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Le Dépotoirium, Chapitre 16

Chapitre 16

Une montre en plastique donne la même heure qu’une montre en or. Avons-nous donc besoin d’une montre en or?

  L’âme, ou la partie cachée de l’être,  est la seule compagne qui comprend tout dans un corps qui ne comprend rien. Un corps bousillé par la vie, et un cerveau bousillé par l’avis. À partir de là, je suis un doute ambulant.

Il y a des jours pendant  lesquels je ne sais pas ce que je dis. La science peut tenter d’expliquer un frisson, une chaleur soudaine, mais elle n’est pas ce frisson ou cette chaleur. Elle en n’est qu’une tentative d’explication  Même les mots ne sont que des manières d’exprimer un objet, un sentiment, mais ce n’est pas l’objet ni le sentiment.   

Les savants, chercheurs et autres trouvailleurs d’occasion, savent si peu de la vie, qu’ils ne connaissent pas la méduse du genre Crossota dont les yeux sont des phares à une profondeur de l’océan, là où il n’y avait pas de vie avant. Du moins, on pensait qu’il n’y en avait pas… L’humain n’a plus d’instinct. Il faut qu’il fasse appel à un conseiller ou un rogne-pied  pour se chausser le matin.

Jason

********************************

D’ici cent ans, la planète pourrait avoir pris trois degrés. Tout ça nous frémit. Tout ça nous tremble. Aurons-nous des enfants?  Comme  Mayer Hillman, il faudrait tous nous convertir au vélo et ne pas voyager. Éviter cette croissance affolée.  Le vieux Hillman n’écrit plus parce qu’il considère  cela inutile. Que feront les migrants quand ils iront vers le Nord pour s’éponger  en léchant des  glaciers? Ou qu’en ferons-nous de ces nouveaux arrivants pauvres quand les riches auront divisé par mètres cube l’eau du  lac Baïkal? Ce que nous en faisons aujourd’hui : les laisser couler. Le monde croule et les migrants coulent. Il coule du fait divers sur les ordinateurs et les tablettes. Pfff!

Tout ce que disent les journaux nous entre par une oreille et ne sort pas par l’autre. Le cerveau est comme les menues éponges des cartouches d’imprimante : il a soif de tout et n’a pas vraiment la fonction de « choisir ». Tout s’imprègne sur ces feuillets déjà barbouillés.  On a peur. Peur comme une truite qui viendrait tout juste d’apprendre que leurre est triste : un arrêt de mort. La grande faim  de l’avoir,  du matérialisme, des aspirateurs à milliards de la planète  auront  ce monde. En fait, c’est la Ford-T et les chaînes de montage. À partir de là, on a séparé la terre de l’humain. On lui a garanti un revenu, pourvu qu’il délaisse ses champs et sa misère. Puis on a allégé le fardeau fiscal des riches pour qu’ils puissent produire davantage, s’enrichir davantage,  et que leur richesse « ruisselle » sur les pauvres. L’humain est un esclave en fauteuil roulant. Roulant sur des horaires et une vie enfiévrée.

Que faut-il faire? Nous balivernons à corps et à cris. C’est comme si nous n’avions que des ongles pour creuser alors qu’ils ont des bulldozers gigantesques, inhumains, aux conducteurs bien payés, qui sont fiers  de mettre la vie aux ordures sans savoir qu’ils entretiennent et engrossent   la  banquerie.

  « Qu’est-ce que le mal? Demanda Goering à Nuremberg.

Et le psychiatre répondit :

« Le laisser-faire total est en fin de compte un laisser-mourir dans l’indifférence des improductifs déchets humains, définis selon des critères économiques précis et donc chiffrés. Parce que le chiffre est le décideur, il s’agit d’une haine froide, glaciale.»

Nous ne sommes que des chiffres et la notion d’une race d’aryens  est revenue en force sous une appellation qui n’a même plus d’appellation. Le mot est crypté dans les conglomérats transnationaux.  Le néonazisme est une guerre qui écarte la notion d’empathie, et qui rassemble une foule de décideurs qui savent  comment monter une présidence américaine,  voire un premier ministre canadien, bref, un ersatz de  meneur.  Les décideurs sont des croquis de décideurs. Ils ne savent pas qu’ils ne  sont dans cette bande dessinée qu’un personnage dans une bulle  qui servira à l’histoire. Et que le livre se fermera un jour…

Et la Terre est un livre…

***

Carl est revenu d’Amsterdam avec une un beau brin de fille qui se prétend mannequin et actrice. Quand ils ont fait l’amour, dans la partie « cachée » de l’appartement, on aurait dit que la fille avait des orgues de Staline dans les cordes vocales. Elle savait dire « yes », et en anglais. Et elle répétait sons discours à qui voulait l’entendre ou …l’étendre.  Pour communiquer, elle parlait en signes et, de temps en temps,  dans un anglais de vendeur chinois d’EBay.  Ça suffisait pour Carl qui venait de se faire huer pour avoir davantage parlé lors de son concert que chanté.

Le lendemain, la fille repartait pour Amsterdam, billet payé. On n’a pas su pourquoi, jusqu’au moment où Carl faisait ses bagages. Direction : les bois du Témiscouata, qui en Malécite –  une tribu amérindienne –  signifie « lac profond ».  Une partie sauvage de l’Est du Québec avec une cabane au fond des bois. C’est Carl tout créché.

— Où vas-tu?

— Passer un mois dans le bois. Je vais me dédroguer… Me tremper le cerveau dans des chants d’oiseau. Et je crois, qu’après ça, je vais prendre ma retraite… Je vais reprendre mon cours de menuisier.

Pendant qu’il lisait les nouvelles sur son ordi, on annonça la fin provisoire du projet Trans Mountain, un pipeline servant à transporter du pétrole, toujours plus de pétrole, de l’Ouest Canadien  jusqu’aux États-Unis.  Plus loin, on montrait une photo des camions (bientôt autonomes, encore de la robotique) de la grosseur d’une maison.

Carl fulminait.

— Voilà! Notre petit Trudeau est une souris devant ce camion probablement conduits par les frères Koch dont le papa avait fait des affaires avec Staline et Monsieur Adolf. Belle équipe! Ceux-là  sont sans doute responsables de la mise en place du président Trump.  Tout ça est à la vue de tout le monde… J’ai bien peur qu’on soit cuit d’ici cinquante ans et que l’on doive commander une autre planète. Alors, bonne chance à ceux qui auront la patience d’attend 4,5 milliards  d’années… Il n’existe pas de guillotines pour les conglomérats puisqu’il n’y a pas de tête… Il y aurait plus de 50 milliards d’ordinateurs liés sur la planète. Ils ont créé la plus énorme masse d’informations au monde. Le Dr Goebbels s’en lécherait ses minces babines.  Alors, si on fermait nos petits billets individuels et la panoplie d’informations, le système, sans doute, craquerait.  Ainsi,   pour trois ou quatre semaines, cela serait suffisant pour les faire tomber. Le géant au pied de serveurs ronronnant, tituberait.  On n’a pas de guillotine, parce qu’on n’a pas de tête nous même : au fond, si on arrachait nos oreilles électroniques, on leur couperait la voix. Une oreille, c’est comme une épuisette… On y cueille des sons… Cessons de pêcher!… Il faut partir un mouvement : fermer tout ce qui est électronique pendant trois jours. Le jeûne partiel.

—  L’ode à la joie de Beethoven est devenue une roulade de tambour pour l’Union Européenne. Le sacré de l’âme s’est fait fondre dans la folie des États.  On coupe les arbres plus rapidement que le barbier d’Al Capone rasait le petit chauve fou. Où    s’en vont les orignaux, les oiseaux, les lièvres? Voilà le monde dans lequel on vit. Vit sont les trois  premières lettres du mot vitesse. Vit ta vitesse.

On garde le silence comme dans les grandes peines.  Empoisonnés par la vie.  Rien ne peut plus nous faire parler. C’est la corde vocale qui chôme devant  la discorde mondiale des pouvoirés effilochés comme des burgers au porc effiloché.

Maggie s’est levée.

— Il faudrait se changer les idées.  Il faut bouger pour oublier…

— Oui. C’est bien ce qu’ils veulent. Si on veut rester vivant pour acheter ce qu’ils vendent. Se capsuler le cerveau comme pour éteindre une chandelle…

Alors, tout le monde s’en va sur l’ordi et ouvre l’écran du canal météo. On annonce une belle journée ensoleillée.

Quand on est revenus, Maggie et moi, Carl était en route pour son Compostelle témiscouatain.  Au lac profond… On ne lui a pas dit qu’ils avaient rasé la forêt sur des kilomètres pour faire place à une autoroute. Les lièvres se sont sauvés des bulldozers.

***

Maude, avec son énergie inépuisable a accouché d’un bel article avec des références des érudits à travers les siècles : Nietzche, Freud, Einstein, et…G.W. BushÀ : « celui qui se peint dans son bain ». Mais elle a su trouver un titre pour attirer les lecteurs : « La religion du cerveau ».  Ses méninges soupiraient pour une meute de pompiers : ils flambaient. Sans photos, on a eu 2,223 lecteurs. Avec photo, on a eu 11,459 lecteurs. Cinquante nuances de la profondeur humaine…  Théo, la regardait écrire, et, de temps en temps, il la bécotait. Elle accouchera vraiment dans neuf mois…

***

Maggie et moi, vu la lente décadence, la friabilité des 5 petits preux, accouchons de projets pour nous deux :

— Nous aurons chacun un travail, une maison, des enfants, une cour arrière et un petit jardin. Nous aurons nos propres carottes, sans pesticides, nos pommes de terre, et un peu d’ail pour les vampires. Ensuite, on deviendra vieux et je te cuisinerai des soupes aux tomates et à l’orge.

J’ai fait oui de la tête. Le reste du corps commençait à trembloter : j’ai toujours craint les contrats à long terme.

— On garde ça entre nous.

— Oui, c’est notre secret.

Nous voilà deux agents secrets. Pas un mot. Pas un. On s’est cadenassés dans notre amour et notre projet. « Fais-toi un projet! ». C’est ce qu’ils disent aux enfants à l’école.

« Nous nous achèterons une maison délabrée parce qu’on sera pauvres. Une maison délabrée au fond d’un village à l’abandon. Mais on fera ce qu’on pourra. Pourvu qu’on soit ensemble. Maggie ma douce, fabriquons nous un avenir à nous,  comme ceux qui font leur pain. Nous nous pétrirons ensemble. »

Puis un jour, Maggie a eu son diplôme d’aide aux bénéficiaires. La tâche était difficile mais les postes nombreux. Têtue de la tête aux pieds, et maligne de surcroît, elle leva les yeux vers moi et me lança un «  non » irréductible.

— J’ai un plan. Et c’est pour nous… Du moins en attendant la fissure totale….

Elle s’est habillée  pour que tous désirent la déshabiller. J’étais coi, et je me demandais à quoi elle voulait en venir. Au bout de deux jours de recherches, elle s’est vu offrir un emploi au  Snobochic! Un resto de grande classe, fréquentée par des hommes d’affaires pompeux et ambitieux, lustrés comme des calices . Pour  eucharistie, ils ne bouffaient que de l’argent.

Là, au moins, elle a des pourboires. Alors, elle se fait belle en dehors et prend son rôle au sérieux, elle fait sortir le pétillement de son œil et, avec ses longs cheveux roux, on lui demande souvent si elle a des souches irlandaises.

— Oui, je suis Maggie Brogan. Mon arrière  grand-mère s’est installée dans un petit village,   mais elle n’a jamais appris le français.  Elle savait tout juste quelques mots et parlait à ses chiens en anglais et elle est morte en disant : Oh! Jaysis!

On la trouvait drôle et pimpante. Elle en conclut rapidement que la valeur de sa clientèle était reliée à la puissance de moteur de leurs autos de luxe, de leurs  yachts et leur gros  portefeuille  en dormance dans des îles banquières peu bavardes.

Quand Théo lui a demandait ce qu’elle cherchait elle a répondu qu’elle cherchait le bonheur.

— Où?

— Ce n’est pas un endroit, c’est un état.

— Un État?

— Non, il y a  état et  État…

Mais Théo ne comprenait rien ou bien il comprenait vraiment le petit tout dans le grand Tout.  Il était convaincu   que les humains mouraient comme des cochons et que ce beau montage de chair devenait poussière.

— Les urnes sont si petites…

Alors, pourquoi vivre pour un monde qui n’existait pas?  « Ici et maintenant, peu importe le reste.

— Théo, as-tu du cœur?

— Mon cœur est à Maude-Ville. Ce n’est pas un endroit, c’est un être humain.

***

Maggie gagnait  énormément d’argent. Elle en cachait plus de la moitié pour nos jours heureux, nos jours de carottes sans pesticides et d’intrus perfides.  Nous étions devenus deux lapins qui ne veulent pas partager tout. Rien. Ou à peine. Des filigranes. Des parcimonies. Non pas que nous étions chiches, mais parce que le monde l’était. Le monde nous rendait aride comme des petits  pois verts congelés. Nous étions des humains. Mais on a vite fait de nous des individus. Des individus à listes.  De la clientèle de centre d’achats mondiaux. Nos noms n’étaient que des noms sur une liste de travailleurs. Ils disaient  qu’on travaillait pour notre pays. En termes de psychiatrie nous étions une déréalisation. Je me doute ce que veut dire le mot. Mais dans cette mondialisation généralisée (sic), nous n’avions plus rien à voir avec notre nature. Ni même celle de nos rapports. Rapports nature-homme, homme-nature, homme-homme, humain-humain.  Tous ( ou toutes)  des pommes pourries dans un grand panier rond nommé Terre. Ceux qui ne l’étaient pas encore risquaient de le devenir. Le plus difficile était de rester intact. Les intacts sont aussi rares que les déféquassions  du Dalaï-lama.  Même dans notre proche entourage, les intacts sont rares. C’est la souffrance cultivée qui l’est moins. C’est une vie assise sur un nid de guêpes. On se fait tout piquer, surtout notre identité, notre être, nos infimes et parcimonieux petits bonheurs. On se fait voler par ceux qu’on élit – comme dans élitisme – ceux qui nous trahissent, hypocrites comme des chenilles qui nient vouloir devenir des papillons.

Maggie est revenue du travail heureuse-joyeuse. Un mélange des deux. Et quand Maggie est joyeuse, elle chante sous la douche et se rase le poil alentour de sa petite entrée de vie.

On fait l’amour comme des enragés. Je me souviens d’ avoir  mordillé les lèvres et j’ai bu la petite goutte de sang, si minuscule, mais goûteuse. Les baisers sont dangereux quand ils  court les ruts. Maggie est picotée sur sa peau blême. Toute picotée de pointillés roux sur fond blanc. Tellement de picots. Elle est sûrement une télé 1080p, comme dans picots. C’est une irlandaise Haute Définition.

Maude et Théo sont partis prendre un verre dans un bar, trois rues plus loin. On a su le lendemain qu’ils avaient parlé de voyage. L’ordinateur était ouvert sur un nombre affolant de pages d’ agences de voyages.

Maggie et moi ne rêv ons pas de voyages à l’étranger : nous rêvons de l’étranger en nous. Voyager IlElle.Québec Inc.  Nous sommes des compagnons de toutes les compagnies.

— M’aimes-tu?

— Oui, je t’aime.

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 15

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Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Chapitre 15

Le corps n’est que la chapelure de l’être

Les enfants s’étonnent des petites choses : un têtard est une baleine dans la petite flaque d’eau. Et quand on garde ce regard étonné, on voit bien, de ses yeux que chaque regard cache un fragment de dieu. Un adulte, c’est un humain qui n’a pas vraiment grandi. C’est un nain de l’existence, perdu dans une foule de « grands ». Il est agenouillé, les yeux plus gros que les genoux.  Il prie sans savoir qui il prie vraiment.

Chacun  est l’église de l’autre. Et chacun est le fidèle parfois trop fidèle. La grandeur humaine n’est pas dans la réalisation « visible », mais dans l’invisible que nous ne savons pas toujours  cerner. Il arrive en particules, en une vitesse qui échappe à nos vues. Ils sont e 7 fois 7 trillions.  Il faut l’humilité de constater que nous n’avons pas toutes les pièces du puzzle de l’infini. Mais nous sommes fiers d’en prendre trois et de le définir en un mot : triangle.

  De par nos « valeurs », le mendiant est un échec. Mais de par nos valeurs cloisonnées, notre échec peut être plus grand que celui du mendiant. On ne connaît pas, ou bien mal, ce qui nous grandit et ce que chacun a besoin pour grandir. Et c’est ainsi que nous sommes entourés de petits gourous patentés qui ont leur recette à imposer.

Nous avons cette illusion que la Vie a des limites. Mais nous ignorons que les limites qu’elle semble avoir sont celles que nous posons.  L’Univers n’est pas une « idée », c’est une Vie en éternel création. Et c’est possiblement nous qui en sommes les acteurs. Nous sommes émotions et déchirements. Ce sont nos idées qui nous dessinent. Le corps n’est que la chapelure de l’âme.

Jason

***

Parfois, on tentait de rafistoler notre quatuor  « comme dans le temps ». Une brisure en points de sutures. Et nos petites rencontres étaient des points de sutures de plus en plus distantes.

On avait 16 ans et deux rangées de dents pour mordre dans la vie. L’ignorance est une sorte de matelas de l’esprit, on y dort tranquille pendant un certain temps.  Nous étions ignorants. Tout comme ceux qui connaissent tant de choses mais que rien ne s’inscrit dans leur corps, leurs émotions.  Sans doute encore une certaine fermeté dans le grand lavage de cerveau de ce monde à venir où tout est possible. Mais il semblait que rien n’était maintenant possible. On nous donnait un numéro d’assurance-sociale à la naissance. Étiquetés comme des gruyères. Vendus à la naissance. Vendus pour le reste de l’existence. À voir les choses ainsi, comme l’argent, la vie n’a pas d’odeurs. Si elle en a, elle commence à se pourrir dès que l’on apprend réellement de la vie. Il faut de la vie, tu temps, user des montres et une foultitude de naïvetés qui compostent et qui construisent. Constructivisme! Un mot à la mode des intellectuels…  Quel mot étrange pour un enfant. L’étiquette quasiment sardonique pour définir un humain en devenir. C’est bien plus que cela. Apprendre vraiment fait mal. Le reste n’est que technique…

On aurait aimé retrouver nos folies, nos premières bières, nos premières petites amies, nos jours de camping et boire à grande lampées dans  les bouteilles bizarres et colorées  que Théo volait à son père en ricanant.   Échanger des livres qui parlent de la vie, de philosophie et autres allume-personne qu’on peut dénicher quand on a l’âme blanche comme un tableau neuf d’école. Mais on s’est fait vite rincer par les pubs, les miroirs de l’avoir et l’obligation de travailler.   Avec tout ça, nos yeux, nos perles d’âme,  en virent tant, nos oreilles en entendirent tellement, de ces horreurs de la vie, que nous étions  pareilles à des vierges déflorées par la pesanteur de l’existence et des fous qui régnaient  sur cette planète. On commençait à voir clair. Il nous fallait de la brume pour l’esprit. Pas du petit crachin de marijuana : de la coke. La coke comme brumisateur.  Mais j’ai eu trop peur. Je voulais voir plus clair que clair. La vie étant trop complexe, je me démenais à délabyrinther  cette existence trouble et complexe. Carl était celui qui avalait ce repas des autres. Il avait essayé toutes les drogues.

Devenir adulte nous glaçait. Pourtant, on se gelait pour ajouter une couche de glace. Mais ce n’était jamais suffisant. Il fallait aller plus loin… Mais plus loin n’est pas une définition ni un point précis. Peut-être avions nous peur de ne devenir que des adultes, atrophiés de l’émerveillement, perdant leur malléabilité.

Quand les humains deviennent des adultes ce ne sont plus des humains. On les a savonnés, asticotés, triés, placés à leur « juste place »  jusqu’à ce qu’ils soient  un outil rentable pour la race des nouveaux saigneurs et leur « marché du travail ».  Les humains finissent par ressembler à un gazon de terrain de golf. Mais ils se font rouler jusqu’au vingtième trou par une balle fatale.  Et je ne voulais pas être de ceux-là. Ni Carl, ni Théo, ni Maude. On était soudés par le beau métal de l’idéalisme un peu niais, mais agréable, voire enivrant.

Nous avions vu l’effet des étés secs de nos adolescences. L’un d’entre eux le fut tellement, que le vert disparut et fut remplacé par une herbe jaunasse qui se boudinait de soif.  Elle s’enfonça dans le sol et le terrain accueillit cette herbe sèche pour former l’humus lui permettant de  résister à la sécheresse. Alors, tout ce qui survécut fut cette étonnante poussée de fleurs multicolores qui envahirent les parterres des maisons. Personne ne les remarqua  car  elles étaient sauvages : on ne les avait pas cultivées. Pourquoi auraient-elles été belles?   À ce moment-là, on a comprit  que l’herbe ne laissait jamais de place aux fleurs bien plus résistantes, bien plus colorées : de vrais arc-en-ciel qui pouvaient être arrachés et faire des arrangements en toiles de Monet.  Monet en vase. Monet en pot. Monet en toile.   Il en surgit même des rares que nous n’avions jamais vues. Tellement diverses  et inimitables que,  fous nous étions, nous en somme venus à la conclusion que plus la nature était mal à l’aise et accablée, plus elle innovait, par besoin, en créant  de nouvelles variétés de fleurs.  Il poussa partout des nids de frelons et  de guêpes. Ils envahissaient les moindres recoins des garages,  comme les espagnols attirés par l’or des Incas.  Les fleurs inconnues  perçaient le terrain quasiment à toutes les semaines. Mais Maggie n’était pas là. C’était la fleur à venir. Car, parfois, il faut être deux pour réussir à aimer cette vie. Il y a plusieurs deux dans la vie. Le féminin et le masculin, le masculin et le masculin, le féminin et le féminin, l’ex féminin avec l’ex masculin, etc. Ce doit être à cause de la grande sécheresse de la vie qui est de plus en plus présente. Ce doit être de nouvelles fleurs et on ne sait pas d’où elles viennent. Quelqu’un a dit un jour que des âmes féminines étaient venues sur Terre pour expérimenter une vision masculine. Et vice  versa.  Car c’était perçu comme un vice.   Elles ont leur calvaire de ceux qui ne vivent que du  « jamais-vu . Les habitués du gazon en perdent leurs repères. La démocratie et les affairistes ne sont que deux formes de gazon : du vert du vert  +.

Oui, on tentait de se radouer, de se ressouder le petit corpuscule des quatre. Même si on savait que ça ne fonctionnerait pas. Se séparer d’une bande comme on se sépare de ses parents…

Et, parmi nous, certains deviendraient la petite herbe séchée. Mais personne n’osait le dire. Il y a trop de visionnaires et de révolutionnaires de 16 ans qui finissent dans les parlements et, plus tard, soulignés plus tard par  le nom d’une rue avec un trait d’union. C’est leur petite brique de cathédrale de l’existence. Et plusieurs en font le but d’une vie…

***

Avant de partir, Carl a lancé un livre sur la télé. Le discours de l’ex Président des États-Unis d’Amérique ne lui a pas plu. Carl a traité  le Prix Nobel de la paix  de « Drone Driver ». DD pour les intimes. Il le hait. Mais l’ex Président n’en sait rien. L’ex Président n’en souffre pas. C’est Carl qui souffre.  L’ex  président  est dans un monde autre. Il n’est pas en Sibérie parmi les Nénètses   qui habitent près des plus grands champs de pétrole mais qui cuisent leurs œufs  aux sacs de plastiques qu’ils ramassent comme on glane  des champignons sauvages.  Ils ne chantent pas : « Feu! Feu! Joli feu! Non. Ils déchantent. Ils sont pris entre les rennes et les rênes de la mondialisation.

Les présidents et les premiers ministres, eux,   sont du  gratin. Ils ont 16 ans en partant, ignorent tout de la vie, et grimpent les gradins jusqu’au gratin.  Ils s’appartiennent de leur gloire. Ils s’ont… Et ils se gardent. Malheureusement…

On est rentrés. S’attendre à tout dans un rien, c’est se faire des idées sur la conduite de la vie. Ici, personne n’est dupe. On a  toutes les douleurs du monde sur nos petites épaules.    On ne sait pas comment les effacer de nos esprits, de nos  corps, les transmuter, les faire disparaître comme des magiciens. La souffrance ici est de tout avoir sauf la véritable souffrance. C’est notre souffrance. Elle est à nous. Mais depuis que nous sommes nés toutes les informations et les guerres folles, hypocrites, démentielles, nous affectent. Il faudrait pouvoir se laver le cerveau, l’inconscient, le subconscient pour rendre notre cerveau blanc comme neige, ébahi comme enfant.  Mais c’est impossible. Avec l’internet, toutes ces vies qui ne sont pas les nôtres, nous les vivons. Nous ne sommes plus cinq dans l’appartement, nous sommes des millions. On dort sur un matelas de souffrances. Les images de la télévision, celles massacres, celles des victimes de la guerre économique entrent par l’écran de télévision et s’incrustent dans les divans, les couches, les armoires, les tigres en peluche, et le chat Léo. L’appartement pue les discours et les promesses. Nous sommes empestés. Mais il ne faut surtout pas être violent. Placer de l’argent dans des paradis fiscaux, ce n’est pas être violent, c’est être riche et légal. Nous, nous sommes pauvres et illégaux. Les pauvres sont maintenant la matière première des riches. Il faut simplement râper un pauvre comme on râpe une carotte pour le faire cuire, lui conter fleurette, puis le faire voter. Il est aux anges.  On aimerait s’endormir et se réveiller ailleurs. Quelque part au Moyen-âge, près d’une balle de foin, un porc, et un dentiste américain.

Théo a pété des plombs. On se demande ce qu’il a avalé cette fois.  Il a les yeux vissés au plancher comme s’il cherchait une solution à toutes les arnaques  du monde. Et tous les soucis de ce monde sont noyés par sa grosse bouteille de bière noire qu’il ingurgite quand la trouille, le mépris, le percent comme des flèches.  Il se prend pour la trouille. Il patrouille et patrouille sur le net et dans les grands livres, plissé des yeux pour comprendre. En lisant Krishnamurti, il s’est dit que tout était en lui. Toutes les masses grouillantes des haines, des envies, des ratés, des peurs. Il les a toutes. S’il était encore ado, il aurait des boutons d’acné aux orteils. Il a tellement marché dans la dérive des sentiments, dans la douleur, dans Verlaine et Rimbaud, que plus rien ne l’intéresse. Il est vide et avide. Congé comme dans congédié. Visqueux et raide à la fois. Bref, il ne sait plus ce qui se passe ici-bas. Une reine qui investit dans un autre pays que le sien, des dirigeants de pays qui ne savaient pas qu’ils avaient de l’argent sur une île. Des rockers qui se taisent.  Alors s’ensuit de longs échanges avec ses amis  Reno et Laetia qui sont perchés dans le nord du Québec, près d’une rivière qui coule si fortement que même la glace ne réussit pas à la geler complètement. Une rivière dure et boursouflée de courants forts et dédaigneux des rochers. Elle coule comme le sang dans les veines de Carl. Reno et Laetia essaient de vivre en autarcie. Ils en font une religion. Ils ne veulent plus rien savoir de la civilisation. Ils veulent se déciviliser au plus vite, devenir des sauvages, faire des jardins énormes pour passer l’hiver. Ils sont estropiés de l’âme. Reno lui a envoyé une photo de leur maison. Quand ils  l’ont achetée, elle était abandonnée au bout d’une route, les fenêtres sales et le bois noir.  Après la route, c’étaient des sentiers de lièvres et d’ours noirs. Ils sont partis à la conquête d’un or en train de disparaître. Un or que personne n’a vu, un or qui entre par les poumons : l’air.

Le jardin

Je ferai un jardin
De rangs purs et certains
Je ferai un jardin
Que le soleil visitera
Un jardin de mes mains
Semées jusqu’en toi

Je ferai un jardin
Pieux jusqu’au ciel
Un jardin si beau
Que voleront les oiseaux

Je ferai un jardin
En mai, en moi, en juin
Un jardin si fou de couleurs
Qu’à tes yeux parlera

Je ferai un jardin
De semailles et demain
On le recueillera
À genoux, à prières
Un jardin comme nous
Nés de terre et lumière

Maggie

©  Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

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Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Chapitre 14

 

La vie en  montagnes ruses (sic)

Un jour, un homme mourut de sa belle et superbe mort En effet, il était dans une auto, par un soir de mai, à faire l’amour avec une célibataire secrétaire d’école de la C.D.M. Paf! Son cœur s’arrêta. Et la dame hurlait de joie, car il n’avait jamais été aussi raide.  Et quand il arriva au bout du rayon lumineux, il fut accueilli par une bande de jeunes âmes qui n’avaient jamais encore été sur Terre. Mais ils attendaient de pied ferme, de se glisser dans les spermatozoïdes d’un mâle.  

Michel, de son prénom, n’avait pas l’âme à rire. Surtout devant une bande d’âmes gamines, aspirante à l’aventure de la vie terrestre.

— Parlez-nous de la vie…

« Seigneur! Ils ont lu le livre de Gibran », pensait-il sans savoir qu’ils lisaient dans ses pensées.

— C’est comme grimper l’Everest. On arrive au bout éreinté de voir de si haut la bêtise humaine. On pense voir un beau spectacle, on se retrouve devant un massacre.

— Il paraît qu’il y a des lacs, des rivières, des machines pour se déplacer… Des autos, je crois.

— Oui, des blattes d’asphalte… Les vaches broutent de l’herbe,  mais elles donnent du lait. Les voitures ne donnent rien.

— On dit que l’eau se change en neige en certaines régions et que c’est tellement beau les soirs de Noël.

— Il va te falloir bien des réincarnations, toi. C’est vrai que c’est beau, sauf quand t’es pris dans une blatte d’asphalte avec une radio de beaux parleurs dans tes haut-parleurs. Là, on appelle ça des idées… Si vous y allez, vous saurez un jour ce qu’est une idée. À la radio et à la télé, ça n’arrête pas.

— C’est agréable, vivre dans un corps?

— Il faut travailler… Huit heures par jour… Ou douze. Ça dépend de

— Travailler, c’est quoi?

— C’est courir après des jetons pour avoir droit à 10 mètres carré de terrain. Et ça, c’est après avoir mangé.

— Manger? Mais nous pensions que c’était gratuit.

— En fait, c’est de l’économie dont nous parlons. Ça, c’est un peu compliqué pour vous…

— Mais c’est immense, la Terre. Nous le savons. C’est nous qui l’avons créée.

— C’était immense, il y a des centaines d’années.

— Il paraît que nager, c’est amusant.

— Si tu trouves une rivière qui n’est pas polluée.

— C’est quoi…polluée?

— C’est quand les compagnies volent l’eau des pays et mettent les rivières dans des bouteilles de plastique.

— Un réunion? C’est quoi une réunion?

— C’est se réunir avec des bouteilles de plastique pour décider comment  on va se débarrasser du plastique toxique après l’avoir pris dans la rivière.  

— Bon! Je crois qu’il faudrait trouver quelqu’un d’autre que toi pour nous renseigner. On dirait que tu nous caches toute la beauté de la vie.

— Bof! Quand vous descendrez, vous verrez qu’il y a la montagne et qu’il vaut mieux quêter les paysans pour que les riches se paient toute la montagne avec des remonte-pentes. Il faut la montagne et la ruse. La vie, c’est comme une montagne russe…

— La ruse?

— C’est comme se montrer intelligent pour manger des lapins. Je suppose que vous allez me demander ce qu’est un lapin?

— Non. On sait que c’est blanc et que ça coure.

— Ça dépend… Aux États-Unis, c’est noir et ça coure…

— On devrait sans doute aller voir de nous-mêmes ces merveilles.

— C’est une bonne…idée.

— Comment on fait pour s’incarner?

— Descendes un peu dans le tunnel, on va voir.

Alors, les jeunes âmes, frétillantes suivirent le prophète de passage. Ils descendirent vers un lieu sombre, où étaient stationnées des blattes d’asphaltes qui regardaient devant eux un grand écran sur lequel se jouait une scène de la vie : assassinat, pistolet, tuerie, idées, vols,  violence, sang. Et ils purent entendre toutes les nouvelles du monde en même temps.

— Mais qu’est-ce qu’ils font? Il y en a deux, là, qui ne regardent pas l’écran. On dirait qu’ils sont nus.

— Ils te font de la place. Ils sèment et moissonnent. Si on regarde au ralenti, tu vas voir le ventre de la dame se gonfler et le gars se sauver.

— C’est fantastique! On peut voir le corps se former en quelques minutes…. Mon Dieu! ( c’est une expression). Il se passe la même chose sur l’écran. Je prendrais la maman de l’écran, elle est encore plus belle.

— Ben là, tu viens de voir le cœur du problème : il faut savoir distinguer ce qui est réel et ce qui ne l’est pas.

— Ça doit être facile. On est intelligent, non?

— Tu devrais te munir d’un coffre à trois outils : le doute, la méfiance, et la vigilance.

   Quant à l’intelligence, il vaudrait mieux éviter les titres pompeux du monde du travail.

Et tu as deux jours de congé… Débrouillez-vous, j’ai besoin de repos. C’est où le bonheur?

— On ne le sait pas… Il paraît qu’il faut connaître le malheur. C’est ce que nous a dit celui qui vous a précédé.

— J’aime mieux ne pas savoir qui c’est…

— Bonne malchance!

Et les âmes plongèrent une à une vers la terre, croisant des âmes perdues qui grimpaient vers quelque part sans trop se souvenir d’où. L’une d’entre elle était amochée, car son corps cabossé venait d’être écrasé par une blatte d’asphalte et elle ne savait pas trop comment débosseler son véhicule terrestre.

Carl

Avant, les gens priaient pour ne pas être malades. Mais ils faisaient un petit effort de fouilles. Alors, ils écroûtaient la terre à la recherche des trésors cachés par Dieu le coquin. Ils se disaient que Dieu avait créé une plante pour chaque maladie. Plus tard, l’imbu d’homme se dit qu’il fallait créer un médecin spécialiste pour chaque maladie. Le médecin spécialiste est donc une fausse plante. Et parfois, dans ses diagnostics, il se plante.

Les gens « d’avant »  pensaient que Dieu leur envoyait de l’eau, des canards, et des cerfs, des poules et des œufs.   Quand ils n’en recevaient pas, ils pensaient qu’ils avaient fait une mauvaise action. Pendant un certain temps, ils ont pensé que Dieu, pour suppléer au manque d’œufs leur envoyait un Roi, un Comte, un Sir pour régler le problème de pénurie. Puis ce fut le tour de la créature pécuniaire : l’homo affairus.

Ainsi, lentement, fut créé le monde intérieur des cerveaux, de l’homo erectus à l’homo éructus : celui qui boit et mange ad vomite. Le monde va de l’eau de boue de pauvres jusqu’au pompeux  sommelier, érudit du palais. Pour le pauvre, il y le McDo. En sortant, on a sa McDose. On éructe en envoyant des bulles d’air dans les nuages. Bref, en ce monde, on rote et on vote.

C’est un monde de marchands  qui inventent des visses  avec des étoiles à six branches pour vendre des tourne-visses pour les visses à six branches. Dans les supermarchés, le prix de la litière des chats valse selon les prix des fraises de Californie. Il faut en arriver à 17% de profit sur toutes les marchandises  en modifiant les prix à chaque semaine.

Maintenant, on demande tout à la vie, quand on a tout, on en veut encore. Ils ne prennent pas les fraises quand elles arrivent, ils veulent des fraises tout de suite. Alors, les avions se mettent en branle et en vol avec des contenants de fraises. Et les planteurs de fraisiers sont contents. Et les compagnies d’aviation sont satisfaites. Ils ont des courbes de rendement pareilles à celles de Marilyn Monroe. Un jour il y aura une réplique dans un film : « Le marketing, c’est du cinéma ».

L’été dernier a été tellement chaud que d’ici un demi-siècle les habitants iront s’agripper  au pôle Nord et au pôle Sud, la glace étant le dernier radeau de l’aventure de la Terre. Et comme de la monnaie nouvelle, ils s’échangeront des glaçons qui brûleront dans leurs mains.

C’est ce dont à quoi je songeais quand je prenais ma vieille auto pour aller travailler. Car je voyais,  sur les artères, une bande d’affolés courir leur pitance des heures durant comme on courait jadis les cerfs de Virginie ou les seins de Virginia. Puis ils allaient s’éponger les nerfs en boule avec une bonne séance de yoga.

Qu’à-t-on fait de l’Éden?

***

Il y a de la vie dans la vie. L’hiver s’en va comme s’il n’avait pas été content de sa prestation. L’hiver est un artiste, un Buster Keaton accrochée à aiguille d’horloge qui n’en finit pas de tourner. Buster est suspendu dans le vide. Comme cette race d’humains des pays G7 jet sets : dans le vide spécieux de ces dirigeants postiches et  valeureux.

Et nous, nous sommes à moitié morts. Nous sommes en manque, mais en manque de rien. Il faut, ipso facto, acheter quelque chose. On a faim. Les magasins électroniques sont des buffets chinois. À volonté.  C’est le réflexe du condamné des ennuyés. Il faut se désennuyer. Sinon on va mourir d’en vie. ( Pour dans la). Alors   achète des haut-parleurs pour écouter les petites filles sur You Tube qui nourrissent nos oreilles et nos yeux de covers. Carl l’avait dit : « La plus grande invention dans ce monde, c’est le robinet d’eau et la chasse d’eau. Pour rendre les gens plus intelligents, il faudrait couper l’eau à tout le monde pendant un mois.  De préférence les tout le monde dirigeants. Le supplice de la goutte de sécheresse. »

On a pris un bain de bruits dans un centre d’achats,  long  comme cent   piscines  d’Errol Flynn.

Il y a seulement deux cents ans, les amérindiens campaient ici. Maintenant, l’asphalte a pris l’espace de tous les arbres, de toute l’herbe et tous les jardins qui pourraient exister aujourd’hui. Les bêtes à l’huile  ont remplacé les castors qui sont allés vivre en Europe sur la tête des aristocrates. C’était à la mode. On jetait la chair et on gardait la peau. Chapeau! Puis il est devenu l’emblème du Canada. Chapeau!

Un jour, ce sera au tour de l’homme avec un grand H : on jettera son âme pour ne prendre que ses bras, son cerveau. C’est pour ça que la fille de Ginette de Couébec est allée toute heureuse vers Silicon Valley. Ils ont acheté son cerveau,  et sa fierté est sans limite. Elle s’en vante à l’Ouest, s’en vante à l’Est : « Je vais passer ma vie dans le Sud », dans une grande entreprise mondiale.  Ginette est la Werner Von Braun du coin. Mais c’est elle qui  est  dans la lune…

La caméra de Théo ne cesse de mitrailler des visages tordus par le massacre du grand creux de l’avoir.  On gonfle son être d’objets. Il faut se bouer à quelque chose. Oui, une chose… Ou deux, trois, quatre, mille.  Sinon, on étouffe.  Les bœufs mangeaient de l’herbe, et crachaient leur chaleur  pour chauffer le sauveur. Maintenant,  les gens mangent des objets pour se thermaliser.  Une petite dépense, ça vous réchauffe le cœur. L’acheting est une dépendance inconnue mais surtout favorisée. Il n’y a pas de centre de désintoxication. Non. Il n’y a pas de substance plus légale. On ne la prend pas : elle vous prend.

***

On a placé sur le site une vidéo de la maladie de l’acheting. Une fois la vidéo publiée, nous avons attendu les commentaires qui  se firent rares. Trois ou quatre bons samaritains qui partageaient nos vues et nos yeux. « C’est vrai! Où ça nous mène? »

C’est le genre de commentaire que fait un type qui a pris pour avatar, Brave Pitt. Un autre, plus fin finaud : Aimé Laliberté.  Il était tellement bon qu’on lui a demandé d’écrire des articles. Il a refusé. Il ne voulait pas se laisser prendre au jeu de devoir  travailler. Ou affronter la critique… Ça ne l’empêche pas de garder son savoir dans une crypte coffre-fort qu’il nous lègue à petits morceaux pour nous aguicher. De vrais poissons devant l’hameçon.

Notre vie est un jardin parsemé  de graines de questions. Alors, on le sait, nous allons récolter des questions  et les manger à l’automne de nos vies quand nos corps auront un peu de gel dans les veines et une trottinette électrique mue par une batterie Made in Quai-Bec.

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Chapitre 13

Hitler adorait sa chienne Blondi. C’est un fait historique. Ce qui ne l’empêcha pas de sacrifier tout un peuple pour son règne de mille ans. Puis, avant de se suicider, il a fait tester par Blondi  une capsule de cyanure  craignant qu’elle fût fausse. Elle fut fosse. Car la chienne mourut et Hitler, désabusé, se tira une balle dans la tête. Chez l’humain, on peut aimer un chien mais pas un peuple, ou quelqu’un qui ne sait pas lire. On lui trouve une maladie quand il met son s au début du mot pour indiquer le pluriel.

 Adolf, signifie « loup ». Et il y a des loups à Wall-Street. Le monde est rempli de compagnies qui testent leurs médicaments sur les humains. Un peu après les souris. D’où vient le titre d’un roman célèbre : « Des souris et des hommes ». Un jour, Netflix, fera une série sur le chien d’Adolf. Parce que c’est, on dirait, le seul amour qui reste en ce monde. On aime les chiens, les chats, les lapins,etc. Et pour les riches, ou les pouvoirés, ou les deux en même temps, nous sommes des animaux de compagnie puisque la plupart d’entre nous travaillent pour des Cie.

Ce texte est un texte informatif. Mais il est un tout   petit peu faux, mais en même temps vrai. C’est comme le chant quantique. Le cantique des quantiques. Tout est lié : les chiens, les médicaments, la guerre, les souries et les zombies.

Il faut remercier tous ceux qui sont des animaux de compagnie sans le savoir. Les politiciens se promènent en bancs comme les petits flétans et les maquereaux. Ils sont devenus eux aussi des animaux de compagnies.

Jésus : deuxième tentation

Il y a deux ans, Jésus est revenu sur Terre. Marchant sur la mer des marchands, bref, sur l’eau, estomaqué, il regardait un gros navire qui sortait de la mer des tonnes de poissons dans un grand filet monstrueux et tricoté à la machine, Jésus s’indigna que l’on vide ainsi les océans.

« Père! Père! Fais quelque chose. Ils sont en train de vider les mers de ses poissons. »

Hélas! Il n’avait pas vu le requin qui le regardait regarder le bateau. Et le requin ne savait pas qu’il allait se nourrir de son créateur.  

Ainsi sont les voies de « Dieu » : impénétrables.  

Jason

***

Il y avait deux nouveaux patients. L’un d’eux  se nommait Albert. Albert  avait un ventre  rond comme s’il avait avalé un ballon. Il avait de la peine à respirer et son gros bedon  montait et descendait comme s’il  était soufflé et dessfoufflait  en  bruits bizarres. Des gaz sans la 14-18. C’était loin d’être hilarant comme gaz. Ça sentait le puits artésien de Germain Côté de Roche en Bolesque. Alors, on le fuyait.  Le « responsable » distributeur de médicaments étant grippé, je devais me débrouiller seul pour l soulager Albert.  Et je ne savais comment faire. J’étais pavé de bonnes intentions et payé au salaire minimum pour les soulager au maximum. C’est le monde dans lequel nous vivons.

Il m’a dit qu’il avait peur de mourir et que ses enfants l’abandonnaient. Ils ne l’abandonnaient pas, ils voulaient sa fortune. Alors, le jour suivant, quand ils sont venus le visiter, je les entendais parler dans le corridor. Ils se chamaillaient en faisant un bilan de ses compagnies. Un vrai son de poulailler pour savoir qui était le coq.

Ils venaient en van pour épargner le carburant et l’environnement. ( Mon œil).  Ils y a des riches qui font des sacrifices : quand je les ai vu  arriver, on aurait dit des sardines dans une voiture de luxe.  Ils étaient tous vêtus comme des muscadins.  Frusqués richement, si tant et si bien, qu’avec l’argent d’une de leurs paires de bas, on aurait pu aider un pauvre pendant deux jours à marcher après avoir mangé.  Et pour les gants, ces couvre-mains, on pouvait en tirer de quoi construire un puits quelque part en pays pauvres et brisé par le réchauffement climatique.

Hier, je suis allé acheter quatre piles AA. On m’a demandé vingt cents de plus pour l’environnement. Qu’est-ce que l’environnement peut faire pour vingt cents puisqu’on les jette de toute manière. Quand on parle de l’environnement, on dirait que c’est une personne  qui demande un dédommagement avant de mourir.

À voir ce que mes patients prennent comme poison, bientôt il y aura une taxe sur la merde. C’est une filiale de Google qui vendra des toilettes pèse-merdes et qui enverra automatiquement son rapport au centre Shit-Center. Quand on se demande où vont tous ces médicaments (sick), la réponse est dans le vent. C’est sans doute la raison pour laquelle Bob Dylan a reçu le prix Nobel de littérature.

The Answer my friend, is Boing in the Wind ( manque une letter, je sais, mais c’est significatif).

Bon! Revenons à nos tons mous. ( J’ai lu Rabelais à l’envers parce qu’à l’endroit, je ne comprenais rien.)

Quand la visite d’Albert a quitté le centre, je suis  allé le voir. Il avait une larme au coin de l’œil. Il m’a dit qu’il souffrait parce que son foie le torturait.

— Ma foi aussi… C’est la fête de la vierge Marie, je crois. Quand j’étais jeune je passais mon temps à la prier. Au lieu d’aller vers le fils, j’allais vers la mère.

… Tu as quelque chose pour me soulager?

— J’ai mes recettes.

— Qu’est-ce qui te prouvent qu’elles sont bonnes?

— Je les essaye avant.

Un beau grand sourire.

— C’est une blague…

Parfois, je les sevrais de morphine pour qu’ils restent au moins conscients. Je connaissais les effets de la morphine : c’est comme plonger en apnée, remonter, redescendre, remonter. On nage, mais on a le cœur qui chavire comme un bateau pris dans une tempête. Dormir dans les bras de morphine. C’est un fait historique.

De temps en temps je lui donnais du  demerol, ou mépéridine.

Je lui ai concoctait de mes  cocktails. J’étais le gars du bar ouvert pour ce qui était de faire le servant de messe. « Mangez-en tous, car après vous ne mangerez plus rien ». Mais quelques heures plus tard, j’ai glissé une petite bouchée  d’un gâteau au haschisch. On avait trouvé la recette chez nos parents qui la gardaient scrupuleusement quelque part pour aller ailleurs de temps en temps. C’était la frénésie totale. Mon père et ma mère s’en gavaient. Alors ils devenaient joyeux comme s’ils regardaient tous les vieux films de Charlie Chaplin en noir et blanc et en couleurs dans le texte.

Quand je suis parti, au bout de 16 heures de travail, la belle et la bête, Sofia, m’a rappelé. Albert voulait me voir. Je pensais qu’il était déjà mort. Au contraire, il s’était redressé sur son lit comme une laitue trempée dans l’eau.  d’eau  Il était décourbé et rieur.

— Peux-tu me trouver un épisode, ou plutôt trois, de la série Les belles histoires des pays d’en haut. 

— Ah! Connais pas.

— Si tu ne connais pas, c’est que tu es trop jeune pour avoir connu le temps où les gens étaient quasiment normaux.

— Normaux en quel sens?

— Au sens où ils s’occupaient du quotidien, qu’ils trouvaient l’hiver long, qu’ils ne parlaient jamais de sexe mais d’amour et qu’ils étaient polis avec des vous tout le temps. Ce qui ne les empêchaient pas de se livrer au sexe, de ne pas être polis tout le temps.  Ils avaient de vrais problèmes. Ils ne trouvaient pas toujours quelque chose à manger.

— Je te paye 50$ par épisode gravé sur DVD.

— 50$?

— Bon! 100$. Mais il faudra que tu les regardes avec moi.

Ça s’est passé un vendredi 13. Il avait les yeux grands comme ses oreilles et me disait que Georgianna   était la plus belle femme du monde parce qu’elle ressemblait à sa défunte.

— Tu as perdu ta femme?

— Ouais, d’une crise cardiaque. Elle est tombée sur le plancher. Elle était tellement ronde et belle que ses seins lui ont servi de coussin. Un beau plancher de bois franc qui avait enregistré toutes nos conversations. Tu sais, les draps se souviennent de tout. Les draps ont de la mémoire. Mais personne ne le sait. Même si on les lave les draps restent sales de nos conversations cochonnes. Le sexe, c’était notre plaisir. Mais on se lavait au confessionnal. Aujourd’hui, mes petits enfants s’en vont sur Facebook où je ne sais où.  C’est le curé de la toile. Mon curé  souffrait d’asthme. Il respirait si difficilement qu’en me confessant je pensais aux orgasmes de ma femme : c’était pareil, ou quasiment pareil. Ça sifflait et elle se gonflait comme une poupée, les yeux à l’envers, les jambes tendues comme des cordes de violon. Je sortais, tout  excité. On riait, puis, pendant les pauses, on se bécotait. Des fois on trichait… On jouait de la langue et, Seigneur!, je pense qu’on produisait tellement de liquide qu’un poisson aurait pu vivre un bon bout de temps en se promenant dans nos bouches.

Il a fermé les yeux, s’est calmé dans son sourire béat, l’esprit à batifoler dans ses souvenirs.

***

Je suis revenu seul, quelques jours plus tard pour regarder les DVD. Albert est resté les yeux rivés sur les trois épisodes. Pendant trente minutes, il ne se passait rien, ou quasi  rien. Dans un épisode de Timeless, une série américaine, on avait le temps en quarante deux minute  de visiter le passé, de rencontrer des célébrités, de  coucher avec une fille,de  tuer trois ou quatre méchants et ensuite philosopher, vers la fin, en se questionnant si l’on pouvait modifier le passé.

— Tu trouves ça comment?

— Lent.

— Non, ce n’est pas lent, c’est nous qui sommes devenus des F1 par obligations. C’est toi qui est trop vite. Ils t’ont accéléré le cerveau. Il n’y a plus de tranquillité. Tu es comme un poêle à charbon qu’on gave et gave. Une tuyère de fusée.    On veut que tu ailles vite. Nous, on a vu la télévision arriver. Elle était en noir et blanc et embrouillée. Mais on pouvait voir du monde. Ils vivaient comme nous. Alors que toi, ils veulent que ton cerveau se prenne pour James Bond, que tu te battes, que tu tires 50 balles à la minute et que les blondes te fassent  des signes de chambre en file.

Un homme qui coure tout le temps n’a pas le temps de se rattraper. Il pense qu’il coure pour lui, mais il coure pour les investisseurs.  Mes enfants pensent que je voudrais, comme eux, vivre 120 ans. C’est ce qu’ils veulent. Ils ne comprennent pas qu’on peut vivre un peu moins vite et aussi longtemps.

… Qu’est-ce que tu m’as donné pour que je parle autant?

— De la codéïne.

— Bon! C’est nul. Tout ce qui va trop vite est nul. De ma génération, plusieurs sont morts pas de dents. Des édentés. La voisine de ma mère, cousine de ma tante, avait une sœur qui a passé 30 ans à manger du gruau trempé dans du  lait.  Mes enfants mangent en couleurs et boivent du vin en mangeant. J’aime mieux mon vieux camion Ford 1958. Il était presque humain. Au début, il était de couleur rouge. Après avoir passé dans toutes les poussières des routes gravelées, il a pâli comme s’il n’avait plus de sang pour le nourrir. Il s’est affaibli. Des fois, je me sens comme mon camion. J’ai demandé à être enterré avec lui. Il ne parle pas, il n’a pas de conscience, mais je lui parle. C’est comme un chien d’acier qui obéit. Mais il est mort, ou presque, de rouille. Alors, je le suis… Je rouille aussi. J’ai des plaques partout. J’étais un patron, oui. Mais j’aimais bien traiter mes employés. Un jour, un de mes travailleurs qui avait neuf  enfants n’avait rien à manger. Je suis allé au village voisin acheter de la farine, du sucre, des légumes, et un porc en pièces pour qu’ils puissent manger. Je ne l’ai pas dit à personne. Je n’étais pas très riche à cette époque. J’en ai aidé plusieurs. Je ne dis pas cela pour paraître meilleur à tes yeux. Je dis cela parce qu’aujourd’hui il faut passer par un comité pour donner. Ils en font une cérémonie et une masse de paperasse comme si on vendait un avion de ligne.  Et puis, je n’avais jamais eu l’intention d’être riche. J’adorais le bois, les arbres,  le travail, les résultats : des planches qui servaient à construire des maisons. Les systèmes de chauffage n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. Tu as vu comment ils sont habillés mes petits requins d’enfants? C’est pas ce qu’ils dépensent pour s’habiller qui me dérange, c’est qu’ils se font des costumes de vitrine sociale. Moi, j’avais trois paires de pantalons pour travailler, et une autre pour le dimanche. On doit mourir parce qu’on ne comprend plus rien de ce monde… Et je ne comprends plus rien, parce qu’au fond, je me demande si c’est vraiment un monde… On dirait une machine. Alors, je ne vais pas étirer ma vie pour ne plus comprendre. D’ailleurs, ceux qui disent comprendre font semblant de comprendre. Ça les rassure…

Puis Albert s’est calmé et a regardé ses trois émissions .L’une d’entre elles parlait de la vente d’une terre à bois « debout » dans le Nord du Québec.

J’étais endormi et Albert s’est laissé mourir. Les vieux disent ça : « Il s’est laissé mourir ». Quand je me suis réveillé, je pense que c’est parce qu’il n’y avait plus d’odeur. En fait, je n’ai jamais autant bien dormi. Albert aussi… Son ventre avait cessé de bouger.

***

J’ai emmené Maggie aux funérailles d’Albert. On lui a fait faire  un tombeau avec les morceaux  de son vieux camion.  Albert est parti en camion vers  le « ciel ».

Après les funérailles, on a bouffé du buffet. C’est étrange…C’est dans  les buffets  les gens ont le plus de plaisir. On ne sait pas qui du défunt ou d’eux est délivré.

***

Carl  s’inquiète. Il est assis dans le recoin du local et se dit que le monde va exploser. « Le monde va péter ». Ça fait 15 ans qu’il répète cette phrase. Il dit aussi que le cerveau est comme une éponge et qu’à un moment donné les informations étant si nombreuses, on finit par tous mourir quasiment fou, ou, sinon mêlé, confus. « L’Alzheimer c’est ça. Le cerveau ne veut plus rien prendre. Il perd la mémoire. Il tourne en rond. On ne sait plus si c’est la queue qui coure après le chien.  Et quand on tourne en rond ça ne tourne pas rond. » Il se moquait de nous parce qu’on écrivait des articles « sérieux », et que cela ne servait à rien. Il se rongeait toujours les ongles comme si les ongles le nourrissait. Les ongles étaient une sorte de restaurant pour son anxiété. Un ongle, un os à ronger, un os qui pousse au bout de ses doigts de guitariste.

On s’inquiétait  pour lui. Mais lui s’inquiétait pour toute la planète. Il ne dormait qu’après avoir bu au point d’oublier un peu, ou de noyer ses pensées dans l’alcool. Et, de temps en temps, aux craquelins  de marijuana. Il disait aussi qu’on allait tous mourir comme Van Gogh, en s’arrachant les oreilles.

Ce soir-là, on était tous au bar où il jouait. Il était défoncé du running shoes jusqu’ au cerveau. Il parcourait la scène en titubant ses tubes.  Avant, il disait toujours aux gens qu’ils voulaient acheter une parcelle de  terre, puis  aller s’étendre pour le reste de ses jours avec une Ève amérindienne.   Il voulait garder les arbres debout. Il a précisé que s’il ne trouvait pas d’arbre assez gros pour le creuser pour s’en faire une maison, il ferait comme tout le monde : il les couperait et les agencerait.  Les arbres méritent d’être debout. Les politiciens devraient être couchés et les banquiers on ne pouvait pas les guillotiner parce qu’ils n’avaient pas de tête. Et tout le monde applaudissait. Ça l’agaçait, parce qu’il aurait voulu qu’on aille dans les rues, qu’on courre au parlement et qu’on mette le feu au grand bâtiment. Il avait le ventre creux d’une révolution.

« Il faudrait une révolution. Le système va péter. »

C’était comme ça. On faisait partie des zombies qui essayaient de marcher vers quelque chose, mais on était paralysés par les entités des paradis fiscaux, riches à frémir, dans lesquels, même nos élus, plaçaient leurs avoirs. Leurs avoirs avec deux S, comme dans SS. Mais comme zombies on était pas trop mal. Les autres zombies ne bougeaient plus : ils attendaient un job. Ou d’autres la fin du monde. Ils étaient  coincés entre l’arbre et le possesseur des forêts. On n’avait plus de pays, on le savait. Mais les politiciens, eux, ne le savaient pas. Ou bien ils faisaient semblant. Ils mimaient leur foi comme des Marceau. Nous, on mourait de froid dans un monde qui brûlait. La Terre était une boule de feu. Carl  disait qu’il irait là où les arbres se tiennent debout devant les hommes. Ici, ils se font tuer comme des bêtes. Les bêtes peuvent courir, mais les arbres, non. Les arbres attendent qu’on les cueille comme des fraises pour bâtir des maisons, nous  chauffer, et nous faire respirer. Ce sont des usines et des maisons d’oiseaux.

***

L’œil outil

Quand vous sortirez du ventre de votre mère, ouvrez grand vos yeux. Au début vous ne verrez que du  floue, vous ne verrez guère. Puis tout s’éclaircira, lentement. Ce seront vos jours fusain. Le monde sera comme une toile de Picasso.

Apportez vos yeux sur Terre, et les plus grands, les plus acuités.

Vous vous pencherez vers les rondes et les valses des oiseaux, les visages lumineux aux diamants qui dansent, les regards aux toiles des dieux.

Par jours d’hiver, la neige gaufrera de blanc la terre, et vous danserez sur les glaces, et la mousse glacée.

Par jour de pluie, vous verrez descendre du ciel des éclats d’océan, des micas d’eau, de la nourriture des champs.

Quand vous regarderez un arbre en face, il vous dira la vérité tout en cachant ses racines profondes. Continuez de regarder, car tout secret est dans le silence et les chuintements.

Entre les ciels et les mers, les oiseaux vous parleront. Vous penserez qu’ils ne disent rien. Si vous pensez, cessez de penser. C’est le silence qui apporte les plus grandes vérités.

Regarder, c’est être tout ce qui vit. Et tout ce qui vit est en vous.

Le sourire des enfants, et les rires qui explosent sont le rappel de l’oubli du voir véritable.

Carl

***

On a trouvé Carl endormi avec comme somnifère à la vie, une bouteille de vin vide. Une bouteille à l’amer… Il avait écrit une phrase qu’on a enlevée lors de la parution de son petit texte.  Jésus marchait sur les os…

On ne savait que faire de la phrase, car, au fond, tout le monde marche sur les os de ceux qui sont passés. Mais on savait qu’il était trop soûl pour s’en rappeler.

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Chapitre 12

La fièvre des copy cats  

La Terre est devenue un immense magasin rond, une succursale de l’Univers,  depuis que les affairistes – remplaçants de la vieille aristocratie – se sont emparé du pouvoir.

Mais il y a plus profond que les petits sauts lunatiques, il y le symptôme Charles Carson, majordome de l’aristocratie anglaise d’une série télévisée, si fier de servir l’aristocratie au point de devenir plus aristocrate que le comte. Il se fond à cette aristocratie comme une guimauve qui aurait vu une chandelle, de ses yeux vus. Aujourd’hui , la servitude, va à la sophistication des Google, des Apple, ou bien  Facebook. Derrière tout ça, une aristocratie mutante, dirigeante, à part de l’humanité.

 Elle s’est fondée depuis des décennies, fondant des dynasties emmêlées au pouvoir.  . Le Grand Pouvoir est anonyme. Le petit, le traceur de X et le porteur de pancartes, le manipulé réduit en poudre. La plèbe est la granule, la farine humaine, dont se nourrissent  et s’enrichissent  ces dynasties. La sueur du pauvre fait un excellent pain…

Le monde est rempli de majordomes et il s’en créé chaque jour. Des copy catd de riches :

– Un yacht de 30 mètres?  Un petit bateau gonflé à deux places de chez Canadian-Tire

– Une maison? Copy cat, Niveau 4 : une demeure à 600,000$, imitation château, avec candélabres et puits de lumière. C’est l’extase.

– Un jet privé? Copycat Niveau .5 : Un modèle d’avion réduit, commandé à distance.

– Un appartement à Paris en résidence secondaire? Copy cat, Niveau 01 : une tente roulotte.

– Un cinéma maison? Copy cat Niveau 1 : un cinéma maison avec une série sur les tueurs en série dont le personnage principal est un copy cat. Piraté en streaming…

Ce que la gente néo aristocratique déteste, c’est la concurrence et les humains : trop difficiles à gérer, paresseux, sentimentaux, tendres, doux, affables, niais.

En attendant la robotisation, on s’y fait. Ils se heurtent à un problème pratique : comment garder le client? (1)

Heureusement, ils ont les salariés  qui sont en même temps les clients du Ketchup Heinz,  des téléphones intelligents, et des comptes en souffrance dans le rouge. C’est la carte de crédit qui rendra les pauvres de meilleurs copy cats.

Le salariat, c’est l’ère  du « plier bagage ». Le  déménaging forcé. Avant, on disait la main-d’œuvre. Maintenant, c’est le cerveau-d’œuvre.  L’importance que l’a a accordé au cerveau et non au cœur éteint peu à peu  les grandes âmes.  Ce n’est pas l’ignorance telle que conçue par ces gens qui voient les gens en paliers, dans un rang social qui détruit la Terre Non. C’est le « génie ». Le « génie » de passer notre humain dans la friteuse d’huile bouillante : il faut aller vite pour créer du capital qui servira à créer du capital. Pour  Le néo aristocrate, le sport extrême est : achat-vente. Ou achat-ventre creux. Sur un bateau, quand un bout est troué, ceux qui se situent à l’autre bout crient victoire.

 — Nous sommes chanceux, c’est l’autre bout du bateau qui est troué.

L’une des expressions devenue réelle dans le contexte actuel est celle-ci : « J’ai affaire à vous. » C’est charmant, et d’une couleur tout à fait conforme aux rapports « économiques » qu’entretiennent les créatures soi-disant les plus intelligentes de Gaïa.

Le nombril est devenu le troisième œil de l’homo sapiens qui ne trouve plus le bon sens dans le fin fond de son cerveau. C’est un nul obnubilé. Un techno visionnaire à canne blanche.

Un siècle plus tard, alors que le monstrueux château des Crawley risque d’échapper aux mains de la famille Crawley, nous voilà rendus à la case départ. Cette fois, le château, c’est la Terre.

Une nouvelle aristocratie est née en ce début de siècle. Elle  ont géré la Terre et ses habitants aussi mal que le château le fut. Et nous avions à simplement entretenir une mère porteuse de la race humaine.

La vie est déménagée dans un coffre-fort. Un sandwiche au coffre-fort, c’est mortel pour les dents et l’estomac. Parole d’amérindien…

***

  • Lors d’un rapport mis à jour par un membre de cette nouvelle aristocratie, on y trouve une solution conforme à des projets d’avenir qui résoudra ce « problème » : créer une usine à Montréal, envoyer les produits au Mexiques. Démontées au Mexiques et remontés à Montréal. Bref, le travailleur ne sait pas ce qu’il fait, qu’il travaille en tournant en rond le même produit, mais il faut qu’il ait un salaire pour acheter ce qui est nécessaire ou considéré tel, ou martelé par la propagande des pubs harcelantes.

Jason

***

Pas de nouvelles de Théo et de sa compagne. Ils (elle) nous (a)  ont laissé un chien parfumé à l’entrée de l’appartement pour deux semaines. Deux semaines de garde. Deux semaines de garde pour un chien qui jappe comme une télévision.  Avec Ordinaire ( nom du chien en l’honneur de la chanson de Charlebois), est arrivé un sac de nourriture en grains et quelques boîtes de conserves : des pâtés de foie. On en a compté douze : mes doigts plus mon nez et ma bouche.   Théo n’est  pas un chiche à chiens.  Il est généreux. Plus encore : munificent. Il donne tout, sauf de lui-même.

Mais au bout du compte, on se rend compte qu’il n’y  avait que huit boîte de conserve.  On en a déduit que Carl devait en donner  aux SDF du métro. Du nickel de pâté. Ouah! Bientôt, Ordinaire, se nourrira du saumon sauvage de l’Alaska. On peut vider les océans pour nourrir un chien à condition qu’il remplisse un compte en banque. C’est la loi de Morphée : plus on dort,  moins on veille aux sources du produit et aux arnaqueurs aux odeurs de poisson pourri.

Il faut une dizaine d’humains pour égaler un caniche de snobinards.

***

Théo nous a envoyé un MSN. ( Sans aucun référence à Monstre Sans Nom, non…)  Il est en croisière avec la comtesse de Maude. Deux semaines, sept pays sur un bateau-merveille, dans une cabine avec vue sur mer. Ils voulaient voir du pays?  Ils doivent avoir des yeux véloces. Ils ont des jumelles à 2000$. Avec ça, on voit loin… Tellement loin qu’on ne voit plus personne. Ils étudient le piano et achètent des Rembrandt à l’oreille.

Ils ne diront mot à personne. Ils seront muets devant les ruines du Colisée de Rome. Ils verront si la Tour Eiffel existe vraiment et ils tiennent mordicus à visiter la petite maison de Paul McCartney. Ils se muniront d’un grattoir et prendront un échantillon du mur de Sir Paul qu’ils camoufleront ensuite  au fond de leur poche.  Ah! J’oubliais : Les musées!  Ou encore les châteaux. Là où les portes sont tellement hautes qu’on pourrait y entrer avec des échasses. Les puissants en ont parce qu’ils ont le cerveau plus haut que celui des gens dits ordinaires. Un psy déluré devrait s’attarder aux portes. Une porte en dit long sur le locataire des chants élisez (sic), d’Ottawa, ou de la maison blanchie à la chaux, dans une vile DC, tracée  selon les plans d’Hippodamos, un architecte Grec. Les portes parlent et les mûrs ont des oreilles.

***

De retour, quelque quinze  jours plus tard. Quinze jours de manège touristique et de tics aristocratiques,  d’aventures éclectiques.

Carl tenait à leur offrir un party et un petit dîner. Il  avait préparé lui-même – avec l’aide d’un cuisinier en chômage- le petit repas avec présentation digne : La fête des saveurs.

Maggie :

— Puis? Vous avez fait un beau voyage?

— Extraordinaire. On s’est fait un couple d’amis. Ils vivent au Colorado. Ils nous ont appris que Colorado voulait signifiait « couleur rouge ».

— C’est en espagnol, ajouta Maude.

— C’est une partie de la Louisiane vendue aux américains au début de 1800… Ils ont dû voler une partie du Mexique.

— Évitons ce genre de débats, veux-tu?, Jason.

— O.K.! Et les craquelins?

— C’est délicieux. Où as-tu trouvé cette recette?  Sur Google?

— Non, Goût-Gueule… C’est une blague. Non,  d’un  chef SDF. Il n’a rien à manger, mais qui sait cuisiner et créer. Dommage qu’il fut licencié… Comme nous le seront tous… C’est du Hudekuchen, servi sur canapé.

— Pas nous… Pas nous… Insista Théo. Les avocats sont des combattants nécessaires   pour la justice. Carl, sautant du coq à l’âme : — Ils faut féliciter mon chef licencié deux fois en un an… — Te connaissant,  il doit y avoir un peu de drogue dans ta recette… — Coquin, va! En effet, je suis en avance, puisque la marijuana sera légale à partir du 17 octobre, même date que le Manifeste d’octobre signé par Nicolas II en Russie. Ce cher menteur s’engageait à des libertés civiques aux peuples : la liberté de culte, de parole, etc. Nous, on sera libres de consommer à des fins récréatives. On se récréera un univers mental … à jour. Le progrès c’est aussi  mettre à jour le cerveau humain. Il lui faut maintenant des cellules grises plus grises. Un gris qui frise le noir. Car tous les noirs sont frisés.  ( Je tentais de le choquer pour qu’ils se réveille de sa mission merveille).   — Toujours complotiste… —  De temps en temps… En amateur…

Carl, qui avait déjà fait l’amour avec Maude , dans une encoignure  de l’appartement,   se promenait torse nu avec un nœud papillon autour  cou. Doué pour la moquerie et le cynisme, mais d’une humeur un peu bipolaire. La bipolarité semble à la mode Les changements d’humeurs sont maintenant bipolaires.

Maude avait maintenant deux yeux : un sur les fessiers de Carl et l’autre sur le torse basané de Carl. Elle était clairement victime d’un mésaise que trop apparent. Le haschich aidant, ce cruel moyen, comme disait Balzac à propos du café,  Maude avait quasiment quatre lèvres au bord du gouffre. À croire qu’elle regrettait son ancien et passager amant.

Maggie ne comprenait pas trop cet engouement,  lui qui s’habillait comme s’il avait voulu tuer la mode. Plus il s’habillait mal, plus la mode le rattrapait. Il avait son Jean déchiré aux genoux bien avant les autres. Et il en avait honte… Ou presque…

Il servait champagne et petits gueuletons après avoir pris soin d’égrener les  particules de haschichs sur ses petits gâteaux.

Quand, vers deux heures du matin, nos invités commencèrent à bailler au point d’avaler une bonne poignée de noir volée à la nuit, on les embrassa sur la joue deux ou trois fois.

— Seigneur! Votre peau a un petit goût salin…

— On a l’air de te rendre heureux, Carl.

— Si vous saviez à quel point… Je m’étais ennuyé de vous. Oui, de vous, ennuyé…

Le lendemain, vers 10 heures, Maggie avait commencé à laver  la vaisselle. En mettant le pied sur la pédale de la poubelle, elle  retrouva les quatre boîtes de pâté manquantes, vides, bien nettoyées.

— Seigneur! Ils ont gobé le pâté du chien!

— Je vous ai épargnés  avec du pâté pour humain. Du pâté de foie de chez Armand.

— T’es sûr que c’est mieux…

— Certain… Mais pas sûr. Mais au prix qu’ils coûtent…

— Aujourd’hui, les gens traitent de mieux en mieux les animaux de compagnies.

— Ah! Oui. Hier, à la radio, j’entendais un projet étrange : une journée de congé payé pour les gens qui perdent un animal de compagnie.

Maggie faillit échapper sa lavette.

— Pardon?

— Oui, un congé si vous perdez un chat ou un chien. Pour un mari, c’est trois, je crois… Alors, en perdant Ordinaire, les parents du chien auront une journée pour pleurer la bête. J’imagine que l’on fera des enquêtes pour savoir si le chien ou le chat est mort de sa belle mort…

— C’est quoi du Hudekuchen ?

— Du pâté pour chien, fabriqué aux États-Unis. C’est plus cher, donc c’est meilleur.

Le jour où l’abeille tua la fleur

Toute notre mode de vie est basée sur la frénésie du « développement » infini. En quoi un Bill Gates est-il supérieur? En quoi quelqu’un est-il supérieur? L’un crée une machine, l’autre prend soin d’une carotte ou de son prochain, ce qui, à long terme est bien plus intelligent. Mais qu’est-ce donc que l’intelligence? Demandez à Krishnamurti ou à Albert Jacquard.

 Tout ces « techno-people » ne comprennent rien à la Vie. La création du monde a été une chose, mais son maintien a été dans les mains des gens simples, âmés jusqu’au filet de l’intuition, amoureux de la vie, des fraises sauvages, des arbres, des chiens errants, des pissenlits.   Ils n’ont pas de conte en banque… Ils ont des contes en banque pour nous parler du passé, de la misère, de la vie, de Robert, de Mélanie,  des mouffettes, des jardinets de fleurs, de la misère que l’on rencontre sur les trottoirs. Des enfants indiens qui ramassent du mica pour en faire des produits de beauté.  

On se pincera le nez sur un mendiant au coin d’une rue, sur un petit travailleur d’usine. Mais chacun d’entre eux est le petit couteau qui vous a sculpté.

Pauvre vous de Vous, de Grand Vous de fous! Vous n’avez même pas inventé de lunettes pour l’imbécillité et le bon sens. Ni n’avez pu voir tous ces fragments de miroirs qui forment votre personnalité.

Vous êtes unique? Ah! Vous ne savez pas compter. Vous êtes pareils à vos semblables, et pas tout à fait, puisque chacun des êtres « inférieurs » ont été un don pour celui que vous pensez être.

C’est bien ce que je disais : Vous ne comprenez rien à la Vie.

C’est la raison pour laquelle il ne reste qu’un  siècle, tout au plus, pour que disparaisse la vie qui a pris des millions d’années à se construire.

Je crois que les singes sont empathiques. Du moins à ce que Jean connais.  C’est étonnant de constater que le descendant  a réussi à  faire fi  de son empathie. Ce n’est plus une « valeur ». C’est de valeur.  

Carl

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© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

Le Dépotoirium, Chapitre 11

Chapitre 11

12 décembre

La politique vers  l’an 2038

Ce qui est amusant avec les politiciens, c’est qu’on les renvoie aux quatre ans pour incompétence. Ce sont les seuls travailleurs de ce monde à vanter leur incompétence avant de partir. Ils saluent les nouveaux compétents qui arrivent et qui seront renvoyés dans quatre ou huit ans pour incompétence. Mais, en bons zombies, ils reviennent parfois, compétents, le CV blanc et leur teint de zombie enfariné.

Que vous placier un noir au pouvoir, un nain blond ou une fille d’Ottawa, la mauvaise nouvelle c’est que ce seront tous des  politiciens. Ils seront contre la guerre, prendront l’argent des contribuables pour acheter des armes et défendront aux citoyens de posséder des armes,  puisqu’ils risquent de se tuer entre eux plutôt que d’aller tuer des autres qui sont pris avec le même problème : la  démocratiaffairiste.

Ce sera les glaciers qui auront le pouvoir.

La pensée du jour

Le travail n’a jamais tué personne.

( petite pensée trouvée sur le corps d’un soldat)

Carl

***

— On publie ou pas?

— Les écrits de Carl sont acides, bilieux. Il se fait du souci pour le sort du monde. Comme s’il avait mis au monde toute la planète… Carl a une âme de mère…

— Peut-être que chacun met au monde tous les habitants de la planète…Ça fait partie du « sait rien »… Nous ne savons seulement ce qu’on nous a appris… On ne fait que jouer avec ce qu’on nous a appris. On nous a appris qu’il fallait avoir une montagne d’outils pour être heureux, ou se faire une valise de savoirs…

— On publie?

— J’ai peur. J’ai peur des écrits de Carl et je commence à avoir peur de ceux de Théo et de Maude.

— Si les trains avaient eu peur, ils se seraient blottis dans une gare…

— Tu prends de la drogue, Jason?

— Non. J’en fournis aux mourants… Ça me suffit…

***

L’hiver arriva. Un hiver blanc comme les dents d’une américaine Middle Class, blondasse-fadasse.    La froidure avait enterré l’armée de Napoléon, l’armée allemande, les roses, les  moules zébrées,  quelques pièces de monnaies canadiennes,  les jardins, des moufettes, des souris et des hommes.  Un hiver traître qu’aurait fait fusiller Sosso, le meilleur purgatif russe prénommé Joseph. Mais les traîtres ont toujours un rôle à jouer en cet abat-monde.

Brrr! Il fallait se vêtir avec des manteaux en duvet de canard pour résister aux tirs des froidures continuelles et insistantes. Le mercure se reposait dans son ténu  tube  de verre. Ça le fatiguait de grimper l’été, vu la fièvre des climats  et la sueur des Icebergs. Dors! Petit mercure. Dors!

L’hiver, c’est  tout beau en motoneige et en skis dans les sentiers de l’Abitibi ( du nom Algonquin  âpihtô ( eaux médianes).   Mais  il faut  avoir les moyens pour que ce soit beau. La beauté appartient à ceux qui peuvent se payer un Stradivarius 3 ou 4 millions de dollars et une toile de Picasso de la grandeur d’un timbre à 5 millions de dollars U.S.   Heureusement qu’il reste encore des pins, des sapins, pour respirer et usiner de l’oxygène.  Les autres arbres avaient tant travaillé pendant l’été qu’ils s’étaient secoués et avaient fermé leurs yeux verts pour plusieurs mois :ndjfma.

Maggie me demanda un jour «  Pourquoi le ciel est bleu et les feuilles des arbres vertes? »

— Parce qu’elles boivent de la lumière. Chaque feuille, chaque brindille de vert est un panneau solaire.

— Alors les champs de l’Irlande boivent de la lumière.

— Tes yeux aussi…

— Chanteur de pomme…

***

C’est congé. Maggie et moi avions décidé de faire une ballade dans le Bas-du-Fleuve.   Après avoir parcouru des centaines de kilomètres, des   vents de fous traçaient des murets de neige. De beaux murets blancs sculptés en œuvres d’art tranchantes. Des lames et des lames aiguisées par le vent amusé qui paraissait  ricaner, gommant les lumières des phares perdues dans le flou des flocons.

Les routiers nous dépassaient à une vitesse folle. On aurait dit  des dinosaures d’acier sur roues. Ils laissaient derrière eux un énorme crachat de saletés sur le pare-brise. On roulait les yeux bandés.  Maggie avait peur, tandis que  moi je faisais semblant de ne pas avoir peur. Mais  je suis sorti de l’autoroute pour prendre la route qui longeait le  grand fleuve Saint-Laurent, gaufré de glaces en ce temps de l’année.  22.00 H. On ne voyait plus que de la neige. Plus personne sur la route.   Puis l’auto a frappé un muret,  s’est mise à zigzaguer, tournoya, et se jeta sur un banc de neige.

— L’auto a tenté de se suicider…

— Très drôle!

Coincés dans notre salon d’acier et de plastique, on se regardait sous la lumière glauque du plafonnier.  Le vent soufflait à 70 ou 80 km heure. Sous les phares, les tourbillons nous faisaient des doigts d’honneur.   J’ai tenté de démarrer la voiture. Le moteur rotait  son repas de neige. À force d’insistance, la batterie s’essouffla.

— On perd des ampères…

— On va mourir ici, dit Maggie.

— On s’en sortira…

— On sortira de l’auto?  Alors, prends-moi dans tes bras. Je gèle déjà.

La merveilleuse invention d’Alphonse Beau de Rochas multipliée par  Ford se transforma rapidement  en igloo.

Au bout d’une heure, Maggie tremblotait.   On s’est assis à l’arrière de la voiture pensant s’endormir et mourir comme ce jeune  couple que l’on découvrit, après des milliers d’années,  enlacé, brûlé sous les laves d’un volcan près de Pompéi. Au printemps, la presse annoncera la trouvaille de Jason et Maggie les langues collées comme celles des enfants  sur une poignée de porte métallique.  Qui trop embrasse, évite mal éteint.

— Ça ne te dérange pas trop si je meure à côté de toi?  Dit Maggie.

— Non. Mais je m’ennuie de l’appartement. Je n’aurai pas le temps de devenir un vieux grognon près de toi. Et tu n’auras pas le temps de me taquiner avec tes caricatures sur Facebook.

— Je m’endors.

— Ce n’est pas une bonne idée. Il faut rester éveillé. Nous allons chanter pour ne pas dormir.

— Tu veux m’assassiner?

On a chanté. Mais c’était tout bas et sans énergie. Après une demi-heure, j’allais flancher. J’étais engourdi.  Dans ma tête je faisais mon testament, même si je n’avais rien à donner.  Puis la neige a cessé de tomber. Il ne restait plus que  de belles grandes vrilles folâtres qui taquinaient le métal de la voiture.

— Il y a une lueur, là, près du fleuve.

— Tu dois rêver.

— Je ne peux pas rêver, je ne dors pas.

On a tenté d’ouvrir la portière, mais la neige était déjà à au moins un mètre de haut. J’ai pu voir la lumière qui vacillait. On aurait dit une chandelle paresseuse, jaunasse,   accrochée à une façade noire.

— Une cheminée!  Je vois une cheminée.

— Une maison?

J’ai poussé la portière à coups de genoux et coups de poing.   Après une vingtaine de coups,  je me suis glissé dans la fente, essoufflé, la tête giflée par le vent. J’avançais centimètre par centimètre. J’espérais   cette lumière  réelle. Peut-être que j’étais mort et que j’étais aspiré par la lumière telles ces âmes perdues.  J’ai sorti Maggie, en  la tirant sur la neige. On s’est pris dans nos bras et on a tourné nos yeux bénis  vers le fleuve, de l’autre côté de la petite route. On pouvait encore voir des morceaux  d’asphalte sur lesquels dansaient  des serpents de neige.

***

Maggie a frappé à la porte. Désespérément. Comme si elle voulait la défoncer. Quand elle s’est ouverte, il est apparu un vieux monsieur à barbe blanche, trapu, avec un air sur-surpris.  Mais quand il a vu Maggie, il a souri.

La maison devait dater d’eau moins cent ans et fabriquée de  poutres de bois. Une maison aussi  solide que les murs de Jéricho.

— Vous avez faim, les jeunes?

— On mangerait de la chaleur… Et de la mélasse de  Barbade.

— Alors, collez vous à la grille. Le poêle chauffe à l’érable.

On l’a vu la grille. Une grande grille en fer forgé avec des arabesques aux allures de fleurs de lys incrustées dans le design du métal.

Le vieux, qui portait des bas de laine, épais comme des pantoufles,  est allé dans un placard à porte grinçante, puis est revenu avec  bouteille de Jack Daniel’s.

Sa maison était sous le thème du bateau, de la mer, des ciels fâchés. Il y avait partout :  des sculptures de bateaux, des pièces de bateau, des hublots décoratifs, des modèles réduits.    Tout était bateau. Même le vieux, ne cessait de dire : « Bateau, c’est une belle tempête ».

Il nous a versé un verre dans un pot de confitures recyclé. On a souri. Car c’était le genre de verre qu’utilise maintenant Théo. On ne sait plus que vendre pour être cool, in ou autre expression.

Dans les années 60, les pauvres avaient honte d’avoir des jeans déchirés… Aujourd’hui on juge ceux qui n’en n’ont pas.

— Je recycle tout, dit-il en nous donnant nos pots de conserve.

— Ah!

—Le Jack Daniel’s ça saoule vite, ai-je dit.

—  Je n’ai pas dit que j’allais vous en servir un autre pot.

Le vieux a souri. Il y avait encore un enfant dans ce corps vieilli,  taillé dans le muscle et les os. Un vrai taureau…

— Dommage!

— J’y suis habitué. Si la neige était encore en état liquide, on aurait des vagues hautes comme la maison. Ça vous  lèche le bateau de  vagues  salines et des écumes avec des bulles. Je m’en souviens…

On s’est assis sur un divan qui ressemblait à une copie de celui du Titanic, recouvert d’une peau de mouton pour la touche Québec 1912.

Puis il  a dit qu’il avait parcouru le monde et que le monde l’avait parcouru. Il avait de grands yeux bleus avec un filtre blanc comme pour cesser de voir le monde avant de partir pour une mer plus grande.

Il est descendu à la cave pour ajouter du bois sur les braises.   Il doit y avoir du Jack Daniel’s dans les érables d’ici, parce qu’au bout d’un moment on avait tellement chaud que Maggie fabriquait de la sueur comme de l’eau d’érable. Je l’ai embrassée sur le front, et son front m’a semblé salin.  Maggie, avec ses  yeux dans lesquels poussait tout un jardin d’étincelles, s’était mise à rigoler. Et le vieux, qui s’appelait Léonidas, lui offrit un  autre pot  pour la regarder  rire.

— J’aime entendre rire les gens. Quand les oiseaux ne sont plus là, c’est le plus beau son de la Terre. Mais il n’y a pas grand monde ici pour rire avec moi… Ils sont tous trop occupés. Un jour, il y aura des robots qui s’occuperont des vieux. Je ne suis pas sénile… Du moins pour le moment. La sénilité attendra… Les seules personnes qui me téléphonent chaque semaine sont des « bureaux » de cartomanciennes de Montréal pour me prédire mon avenir.

Un peu plus tard, on lui a demandé, pour lui faire plaisir,  quel était le plus beau voyage qu’il avait fait.

Il n’a pas parlé pendant quelques secondes. Il buvait son pot de Jack Daniel’s en le sirotant, et paraissait chercher  en brassant sa boisson, la réponse de Jack.

— Après tout ce que j’ai vu, entendu, vécu… Je pense que le plus beau voyage c’est celui d’aller vers les autres pour les découvrir. Ce n’est pas un pays, ce n’est pas une île, ça reste un mystère. Je me souviens d’une  allemande que j’ai  rencontrée après la guerre. Toutes les femmes de l’Allemagne étaient veuves. Enfin! Presque toutes… Je l’ai tout de suite aimée pour la détresse que contenaient ses yeux. J’avais à peine 17 ans.  J’avais vu la profondeur de l’océan, mais je n’avais jamais rien vu d’aussi profond et d’aussi grand. On dit ne connaître que 20% des profondeurs des océans. J’ai compris que c’est ce qu’on ne voit pas qui est important. Ce qu’on voit est trop évident… Elle m’a écrit pendant des années. Elle avait mis au monde un enfant qui était le résultat d’un viol par un soldat russe ivre. Elle l’a gardé et élevé avec un peu de pain et beaucoup d’amour. Elle est décédé il y a si longtemps que la dernière fois c’était dans un rêve alors que je naviguais sur le Saint-Laurent : elle était assise sur le rebord de ma couchette et elle était si belle que la  chambre a paru s’illuminer.

Après, on a oublié.  Je crois  qu’on s’est endormis sur la peau de mouton, gavés de Jack Daniel’s.

Quand on s’est réveillés,  le matin ( vers midi),  il y avait un café qui nous attendait. Et le vieux Léonidas,  assis derrière un ordinateur, était sur Skype. Il tentait de répondre à sa petite fille au Mexique. On lui a montré comment faire et quand la petite est apparue sur l’écran, il  est redevenu encore plus  enfant avec de gros doigts noués pour avoir trop agrippé tous les outils  de la vie. Et avec les claviers qui rapetissaient pour épargner le plastique et gonfler les revenus des fabricants d’ordis, il avait peine à naviguer en ramant de ses doigts grossiers  sur le tout  petit  clavier.

Plus tard,  il nous a offert un bon  déjeuner aux œufs, bacon, et  pommes de terre rissolées.

En jetant un œil par la fenêtre, le temps c’était calmé et l’auto était là, remorquée…

Léonidas a levé un pouce en l’air en souriant.

— Merci!

***

Le vieux Léonidas a délaissé son vaisseau de chair   quelques mois  plus tard, en pelletant son entrée. Il a dit qu’il pelletterait pour nous attendre. On lui écrivait souvent, très souvent. On lui envoyait des photos de bateaux tirées de Pinterest.  Il a pelleté l’eau floconnée sur laquelle il avait navigué toute une vie.  On a regardé le ciel, il devait y avoir une étoile de plus dans la grande mer d’un autre monde là où le l’eau et la terre ne font qu’un.

« Bateau! Il est parti le vieux Léonidas ».

Maggie et moi, on aurait aimé acheter  la maison. Mais on a su, plus tard, que ses enfants avaient tout vendu.

Puis un jour, Maggie a reçu en héritage un bateau miniature envoyé par une de ses petites filles. Léonidas l’avait sculpté et l’avait nommé Le Maggie. À l’intérieur, il y avait un petit mot :

Vous êtes venus me visiter. C’est un voyage d’humains qui est arrivé chez moi. Ceux qui viennent de loin deviennent souvent les plus proches. Si vous enlevez le pont du bateau, vous y retrouverez une petite histoire : « Mes jours étaient contés… ». Ce qu’il y avait de beau avec la mer- du moins au temps où je naviguais-, c’était qu’elle était douce et tranquille la plupart du temps. Le silence est trop profond et trop divin  pour faire tout ce bruit que l’on voit aujourd’hui. Le bruit ne mène qu’au bruit.  J’ai compris que la vague est un creux qui s’énerve sous le vent. Et les humains s’énervent de plus en plus. Ils ont peur de tout.  

Je vous parlais des robots qui prendraient soin des vieux un jour… Mon médecin m’avait dit de ne pas pelleter, parce que mon cœur était malade et qu’il irait à l’hôpital. Alors, j’ai pelleté pour aller au ciel. Seul Jésus pouvait marcher sur l’eau. Ici, quand les lacs sont glacés, les Jésus se promènent en carrioles à moteur : la motoneige.

Que la vie vous garde beaux! Et n’oubliez jamais le Jack Daniel’s en pot…

Léo

***

Le renvoie  d’eau et les perles mécaniques

“Be water my friend.”

Bruce Lee

Le totalitarisme post- mondialiste  est en train de gagner la guerre contre les « perles sociales »que sont les  travailleurs acharnés qui tentent de sauver leur petit lopin de terre, leur avoir et leur pays, leur droit à une vie simple.   Pour ceux qui ont soif, on donne un verre d’eau. À d’autres, on donnera tout un lac pour qu’il soit pourvoyeur d’eau.

 Et ils pourront  puiser dans le lac autant qu’ils le voudront,  à  condition – de par une loi quelconque, un  être quelconque  – de  distribuer les verres d’eau de manière à ce que chacun reste un peu assoiffé. C’est l’offre et la quémande…

L’assoiffé n’a pas de médaille pour sa soif, mais le pourvoyeur en a ou en aura pour services rendus au pays. La richesse des embouteilleurs, selon les dires des économistes, ruisselle en les pauvres, mais si dérisoirement  qu’une armée de langues assoiffées est accrochée aux  biberons des gouttières des maisons. L’eau sert maintenant à fabriquer du pétrole. Même les vieux bouts de carottes et de jarrets de porc.

On nourrit plus de voitures aujourd’hui que d’humains.

On ne sait plus voir… On sait se mettre à genoux.  

Si vous avez des yeux pour bien voir les colliers de perles, vous verrez que  les perles sont tellement proches qu’elles ne voient pas les autres perle,  ni la structure du collier.

Il est des êtres qui sont des perles, heureux de vivres coudés pour former le plus beau des colliers de cette humanité.  

Léonidas, le marin,  était une perle.

Que la mer le baptise à nouveau, et pour de vrai! Il ne sera pas enterré…Il sera enmerré.

 

Maggie

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

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Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

©Gaëtan Pelletier, 2018

Le Dépotoirium, Chapitre 10

15 novembre

Maude et Théo se sont présentés à la réunion, vêtus tels les nouveaux riches qui avaient une odeur de boutique de mode  sur les épaules.

— Nous sortons d’un dîner avec mes confrères de cabinet.

Il ne disait plus « souper », mais dîner. En fait, il était déjà presque dix heures. L’avocat faisant maintenant partie du grand cirque la vie sérieuse et gazant. Il enleva son veston et sa cravate et mis la main à la table. Son dernier article nous avait été envoyé de  par son téléphone intelligent. Ayant tenté de trouver une bonne pour ses petits ennuis quotidiens : laver la vaisselle, faire les lits, épousseter,  etc. Personne n’avait répondu à son offre.

— Nous manquons cruellement de personnel. Des restaurants ferment parce qu’on ne trouve plus de cuisiniers. Et tentez de trouver un peintre en bâtiment? Tu as lu mon article?

(cruellement de personnel? La phrase ma fait tiquer. L’humain est un montage de formules, de mémoires, d’idées, d’idéologies, de croyances, mais on dirait que plus ils sont « haut » dans la hiérarchie, plus ils étriquent leur langage)

— Ouais.

« La population du Québec, des québécois de souche- j’entends ceux qui vivent ici depuis au moins une génération, peu importe leur provenance- dont le taux de natalité est maintenant si bas que l’on doit faire appel à de la main-d’œuvre étrangère. C’est un génocide culturel qui défibre actuellement notre société. Si en 1960 le nombre d’enfants par femme était de 7.3, il est descendu à 1.8. Nous voilà dans une phase non générationnelle.  La population est si vieillissante que la réalité de demain sera une race de vieillards en voie d’extinction, aux souffrances horribles, car il n’y aura plus de jeunes pour s’occuper d’eux. »

Et Maude acquiesçait comme ces bibelots d’autos qui branlent de la tête sur le tableau de bord des sa désormais luxueuse Lexus.

— Et comment trouvez-vous mon article?

— Stupide. Mais publiable.

— Au point de vue économie, c’est lamentable. Tous les services sont …empâtés.

— Ils veulent tous devenir avocat.

— Ah! Ah!, répondit-il avec un air moqueur.

— En passant… Vous qui êtes maintenant riches, vous devriez nous donner sept marmots… Ils déménageront en ville et laisseront les villages aux vieux agonisants…

… C’est surtout ça le problème : la concentration. La vile ville.

Comme un canard, il souriait en coin coin.

… Un jour c’est toi qui seras vieux…

— Toi aussi…

— Il y a des chances pour que l’un de nous ne soit pas là.

— Et ma vidéo?, demanda Maude.

Elle avait monté une vidéo sur l’art de faire le Dab,- encore un montage numérique truqué-  accompagnée du Président Macron après la victoire de la France.

— T’es tellement belle qu’on ne voit plus Macron.

— Merci

Carl arrivait, fulminant. On le pensait à Helsinki, Rimouski ou Roumanie, mais pas ici. Il venait tout juste de découvrir que son SDF était en réalité un tabletté de l’État qui recevait un faramineux salaire à ne rien faire. En fait, il bambochait et allait se coucher le soir dans son taudis d’un quartier riche de la ville. Le but? Écrire un livre sur la misère humaine des SDF. Il avait maintenant écrit cinq pages en cinq mois et soixante bouteille de Whisky Monkey Shoulder.

***

La réunion dura moins de temps que la vie d’un éphémère. Montréal était en réparation depuis 65 ans et 6 jours, et le trafic du matin était si lent que si chacun était allé au travail à pieds, ils seraient arrivés en même temps qu’en voiture. C’était là le niveau de vie que nous avions atteint. Mais Dieu que les costumes étaient beaux et les friandises de la petite boutique du coin étaient délicieuses! On pouvait se procurer des plats de tous les pays. Notre homo erectus avait fait tant de progrès que bientôt il y aurait des taxis volant. Il restait des métiers payants : vendre des armes, empoisonner les cultures maraîchères, et vendre de la salade aux citoyens.  Le tricot inextricable de la fable humaine commençait à se désintégrer. En fait, l’homme était maintenant la seule créature ratée de l’Univers à n’avoir pas réussi non seulement à survivre, mais à se déshumaniser et à tuer en dommages collatéraux toutes les créatures dites en voie d’extinction. Mais ce qu’il était fier de son futur taxi volant sans chauffeur. Plus de Tom Branson, chauffeur de la série Downton Abbey.

*

16 novembre.

Maggie est arrivée en pleurant. Il pleuvait dehors comme il pleuvait dans ses yeux verts. Un total débordement. Une plaie dans l’âme, comme  si la peine était un printemps qui n’en finissait plus. Un torrent, une rivière, un fleuve, une mer.  Et je ne savais que faire. Et quand on ne sait que faire on fait des projets. C’est ainsi que l’humanité a raté son grand coup de faire de ce monde un monde viable : des projets. Le stade Olympique de Montréal a été un projet et est encore un projet. Du pain et des vœux. La paix est un projet depuis le début de l’humanité. Les femmes s’entaillent le bas ventre pour mettre au monde des enfants heureux. Staline était sensé devenir prêtre ou je ne sais quoi. Mais sa maman avait de beaux projets dans le domaine de la religion.

— Le printemps prochain, on ira vivre tous les deux en campagne. Ma vieille tante a délaissé la maison de mon grand-père. On pourrait l’avoir comme une bouchée de pain. C’est rempli de fantômes, mais ici aussi il y a d’autres fantômes.

C’est étrange de le dire ainsi : elle soliloquait en poussant un chapelet de hoquets. Il n’y a rien de plus douloureux que cette forme de prière.

— Je ne sais plus que faire. Je cherche seulement la paix intérieure. Et on dirait que ce n’est pas ici que je vais la trouver. J’ai besoin d’un monde dans lequel il y a des oiseaux qui chantent, des arbres qui parlent, des silences qui en disent trop long.  Je suis née dans ce monde… J’ai essayé de vivre  en ville, d’avoir un peu d’ambition, parce qu’on dit que je n’en avais pas. Alors, je pense qu’il vaut mieux en  avoir peu et qu’un grand silence soit une prière pour mon corps et mon âme.

… Je t’aime, Jason. Mais je crois que je ne pourrai rien te donner. Je fais ce que je fais en attendant… Mais là, je crois, que si ça continue, je passerai ma vie à attendre. Je voudrais avoir un jardin comme les riches rêvent d’avoir toute la Terre. Un tout petit jardin. Cinq mètres carré… Rien d’autre. Je veux voir pousser une carotte. Je veux voir les fleurs des pommes de terre qui soulèvent leurs bras pour me dire que la pomme de terre sera bientôt prête à être mangée. Je veux marcher sur une route qui mène à une forêt. Une route de terre qui l’été devient une poussière sous la chaleur de juin et de juillet. Je veux  voir les fraises sauvages me regarder de leurs yeux rouges pour me dire qu’elles sont fâchées de ne pas être cueillies. Je ne demande pas la lune, je demande la Terre. C’est ici que je suis née. Je ne veux pas d’argent, ni d’avenirs à faire des voyages. Le plus beau voyage serait de faire celui qui me mène à moi et à nous. Le reste importe peu. Le reste est reste. On est jeunes et on vit dans un mouroir… Déjà… Imagine ce que sera notre vieillesse! Je ne te demande rien non plus. Tu n’es pas un objet qu’on possède. Tu es une vie… Et je te connais assez pour comprendre qu’on n’envoie pas un oiseau nager. Tu es fait pour voler, être libre, respirer, t’accrocher aux arbres. Et moi aussi… Ce que tu me dis, je le ferai, avec ou sans toi.

Je l’ai prise dans mes bras. Le lendemain, en nous réveillant, elle m’a dit qu’elle avait deux jours devant elle. Deux jours à ne rien faire… Deux jours à ne pas être un esclave de ce monde qui cherche un emploi, une maison de rêve et une carrière. « La vie est déjà la plus grande des carrières ».

— On va se faire un calendrier. Et ce sera pour notre fête : le 14 mai. Tu t’en souviens, je t’avais demandé ce que tu lisais, là, sur le banc du parc, pendant que le soleil passait ses mains sur ta peau toute blanche et que j’en étais jaloux. Tu lisais Robinson Crusoë. Comme si tu cherchais comment survivre dans une île quand personne n’est une île.

On s’est trouvé un coin dans l’appartement. Même si on était seuls, il nous fallait un coin pour faire semblant qu’on n’était pas seuls.

Carl, qui avait composé deux ou trois chansons, s’est retrouvé sur You Tube en vedette. Les chaînes de télé ne cessèrent pas de téléphoner. Même deux gérants de vedettes. On criait au génie. Le téléphone ne fonctionnait plus. Il l’avait détruit à coups de marteau. Ce qu’il aimait avant tout, c’était de marcher dans la ville avec sa guitare et de rencontrer des gens pour raconter des histoires sur le site. Il commençait par avaler un grand verre de vodka pour se mettre en forme, puis une bière. Alors, il s’acharnait sur le clavier, qui pétaradait dans la nuit, jusqu’à trois heures. Il mélangeait tout ce cocktail avec un joint de marijuana. Finalement, il menait la vie normale de la plupart des anormaux encrassés dans leur job d’aujourd’hui.

Puis, de temps en temps, il disparaissait pour deux ou trois semaines.

Il ne donnait pas de nouvelle.

On avait la presse.

Et la presse ne donne rien, du moins du vrai rien. Je me suis dit que j’aimais Carl parce qu’il avait déjà été mon grand ami. Maintenant, il l’était encore, mais à travers la mémoire.

Mais je l’aimais suffisamment pour ne pas le voir disparaître dans son monde trouble.

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L’enfer de l’Éden.

Les diables dansent sur la poussière de tous les esclaves ensevelis de l’Histoire. Ils ne connaissent qu’un seul jardin; celui de la fragilité humaine. Ils les font dansotter en ricanant.

Chacun danse sur tous les cadavres des gens passés dans cette vie. Et ça continuera…

Quand les hommes reviennent de la guerre… Quand ils reviennent… Ils sont brisés. Post-traumatisés.

Quand les hommes vont au jardin, ils sont simplement fatigués. Et parfois, en marchant simplement dans une forêt, ils boivent le nectar d’une vie invisible entre les arbres, le ciel et la terre.

Alors, il n’y a qu’une conclusion : les hommes ne sont pas faits pour la guerre. L’homme parle de pacotilles en pacotilles. Mais le jardin et la forêt réussissent là où l’homme a échoué.

Je suis jardin.

Jason

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© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 9

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Le Dépotoirium, Chapitre 1