui apportait. « Dieu a oublié de venir me chercher », répétait-il depuis des années.  Deux heures plus tard, il fut conduit d’urgence à l’hôpital.

C’est l’entrepreneur des pompes funèbres qui l’installa, tout beau, cravaté, dans un élégant  tombeau brun, bien gaufré (pour ne pas s’il se blesse pendant le  voyage?),  devant lequel chacun allait se signer.

Quand le téléphone a sonné, à la réception, la propriétaire du restaurant demanda à la réceptionniste :

—  Comment va Conrad?

— Il est parti.

— Avec son véhicule électrique?

— Pas vraiment…

Réjeanne avait compris.

***

 Et la coq dit à la poule : « T’as de beaux œufs, tu sais? »

 

Théo avait signé le pacte. C’est Maggie qui me l’a montré, perdu dans une grappe d’artistes et de « personnages importants » . Le pacte, dit le Pacte Transitoire… Un mouvement (sic), créé à la suite de l’avertissement de l’ONU : « Nous avons deux ans pour renverser la vapeur ».

— Bof! Nassim Harramein arrive bientôt avec son moteur à énergie libre. Il l’a déjà. Mais il ne le montre pas. On a eu le moteur Nobue Minato, et d’autres, bien avant.

Pétrole 

Réduire ma consommation de pétrole partout où c’est possible, en diminuant l’utilisation de ma voiture, en priorisant le transport collectif, le transport actif (vélo, marche), le covoiturage, l’autopartage, le transport électrique, le télétravail; en choisissant un véhicule écoénergétique si je dois en posséder un;
Réduire l’utilisation de l’avion et compenser les émissions des vols que j’effectue;
Améliorer la performance écoénergétique de mon habitation et avoir recours à des énergies renouvelables pour mon système de chauffage;
Amorcer une démarche sérieuse visant à désinvestir mes épargnes du secteur des énergies fossiles; Etc.

Encore une fois, on refile la responsabilité aux usagés. Il n’y a que les pauvres qui ne consomment pas. Qu’on médaille les SDF! Qu’on les médaillent des buffets des poubelles qu’ils fouillent trop souvent, le pied cimenté à la rue. Et voilà les mieux nantis ébahis. Un peu naïfs d’avoir attendu si longtemps pour lire les blogues. Le cannibalisme planétaire y est crié à cors et à cris. La souffrance est le marché. Les responsables, les grands maîtres qui ont  soumis les petits maîtres tout luisants dans leurs postes de kapos ciselés, avec toutes les vertus du conformiste reconnaissant, mais esclave de ses illusions. Il faut être sa propre révolution. Et pas trop salement…

— Dommage que nous n’ayons plus Le Dépotoirium.

— Dommage, cher Jason. Mais c’est toi qui a la clef du site… Tu pourrais leur dire que la longueur des pipelines mondiaux frôle les 400,000 km… Et pendant que je parle, c’est sans doute dépassé. Et qui t’écouterait?

— Il faudrait cloner des messies pour enrayer le faux progrès. Ils s’entre-tuent à grands feux et à petits vœux. Il faut être plusieurs pour être un. Une auréole ne fait pas le printemps. Tous des saints éteints…   Tous des tisons à peine tiédis. On leur dirait qu’un jour les terrains de golfs seront transformés en potagers qu’ils ils iraient marcher à la grande Église d’Ottawa, de Londres, ou de Paris. À Sainte-Retraite-des-Anges, on ne marche pas… On claudique. Ou bien on lambine comme nous le faisons de temps en temps. J’aime les Beatles et Bach. L’amour c’est de ne pas avoir à dire qu’on est désollés. On n’a plus de pays parce qu’on les a vendus en milliards d’exemplaires de la grosseur d’un dé de jeu.

—  Mais j’ai envie d’écrire… Écrire, toujours écrire… Qu’est-ce que j’ai dans la caboche pour me faire petit messie de coins de rue? Je dois souffrir de n’avoir pas une maladie déclarée par les suppôts  de l’industrie pharmaceutique… Demain, je m’en vais pancarter pour exiger le nom d’une maladie portant mon nom. La Jasonite.

« Smack »

Se nourrir de gryllidés

Je suis surpris que pour contrer la faim, personne d’entre ces gens à matière grise soufflée n’ait songé à modifier la structure génétique d’un grillon pour en faire une bête de 50 ou 60 kilos. Avec 20% de protéines, le grillon gonflé serait parfait pour le gril, une fois démembré. Un grillon, au contraire d’une vache, ne pète pas… ou peu. C’est trop laid pour aller voir.

On pourrait créer des parcs pour grillons en lesquels les adeptes de la chasse pourraient en tirer quelques uns et les garder pour l’hiver.

« J’ai un grillon dans mon congélateur. On va pouvoir passer l’hiver ».

Jason

 

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 23

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

 

Le Dépotoirium, Chapitre 23

Chapitre 23 

Carl est allez se faire petit chez les calandres grecques. Il s’est terré comme un mulot apeuré, un mulot courant le diazépam et  l’alcool, se nourrissant aux gâteaux imbibés de pépites de haschisch. Il craint qu’une flopée, une queue sans fin  de demoiselles enfiévrées,  pareille à celles  devant les cinémas pour visionner Le Titanic, se plante devant sa demeure.   S’il existait des habits en verre fumée il s’en vêtirait. En y   y pensant, il me téléphone pour me dire qu’au moins ça le mènerait au Gala de l’Adisq, là où l’on récompense la relève.

Mais rien n’est arrivé. On l’a oublié au fond d’un tiroir pour courir un autre génie à saveur du mois ou un beau mâle.

  Cher Carl

Tu vois bien que tu sers de petite collation à ceux qui écoutent ta musique. Maggie m’a dit que tu étais un beau croque-monsieur. Les gens bouffent des vedettes comme ils bouffent des crudités. Dans la grande chaudière des affairistes, les cannibales font bouillir les artistes comme toi.  Cent autres arrivent. Et ils perdent la tête. Ils ont besoin de dévorer quelque chose ou quelqu’un. Rien ne dure, pas même les montres.

Il ne répondit pas tout de suite à mon message. Il avait trop de chats à flatter. Il a adopté un chat  aux allures de Main Coon tellement gros que,  lorsqu’il s’assoie à la fenêtre,  il a le tronc en forme de pyramide avec une lune de poil auréolant sa tête.

Alors il est allé travailler dans une usine de guitare, huit heures par jour, cinq jours par semaine. Il pensait que le train-train quotidien allait tuer la machine à vapeurs qui déraillait en lui, les soirs venus. Plus il lisait pour « apprendre », plus il s’emplissait t le crâne de cette nourriture fast-food des drames quotidiens et des nouvelles, plus il élimait ses ongles sans autres limes autres que ses dents.

Il s’était acheté une vieille maison  dans  un petit village situé à moins de 50 kilomètres de l’usine. Une maison au toit fragilisé, de bardeau de cèdre gondolé, entourée d’arbres et flanquée d’une belle   parcelle de terre  déjà labourée : un   potager. Son rêve!  Le village était tellement enfoncé dans la forêt que le soir on pouvait voir des étoiles. Les étoiles courent les villages, fuient les villes.  Il s’est mis à demander, voire quémander aux étoiles de le conseiller. « Tout parle en ce monde. Mais nous n’avons que deux oreilles pour entendre, deux yeux pour voir. Je suis certain que l’on vit dans un tunnel. On est des étrécis. Et il doit y avoir une raison pour être venus  ici et s’enfermer dans un petit bateau rose. J’ai les nerfs à fleur de peau et de beau. Alors, ça va. En un sens… »

— Je vais acheter 24 plants de tomates.

Il en acheta 48.

Salut Jason,

J’ai ramassé de vieilles pièces de guitares défectueuses pour chauffer la maison. De l’érable, du palissandre indien… Un vrai massacre. Le poêle se lamente.  Le poêle chante.  Je suis certain que ça fera une belle musique l’hiver prochain, quand la neige gaufrera  la maison pour – on dirait- tenter de la protéger du froid.

 Je vais chauffer un bout de temps avec le bois de l’usine, m’acheter quelques  stères d’érable. J’ai l’intention de  me fabriquer une guitare avec les pièces les moins défectueuses. J’ai attrapé un sale rhume et je délire sur papier :

Si vous regardez un paon  à travers une vitre, vous ne voyez pas la vitre.

Le nuage ne sait pas qu’il produit de la pluie.

 Je me demande si les œufs se souviennent de leur mère?

Les gens rêvent de mourir dans leur lit. Ils n’ont pas compris que les mouches meurent souvent dans les pare-brise.

Une erreur n’est que l’avortement d’une réussit temporaire.

On vous dira que tout n’est qu’illusion. En réalité, tout n’est que le dieu en vous a délimité son univers.

Les singes font des grimaces, les hommes font des projets…

Le cœur a ses raisons, mais la raison n’a souvent pas de cœur.

Les gens dits intelligents courent tout le temps. Ils vont loin… Au même endroit que ceux qui marchent lentement.

L’univers est dans la mouche et la mouche dans l’univers.

Carl

***

Maggie et moi avons  envoyé nos lettres de démission. Il y a d’excellents modèles sur la toile.  On respire maintenant comme si l’air venait à nous pour se vendre. Nos poumons ont l’air (sic) d’avoir effectué des agrandissements.

Avant de quitter Montréal, on  est allés au parc.  Il est  rare que Maggie et mois nous asseyons sur  un banc pour ne rien faire ou faire ce que nous devrions faire plus souvent : contempler. Prêter attention, aurait dit Krishnamurti.

On était assis, la main dans la main,  tels les arbres qui se prennent  par les racines pour s’entraider, se nourrir, se rejoindre à tâtons, se caresser sous une douillette verte, parler en cachette de la Terre.  Les racines sont le secret des arbres. Ce sont des langues fouineuses. Ils sèment en secret.  Nous avons nos secrets, nous avons des nœuds pour nous attacher, des nœuds papillon qui palpitent les cœurs. Nous sommes des lépidoptères. Et seule Éliora Bousquet peut nous peindre.

Quand Maggie m’a demandé pourquoi l’amour était lié au cœur.

— La réponse est sur la toile : c’est le thymus logé près du cœur… Ce serait le siège de l’âme…  Tu iras voir sur l’internet.

— Merci! Pour la réponse romantique!

***

On a trouvé. On a trouvé une belle maison  à vendre dans un  village voisin  d’une petite ville ou se situe une résidence pour personne âgée. Ils nous attendent de paye ferme. On a été embauchés en répondant à une petite annonce. On sera main-d’œuvre et amour-d’œuvre.

On a  visitée l’intérieur de notre future demeure  par visites  la toile.  Elle a de l’âge : ses fenêtres ont l’air de lunettes à la fin d’une journée, la peinture est écaillée, la galerie penche, les poteaux sont croches, et le toit est pentu. Mais c’est la merveille qu’il nous faut. De vieilles âmes ont dû  y passer et laisser leurs traces invisibles. Les armoires sont vieillottes et avec peu de rangement. On aura deux assiettes, deux tasses, trois ou quatre verres, et quelques vieux chaudrons.

C’est à l’autre bout du monde, vers l’océan Atlantique,  par la route d’entrée des Français qui sont arrivés ici il y a  500 ans.  On se refuse à mourir avec des citations de livres pleins la tête, des délires de fondateurs d’empires, des rats de banques et leurs investisseurs.   On ne veut pas être des moutons électriques Philip K. Dick.  Tels que frappés du sceau des intellectuels : c’est bucolique.   On ne veut pas non plus être pauvres et misérérés pareils  vieux Dubois dans Les fruits de l’hiver. On veut marcher là où il n’y a pas de tramways sous nos pieds, pas de bruits, et avec des étoiles pour lampadaires.  Les laïcs ne veulent pas de burqa mais ils se masquent pour échapper à la pollution. Un jour, Trump dira que les chinois et les indiens sont des bandits masqués.

***

Déjà une vague de chaleur oppresse Montréal. L’air est épais comme un étouffe-chrétien. Les fenêtres sont toutes ouvertes et les rideaux ballent au bal de l’été qui s’en vient.

Il fallait s’asseoir devant la télé en attendant que la nuit nous achemine ses petits courants de fraîcheur, au moment ou l’asphalte commence à s’éteindre, à se refroidir.

Excités comme des enfants,  on s’endort en se regardant les yeux fermés,  collés l’un  contre l’autre et on se soupire, on s’échange nos haleines.

***

Le matin, au lever, on jette un œil sur le cyberjournal. Ils veulent tant d’attention qu’ils ajoutent des nouvelles à toutes les heures.

La Terre a perdu 60% de ses animaux sauvages en 44 ans.

Les journaux de papiers disparaissent. On ne trouvera plus de vieux journaux dans les greniers des vieilles maison  maisons. Les greniers seront sans nouvelles anciennes. Les cerveaux aussi. La page jaunie disparaîtra en même temps que la baleine noire. Tout est lié. Tout est lié contre nous : l’eau, le frêne, le geai bleu, et les abeilles  en péril.

Nous périssons à vue d’aveugles.

***

Il faut se grouiller. Davaï! Davaï! Davaï! J’ai eu une période durant laquelle je me tapait des films de guerre russes. C’est tout ce que je comprenais. Mais les canons et la mort, c’est universel. Pardon! Terrien.

Presque huit cent kilomètre à parcourir. Huit cent kilomètres en espérant que le tacot tienne le coup. C’est une Toyota 2007, avec des sièges éventrés et de la rouille au bas des portières. Nous roulerons dans une blessure métallique.

On roule pendant quatre heures pour arriver au bord du fleuve qui s’élargit. L’air devient plus frais et puis, plus loin, un léger fumet  salin. Il y avait un quai, non loin du kiosque de renseignements touristiques. Pas de rues ici : de l’herbe à hauteur d’homme,  vastement éparpillée avec des oiseaux sans noms pour nous. Pourtant, nous connaissons bien des  oiseaux de nuit de Montréal.

Il vente. Il vente mieux qu’à Montréal. Le vent prend de l’air et s’élance de l’autre côté du fleuve.  Il vente à perte de vue. Nos peaux sont en amour avec le vent. Enfin! De l’air pulmonaire. Plantés au bout du petit quai, les babines relâchées et lâches,  nous regardons de l’autre côté du grand fleuve, du côté des montagnes qui coupent le ciel en dents de scie.  Les montagnes de Charlevoix se dessinent sous nos yeux ahuris.  Le vent se fait coiffeur de la chevelure de Maggie qui se laisse tricoter des boucles. Que voulez-vous de plus? Il doit y avoir sur Terre autre chose que des objets à consommer pour passer le temps. Il doit y avoir des plantes inconnues qui se cachent pour se laisser découvrir, avec des noms étranges, des sons inaccoutumés : la morelle douce, dit-on,  goûte le beurre d’arachides. Quant à l’achillée mille feuilles, on le saura plus tard, en rencontrant Claudie. Il y a trop à découvrir en ce beau monde. Dire que certains  passent leur vie à écrire des livres  de comptabilité.

**

Le motel est tout petit. On l’a déniché en traversant un petit village. La propriétaire qui nous reçoit a un  regard brasillant de fêtes.  L’orbite de son  est toute éclairée par le bleu de ses iris.   Elle ne sourit pas seulement avec ses dents. Son être a de l’aura.    Un être humain n’a qu’un cadeau à donner : lui.   Les cadeauphiles n’en savent rien. On leur a dit de donner des objets, des fleurs pour faire son grand sentimental, et du chocolat pour la volupté de ceux qui vivent dans des palais aux exhalaisons ambrosiaques.

Le lendemain, en marchant le long du fleuve, on voit les rosiers garder la mer  en bordure du sentier. On dirait qu’elles  regardent avec leurs odeurs et  font l’amour aux sèves volantes des eaux salines.

Le fleuve repousse des masses de détritus,  arbres et  plastique ,  comme s’il tentait de se soigner lui-même.  Les arbres arrivent avec leurs racines comme s’ils voulaient reprendre leur vie ici.

Marcher  nourrit le corps et le cerveau. Quand on marche pour aller nulle part, on trouve les plus beaux paysages : ils sont intérieurs.  Il y a tant de gens qui prennent l’avion pour aller s’étendre sur des plages du Sud. Tellement! C’est en dedans que sont tous les paysages de ce monde. Il ne suffit pas de jeter un œil, mais de laisser l’œil se délivrer, se dépêtrer de l’arrogance de l’ego.

**

La dame, toute gentille, nous a donné une  chandelle verte. Couleur des yeux de Maggie.  Après deux verres de scotch, quand on l’a allumée, en éteignant  les lumières du motel , le feu s’est transformé en somnifère. Après une tentative de faire l’amour, Maggie s’est endormie nue en ronflant.

J’ai soufflé sur la bougie.

La bougie n’a pas répondu.

***

« Croissance, chômage, réchauffement, anthropocène, pétrole, biodiversité, ressources, consommation, famines, guerres : même combat. »

C’est  « ça »  que l’on trouve en ouvrant nos journaux préférés le matin. C’est « ça » la petite descendance des Goebbels transmuée en une infinité de petits pointillés boiteux.  De quoi déjeuner au vide, le repas le plus important de la journée. Il y a des mots et des concepts qu’il faut fuir. Ou les fuir tous pour faire tabula-rasa du tableau engorgé de l’intérieur.

J’ai refermé l’ordinateur.

Je suis allé chercher un café dans une petite épicerie qui vendait toujours des journaux de papier. J’ai rencontré trois tracteurs, trois  autos, trois marcheurs. Le village est situé sur une bute et l’on peut apercevoir un bateau qui se dandine sur les vagues. Puis il y a des étincelles sur les vagues, comme si le soleil allait y mettre le feu un jour. Ça pétille. Ici, tout danse sur les écumes des vaguelettes. Les bateaux se bercent tels des enfants du beau berceau qu’est le fleuve. Un berceau que l’on a pollué…

Chasseurs d’idées

Si vous passez votre temps à la chasse aux explications, vous n’avez plus de vie. Ou de moins en moins… Expliquer n’est pas découvrir la réalité : c’est le résultat d’une saisie lacunaire de ce monde infini. Ce que l’on tient dans sa main n’est pas le monde et est le monde en même temps. Mais ce n’est pas en l’expliquant que l’on « comprend ».

Je viens de saisir d’où vient ce prolongement de l’extinction d’une certaine humanité au profit de l’IA, dites intelligence artificielle. La Terre est fiévreuse. L’homme qui y habite créée les problèmes et dépense des fortunes pour les régler après avoir dépensé des fortunes pour les créer….  Sans compter les guerres les plus fausses inventées pour secouer certains vendeurs d’armes du temple bleu. ( Et cela en utilisant l’argent des peuples). Shame on you, and bombs on them! Les problèmes qui arrivent sont réglés un à un. Et c’est là le grand trou et la grande illusion de croire que l’on peut les régler un à un. Car il y a dans cet ensemble- les guerres, la pollution, les enfants souffrant de plus en plus de « nouvelles maladies, les mouvements de population- une énergie négative  non perceptible qui est plus active que la seule vision d’un problème et de la création d’un comité mondial se penchant sur le problème. Ainsi, l’auto électrique ne réglera pas  – ou on pensera le régler – par une transition énergétique qui créera d’autres sources de pollution une grande partie de la pollution. L’impossibilité de saisir les facteurs invisibles qui sont entre les multitudes facteurs/agents  et différents problèmes engendrera une perte totale de contrôle. Cette perte de contrôle est déjà en marche. Il est possible que Nassim Haramein trouve la solution au problème énergétique. Toutefois, la mise en action ou production de la capacité de produire une énergie quasi infinie causera elle-même un autre problème : le matériau complexe à sa réalisation pourrait ne pas exister. Et pendant ce demi-siècle à venir, l’homme ayant choisi la technologie plutôt que l’humanisme aura perdu le combat qu’il a mené – sans le savoir – contre lui-même.

La nature décidera… 

On vit dans un monde noyé d’explications. Il n’y a pas d’émotions dans la recherche d’une mécanique de la « vérité. C’est  Une sorte de mythographie du présent. Des présents sans cesse renouvelés, mais toujours les mêmes. Toujours partiels, toujours répétés.  On suffoque, en manque d’émotions, étranglés par les explications. Quand un humain explique les moteurs à pistons, il en comprend les composantes, puisque c’est lui qui l’a construit. Mais il ne connaît rien à la forêt. Il pense que ce sont des arbres. Le reste importe peu. Il ne voit que ce qui se transforme en « investissement ». Un arbre dans la brousse, c’est un arbre à la bourse. Un homme à l’usine est un ouvrier. Mais un être humain n’est pas un ouvrier si sur quoi il œuvre n’est pas « lui ». Et ce « lui » est en même temps les autres. Alors, ce que l’on tient par la main est le soi-autre. Le premier nœud du « nous ».

En cela, nous aurons failli.

 

Jason, Carnet de voyage intérieur

 

J’ai eu une envie folle de rouvrir le site. Je me suis abstenu. Un jour, je serai sans doute désintoxiqué. J’écrirai des livres pour enfants. Si ce n’est pas déjà fait…

***

©  Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Chapitre 22

Un beau jour, toutes les couleurs du monde entier se
mirent à se disputer. Chacune prétendait qu’elle était
la plus belle, la plus importante, la plus utile, la
préférée ! ( Philosophie amérindienne)

La Terre est une pomme… Mais si on la mange en entier, graines y compris, il ne restera plus rien pour semer quelque chose. Et la Terre donne tout. Nous prenons tout, nous lui arrachons la peau, défonçons ses entrailles, dévorons ses yeux, volons ses vies.

Nous n’avons rien à lui donner.

Faites un don. Dites merci la Terre.

C’est tout.

Carl 

***

La maison-château de Maude et Théo ressemble   à un robot démembré : une table, une  tête en forme d’horloge et des épées anciennes pareilles à de grands doigts d’acier accrochés aux murs. Acier à chier.  Métallique de Ah! À Zèbre,  avec ses nombreuses rayures qui glissent le long des murs.   On pouvait se mirer partout.  Le seul bois qu’il y avait provenait  de Russie. J’ai dit un jour à Maggie que si on partait en voyage, on irait voir le lac Baïkal. La plus grande réserve d’eau douce au monde. Il n’y aura un jour  que Microsoft d’assez riche pour acheter le lac Baïkal en baril de  45 gallons.  Puis la Chine achètera Microsoft. C’est le pétrole du futur. Ça peut faire rouler un humain pendant cent ans.

Maude  nous a sorti un texte du Dépotoirium et l’a lu.

—  Nous avons une surprise pour vous.

— Ouais! Nous allons éditer Le Dépotoirium format  papier.

— Mais de quel droit?

— Parce que c’est bon.  Je vais vous le lire. C’est de Carl, je crois.

 Nous ne sommes que des glaçons et notre vie une toute petite saison. C’est de l’aquamation avant la lettre. Maintenant, on ne brûle plus les corps : on les dessèche parce que nous sommes constitués d’au moins 70% d’eau. Dans quelques décennies, les anciens présidents des États-Unis, les leaders de Wall-Street, les dormeurs du mal, seront séchés comme du poisson boucané.  Il n’en restera qu’une ossature poudrée que l’on remettra à la famille qui perdra ses eaux en pleurant. Ils chialeront en embrassant de l’engrais historique. Ils s’habilleront de noir pour afficher leur tristesse. Tels les vieux tableaux des classes du siècle dernier. À la craie. Et le buisson Bush aura son nom sur une bibliothèque ou sur une galerie de tableaux de peintres célèbres. Lui, qui comme passe-temps, peignait en autoportrait dans une baignoire. Prendre plus d’eau par les pores de la peau pour vivre plus longtemps? On ne sait ce qui se passe dans la tête de ces nombrilistes qui n’ont rien compris de la vie.

À partir de là, dans l’insoutenable brisure et distance des humains, nous étions scindés. Et des scindés arrive la scission. Je voyais le chasseur Villeneuve,  dans la série Life Below Zero, démembrer son orignal et en découper les morceaux. Puis il vantait les mérites du cerveau. Au goût, bien sûr.  Plus tard il le fera pétiller  dans une poêle à frire pour s’en régaler. Les corporations des G7 se régalent et brûlent les cerveaux à coups de milliards de messages, de tweets,  d’articles, d’objets à se procurer parce que ce sont les toutous des adultes du 21ième siècle.   Ils sont contents de nous mener au petit bal des décervelés.  Nous sommes dans la fosse au néant, fritant dans une énorme poêle à frire  mondiale. On veut aller vite pour engranger à la vitesse d’une formule 1  l’argent invisible. On déshabille Jacques et Mohamed pour habiller Heinz.

Tels des fonctionnaires de l’État, bientôt nous serons tous tablettés. Maintenant, tout le monde a les yeux et l’attention vissés à un téléphone ou à une tablette. On pensait que c’était fait pour apprendre, mais c’est fait pour se  pendre et faire semblant d’apprendre. Même la tribu des Maschco-Piro seront tablettés pour « évoluer ».  Le jour où nous aurons réussi nos vies sera le jour dans lequel nous aurons le temps de tricoter des bas de laine  et de faire de la télévision autre chose qu’une mitraillette à pubs. Regardons tous les trous de nos têtes et voyons que nous sommes bêtes à faire rigoler un chimpanzé.

Nous sommes tellement mal à l’aise qu’on tousse pour passer le temps. Et dans le coude S.V.P. Comme si nous étions porteurs d’un virus pour s’entre-fuir.

— Je ne sais pas que dire…

— Prendriez-vous un verre de vin?

— Soit! Ou la bouteille…

« Asseyez-vous ». (Asseyez-vous comme dans j’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre). En fait, ils nous ont fait part de leurs projets : une piscine creusée.  Un faux petit lac chloré derrière la maison. Pour faire court, l’été, ils feront des longueurs.

— Je me souviens que tu avais écrit sur le site : « Sauvez la planète, il n’y a qu’ici qu’il y a de la bière. »  Et là, on va manquer d’eau pour en fabriquer…

J’avais été naïf de penser que nous formions une  entité, une belle équipe.

Maude nous a fait visiter la pièce dans laquelle elle montait ses capsules de You Tube. Elle qui était  autant  organisée qu’un puzzle encore dans sa boîte avait changé. Changé en quoi? Tout n’était qu’ordre et volupté.  On ne peut pas changer en quelqu’un d’autre. Elle était sans doute  ainsi au plus profond d’elle-même.

— Et vous deux?

On n’a rien dit. On a fait des haussements d’épaules pour se développer le splénius et le trapèze. Si on continue à badiner dans le vide on deviendra des Arnold Schwartz and Eager. On voudra tout. La paresse est le cœur du tout qui veut tout.

— On songe à déménager en campagne. Dit Maggie.

— En campagne? Il n’y a pas de vie là-bas. Pas de culture… Ici, ça bouge.

— On ne veut pas « bouger » comme vous deux… On veut bouger comme « nous deux ». On n’a plus envie de se tordre le cerveau comme un citron. On n’a pas envie de mourir au bout d’une carrière…

— Nous on n’a pas envie de vivre au bout d’une route de gravelle avec des chèvres et des choux.

— On voyant votre maison, on a deviné…

— Théo a de l’ambition…

— Peut-être qu’il s’est acheté de l’ambition. Il y a de l’ambition à vendre partout. Il y a même des ventes de garage d’ambition. C’est souvent du prurit de toute une vie, une démangeaison qui vient d’un grand trou, d’une fissure dans la vie des enfants. Pour se réparer on se colle de la Crazy Glue en format « titres ». Dr. ,M.D,. O.P.D.G.,T.M. L’univers n’a pas d’abrégiation. J’aime mieux un poème sur ma pierre tombale que deux lettres.

Un fois mort, l’arrivisme n’a pas de sens s’il ne mène pas à quelqu’un… Il mène à des choses. Nous on ne pense pas qu’une chose n’est qu’une chose… Si c’est une chose, ça n’a pas de vie.

— C’est vraiment bon ce vin. Tu parles et tu parles…

— C’est vrai… Alors, qu’on me remplisse mon verre pour que je vide mon petit moteur de cœur.

Les filles se regardaient, déconfites, penaudes, devant nos petits crachats de  venins. Il dort un serpent en chacun de nous. On l’avait réveillé. On a réactivé les milliards de diablotins des recoins de nos êtres. Certains ne vivent qu’en s’alimentant de d’Asmodée, Belphégor, et autres racailles imprimés quelque part en nos cellules.

Mais les filles, dans leur connivence ancrée,   tenaient à leur profonde et  indomptable  amitié. Et c’était bien ainsi. Théo et moi savions qu’on ne pourrait semer la zizanie en elles. Et c’était bien ainsi.

Puis l’atmosphère s’est détendue. On a enfouie la hache de guerre. Au grand pays de la vie, rien n’est parfait.  Même s’il y avait un prophète pour chaque personne, c’est à se demander si cette planète irait mieux.  Les États-Unis ont deux prophètes : Jésus et l’État. Ils prient pour leur dinde. Et votent pour une dinde. Alléluia! Au pays de la Thansktaking, il n’est pas défendu d’aller siroter le pétrole ailleurs en tuant des dictateurs.

Vers 11 heures,  on est partis à la sauvette, sans trop espérer  de retrouvailles. On s’était perdus. Du moins pour un moment.

***

— Je m’en vais au lit.

— Bonne nuit, Maggie. Je vais te rejoindre plus tard… ( plus tard n’est pas précis).

J’ai décapsulé  une bière puis une autre. Il était deux heures du matin quand j’ai décidé de rayer le site de la carte,  ou du moins le mettre en veille sur un serveur .ru.

La biblique tour de Babel était née. On disait n’importe quoi, pourvu que le cerveau se fasse aller les méninges. La Terre commençait à suer ici et là,  à sécher, encore ici, encore là. Inondations, déserts, puis avertissement de l’ONU. Les enfants aux cheveux blancs et aux titres pompeux se sont réveillés. Ils ont deux ans. Leur âge. Deux ans pour sauver l’humanité. Comme disait le sage indien : le planète se reverdira.

On a fait taire tous les philosophes. On les a laissé  parler dans le vide. C’est la totale : une fricassée de fric et de fabricants de fric. Bonjour à tous les désâmés et désaimés de la planète : Alto Hospicio, Atbassar, Varéna, Koror, etc. Les villes ne manquent pas. Ni les vils pour vous soudoyer votre belle planète. On va vous arracher votre beau tapis vert sous les pieds. Zip! Allez-hop! Il y a de l’énergie sous vos pieds. Scalpons-la!

Merci pour la taxe carbone. Il y a des cerveaux et de grandes institutions mondiales qui en seraient privées, vu le peu d’énergie que demande leur « réflexion ».

Et la taxe âme? 0% sur 65 ans.

Après le déluge, on  ira tous vers la tour de Shinar.

***

J’avais besoin de mon petit coin pour écrire.  Les mots   dégagent l’âme de sa boue. Il faut tirer la plus infime pépite  d’or de cette terre qu’est le corps.  Les écuries d’Augias. On est tous une écurie à nettoyer. On a tous une tache à détacher. Ça m’arrivait souvent, l’été , de regarder la vie revenir, aux aurores.  La lumière paraissait transporter toutes les choses, les imprégner, les rendre vraiment vivantes. Le grand projecteur se pointait le nez lentement, pour ne pas faire peur aux brindilles et à la rosée du matin.  Le printemps, je passais des heures à tenter de comprendre les glaçons suspendues aux toits du garage et de la maison. J’ai toujours pensé que les glaçons pouvaient parler.  Je les regardai s’éteindre lentement, nourrir la terre.  Et là, je vois des gens froids nous gouverner, nous assassiner, nous mourir. Des gens froids, glacials qui n’ont pas de saison. Ils sont carrière et butés. Ils vivent d’une carrière, une seule. Ils aiment vivre dans des moules et travaillent pour des fabricants de moules.

Grand arrière papa, papi-pépite, un homme en or, cultivait son jardin. Il plantait trois graines : une pour la pluie qui faisait périr et nourrir en même temps, l’autre pour l’oiseau, et enfin une pour lui-elle. Arrière Grand-maman, mamie-pépite, pétrissait son pain. Ils ne venaient  pas de San-Antonio, ils venaient de Saint-Émile. Aujourd’hui, on emprunte pour payer son pain molasse, sans échine, à croûte flasque. Le progrès consiste à aller voir s’il y a de l’eau sur Mars. Pauvres fous! Bientôt, il  n’y en a plus pour la bière et bientôt plus pour le pain. On leur aurait, à Grand-Papi et Grand-Mamie,  qu’un jour ils boiraient de l’eau dans des bouteilles de plastiques qu’ils se seraient roulés sur le plancher et que leur rate aurait défoncé les vitres de leur maison de pauvres.

Le jour où nous aurons réussi nos vies sera le jour dans lequel nous aurons le temps de tricoter des bas. Tricoter c’est comme égrener un chapelet. C’est la paix la grande des grandes prières.  Ça a le même effet sur l’esprit, l’âme, ou du moins cette part d’inconnu en nous que les formules vendues dans des livres sacrés.  Maintenant, ce sont les machines de Chine qui tricotent nos bas de laine.

— Eureka! On ne sait plus marcher, Maggie. On nous a appris à courir.

***

Quand Maggie n’est pas là, elle me manque comme certains sont en  manque d’une série américaine. Elle/Je  sommes fatigués. Épuisés. Flapis! Et toutes les douleurs de l’âme nous montent à la tête.  On aimerait se payer une cargaison d’espoirs. Des espérances aussi belles que l’Australie, là où les kangourous  sautent  haut pour aller loin.  Nous, c’est la traînaille intérieure. On enjambe le quotidien… Il faudrait des Zola dans chaque pays  pour écrire  le même livre : « Le ventre de la Terre » pour expliquer l’expression « courir ventre à terre ».

And bla bla!

**

Nourrir le vent

L’été souffle ses lumières
Dans les pupilles
Après les hivers
Et je bois des yeux,  tout  ébahi
Les grandes coulées chaudes de la Vie

Les fleurs attendent les abeilles
De leurs robes-peinturlures
Des diamants de parfums
Habillent les champs
Tout va au vent!
Tout va au vent !

À la percée des matins roses
L’ariette des oiseaux
Défait lentement
Le silence du noir

C’est une lueur qui message
Un jour au soleil
Tout va au vent!
Tout va au vent!
Porter de mains délicates
Le coffre des beautés
Tout va au vent!
Tout va au vent!
Que nous sommes
Pendant que resteront
Les souffles que nous laisseront
En partant
Comme pour nourrir le vent…

Jason

***

J’étais repu. Je me suis dit : autant en emporte le vent, les toits de maison, les brûlures des canicules et les rivières qui se font engrosser par la pluie diluvienne. Autant passer à autre chose. J’avais une boîte de poèmes que je gardais secrètement au fond d’une armoire. Je l’ai prise et je l’ai portée dehors dans une poubelle. C’est là qu’on déchiquette le monde, que l’on enterre tout, même le crayon utilisé pour les écrire. J’en ai fait mon deuil. Un autre… À quoi sert d’engranger de l’inutile? Au feu! Aux rebuts! À l’enfouissement ! Là où rien ne dure. On traîne de vieilles pensées comme de vieilles pantoufles. J’ai dû pleurer en prenant mon dernier verre. Il faut bien de temps en temps évacuer les peines. Je vais aller écouter Jiddu Krishnamurti pour me rassurer que le monde « est ». Et non qu’il « a » …

Le Canada s’apprêtait à lancer son industrie du cannabis. Les noces de Cana : Bis! Doublez la mise dans l’euphorie!  La félicité sans félicitation. Toujours la sollicitation. La peau sur le revenu. Travailler six mois pour soi et six mois pour l’État. Nous avons été transformés  en des insectes térébrant, creusant leur tombe à coup d’onglées. Demandez-vous ce que votre pays fait pour vous? Ils font des dons à Méphistophélès et à ses représentants de guerre. Satan a trop de noms pour être nommé. Le diable est aux vaches et à la bourse. Tenez-vous le pour dit. Un jour, les jeudis seront noirs.

Dans la broussaille de ses cheveux roux, j’ai fait de mes doigts un peigne….

Je n’ai pas pou écrire ou poursuivre…

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Chapitre 21

On peut chercher Théo aux quatre coins de la planète ces temps-ci. Il tourne à la radio et dans la vie.  Même si la planète n’a pas de coin, Théo y trouve toujours un coin. Il sait vivre dans une encoignure comme une punaise de lit sait vivre dans  une fente, une gerce.  Comme les agents de la CIA et dieu,  Théo est  partout. Mais il ne sait pas qu’il est partout. Les filles et l’impôt lui courent après. Ils le cherchent partout.

Le téléphone a sonné. L’oreille de Maggie s’y est collée.

Une  infirmière du bout du monde. Zoetermeer, Pays-Bas. Carl était hospitalisé pour surdose d’une drogue .   Le cadran marquait 04.42.

C’était sa tournée d’adieu. On espérait que dieu ne le prendrait pas.

« My name is Kristijntje ». Et, comme dirait Proust : « Nous sûmes par la suite qu’il allait mieux, même si longtemps il s’était couché tard ». On s’est lancés sur Skype pour le voir.

— Je retourne bientôt à la maison.

— C’est tout?

— La drogue de l’hôpital est vraiment bonne… (silence)  Tim est mort…

— Tim?

— Mon gérant.

— J’abandonne tout. Je ne veux pas mourir comme Amy Winehouse.

On connaît la chanson.

Il est arrivé 10 jours plus tard et est allé se reclure dans sa maison de campagne. Il est habillé déglingué, pareil à sa maison : haillonneux de la tête au pied. Il n’est pas là. Il n’est pas dans ses vêtements. Il habite dans son esprit. Et son esprit habite ailleurs.

Quelques jours plus tard, devant un notaire, il a appris que son agent lui avait légué sa fortune. Il est sorti désonglé à force de se ronger les doigts.

Les journaux à potins ont répandu la nouvelle.

Les chasseurs d’argent sont arrivés :

« C’est Steven.  Te souviens-tu, qu’un jour à la maternelle, on jouait ensemble? »

«  Ma sœur est en chaise roulante et elle t’aime beaucoup. Elle pourrait marcher, mais l’intervention ne se fait qu’aux États-Unis. Tu devrais partager…  »

«  Ma mère a adopté le chihuahua de ta mère il y a quelques années. C’est toi qui es venu le porter. Tu semblais joyeux. Tu chantais la chanson de Pérusse :

C’était un ti chihuahua

Qui allait d’une jambe à l’autre 

Si ça te tente un jour de venir faire un tour pour parler un peu de la vie. Mon frère est interventionniste en santé animale. Viens faire un tour… On parlera de ton chien. «

***

Mardi. Tous les mardis, quand arrivaient à notre porte les circulaires de tous les magasins environnants, nous les épluchions. On sait éplucher un épis de maïs ou une pomme de terre, alors, ils se sont dit ( les vendeurs du temple bleu) que l’on saurait éplucher une circulaire de grande surface. Si on faisait l’inventaire de tous les garages du Canada, on retrouverait la moitié des outils vendus et en dormance. Le mâle a deux mains et dix doigts mais un inventaire d’outils qui pourrait reconstruire Tahiti après une secousse sismique.

Une bonne scie circulaire à 59.99$. Un tourne-visse magique, presque déluré, aux allures d’une mini fusée. Des raquettes dans un monde d’asphalte. Un bric-à-brac d’affolés qui n’ont rien à faire que d’acheter. Et dans le tas, un tout petit journal de papier : « Le pape considère l’avortement comme un meurtre de tueurs à gages ».

Pour sauver la planète, il faudra se débarrasser du tiers des vaches et de la moitié des autos. Allez donc demander à l’industrie automobile de rayer de la carte les autos! On aime son auto comme son chat. On le flatte dans le sens de l’acier. Le moteur ronronne sous les caresses. On ne touche pas à l’industrie de l’auto. Sinon ce sera la pancartation de milliers de travailleurs pour sauver l’industrie. Sinon, c’est le chômage. Pas d’auto à construire : pas de pain.  Quant aux vaches ils pètent tellement, et leurs pets sont si  nuisibles à l’environnement  que quelqu’un décidera un jour de les abattre. Ça créera de l’emploi : Vachier. Un métier d’avenir. Mais on ne touchera pas aux autos. Une auto c’est encore plus sacré qu’une vache. De temps en temps, des curés bénissent des autos.   Adieu cacilocavallo et gournay! Adieu les goûteux fromages! Adieu les spécialistes qui se vantent d’avoir un palais plus gros que le tien.

Alors, on  élèvera des grillons. L’industrie de l’élevage de grillons est en pleine expansion. Le grillon regorge  de protéines, de vitamines, d’oméga-3, de calcium et magnésium, etc. Le village voisin a déjà des millions de grillons pour fabriquer de la farine à grillons. Il a été subventionné par un politicien qui ne mange pas de grillons. Il mange de la vache masculine.  Le grillon a l’allure d’une crevette : il est  laid. Le grillon sert de modèle d’extra-terrestre dans les films américains. Les ET veulent s’emparer de l’Amérique étasunienne. Mais le grillon parle trop. Il stridule. Dans un film, c’est coquet. Les spectateurs regardent les acteurs écouter le chant des grillons, par un beau soir d’été, beau et calme,  avec une bière entre les jambes.

Tout le monde aime Céline Grillon.

***

Si nous étions des chats, nous ne pourrions voir que la litière-Terre commence à être trop petite. Le Sahara est le plus grand désert du monde : 9 065 000 Km2. Mais c’est une toute petite litière pour l’humanité. Pas un chat du Canada n’irait aussi loin pour un si petit besoin. Le monde a maintenant trop de chats, sauf pour les vendeurs de produits pour chats. Le monde a maintenant trop d’autos, sauf pour les vendeurs d’autos. Le monde a maintenant trop de vaches, sauf pour les cowboys. Et les cowboys sont à l’ouest. Être à l’ouest est une expression qui signifie qu’il a perdu le Nord. Perdre le Nord, c’est être déboussolé. Être déboussolé c’est être fou. Tous les fous disent qu’il faut faire disparaître les pailles en plastique et les contenants de café pour sauver la planète. Car le monde ne se sauve pas. Dire « Sauver le monde » est une expression insensée et pleine d’arrogance envers la grandeur de la création.

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Il fallait rêver tout haut et acheter tout bas. Car rien de notre projet n’avait été dévoilé. Je passais mes quelques heures libres à fouiner dans les annonces de terres à vendre avec maison délabrée, crucifiée  par des milliers de clous qui pètent  au froid la nuit. Passer des hivers sous la couette avec un mètre de neige, sans maître, les oreilles bouchées de froid. Voilà! Notre société  est un fatras joufflu parce que c’est une musique qui veut se passer des silences. On nous bourre tels des oursons en peluche. Et on a, à la place des yeux, des boutons cousus qui nous cousent les yeux. Nous sommes des non-voyants qui regardons la vie à travers deux trous de bouton

J’envoyais par email mes trouvailles à Maggie. Maggie et moi allions à des séances de méditations pour apprendre à nettoyer notre cerveau. Au fond, pourquoi avaler tout ce qui passait dans les journaux, la radio, la télé, la tablette électronique?  On ne sait pas trop si la  méditation fonctionne. Certains disent qu’il faut vider son esprit. Alors, on sera tous des politiciens.  Peut-être qu’un jour, quand nous aurons notre potager, une simple carotte, deux choux, une salade et des pommes de terre nous aideront à nous pencher vers le sol, à tenter d’exterminer les bestioles qui ravages nos plants, on comprendra mieux ce qui ravage nos plans. J’ai oublié les radis.   On aura le dessous  des ongles noirs, terreux, et  le cerveau cessera de tourner en rond dans le cercle fermé de sa mémoire. Le cerveau est un perroquet. Et la cage est le pays du perroquet. Et le parlement est la cage des perroquets. On n’en sort pas.

Notre cerveau  ira ailleurs, dans un pays plus grand que les idées, les systèmes.  Nous avons été adultes tellement longtemps qu’on ne sait plus comment redevenir enfants. Le pape a peut-être tort : le monde a trop d’adultes et pas assez d’enfants. Peut-être que le bonheur est dans une goutte d’eau. « Si on n’a pas d’enfants, on adoptera un arbre ou un nuage. » Une île est un ego dans l’eau. Alors, que faire de ses pensées? Les îles parlent. Les îles pensent. On ne peut pas penser seul, car s’il n’y a pas d’île, il n’y a pas de dialogue entre l’île et celui qui la regarde.

Je me tenais en statue de sel. «  Pourquoi sommes-nous si compliqués? Les médecins disent que leur patient est mort par complication. C’est une belle formule… Alors, l’humanité est en train de mourir par complication. Nous sommes victimes d’apories. Nous sommes d’excellents constructeurs d’abysses. Plus on se creuse la cervelle, plus on fabrique des trous. Tout a commencé par une creusure. La bêtise humaine l’a  agrandie. Le cerveau est une évidure. Et la vie dure est le résultat de l’évidure. Tout est parfait. Notre humain se mire dans l’acier alors qu’il a le plus beau miroir en face de lui : l’autre.

« Tu te prends trop au sérieux », m’a dit Maggie. Tu pompes toutes les douleurs du bout du monde. Tu es un aimant qui attire la misère d’une manière obsessive.

Elle avait raison. J’avalais tous les poisons et les débris des naufragés de la mondialisation. Tout me faisait mal.

— Ce n’est pas ma faute et je n’ai pas choisi. Je suis connecté à tout ce qui vit. Quand je plonge dans la rivière avec un masque de plongée et que je vois l’omble de fontaine, je deviens l’omble de fontaine. Ou bien je ne nous distingue plus de l’omble de fontaine. La truite et moi aimons les fonds de rivière.  Quand je regarde un caillou, je vois des cailloux. Et quand je vois des cailloux, je vois l’assemblage d’un artiste. Le fond de la rivière, pour moi, c’est une œuvre d’art. La nature est une galerie dehors. Elle n’a pas de murs, et c’est tant mieux. L’art ne s’enferme pas. Les humains ne s’enferment pas dans des pays ou des religions, sinon ce ne sont plus des humains. Pourtant, ils sont enfermés. Le Canada est un grand bateau de sauvetage avec dix petits bateaux de sauvetage : le Québec, l’Alberta, l’Ontario, etc.

Elle et ses grands yeux verts émeraude! Elle pourrait porter ses yeux à son cou que ce seraient des bijoux. Mais elle les porte à son âme. J’avais des coupures de souffle rien qu’à la regarder. Car de son bel œil tout mouillé d’une mer qui n’est pas d’ici, tout ce qui pouvait exister de bon et de lumineux, elle l’avait dans ses iris. Je l’aimais comme un gars amoureux d’un Cessna 172, avec ses mains en ailles dorées, au fuselage oblong et aux grands rêves de voler à travers les plumes d’un oreiller. Les oreillers sont pleins d’oiseaux. C’est la nuit que chaque plume se réveille et nous emmène dans des rêves extraordinaires, parfois troubles. « On doit être des oiseaux du cosmos venus visiter la Terre avec une énorme enveloppe composite, indéchiffrable, belle et pieuse. »

— Des Icares icariens. Des bibittes pensantes… J’arrive à peine à étrangler mes souffrances! Alors, comment éteindre les tiennes? S’aimer ce doit être s’échanger autant de souffrances que d’amour. Je ne sais trop… C’est comme si tout d’un coup je n’avais plus envie d’être un chasseur d’idées. Je ne voulais plus échafauder de systèmes qui ressemblent trop à des filets de poisson.

— Allons marcher, ça nous fera du bien.

Après une heure de marche dans les rues de la ville la fatigue a fait l’effet d’une injection de demerol. La tête sur des milliers de plumes, le corps avec des muscles déraidis, la nuit nous a apporté de beaux et bons conseils. Mais ils étaient aussi confus que ceux des articles et des militants gauchistes qui se veulent de redresser le monde.

***

La a neige a fondu et que les premières pousses vertes  son apparues.  Le printemps a mis des pendants d’oreilles aux toits des maisons. Les bijoux pleuraient goutte à goutte. Les glaçons finissaient par mourir, se transmutaient  en eau,    puis s’enfonçaient dans le sol. Nous ne sommes que des glaçons et notre vie une toute petite saison. Un petit glaçon accroché à un toit. À la première chaleur, nous tombons sous la faux. C’est vrai pour tout le monde.

Les bonhommes de neige meurent en se fondant jusqu’au plus profond de la terre. Il y a des ruisselets  plein les rues. Des lacs pleins de miroirs et des miroirs pleins les lacs. C’est beau d’aller se chauffer la pelure rose endolorie par  le frigo de l’hiver. Un jour nous serons de ces petits bonhommes de neige avec une carotte au bout du nez, par ce qui nous pend au bout du nez : la fin d’un temps.

En attendant, on s’aime à perte de vue. Quand elle n’est pas là, Maggie me manque comme une série américaine. C’est tout ce qu’on a comme repère. C’est nous les vides d’aujourd’hui. Épuisés! Nous sommes épuisés! Flapis! Et toutes les douleurs de l’âme nous montent à la tête. On aimerait se payer une cargaison d’espoirs. Des espérances aussi belles que l’Australie, là où les kangourous  sautent haut. Nous, c’est la traînaille intérieure. On enjambe le quotidien… Il faudrait des Zola dans chaque pays qui écriraient le même livre : « Le ventre de la Terre ».

Prier

Ce sont sans doute les oiseaux qui savent le mieux prier. Ils habitent des arbres et font des pauses  sur des fils électriques, creusent la terre et y trouvent des vers, des graines par je ne sais quel miracle. Car je dois être ignorante de ne pas savoir comment les oiseaux trouvent les graines. Il me faudrait un livre ou alors aller sur la toile.

Peut-être avons-nous oublié de regarder la vie des oiseaux?  

Les enfants sont comme les oiseaux et aussi intelligents. Ils voient des paquebots sur des flaques d’eau. Et dans leur regard étonné et patient  se cache un dieu.

Le malheur des enfants c’est d’avoir des adultes comme enseignants. Ce sont les enfants qui devraient montrer l’art de vivre aux adultes.

Alors, le monde est à l’envers. Le monde est sans dessus-dessous.

Les adultes ne savent pas être petits. Ils font des cerfs-volants qui peuvent se rendre à la lune et ils s’applaudissent. Tous les enfants peuvent jouer avec des cerfs-volants, mais peu d’adultes iront sur la lune. Et que peut-on faire sur la lune s’il n’y a pas d’oiseaux, ni d’arbres, ni de poissons volants?

Les enfants sont si intelligents qu’il leur arrive parfois de se demander si les poissons pleurent. Les adultes trouvent ridicule une telle question. Mais les adultes n’ont pas compris que l’enfant se demande où vont les larmes des poissons s’ils sont dans l’eau.

Un humain adulte  est trop occupé à sa tâche sociale. Alors il est étouffé et étranglé dans la multitude de cordes de ses pensées, de ses souvenirs, de ce qu’il a accumulé pour comprendre ou tenter de comprendre. Il passe son temps à expliquer.

Les adultes manquent toujours de temps. Plus ça va, plus ils manquent de temps. Alors, ils s’achètent des montres et des montres, des tic-tacs en quantité négociable.

Il finit par vivre avec ses vieilles montres emmagasinées dans les tiroirs de sa mémoire. Puis il tourne en rond pareilles aux aiguilles de la montre.

Prier, c’est regarder la vie et dire simplement : « Je suis ». Il n’y a pas d’entité préfabriquée ou de grandeurs inventées. Prier peut se résumer parfois à sourire à l’autre.

À quoi ne sert  de prier pour un monde meilleur si on ne prie pas pour être meilleur?   

 Puisqu’il n’y a rien à faire contre ce grand mystère, il faut prier comme les oiseaux. Bref, ne pas prier pour un monde meilleur… La Terre n’est qu’un œufrier d’âmes dans l’Univers. On s’y perche un moment… Et les États sont nos petits fils électriques.  

Le « sentiment » religieux est une horrible perdition: il est clos, enfermé, pas mieux que la fixitude des banques.

C’est bien simple: chacun est l’église de l’autre. La grandeur humaine n’est pas dans la réalisation « visible », mais dans l’invisible que nous ne savons pas cerner encore moins y entrer.  De par nos « valeurs », le mendiant est un échec. Mais de par nos valeurs cloisonnées, notre échec peut être plus grand que celui du mendiant. On ne connaît pas, ou bien mal, ce qui nous grandit et ce que chacun a besoin pour grandir.

Nous avons cette illusion que la Vie a des limites. Mais nous ignorons que les limites qu’elle semble avoir sont celles que nous posons.  L’Univers n’est pas une « idée », c’est une Vie en continuelle  création. Et c’est possiblement nous qui en sommes les acteurs. Nous sommes émotions et déchirements. Ce sont nos idées qui nous dessinent. On est des croquis croqués. Alors, on fait des erreurs.  

Dans la simplicité et l’écoute, nous sommes une prière créatrice. La Vie ne nous demande pas de faire à la sueur de nos fronts, elle ne nous demande rien. Elle veut simplement que nous soyons dans l’acceptation, sans attente.

On ne peut pas « organiser » un bonheur. Car ce qui est organisé, calculé, est à l’envers de la Vie.

Les oiseaux ne comptent pas les arbres qu’il reste, ni les branches. Quand le vent agite les arbres, on dirait que les arbres saluent les oiseaux et les invitent à la maison qu’ils sont.  Ils attendent qu’ils arrivent pour les  cueillir.

Prier, c’est ce re-cueillir.

Maggie

Pour le Dépotoirium

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Chapitre 20

 

Comment chier dans les bois

Comment creuser votre trou

Désormais, nous voilà arrivés aux choses sérieuses. Les gens – les avocats d’affaires, les femmes de séducteurs, les candidats à la présidence des États-Unis – veulent tous savoir comment enterrer leur merde. Ce chapitre décrit précisément où et comment creuser ces trous qui favorisent une rapide décomposition des fèces tout en prévenant la contamination des cours d’eau, fournissant par là même la meilleure protection possible à la bonne santé des hommes, du royaume animal et de la planète. Car avant même de bien saisir l’importance qu’il y a à creuser ce petit trou individuel dans la nature (également dénommé trou de chat), il est nécessaire d’envisager notre merde dans son sens global. Essayer de l’envisager, c’est là toute la difficulté de l’exercice…

Comment chier dans les bois, Chapitre II, Kathleen Meyer, 1989

Il faudrait mettre le livre à jour. Nous ne chions plus que de petits cacas de sentiers, mais nous déféquons du caoutchouc, du C02,des milliards de bouteilles et de sacs de plastiques, shampoing, boissons, etc. Et même des humains…

Carl, ( anticipation sur le monde à venir, version bêta)

***

Le facteur nous a apporté une belle lettre : une invitation sur papier épais et lustré 3X. Du papier pareil à celui que l’on reçoit de la compagnie qui vend des autos. Les autos sont déjà cirées sur papier. Un jour la voiture intelligente prendra le contrôle des usines. Ils réclameront encore plus d’asphalte. Cinq kilomètres d’asphalte peuvent tuer des milliers d’arbre et tout ce qui y habite. Même la beauté des arbres est dans les arbres. On ne peut pas garder la beauté et couper les arbres.

On ouvre la carte :

Maude et Théo sont heureux de vous inviter à leur nouvelle demeure pour pendre la crémaillère

On  y a songé, on y a réfléchi, on a pesé… Nous avons même songé à mentir. Puisque tout le monde ment. Les pubs d’auto mentent. Ils embauchent 20 concepteurs de pubs.Ils font du yoga avec leur cerveau pour nous vendre du métal. C’est pour ça qu’ils nous regardent le nez en l’air, hautain.  Dans les pubs d’auto les montagnes, les rivières, la Terre entière appartient aux autos. Quand tu te glisses dans ton auto, ton auto t’emmène en des endroits qui n’existent plus. Même une auto à six roues. En réalité, les autos n’ont pas de liberté : elles suivent les routes. On leur trace des routes étroites pour en glisser plusieurs. Sans doute que Maude et Théo ont leur propre route. Ils ont leur propre autoroute. Et ça les excite. Il faut suivre des directives, des pelotons de pseudo spécialistes. La vie est une forêt. Alors, pourquoi choisir ce sale asphalte noir et ne pas suivre l’aventure de ne pas  savoir où l’on va?

Les rebelles meurent trop vite. Ils finissent, pour la plupart, sur une plaque avec un titre. « Maître Lavoile, Avocat. » Plaqués comme des autos, avec numéro de permis.

Le grand feu du « changement du monde » ne  nous a laissé que des squelettes de  braises froides. La discordance commence par de  menus secrets. Et les menus secrets engendrent des comportements systémiques de menus secrets. Chut! C’est un secret. Qui vous cache, ment! Nous abhorrons les menteries, les menteurs, et les rapetisseurs de désastres. Alors, c’est clair : on n’ira pas et ils en savent la raison.

Alors, on a senti que notre fusion  d’origine c’était transformée  en communion toxique. Un mot fort à la mode. Comme si dans nos vies chacun devenait l’hostie de l’autre.  Alors, on risquait de s’entre-bouffer en tentant de trop communier. Pour eux, il  était temps de devenir des civilisés. Les incivilisés  n’ont plus de place de nos jours. Et s »ils en cherchent une, ils risquent de se faire bastonner par des avocats et des policiers bien soldés.   Se révolter est faire preuve d’incompréhension devant le « génie » des systèmes implantés par les oligarchies. La race humaine est en train de s’autophagier à bouche que veux-tu! Elle se mange toute crue. Elle croit à la croissance infinie.  Nos deux dévoués rentraient dans les rangs. Un jour, sans doute siffleront-ils  de la farine  d’Hollywood Made in Colombia.  Ils avaleront ensuite des phrases mécanico-américaines : « Ne te demande pas ce que tu peux faire pour ton voisin, demande-toi ce que ton voisin peut faire pour toi ». Philo-Slogans des mâcheurs de chewing-guns.(sic).

JFK, GWB, LBJ, RMN,WJC, BHO et DT Tower. Tous des aristos crasses, des lécheurs de bottes, des soldés à la finance. Ils ont soif de pouvoir et de grandeur d’eux telle une terre fendillée par la sécheresse d’une été sans bouteille d’eau.

Des portails organiques, des sans âmes. Des sans d’aura.  Des poisons d’eau dure. Des poissons d’os mous. Des bibittes bouffeuses de sociétés. Glou! Glou! Glou! Goulûment.

***

On ne pouvait pas  détester Maude et Théo : on les aimait. L’amour ne fait pas partie des idées. C’est une émotion, comme la musique. En même temps, c’est une acceptation.   On ne pouvait pas arracher cet amour de nos êtres, mais on  n’avait pas envie de faire partie du club  des kapos de la destructocratie. On doutait même –et très souvent- de s’attacher autant à une manière de vivre qui nous semblait seulement plus honnête. Quelqu’un a dit un jour qu’au paradis les poissons volaient dans le ciel. Peut-être que les oiseaux nageaient… Ce doit être un poète ou quelqu’un de mort.

Maggie et moi on écoute nos  intuition. On reconnaît la petite voix tout frêle en nous qui murmure si bas que peu l’entendent. Plus le cerveau est en vacarme, plus l’intuition est une arme de savoir enterrée sous ce continuel chahut.

Le Dépotoirium allait sans doute mourir, comme nous. Nous pensions avoir créé le néo-siècle des lumières, avec pour mission d’écraser le nouvel obscurantisme… Pauvres petits nous! Nous étions  désormais  des plongeurs en apnée dans un saignoir qui se livrait à la coagulation d’humains, de peuples entiers. La cravate avait supplanté la robe noire. Chinois, Néerlandais, étasuniens, Lituaniens, gens de Mogadishu, de  Saint-Nazaire, de Padang, etc., tous  étaient  dans le même bateau de sauvetage qu’on soufflait et soufflait sans cesse, vidant leurs  poumons, leurs avoirs,  pour qu’il flotte. Les villes avec leurs files d’autos, de camions et les ciels remplis d’avions commençaient à nous voler de l’air. Les voleurs ne volent pas d’air. Ils ne savent pas que l’air se vole. Ça leur échappe de leurs mains froides et distantes.

Et nous détestions les États qui jouaient avec nous en nous faisant chanter : un kilo de peur, un kilo  de beurre.

La guerre du 21ième siècle était enclenchée : Citoyens VS Politiciens.

Les vendeurs du Temple Bleu allaient bientôt avoir de la misère à vendre leur salade.

***

Carl éteint sa cigarette dans son cendrier personnel. Il fume tellement qu’il s’est acheté une urne, rien que pour se moquer de son « vice ».

— Je vais mourir un jour. Je veux savoir de quoi j’aurai l’air. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas envie de jouer avec des idées, de faire mon intello de coin de toile. J’en ai déjà assez dit.

Il se l’est procuré chez l’entrepreneur de pompes funèbres. Quand l’entrepreneur  lui a demandé si un proche était décédé, Carl a répondu qu’il n’y avait vraiment personne de plus proche : lui. Pour fumer… Il pensait rencontrer un de ces entrepreneurs sérieux, dénué de tout sens de l’humour, qu’il s’est fait répondre :

« Je fume aussi. Il n’y a une façon de garder la viande : la boucaner… C’est ce que faisaient les amérindiens ».

Ils sont devenus amis.  Le type aux cheveux blancs se teignait en noir avec un champoing : « For Men Only ». La V30 : la plus noir des noires. De la couleur de son corbillard.

— Allons prendre une bière ensemble.

Carl ne s’est pas fait prier…

***

Maggie et moi fumons en cachette. Du tabac. Puisqu’il n’est pas défendu de fumer de la marijuana. Et je ne sais plus quelle heure il est, mais il est l’heure d’être écœuré. Nous mangeons des rations de désabusement à tous les coins de journaux, d’analystes vocaux ou écrits, des youtubeurs qui vendent des bulles de  bonheur, des recettes  et des capsules d’humour. Il y a ensuite les crasseux :   les analystes de l’économie. Les tartufes coiffés à droite, fervents  de cette religion des chiffres, nous dégoûtent. Méfions-nous des hommes qui parlent avec des chiffres et qui vivent par les chiffres.   On les écoute,  pourtant.  On vous aime niais et alanguis! Être bon ne compte pas. Le PIB est un acte de foi. Il n’inclut pas le bonheur, la joie, la paix, le ravissement. Le PIB est le plus mauvais squelette de nos existences. C’est un dessein d’enfants. C’est crayonné en barbouilles, en citrouilles et en rouille. Car c’est dépassé. Sésé.

Puis il y a les analystes. Les analyses sont comme des corbeaux qui vivent des cadavres  écrasés par la vie, en politique ou en art. Il y a tellement d’art dans la vie que chaque maison a une galerie.

Ils ronronnent de la langue et du cerveau pendant  des heures de plaisir à nous ennuyer.  Après s’être soulagés, les participants s’arrêtent parce qu’ils n’ont plus de temps d’antenne. Ils changent d’émission.  Ils s’en vont sur la borne des bornés pour  recharger leur cerveau, leur langue, leur formules, et puis reviennent le lendemain.  Bienvenue chez les Esties! Un film bien poilant. Les tabarnak! Ils nous font chiotter, mais nous avons au moins un livre pour savoir où enterrer nos excréments. Notre monde, lui, ne sait plus où enfouir ses vieux frigos, ses téléphones portables, son plastique du Pacifique et tous les tics des pseudos génies magiques.

Bonne nouvelle! À partir de 2020, plus le droit d’enterrer ses détritus. Nous pensons tous et en chœur, que nos gouvernement ne sont jamais allés visiter les dépotoirs ou des centres dits écologiques.  Paroles de gens de bureaux. Leur corbeille est un proton. Un proton de décharges.

***

J’ai emmené Maggie au travail, pour lui donner un avant-goût de son futur  emploi. La matière première des infirmiers, du moins celui qui comme nous nous occupons des gens en fin de vie,  c’est le vieux ratatiné, bourrés de médicaments, qui semble ramper vers l’au-delà.  Avant, il y avait des bibliothèques qui mourraient. Maintenant, ce sont des cendres d’Alexandrie, des corps carbonisés. Le vieux est séparé de la vie, des enfants, de tout ce qui est « différent » du vieux. Le vieux vit avec le vieux. L’eau de ce poisson qu’est le vieux et une agglomération de vieux. Ils vivent dans de vieux eaux.

Mais à travers certains d’entre eux, il reste des trésors. Ce n’est pas leur grand savoir. Ce ne sont pas des Wikipedia, ce sont des émotions, des souvenirs, des histoires. Des vies et des vies. Des longues vies paquetées d’embûches, de noirceur et de lumière. Bref, ils sont comme nous.

Maggie a tout de suite aimé Caméléa. Je l’avais nommée ainsi parce qu’elle était souvent camée, mais plus conscientes encore. Elle était camée, et son prénom était Léa. Caméléa avait près de son lit un perroquet beau parleur. Elle l’adorait. Quand elle voulait voir et entendre de la vie, elle se tournait vers Icare.

Même à moitié morte, elle semblait plus vivante que nous. Elle était partie vivre au  Yukon où elle avait passé une partie de sa vie pour  revenir mourir ici. « Détresse respiratoire ». « J’ai trop fumé d’herbe », disait-t-elle, en riant. Sur son visage, on aurait dit une belle carte du monde en couleurs, avec ses montagnes, ses plissures, ses rivières séchées. Elle avait encore de ces lèvres charnues des gens qui ont d’énormes dentitions et qui ont goûté à la vie de la Vie.

Couchée dans son lit de mort, même les lumières quasi éteintes, la pièce semblait se remplir d’une luminosité pas tout à fait de ce monde. Un mystère de lumière qui jaillissait  d’elle. Ses longues tresses de cheveux blancs se répandaient sur les oreillers qui gardaient sa tête un peu penchée en avant. « Je me suis coupé les cheveux à chaque fois qu’ils me chatouillaient trop les fesses. Jeune, je ne les coupais pas souvent, car j’aimais bien me faire chatouiller les fesses »…

« Qu’est-ce que vous faites ici, les jeunes. Vous êtes trop beaux pour colorer des mourants. J’étais comme vous : j’étais timide et j’avais peur de la vie. J’ai 86 ans et trois mois. Ce qui devrait faire pas loin de 350 saisons. Je sais compter, mais je sais surtout avoir emmagasiné toutes les émotions. Je ne sais pas où j’irai quand je partirai, mais je sais que l’on emporte que des émotions. Alors, donnez-moi de vos émotions pour que le bagage soit plus gros.  J’ai toujours ressenti mon âme comme une éponge à émotions. Parfois ça m’a fait mal. Mers et montagnes. J’ai chanté, hurlé de désespoirs, mais j’ai appris à vivre comme si je n’avais qu’un seul jour. Un seul. Quand le soleil se levait, je renaissais. J’ai appris à renaître. Aujourd’hui, les gens meurent à tous les soirs. Et ils meurent dans la peur de l’autre jour. Au Yukon, c’est là que j’ai appris à voir la nature si vaste, les rivières remplies de truites, les papillons, les moustiques,  le froid, la chaleur, les cabanes. Sauvage comme la vie le beau Yukon!  J’ai su, très vite en arrivant là-bas que je préférais danser dans ces petites misères au lieu de goûter à la froidure intérieure. J’ai cessé de pleurer intérieurement après quelques semaines. C’est la Terre, et je ne sais quoi d’autre,  qui m’a prise dans ses bras et m’a soutenue. C’est la Terre avec tous ses mystères. Quand je revenais ici, voir mes enfants, et que je les voyais trimer du matin au soir, avaler des médicaments pour endurer ce monde affolé dans lequel ils vivaient, j’avais hâte de retourner vivre avec James. On pêchait, on trappait, on marchait des jours et des jours, rien que pour nous déplacer. On n’avait pas de but. Les pas et les yeux, les oreilles et le nez nous menaient partout.  Quand je revenais ici, je ne voyais plus de vivants. Je ne voyais que des zombies ruminer, affolés, les nerfs brisés. Leur garde-robe était remplie de vêtements : un pour chaque jour. Comme s’il fallait être une fleur nouvelle dans un édifice à bureaux. Ils étaient tous des guenilles bien habillées. Des guenilles riches. Des démolis. Des âmes fendillées, toujours en attente, et d’autre ressassant  leur passé. Ils nageaient dans le fiel de leurs regrets. Ils écumaient leur âme-bateau à toutes les semaines en se jetant dans une fête bien arrosée. Ils ont pris les habits d’un rôle social. Avec tous les avantages. Ils ont fait semblant d’aimer. Même qu’aimer leur soulevait le cœur parce que c’était une tâche. Un esclave bien vêtu, bien logé, reste un esclave. Mais ça, personne ne semble le comprendre. Ils ont vendu leur âme à leur cerveau. Et leur cerveau a été acheté comme on achète un tracteur. Les paysans sont passés  de la terre à l’usine, puis de l’usine à un monde invisible, irréel, tracé par les ordinateurs. Ne pas croire en ce dieu qui dort en nous, et croire en une machine qui mène le monde! Ils disent qu’ils sont actifs et participatifs. Ce n’est rien… C’est pathétique et quasiment drôle. Triste, surtout… »

Elle parlait, parlait, le souffle coupé, enlevant son masque d’oxygène, puis le reprenant.

Nous étions silence et silences.

La pièce était toute courbaturée de lumière par une chandelle allumée qui vacillait sous les mouvements de l’air. La  La pièce était sombre mais une chandelle demeurait allumée et vacillait.

— Vous pourriez me lire quelque chose?

— Bien sûr!

— Les gens sont sourds des yeux. Ils ne sont plus là… Ils sont sur des trucs électroniques. Je ne suis pas un pixel, même si j’ai l’air d’un pixel dans cette immensité. J’ai été : point. Et j’en suis heureuse. Même si j’avais peur de tout… Au début. Après je ne sais quel temps, j’ai cessé d’avoir peur. Après tout, j’étais sorti du ventre d’une mère. Voilà que je refais simplement le chemin inverse.  Donnez-moi le petit carnet, dans le tiroir, là.

Maggie a pris le carnet.

— Ouvrez simplement une page. Car je les aime toutes. J’ai simplement pris cela et les ai écrites pour ne jamais oublier. C’est Giono : page 43. Un extrait du livre Le chant du monde.

Maggie se rendit à la page  indiquée  et se mit à lire :

Enfin, le soir véritable venait. Tous les piétons rentraient aux fermes et aux villages. Deux ou trois traîneaux passaient encore à toute vitesse à la lisière des bois dans un gros bruit de galopades et de grelots. On entendait dans le vent des gens qui tapaient leurs raquettes sur le seuil des portes, puis les portes se fermaient et les fermes et les villages se mettaient à suer de la vapeur et de la fumée comme des chevaux qui ont couru de toutes leurs forces dans le froid. La carapace des forêts, les épines des buissons devenaient bleues comme de l’acier, tout l’étincellement de la terre s’éteignait d’un seul coup, deux ou trois grosses étoiles déchiraient le soir, puis, du haut des montagnes, s’écroulait lentement l’entassement des nuages, la neige recommençait à tomber et, la nuit s’étant fermée, il n’y avait plus rien à voir, il ne restait plus qu’à écouter les grands nuages qui battaient des ailes à travers les forêts.

— Je crois qu’elle s’est endormie.

Après, je lui ai fait faire le tour du propriétaire.  En cette maison de soins palliatifs, le propriétaire, ici, c’est la mort. Il y avait les sages-femmes, et moi je suis le sage-homme à l’autre bout de la vie. Juste avant ledit tunnel. J’étais là pour les soulager, leur parler, les toucher, les distraire Ce  qu’ils aimaient le mieux c’était de raconter leur vie. Ceux qui le pouvaient encore. J’écoutais des testaments sonores.  J’ai plus appris sur la vie dans cet antre de la mort que de ma minuscule expérience de vie. Ce sont les derniers bruits des humains. Quand, enfants, ils ont appris à parler, c’était pour se raconter, même à eux, leur histoire. À côté de cela, la magnificence de la Statue de la Liberté de New York est une potiche. Et la robotisation est le leurre et l’argent du leurre. Une formule que j’adore…

Nous nous sommes assis sur un divan de cuir.

Assis sur de la peau de vache trépassée.

Au fond, au tréfonds de nos êtres, n’étions-nous pas assis sur tout ce qui est mort et qui sert aux autres?

La vie est un collier de souvenirs ou un tissage de l’esprit vers ses grandes espérances. La mort, la réelle, c’est de ne plus être capable de vivre entre le passé et l’avenir. Nous sommes des  personnages en fauteuil roulant. Tout ce qu’on nous baratte concernant nos vies, nos futurs de technocrates bien payés,  ne sont qu’illusions.  Nous sommes assis sur une peau de vache : c’est la réalité. Il y a un vieux et faux lampadaire accroché au mur qui laisse sa lumière glauque lécher la noirceur de la pièce. Tout est tapis tapi. Le plancher est posé en dessous du tapis et le tapis est tapi en dessous de la lumière.

Avachis sur le divan, ma bouche qui respire comme un mat bat aux vents dans la chevelure rousse de Maggie.  On s’échangeait nos respirations, nos bulles d’air, nos aliments de poumons, collés-collés.

Il y a de belles  léthargies qui nous passent sous le nez. C’est lorsque l’on cesse de se servir du cerveau que l’on commence à comprendre. Et pourtant, notre monde a délaissé la profondeur de l’indolence, de la paresse,   pour la grande caverne de  l’action.

— Comment tu vois la vie, m’a-t-elle demandé.

— La Terre est comme une grande ruche, une immense ruche. Pendant que des enfants naissent à l’autre bout du monde, ici, des gens s’en vont. Si nous étions assis sur la lune, par un soir de Terre, dans une noirceur sidérale, nous pourrions voir les âmes, telles des lucioles, monter vers le monde oublié et d’autres aller se nicher dans les ventres des mères. Ce serait comme une ruche en été, quand les fleurs des jardins se maquillent de leurs couleurs à la tempera. Elles se font belles parce que le soleil les aime et qu’il les fait tisonner en des andradites mouvantes. Il les aime au point de sculpter leurs couleurs, de manière si gracile qu’elles deviennent parfois translucides. C’est comme la vie. On ne comprend pas une fleur. On la regarde avec tous les yeux cachés en nous. C’est peut-être un tout petit pixel de paradis.  On ne s’en empare pas, on la laisse soigner nos yeux. On la laisse bénir nos douleurs. On la trouve belle et on ne se demande pas pourquoi elle est belle.  Quand on est gris, les fleurs nous aident. C’est comme une œuvre qui pousse, atteint son apogée, et se met à plisser sans botox pour la sauver. Parce que c’est la vie. Elle se dissous et sèche. Elles deviennent toutes tordues des pétales. La peau des vieux est comme les pétales des fleurs. On se demande s’il y a une raison à la vie. S’il y a une mission. La formulation des religions est la suivante : tu nais pour être une créature de Dieu, tu vis,  et tu meurs pour aller au paradis. Selon les règlements en vigueur…  Les trois paliers de la Vie.  Et qui dit que même si nous avions des milliers de vie, des milliers d’états vibratoires, que tout resterait un mystère. Il n’y a que dans les livres que l’on peut écrire le mot fin.

— Qu’est-ce qu’on va faire de notre avenir?

—  On va essayer un avenir…

Alors, le lendemain, on s’est mis à la recherche d’un hameau perdu au fond de la Gaspésie abandonnée. Là où les villages rapetissent à vue de vie.  Là où les enfants sont attirés comme des moustiques vers la phosphorescence des villes.

Tous les téléphones intelligents mènent à Montréal ou à New-York. L’accès à tout ne mène souvent à rien. Trop aller en dehors de soi ne mène pas à soi.

Bruit, bruit, bruit, joli bruit! ( comptine)

Feu!

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 19

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