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Les Secrets du fumier par Pierre Joigneaux

Par Julien, pour “Nos Libertés”, le 19 mars 2012.

Le site “Nos Libertés” a choisi de proposer des solutions alternatives à l’impasse des géants industriels, ayant pour objectif de permettre à chacun d’entre nous d’accéder à l’autonomie. Car l’autonomie est la seule révolution par le bas qui permettra d’enlever aux pouvoirs économiques en place leur puissance.

Partant du fait qu’un certain nombre de connaissances et de savoirs ont été parfois détruits, nous avons choisi de rééditer des livres anciens sur le sujet de l’autonomie. Dans ce cadre, nous ressortons l’excellent ouvrage de Pierre Joigneaux : “Les Champs et les Prés” (1888).

« Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est or », Victor Hugo in “Les Misérables” (1862). Nous avons de l’or sous les pieds, le fumier, et nous le jetons par la fenêtre… Dans ce livre Pierre Joigneaux (1815-1892) explique, en détail, le rôle capital du fumier pour le cultivateur. La terre a, en effet, besoin d’être richement nourrie si l’on veut qu’elle soit productive. Pierre Joigneaux est l’homme qui réussit à faire voter, le 16 décembre 1873, une loi à l’Assemblée Nationale afin de transformer le Potager de Versailles en École nationale d’horticulture.

Pierre Joigneaux est très bien placé pour parler de ce sujet essentiel puisqu’il fût l’un des plus grands agronomes français du XIXe siècle, ayant à son actif plus d’une dizaine d’ouvrages pratiques et des centaines d’articles dans la presse sur la question de l’agriculture.

Pierre Joigneaux était un homme épris de liberté qui dût fuir la France, du fait de son opposition au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Persuadé que le savoir était la question centrale pour la promotion de la démocratie, il passa sa vie entière à transmettre le savoir des anciens aux paysans de son époque.

Extraits :

Comme quoi il faut rendre a la terre ce qu’elle nous prête

– À la bonne heure, commença M. Mathieu, voici une saison qui s’annonce bien. Dix-huit pouces de couverture blanche sur nos emblaves, douze degrés de froid là-dessus ; s’il ne vient point de contretemps mal à propos, les insectes auront fort à souffrir cet hiver. Les musaraignes boiront plus qu’à leur soif au moment du dégel, les taupes et les mulots aussi, sans compter des centaines d’autres bêtes qui logent sous terre, vivent dessus et font plus de mal que de bien où elles passent.

– Et notez encore, monsieur Mathieu, fit observer Jean-Pierre, que la gelée divise le sol et défait les mottes, et que les mottes ainsi défaites rechaussent les racines des plantes déchaussées. Et notez, d’autre part, que neige qui dure empêche le sol de se refroidir et vaut une toute petite fumure. Quand ça tombe de là-haut, au dire des gens qui s’y entendent, ça fait dans l’air l’effet des blancs d’œufs dans le vin. Les flocons, qui descendent serrés, ramassent toutes sortes de choses malpropres, et vous savez que l’on peut, en fait de culture, dire, touchant les choses malpropres, ce que l’on dit en médecine touchant les amers : — Mauvais à la bouche, mais bon au corps.

– C’est vrai, Jean-Pierre, répondit M. Mathieu ; mais tâchons de ne pas aller plus vite que le violon et de mettre un peu d’ordre dans notre enseignement. Avant-hier et hier, nous avons vu que, pour être ensemençables, les terrains avaient besoin de tels ou tels ingrédients, et aussi d’un bon labourage et d’un bon assainissement dans certains cas. Maintenant, supposons que les terrains en question n’aient jamais été ensemencés de main d’homme et qu’il n’ait poussé là-dessus, de toute éternité, que de mauvaises herbes, verdoyant en mai, portant graines en juillet, mourant en automne et pourrissant en hiver, nous n’aurons pas la peine d’aller chercher midi à quatorze heures pour les mettre en culture. Nous les défoncerons, les défricherons, les labourerons, les ensemencerons. Et puis, avec un coup de herse pour recouvrir la graine et un tour de rouleau pour tasser un peu la terre, s’il en est besoin, la besogne sera finie. L’air et le soleil aidant, la graine germera, l’herbe poindra, la fleur passera en sa saison, et, le moment venu, nous y mettrons la faucille ou la faux.

Jusqu’ici, tout va bien, continua M. Mathieu ; mais, les années d’après, en serons-nous quittes à si bon marché avec les mêmes terrains ? Assurément non. Pour nourrir la paille et le grain, que nous aurons fauché, moissonné, mis en meules ou mis en grange, le sol aura fait des frais ; il aura donné de ses richesses, diminué ses provisions ; il se sera appauvri tant soit peu. Autrefois, ce que le sol prêtait aux mauvaises herbes poussant sans culture, les mauvaises herbes le lui rendaient en pourrissant sur lui ; ou bien, si les troupeaux y paissaient, ils ne s’en retournaient pas à l’étable sans rendre à la terre, sous forme d’urine et d’excréments, ce qu’ils lui avaient enlevé sous forme d’herbe. Le cultivateur ne récoltait rien, n’emportait rien ; mais une fois que la charrue a défriché, c’est une autre affaire. Le cultivateur qui emporte les gerbes, emporte nécessairement une partie des vivres qui se trouvaient dans le sol ; et s’il continue ainsi plusieurs années de suite, le garde-manger s’épuise, le sol se ruine petit à petit, et un jour vient où il n’a plus de quoi nourrir la semence qu’on lui confie. La terre ne donne pas, elle prête. Si vous ne lui rendez pas les vivres qu’elle avance pour la nourriture des plantes, tant pis pour elle et tant pis pour vous : vous devenez misérables tous deux et vous ruinez du même coup.

Voyez plutôt comme le bon Dieu s’y prend. Un gland, une amande, un pépin tombent sur le sol, y germent et y prennent racine. Pendant huit ou neuf mois de l’année, la terre prête aux petits arbres, qui poussent, son eau, ses sels, ses vivres, sa substance. C’est bien. L’automne arrive avec les gelées blanches et les coups de vent. Que font nos petits arbres en question ? Ils se dépouillent de leurs feuilles jaunies, les laissent tomber à leurs pieds, et là, ces feuilles pourrissent et retournent à la terre en qualité d’engrais. La terre a prêté au printemps, on lui rend la chose en automne. Les bons comptes font les bons amis. Est-ce que les arbres des forêts pousseraient comme ils poussent, s’ils empruntaient toujours et ne rendaient jamais ?

– Je crois même, fit remarquer Jean-Pierre, que les arbres des bois et les herbes des friches rendent au sol plus qu’ils ne lui empruntent, car où les arbres et les mauvaises herbes ont poussé des centaines d’années, ceux qui défrichent font venir de riches avoines plusieurs fois de suite sans y mettre de fumier. – Tu as raison, Jean-Pierre, les végétaux remboursent souvent avec intérêt. Ils rendent au sol ce qu’ils en ont reçu, plus un peu de ce qu’ils ont reçu de l’air, car note bien qu’ils vivent aussi comme nous autres de l’air qui court. Qui respire vit.

Ainsi donc, continua M. Mathieu, il est bien entendu que toute terre qui ne rentre pas dans ses déboursés est une terre qui s’appauvrit, et que tout cultivateur qui n’entend pas raison sur ce point est un mauvais cultivateur. Je cultive un arbre, je dois à cet arbre qui me donne ses fruits, une bonne partie de ses feuilles au moins. Je cultive du froment qui me donne son grain, je dois au sol qui en portera de nouveau, une bonne partie de sa paille pourrie et l’engrais de ceux qui ont mangé le pain. Je cultive de la vigne pour presser et boire le jus de sa grappe, je dois au vignoble les feuilles du cep et le marc du raisin et les cendres des souches. Je cultive l’olivier pour son fruit, je lui dois de même ses feuilles et son marc. Je cultive le chanvre, je dois de même à la terre qui le produit, ses feuilles battues, ses débris, le marc de la pressée d’huile et les boues du routoir. Et ainsi pour tous les végétaux. Je suis persuadé qu’il n’y a pas de meilleure nourriture pour une plante que ses propres débris : feuilles mortes, pailles pourries, résidus quelconques.

– Vous pourriez bien avoir raison, monsieur Mathieu, s’écria Nicolas ; mais que voulez-vous, quand on ne sait, on ne sait, et, la plupart du temps, nous faisons les choses comme les corneilles abattent les noix, à tort et à travers.

– Nous tournons comme qui dirait dans un cercle, reprit M. Mathieu. La terre produit les végétaux, et les reprend morts et pourris sur une friche pour en reproduire d’autres. Si, au lieu d’avoir affaire à une friche, nous avons affaire à une terre cultivée à bras d’homme, les bêtes et les gens profitent de la récolte, la mangent, ou l’emploient en litière ; puis ils vous rendent en urine, excréments, fumier, ce qui doit retourner au sol qui leur a fourni leur nourriture. Tout animal, homme ou bête, fume autant de terrain qu’il lui en faut pour produire les végétaux nécessaires à sa subsistance. La terre donne les végétaux, les végétaux nourrissent les animaux, et les animaux, après avoir rendu en fumier, au sol, une portion de ce que celui-ci leur a avancé, finissent par lui rendre le tout, chair, os, poils, cornes, sang et le reste. Il pousse là-dessus de nouvelles plantes qui donnent de nouvelles bêtes, et quand le tour du cercle est parcouru, nous recommençons la même promenade, et toujours et sans discontinuer.

Toute la théorie des engrais est là-dedans. La terre prête, le cultivateur est tenu de rendre ; comment doit-il s’y prendre pour faire la restitution ? C’est ce que nous allons voir.

Sur le terrain qui a fourni sa substance aux plantes, on peut rapporter du terrain de même nature, n’ayant encore rien fourni. Si les plantes, venues sur le terrain n’ont pas été récoltées, on les retourne avec la charrue. C’est la fumure en vert. On peut ne pas retourner les plantes avec la charrue, les laisser mourir et pourrir sur place, et donner ainsi à la terre le temps de se reposer, de se rembourser de ses dépenses et de refaire ses forces. C’est la friche.

On peut, au fur et à mesure que les herbes paraissent, les mettre en terre par le moyen de labours fréquents. C’est la jachère. Si les plantes ont été mangées par l’homme ou par les animaux, on rend au terrain les excréments et les urines de l’homme ou des animaux. Si les plantes sèches ont servi à faire de la litière, on les rend à l’état de fumier. Si les plantes ont été brûlées, on rend au terrain les cendres qu’elles ont fournies. Si les plantes ont servi à des opérations industrielles, on rend au terrain les résidus de ces opérations, tels que tourteaux, marc de raisin, pulpe, eaux de féculeries, résidus de brasseries, etc. En somme, la restitution se fait ordinairement sous forme de terres rapportées, sous forme de végétaux enfouis en vert, sous forme de friches, de jachère, sous forme d’urines et d’excréments, sous forme de fumier, sous forme de cendres, et enfin sous forme de résidus quelconques.

– Sans doute, continua M. Mathieu, il y a encore d’autres manières de restituer au sol ce qu’il prête aux végétaux, mais c’est l’exception. Je sais bien qu’on peut lui rendre la laine des moutons, quand les chiffons ne servent plus à rien, le sang, la chair, les os, les poils, les ongles des animaux morts de maladie ; mais, encore une fois, c’est l’exception ; ce n’est pas avec cela qu’on se tire d’affaire dans une ferme. Et, d’ailleurs, quand le moment sera venu d’en parler, nous en parlerons.

– Ce que vous nous expliquez, monsieur Mathieu, dit Jean-Pierre, me paraît clair et simple comme bonjour. J’emprunte, je profite du prêt ; je rends ensuite, car, autrement, je ne trouverais plus mon prêteur dans de bonnes dispositions à mon égard. Tout ceci est convenu, arrêté. Voilà ce que je sais bien ; mais ce que je ne sais pas au juste, c’est le moment qu’il me faudra choisir pour acquitter ma dette envers la terre. Tenez, monsieur Mathieu, pour être plus clair et sans vous commander, je vous demanderai si toutes les saisons sont bonnes pour fumer la terre, ou, si, pour cela, le printemps vaut mieux que l’automne ou l’automne mieux que le printemps ?

– Bravo ! Jean-Pierre, voici une question bien posée. J’y réponds sans tourner autour.

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Prix de vente : 13 euros TTC
Nombre de pages : 154
Couleur : noir et blanc
ISBN : 979-10-91342-00-1
Éditeur : Nos Libertés