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Le billard mondialiste pour les nuls

Billard 2

Le mondialisme est la convergence de deux processus unificateurs : l’un idéologique, les droits de l’Homme universels ; l’autre économique, échanges commerciaux internationaux. Deux processus qui se fondent aujourd’hui dans un même projet : celui d’une gouvernance mondiale. Wiki 

Le but n’est pas d’empocher une bille, mais toutes. De même au billard français, le but n’est pas de faire un point, mais un nombre de points déterminé. La maîtrise du déplacement de toute bille en mouvement en est la clé. Wiki

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Dans la série web-réalité, il existe maintenant un jeu bien amusant: décider qui a raison, ou qui a tort dans la marmelade intellectuelle  de ceux qui analysent  « l’état actuel du monde ». On décortique comme j’ai déjà décortiqué des rats en laboratoire pour savoir comment ils fonctionnent. Tout comme dans l’Histoire, pour décortiquer un rat, il faut qu’il soit mort… Au moins que son cœur batte…

La naissance et la montée au ciel de Saint-Vladimir: le discours sur la montagne   

Monsieur Poutine, l’Homme de 40 $milliards, est en train de talocher le beige président Obama de par son « porte-parole »  Sergueï Lavrov, à travers un discours qui rend fébrile tous les anti-américains ( dont je fais partie).  Alors, Monsieur Poutine aurait intérêt à être mieux connu pour sa gouvernance de stalinisme rose.

Radio-Canada nous dévoile dans une enquête la face cachée d’un Poutine … toujours au pouvoirm  qui a amassé une fortune immense m et qui « s’abrite » dans une demeure de 1 milliard de dollars. Tant au pouvoir, révèle l’enquête, qu’il ne peut plus sortir du pouvoir avant sa mort au risque de dévoiler les magouilles staliniennes de la « réussite » de la Russie, pseudo-démocratie… comme celle des États-Unis d’Amérique. « Quand on sort de Moscou, on se retrouve au 17 e siècle », faisait remarquer un observateur.

L’obsession anti-américaine 

En effet, c’est au résultat inverse qu’on assiste. Partout la mondialisation est responsable de la réduction des inégalités. L’Amérique peut légitimement se prévaloir d’être à la tête de ce progrès mondial. Pourquoi alors devrait-elle sempiternellement se couvrir la tête de cendres!

J.F. Revel, L’obsession anti-américaine

C’est justement de cette obsession anti-américaine qu’est né le mouvement « favorable » au système « poutinien » qui passera à l’Histoire. L’Histoire présente… À long terme, ce sera un autre coup de poing à la Bruce Lit… Jeet Kune do, ou You Can Do, ou Yes We Can…

On ne peut comprendre un rat, ni le voir, si on a l’œil collé sur celui-ci. En ce sens, toute analyse devient désuète ou dure le temps d’une amourette. Toute séquence historique ressemble à une queue de billard frappant les billes et des millions d’observateurs tentent de définir. Même si nous passons la séquence au ralenti, il existe d’autres tables de billard dans le « monde »… De sorte que nous ne parvenons jamais à comprendre ni, surtout, à modifier le courant de l’Histoire.

Le citoyen est un spectateur. L’intellectuel un analyste naïf. Il ne reste plus que l’observateur des observateurs. Celui qui regarde, placide, ce jeu de billes sur table. ( Jadis, la Terre était plate).  On peut se targuer de « comprendre », mais comprendre n’est pas changer.  C’est ainsi que pour semer le doute, la joute des belligérants – le plus souvent paperassiers instruits alliés-kapos des décideurs, – brouillent le jeu.  Alors l’observateur non observateur des observateurs devient alors un participant au jeu meurtrier de l’échiquier mondial.

Get it?

Le NOM 

Le nouvel ordre mondial était, à ses racines, un mouvement humaniste. Il est devenu un mouvement monétaire et favorable à la classe riche et dirigeante. Mais là où ça se complique, c’est qu’on ne peut plus définir qui est la classe dirigeante  dans un pays, puisque la classe dirigeante est affaires. Les affairistes sont malheureusement tordus sans intérêt pour les pays et les citoyens.

On peut bien jouer au jeu du billard planétaire. À en perdre la boule… Et c’est excitant. Mais la lutte en ce moment n’est pas celle entre les pays, les meilleurs au jeu, mais entre un monde tout à fait déshumanisé et un monde qui souhaite seulement demeurer humain et respecté. Le reste est hypocrisie. Et la totale.

Cette charmante austérité des « pays riches » est issue de la crise 2008. Ledit partage des richesses n’aura jamais lieu. Dès lors, toute implication dans ce jeu de psychopathes estampillés de l’État est une risée.

Mais les phoques applaudissent…

Gaëtan Pelletier

Décembre 2014

P.S.: Pour Noël, offrez-vous le jeu LE TERRORISME. Vous aurez alors le loisir de jouer en famille pendant de longues heures   vies sur la provenance des armes, des pays, des compagnies, etc. Excitant à souhait, il offre à la famille – dans certaines régions du globe seulement ( aux abonnés) – une version en mode réelle et sanguinaire. Vous pouvez intervenir directement sur les médias sociaux pour donner votre avis.

« Un humain média-social est un humain averti ».

Brève histoire des déconvenues et de la course à l’abîme de la Ve République

de Diéguez (Anthropologie Critique) 131109

1 – Les républiques dans la tempête
2 – De Gaulle
3 – De Pompidou à Mitterrand
4 – Les premiers ravages politiques de l’inculture de l’Etat
5 – La sacerdotalisation de la magistrature
6 – M. Sarkozy
7 – François Hollande
8 – L’homme d’Etat face au réel
9 – La généalogie des civilisations
10 – La classe du savoir et de la parole
11 – Les Tziganes et la France
12 – Une vérification expérimentale
13 – Le retour de l’octroi
14 – La course à l’abîme

1 – Les républiques dans la tempête

Dans les époques livrées aux ouragans de l’histoire, les démocraties ont besoin de vrais chefs d’Etat. Mais que faire si, de toute nécessité, le gouvernement populaire se révèle viscéralement rebelle à ouvrir le chemin du pouvoir à l’homme politique né pour affronter les tempêtes, puisque le mode de sélection des représentants du peuple souverain ne peut conduire qu’à l’élection de petits notables locaux? Les Romains avaient résolu un instant cette aporie constitutionnelle, donc insurmontable par nature et par définition: ils faisaient nommer un dictateur par leur Sénat d’oligarques éclairés, mais pour six mois seulement – un paysan pouvait suffire à la manœuvre. On n’imagine pas une démocratie à la fois développée et qui serait pourtant demeurée vertueuse au point de traiter en simples hommes de main une super élite d’agriculteurs plébéiens prêts à servir de sauveteurs empressés à la patrie en danger et qui retourneraient modestement à leur charrue après un semestre de pouvoir à la fois absolu et hautement désintéressé.

La Ve République est née de la médiocrité municipale des IIIe et IVe Républiques. Si l’encéphale d’un chef d’Etat se cachait dans le troupeau des petits parlementaires, il y détonnerait autant que le candide Pompée, qui à son retour triomphal de la Judée vaincue avait tenté de se fondre dans le troupeau des sénateurs au petit pied. Si Cincinnatus avait été sénateur, comment l’aurait-on réduit à la minusculité parmi ses confrères ou, tout au contraire, comment lui aurait-on mis une couronne de lauriers sur la tête – imprudence suicidaire et qui valut à Jules César un prompt assassinat par ses pairs, les petits aristocrates ambitieux de l’époque?

2 – De Gaulle

En 1946, la classe des notables de Lilliput a renvoyé le Gulliver du 18 juin dans ses foyers, parce qu’on ne se rend pas impunément coupable de l’exploit de sauver une nation; puis, en 1962, sitôt la guerre d’Algérie coûteusement terminée, l’Assemblée Nationale a tenté de licencier ce microbe à l’exemple des nombreux Présidents du consei, que ses confrères piétineraient tous les six mois, parce que le tour de son successeur était venu. Comment « caser » ou jeter aux oubliettes après usage un personnage historique auquel l’histoire a accordé une stature incompatible avec l’allurede croisière paisible des républiques? Le Général n’était ni Pompée, ni Cincinnatus. En 1962, le peuple français aux abois a élu le seul chef d’Etat qu’elle avait sous la main, mais comment ne pas lui donner une majorité parlementaire de fidèles exécutants de ses volontés, comment ne pas replonger dans la médiocrité une République péniblement sauvée?

Aussi la gangrène de la corruption de la société civile s’est-elle aussitôt révélée non moins mortifère que sous les IIIe et IVe Républiques; et les scandales en chaîne n’ont pas tardé à renforcer l’autonomie, puis l’arrogance d’une phalange de caciques à mi-chemin entre la haute noblesse de cour et une garde de sicaires. Il est alors apparu qu’un peuple de roitelets du suffrage universel ne saurait porter un regard de haut et de loin sur la planisphère et sur le gouffre vers lequel elle se précipite: seule une connaissance anthropologique de la bancalité du genre humain peut donner à la classe dirigeante d’une démocratie le recul nécessaire à la pesée des destinées du globe terrestre.

3 – De Pompidou à Mitterrand

Une fois de plus, la rue a tenté d’écrire l’histoire de la France, une fois de plus, la République est tombée dans la turba qu’évoquait Cicéron.

– Le Vatican et l’avenir de la pensée politique mondiale, 2 novembre 2013

Alors Georges Pompidou, excellent helléniste, poète au goût sûr et banquier émérite des Rothschild lancera la police d’un certain Marcellin, sénateur, aux trousses d’un peuple de 1968 qu’il fallait faire rentrer dans le rang afin de remettre la classe dirigeante en complet veston. Puis son successeur, M. Giscard d’Estaing prononcera les paroles les plus élégamment allogènes à tout véritable chef d’Etat: les Français, disait-il, passeraient désormais avant la France. Mais tout pouvoir est solitaire, autoritaire et tenté par l’arbitraire. Il a fallu renvoyer un Poniatowski devenu trop familier.

Sous la Ve République, on joue les grands chambellans. Mais il y faut du tact. Si M. Chirac n’avait pas été inutilement humilié par l’incongruité de se voir invité à déjeuner au Fort de Brégançon aux côtés d’un maître nageur tout rouge de se trouver là, l’histoire de la France n’aurait pas été aussi bouleversée par une entorse aux usages du monde et aux règles de l’étiquette que l’empire romain le fut par le nez de Cléopâtre – la vengeance de l’offensé a porté au pouvoir un ancien ministre de la IVe République, M. François Mitterrand. Tout le petit personnel bien cravaté des notables d’autrefois est remonté à ses côtés sur la scène.

Naturellement, la gauche, alors imbibée d’un marxisme évangélisateur, a conduit l’économie française au naufrage annoncé; et le ras de marée d’une nouvelle majorité parlementaire a remis le pouvoir exécutif entre les mains de ce qu’il restait de la bourgeoisie. Mais, en bon cacique de la IVe République, M. Mitterrand a su prendre appui sur la lettre de la Constitution de la Ve République pour demeurer à l’Elysée. Alors, la France a connu la plus claudicante des démocraties bicéphales. Certes, le chef de l’Etat n’était plus ni un Coty, ni un Lebrun, ni un Vincent Auriol, puisqu’il demeurait l’élu du peuple souverain pour sept longues années ; mais, dans le même temps, un Président de la République privé de sa majorité parlementaire, se trouvait dans l’incapacité, faute d’exécutif à ses ordres, de faire approuver par le Parlement et de promulguer des lois, tandis que l’initiative législative se retrouvait tout entière entre les seules mains des élus de la nation – mais passés sous la tutelle de Matignon – de sorte que le Premier Ministre était devenu plus puissant tant en politique intérieure que sur la scène internationale que le Président assis sur les coussins d’un trône tout d’apparat.

4 – Les premiers ravages politiques de l’inculture de l’Etat

Mais M. François Mitterrand savait, en vieux routier du régime parlementaire, que les démocraties représentatives sont ingouvernables par nature et par définition: un exécutif et un législatif arrachés des mains du Président rendait ce dernier tout nominal, mais porteur, dans l’imagination populaire, de la tiare du peuple souverain, donc appelé à bénéficier d’une mythologisation rapide, à l’image de la monarchie inactive, mais auréolée de ses métaphores de la vieille Angleterre. Quand M. Chirac a dû affronter dans les urnes un Elysée en carrosse et tout rutilant, le vieux renard trônant dans son Versailles de pacotille a aisément terrassé son adversaire sur le champ de bataille du clinquant politique.

Mais, du coup, on a vu un Edouard Balladur enveloppé des soies d’un mamamouchi républicain tenter de terrasser son « ami de trente ans » dans l’arène du « peuple souverain« ; et Jacques Chirac a pu monter sur le trône, soutenu en coulisses par M. Mitterrand. Fragile majorité que celle-là: une brise légère ayant paru favorable aux augures, une Assemblée nationale plus indocile et amère que jamais fut dissoute sur les instances de M. de Villepin – et les nouvelles élections ont porté derechef une gauche fatiguée au pouvoir.

5 – La sacerdotalisation de la magistrature

Le même scénario d’une cohabitation brinqueballante allait-il se reproduire une fois de plus? Verrait-on le candidat de la gauche à la présidence de la République vaincre le candidat de la droite? Nenni. Car un autre vice non moins inhérent à la Ve République, est soudainement apparu au grand jour: l’incroyable inculture historique et politique de la classe dirigeante post-gaullienne. Apprenez que M. Jospin ignorait tout des origines de la cité, qui naquit du combat contre la délinquance à Athènes au VIIIe siècle avant notre ère. Alors fut inventée la justice d’Etat, donc l’autorité coercitive dont la sévérité exemplaire a permis de substituer de force et par la terreur de la loi un droit pénal enfin efficace au règne désordonné et plus ou moins chanceux des vengeances privées. Puis une magistrature fière de sa férocité s’est peu à peu constituée en une caste privilégiée et auto-sacerdotalisée par la dignité auguste attachée au droit de vie et de mort sur tout le monde. Devenue à la fois arrogante et jalouse de conserver son statut paraclérical, la justice s’est peu à peu sacralisée et rendue intouchable pour retomber entre les mains des voleurs dont elle s’était libérée près de trois mille ans auparavant.

Alors des assassinats impunis et incompris de la gauche inculte des technocrates de l’ENA ont assuré le triomphe du bon sens populaire; et un Jean-Marie Le Pen a expulsé, le glaive des légionnaires d’Algérie à la main et avant le second tour de l’élection présidentielle, un Lionel Jospin égaré sur un champ de bataille étranger à l’éducation politique de la gauche. Comment un candidat ambitieux de se hisser au sommet de l’Etat peut-il ignorer que, depuis le Code d’Hammourabi des Assyriens, l’ordre public s’est révélé le fondement sine qua non de tous les Etats civilisés et que ledit « ordre public » est toujours du ressort d’une police couronnée de la tiare d’une classe de boulangers du pain bénit de l’endroit – celui de la Genèse ou du four des hosties qu’on appelle maintenant des idéalités?

6 – M. Sarkozy

Du coup, M. Chirac a été porté à la Présidence de la République par la vague de fond des citoyens affolés par le spectre de la tyrannie militaire. Mais le mal était fait: le prestige de la République gaullienne, selon laquelle un peuple d’experts-nés et inspirés par le dieu Liberté ferait descendre de l’Olympe de la démocratie un chef d’Etat dont tout le monde reconnaîtrait le génie au premier coup d’œil, se trouvait définitivement ruiné, du seul fait, évoqué plus haut, que les Républiques ne sont pas nées pour affronter les tempêtes de l’histoire et que le mythe d’une rencontre providentielle entre un homme éminentissime et un peuple de spécialistes de la géopolitique n’avait plus le sens commun. On n’enfante pas artificiellement et par calme plat les circonstances dramatiques qui seules permettent aux chefs d’Etat bien trempés de monter sur les planches de Clio. De même que M. Mitterrand avait profité de la chute du vent sur le théâtre du monde, M. Sarkozy a profité de la marée basse pour s’emparer en sous-main et sans coup férir du parti du Président en exercice. Il suffisait de prendre appui sur la majorité parlementaire du moment pour se trouver hissé au sommet de l’Etat.

Quel paradoxe qu’un Président de la Ve République sélectionné, en fait, par les notables grouillants dans les coulisses de l’Etat administratif, donc par une pléiade de fonctionnaires myopes et incrustés à vie dans les rouages de la bureaucratie, quel paradoxe, dis-je, que celui d’une candidature à l’usage d’un suffrage universel rendu d’avance docile à un Parlement truffé de ronds de cuir! Mais alors, comment une nation ne tomberait-elle pas entre les mains d’un aventurier audacieux et entré par effraction dans la classe des petits salariés de l’Etat? Le peuple semble conserver le premier rang, mais seulement sur la place publique, tandis que, derrière les décors, les organes de la IIIe et de la IVe Républiques se sont remis en place.

Mais à quoi bon s’exclamer: « Revoilà les machinistes de tout ce théâtre » si seules les catastrophes font monter sur la scène les chefs indispensables, mais dangereux, parce qu’ils ne se laisseront pas, hélas, renvoyer au soc de leur charrue pour avoir sauvé la République comme en passant et sans avoir reçu une récompense proportionnée au service rendu à la patrie.

7 – François Hollande

Mais la France a franchi une étape nouvelle avec l’élection de M. François Hollande; car maintenant, ce n’est plus un conquérant agité et lové au sein des engrenages de la classe dirigeante et d’un corps législatif gangrené qui s’est trouvé porté à l’Elysée par le bagout qui avait conduit M. Sarkozy à surprendre la bonne foi de sa proie – le suffrage populaire – mais un homme d’appareil et d’intrigues, un expert rompu à l’art d’arbitrer les petits conflits de personnes au sein d’un parti politique où la géopolitique n’a jamais sollicité sérieusement l’attention de personne. Ce néophyte allait débarquer de son petit nuage sur la scène internationale et conduire la France au Waterloo diplomatique le plus mémorable depuis des décennies, puisque la Russie et l’Amérique lui ont tourné le dos d’un même élan pour négocier en tête à tête un accord mondial sur l’avenir de la Syrie et de l’Iran. Qui aurait seulement imaginé qu’il reviendrait à la Ve République de rendre tout nominal le titre et le rang d’une France censée demeurer au Conseil permanent de sécurité aux côtés de la Russie, de la Chine, de l’Angleterre et des Etats-Unis?

Du coup, la question de l’incapacité constitutionnelle des Républiques de porter un homme d’Etat à leur tête en temps de paix rencontre le tragique de l’histoire des démocraties depuis Périclès. Car un Président qui ignorera l’art de la parole et qui ânonnera le français se révèlera inapte à exercer sa fonction, même s’il se trouve seulement hissé à la tête d’une petite démocratie parlementaire. M. François Hollande extrait du fond de son gosier des tronçons de phrases qu’il intercale entre de eeeeee embarrassés.

– Le retour du fléau des e e e e e e e, Un dialogue imaginaire avec M. Alain Rey, 30 octobre 2011

Le mimétisme des courtisans d’un trébuchement contagieux du langage a rendu foudroyante la progression de cette maladie. M. François Hollande sait qu’il n’y a pas d’autorité politique respectée et durable dans une démocratie si l’art de l’éloquence n’en est pas le vrai sceptre. Aussi a-t-il fait rédiger à la hâte et en vue de son intronisation un discours du Bourget hyper-gaullien, qu’il a fort bien déclamé et qui l’a fait débarquer instantanément sur la scène internationale, mais pour quelques heures seulement. Un homme d’Etat n’est pas un acteur insurpassable : seuls les gens de théâtre disaient du Général de Gaulle qu’ils n’étaient que des apprentis devant ce Talma.

Puis, à l’instar de M. Jospin, M. Hollande a pris un rendez-vous dramatique avec l’inculture des petits notables de la IIIe et de la IVe République.

8 – L’homme d’Etat face au réel

Avec François Hollande, une classe dirigeante qui a raté sa scolarité est devenue un acteur dont l’ignorance de la scène s’est rendue tellement visible aux yeux de la presse internationale qu’elle s’est révélée le protagoniste principal des échecs du gouvernement. Car il est apparu plus clairement encore, et aux yeux du monde entier, que l’histoire est le séminaire de la science politique de haut vol et qu’un dirigeant qui ne se trouvera pas informé du passé culturel et évènementiel de sa nation ne disposera en rien des instruments indispensables au grand jeu de l’action publique. Par définition, un homme d’Etat est porté par son inspiration naturelle à écouter les leçons de l’Histoire et à tirer les conséquences des tragédies du passé. Si Clio n’est pas lue et comprise comme l’institutrice de l’autorité des Etats, la science historique perd son pédagogue et tombe entre les mains des petits chroniqueurs.

Mais l’histoire enseignée aux enfants est nécessairement rédigée par de simples mémorialistes, et seulement aux fins de catéchiser une génération après l’autre, parce qu’on n’imagine pas l’instruction publique initier officiellement la jeunesse à la connaissance du timon des Etats et au pilotage des neurones du genre humain. On évangélise désormais le corps électoral à l’école des idéalités de 1789 comme on évangélisait hier l’écoute de l’histoire sainte. A la croisade rédemptrice de l’Eglise a succédé celle du mythe de la Liberté. Mais l’histoire de la psychogénétique de la politique se lit dans les écrits de Martial, de Pétrone, de La Fontaine, de Vauvenargues, de La Bruyère, de La Rochefoucauld – pour ne rien dire de Shakespeare, de Swift, de Cervantès et de Molière. C’est pourquoi la connaissance politique de l’humanité conduit tout droit à une anthropologie dont seuls les grands dramaturges des nations ont posé les fondements. M. Hollande ne sait pas davantage que M. Sarkozy que les peuples ont une identité et qu’un Etat ne saurait allait camper en Robinson Crusoé sur une île perdue au milieu de l’Océan.

On ne bouscule pas l’identité multimillénaire d’un peuple à demander subitement à trente six mille maires de courir marier entre eux des mâles et des Sapho et de donner en toute innocence des enfants à élever à des Paul et Virginie du même sexe. Vingt mille officiers ministériels se sont dressés contre un Etat qui met les institutions et toute l’autorité publique au service d’une alliance du grotesque avec le burlesque et de l’ubuesque avec le guignolesque. Qu’adviendra-t-il d’un chef d’Etat qui ne se demandera même pas ce qu’il arrivera demain à la nature des choses et aux lois du monde qu’il aura violées, mais nullement terrassées avec le seul secours d’un vote parlementaire d’occasion et d’une loi artificiellement portée sur les fonts baptismaux d’un semblant de démocratie. Comment ignorer que l’adversaire est seulement rendu plus fort par des défaites tout apparentes et seulement momentanées?

9 – La généalogie des civilisations

Mais la fatalité politique, qu’on appelle également le destin, présente le triste privilège de faire choir les institutions dans une illustration spectaculaire et caricaturale de l’abîme qui, dans les décadences, sépare progressivement et inexorablement une classe dirigeante inculte de la classe instruite et initiée aux savoirs rationnels.

Car, depuis 1945, la nouvelle ignorance de l’Etat est le fruit de la victoire des démocraties idéalisées par leur vocabulaire. Les abstractions montent dans les nuages et y deviennent mythologiques. La défaite de deux tyrannies, le nazisme et le stalinisme, a entraîné une régression mondiale et durable du réalisme politique le plus élémentaire. Un fossé infranchissable s’est creusé entre des sciences humaines en cours d’élaboration de leur problématique depuis des décennies et une idéologie des droits d’une humanité supposée universelle, donc insaisissable dans sa spécificité séraphique, parce que fondée d’avance sur des bénédictions de plus en plus évangélico-verbifiques. Le parfum auto-bénédictionnel des démocraties angélisées et le déversement de l’encens d’un humanisme hyper-conceptualisé a trouvé son expression la plus creuse dans une législation parfumée par ses abstractions. Des Etats censés rationnels se trouvent contraints de béatifier sur leur sol des hordes de pillards qualifiées de pan-européennes et connues, depuis des siècles, pour viscéralement erratiques.

C’est ainsi qu’une « liberté » canonisée ea été accordée à des « citoyens » artificiellement réputés intégrés au Vieux Monde. Cette grâce paroissiale a été soudainement déclarée inaliénable, alors qu’il s’agit de tribus inaptes à la sédentarisation depuis le paléolithique. On sait que la domiciliation tardive des évadés partiels de la zoologie n’a été possible qu’en raison de la découverte de deux fixatifs psychobiologiques, l’élevage et l’agriculture. Mais, à l’époque, le déferlement de tribus demeurées vagabondes et guerrières sur des campagnes maintenant habitées en permanence a contraint les premiers agriculteurs à peine enracinés sur leurs arpents à construire des cités fortifiées. En cas de danger, les implantations de semeurs et de moissonneurs trouvaient refuge dans ces premières casemates. Puis les défricheurs de leurs lopins se sont assurés de la protection militaire des petites agglomérations urbaines, qui se forgeaient déjà des armes standardisées; et des troupes robustes ont été recrutées dans la jeunesse campagnarde.

10 – La classe du savoir et de la parole

Quelle aventure nouvelle ! Parallèlement à une civilisation désormais nécessairement scindée entre ses champs et ses remparts, la diversification des métiers n’allait pas tarder à enfanter une classe du savoir et de la parole publique. La culture est née de la proximité entre les us et coutumes du monde rural et les loisirs naissants que procurait à quelques-uns une aisance financière indispensable aux études. De Sénèque à Montesquieu, de Caton à Montaigne, de Xénophon à Tocqueville, des propriétaires fonciers modestes ou richissimes sont devenus des lettrés et des savants. Mais les écoles d’éloquence des Grecs étaient déjà les foyers d’une « culture générale », parce que l’administration des cités exige un regard panoptique et pluridisciplinaire auquel seule la maîtrise de l’écriture pouvait servir d’instrument. Puis, huit cents environ avant notre ère, la cité grecque est parvenue, comme il est dit plus haut à fonder la justice pénale sur des écrits panoramiques et centralisés sous la poigne d’un Etat en voie de bureaucratisation.

Sous l’empire romain, ce n’étaient pas seulementAlexandrie ou Pergame, mais les villes les plus moyennes de la Grèce qui s’étaient dotées de bibliothèques municipales et les grands sophistes étaient devenus des encyclopédistes itinérants qui couraient d’une ville à l’autre faire valoir leurs performances de chefs d’orchestre de la langue grecque. Quelques siècles plus tard, les premières universités ont permis de fonder des phalanges de professionnels et d’éducateurs. Au Moyen Age, on y enseignera la théologie, mais également la médecine, le droit et les rudiments des mathématiques. Puis, à la fin du XVIIIe siècle seulement, les « grandes écoles » imaginées par la Révolution française dans un esprit anticlérical ont armé pour la première fois la civilisation de légions de savants exclusivement consacrées à faire progresser les sciences exactes les plus spécialisées et les plus réservées par leur nature même à des talents rares et sévèrement triés, de sorte qu’à la pratique assidue de l’éloquence et au culte des Lettres s’est ajouté le moteur universel d’un monde de cerveaux séparés de la population et inconnus de l’espace public.

11 – Les Tziganes et la France de la parole

Mais, à la suite de la défaite des tyrannies rappelées plus haut, un tabou nouveau et protégé par l’orthodoxie de type démocratique a interdit, en fait, aux sciences humaines l’étude rationnelle, désormais qualifiée de sacrilège, des peuplades demeurées en retard de dix millénaires sur les fruits de la sédentarisation de l’espèce et sur l’invention de la première des sciences, l’agriculture. Du coup, le mode de vie des Tziganes a été baptisé de « culture » et protégé de l’observation scientifique. Mais il est bien évident que le niveau cérébral moyen des survivants du paléolithique demeurés rebelles à l’apprentissage de l’agriculture et à l’alphabétisation est nécessairement d’un étiage inférieur à celui de l’humanité sédentarisée depuis cinq cents générations, parce que l’initiation à une langue écrite, rythmée et ouverte au maniement artistique et musical du discours a nécessairement développé et diversifié le capital génétique d’une espèce encore rudimentairement sonorisée et l’a rendue globalement plus apte à récolter les moissons des Lettres, des arts et de la parole publique.

Bien plus, seule une psychobiologie demeurée impropre à l’usage de la parole stylisée et au génie des prosateurs et des poètes a pu résister à l’individualisation de la pensée. La Ve République tombera-t-elle dans un nouveau Moyen Age? Dans une démocratie où le fossé culturel entre la classe des savoirs et les masses incultes ne cesse de s’approfondir, la parole se gangrène jusqu’au sommet de l’Etat; et l’on assiste au spectacle d’une haute classe dirigeante qui ânonne le français comme les moines ânonnaient le latin dans les monastères.

12 – Une vérification expérimentale

Une famille de Tziganes se réclamait abusivement du statut des réfugiés politiques. Reconnue inassimilable, elle a été expulsée vers son Kosovo natal par le Ministre de l’Intérieur après quatre ans de vains efforts d’intégration – et un coût d’un demi million d’euros à l’Etat. Des lycéens sont alors descendus dans la rue afin de protester de la présence, dans le lot, d’une certaine Léonarda, une Tzigane qui n’acceptait de se trouver scolarisée qu’un mois sur trois et qui, à l’âge de quinze ans, alignait quatre ou cinq fautes d’orthographe à chaque ligne. La presse s’était apitoyée sur son sort; et l’on avait vu le Premier Ministre lui-même, un ancien professeur d’allemand auquel son apprentissage de la langue de Goethe n’avait sans doute pas laissé le loisir d’approfondir sa connaissances de l’histoire des civilisations, avait jugé de bonne gestion de faire revenir toute la famille afin de calmer un tollé juvénile. Puis le secrétaire général du parti socialiste avait émis le même avis.

Enfin, le Président Hollande en personne avait tenté de dialoguer à la télévision avec la « victime ». Naturellement, celle-ci avait profité de l’aubaine et lui avait répondu sur le ton le plus grossier et le plus inculte. Du coup, l’approbation populaire de la politique du Président est tombée en quelques heures à un quart du corps électoral, tandis que le Ministre de l’intérieur, un homme de simple bon sens, récoltait trois cinquièmes d’opinions favorables, tellement le peuple assistait, abasourdi, à la chute de la République dans une débilité mentale incompréhensible à la moyenne des Français.

13 – Le retour de l’octroi

Mais, dans le même temps, un autre délire administratif déclenchait l’insurrection du peuple breton tout entier, le retour à l’octroi, impôt qui rendait à nouveau payants les routes et chemins que la Révolution avait ouverts à la liberté et à la gratuité de la circulation des chars, charrettes, chariots, berlines, basternes et diligences. Or, la révolte présentait la nouveauté de faire basculer deux siècles du vocabulaire courant de la démocratie et de la République dans la langue de la royauté abolie en 1789: il s’agissait de rien moins que d’une jacquerie, comme le Ministre de l’intérieur l’avait tout de suis compris: les citoyens arboraient subitement le bonnet rouge des paysans qui, en 1675, s’étaient insurgés contre les fermiers généraux de Louis XIV avides de multiplier les taxes et les impôts sur les binards, diables éfourceaux, fardiers, guimbardes, ribaudequins et triqueballes.

Qui aurait seulement imaginé que la concentration du pouvoir politique et de toute l’autorité de l’Etat démocratique entre les mains des financiers et des caissiers de la République conduirait tout droit la France au renversement, jusque dans les campagnes, de références langagières assimilées et que, dans toutes les bouches, le langage de la monarchie se trouverait en mesure d’exprimer le rejet du despotisme moderne dans toutes les têtes? La Ve République agonisait parmi les symboles, les images et les signes vocaux du passé, tellement la politique fait habiter les peuples et les nations dans l’univers mental de leur parole.

L’inculture de Lionel Jospin l’avait fait buter sur sa méconnaissance des fondements politiques de la civilisation des cités du droit; l’ignorance de M. Hollande aura fait trébucher la République sur son ignorance des relations que le langage naturel et coulant d’un chef d’Etat cultivé entretient avec sa nation. Toute politique prend appui sur un vocabulaire officialisé, mais celui des démocraties n’est pas davantage celui du carcan administratif de l’Etat que celui du monarque ne solennisait le français et ne le guindait d’un maniérisme de cour. Si Périclès n’avait été un orateur audible à toutes les oreilles, sur quel instrument se serait-il appuyé? M. Hollande est le premier Président de la République qui ne maîtrise pas la langue française dans sa coulée naturelle et qui ne la prononce que hoquetante, hésitante et titubante, comme il est rappelé ci-dessus.

– Le retour du fléau des e e e e e e e, Un dialogue imaginaire avec M. Alain Rey, 30 octobre 2011

Les écrits de Salluste, de Tacite, de Cicéron, de Tite-Live commencent par résumer les étapes de la lente évasion du genre humain du règne semi animal des « gentes feroces » et des peuples « religiosi et agrestes« . Mais comment la lutte parallèle contre le racisme hitlérien et l’évangélisme armé jusqu’aux dents des marxistes a-t-elle pu faire tomber la politologie scientifique dans une déliquescence mondiale telle que les pénalistes eux-mêmes ignorent l’histoire des premiers siècles de l’histoire de l’humanité et qu’aucune intelligentsia ne rappelle au peuple français par quelles étapes les fuyards du règne animal ont passé pour se trouver actuellement à mi-chemin de la cérébralisation que leur évolution leur assigne?

14 – La course à l’abîme

Le 5 novembre, les bonnets rouges bretons ont adressé à l’Etat un ultimatum qui expirait le lendemain à midi. Même une république exsangue ne pouvait répondre que par l’affichage d’une fermeté illusoire. Du coup, la révolte illustrait encore davantage le gouffre qui sépare le séparatisme régionaliste du tragique de la géopolitique contemporaine: si les bonnets rouges persévèrent à focaliser leur combat sur leur refus de payer l’octroi, ils conserveront leur symbolique et concentreront leurs tirs sur un Etat isolé et pleinement responsable d’un rétablissement incongru des péages d’autrefois; et s’ils étendent leurs critiques à la plaie du chômage, ils élargissent et approfondissent leur champ d’action, mais ils diluent les responsabilités particulière de la Ve République dans une critique du mondialisme, alors que l’opinion publique française et européenne demeure à des années-lumière d’une conscience politique à l’échelle de la planète.

Comment initier les bonnets rouges aux arcanes d’une civilisation occupée par cinq cents bases militaires américaines soixante-dix ans après la fin de la dernière guerre mondiale, comment évoquer l’incapacité du Vieux Monde d’insuffler une volonté politique commune à un continent privé de vision et trop diversifié par son histoire, ses langues, ses mœurs, ses disciplines budgétaires, la dimension de ses nations, la diversité de ses lucidités, de ses civismes régionaux et de ses mentalités pour seulement évoquer le naufrage des décadences? Si Anne de Bretagne revenait sur cette terre, elle ne saurait porter un regard sur l’horizon et donner une inspiration, un avenir et un élan partagés à une civilisation amputée de sa mémoire et qui court vers l’abîme un bandeau sur les yeux.

Le 9 novembre 2013
aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr

Via: http://w41k.com/85018

L’Oligarchie a fait un rêve : le mythe de la démocratie occidentale

(Source : L’idiot du village)

Un biais nécessaire

La démocratie occidentale est-elle le résultat heureux du long malheur des peuples ? Ces peuples ont-ils lutté pour obtenir des droits et jouir de leurs fruits après les avoir courageusement arrachés des mains de leurs maîtres avares de bons sentiments ? Autrement dit, ces peuples ont-ils réussi à faire plier les oligarchies devant la puissance de leurs aspirations démocratiques et les oligarchies ont-elles rendu l’âme en vomissant sur la place publique la liberté, l’égalité et la fraternité universelle comme autant de tribus de leur soumission aux nouveaux maîtres de la terre – les peuples souverains – dont nous serions les héritiers ?

Plutôt que de flatter notre ego citoyen et de nous conférer une puissance que nous nous supposons en attribuant aux peuples – auxquels nous nous identifions – le rôle principal dans le torrent démocratique qui a submergé l’Occident aux cours des deux derniers siècles, exerçons notre mauvais esprit – critique, il va sans dire – sur nous-mêmes et prenons à partie le mythe de nos origines.

Au lieu de voir la démocratie comme le résultat d’une succession de conquêtes glorieuses remportées par le peuple, conscient de sa force, sur l’inertie d’une oligarchie arc-boutée sur ses privilèges, voyons le processus de démocratisation occidentale comme la suite d’adaptations entreprises par l’oligarchie pour consolider sa domination et se préserver des éruptions populaires trop débordantes d’empathie révolutionnaire.

Parions qu’en partant de ce point de vue – méthodologique – nous constaterons, avec trouble et peut-être une certaine amertume, que l’oligarchie n’as pas cédé une once de son pouvoir au peuple en lui offrant généreusement des droits, des institutions, des représentations démocratiques au sein du carcan capitaliste libéral qui a pris forme tout au long de l’évolution moderne des sociétés occidentales.

En adoptant cette perspective, nous ne cherchons pas à désenchanter les luttes politiques et sociales qui n’auraient été, jusqu’à présent, que des instruments aux mains de l’oligarchie occidentale lui permettant de se maintenir au pouvoir. Nous souhaitons simplement souligner que ces luttes, si elles n’ont pas été inutiles pour certains peuples ou certaines portions du peuple, si elles n’ont pas été dépourvues de moments collectifs fraternels et héroïques, si elles ont pu remporter des victoires importantes ici ou là, elles n’ont jamais atteint le cœur même du problème des sociétés occidentales qui se parent de toutes les vertus démocratiques : la domination d’une oligarchie qui règne sans partage – équitable – sur l’ensemble des pouvoirs politiques, économiques et culturels et qui n’octroie à ses ouailles que ce qu’elle croit bon devoir lui concéder, à savoir, les miettes de l’orgie capitaliste.

À l’origine de la démocratie… l’oligarchie

La démocratie occidentale ne s’est pas construite contre l’oligarchie, mais avec sa complicité. Pire encore, l’oligarchie est à l’origine même de la démocratie moderne. Elle a, par conséquent, façonné la démocratie à son image afin qu’elle serve ses intérêts particuliers. La démocratie occidentale en porte la marque (le système représentatif) ; nos institutions en ont les stigmates (un multipartisme de façade ; des droits et des libertés impuissants contre les fondamentaux libéraux de l’oligarchie ; l’argent comme carburant de la vie politique ; une répartition très inégalitaire des richesses produites, etc.).

L’oligarchie a su faire siennes toutes les revendications populaires pour les orienter en sa faveur ou pour les vider d’une partie de leur substance corrosive ; elle a pu insuffler les changements démocratiques de manière à ce qu’ils ne remettent en cause ses fondamentaux qu’à la marge. L’oligarchie a réussi à se fondre dans le moule démocratique et à s’en faire un bouclier qui la protège des colères populaires.

Ce point de vue devrait nous permettre de comprendre pourquoi les démocraties occidentales commettent de manière régulière des crimes de masse au nom de leurs peuples et des valeurs démocratiques sans que les opinions publiques ne s’en émeuvent outre mesure ; pourquoi elles peuvent utiliser sans vergogne le chaos et la guerre dans les relations internationales pour maintenir leur prééminence sur les affaires du monde ; pourquoi les États-Unis peuvent massacrer des centaines de milliers de civils innocents sans honte bue en Irak, en Afghanistan ou ailleurs ; pourquoi la France peut se rendre coupable de complicité de génocide au Rwanda sans qu’aucun de ses dirigeants ne soient poursuivis en justice ; pourquoi Israël peut procéder à un lent génocide contre le peuple palestinien avec bonne conscience et la complicité des milieux médiatiques qui ne pipent mot ; pourquoi les Occidentaux s’allient avec l’islamisme radical pour détruire des pays comme la Libye et la Syrie tout en se prétendant les anges gardiens de l’innocence et du bien, etc.

Toutes ces contradictions apparentes entre les principes des Lumières affichés par les sociétés occidentales et leurs actions politiques et géopolitiques concrètes s’expliquent, notamment, parce que l’oligarchie est au cœur même des démocraties occidentales, qu’elle en est l’architecte et le metteur en scène qui écrit le scénario de son évolution. La démocratie représentative occidentale n’entrave ni la puissance de l’oligarchie ni l’expression de ses vices et de ses dérives. Elle en est, au contraire, l’instrument privilégié.

Car, nous le verrons, la démocratie occidentale, à la fois instrument de protection et de domination de l’oligarchie libérale, donne une force légale et morale aux prédations de nos élites. Par le système de la représentation, les peuples offrent leur caution morale aux choix de leurs mandataires qui prétendent agir en leur nom, ce qui n’est d’ailleurs guère contestable d’un point de vue légal. De la sorte, les crimes de l’oligarchie sont aussi les nôtres, puisqu’ils sont l’œuvre de nos représentants et que nos protestations face à leurs actions criminelles se traduisent généralement par leur réélection ! Quelques fois, cependant, il arrive qu’un des mauvais génies de l’oligarchie soit sacrifié par ses pairs et soit mis à l’écart. Mais, dans ce dernier cas, il est généralement prestement remplacé par un autre démocrate aux mains sales qui poursuit allègrement l’œuvre de son prédécesseur.

Enfin, ce point de vue nous aidera peut-être à comprendre l’ampleur de l’effort qu’il reste à accomplir pour tenter l’aventure démocratique contre le principal obstacle à l’abolition des contradictions et des ambiguïtés des sociétés occidentales : le pouvoir inébranlable de l’oligarchie. Cela nous permettra de percevoir l’impasse qu’il y a à jeter toute son énergie combative dans des luttes périphériques sociétales (pour ou contre la peine de mort, l’interdiction du port du voile à l’école, le mariage gay, etc.) qui n’atteignent pas, ni ne cherchent à atteindre, le cœur de ce pouvoir.

Un marché de dupes

Remontons, un instant, à aux révolutions française et américaine pour illustrer notre propos.

Au pays des droits de l’homme… on tire sur le peuple…

Dans la France du 18ième siècle finissant, nous voyons une ancienne oligarchie aristocratique, fatiguée, divisée et moribonde qui cède la place à une oligarchie bourgeoise conquérante et sûre d’elle-même. Cette dernière n’a, depuis lors, pas quitté les rênes du pouvoir. Après avoir fait fortune dans le commerce triangulaire, avoir amassé des montagnes d’or en commettant des crimes de masse aux quatre coins du monde (du continent américain à l’océan Pacifique), il fallait que l’oligarchie bourgeoise enrobe ses succès du sceau de valeurs universelles. À l’onction divine de l’ancienne oligarchie, la nouvelle classe dirigeante voulait lui substituer l’onction populaire.

La classe bourgeoise a su habilement jeter le peuple dans la rue pour lui faire accomplir la sale besogne qu’elle n’aurait jamais pu mener à bien elle-même sans tâcher ses nouveaux habits de maître : saigner les corps en décomposition de l’Ancien Régime et anéantir les symboles d’un pouvoir qui avait déjà changé de mains, tout en faisant la démonstration que la démocratie directe est synonyme de terreur, de chaos et de sang. D’une certaine manière, il s’agissait d’avilir le peuple et ses aspirations légitimes, d’entacher ses rêves de démocratie avec le sang de ceux que la nouvelle oligarchie voulait chasser du pouvoir. Il s’agissait, ainsi, d’enterrer toute idée de démocratie directe sous les dépouilles fumantes des anciens ordres faillis. Subtile manœuvre de l’oligarchie bourgeoise qui a feint de donner le pouvoir au peuple pour le lui retirer ; démonstration aussi de son jeu pervers et violent pour asseoir sa légitimité. La tête du Roi ne lui suffisait pas ; il lui fallait celles des révolutionnaires, gueux ou bourgeois, qui avaient épousé trop étroitement la cause du peuple et des misérables.

À partir de la Révolution française, et grâce au système de la démocratie représentative,l’oligarchie pourra réprimer dans le sang toute révolte populaire au nom de la souveraineté du peuple : en juin 1848 c’est au nom du peuple que le républicain Cavaignac ira gaiement massacrer les masses populaires en plein Paris ; en mai 1871, ce sont les hommes de la future Troisième République qui organiseront les battues contre les Communards et s’acharneront sur leurs corps et leur mémoire. Aujourd’hui, en digne héritière de l’ire oligarchique, c’est au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes que la France envoie à la mort Libyens et Syriens et procède au dépeçage de leurs pays respectifs avec l’aide de milices terroristes wahhabites.

Le génie de l’oligarchie a été d’octroyer des droits aux peuples quémandeurs. Le droit n’est jamais qu’une promesse que personne n’est tenu d’accomplir. C’est un espoir qui ne coûte pas grand-chose à la nouvelle religion laïque qu’est la démocratie représentative et qui ne menace pas l’ordre oligarchique. Une démocratie juridique, mais pas réelle, voilà le chef d’œuvre de l’oligarchie capitaliste naissante. Le peuple aura des droits, mais pas toute la réalité de la chose. Les droits sont impuissants à rattraper le réel, et tant pis si le peuple continue à lui courir après.

Dans la patrie des braves… il y a des maîtres et des esclaves…

De l’autre côté de l’Atlantique, au commencement de la jeune république américaine, les élites ont passé un marché – à la bourse des valeurs humaines – avec leur peuple, dont la philosophie pourrait se résumer en ces mots : « vous nous laissez massacrer les Indiens pour étendre notre horizon, vous nous permettez d’utiliser le travail gratuit de millions d’esclaves pour cultiver ces vastes territoires et en échange nous vous octroyons des droits politiques et économiques ».

Pour prendre la place de l’oligarchie anglaise sur le territoire nord américain, il fallait que l’élite américaine parvienne à faire passer ce marchandage pour une émancipation du peuple. Il ne s’agissait, cependant, que d’officialiser la substitution d’une oligarchie lointaine par une oligarchie locale (i) qui souhaitait acquérir davantage de terres (notamment au détriment des Indiens qui avaient obtenu de l’Angleterre, en 1763, la fin de l’expansion territoriale des colonies), (ii) qui cherchait à s’acquitter de moins d’impôts et de taxes et (iii) qui voulait se réserver les richesses tirées de l’esclavage. Pour ne pas mettre en avant les revendications matérielles de l’oligarchie américaine, ce qui eut paru égoïste et aurait réduit l’opposition entre l’Angleterre et ses colonies à une querelle de rentiers, il fallait mettre en scène le peuple et prétendre défendre des valeurs universelles et une cause morale allant au-delà de l’esprit de conquête et de rapine d’un petit groupe de privilégiés, grands possédants et propriétaires d’esclaves comme George Washington et Thomas Jefferson. Pour réussir, il fallait à la fois que le peuple se croit opprimé par ses lointains maîtres, qu’il joue le rôle qu’on voulait qu’il tienne, qu’il se contente de droits politiques et économiques qu’il possédait déjà et qu’il consacre la domination de son oligarchie locale. En soulevant le peuple contre les maîtres anglais on lui donnait le sentiment que ses donneurs d’ordre américains partageaient les mêmes intérêts et qu’une fois libéré des chaînes du Roi George (troisième du nom) le peuple serait maître de son propre destin sous la figure tutélaire du Président George Washington.

En 1980, l’historien et essayiste américain Howard Zinn publiait « Une Histoire Populaire des États-Unis »[1], livre fondateur qui devait marquer un tournant dans l’historiographie consacrée au Pays à la Bannière étoilée, terre autoproclamée de la liberté et patrie des braves[2]. Jusque-là, l’histoire des États-Unis avait été principalement écrite du point de vue de ceux qui avaient largement bénéficié des retombées de son capitalisme conquérant. À lire la plupart des historiens américains avant Howard Zinn, il semblait que les États-Unis étaient une nation pleine de héros surhumains ayant achevé d’accomplir la perfection humaine, œuvre laissée en jachère par un Dieu imparfait.

Howard Zinn opère un renversement de perspective et décrit l’Histoire de l’Amérique, puis des États-Unis, du point de vue de ses victimes, depuis l’arrivée des occupants européens jusqu’à nos jours. L’histoire ainsi décrite ressemble moins à une épopée grandiose où les héros succèdent aux héros[3] qu’à une longue série de crimes et de malheurs dont sont victimes les plus nombreux. Ainsi, sont évoqués les massacres des Indiens, leur déportation et la confiscation systématique de leurs terres, le commerce transatlantique avec ses cargaisons d’humanité bafouée, l’esclavage avec le labeur forcé et gratuit de millions d’êtres humains[4], puis les répressions sanglantes des travailleurs des classes laborieuses tout au long des 19ième et 20ième siècles et, enfin, la misère dégradante dans laquelle vivaient – et vivent encore – des dizaines de millions de citoyens américains ou d’immigrés victimes de la réussite des autres, forcés de travailler dès le plus jeune âge et de se tuer à la tâche pour que le puissant accumule richesses et honneurs. Howard Zinn nous fait bien comprendre, que c’est sur ces crimes et malheurs que la puissance du pays s’est bâtie au profit d’une minorité prospère et égoïste.

Les droits n’ont été octroyés que pour moraliser et justifier l’exploitation des plus faibles et donner à cette exploitation le sceau démocratique qui permettra de prétendre qu’elle est le résultat de l’expression de la souveraineté populaire. Ce n’est plus Dieu et son représentant sur terre qui exigent une société de maîtres et d’esclaves, de dominants et de dominés, de bienheureux et de damnés, c’est le peuple lui-même pris au piège de sa propre souveraineté dans un système de démocratie représentative qui offre à ses représentants les clefs de sa propre servitude.

Des droits sur mesure pour le marché

Des deux côtés de l’Atlantique, l’éventail des droits sera, cependant, élargi progressivement au cours des deux siècles qui se sont écoulés depuis les révolutions américaine et française. Une plus grande portion du peuple pourra goûter à l’expression concrète de ses droits dans sa vie quotidienne. Mais il ne s’agira jamais que d’une reconnaissance, par l’oligarchie, des évolutions des besoins du capitalisme occidental, qui repose toujours davantage sur la solvabilité réelle ou artificielle – par l’endettement – d’une base toujours plus large de consommateurs. Au fur et à mesure de l’extension des moyens de production elle étendra son marché en octroyant des droits à des composantes du peuple qui en étaient privées jusque-là  – comme les noirs ou les femmes – non pas en raison d’un amour immodéré pour ces catégories sociales et humaines opprimées, mais pour élargir l’aire de jeu du capitalisme marchand.

Si les peuples occidentaux ont été tant choyés pendant les Trente Glorieuses ce n’est pas parce que les valeurs démocratiques envahissaient l’oligarchie ou que celle-ci avait perdu du terrain, mais (i) parce qu’il fallait reconstruire un monde en ruine, la ruine n’étant pour l’oligarchie dominante qu’une source d’opportunités supplémentaires ; (ii) que le capitalisme de la séduction – dont les mécanismes ont été finement décortiqués par le sociologue Michel Clouscard – avait besoin de libérer l’individu occidental d’un certain nombre de contraintes culturelles (notamment sexuelles) pour étendre l’emprise du marché (et transformer le citoyen bon père de famille en un consommateur pulsionnel) ; et (iii) que l’Occident devait maintenir un avantage comparatif par rapport à l’Union Soviétique et au monde des non-alignés pour promouvoir son modèle de développement.

Après s’être hissée à la tête de l’oligarchie occidentale en 1945, l’élite américaine pouvait bien concéder quelques droits. Après avoir financé tous les belligérants, y compris Hitler et l’industrie de guerre allemande, l’oligarchie américaine pouvait récupérer le sceptre de l’élite mondiale et s’imposer économiquement, culturellement, militairement à ses « semblables » subalternes (autrement dit, aux sous-oligarchies de l’oligarchie dominante).

La livrée de chair du capitalisme

L’oligarchie occidentale fera payer cher aux peuples leurs débordements, leurs revendications, leurs suppliques et leurs quelques succès éphémères. Avant de leur concéder davantage de droits, elle saignera les peuples (notamment, au travers de deux Guerres mondiales), les épuisera dans des luttes mortelles (les mille et une répressions sanglantes des grèves ouvrières aux États-Unis, les massacres de juin 1848 et ceux de mai 1871 en France, etc.), les rendra dépendants de sa miséricorde matérialiste en les endettant outre mesure et leur fera approuver des crimes de masse contre d’autres peuples (d’Hiroshima à Guantanamo, du Guatemala au Nicaragua, de Thiaroye aux charniers rwandais, del’Indonésie à l’Irak, de la Libye à la Syrie, etc.) pour leur offrir les débris de ses exploits sanglants.

Chaque droit acquis – aussi illusoire que ce droit puisse être – sera payé par une livrée de chair, de souffrances, de larmes et de sang. Et à l’occasion d’une crise politique ou économique, l’oligarchie remettra en cause les acquis mal acquis pour que les peuples paient à nouveau le droit de les reprendre et de les récupérer, morceau par morceau, à la sueur de nouvelles souffrances[5].

À aucun moment l’oligarchie ne perdra sa prééminence, ses prérogatives, sa morgue, sa volonté de puissance ; à aucun moment elle ne consentira à répartir équitablement entre le travail et le capital les richesses produites par tous, même pendant les périodes de croissance continue. À aucun moment elle ne cédera sur ses fondamentaux libéraux.

Les Trente Glorieuses font illusion, et semblent contredire un constat nourri par une profusion d’exemples. Mais, 30 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’illusion se dissipe dans la dure réalité de la crise : l’élite trouve les moyens de reprendre une partie des droits octroyés dans un moment d’égarement généreux né des fosses communes de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, le virage néolibéral et la financiarisation de l’économie du début des années 1980, la globalisation marchande, l’ouverture de l’Occident à la concurrence externe, auront raison des droits économiques concédés temporairement par l’oligarchie quelques décennies plus tôt.

Les Trente Piteuses succéderont aux Trente Glorieuses, alors même que les richesses produites n’auront et ne cesseront de croître. Au sein des sociétés occidentales, les élites continueront à s’enrichir à outrance et l’on verra apparaître les « hyper-riches », le nouveau visage des bienheureux et des bien-nés. L’écart entre les plus opulents et les plus pauvres connaîtra des proportions dignes de l’époque où Gavroche arpentait les rues misérables du Paris crasseux et on nous dira qu’il faut nécessairement se serrer la ceinture et recevoir les coups de cravache de la rigueur pour sauver la démocratie et la croissance.

On le voit bien, il s’agit d’un marché de dupes renouvelé de décade en décade : le peuple vend son âme contre des droits ; il accepte les crimes commis en son nom contre des fantasmes et des espoirs ; il recueille les miettes des dîners bourgeois et continue de courber l’échine pour gagner le salaire de sa peur ; il obtient un droit de grève ici contre un massacre plus loin, un droit de vote contre une colonie et une guerre de conquête en plus, la liberté d’opinion contre un salaire misérable, quelques services publics contre le droit d’aller se faire tuer dans les tranchées de Verdun, etc.etc.etc. In finitum ad nauseam.

Un instrument de protection

L’oligarchie occidentale se sent plus en sécurité dans un système politique de démocratie représentative qui donne une légitimité à sa position prééminente plutôt que dans une monarchie absolue. Cela est plus cohérent avec les valeurs qu’elle a mises en avant pour prendre le pouvoir aux États-Unis à partir de 1776 et en France à partir de 1789 et lui offre une protection contre le prince sans pouvoir qu’est le peuple souverain.

Déresponsabiliser

Dans un système de démocratie représentative il est difficile d’identifier le responsable ; il s’opère une sorte de dilution des responsabilités dans le marais oligarchique. L’oligarchie peut aisément se distancier du prince élu et offrir au peuple une tête temporairement couronnée sans perdre son pouvoir ni ses privilèges. La colère du peuple trouve ainsi un exutoire non violent ; on passe d’un représentant de l’oligarchie à un autre sans révolution et sans violence populaire. Le pouvoir absolu est toujours entre les mêmes mains, mais le visage de son représentant change, pour que rien ne change.

Il n’est pas aisé, par exemple, d’identifier un coupable à sa misère lorsque l’on est un citoyen américain pauvre vivant aujourd’hui aux États-Unis, le pays le plus riche et le plus puissant de la planète. Il ne peut accuser personne ; juste un système qui produit sa misère,mais dont personne ne semble responsable. Un Président américain, même s’il accomplit deux mandats, est difficilement rendu coupable de la situation de délabrement social produite par plus de deux cents ans de démocratie représentative ancrée dans ses fondamentaux libéraux. Il n’y a pas un tyran ou un personnage prétendu tel à qui prêter tous les malheurs du monde.

Désarmer

La démocratie représentative est désarmante car la volonté générale est sensée transpirer de toutes ses institutions. La révolte du peuple, quand elle a lieu, perd de sa force morale et peut être présentée comme une révolte contre la volonté populaire incarnée par l’oligarchie élue. L’oligarchie à qui on offre l’onction populaire se croit autorisée moralement et légalement, à tuer, conquérir, assassiner au nom de la démocratie et de ses prétendues valeurs. Le peuple a le droit de vote ; l’oligarchie a le droit de tirer dans la foule.

Toute l’intelligence de l’élite oligarchique a été de vendre au peuple la démocratie représentative comme le modèle indépassable de l’organisation politique moderne, le seul à même de répondre aux besoins des peuples occidentaux. Quel énergumène oserait, dès lors, remettre en cause un système qui semble briller face aux soleils noirs des totalitarismes d’hier et d’aujourd’hui.

Il semble, pour reprendre des propos que nous avons tenus ailleurs, que « les crimes ou les défauts [des démocraties] s’estompent dans la contemplation béate des bienfaits des régimes démocratiques à laquelle nous nous abandonnons mollement. Nous sommes habitués aux dichotomies simples, voire simplistes : soit noir, soit blanc ; soit démocratie, soit dictature ; soit le paradis, soit l’enfer. Or, il est évident que la démocratie peut être un paradis pour beaucoup et un enfer pour d’autres, qu’elle peut avoir un visage souriant et lumineux et une face sombre : en 1789, la jeune démocratie américaine qui venait d’élire son premier Président était sans doute un paradis pour des notables blancs comme George Washington et Thomas Jefferson, mais peut-être un peu moins pour les millions d’esclaves noirs exploités dans des conditions dégradantes et inhumaines ».[6]

La démocratie représentative désarme notre lucidité sur nous-mêmes ; nous ne sommes plus capables de voir le mal en nous, même lorsque nous jetons nos cargaisons de bombes au phosphore sur des irakiens innocents.

Déculpabiliser

En octroyant la démocratie à ses peuples, l’oligarchie occidentale s’est libérée de la contrainte de justifier ses actions. Les régimes occidentaux baignent dans le dogme de l’infaillibilité démocratique, dogme qui transforme leurs actions criminelles en aventures humanitaires, leurs prédations commises pour des intérêts privés en combats moraux et fraternels. Avec ce dogme, l’Occident s’offre une sorte d’innocence perpétuelle et se pare de toutes les vertus. D’une certaine manière, l’aléa moral a disparu au sein des démocraties occidentales : elles ne peuvent mal agir, puisque ce sont des démocraties. L’Occident peut dès lors déshumaniser les « autres », ses ennemis qui ne portent pas les habits de la démocratie ; il peut dès lors les massacrer au nom des droits de l’homme et racheter leurs âmes damnées en les envoyant en enfer. Sur la base de ce principe, les sociétés occidentales assurent l’impunité des crimes perpétrés par leurs démocrates aux mains sales.

L’oligarchie réussit, en outre, ce tour de force qui consiste à faire consentir ses citoyens aux violences qu’elle exerce. Grâce à la démocratie représentative nous partageons les crimes de nos commis. Devenus complices des actions de nos élites à travers le vote, nous n’osons pas les dénoncer avec la force nécessaire à les condamner ou à les détourner de leurs conséquences funestes, de crainte de reconnaître ainsi notre propre complicité. Partageant le crime, nous en partageons le déni et les mécanismes dé-culpabilisateurs qui le perpétuent.

Un instrument de domination

Le pouvoir symbolique sans le pouvoir réel

Qu’importe qui a le pouvoir abstrait ou symbolique, ce qui compte est d’exercer le pouvoir réel, même si c’est au nom d’une abstraction lyrique comme le « peuple souverain » que ce pouvoir est mis en œuvre. Le souverain – le peuple – n’exerce pas le pouvoir, il se contente de s’en dessaisir au profit d’une poignée d’élus qui aura carte blanche pour agir à sa guise.Le peuple est un souverain déchu et qui déchoit un peu plus après chaque vote.Le peuple, sorte de Sisyphe qui porte le vote comme son fardeau, consent volontiers à ce dessaisissement, par paresse, crainte, résignation, lassitude ou lâcheté. Car il faut une certaine lâcheté ou immoralité pour offrir son vote à des individus qui commettront immanquablement – l’expérience le prouve – un certain nombre de crimes au cours de leur mandat. Ces crimes, par le jeu de la représentation, sont commis en notre nom, par une oligarchie aux valeurs inébranlables et éternelles.

Le vote est ainsi une sorte d’offrande faite à un Dieu tout puissant qui ne rend compte de ses actes qu’à lui-même. À échéances régulières, le peuple vient sacrifier sa souveraineté sur l’autel de la démocratie représentative.

La Souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le Peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple Anglais pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde.

– Jean-Jacques Rousseau, « Du Contrat Social », III, 15.

Des droits impuissants

Le mécanisme de la démocratie représentative permet à l’oligarchie d’exercer l’ensemble des fonctions régaliennes, qui fondent la puissance et la gloire des États, en dehors même des mécanismes étatiques. Les États membres de l’Union européenne, par exemple, ont peu à peu été dépouillés (i) de leur souveraineté monétaire au profit des banquiers privés et d’institutions non-démocratiques (comme la BCE), (ii) de leur souveraineté économique au profit de multinationales qui délocalisent leurs profits et leur production et (iii) de leur souveraineté militaire au profit de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, autrement dit, des États-Unis.

Le droit de vote et la liberté d’expression ne sont octroyés au peuple que dans la mesure où leur usage ne peut ni ne doit remettre en cause les fondamentaux de l’oligarchie. Ce sont des droits impuissants.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ces fondamentaux sont ceux de l’oligarchie dominante qui exerce le pouvoir aux États-Unis, après avoir, grâce au plus sanglant et plus grand conflit de l’histoire, pris la place de l’oligarchie anglaise à la tête de l’Occident. On peut schématiquement en faire la liste suivante : (1) le libéralisme économique et la puissance des banques, (2) la domination du dollar dans les échanges internationaux, (3) les guerres de conquête du complexe militaro-industriel – pour, notamment, l’accaparement des ressources naturelles des pays périphérique à ses valeurs – ; (4) l’hégémonisme total des États-Unis dans les domaines militaire, économique et culturel ; (5) l’alliance indéfectible avec l’Arabie saoudite (principal État terroriste islamique au monde) ; (6) le soutien sans faille au sionisme.

Les peuples ont des droits, mais il ne leur est pas donné de remettre en cause les fondamentaux que nous venons d’énoncer.

Prenons un exemple parmi tant d’autres possibles. Qui peut prétendre que les 50 millions d’Américains vivant aujourd’hui sous le seuil de pauvreté vivent en démocratie ? Comment peut-on justifier que dans un pays aussi puissant et riche et qui a connu une croissance quasi-ininterrompue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale il y ait une telle proportion de personnes vivant dans la misère ? Cette misère n’est-elle pas le produit du système oligarchique ? N’est-elle pas le résultat d’une philosophie libérale contre laquelle le peuple ne peut rien ? Que signifie jouir du droit de vote et de la liberté d’expression lorsque l’exercice de ces droits ne permet pas de survivre décemment, ni de remettre en cause l’un des fondamentaux libéraux de l’oligarchie ? Une personne vivant sous un pont d’une grande ville américaine peut critiquer à loisir les dirigeants politiques de son pays et jouit du droit de vote, mais à quoi cela lui sert-il, s’il ne peut s’arracher à sa misère par ces deux moyens ? Pour lui, le droit de vote et la liberté d’expression sont des jouissances impuissantes.

Trois exemples tirés de l’histoire

Appliquons notre « biais nécessaire » à trois événements contemporains qui illustrent, d’après l’esprit dominant de notre belle époque, la victoire des principes sur le cynisme de l’oligarchie.

Aux esclaves la patrie reconnaissante

La guerre civile américaine est présentée par l’historiographie dominante comme une lutte entre esclavagistes et abolitionnistes. Sous cet angle, le Président Abraham Lincoln passe pour un libérateur dont les motivations auraient été principalement humanitaires. Raisonner de la sorte, c’est s’aveugler sur les réels moteurs de l’histoire.

Une vision naïve de l’histoire met au centre de sa matrice le combat des hommes pour leur affranchissement, la lutte pour les droits de l’homme et le progrès de la conscience humaine. La réalité est généralement plus prosaïque et moins glorieuse pour les peuples et pour ses héros.

À travers la guerre civile américaine, il s’agissait pour une partie de l’oligarchie, la plus puissante, de mettre fin, non pas à un système d’exploitation, mais à une économie archaïque et peu rentable, pour la remplacer par une économie où l’esclave s’efface devant l’ouvrier mal payé et où une partie de la masse des manœuvres est abandonnée au profit des machines. L’abolition de l’esclavage était une nécessité économique pour maintenir la suprématie d’une élite qui réclamait des retours sur investissements plus rapides et plus élevés. L’esclavage c’était l’ancien régime économique inadapté à l’ère du capitalisme industriel et du progrès technique triomphant. Au moment précis où Lincoln décida de mettre fin à l’esclavage (pour lui substituer la ségrégation) il s’agissait, également, d’un choix tactique pour déstabiliser les États du Sud dans leur lutte contre les États du Nord.

Mon objectif premier dans cette lutte est de sauver l’Union, ce n’est pas de sauver ou de détruire l’esclavage. Si je pouvais sauver l’Union sans libérer aucun esclave, je le ferais et si je pouvais la sauver en les libérant tous, je le ferais ; et si je pouvais la sauver en en libérant une partie et en laissant les autres à leur sort, je le ferais également.

 – Lettre d’Abraham Lincoln, du 22 août 1862, citée dans ‘Dred Scott’s revenge’ d’Andrew Napolitano, 2009, page 79 – Éditions Thomas Nelson.

« I will say then that I am not, nor ever have been in favor of bringing about in any way the social and political equality of the white and black races, that I am not nor ever have been in favor of making voters or jurors of negroes, nor of qualifying them to hold office, nor to intermarry with white people; and I will say in addition to this that there is a physical difference between the white and black races which I believe will forever forbid the two races living together on terms of social and political equality. And inasmuch as they cannot so live, while they do remain together there must be the position of superior and inferior, and I as much as any other man am in favor of having the superior position assigned to the white race ».

– Abraham Lincoln, 18 septembre 1858, discours public, Illinois. The Collected Works of Abraham Lincoln, ed. Roy P. Basler, vol. 3, p. 14546

Une république versaillaise

La troisième République est née sur les décombres de la Commune comme une mauvaise herbe qui s’est nourrie du sang de ses victimes. Comme le démontre admirablement Henri Guillemin dans les Dossiers de l’Histoire, l’oligarchie a hésité entre monarchie et république au lendemain de la défaite de la France face à la Prusse et a finalement choisi cette dernière forme de domination politique parce qu’elle correspondait mieux aux nouvelles exigences capitalistes permettant de continuer les prédations oligarchiques tout en contenant les forces populaires.

La république – troisième du nom – fut octroyée et non arrachée de haute lutte par des démocrates détachés de tout lien oligarchique. Jules Ferry est l’emblème bien transparent de la mainmise de l’oligarchie sur les destinées démocratiques du peuple : il réussit à faire des droits de l’homme l’instrument de vastes conquêtes territoriales au profit d’un petit groupe de banquiers et d’industriels et à apaiser les colères du peuple en lui faisant « bouffer du curé ». Le peuple avait un os à ronger, tandis que l’oligarchie pouvait se gaver de conquêtes nouvelles et de sang frais.

Mythologie indienne

L’indépendance de l’Inde en 1947 est présentée comme le résultat du combat de la non-violence contre le colonialisme britannique. On voudrait nous faire croire que la non-violence a permis de renverser le joug du principal empire colonial de l’histoire. Et si le grand personnage Gandhi n’était que l’instrument d’une partie de l’oligarchie anglaise qui avait compris que les coûts associés au maintien d’une présence coloniale étaient incompatibles avec les évolutions du capitalisme ?

Gandhi renversant, par son pouvoir spirituel et sa grandeur d’âme, l’empire militaire britannique, est une fable bien risible. Il fut l’instrument de la partie de l’oligarchie britannique, avec l’appui des États-Unis[7], contre la vieille garde de cette même oligarchie, afin de passer à un autre stade du capitalisme de domination : le néo-colonialisme, ou la domination par les groupes industriels et les empires financiers.

L’illusion que la non-violence peut renverser l’ordre des choses est tenace. Les rêves adolescents de la désobéissance civile et de la non-violence se brisent néanmoins un peu plus lorsque les faits bruts et cruels font tomber de son piédestal l’idole placée en haut de la hiérarchie des intouchables. Le Mahatma Gandhi, ce prêcheur de vertu aux comportements sexuels plus qu’ambigus, ce personnage colérique et raciste[8], si détaché de lui-même qu’il entreprit d’écrire son autobiographie pour raconter sa prodigieuse épopée, était l’instrument idéal d’une partie de l’oligarchie anglaise qui avait compris que le néo-colonialisme devait remplacer les vieilles règles du jeu colonial d’antan ; que la domination économique pouvait se passer de conquêtes territoriales coûteuses et dangereuses. Une fois son rôle accompli, il pouvait être assassiné.

« Nous croyons en la pureté raciale. Nous croyons aussi qu’en tant que Blancs, la race Blanche d’Afrique du Sud doit être la race prédominante ». « Notre combat est une lutte pour la préservation de notre race, que les Européens veulent mêler aux Kaffirs rudes et incivilisés. »

– Gandhi. Collected Works, Indian Opinion Archives.

Pour ne pas conclure

Nous avons défendu l’idée que les élites occidentales ont octroyé la démocratie représentative à leurs administrés pour pouvoir se maintenir au pouvoir. En échange de quoi les peuples occidentaux ont accepté, ou ont été forcés d’accepter, de ne participer que symboliquement au jeu démocratique et de fermer les yeux sur un certain nombre de crimes humains, politiques, économiques de grande ampleur perpétrés par leurs élites (contre eux-mêmes ou contre d’autres peuples).

L’oligarchie a instrumentalisé la démocratie pour accomplir un rêve qu’elle aurait pu formuler de la manière suivante : « Qu’ils se battent pour des droits impuissants, qu’ils se combattent, se déchirent entre eux sur des questions sociétales… On désarme ainsi la lutte des classes et on lui substitue la lutte au sein des classes. Au sein des classes laborieuses on se bat pour survivre ; au sein de l’oligarchie on se bat pour la première place, les dorures et les honneurs. Que la fête commence… et continue ».

Ce rêve peut-il être aboli ?[9]

Guillaume de Rouville

Ce texte a été publié précédemment sur Le Grand SoirAgoravox et Mondialisation.ca


[1] « A People’s History of the United States », Howard Zinn, chez Harper & Row, 1980.

[2] « La Bannière étoilée » est le titre de l’hymne américain (The Star-Spangled Banner). L’hymne mentionne les États-Unis comme « la terre de la liberté et la patrie des braves » (The land of the free and the home of the brave).

[3] La figure du héros et les valeurs de l’héroïsme tiennent une place particulièrement importante dans l’imaginaire américain.

[4] Comme ces centaines d’esclaves employés par Georges Washington et Thomas Jefferson leur vie durant dans des conditions dégradantes et inhumaines. Soit la liberté et le bonheur pour les riches propriétaires, la misère et la vie dure pour leurs serviteurs !

[5] Voir La Stratégie du Choc de Naomi Klein, Leméac Editeur, 2008 et « A People’s History of the United States », Howard Zinn, chez Harper & Row, 1980.

[6] La Démocratie ambiguë, Guillaume de Rouville, Éditions Cheap, deuxième édition, décembre 2012, pages 116-117.

[7] Sous la pression de l’oligarchie américaine dont le nouveau modèle de domination devait s’imposer.

[8] Gandhi : Behind the mask of divinity, de G.B. Singh, 2004, Prometheus.

[9] A suivre.

Une petite rasade d’intellectuels?

Nous sommes tous « intellos » . Mais il en est qui sont « meilleurs » que d’autres. Ce qui ne change pas le monde, car le monde ne se changerait que par – non pas une analyse des analyses, mais par la  découverture ( sic) des émotions.

C’est une « analyse » comme une autre, ni pire, ni meilleure.

Simplement…Inutile.  Il y a tellement d’explications sur les évènements qu’elles finissent tous par se ressembler. Mais avouons que certaines sont si riches de vocabulaire, de nuances, d’extrapolations-certitude, qu’elles sont intéressantes.

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Et bla!bla!…

Gaëtan Pelletier