Archives de Tag: Huile de palme

Indonésie et déforestation

Photo de Nouchka Galili.

Photo de Nouchka Galili.

Vous connaissez les marques Nutella, Pepsi, Mixa, Häagen-Dazs, Mac Donalds ou Total ? Toutes ont un point commun : l’utilisation massive d’huile de palme.

Il se produit 1,9 tonne d’huile de palme chaque seconde dans le monde, soit 60 millions de tonnes d’huile de palme par an (2015) dont 90 % en Indonésie et en Malaisie. Cela représente 1/4 du marché des huiles végétales.
L’huile de palme est l’huile végétale la plus produite de la planète. Un prix particulièrement bas sur le marché mondial, une huile rentable et économique, des propriétés convenant particulièrement au processus de transformation industrielle des aliments, ont fait que l’huile de palme est présente aujourd’hui dans un produit sur deux dans les supermarchés : pizzas surgelées, biscuits, margarines, crèmes pour le corps, savons, maquillages, bougies, lessives, apéritifs, dentifrice, produits d’hygiène, produits d’entretien, laits infantiles, préparations & plats industriels, pains, brioches, pâtes à tarte, glaces, confiseries…

L’île de Bornéo, un peu plus grande que la France, a vu la forêt primaire de son territoire fondre de plus de la moitié en 60 ans, sous l’effet des bulldozers et des tronçonneuses, pour planter des palmeraies. La vente de bois tropicaux est aussi une ressource très lucrative.
La forêt tropicale, riche en biodiversité, est devenue une monoculture intensive où rien ne vit, si ce n’est les palmiers. La perte d’habitats des animaux de la forêt poussent certaines espèces à l’extinction, la culture massive des palmiers à huile en est clairement responsable. L’écosystème terrestre local en est bouleversé mais pas seulement : la déforestation a aussi une grande influence à l’échelle globale en terme de réchauffement climatique.
5 grands mammifères d’Indonésie sont en voix d’extinction à cause de la production massive d’huile de palme : l’orang-outan et l’éléphant pygmée de Bornéo, l’orang-outan, le tigre et le rhinocéros de Sumatra. La réduction de leur espace vital est imputable aux plantations de palmiers. Le braconnage et la perte d’habitat est pour eux une catastrophe. Paysans et populations autochtones, qui depuis des générations vivent dans la forêt et la préservent, sont souvent brutalement expulsés de leur terres ou tués.
Les « forêts » de palmiers à huile réduisent de 90% le taux de biodiversité et apportent avec elles des intrants (pesticides, engrais) qui modifient l’équilibre des sols et des écosystèmes aquatiques. La demande en huile de palme devrait, selon les experts, quasiment doubler entre 2010 et 2020 et l’augmentation de production serait située à 60% en Asie du Sud-Est. Si rien n’est fait aujourd’hui, ces 5 espèces auront disparu d’ici 2020.

Ce que presque personne ne sait : près de la moitié des importations d’huile de palme dans l’UE est consommée sous la forme de biocarburants. La loi de 2009 sur l’incorporation obligatoire d’agrocarburants dans l’essence et le diesel est ainsi une cause majeure de déforestation tropicale.
À ce jour, les plantations d’huile de palme s’étendent sur 27 millions d’hectares à travers le monde, en Asie du Sud-Est, en Amérique du Sud et en Afrique, soit un territoire grand comme la Nouvelle-Zélande d’où ont été chassés habitants et animaux pour faire place à un « désert vert ».
D’immenses zones de forêts tropicales sont défrichées et brûlées, jour après jour, pour faire de la place aux plantations. Ce faisant, de grandes quantités de gaz à effet de serre sont émises dans l’atmosphère. L’Indonésie, premier producteur d’huile de palme de la planète, a ainsi émis plus de gaz à effet de serre que les États-Unis d’Amérique au cours de l’année 2015. Les émissions de CO2 et de méthane rendent les biocarburants à base d’huile de palme trois fois plus nocif pour le climat que les carburants à base de pétrole.
Notre absorption quotidienne d’huile de palme est nocive pour l’environnement, pour les Animaux mais aussi pour notre propre santé : l’huile de palme industrielle raffinée est riche en contaminant génotoxiques et cancérigènes, comme l’a alerté l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) au cours de l’été 2016. »

*************************************************************************

L’huile de palme se cache dans tous ces produits de consommation courante et sous tous ces autres noms : 1) https://observatoire-des-aliments.fr/…/liste-produits-huile…2) https://www.encyclo-ecolo.com/Produits_avec_huile_de_palme

*****************************************************************************

(Source : Planestoscope/LeMonde/SauvonsLaForêt/NoPalm.org)

L’état réel du monde

Par Fabrice Nicolino

Ce papier ne concerne pas notre quotidien. Mais un écologiste sincère peut-il détourner son regard de ce qui se passe ailleurs, au loin, qui touche les hommes, les bêtes, les arbres ? Vous avez comme moi la réponse, et c’est pourquoi je souhaite que vous lisiez ce qui suit avec l’intérêt que cela mérite. Mais commençons par planter le décor : Wilmar.

Wilmar est une énorme entreprise asiatique, qui fait son chiffre d’affaires – près de 45 milliards de dollars en 2011 – dans l’agriculture industrielle. Et plus précisément encore grâce au palmier à huile, dont on tire non seulement des matières grasses à bon marché, mais aussi des biocarburants, autrement appelés nécrocarburants. La si précieuse Emmanuelle Grundmann a écrit il y a peu un livre bourré d’informations rares sur le sujet ( Un fléau si rentable , Calmann-Lévy, 262 pages, 16,90 euros, 2013). Je ne me souviens pas d’y avoir lu mention des surfaces plantées en palmier à huile, mais le chiffre doit y être. Celui qui me tombe sous la main, qui date de 2009, parle de 15 millions d’hectares dans le monde. Nous devons en ce cas avoir dépassé les 20 millions, car cette culture industrielle est une peste qui se répand comme telle. Inutile de m’appesantir : le palmier à huile n’est comparable, dans les temps présents, qu’au désastre total engendré par le soja transgénique, qui a changé la structure physique de pays comme le Paraguay, l’Argentine (au nord), le Brésil (au sud). Et comme lui, il détruit tout : les cultures paysannes locales, les animaux, les forêts bien sûr. Parler de crime paraît modéré, compte tenu de l’extrême violence des destructions. Mais si l’on doit s’accorder sur le mot, disons alors qu’il s’agit d’un crime majeur.

Wilmar, donc. Le 9 décembre dernier, je reçois un message des Amis de la Terre, association pour laquelle j’ai une sympathie mesurée, mais réelle. Son titre est un cri de triomphe : Huile de palme : la multinationale Wilmar cède sous la pression de la société civile et de ses financeurs. Une telle annonce est si inattendue qu’immédiatement, et contre l’évidence, j’espère une vraie bonne nouvelle. Ce que dit le communiqué, c’est que « les Amis de la Terre ont interpellé BNP Paribas, la Société Générale, le Crédit Agricole et Axa. Seule la BNP Paribas a réellement pris au sérieux la gravité des pratiques dénoncées et reconnu sa responsabilité en tant que financeur de Wilmar. Alertée, la banque française a à son tour fait pression sur Wilmar pour leur demander de rendre des comptes ». Wilmar, rendre des comptes, et sous la pression des Amis de la Terre ? Dès la lecture de cette phrase, je savais qu’on se trouvait en pleine fantasmagorie, celle qui préside aux communiqués triomphants d’autres associations, comme Greenpeace ou le WWF, qui ont un besoin vital de prouver à leurs chers donateurs que l’argent est bien employé. Oui, une complète fantasmagorie. Et le reste était pire encore : « Lucie Pinson, chargée de campagne Finance privée pour les Amis de la Terre conclut : “L’annonce de Wilmar montre que notre stratégie de pressions sur les banques peut être très efficace et entraîner des changements au sein des entreprises. Nous avons pu le constater lors des différents entretiens avec BNP Paribas. Il est donc plus que jamais utile que les citoyens se mobilisent pour interpeller leur banque” ».

Oh ! des changements au sein des entreprises ? Wilmar la vertueuse aurait décidé de ne plus s’approvisionner auprès de fournisseurs d’huile travaillant dans l’illégalité. Fantastique ! Je profite de l’occasion pour dire aux Amis de la Terre qu’en Indonésie et en Malaisie, terrains privilégiés de profits pour Wilmar, la loi, c’est eux, représentée sur place par leurs amis. Inverser un tel rapport de forces nécessite un peu plus qu’agiter ses petits bras. Croyez-en un vieux cheval fourbu comme moi. Ce n’est pas tout, car j’ai reçu dans le même temps que ce communiqué une information accablante de l’association Grain, l’une des plus chères à mon âme (c’est ici). Vous lirez, je l’espère, mais je dois en faire un commentaire, qui conclura mon propos. Nous sommes cette fois au Nigeria, pays le plus peuplé d’Afrique avec ses 170 millions d’habitants. Je ne sais évidemment pas ce que cette poudrière va devenir, mais il faudrait être bien sot pour espérer qu’elle n’explosera pas. Les affrontements entre chrétiens, animistes et musulmans ne sont que l’une des faces d’une dislocation générale, sur fond de folie écologique.

Dans ce pays ne subsistent que des confettis de forêts tropicales, et ces confettis se changent en poussière rouge latérite. Le village d’Ekong Anaku, dans le sud-est du pays, conserve – conservait ? – l’usage d’un lambeau de quelques milliers d’hectares. Et puis les corrompus de Lagos, la capitale, se sont emparés de ce que les villageois avaient accepté de transformer en réserve. 10 000 hectares d’un seul tenant. Un vol pur et simple dans ce pays dirigé par des kleptocrates. En 2011, le voleur, qui n’avait pas payé un centime son butin, décide de le revendre à une opportune société étrangère, empochant un nombre indéterminé de millions de dollars. Et cette entreprise, c’est Wilmar International, celle qui s’achète une belle conscience auprès des naïfs des Amis de la Terre. Le point de vue d’un chef villageois : « Obajanso (le voleur) n’avait absolument pas le droit de vendre ces terres. Si vous achetez un bien volé, vous ne pouvez pas dire qu’il vous appartient. » Si. Au Nigeria comme en Malaisie, c’est possible, et c’est même certain.Wilmar a commencé de planter des palmiers et on voit mal cette transnationale rendre le bien si mal acquis à ses légitimes propriétaires.

Quelle morale à tout ce qui précède ? J’en vois une : faire semblant d’agir et d’obtenir des résultats est encore pire que de ne rien faire du tout. Cela détourne, cela assoupit, cela trompe. J’en vois une autre : qui n’a pas envie d’affronter les monstres doit rester à la maison. La bataille contre la destruction du monde fait partie d’une guerre de tranchées dans laquelle nous avons le grand privilège d’être à l’arrière, buvant du champagne et festoyant, tandis que d’autres meurent. Je n’ai aucune envie de mourir, mais il serait temps de se mettre d’accord sur les enjeux du combat et les risques que nous décidons en conscience de courir. En attendant, qu’on nous foute la paix avec les bluettes. Les activités des transnationales sont par définition amorales. Et quand elles s’attaquent ainsi, frontalement, aux être vivants, à tous les êtres vivants, arbres compris, il faut avoir le courage élémentaire de désigner un ennemi. Pas un adversaire. Un ennemi.

Communiqué des Amis de la Terre

fabrice-nicolino.com

Via

http://www.altermonde-sans-frontiere.com/spip.php?article24715

Huile de palme : cartes sur table avec les marques

Par Greenpeace

Il ne reste plus que 400 tigres de Sumatra dans les forêts indonésiennes. Et ils sont en sursis. Leur habitat est grignoté, jour après jour, par d’immenses plantations de palmiers à huile. D’après les cartes officielles du ministère indonésien des Forêts, l’Indonésie a perdu au moins 1 240 000 hectares de forêts entre 2009 et 2011, soit 620 000 hectares par an. L’expansion des plantations de palmier à huile est le principal moteur de cette déforestation.

Les grandes marques ont des responsabilités envers nous en tant que consommateurs. Greenpeace a analysé les politiques d’approvisionnement de 8 grandes firmes multinationales, qui sont toute clientes de la firme Wilmar International, premier négociant en huile de palme du monde et contributeur notoire à la destruction des forêts indonésiennes. La plupart de ces entreprises se retranchent encore derrière le label de durabilité RSPO, qui est pourtant insuffisant à garantir des achats d’huile responsable. D’autres ont enfin pris la mesure de l’enjeu lié à la présence d’huile de palme dans leur produits, tels Nestlé et tout récemment Ferrero ou encore Unilever !Voir la totalité des réponses des marques sur le site du “Tiger Challenge

12 entreprises françaises contactées

Enseignes de la grande distribution, industriels de l’agroalimentaire ou des cosmétiques, membres de la Roundtable for Sustainable Palm Oil (RSPO, Table ronde pour une huile de palme durable) ou importantes utilisatrices d’huile de palme, Greenpeace les a contactées. Dans la grande distribution française, les mauvais élèves sontSystème U et Casino, qui n’ont aujourd’hui communiqué aucune information à Greenpeace. Le cas de Casino est tout particulièrement ironique. Côté pile, cette enseigne s’est saisie de longue date de la controverse sur l’huile de palme, en lançant une campagne de communication sur la substitution d’huile de palme dans des produits alimentaires. Pur opportunisme marketing ? Car côté face, Casino ne donne aucun signe montrant qu’elle prend sérieusement en compte le problème de sa contribution à la déforestation dans ses produits non alimentaires.

Aux actes !

Carrefour, Auchan, Intermarché et Leclerc ont déclaré avoir contacté certains de leurs fournisseurs pour qu’ils garantissent à terme une huile de palme “zéro déforestation”. Mais si cette demande n’est pas assortie d’une échéance et de sanctions éventuelles (et notamment des sanctions économiques, voire une suspension de contrat), on peut s’interroger sur la sincérité de leur résolution.

Carrefour en particulier est très investi au sein de la RSPO. La crédibilité des engagements du distributeur dans ce dossier est donc étroitement liée à celle de la table ronde… sérieusement écornée ces derniers temps. Près de dix ans après sa création, le bilan de la RSPO est en demi-teinte. Alors que l’organisation aurait dû contribuer à briser le cercle vicieux entre fabrication d’huile de palme et déforestation, les résultats ne sont pas là… (lire notre billet : Huile de palme : vous avez dit “durable” ?)

Carrefour vient toutefois de reconnaître la nécessité d’aller au-delà du “socle RSPO” pour “préserver tourbières et forêts naturelles”. Il lui faut maintenant joindre les actes à la parole, rendre public un engagement zéro déforestation et établir un plan d’action avec ses fournisseurs. Côté entreprises consommatrices d’huile de palme,L’Oréal a entamé un dialogue avec ses fournisseurs en leur indiquant sa volonté de ne plus travailler, à terme, qu’avec des fournisseurs garantissant une huile de palme zéro déforestation. C’est un signal significatif donné au secteur par le leader mondial des cosmétiques, mais là encore L’Oréal doit assumer jusqu’au bout cette démarche,s’engager publiquement auprès du public à ne plus contribuer à la déforestation tropicales par ses achats d’huile de palme, et établir un plan d’action à échéance rapide pour y parvenir. L’Oréal doit en particulier signifier clairement à Wilmar International, dont Greenpeace vient de dénoncer les pratiques conduisant à la déforestation tropicales (voir en anglais, le rapport Permis de tuer), qu’il perdra des clients importants si Wilmar ne s’engage pas vers le “zéro déforestation”.

Danone s’est engagé à 100 % d’huile certifiée RSPO et physiquement tracée d’ici 2015, mais cela ne constitue qu’une première étape vers la responsabilité environnementale. Danone doit impérativement s’engager à aller au-delà des critères RSPO, largement insuffisants ! Car les déboisements et incendies catastrophiques qui affectent l’Indonésie continuent d’impliquer des plantations certifiées “durables et donc, de fait, des membres de la RSPO… CommeDanoneLa palme de l’hypocrisie revient à Bongrain (St Morêt, Elle et Vire, etc.), Lactalis (Président, Nesquik, La Laitière parmi beaucoup d’autres) et Pasquier(brioches), qui sont des groupes membres de la RSPO et fiers de l’être… Mais qui n’ont pas daigné répondre au questionnaire !

Nous estimons, comme de plus en plus de citoyens, qu’il est légitime de savoir si les produits que nous utilisons au quotidien sont liés à la disparition des forêts et des tigres. Des mesures doivent être prises de toute urgence pour arrêter la destruction des forêts liée à l’huile de palme, produite pour fabriquer les produits que nous consommons. Des alternatives existent : il est possible de cultiver des palmiers à huile sans détruire l’environnement.

Si les grandes marques veulent cesser de faire partie du problème, elles doivent appliquer des normes plus strictes que celles de la RSPO, faire le ménage dans leurs chaînes de production et choisir des fournisseurs qui respectent l’environnement.

forets.greenpeace.fr

VIA

http://www.altermonde-sans-frontiere.com/spip.php?article24582

Sumatra : comment l’huile de palme a chassé des centaines de paysans de leurs terres

Ce sont partout les mêmes schémas, une éviction planétaire de la petite paysannerie, expulsée de ses terres, mise en errance indéfinie, mise en quasi esclavage sur ses propres terres au service de multinationales, répression, assassinat des meneurs de la résistance, famille réduite à la plus noire misère.

Sumatra : comment l’huile de palme a chassé des centaines de paysans de leurs terres

par Patrick Piro 21 octobre 2013

 

Alors qu’en France, un projet de surtaxe de l’huile de palme fait toujours débat, que se passe-t-il chez le premier producteur mondial de palme, l’Indonésie ? Expropriation de communautés locales, soumissions contraintes des petits agriculteurs aux grandes firmes contrôlées par l’Etat… La culture d’huile de palme n’y est pas vraiment « responsable ». A Sumatra, des centaines de familles se sont lancées dans une « guérilla » agricole pour se réinstaller sur les plantations dont ils ont été chassés. Reportage.

Rustan, Sultan et Masri-Zainal baissent la voix. Ils nous expliquent qu’ils vont envahir « leur » terre afin d’en reprendre possession. Environ 1 500 hectares que leur communauté occupait il y a près de trois décennies, à la suite de leurs ancêtres, et dont ils ont été chassés dans les années 1980 par l’armée. Dans une campagne reculée de la commune de Jorong, dans l’Ouest de Sumatra [1], l’opération de nettoyage avait pour but d’installer une plantation de palmiers à huile, exploitée par une entreprise gouvernementale, la PTPN 6 [2].

Les trois paysans, de la tribu des Minang Sikumbang, se sont rendus à Jakarta en juin dernier, à l’occasion d’une grande rencontre internationale du réseau la Via Campesina (lire notre reportage), venus mettre au point l’opération avec les conseils de leur syndicat SPI, principal regroupement paysans d’Indonésie – l’équivalent de la Confédération paysanne en France.

L’éviction a eu lieu à l’époque du dictateur Sukarno, mais sa chute en l’an 2000 n’a rien changé pour la communauté. « Le gouvernement ne nous a prêté aucune attention. Il a même expliqué qu’il était en droit de récupérer ces terres, au prétexte qu’elles auraient été exploitées auparavant par les Pays-Bas (l’ancienne puissance coloniale, ndlr). » L’argument retors est régulièrement servi pour contester le droit coutumier des populations locales — non écrit et non enregistré —, et qui entrave les grands projets. Justification : l’État agirait dans une continuité de gestion, les Indonésiens ayant pris la suite du colonisateur à l’indépendance… « La spoliation n’est donc pas reconnue », explique Masri-Zainal, un des meneurs de la contestation.

Sous la tente précaire qui leur sert de quartier général, Mastum, meneur des paysans floués par la PTPN 7, explique qu'ils sont prêt à tout pour retrouver de la terre à cultiver.

Le moratoire [3] sur la déforestation en vigueur depuis 2011 en Indonésie n’a en rien affecté la croissance de la production. Les anciennes concessions ne sont pas concernées et l’agro-industrie contourne le moratoire en exploitant des terres occupées par d’autres cultures. La production indonésienne qui représente 54 % de l’huile de palme mondiale, a récemment rattrapé, puis largement dépassé celle de son grand concurrent malaisien (33 % du total mondial) [4]. Le pays entend bien poursuivre son expansion pour accompagner l’explosion de la demande mondiale dans l’agroalimentaire et les agrocarburants. Les surface couvertes en palmeraies — près de 9 millions d’hectares aujourd’hui, l’équivalent du Portugal —, pourraient croître de 40 % d’ici à 2020 [5].

« Association » ou servage ?

Le syndicat SPI a recensé des centaines de conflits similaires dans toutes les grandes îles de l’archipel. Dans le but de les prévenir, les autorités proposent depuis des années aux déplacées des solutions de compromis épargnant les intérêts agro-industriels : l’installation sur des lopins en périphérie de la plantation, ou plus loin, en échange d’un abandon de toute revendication concernant l’accaparement de leurs anciennes terres. Une procédure dénommée inti-plasma.

L’entreprise a ainsi obligation de proposer aux paysans de s’associer à son projet. La terre reste attribuée à la plantation industrielle, mais les multiples lopins (en général deux hectares) sont « offerts » en compensation aux familles expropriées. Celles-ci doivent cultiver la palme, avec obligation d’en vendre la cueillette à l’entreprise. Cette dernière est tenue d’accompagner les paysans jusqu’à la maturité de leurs palmiers (environ trois ans après plantation), en échange de la récolte pendant cette période. Elle promet aussi en général de construire des écoles, des routes, ou des centres de santé.

Engagements non respectés

Mais les bénéfices potentiels de cette « association » n’apparaissent souvent que sur le papier. Ce système, d’inspiration très libérale, piège trop souvent les paysans dans un statut d’auto-entrepreneur sous contrat, très éloigné de leur culture ancestrale. Le cadre inti-plasma prévoit certes que le projet doit être négocié avec les représentants des communautés. Mais ces dernières contestent cette délégation forcée, qui réduit leur capacité de peser collectivement. « Les villageois sont toujours en position de faiblesse », constate Polong, directeur de l’antenne de l’association écologiste Walhi dans la province de Sud Sumatra.L’entreprise a la main sur toutes les données comptables, et c’est elle qui fixe le prix d’achat des récoltes des terres. Les plaintes des paysans sont fréquentes car les malversations sont aisées ! », commente Polong.

À Lais, une centaine de famille de paysans s'est mobilisée pour réclamer de la terre auprès de la compagnie PTPN 7.

L’une des plus communes : la firme apprend au paysan qu’il est en dette à son égard. La spirale de la ruine s’amorce. « À court de solutions, il ne reste aux familles qu’à vendre leur lopin… à l’entreprise, déplore Rahman, responsable Sumatra Sud du SPI. Les conflits se multiplient aujourd’hui parce qu’elles constatent aussi, dix ans plus tard, que les équipements promis ne sont jamais venus. Alors qu’il était généralement admis, dans la perception commune, que l’Indonésie disposait de terres en suffisance, les paysans floués s’aperçoivent que ce n’est pas le cas. »

Amorce d’une révolte

Dans cette province, des centaines de paysans de la commune de Lais ont aussi connu l’éviction de leur terre pour laisser place à des milliers de rangées de palmiers filant vers l’horizon. Mastum explique que l’entreprise PTPN 7, autre firme agro-industrielle, n’a jamais été claire avec eux. Plus d’une centaine de familles auraient été exclues de l’accord inti-plasma initial, et survivent sur de maigres bandes de terre en bordure de la plantation. Au début des années 2000, avec la chute du dictateur, ils sont revenus à la charge pour réclamer à bénéficier… de l’inti-plasma.

« Nous avons connaissance des inconvénients, mais n’avons pas d’autre issue, il nous faut de la terre », avoue Mastum. Disposant même d’une lettre d’accord signée de la main du directeur régional de la firme, les paysans se sont lassés d’être menés en bateau. Ils ont installé il y a quelques mois une sorte de campement de bataille précaire quelques mètres à l’intérieur de la palmeraie. L’atmosphère est électrique, des jeunes font le guet pour repérer les vigiles en civil qui circulent à moto. En mai dernier, les paysans avaient brûlé du matériel appartenant à la PTPN 7, promettant de tenir bon jusqu’à obtenir satisfaction.

Guérilla agricole

À Jorong, dans l’Ouest de Sumatra, plusieurs tribus ont accepté de jouer le jeu de l’inti-plasma quand les guichets se sont ouverts, en 2001. Mais quelque 450 familles ont refusé l’offre et se sont tout bonnement retrouvées sans terre.« Nous voulons revenir où nous vivions, justifie Sultan, autre meneur de la résistance. Un site boisé à flanc de colline où tout poussait à petite échelle, riz, fruits, légumes… Nous avions là notre cimetière, des sites dédiés à nos traditions. La firme a tout effacé, délibérément. »

Une majorité de ces paysans sans-terre se sont dispersés pour tenter de retrouver des moyens de subsistance. Restent sur place 180 familles très mobilisées et appuyées par le SPI. Quelques-unes, dont celles de Rustan, Sultan et Masri-Zainal, mènent une « guérilla » agricole, cultivant de petites bandes entre les rangées de palmiers et ont même creusé des mares pour élever des poissons.

En 2004, le dirigeant régional de la PTPN 7 avait promis par écrit que la compagnie attribuerait des terres aux paysans de Lais. Ils attendent toujours.

L’espoir avec la fin des concessions

Les paysans entretiennent cependant un espoir sérieux. À force de pressions, d’occupation de terres et de manifestations, le SPI de la province a obtenu en 2012 une belle victoire : le vote d’une résolution stipulant que les terres, dont les autorités locales ont revendiqué la propriété au détriment des communautés paysannes, reviendraient à ces dernières à l’échéance des concessions accordées aux firmes qui les exploitent. Pour les Minang Sikumbang, la date butoir est 2017.« Cependant, nous nous sommes refusés à patienter encore quatre années, défend Masri-Zainal. Nous connaissons la versatilité des gouvernements, et nous pouvons redouter un renversement de situation après 2015, quand le gouverneur local qui a porté cette loi arrivera en fin de mandat. »

Surtout, les familles rebelles ont trouvé le moyen d’exercer une pression efficace sur l’entreprise. D’ici peu, elle va devoir rajeunir sa plantation, processus périodique destiné à remplacer les vieux arbres devenus moins productifs. « C’est le moment où jamais de nous réinstaller sur le bord de la rivière, d’y construire un petit barrage pour démarrer des cultures irriguées et des mares à poissons, confie le paysan. C’est une manière de convaincre de notre détermination. Car notre but n’est pas de revendiquer l’illégalité mais d’ouvrir les yeux aux autorités sur la réalité de notre situation, de faire réfléchir sur le statut de la terre, puis d’obtenir la reconnaissance officielle de notre droit sur cette terre. »

La firme a tendance à faire profil bas dans la perspective d’échapper à la date couperet de 2017, constate le paysan, qui estime que l’invasion pourrait se dérouler sans violence. « Enfin, je suppose. La police va sûrement intervenir. En général, il n’y a pas de morts… » Tout cela n’a pas empêché la « Table ronde pour l’huile de palme responsable » (Roundtable on Sustainable Palm Oil) de conclure des partenariats avec des grosses exploitations indonésiennes [6].

Texte et photos : Patrick Piro
Plantation de palmiers à huile de la compagnie PTPN 7 dans la commune de Lais, Sumatra Sud.Légendes :
- Photo Une : plantation de palmiers à huile de la compagnie PTPN 7 dans la commune de Lais, Sumatra Sud. La noria des camions qui évacuent les fruits vers l’usine d’extraction d’huile.
- Sous la tente précaire qui leur sert de quartier général, Mastum, meneur des paysans floués par la PTPN 7, explique qu’ils sont prêt à tout pour retrouver de la terre à cultiver.
- À Lais, une centaine de famille de paysans s’est mobilisée pour réclamer de la terre auprès de la compagnie PTPN 7.
- En 2004, le dirigeant régional de la PTPN 7 avait promis par écrit que la compagnie attribuerait des terres aux paysans de Lais. Ils attendent toujours.
- Plantation de palmiers à huile de la compagnie PTPN 7 dans la commune de Lais, Sumatra Sud.

Notes

[1] Sumatra est la plus ancienne et la plus importante zone de culture de palme.

[2] Quinze firmes sont détenues par l’État, numérotées de I à XIV, plus une autre. Elles sont dédiées à la culture en grandes plantations de matières premières (palmiers à huile, cacao, sucre, thé, café, hévéa…).

[3] Ce moratoire a été mis en place sous la pression internationale de la Norvège, chef de file des financeurs de la protection des forêts.

[4] Sur 2012-2013, l’Indonésie a ainsi exporté 20,3 millions de tonnes d’huile de palme, contre 17 millions de tonnes pour la Malaisie.

[5] Source : USDA-FAS

Le hold-up durable…

John Muyiisha et les communautés de Kalangala, en Ouganda, ont perdu leurs terres. Un jour, la compagnie kenyane BIDCO est venu et leur a dit que la terre ne leur appartenait plus. Ils sont venus avec des bulldozers et aplatie de la forêt ancienne et des plantations de café lui John. S’il vous plaît soutenir John. Agissez dès maintenant! http://www.foei.org/landgrab

Cette vidéo a été produite par http://www.thesourcefilm.org pour les Amis de la Terre International. Musique: Gary Morris Reuben – http://www.hoorayface.bandcamp.com

Ouganda : l’expansion des plantations de palmier à huile de BIDCO menacera encore plus les moyens d’existences des communautés locales

 

BIDCO, le plus grand fabriquant d’huiles végétales, de graisses, de margarine, de soupes et de concentrés de protéines de l’Afrique centrale et orientale et celui qui croît le plus vite, est en train d’investir dans une plantation milliardaire de palmiers à huile dans les îles Bugala de Kalangala. L’entreprise a pour partenaires capitalistes Archer Daniels Midlands d’Amérique, le groupe malais Wilmar et Josovina de Singapour. Dans le cadre du projet de développement de l’huile végétale, le Fonds international pour le développement agricole (IFAD) et la Banque mondiale ont accordé à l’Ouganda un prêt de 10 millions USD pour financer les plantations et l’infrastructure, tandis que le gouvernement apportera l’équivalent de 12 millions en terres, électricité et construction de routes, et que BIDCO y investira 120 millions (cf. Bulletin nº 100 du WRM).

Le projet prévoyait de planter 10 000 ha de palmiers sur l’île Bugala. À ce jour, presque toute la surface prévue a été plantée, 6 500 ha correspondant à la plantation mère et 3 500 ha à des petits propriétaires sous-traitants.

D’après les initiateurs du projet, celui-ci visait à améliorer le niveau de vie des Ougandais, en particulier celui des habitants de Kalangala, et surtout à améliorer l’alimentation des pauvres et à réduire la dépense que représente pour le pays l’importation d’huiles végétales.

À ce jour, Oil Palm Uganda Ltd (filiale de BIDCO) a déjà défriché plus de 6 500 ha de forêts et de prairies qu’elle a presque entièrement remplacées par des palmiers à huile ; ces palmiers seront prêts pour la récolte cette année.

Or, le projet n’a pas été à la hauteur des promesses du gouvernement et de l’entreprise. D’après un rapport récent du Forum des ONG du district de Kalangala (KADINGO), la population de la zone se heurte à de graves problèmes.

L’établissement des plantations a eu un fort impact écologique découlant du déboisement et de la diminution des réserves d’eau, de sorte que la population ne peut plus obtenir de nombreux produits et services qu’elle tirait de l’environnement forestier. Pourtant, le problème le plus grave pour les communautés est que les entreprises de plantation se sont emparées de leurs terres. Dans le district de Kalangala, les gens ne sont pas les propriétaires formels de leurs terres. Les entreprises reçoivent du gouvernement des concessions ou des titres et l’aide nécessaire pour réprimer toute opposition des communautés.

Il y a eu des conflits à ce sujet entre BIDCO et la population. Certains habitants de la zone ne savent pas ce que l’avenir leur réserve, tout simplement parce que la terre où ils sont établis est réclamée par BIDCO.

À cela s’ajoute le fait que de nombreuses communautés ont été déplacées des champs qu’elles cultivaient et des pâturages, de sorte qu’elles ont dû vendre leur bétail. À ce qu’on dit, certains habitants sans terre de Bwendero, Buguzi et Mulabana auraient reçu de l’aide pour se réinstaller ailleurs, mais les communautés déplacées de Buswa et de Mugela n’auraient pas été indemnisées du tout ou auraient reçu une compensation insuffisante.

Le fait que des terres domaniales aient été données aux entreprises a affecté les communautés locales qui les habitaient et qui en dépendaient pour leur subsistance. En outre, le boum du marché foncier sur l’île a attiré de nombreux acheteurs fortunés, de sorte que d’autres habitants autochtones ou résidents de longue date ont vu leurs terres clôturées ou en ont été expulsés.

Ainsi, les populations qui habitaient aussi bien des terres privées que des terres publiques ont perdu leurs moyens d’existence. Même ceux qui n’ont pas été touchés s’inquiètent de leur avenir et ne peuvent plus faire d’investissements à long terme. Dans le village de Mugoye, plus de 100 personnes vivent aujourd’hui dans une enclave entourée de plantations de palmier à huile. Les habitants se demandent ce qui va se passer si les « propriétaires » décident de vendre la terre aux propriétaires du projet ou la transformer en plantations de palmiers suivant le système de la sous-traitance.

La terre et les ressources naturelles telles que les forêts ont été un filet de sauvetage pour les victimes des changements sociaux, du déplacement, du chômage, de la perte de possibilités de travail dans les zones urbaines, etc. La perte de cette terre a accru la vulnérabilité de ces personnes aux chocs ou aux changements qu’elles ne peuvent pas contrôler.

En outre, il existe de nombreux conflits entre les communautés et le projet, du fait que les premières ont été privées d’accès aux ressources suivantes :

– l’utilisation du réseau routier du projet pour le déplacement ou le transport du bétail ;
– les points d’eau situés dans la zone du projet, dont certains ont été détruits pendant le défrichage, en particulier les puits de Kibaale ;
– les pâturages situés dans la zone du projet ; les bestiaux « infracteurs » sont confisqués et leurs propriétaires doivent payer une amende exorbitante, sous peine de les voir abattus et mangés pour rien, ce qui décourage l’élevage dans la plupart de la région.

Un problème particulièrement grave a découlé de l’appropriation des carrières de sable et de l’interdiction d’accès aux matériaux de construction, comme dans le cas de Bukuzzindu. La population y obtenait du sable de construction mais, après le démarrage du projet, elle n’a plus eu accès à ce matériau indispensable. La zone a été affectée à la plantation de palmiers et à la construction de logements pour les cadres et les travailleurs supérieurs. Le refus de BIDCO de quitter la zone est en train de provoquer des frictions avec la communauté, au point que celle-ci a réagi en creusant des fossés le long des routes pour que les véhicules de l’entreprise aient des accidents.

Dans sa hâte d’obtenir davantage de terres, l’entreprise a même couvert de palmiers à huile la cour de récréation des écoliers du village de Kasenyi–Bamungi !

Étant donné que BIDCO prévoit d’établir 30 000 hectares supplémentaires de plantations sur le continent, il est important de mettre les habitants de la zone visée au courant des conséquences négatives que les 10 000 hectares plantés sur les îles ont déjà eues. L’expansion proposée ne va pas améliorer leur niveau de vie, au contraire, elle va empirer leur situation, et les communautés des îles Bugala peuvent en donner des preuves plus que suffisantes.

Article fondé sur des informations tirées de : “A study to identify key issues for engagement about the oil palm project in Ssese islands Kalangala district: A case study of Buggala and Bunyama island in Kalangala district”, envoyé par David Mwayafu, responsable des programmes de la Coalition ougandaise pour le développement durable (UCSD), B.P. 27551, Kampala, tél. 256 414 2694, adresse électronique ugandacoalition@infocom.co.ugwww.ugandacoalition.or.ug. Pour obtenir la version intégrale du rapport : Kalangala District NGO Forum,Kalangalango@yahoo.com.

 

Crime environnemental : sur la piste de l’huile de palme

Par Sophie Chapelle (17 avril 2012)

L’huile de palme est massivement importée en Europe. Elle sert à la composition d’aliments comme aux agrocarburants. Avec le soutien de la région Languedoc-Roussillon, une nouvelle raffinerie devrait voir le jour à Port-la-Nouvelle, dans l’Aude. À l’autre bout de la filière, en Afrique de l’Ouest, l’accaparement de terres par des multinationales, avec l’expropriation des populations, bat son plein. Basta ! a remonté la piste du business de l’huile de palme jusqu’au Liberia. Enquête.

Quel est le point commun entre un résident de Port-la-Nouvelle, petite ville méditerranéenne à proximité de Narbonne (Aude), et un villageois du comté de Grand Cape Mount, au Liberia ? Réponse : une matière première très controversée, l’huile de palme, et une multinationale malaisienne, Sime Darby. D’un côté, des habitants de Port-la-Nouvelle voient d’un mauvais œil la création d’« une usine clés en main de fabrication d’huile de palme » par Sime Darby, en partie financée par le conseil régional du Languedoc-Roussillon. À 6 000 km de là, les paysans libériens s’inquiètent d’une immense opération d’accaparement des terres orchestrée par le conglomérat malaisien, en vue d’exploiter l’huile de palme et de l’exporter vers l’Europe, jusqu’à Port-la-Nouvelle en l’occurrence. Un accaparement de terres qui pourrait déboucher sur des déplacements forcés de population et mettre en danger leur agriculture de subsistance.

Le petit port de l’Aude devrait donc accueillir une raffinerie d’huile de palme. Deux compagnies, la néerlandaise Vopak et le malaisien Unimills – filiale du groupe Sime Darby – sont sur les rangs, prêtes à investir 120 millions d’euros, venant s’ajouter aux 170 millions d’euros du conseil régional. La Région promet la création de 200 emplois, quand Sime Darby en annonce 50 pour cette usine qui prévoit d’importer 2 millions de tonnes d’huile de palme par an [1].

Du Languedoc-Roussillon au Liberia

Une perspective loin de réjouir plusieurs habitants réunis au sein du collectif No Palme [2]. Ces riverains d’une zone Seveso ont toujours en tête l’importante explosion de juillet 2010 dans la zone portuaire, après qu’un camion transportant du GPL se soit renversé. « La population n’a jamais été consultée ni informée de ce projet de raffinerie, relève Pascal Pavie, de la fédération Nature et Progrès. Ces installations présentent pourtant un risque industriel surajouté. » Le mélange du nitrate d’ammonium – 1 500 tonnes acheminées chaque mois à Port-la-Nouvelle – avec de l’huile végétale constituerait un explosif cocktail. Avec les allers et venues de 350 camions supplémentaires par jour. Cerise sur le gâteau, l’extension du port empièterait sur une zone côtière riche en biodiversité. « Notre collectif s’est immédiatement intéressé au versant international et européen de ce projet », explique Pascal.

L’opérateur du projet, Sime Darby, est un immense conglomérat malaisien, se présentant comme « le plus grand producteur mondial d’huile de palme ». Présent dans 21 pays, il compte plus de 740 000 hectares de plantations, dont plus d’un tiers au Liberia. Et c’est là que remonte la piste de l’huile que l’usine devra raffiner.

De Monrovia, la capitale, elle mène à Medina, une ville de Grand Cape Mount. D’immenses panneaux de Sime Darby promettent « un avenir durable ». Scrupuleusement gardés par des forces de sécurité privées recrutées par la compagnie, quelques bâtiments en béton émergent au milieu des pépinières d’huile de palme. C’est là que les futurs employés pourront venir vivre avec leurs familles. 57 « villages de travail » seront construits d’ici à 2025, promet la firme. Mais quid des habitants qui ne travailleront pas dans les plantations ? L’ombre d’un déplacement forcé de populations plane. « Quand Sime Darby a commencé à s’installer, ils ont dit qu’ils nous fourniraient des centres médicaux, des écoles, du logement… Mais nous n’avons rien vu, se désole Radisson, un jeune habitant de Medina qui a travaillé pour l’entreprise. Comment pourraient-ils nous déplacer alors qu’aucune infrastructure n’est prévue pour nous accueillir ? »

Agriculture familiale menacée

Le village de Kon Town est désormais entouré par les plantations. Seuls 150 mètres séparent les maisons des pépinières d’huile de palme. « Le gouvernement a accordé des zones de concession à la compagnie sans se rendre sur le terrain pour faire la démarcation », déplore Jonathan Yiah, des Amis de la Terre Liberia. Un accaparement qui priverait les habitants des terres cultivables nécessaires à leur subsistance. Les taux d’indemnisation pour la perte de terres et de cultures sont également sous-évalués. « Comment vais-je payer les frais scolaires de mes enfants maintenant ? », s’insurge une habitante qui ne reçoit qu’un seul sac de riz pour une terre qui, auparavant, donnait du manioc, de l’ananas et du gombo à foison.

La compagnie Sime Darby se défend de vouloir déplacer les communautés. Pourtant, un extrait de l’étude d’impact environnemental, financée par la compagnie elle-même, mentionne clairement la possibilité de réinstallation de communautés, si ces dernières « entravent le développement de la plantation » [3]. Du côté des autorités, on dément. Cecil T.O. Brandy, de la Commission foncière du Liberia, assure que le gouvernement fait tout pour « minimiser et décourager tout déplacement. Si la compagnie peut réhabiliter ou restaurer certaines zones, ce sera préférable ». Faux, rétorque les Amis de la Terre Liberia. « En laissant une ville au milieu d’une zone de plantations, et seulement 150 mètres autour pour cultiver, plutôt que de leur dire de quitter cette terre, on sait que les habitants finiront par le faire volontairement », dénonce James Otto, de l’ONG. Pour les 10 000 hectares déjà défrichés, l’association estime que 15 000 personnes sont d’ores et déjà affectées.

Des emplois pas vraiment durables

L’emploi créé sera-t-il en mesure de compenser le désastre environnemental généré par l’expansion des monocultures ? C’est ce qu’espère une partie de la population du comté de Grand Cape Mount, fortement touchée par le chômage. Sime Darby déclare avoir déjà embauché plus de 2 600 travailleurs permanents, auxquels s’ajouteraient 500 travailleurs journaliers. Quand l’ensemble des plantations seront opérationnelles, « Sime Darby aura créé au moins 35 000 emplois », promet la firme. Augustine, un jeune de Kon Town, y travaille depuis deux ans. D’abord sous-traitant, il a fini par être embauché par la compagnie et a vu son salaire grimper de 3 à 5 dollars US pour huit heures de travail par jour. Tout le monde ne semble pas avoir cette « chance » : 90 % du personnel de l’entreprise disposent de contrats à durée déterminée – trois mois en général – et sous-payés ! Les chiffres varient selon les témoignages, de 50 cents à 3 dollars US par jour, en fonction de la récolte réalisée. « Dans quelle mesure ces emplois sont-ils durables ?, interroge Jonathan, des Amis de la Terre Liberia. Une fois que les arbres seront plantés et qu’ils commenceront à pousser, combien d’emplois l’entreprise pourra-t-elle maintenir ? »

L’opacité entourant le contrat liant le gouvernement à Sime Darby renforce les tensions [4]. Malgré l’adoption d’une loi sur les droits des communautés, les communautés locales n’ont pas été informées, encore moins consultées. « Sime Darby s’est entretenu uniquement avec les chefs des communautés, raconte Jonathan Yiah. Or, la communauté est une unité diversifiée qui rassemble aussi des femmes, des jeunes, qui ont été écartés du processus de consultation. »

Contrat totalement opaque

Même de nombreux représentants d’agences gouvernementales ou de ministères ignorent tout du contenu du contrat, certains nous demandant même de leur procurer une copie. C’est ainsi que notre interlocuteur au ministère des Affaires intérieures a découvert qu’une partie du contrat portait sur le marché des crédits carbone. Des subventions qui iront directement dans la poche de la multinationale, comme le mentionne cet extrait en page 52 du contrat : « Le gouvernement inconditionnellement et irrévocablement (…) renonce, en faveur de l’investisseur, à tout droit ou revendication sur les droits du carbone. »

« C’est à se demander si les investisseurs son vraiment intéressés par l’huile de palme ou par les crédits carbone », ironise Alfred Brownell, de l’ONG Green Advocates. « Nous disons aux communautés que ce n’est pas seulement leurs terres qui leur sont enlevées, ce sont aussi les bénéfices qui en sont issus », explique Jonathan Yiah.

La forêt primaire remplacée par l’huile de palme ?

Les convoitises de la multinationale s’étendent bien au-delà. Le militant écologiste organise depuis des mois des réunions publiques avec les habitants du comté de Gbarpolu, plus au nord. Cette région abrite une grande partie de la forêt primaire de Haute-Guinée. Sime Darby y a obtenu une concession de 159 827 hectares… Du contrat, les habitants ne savaient rien, jusqu’à ce que les Amis de la Terre Liberia viennent le leur présenter. La question de la propriété foncière revient sans cesse. « Comment le gouvernement peut-il céder nos terres à une compagnie alors même que nous détenons des titres de propriété ? », interrogent-ils. La crainte relative à la perte de leurs forêts, de leurs terres agricoles, d’un sol riche en or et en diamants s’installe.

Lors d’une réunion, au moment où James énonce la durée du contrat, 63 ans – reconductible 30 ans ! –, c’est la colère qui prend le pas. « Que deviendront mes enfants au terme de ces 63 années de contrat avec Sime Darby ? », se désespère Kollie, qui a toujours vécu de l’agriculture, comme 70 % de la population active du pays. Parmi les personnes présentes, certaines, au contraire, voient dans la venue de Sime Darby la promesse d’investissements dans des hôpitaux, des écoles, des routes, mais aussi dans de nouveaux systèmes d’assainissement en eau potable. Et, déjà, la peur de nouveaux conflits germent. « Nous ne voulons de personne ici qui ramène du conflit parmi nous », lance Frederick. Les plaies des deux guerres civiles successives (1989-1996, puis 2001-2003) sont encore ouvertes. Près d’un million de personnes, soit un Libérien sur trois, avaient alors fui vers les pays voisins.

Mea culpa gouvernemental

« En signant une série de contrats à long terme accordant des centaines de milliers d’hectares à des conglomérats étrangers, le gouvernement voulait relancer l’économie et l’emploi, analyse James, des Amis de la Terre Liberia. Mais il n’a pas vu toutes les implications ». D’après un rapport de janvier 2012 réalisé par le Centre international de résolution des conflits, près de 40 % de la population libérienne vivraient à l’intérieur de concessions privées ! Aux côtés de Sime Darby, deux autres compagnies, la britannique Equatorial Palm Oil et l’indonésienne Golden Veroleum, ont acquis respectivement 169 000 et 240 000 hectares pour planter de l’huile de palme.

Dans le comté de Grand Cape Mount, en décembre 2011, des habitants se sont saisis des clés des bulldozers de Sime Darby afin d’empêcher la poursuite de l’expansion des plantations et d’exiger des négociations. Une équipe interministérielle a depuis été mise en place, où siègent des citoyens du comté. « Oui, il y a eu des erreurs dans l’accord », reconnait-on à la Commission foncière. « Nous essayons de trouver des solutions pour que chacun en sorte gagnant », renchérit-on au ministère des Affaires intérieures. Difficile à croire pour les habitants du comté, qui n’ont rien vu, jusque-là, des grandes promesses philanthropes de Sime Darby.

De l’huile de palme dans les agrocarburants

Et si le changement venait des pays où l’on consomme de l’huile de palme ? Retour dans l’Aude, au pied du massif des Corbières. En décembre 2011, Sime Darby a annoncé geler pour un an son projet d’implantation de raffinerie à Port-la-Nouvelle. Les prévisions de commandes d’huile de palme sont en baisse, alors que le coût de l’usine grimpe. L’huile de palme commence à souffrir de sa mauvaise réputation, alimentaire et environnementale. De nombreuses marques l’ont retirée de la composition de leurs produits. L’huile de palme contribuerait à la malbouffe. Une fois solidifiée par injection d’hydrogène, elle regorge d’acides gras qui s’attaquent aux artères : un cauchemar pour les nutritionnistes. Dans les enseignes bios, elle commence également à être pointée du doigt comme l’une des causes de la déforestation, en Indonésie, en Afrique ou en Amérique latine. Pourtant, bien que la grande distribution réduise son besoin en huile de palme, cette dernière demeure aujourd’hui, et de loin, la première huile végétale importée en Europe. Merci les agrocarburants…

« La consommation moyenne d’un Européen est d’environ 12 litres/an d’huile de palme, ce qui représente un accaparement d’environ 25 m2 de plantation de palmiers à huile dans un autre pays », souligne Sylvain Angerand, des Amis de la Terre France. « Relocaliser l’économie, développer les transports en commun, lutter contre l’étalement urbain seraient autant de mesures structurelles permettant de réduire notre consommation de carburant », propose l’écologiste. Réduire nos besoins ici, en Europe, pourrait diminuer partiellement l’accaparement des terres dans le Sud. À Port-la-Nouvelle, le collectif No Palme planche déjà sur des plans de développement alternatif pour le port. Avec en tête, les témoignages de leurs compères libériens.

Texte, photos et vidéo : Sophie Chapelle

Photo : CC Rainforest Action Network

Notes

[1] À titre de comparaison, la raffinerie de Darwin en Australie, ouverte en 2008 pour produire 800 millions de litres de biodiesel à partir d’huile de palme, n’emploie actuellement que 20 personnes.

[2] No Palme est l’acronyme de Nouvelles Orientations pour des alternatives locales et méditerranéennes.

[3] Télécharger l’extrait (en anglais) de l’étude d’impact environnemental sur les déplacements et les réinstallations des communautés affectées.

[4] L’accord signé entre Sime Darby et le gouvernement de Monrovia remonte à juillet 2009.