Archives de Tag: famille

La table

On calcule qu’au moyen âge les gens ne travaillaient guère plus de la moitié de l’année. Il y avait cent quarante et une fêtes chômées (cf. Levasseur, op. cit., p.239, et Liesse, le Travail, 1889, p. 253, sur le nombre de jours ouvrables en France avant la Révolution). 

C’était au temps où les balais étaient faits de fétus de paille. Grand-mère avait une table sur laquelle on faisait ses dimanches. On y mangeait, et après, on y jouait aux cartes avec un verre d’alcool maison, fabriqué la nuit. La table était usée. Comme étaient usés tous les outils de grand-père qu’il accrochait dans une remise aux planches noires. Tout rouillés. Ils avaient travaillé toute une vie. Comme les genoux du vieux, ils étaient pliés, rouillés et marchaient péniblement. Mais il les remisait lentement, la porte de la vieille remise, avec ses charnières encore plus fatiguées que les coudes du grand-père, se lamentant  à chaque qu’on ouvrait les portes.  On aurait dit qu’elles parlaient. Miaulaient comme des chats… Des os de fer écaillés des pluies, du soleil, elle en rotait un coup comme pour avertir les outils.

Si la table avait pu parler, elle aurait pu raconter toutes les histoires de la famille. Même celle des étrangers qui passaient par les jour de juin, au temps des premiers foins : La joie, la misère, le beuveries, les cartes, les colères, la tristesse de ceux qui étaient partis… Même l’absence de mon oncle Joe, qui avait volé la clef des champs pour aller  aux États-Unis  gagner sa vie.

Après deux verres, on se demandait où était passé Joe. Joe n’avait jamais aimé la table, car elle ne bougeait pas assez pour lui. Pas assez grande pour lui . Lui qui avait dans la tête une table grande comme la Terre. Il avait avalé trop de livres avec de grands yeux pendant les longs hiver. Hiver à ne rien faire, sauf à chauffer la maison et aller attraper quelques lièvres que l’on accrochait au murs, gelés, raides, congelés dans la forêt d’hiver.

Tout était sur la table, incrusté. Incrus-table… Rayée, écorchée, les jambes un peu molles, elle tenait le coup. Et sous la table, toutes les jambes s’étaient frottées, taquines des amours cachés et muettes, des colères avalées, des frustrations, des accidents… Le plancher détestait la table… Surtout quand une assiette était échappée…

Mais elle était solide cette table .  On l’avait fabriquée  pou une vie ….  Et encore:  après les décès, certains emportaient la table avec eux et lui donnaient une autre  vie dans une autre demeure . Les tables se réincarnaient. Du moins on s’arrangeait pour qu’elles se réincarne. Quand on est pauvre, tout se réincarne… Quand on est riche, tout meure… Aujourd’hui, les table ne se réincarnent plus: elles ne veulent plus revenir sur plancher pour servir. Elles voudraient être vivantes, comme jadis.

Mais un soir d’hiver, pendant les fêtes, la table fut tellement surchargée d’ustensiles, de bouteilles, d’assiettes, de pâtés, que même à quatre pattes, l’une d’elle lâcha. Le plancher émit un grand cri… On sortit le balai, un ramasse-poussière et on continua la fête avec deux caisses de beurre en bois. La fête continua. Il n’y avait plus suffisamment d’assiettes, mais Grand-père alla dans sa remise et revint avec 5 assiettes de granit d’une petite teinte bleuâtre avec quelques blessures aux rebords. Et un peu de neige…

***

Pendant l’hiver, pendant qu’on attendait le printemps, grand mère fit réparer la table. La vieille, aussi barbouillée  que son tablier demanda à Joseph de ne pas la remplacer par  de ces nouvelles pattes en érable…

– Tu aimerais ça, toi, avoir la jambe d’un autre.

Il prit un mois à réparer la blessure de la patte et revint tout fier de son travail. Et il avait raison… La vieille chercha toutes les traces de blessure, penchée, ses lunette embuées, mais se releva avec un grand sourire: « C’est bien elle! Elle est revenue ».

Elle lui donna deux lièvres, un flacon de gin, deux pains, et des graines de semence de carottes.

– Tu es content?

Il parut gêné.

– Ben! J’aurais aimé des graines de tomates…

– Fallait le dire! On donne à quelqu’un de ce qu’il a besoin, pas de ce qu’on a de trop…

***

Le temps passa…  À mesure que les gens s’enrichirent, ils se se préoccupèrent plus de la vie des tables. Elles allaient souvent terminer leur vie au dépotoir.  Pis encore, la vie des tables changea. On fabriqua de grandes tables pour les gens qui ne mangent pas mais qui décident qui va manger. Des tables de discussion… Propres et lustrées comme le dedans des gens qui se sont laqués pour  faire leur frais chié.

Ils n’ont plus aucun respect pour la table. Tout se passe en dessous: ils trichent aux cartes, se parlent tout bas, et la table est si grande que l’oncle Joe avait raison: il existe des tables aussi grande que le monde.  Elles ne servent même pas à manger. C’est une façon de parler… Elles servent à manger le monde… La terre des gens, leurs outils, et même leurs tables. Les malins ont réussi à créer des tables sans vie…

L’oncle Joe n’est jamais revenu de son voyage à « l’étranger ». Il n’était pas souvent à table avec les autres. L’oncle Joe rêvait…  L’oncle Joe a dû finir sa vie chez l’oncle Sam… C’était au temps où les familles, las de la terre, allaient puiser ailleurs un  « salaire ». Comme pour se prémunir de la misère… Dans l’État du Maine. Un « salaire ». Un « pas d’hiver » et pas d’attente des graines, des lièvres gelés, et des printemps incertains.

Quand son neveu, lui-même parti dans le Maine fit des recherches, il ne retrouva qu’une usine fermée depuis longtemps où l’on fabriquait des tables. Il s’est avéré que l’oncle Joe  travaillait sur la fabrication de pattes. Rien que des pattes, toujours des pattes. Et à tous les six mois, les modèles des pattes changeaient. L’histoire de la famille dit que l’oncle Joe n’avait finalement rien compris des tables… Et lorsqu’il comprit, c’était un soir en octobre, dans la Province de l’Ontario qu’on le retrouva mort avec un pistolet, la tête sur une table. Avec un trou et plein de sang. La facture de l’achat de la table fut retrouvée dans son tiroir: elle datait de la veille. C’était une table qui n’avait rien partagé. Un peu comme le monde ne partage plus rien… Oncle Joe était un avant-gardiste. Mais il se questionnait un peu trop sur le sort du monde. La table ne contenait que du sang, des larmes et un peu de poudre. Et quelques « écritures » de son cerveau. Avec un petit papier retrouvé sous la table. Il était bizarre oncle Joe:

 » Je voulais détruire la table, la tuer, parce que je n’ai jamais compris la table. Mais étant donné qu’elle est déjà morte juste après avoir été construite, je dois détruire ce diable et me détruire en même temps ».

Aujourd’hui, Grand-mère n’aurait pas compris que l’on mange parfois sur des tables métalliques, fabriquées dans des pays dont on ne connaît pas les gens. L’oncle Joe avait raison tout en ayant tort: les gens veulent seulement avoir une table pour manger et se défaire de certaines misères. Alors, le monde est devenu  comme l’avait pensé l’oncle Joe: la table est grande comme le monde. Et peu importe s’ils viennent y manger ou pas, on sait qu’à l’autre bout du monde quelqu’un mange à une table. Mais ce n’est jamais simple: certains n’ont pas de table et mangent bien… Tandis que d’autres ont les moyen d’avoir deux tables sans avoir rien à manger sur celles-ci.

Le monde est comme ça. Mais il ne devrait pas être  » comme ça »…

Et c’est ça qui fait que tout le monde n’a pas besoin de comprendre une table. Ce dont il faut se méfier, c’est de ceux qui ne mangent pas sur une table mais qui  s’en servent pour faire autre chose. Maintenant, il doit y avoir autant de table dans le monde qui servent à mettre des « téléphones intelligents », des ordinateurs et des bouteilles d’eau volées  dans des puits du Maine.

Mais ils ne veulent jamais se mettre à table…

Gaëtan Pelletier

15 mai 2014

P.S.: En souvenir de la famille Pelletier-Robichaud, de l’oncle Joe, et de la belle simplicité de tous ces gens qui fabriquent des tables pour manger.

 

 

 

 

Les usines à « mains invisibles »…

Image: abblobuzz

 

***

Dans le domaine socio-économique, la main invisible évoque l’idée que des actions guidées par notre seul intérêt peuvent contribuer à la richesse et au bien-être commun.

Wiki, Main invisible

 

L’ennemi dispose d’un arsenal superraffiné, fourni par la Science à son service, il la paye.       Conditionnement systématique, psychologie appliquée, psychothérapie, psychiatrie, biochimie, psychochirurgie s’il faut, telles sont les armes qui en escalade prendront le relais de l’autorité défaillante et faillible. Et l’État s’en occupe lui-même. ecolesdifferentes

Les hommes s’imaginent faire des enfants, alors qu’ils ne font que d’autres hommes.

San Antonio

Toutes guerres sont enfantines et livrées par des enfants.

Herman Melville

***

Le jour où mon père m’annonça que je n’irais pas à l’école cette année-là, j’en fus attristé. Pain obligeant, nous devions aller passer l’hiver dans un camp de bûcherons en Abitibi. Je regardais ma mère lire, le nez « trempé » dans son livre, et j’imaginais le plaisir qu’elle en retirait… J’étais en âge d’aller à l’école, mais…

Pourtant, après toutes ces années, il me reste de  souvenirs divins de cette période  où j’étais le seul enfant du camp. J’ai dû apprendre la nature s’exprimer… Je suis encore imprégné de ce dur hiver, de cet ours qui s’est approché de moi pour me renifler – je pensais que c’était un gros chat, ou je ne sais quoi,  et d’un bûcheron attaqué par un orignal, et du printemps…

Qu’est-ce donc que ce mot « apprendre » si ce n’est d’apprendre la vie?

L’année suivante, à mon arrivée à l’école, j’ai appris à lire très vite… Et je me souviens de la fierté d’avoir appris mon premier mot de 5 syllabes : locomotive.

Au point où chaque jour – étant donné que nous habitons près d’une voie ferrée – je peste contre ce long cinq syllabes. On m’a appris à être moins patient. Et les écrits sont les écrits. La vie, c’est tout  autre chose…

Le train a perdu ses cinq syllabes… C’est devenu un juron… Le plus court…

Les petits bouts de choux

Comme disait Pennac, ce sont des « énigmes lumineuses »… Soit. Mais quand arriva l’émancipation de la femme – celle qui devint « l’égale  de l’homme », avec tout ce qui s’ensuit, élever des enfants a fini par être une un clair-obscur… La démocratie s’est déplacée dans la famille : tout le monde a le droit à la parole… Et tout le monde a raison…

Le film « Famille » devint un film sans casting… On ne sait plus trop qui est le boss et tous les sujets sont « à discuter ».

Et voilà que la famille devient… une entreprise.

Après avoir fécondé « in  cabanon », – certains à 200,000$ –  les bouts de choux, les deux carriéristes doivent mettre des bains à l’agenda et faire le taxi pour les choux qui doivent se cultiver ou devenir des vedettes.

Ça use…

C’est la raison pour laquelle on a créé une émission de télévision où l’on « retrousse » les couples pour une soirée : coiffure, habillage, sortie.  Ils arrivent à l’émission comme si un tsunami leur était passé dessus et « jouent à ce qu’ils étaient »….Pour se rappeler  qu’ils s’aiment.

À se demander si l’émancipation de la femme n’a pas été une conspiration de l’État pour faire deux esclaves au lieu d’un…

Et à créer deux demi-parents…

Pelletier inc.

À un moment donné de la vie, avec deux ou trois enfants, on dirait que le nom de famille n’est plus qu’une compagnie à numéro. Surtout qu’il faut faire la lecture, jouer avec eux … en attendant les vacances pour se reposer et revenir plus fatigués encore.

C’est cette impression qui m’est restée des premières années ou nous étions devenus des   Bruny Surin exangues , un peu détroussés de cellules rouges, à force de courir du matin au soir. Blêmes, blafards, bien habillés, mais l’âme en lambeaux…

La compagnie à numéro était devenue une greffe de l’État.

Que fait l’État?

Elle les prend jeunes, les enfants.

À quatre ans, ce sont tous des génies : ils savent qui est Einstein, mais ils ne savent pas s’habiller seuls. Papa et maman font comme dans l’émission de télé : ils les habillent. C’est à ce moment que vous vous rendez compte qu’une main a dix doigts, et qu’on comprend l’utilité de la mitaine : ça « vous »  va comme un gant. Pourvu qu’on trouve le pouce. De toute manière, on fait tout sur le pouce… Même l’amour…

La nécessité du « génie »

Il en est qui ont des ambitions pour leurs enfants. Einstein ou Guy Lafleur, peu importe. Du grand…

Ce qui me rappelle une anecdote savoureuse racontée par une compagne de travail :

«  Tu as eu trois enfants?

– Ouais! Deux filles, un gars…

– Qu’est-ce qu’ils font maintenant?

– J’en ai une qui fait de la recherche en laboratoire pour une grande société pharmaceutique.

– Ouah!  Et l’autre…

– Elle a 31 ans… Elle termine un doctorat en chimie moléculaire…

– Et le fils?

– Il est plombier.. Par chance qu’on l’a pour vivre… »

Pour le bien de l’État…

À se demander si « les obligations » de l’État ne passent pas avant celles de la famille?
Difficile d’avoir une famille « soudée » quand deux travailleurs sont devenus les conjoints d’une compagnie «importante », jouant un rôle « important », dans une société toujours la plus importante. Le monde à l’envers…

Dans une vie antérieure, ils étaient habillés  en lambeaux et on les endimanchait  pour aller à la messe et pour se recueillir en famille dans un jour « férié »,  et manger un poulet sans hormones. Le grand luxe… On mangeait bio sans le savoir… Aujourd’hui, on le sait, mais il faut être bien nanti et suspicieux…

L’expression « besoin essentiel » s’est répandue partout…Tout est devenu urgent. On n’est pas des humains, on est des pompiers de l’État.  Alors, tout le monde travaille sous le régime de « besoins essentiels ». Les « services essentiels » : les magasins, les usines, bref, tout le roulement de la production.

Et les enfants finissent par faire partie de la chaîne.

Pause cimetière

Pendant une ballade, Juliette et moi sommes arrêtés devant une église qui nous a menés à un cimetière. On y distingue les pauvres des riches… Mais il y a une place pour le « juste milieu » : les riches comme les pauvres perdaient énormément d’enfants en bas âge.

Les cimetières font réfléchir… Supposons que vous ne pouviez  qu’emporter 21 grammes d’ici-bas… Comme dans Si c’état vrai… Qu’emporteriez-vous?

Une année en Abitibi… Ou un poème Les abeilles de lumière

Imaginez que vous êtes assis sur la lune et que vous regardez les morts et les vivants sortir et entrer en des points lumineux. C’est pareil à une ruche… Quelqu’un  parmi vous a déjà capturé des lucioles dans un bocal? … Ils s’éteignent, s’allument… Pareil à la Vie…

Après l’élevage du cheptel

Bon! Nous allons pouvoir nous reposer… Les enfants sont partis faire leur vie… Liberté!

Bang!

Le gouvernement découvre la « non-productivité ». Et le vieillissement de la population… La retraite? Pas question… Il vous flanque alors un nouveau programme pour inciter les gens à travailler jusqu’à 67  ans. Et vous avez payé toute votre vie… Ils vous accusent de vivre trop vieux…

Peut-être que l’État a trop investi dans les avions?  Ou dans la peur? Ou d’autres, ces « créateurs d’emplois »,  dans le détournement des « abris fiscaux »… Les gros…

Avant, on avait peur de la mort…

Maintenant, on a vraiment, mais vraiment peur de la vie…

L’école de la magie

Parce que la mort n’en fait plus partie. Les abeilles  en voie de disparition. Comme dans la vraie vie…

La « réalité » est un cadavre… Déjà… Comme dans le livre Déjà Dead de Kathy Reichs.  La famille?  Trop décomposée pour être autopsiée …

Ce sont les enfants de l’État. Lessivés au luxe des carrières sur papier glacé qui sont en kiosque  dans les écoles. Ce qu’on leur enseigne? Une Histoire trafiquée… Comme la longue marche des peinturés dans le coin du parlement d’Ottawa.

La piscine hors terre et la piscine hors prix des G…

Ne reste plus qu’à vivre à la « philosophie » profonde des gouvernements en chambre, et demeurer optimiste, comme eux …

Dans un jeu de mots candide, mais confirmé et  étriqué  : « Après l’appui c’est le beau temps… »… C’est bon pour un You Tube de 1,26 minute.

Les parents « accordéon »

L’État – dans ses « grandes valeurs »-  ne nous a-t-elle pas refilé son grand costume d’orgueil et d’ambition? Mais comment?

Les parents sortent  de la vie fripés comme des accordéons après avoir élevé deux ou trois enfants…

Avant, on en élevait en moyenne 8 ou 9…  L’État les a en main…  Et nous sommes devenus la main de l’État.

On est lentement devenus des usines à mains invisibles…

Comme le disait cet africain – et j’y reviendrai :

« C’est comme voler une chemise, et rendre seulement un bouton à son propriétaire », (Ken Saro-Wiwa. )

Je viens de vous le dire… La main invisible?

On vit sur le pouce…