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Le Dépotoirium, Chapitre 23

Chapitre 23 

Carl est allez se faire petit chez les calandres grecques. Il s’est terré comme un mulot apeuré, un mulot courant le diazépam et  l’alcool, se nourrissant aux gâteaux imbibés de pépites de haschisch. Il craint qu’une flopée, une queue sans fin  de demoiselles enfiévrées,  pareille à celles  devant les cinémas pour visionner Le Titanic, se plante devant sa demeure.   S’il existait des habits en verre fumée il s’en vêtirait. En y   y pensant, il me téléphone pour me dire qu’au moins ça le mènerait au Gala de l’Adisq, là où l’on récompense la relève.

Mais rien n’est arrivé. On l’a oublié au fond d’un tiroir pour courir un autre génie à saveur du mois ou un beau mâle.

  Cher Carl

Tu vois bien que tu sers de petite collation à ceux qui écoutent ta musique. Maggie m’a dit que tu étais un beau croque-monsieur. Les gens bouffent des vedettes comme ils bouffent des crudités. Dans la grande chaudière des affairistes, les cannibales font bouillir les artistes comme toi.  Cent autres arrivent. Et ils perdent la tête. Ils ont besoin de dévorer quelque chose ou quelqu’un. Rien ne dure, pas même les montres.

Il ne répondit pas tout de suite à mon message. Il avait trop de chats à flatter. Il a adopté un chat  aux allures de Main Coon tellement gros que,  lorsqu’il s’assoie à la fenêtre,  il a le tronc en forme de pyramide avec une lune de poil auréolant sa tête.

Alors il est allé travailler dans une usine de guitare, huit heures par jour, cinq jours par semaine. Il pensait que le train-train quotidien allait tuer la machine à vapeurs qui déraillait en lui, les soirs venus. Plus il lisait pour « apprendre », plus il s’emplissait t le crâne de cette nourriture fast-food des drames quotidiens et des nouvelles, plus il élimait ses ongles sans autres limes autres que ses dents.

Il s’était acheté une vieille maison  dans  un petit village situé à moins de 50 kilomètres de l’usine. Une maison au toit fragilisé, de bardeau de cèdre gondolé, entourée d’arbres et flanquée d’une belle   parcelle de terre  déjà labourée : un   potager. Son rêve!  Le village était tellement enfoncé dans la forêt que le soir on pouvait voir des étoiles. Les étoiles courent les villages, fuient les villes.  Il s’est mis à demander, voire quémander aux étoiles de le conseiller. « Tout parle en ce monde. Mais nous n’avons que deux oreilles pour entendre, deux yeux pour voir. Je suis certain que l’on vit dans un tunnel. On est des étrécis. Et il doit y avoir une raison pour être venus  ici et s’enfermer dans un petit bateau rose. J’ai les nerfs à fleur de peau et de beau. Alors, ça va. En un sens… »

— Je vais acheter 24 plants de tomates.

Il en acheta 48.

Salut Jason,

J’ai ramassé de vieilles pièces de guitares défectueuses pour chauffer la maison. De l’érable, du palissandre indien… Un vrai massacre. Le poêle se lamente.  Le poêle chante.  Je suis certain que ça fera une belle musique l’hiver prochain, quand la neige gaufrera  la maison pour – on dirait- tenter de la protéger du froid.

 Je vais chauffer un bout de temps avec le bois de l’usine, m’acheter quelques  stères d’érable. J’ai l’intention de  me fabriquer une guitare avec les pièces les moins défectueuses. J’ai attrapé un sale rhume et je délire sur papier :

Si vous regardez un paon  à travers une vitre, vous ne voyez pas la vitre.

Le nuage ne sait pas qu’il produit de la pluie.

 Je me demande si les œufs se souviennent de leur mère?

Les gens rêvent de mourir dans leur lit. Ils n’ont pas compris que les mouches meurent souvent dans les pare-brise.

Une erreur n’est que l’avortement d’une réussit temporaire.

On vous dira que tout n’est qu’illusion. En réalité, tout n’est que le dieu en vous a délimité son univers.

Les singes font des grimaces, les hommes font des projets…

Le cœur a ses raisons, mais la raison n’a souvent pas de cœur.

Les gens dits intelligents courent tout le temps. Ils vont loin… Au même endroit que ceux qui marchent lentement.

L’univers est dans la mouche et la mouche dans l’univers.

Carl

***

Maggie et moi avons  envoyé nos lettres de démission. Il y a d’excellents modèles sur la toile.  On respire maintenant comme si l’air venait à nous pour se vendre. Nos poumons ont l’air (sic) d’avoir effectué des agrandissements.

Avant de quitter Montréal, on  est allés au parc.  Il est  rare que Maggie et mois nous asseyons sur  un banc pour ne rien faire ou faire ce que nous devrions faire plus souvent : contempler. Prêter attention, aurait dit Krishnamurti.

On était assis, la main dans la main,  tels les arbres qui se prennent  par les racines pour s’entraider, se nourrir, se rejoindre à tâtons, se caresser sous une douillette verte, parler en cachette de la Terre.  Les racines sont le secret des arbres. Ce sont des langues fouineuses. Ils sèment en secret.  Nous avons nos secrets, nous avons des nœuds pour nous attacher, des nœuds papillon qui palpitent les cœurs. Nous sommes des lépidoptères. Et seule Éliora Bousquet peut nous peindre.

Quand Maggie m’a demandé pourquoi l’amour était lié au cœur.

— La réponse est sur la toile : c’est le thymus logé près du cœur… Ce serait le siège de l’âme…  Tu iras voir sur l’internet.

— Merci! Pour la réponse romantique!

***

On a trouvé. On a trouvé une belle maison  à vendre dans un  village voisin  d’une petite ville ou se situe une résidence pour personne âgée. Ils nous attendent de paye ferme. On a été embauchés en répondant à une petite annonce. On sera main-d’œuvre et amour-d’œuvre.

On a  visitée l’intérieur de notre future demeure  par visites  la toile.  Elle a de l’âge : ses fenêtres ont l’air de lunettes à la fin d’une journée, la peinture est écaillée, la galerie penche, les poteaux sont croches, et le toit est pentu. Mais c’est la merveille qu’il nous faut. De vieilles âmes ont dû  y passer et laisser leurs traces invisibles. Les armoires sont vieillottes et avec peu de rangement. On aura deux assiettes, deux tasses, trois ou quatre verres, et quelques vieux chaudrons.

C’est à l’autre bout du monde, vers l’océan Atlantique,  par la route d’entrée des Français qui sont arrivés ici il y a  500 ans.  On se refuse à mourir avec des citations de livres pleins la tête, des délires de fondateurs d’empires, des rats de banques et leurs investisseurs.   On ne veut pas être des moutons électriques Philip K. Dick.  Tels que frappés du sceau des intellectuels : c’est bucolique.   On ne veut pas non plus être pauvres et misérérés pareils  vieux Dubois dans Les fruits de l’hiver. On veut marcher là où il n’y a pas de tramways sous nos pieds, pas de bruits, et avec des étoiles pour lampadaires.  Les laïcs ne veulent pas de burqa mais ils se masquent pour échapper à la pollution. Un jour, Trump dira que les chinois et les indiens sont des bandits masqués.

***

Déjà une vague de chaleur oppresse Montréal. L’air est épais comme un étouffe-chrétien. Les fenêtres sont toutes ouvertes et les rideaux ballent au bal de l’été qui s’en vient.

Il fallait s’asseoir devant la télé en attendant que la nuit nous achemine ses petits courants de fraîcheur, au moment ou l’asphalte commence à s’éteindre, à se refroidir.

Excités comme des enfants,  on s’endort en se regardant les yeux fermés,  collés l’un  contre l’autre et on se soupire, on s’échange nos haleines.

***

Le matin, au lever, on jette un œil sur le cyberjournal. Ils veulent tant d’attention qu’ils ajoutent des nouvelles à toutes les heures.

La Terre a perdu 60% de ses animaux sauvages en 44 ans.

Les journaux de papiers disparaissent. On ne trouvera plus de vieux journaux dans les greniers des vieilles maison  maisons. Les greniers seront sans nouvelles anciennes. Les cerveaux aussi. La page jaunie disparaîtra en même temps que la baleine noire. Tout est lié. Tout est lié contre nous : l’eau, le frêne, le geai bleu, et les abeilles  en péril.

Nous périssons à vue d’aveugles.

***

Il faut se grouiller. Davaï! Davaï! Davaï! J’ai eu une période durant laquelle je me tapait des films de guerre russes. C’est tout ce que je comprenais. Mais les canons et la mort, c’est universel. Pardon! Terrien.

Presque huit cent kilomètre à parcourir. Huit cent kilomètres en espérant que le tacot tienne le coup. C’est une Toyota 2007, avec des sièges éventrés et de la rouille au bas des portières. Nous roulerons dans une blessure métallique.

On roule pendant quatre heures pour arriver au bord du fleuve qui s’élargit. L’air devient plus frais et puis, plus loin, un léger fumet  salin. Il y avait un quai, non loin du kiosque de renseignements touristiques. Pas de rues ici : de l’herbe à hauteur d’homme,  vastement éparpillée avec des oiseaux sans noms pour nous. Pourtant, nous connaissons bien des  oiseaux de nuit de Montréal.

Il vente. Il vente mieux qu’à Montréal. Le vent prend de l’air et s’élance de l’autre côté du fleuve.  Il vente à perte de vue. Nos peaux sont en amour avec le vent. Enfin! De l’air pulmonaire. Plantés au bout du petit quai, les babines relâchées et lâches,  nous regardons de l’autre côté du grand fleuve, du côté des montagnes qui coupent le ciel en dents de scie.  Les montagnes de Charlevoix se dessinent sous nos yeux ahuris.  Le vent se fait coiffeur de la chevelure de Maggie qui se laisse tricoter des boucles. Que voulez-vous de plus? Il doit y avoir sur Terre autre chose que des objets à consommer pour passer le temps. Il doit y avoir des plantes inconnues qui se cachent pour se laisser découvrir, avec des noms étranges, des sons inaccoutumés : la morelle douce, dit-on,  goûte le beurre d’arachides. Quant à l’achillée mille feuilles, on le saura plus tard, en rencontrant Claudie. Il y a trop à découvrir en ce beau monde. Dire que certains  passent leur vie à écrire des livres  de comptabilité.

**

Le motel est tout petit. On l’a déniché en traversant un petit village. La propriétaire qui nous reçoit a un  regard brasillant de fêtes.  L’orbite de son  est toute éclairée par le bleu de ses iris.   Elle ne sourit pas seulement avec ses dents. Son être a de l’aura.    Un être humain n’a qu’un cadeau à donner : lui.   Les cadeauphiles n’en savent rien. On leur a dit de donner des objets, des fleurs pour faire son grand sentimental, et du chocolat pour la volupté de ceux qui vivent dans des palais aux exhalaisons ambrosiaques.

Le lendemain, en marchant le long du fleuve, on voit les rosiers garder la mer  en bordure du sentier. On dirait qu’elles  regardent avec leurs odeurs et  font l’amour aux sèves volantes des eaux salines.

Le fleuve repousse des masses de détritus,  arbres et  plastique ,  comme s’il tentait de se soigner lui-même.  Les arbres arrivent avec leurs racines comme s’ils voulaient reprendre leur vie ici.

Marcher  nourrit le corps et le cerveau. Quand on marche pour aller nulle part, on trouve les plus beaux paysages : ils sont intérieurs.  Il y a tant de gens qui prennent l’avion pour aller s’étendre sur des plages du Sud. Tellement! C’est en dedans que sont tous les paysages de ce monde. Il ne suffit pas de jeter un œil, mais de laisser l’œil se délivrer, se dépêtrer de l’arrogance de l’ego.

**

La dame, toute gentille, nous a donné une  chandelle verte. Couleur des yeux de Maggie.  Après deux verres de scotch, quand on l’a allumée, en éteignant  les lumières du motel , le feu s’est transformé en somnifère. Après une tentative de faire l’amour, Maggie s’est endormie nue en ronflant.

J’ai soufflé sur la bougie.

La bougie n’a pas répondu.

***

« Croissance, chômage, réchauffement, anthropocène, pétrole, biodiversité, ressources, consommation, famines, guerres : même combat. »

C’est  « ça »  que l’on trouve en ouvrant nos journaux préférés le matin. C’est « ça » la petite descendance des Goebbels transmuée en une infinité de petits pointillés boiteux.  De quoi déjeuner au vide, le repas le plus important de la journée. Il y a des mots et des concepts qu’il faut fuir. Ou les fuir tous pour faire tabula-rasa du tableau engorgé de l’intérieur.

J’ai refermé l’ordinateur.

Je suis allé chercher un café dans une petite épicerie qui vendait toujours des journaux de papier. J’ai rencontré trois tracteurs, trois  autos, trois marcheurs. Le village est situé sur une bute et l’on peut apercevoir un bateau qui se dandine sur les vagues. Puis il y a des étincelles sur les vagues, comme si le soleil allait y mettre le feu un jour. Ça pétille. Ici, tout danse sur les écumes des vaguelettes. Les bateaux se bercent tels des enfants du beau berceau qu’est le fleuve. Un berceau que l’on a pollué…

Chasseurs d’idées

Si vous passez votre temps à la chasse aux explications, vous n’avez plus de vie. Ou de moins en moins… Expliquer n’est pas découvrir la réalité : c’est le résultat d’une saisie lacunaire de ce monde infini. Ce que l’on tient dans sa main n’est pas le monde et est le monde en même temps. Mais ce n’est pas en l’expliquant que l’on « comprend ».

Je viens de saisir d’où vient ce prolongement de l’extinction d’une certaine humanité au profit de l’IA, dites intelligence artificielle. La Terre est fiévreuse. L’homme qui y habite créée les problèmes et dépense des fortunes pour les régler après avoir dépensé des fortunes pour les créer….  Sans compter les guerres les plus fausses inventées pour secouer certains vendeurs d’armes du temple bleu. ( Et cela en utilisant l’argent des peuples). Shame on you, and bombs on them! Les problèmes qui arrivent sont réglés un à un. Et c’est là le grand trou et la grande illusion de croire que l’on peut les régler un à un. Car il y a dans cet ensemble- les guerres, la pollution, les enfants souffrant de plus en plus de « nouvelles maladies, les mouvements de population- une énergie négative  non perceptible qui est plus active que la seule vision d’un problème et de la création d’un comité mondial se penchant sur le problème. Ainsi, l’auto électrique ne réglera pas  – ou on pensera le régler – par une transition énergétique qui créera d’autres sources de pollution une grande partie de la pollution. L’impossibilité de saisir les facteurs invisibles qui sont entre les multitudes facteurs/agents  et différents problèmes engendrera une perte totale de contrôle. Cette perte de contrôle est déjà en marche. Il est possible que Nassim Haramein trouve la solution au problème énergétique. Toutefois, la mise en action ou production de la capacité de produire une énergie quasi infinie causera elle-même un autre problème : le matériau complexe à sa réalisation pourrait ne pas exister. Et pendant ce demi-siècle à venir, l’homme ayant choisi la technologie plutôt que l’humanisme aura perdu le combat qu’il a mené – sans le savoir – contre lui-même.

La nature décidera… 

On vit dans un monde noyé d’explications. Il n’y a pas d’émotions dans la recherche d’une mécanique de la « vérité. C’est  Une sorte de mythographie du présent. Des présents sans cesse renouvelés, mais toujours les mêmes. Toujours partiels, toujours répétés.  On suffoque, en manque d’émotions, étranglés par les explications. Quand un humain explique les moteurs à pistons, il en comprend les composantes, puisque c’est lui qui l’a construit. Mais il ne connaît rien à la forêt. Il pense que ce sont des arbres. Le reste importe peu. Il ne voit que ce qui se transforme en « investissement ». Un arbre dans la brousse, c’est un arbre à la bourse. Un homme à l’usine est un ouvrier. Mais un être humain n’est pas un ouvrier si sur quoi il œuvre n’est pas « lui ». Et ce « lui » est en même temps les autres. Alors, ce que l’on tient par la main est le soi-autre. Le premier nœud du « nous ».

En cela, nous aurons failli.

 

Jason, Carnet de voyage intérieur

 

J’ai eu une envie folle de rouvrir le site. Je me suis abstenu. Un jour, je serai sans doute désintoxiqué. J’écrirai des livres pour enfants. Si ce n’est pas déjà fait…

***

©  Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

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Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Chapitre 22

Un beau jour, toutes les couleurs du monde entier se
mirent à se disputer. Chacune prétendait qu’elle était
la plus belle, la plus importante, la plus utile, la
préférée ! ( Philosophie amérindienne)

La Terre est une pomme… Mais si on la mange en entier, graines y compris, il ne restera plus rien pour semer quelque chose. Et la Terre donne tout. Nous prenons tout, nous lui arrachons la peau, défonçons ses entrailles, dévorons ses yeux, volons ses vies.

Nous n’avons rien à lui donner.

Faites un don. Dites merci la Terre.

C’est tout.

Carl 

***

La maison-château de Maude et Théo ressemble   à un robot démembré : une table, une  tête en forme d’horloge et des épées anciennes pareilles à de grands doigts d’acier accrochés aux murs. Acier à chier.  Métallique de Ah! À Zèbre,  avec ses nombreuses rayures qui glissent le long des murs.   On pouvait se mirer partout.  Le seul bois qu’il y avait provenait  de Russie. J’ai dit un jour à Maggie que si on partait en voyage, on irait voir le lac Baïkal. La plus grande réserve d’eau douce au monde. Il n’y aura un jour  que Microsoft d’assez riche pour acheter le lac Baïkal en baril de  45 gallons.  Puis la Chine achètera Microsoft. C’est le pétrole du futur. Ça peut faire rouler un humain pendant cent ans.

Maude  nous a sorti un texte du Dépotoirium et l’a lu.

—  Nous avons une surprise pour vous.

— Ouais! Nous allons éditer Le Dépotoirium format  papier.

— Mais de quel droit?

— Parce que c’est bon.  Je vais vous le lire. C’est de Carl, je crois.

 Nous ne sommes que des glaçons et notre vie une toute petite saison. C’est de l’aquamation avant la lettre. Maintenant, on ne brûle plus les corps : on les dessèche parce que nous sommes constitués d’au moins 70% d’eau. Dans quelques décennies, les anciens présidents des États-Unis, les leaders de Wall-Street, les dormeurs du mal, seront séchés comme du poisson boucané.  Il n’en restera qu’une ossature poudrée que l’on remettra à la famille qui perdra ses eaux en pleurant. Ils chialeront en embrassant de l’engrais historique. Ils s’habilleront de noir pour afficher leur tristesse. Tels les vieux tableaux des classes du siècle dernier. À la craie. Et le buisson Bush aura son nom sur une bibliothèque ou sur une galerie de tableaux de peintres célèbres. Lui, qui comme passe-temps, peignait en autoportrait dans une baignoire. Prendre plus d’eau par les pores de la peau pour vivre plus longtemps? On ne sait ce qui se passe dans la tête de ces nombrilistes qui n’ont rien compris de la vie.

À partir de là, dans l’insoutenable brisure et distance des humains, nous étions scindés. Et des scindés arrive la scission. Je voyais le chasseur Villeneuve,  dans la série Life Below Zero, démembrer son orignal et en découper les morceaux. Puis il vantait les mérites du cerveau. Au goût, bien sûr.  Plus tard il le fera pétiller  dans une poêle à frire pour s’en régaler. Les corporations des G7 se régalent et brûlent les cerveaux à coups de milliards de messages, de tweets,  d’articles, d’objets à se procurer parce que ce sont les toutous des adultes du 21ième siècle.   Ils sont contents de nous mener au petit bal des décervelés.  Nous sommes dans la fosse au néant, fritant dans une énorme poêle à frire  mondiale. On veut aller vite pour engranger à la vitesse d’une formule 1  l’argent invisible. On déshabille Jacques et Mohamed pour habiller Heinz.

Tels des fonctionnaires de l’État, bientôt nous serons tous tablettés. Maintenant, tout le monde a les yeux et l’attention vissés à un téléphone ou à une tablette. On pensait que c’était fait pour apprendre, mais c’est fait pour se  pendre et faire semblant d’apprendre. Même la tribu des Maschco-Piro seront tablettés pour « évoluer ».  Le jour où nous aurons réussi nos vies sera le jour dans lequel nous aurons le temps de tricoter des bas de laine  et de faire de la télévision autre chose qu’une mitraillette à pubs. Regardons tous les trous de nos têtes et voyons que nous sommes bêtes à faire rigoler un chimpanzé.

Nous sommes tellement mal à l’aise qu’on tousse pour passer le temps. Et dans le coude S.V.P. Comme si nous étions porteurs d’un virus pour s’entre-fuir.

— Je ne sais pas que dire…

— Prendriez-vous un verre de vin?

— Soit! Ou la bouteille…

« Asseyez-vous ». (Asseyez-vous comme dans j’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre). En fait, ils nous ont fait part de leurs projets : une piscine creusée.  Un faux petit lac chloré derrière la maison. Pour faire court, l’été, ils feront des longueurs.

— Je me souviens que tu avais écrit sur le site : « Sauvez la planète, il n’y a qu’ici qu’il y a de la bière. »  Et là, on va manquer d’eau pour en fabriquer…

J’avais été naïf de penser que nous formions une  entité, une belle équipe.

Maude nous a fait visiter la pièce dans laquelle elle montait ses capsules de You Tube. Elle qui était  autant  organisée qu’un puzzle encore dans sa boîte avait changé. Changé en quoi? Tout n’était qu’ordre et volupté.  On ne peut pas changer en quelqu’un d’autre. Elle était sans doute  ainsi au plus profond d’elle-même.

— Et vous deux?

On n’a rien dit. On a fait des haussements d’épaules pour se développer le splénius et le trapèze. Si on continue à badiner dans le vide on deviendra des Arnold Schwartz and Eager. On voudra tout. La paresse est le cœur du tout qui veut tout.

— On songe à déménager en campagne. Dit Maggie.

— En campagne? Il n’y a pas de vie là-bas. Pas de culture… Ici, ça bouge.

— On ne veut pas « bouger » comme vous deux… On veut bouger comme « nous deux ». On n’a plus envie de se tordre le cerveau comme un citron. On n’a pas envie de mourir au bout d’une carrière…

— Nous on n’a pas envie de vivre au bout d’une route de gravelle avec des chèvres et des choux.

— On voyant votre maison, on a deviné…

— Théo a de l’ambition…

— Peut-être qu’il s’est acheté de l’ambition. Il y a de l’ambition à vendre partout. Il y a même des ventes de garage d’ambition. C’est souvent du prurit de toute une vie, une démangeaison qui vient d’un grand trou, d’une fissure dans la vie des enfants. Pour se réparer on se colle de la Crazy Glue en format « titres ». Dr. ,M.D,. O.P.D.G.,T.M. L’univers n’a pas d’abrégiation. J’aime mieux un poème sur ma pierre tombale que deux lettres.

Un fois mort, l’arrivisme n’a pas de sens s’il ne mène pas à quelqu’un… Il mène à des choses. Nous on ne pense pas qu’une chose n’est qu’une chose… Si c’est une chose, ça n’a pas de vie.

— C’est vraiment bon ce vin. Tu parles et tu parles…

— C’est vrai… Alors, qu’on me remplisse mon verre pour que je vide mon petit moteur de cœur.

Les filles se regardaient, déconfites, penaudes, devant nos petits crachats de  venins. Il dort un serpent en chacun de nous. On l’avait réveillé. On a réactivé les milliards de diablotins des recoins de nos êtres. Certains ne vivent qu’en s’alimentant de d’Asmodée, Belphégor, et autres racailles imprimés quelque part en nos cellules.

Mais les filles, dans leur connivence ancrée,   tenaient à leur profonde et  indomptable  amitié. Et c’était bien ainsi. Théo et moi savions qu’on ne pourrait semer la zizanie en elles. Et c’était bien ainsi.

Puis l’atmosphère s’est détendue. On a enfouie la hache de guerre. Au grand pays de la vie, rien n’est parfait.  Même s’il y avait un prophète pour chaque personne, c’est à se demander si cette planète irait mieux.  Les États-Unis ont deux prophètes : Jésus et l’État. Ils prient pour leur dinde. Et votent pour une dinde. Alléluia! Au pays de la Thansktaking, il n’est pas défendu d’aller siroter le pétrole ailleurs en tuant des dictateurs.

Vers 11 heures,  on est partis à la sauvette, sans trop espérer  de retrouvailles. On s’était perdus. Du moins pour un moment.

***

— Je m’en vais au lit.

— Bonne nuit, Maggie. Je vais te rejoindre plus tard… ( plus tard n’est pas précis).

J’ai décapsulé  une bière puis une autre. Il était deux heures du matin quand j’ai décidé de rayer le site de la carte,  ou du moins le mettre en veille sur un serveur .ru.

La biblique tour de Babel était née. On disait n’importe quoi, pourvu que le cerveau se fasse aller les méninges. La Terre commençait à suer ici et là,  à sécher, encore ici, encore là. Inondations, déserts, puis avertissement de l’ONU. Les enfants aux cheveux blancs et aux titres pompeux se sont réveillés. Ils ont deux ans. Leur âge. Deux ans pour sauver l’humanité. Comme disait le sage indien : le planète se reverdira.

On a fait taire tous les philosophes. On les a laissé  parler dans le vide. C’est la totale : une fricassée de fric et de fabricants de fric. Bonjour à tous les désâmés et désaimés de la planète : Alto Hospicio, Atbassar, Varéna, Koror, etc. Les villes ne manquent pas. Ni les vils pour vous soudoyer votre belle planète. On va vous arracher votre beau tapis vert sous les pieds. Zip! Allez-hop! Il y a de l’énergie sous vos pieds. Scalpons-la!

Merci pour la taxe carbone. Il y a des cerveaux et de grandes institutions mondiales qui en seraient privées, vu le peu d’énergie que demande leur « réflexion ».

Et la taxe âme? 0% sur 65 ans.

Après le déluge, on  ira tous vers la tour de Shinar.

***

J’avais besoin de mon petit coin pour écrire.  Les mots   dégagent l’âme de sa boue. Il faut tirer la plus infime pépite  d’or de cette terre qu’est le corps.  Les écuries d’Augias. On est tous une écurie à nettoyer. On a tous une tache à détacher. Ça m’arrivait souvent, l’été , de regarder la vie revenir, aux aurores.  La lumière paraissait transporter toutes les choses, les imprégner, les rendre vraiment vivantes. Le grand projecteur se pointait le nez lentement, pour ne pas faire peur aux brindilles et à la rosée du matin.  Le printemps, je passais des heures à tenter de comprendre les glaçons suspendues aux toits du garage et de la maison. J’ai toujours pensé que les glaçons pouvaient parler.  Je les regardai s’éteindre lentement, nourrir la terre.  Et là, je vois des gens froids nous gouverner, nous assassiner, nous mourir. Des gens froids, glacials qui n’ont pas de saison. Ils sont carrière et butés. Ils vivent d’une carrière, une seule. Ils aiment vivre dans des moules et travaillent pour des fabricants de moules.

Grand arrière papa, papi-pépite, un homme en or, cultivait son jardin. Il plantait trois graines : une pour la pluie qui faisait périr et nourrir en même temps, l’autre pour l’oiseau, et enfin une pour lui-elle. Arrière Grand-maman, mamie-pépite, pétrissait son pain. Ils ne venaient  pas de San-Antonio, ils venaient de Saint-Émile. Aujourd’hui, on emprunte pour payer son pain molasse, sans échine, à croûte flasque. Le progrès consiste à aller voir s’il y a de l’eau sur Mars. Pauvres fous! Bientôt, il  n’y en a plus pour la bière et bientôt plus pour le pain. On leur aurait, à Grand-Papi et Grand-Mamie,  qu’un jour ils boiraient de l’eau dans des bouteilles de plastiques qu’ils se seraient roulés sur le plancher et que leur rate aurait défoncé les vitres de leur maison de pauvres.

Le jour où nous aurons réussi nos vies sera le jour dans lequel nous aurons le temps de tricoter des bas. Tricoter c’est comme égrener un chapelet. C’est la paix la grande des grandes prières.  Ça a le même effet sur l’esprit, l’âme, ou du moins cette part d’inconnu en nous que les formules vendues dans des livres sacrés.  Maintenant, ce sont les machines de Chine qui tricotent nos bas de laine.

— Eureka! On ne sait plus marcher, Maggie. On nous a appris à courir.

***

Quand Maggie n’est pas là, elle me manque comme certains sont en  manque d’une série américaine. Elle/Je  sommes fatigués. Épuisés. Flapis! Et toutes les douleurs de l’âme nous montent à la tête.  On aimerait se payer une cargaison d’espoirs. Des espérances aussi belles que l’Australie, là où les kangourous  sautent  haut pour aller loin.  Nous, c’est la traînaille intérieure. On enjambe le quotidien… Il faudrait des Zola dans chaque pays  pour écrire  le même livre : « Le ventre de la Terre » pour expliquer l’expression « courir ventre à terre ».

And bla bla!

**

Nourrir le vent

L’été souffle ses lumières
Dans les pupilles
Après les hivers
Et je bois des yeux,  tout  ébahi
Les grandes coulées chaudes de la Vie

Les fleurs attendent les abeilles
De leurs robes-peinturlures
Des diamants de parfums
Habillent les champs
Tout va au vent!
Tout va au vent !

À la percée des matins roses
L’ariette des oiseaux
Défait lentement
Le silence du noir

C’est une lueur qui message
Un jour au soleil
Tout va au vent!
Tout va au vent!
Porter de mains délicates
Le coffre des beautés
Tout va au vent!
Tout va au vent!
Que nous sommes
Pendant que resteront
Les souffles que nous laisseront
En partant
Comme pour nourrir le vent…

Jason

***

J’étais repu. Je me suis dit : autant en emporte le vent, les toits de maison, les brûlures des canicules et les rivières qui se font engrosser par la pluie diluvienne. Autant passer à autre chose. J’avais une boîte de poèmes que je gardais secrètement au fond d’une armoire. Je l’ai prise et je l’ai portée dehors dans une poubelle. C’est là qu’on déchiquette le monde, que l’on enterre tout, même le crayon utilisé pour les écrire. J’en ai fait mon deuil. Un autre… À quoi sert d’engranger de l’inutile? Au feu! Aux rebuts! À l’enfouissement ! Là où rien ne dure. On traîne de vieilles pensées comme de vieilles pantoufles. J’ai dû pleurer en prenant mon dernier verre. Il faut bien de temps en temps évacuer les peines. Je vais aller écouter Jiddu Krishnamurti pour me rassurer que le monde « est ». Et non qu’il « a » …

Le Canada s’apprêtait à lancer son industrie du cannabis. Les noces de Cana : Bis! Doublez la mise dans l’euphorie!  La félicité sans félicitation. Toujours la sollicitation. La peau sur le revenu. Travailler six mois pour soi et six mois pour l’État. Nous avons été transformés  en des insectes térébrant, creusant leur tombe à coup d’onglées. Demandez-vous ce que votre pays fait pour vous? Ils font des dons à Méphistophélès et à ses représentants de guerre. Satan a trop de noms pour être nommé. Le diable est aux vaches et à la bourse. Tenez-vous le pour dit. Un jour, les jeudis seront noirs.

Dans la broussaille de ses cheveux roux, j’ai fait de mes doigts un peigne….

Je n’ai pas pou écrire ou poursuivre…

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Chapitre 21

On peut chercher Théo aux quatre coins de la planète ces temps-ci. Il tourne à la radio et dans la vie.  Même si la planète n’a pas de coin, Théo y trouve toujours un coin. Il sait vivre dans une encoignure comme une punaise de lit sait vivre dans  une fente, une gerce.  Comme les agents de la CIA et dieu,  Théo est  partout. Mais il ne sait pas qu’il est partout. Les filles et l’impôt lui courent après. Ils le cherchent partout.

Le téléphone a sonné. L’oreille de Maggie s’y est collée.

Une  infirmière du bout du monde. Zoetermeer, Pays-Bas. Carl était hospitalisé pour surdose d’une drogue .   Le cadran marquait 04.42.

C’était sa tournée d’adieu. On espérait que dieu ne le prendrait pas.

« My name is Kristijntje ». Et, comme dirait Proust : « Nous sûmes par la suite qu’il allait mieux, même si longtemps il s’était couché tard ». On s’est lancés sur Skype pour le voir.

— Je retourne bientôt à la maison.

— C’est tout?

— La drogue de l’hôpital est vraiment bonne… (silence)  Tim est mort…

— Tim?

— Mon gérant.

— J’abandonne tout. Je ne veux pas mourir comme Amy Winehouse.

On connaît la chanson.

Il est arrivé 10 jours plus tard et est allé se reclure dans sa maison de campagne. Il est habillé déglingué, pareil à sa maison : haillonneux de la tête au pied. Il n’est pas là. Il n’est pas dans ses vêtements. Il habite dans son esprit. Et son esprit habite ailleurs.

Quelques jours plus tard, devant un notaire, il a appris que son agent lui avait légué sa fortune. Il est sorti désonglé à force de se ronger les doigts.

Les journaux à potins ont répandu la nouvelle.

Les chasseurs d’argent sont arrivés :

« C’est Steven.  Te souviens-tu, qu’un jour à la maternelle, on jouait ensemble? »

«  Ma sœur est en chaise roulante et elle t’aime beaucoup. Elle pourrait marcher, mais l’intervention ne se fait qu’aux États-Unis. Tu devrais partager…  »

«  Ma mère a adopté le chihuahua de ta mère il y a quelques années. C’est toi qui es venu le porter. Tu semblais joyeux. Tu chantais la chanson de Pérusse :

C’était un ti chihuahua

Qui allait d’une jambe à l’autre 

Si ça te tente un jour de venir faire un tour pour parler un peu de la vie. Mon frère est interventionniste en santé animale. Viens faire un tour… On parlera de ton chien. «

***

Mardi. Tous les mardis, quand arrivaient à notre porte les circulaires de tous les magasins environnants, nous les épluchions. On sait éplucher un épis de maïs ou une pomme de terre, alors, ils se sont dit ( les vendeurs du temple bleu) que l’on saurait éplucher une circulaire de grande surface. Si on faisait l’inventaire de tous les garages du Canada, on retrouverait la moitié des outils vendus et en dormance. Le mâle a deux mains et dix doigts mais un inventaire d’outils qui pourrait reconstruire Tahiti après une secousse sismique.

Une bonne scie circulaire à 59.99$. Un tourne-visse magique, presque déluré, aux allures d’une mini fusée. Des raquettes dans un monde d’asphalte. Un bric-à-brac d’affolés qui n’ont rien à faire que d’acheter. Et dans le tas, un tout petit journal de papier : « Le pape considère l’avortement comme un meurtre de tueurs à gages ».

Pour sauver la planète, il faudra se débarrasser du tiers des vaches et de la moitié des autos. Allez donc demander à l’industrie automobile de rayer de la carte les autos! On aime son auto comme son chat. On le flatte dans le sens de l’acier. Le moteur ronronne sous les caresses. On ne touche pas à l’industrie de l’auto. Sinon ce sera la pancartation de milliers de travailleurs pour sauver l’industrie. Sinon, c’est le chômage. Pas d’auto à construire : pas de pain.  Quant aux vaches ils pètent tellement, et leurs pets sont si  nuisibles à l’environnement  que quelqu’un décidera un jour de les abattre. Ça créera de l’emploi : Vachier. Un métier d’avenir. Mais on ne touchera pas aux autos. Une auto c’est encore plus sacré qu’une vache. De temps en temps, des curés bénissent des autos.   Adieu cacilocavallo et gournay! Adieu les goûteux fromages! Adieu les spécialistes qui se vantent d’avoir un palais plus gros que le tien.

Alors, on  élèvera des grillons. L’industrie de l’élevage de grillons est en pleine expansion. Le grillon regorge  de protéines, de vitamines, d’oméga-3, de calcium et magnésium, etc. Le village voisin a déjà des millions de grillons pour fabriquer de la farine à grillons. Il a été subventionné par un politicien qui ne mange pas de grillons. Il mange de la vache masculine.  Le grillon a l’allure d’une crevette : il est  laid. Le grillon sert de modèle d’extra-terrestre dans les films américains. Les ET veulent s’emparer de l’Amérique étasunienne. Mais le grillon parle trop. Il stridule. Dans un film, c’est coquet. Les spectateurs regardent les acteurs écouter le chant des grillons, par un beau soir d’été, beau et calme,  avec une bière entre les jambes.

Tout le monde aime Céline Grillon.

***

Si nous étions des chats, nous ne pourrions voir que la litière-Terre commence à être trop petite. Le Sahara est le plus grand désert du monde : 9 065 000 Km2. Mais c’est une toute petite litière pour l’humanité. Pas un chat du Canada n’irait aussi loin pour un si petit besoin. Le monde a maintenant trop de chats, sauf pour les vendeurs de produits pour chats. Le monde a maintenant trop d’autos, sauf pour les vendeurs d’autos. Le monde a maintenant trop de vaches, sauf pour les cowboys. Et les cowboys sont à l’ouest. Être à l’ouest est une expression qui signifie qu’il a perdu le Nord. Perdre le Nord, c’est être déboussolé. Être déboussolé c’est être fou. Tous les fous disent qu’il faut faire disparaître les pailles en plastique et les contenants de café pour sauver la planète. Car le monde ne se sauve pas. Dire « Sauver le monde » est une expression insensée et pleine d’arrogance envers la grandeur de la création.

***

Il fallait rêver tout haut et acheter tout bas. Car rien de notre projet n’avait été dévoilé. Je passais mes quelques heures libres à fouiner dans les annonces de terres à vendre avec maison délabrée, crucifiée  par des milliers de clous qui pètent  au froid la nuit. Passer des hivers sous la couette avec un mètre de neige, sans maître, les oreilles bouchées de froid. Voilà! Notre société  est un fatras joufflu parce que c’est une musique qui veut se passer des silences. On nous bourre tels des oursons en peluche. Et on a, à la place des yeux, des boutons cousus qui nous cousent les yeux. Nous sommes des non-voyants qui regardons la vie à travers deux trous de bouton

J’envoyais par email mes trouvailles à Maggie. Maggie et moi allions à des séances de méditations pour apprendre à nettoyer notre cerveau. Au fond, pourquoi avaler tout ce qui passait dans les journaux, la radio, la télé, la tablette électronique?  On ne sait pas trop si la  méditation fonctionne. Certains disent qu’il faut vider son esprit. Alors, on sera tous des politiciens.  Peut-être qu’un jour, quand nous aurons notre potager, une simple carotte, deux choux, une salade et des pommes de terre nous aideront à nous pencher vers le sol, à tenter d’exterminer les bestioles qui ravages nos plants, on comprendra mieux ce qui ravage nos plans. J’ai oublié les radis.   On aura le dessous  des ongles noirs, terreux, et  le cerveau cessera de tourner en rond dans le cercle fermé de sa mémoire. Le cerveau est un perroquet. Et la cage est le pays du perroquet. Et le parlement est la cage des perroquets. On n’en sort pas.

Notre cerveau  ira ailleurs, dans un pays plus grand que les idées, les systèmes.  Nous avons été adultes tellement longtemps qu’on ne sait plus comment redevenir enfants. Le pape a peut-être tort : le monde a trop d’adultes et pas assez d’enfants. Peut-être que le bonheur est dans une goutte d’eau. « Si on n’a pas d’enfants, on adoptera un arbre ou un nuage. » Une île est un ego dans l’eau. Alors, que faire de ses pensées? Les îles parlent. Les îles pensent. On ne peut pas penser seul, car s’il n’y a pas d’île, il n’y a pas de dialogue entre l’île et celui qui la regarde.

Je me tenais en statue de sel. «  Pourquoi sommes-nous si compliqués? Les médecins disent que leur patient est mort par complication. C’est une belle formule… Alors, l’humanité est en train de mourir par complication. Nous sommes victimes d’apories. Nous sommes d’excellents constructeurs d’abysses. Plus on se creuse la cervelle, plus on fabrique des trous. Tout a commencé par une creusure. La bêtise humaine l’a  agrandie. Le cerveau est une évidure. Et la vie dure est le résultat de l’évidure. Tout est parfait. Notre humain se mire dans l’acier alors qu’il a le plus beau miroir en face de lui : l’autre.

« Tu te prends trop au sérieux », m’a dit Maggie. Tu pompes toutes les douleurs du bout du monde. Tu es un aimant qui attire la misère d’une manière obsessive.

Elle avait raison. J’avalais tous les poisons et les débris des naufragés de la mondialisation. Tout me faisait mal.

— Ce n’est pas ma faute et je n’ai pas choisi. Je suis connecté à tout ce qui vit. Quand je plonge dans la rivière avec un masque de plongée et que je vois l’omble de fontaine, je deviens l’omble de fontaine. Ou bien je ne nous distingue plus de l’omble de fontaine. La truite et moi aimons les fonds de rivière.  Quand je regarde un caillou, je vois des cailloux. Et quand je vois des cailloux, je vois l’assemblage d’un artiste. Le fond de la rivière, pour moi, c’est une œuvre d’art. La nature est une galerie dehors. Elle n’a pas de murs, et c’est tant mieux. L’art ne s’enferme pas. Les humains ne s’enferment pas dans des pays ou des religions, sinon ce ne sont plus des humains. Pourtant, ils sont enfermés. Le Canada est un grand bateau de sauvetage avec dix petits bateaux de sauvetage : le Québec, l’Alberta, l’Ontario, etc.

Elle et ses grands yeux verts émeraude! Elle pourrait porter ses yeux à son cou que ce seraient des bijoux. Mais elle les porte à son âme. J’avais des coupures de souffle rien qu’à la regarder. Car de son bel œil tout mouillé d’une mer qui n’est pas d’ici, tout ce qui pouvait exister de bon et de lumineux, elle l’avait dans ses iris. Je l’aimais comme un gars amoureux d’un Cessna 172, avec ses mains en ailles dorées, au fuselage oblong et aux grands rêves de voler à travers les plumes d’un oreiller. Les oreillers sont pleins d’oiseaux. C’est la nuit que chaque plume se réveille et nous emmène dans des rêves extraordinaires, parfois troubles. « On doit être des oiseaux du cosmos venus visiter la Terre avec une énorme enveloppe composite, indéchiffrable, belle et pieuse. »

— Des Icares icariens. Des bibittes pensantes… J’arrive à peine à étrangler mes souffrances! Alors, comment éteindre les tiennes? S’aimer ce doit être s’échanger autant de souffrances que d’amour. Je ne sais trop… C’est comme si tout d’un coup je n’avais plus envie d’être un chasseur d’idées. Je ne voulais plus échafauder de systèmes qui ressemblent trop à des filets de poisson.

— Allons marcher, ça nous fera du bien.

Après une heure de marche dans les rues de la ville la fatigue a fait l’effet d’une injection de demerol. La tête sur des milliers de plumes, le corps avec des muscles déraidis, la nuit nous a apporté de beaux et bons conseils. Mais ils étaient aussi confus que ceux des articles et des militants gauchistes qui se veulent de redresser le monde.

***

La a neige a fondu et que les premières pousses vertes  son apparues.  Le printemps a mis des pendants d’oreilles aux toits des maisons. Les bijoux pleuraient goutte à goutte. Les glaçons finissaient par mourir, se transmutaient  en eau,    puis s’enfonçaient dans le sol. Nous ne sommes que des glaçons et notre vie une toute petite saison. Un petit glaçon accroché à un toit. À la première chaleur, nous tombons sous la faux. C’est vrai pour tout le monde.

Les bonhommes de neige meurent en se fondant jusqu’au plus profond de la terre. Il y a des ruisselets  plein les rues. Des lacs pleins de miroirs et des miroirs pleins les lacs. C’est beau d’aller se chauffer la pelure rose endolorie par  le frigo de l’hiver. Un jour nous serons de ces petits bonhommes de neige avec une carotte au bout du nez, par ce qui nous pend au bout du nez : la fin d’un temps.

En attendant, on s’aime à perte de vue. Quand elle n’est pas là, Maggie me manque comme une série américaine. C’est tout ce qu’on a comme repère. C’est nous les vides d’aujourd’hui. Épuisés! Nous sommes épuisés! Flapis! Et toutes les douleurs de l’âme nous montent à la tête. On aimerait se payer une cargaison d’espoirs. Des espérances aussi belles que l’Australie, là où les kangourous  sautent haut. Nous, c’est la traînaille intérieure. On enjambe le quotidien… Il faudrait des Zola dans chaque pays qui écriraient le même livre : « Le ventre de la Terre ».

Prier

Ce sont sans doute les oiseaux qui savent le mieux prier. Ils habitent des arbres et font des pauses  sur des fils électriques, creusent la terre et y trouvent des vers, des graines par je ne sais quel miracle. Car je dois être ignorante de ne pas savoir comment les oiseaux trouvent les graines. Il me faudrait un livre ou alors aller sur la toile.

Peut-être avons-nous oublié de regarder la vie des oiseaux?  

Les enfants sont comme les oiseaux et aussi intelligents. Ils voient des paquebots sur des flaques d’eau. Et dans leur regard étonné et patient  se cache un dieu.

Le malheur des enfants c’est d’avoir des adultes comme enseignants. Ce sont les enfants qui devraient montrer l’art de vivre aux adultes.

Alors, le monde est à l’envers. Le monde est sans dessus-dessous.

Les adultes ne savent pas être petits. Ils font des cerfs-volants qui peuvent se rendre à la lune et ils s’applaudissent. Tous les enfants peuvent jouer avec des cerfs-volants, mais peu d’adultes iront sur la lune. Et que peut-on faire sur la lune s’il n’y a pas d’oiseaux, ni d’arbres, ni de poissons volants?

Les enfants sont si intelligents qu’il leur arrive parfois de se demander si les poissons pleurent. Les adultes trouvent ridicule une telle question. Mais les adultes n’ont pas compris que l’enfant se demande où vont les larmes des poissons s’ils sont dans l’eau.

Un humain adulte  est trop occupé à sa tâche sociale. Alors il est étouffé et étranglé dans la multitude de cordes de ses pensées, de ses souvenirs, de ce qu’il a accumulé pour comprendre ou tenter de comprendre. Il passe son temps à expliquer.

Les adultes manquent toujours de temps. Plus ça va, plus ils manquent de temps. Alors, ils s’achètent des montres et des montres, des tic-tacs en quantité négociable.

Il finit par vivre avec ses vieilles montres emmagasinées dans les tiroirs de sa mémoire. Puis il tourne en rond pareilles aux aiguilles de la montre.

Prier, c’est regarder la vie et dire simplement : « Je suis ». Il n’y a pas d’entité préfabriquée ou de grandeurs inventées. Prier peut se résumer parfois à sourire à l’autre.

À quoi ne sert  de prier pour un monde meilleur si on ne prie pas pour être meilleur?   

 Puisqu’il n’y a rien à faire contre ce grand mystère, il faut prier comme les oiseaux. Bref, ne pas prier pour un monde meilleur… La Terre n’est qu’un œufrier d’âmes dans l’Univers. On s’y perche un moment… Et les États sont nos petits fils électriques.  

Le « sentiment » religieux est une horrible perdition: il est clos, enfermé, pas mieux que la fixitude des banques.

C’est bien simple: chacun est l’église de l’autre. La grandeur humaine n’est pas dans la réalisation « visible », mais dans l’invisible que nous ne savons pas cerner encore moins y entrer.  De par nos « valeurs », le mendiant est un échec. Mais de par nos valeurs cloisonnées, notre échec peut être plus grand que celui du mendiant. On ne connaît pas, ou bien mal, ce qui nous grandit et ce que chacun a besoin pour grandir.

Nous avons cette illusion que la Vie a des limites. Mais nous ignorons que les limites qu’elle semble avoir sont celles que nous posons.  L’Univers n’est pas une « idée », c’est une Vie en continuelle  création. Et c’est possiblement nous qui en sommes les acteurs. Nous sommes émotions et déchirements. Ce sont nos idées qui nous dessinent. On est des croquis croqués. Alors, on fait des erreurs.  

Dans la simplicité et l’écoute, nous sommes une prière créatrice. La Vie ne nous demande pas de faire à la sueur de nos fronts, elle ne nous demande rien. Elle veut simplement que nous soyons dans l’acceptation, sans attente.

On ne peut pas « organiser » un bonheur. Car ce qui est organisé, calculé, est à l’envers de la Vie.

Les oiseaux ne comptent pas les arbres qu’il reste, ni les branches. Quand le vent agite les arbres, on dirait que les arbres saluent les oiseaux et les invitent à la maison qu’ils sont.  Ils attendent qu’ils arrivent pour les  cueillir.

Prier, c’est ce re-cueillir.

Maggie

Pour le Dépotoirium

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Chapitre 20

 

Comment chier dans les bois

Comment creuser votre trou

Désormais, nous voilà arrivés aux choses sérieuses. Les gens – les avocats d’affaires, les femmes de séducteurs, les candidats à la présidence des États-Unis – veulent tous savoir comment enterrer leur merde. Ce chapitre décrit précisément où et comment creuser ces trous qui favorisent une rapide décomposition des fèces tout en prévenant la contamination des cours d’eau, fournissant par là même la meilleure protection possible à la bonne santé des hommes, du royaume animal et de la planète. Car avant même de bien saisir l’importance qu’il y a à creuser ce petit trou individuel dans la nature (également dénommé trou de chat), il est nécessaire d’envisager notre merde dans son sens global. Essayer de l’envisager, c’est là toute la difficulté de l’exercice…

Comment chier dans les bois, Chapitre II, Kathleen Meyer, 1989

Il faudrait mettre le livre à jour. Nous ne chions plus que de petits cacas de sentiers, mais nous déféquons du caoutchouc, du C02,des milliards de bouteilles et de sacs de plastiques, shampoing, boissons, etc. Et même des humains…

Carl, ( anticipation sur le monde à venir, version bêta)

***

Le facteur nous a apporté une belle lettre : une invitation sur papier épais et lustré 3X. Du papier pareil à celui que l’on reçoit de la compagnie qui vend des autos. Les autos sont déjà cirées sur papier. Un jour la voiture intelligente prendra le contrôle des usines. Ils réclameront encore plus d’asphalte. Cinq kilomètres d’asphalte peuvent tuer des milliers d’arbre et tout ce qui y habite. Même la beauté des arbres est dans les arbres. On ne peut pas garder la beauté et couper les arbres.

On ouvre la carte :

Maude et Théo sont heureux de vous inviter à leur nouvelle demeure pour pendre la crémaillère

On  y a songé, on y a réfléchi, on a pesé… Nous avons même songé à mentir. Puisque tout le monde ment. Les pubs d’auto mentent. Ils embauchent 20 concepteurs de pubs.Ils font du yoga avec leur cerveau pour nous vendre du métal. C’est pour ça qu’ils nous regardent le nez en l’air, hautain.  Dans les pubs d’auto les montagnes, les rivières, la Terre entière appartient aux autos. Quand tu te glisses dans ton auto, ton auto t’emmène en des endroits qui n’existent plus. Même une auto à six roues. En réalité, les autos n’ont pas de liberté : elles suivent les routes. On leur trace des routes étroites pour en glisser plusieurs. Sans doute que Maude et Théo ont leur propre route. Ils ont leur propre autoroute. Et ça les excite. Il faut suivre des directives, des pelotons de pseudo spécialistes. La vie est une forêt. Alors, pourquoi choisir ce sale asphalte noir et ne pas suivre l’aventure de ne pas  savoir où l’on va?

Les rebelles meurent trop vite. Ils finissent, pour la plupart, sur une plaque avec un titre. « Maître Lavoile, Avocat. » Plaqués comme des autos, avec numéro de permis.

Le grand feu du « changement du monde » ne  nous a laissé que des squelettes de  braises froides. La discordance commence par de  menus secrets. Et les menus secrets engendrent des comportements systémiques de menus secrets. Chut! C’est un secret. Qui vous cache, ment! Nous abhorrons les menteries, les menteurs, et les rapetisseurs de désastres. Alors, c’est clair : on n’ira pas et ils en savent la raison.

Alors, on a senti que notre fusion  d’origine c’était transformée  en communion toxique. Un mot fort à la mode. Comme si dans nos vies chacun devenait l’hostie de l’autre.  Alors, on risquait de s’entre-bouffer en tentant de trop communier. Pour eux, il  était temps de devenir des civilisés. Les incivilisés  n’ont plus de place de nos jours. Et s »ils en cherchent une, ils risquent de se faire bastonner par des avocats et des policiers bien soldés.   Se révolter est faire preuve d’incompréhension devant le « génie » des systèmes implantés par les oligarchies. La race humaine est en train de s’autophagier à bouche que veux-tu! Elle se mange toute crue. Elle croit à la croissance infinie.  Nos deux dévoués rentraient dans les rangs. Un jour, sans doute siffleront-ils  de la farine  d’Hollywood Made in Colombia.  Ils avaleront ensuite des phrases mécanico-américaines : « Ne te demande pas ce que tu peux faire pour ton voisin, demande-toi ce que ton voisin peut faire pour toi ». Philo-Slogans des mâcheurs de chewing-guns.(sic).

JFK, GWB, LBJ, RMN,WJC, BHO et DT Tower. Tous des aristos crasses, des lécheurs de bottes, des soldés à la finance. Ils ont soif de pouvoir et de grandeur d’eux telle une terre fendillée par la sécheresse d’une été sans bouteille d’eau.

Des portails organiques, des sans âmes. Des sans d’aura.  Des poisons d’eau dure. Des poissons d’os mous. Des bibittes bouffeuses de sociétés. Glou! Glou! Glou! Goulûment.

***

On ne pouvait pas  détester Maude et Théo : on les aimait. L’amour ne fait pas partie des idées. C’est une émotion, comme la musique. En même temps, c’est une acceptation.   On ne pouvait pas arracher cet amour de nos êtres, mais on  n’avait pas envie de faire partie du club  des kapos de la destructocratie. On doutait même –et très souvent- de s’attacher autant à une manière de vivre qui nous semblait seulement plus honnête. Quelqu’un a dit un jour qu’au paradis les poissons volaient dans le ciel. Peut-être que les oiseaux nageaient… Ce doit être un poète ou quelqu’un de mort.

Maggie et moi on écoute nos  intuition. On reconnaît la petite voix tout frêle en nous qui murmure si bas que peu l’entendent. Plus le cerveau est en vacarme, plus l’intuition est une arme de savoir enterrée sous ce continuel chahut.

Le Dépotoirium allait sans doute mourir, comme nous. Nous pensions avoir créé le néo-siècle des lumières, avec pour mission d’écraser le nouvel obscurantisme… Pauvres petits nous! Nous étions  désormais  des plongeurs en apnée dans un saignoir qui se livrait à la coagulation d’humains, de peuples entiers. La cravate avait supplanté la robe noire. Chinois, Néerlandais, étasuniens, Lituaniens, gens de Mogadishu, de  Saint-Nazaire, de Padang, etc., tous  étaient  dans le même bateau de sauvetage qu’on soufflait et soufflait sans cesse, vidant leurs  poumons, leurs avoirs,  pour qu’il flotte. Les villes avec leurs files d’autos, de camions et les ciels remplis d’avions commençaient à nous voler de l’air. Les voleurs ne volent pas d’air. Ils ne savent pas que l’air se vole. Ça leur échappe de leurs mains froides et distantes.

Et nous détestions les États qui jouaient avec nous en nous faisant chanter : un kilo de peur, un kilo  de beurre.

La guerre du 21ième siècle était enclenchée : Citoyens VS Politiciens.

Les vendeurs du Temple Bleu allaient bientôt avoir de la misère à vendre leur salade.

***

Carl éteint sa cigarette dans son cendrier personnel. Il fume tellement qu’il s’est acheté une urne, rien que pour se moquer de son « vice ».

— Je vais mourir un jour. Je veux savoir de quoi j’aurai l’air. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas envie de jouer avec des idées, de faire mon intello de coin de toile. J’en ai déjà assez dit.

Il se l’est procuré chez l’entrepreneur de pompes funèbres. Quand l’entrepreneur  lui a demandé si un proche était décédé, Carl a répondu qu’il n’y avait vraiment personne de plus proche : lui. Pour fumer… Il pensait rencontrer un de ces entrepreneurs sérieux, dénué de tout sens de l’humour, qu’il s’est fait répondre :

« Je fume aussi. Il n’y a une façon de garder la viande : la boucaner… C’est ce que faisaient les amérindiens ».

Ils sont devenus amis.  Le type aux cheveux blancs se teignait en noir avec un champoing : « For Men Only ». La V30 : la plus noir des noires. De la couleur de son corbillard.

— Allons prendre une bière ensemble.

Carl ne s’est pas fait prier…

***

Maggie et moi fumons en cachette. Du tabac. Puisqu’il n’est pas défendu de fumer de la marijuana. Et je ne sais plus quelle heure il est, mais il est l’heure d’être écœuré. Nous mangeons des rations de désabusement à tous les coins de journaux, d’analystes vocaux ou écrits, des youtubeurs qui vendent des bulles de  bonheur, des recettes  et des capsules d’humour. Il y a ensuite les crasseux :   les analystes de l’économie. Les tartufes coiffés à droite, fervents  de cette religion des chiffres, nous dégoûtent. Méfions-nous des hommes qui parlent avec des chiffres et qui vivent par les chiffres.   On les écoute,  pourtant.  On vous aime niais et alanguis! Être bon ne compte pas. Le PIB est un acte de foi. Il n’inclut pas le bonheur, la joie, la paix, le ravissement. Le PIB est le plus mauvais squelette de nos existences. C’est un dessein d’enfants. C’est crayonné en barbouilles, en citrouilles et en rouille. Car c’est dépassé. Sésé.

Puis il y a les analystes. Les analyses sont comme des corbeaux qui vivent des cadavres  écrasés par la vie, en politique ou en art. Il y a tellement d’art dans la vie que chaque maison a une galerie.

Ils ronronnent de la langue et du cerveau pendant  des heures de plaisir à nous ennuyer.  Après s’être soulagés, les participants s’arrêtent parce qu’ils n’ont plus de temps d’antenne. Ils changent d’émission.  Ils s’en vont sur la borne des bornés pour  recharger leur cerveau, leur langue, leur formules, et puis reviennent le lendemain.  Bienvenue chez les Esties! Un film bien poilant. Les tabarnak! Ils nous font chiotter, mais nous avons au moins un livre pour savoir où enterrer nos excréments. Notre monde, lui, ne sait plus où enfouir ses vieux frigos, ses téléphones portables, son plastique du Pacifique et tous les tics des pseudos génies magiques.

Bonne nouvelle! À partir de 2020, plus le droit d’enterrer ses détritus. Nous pensons tous et en chœur, que nos gouvernement ne sont jamais allés visiter les dépotoirs ou des centres dits écologiques.  Paroles de gens de bureaux. Leur corbeille est un proton. Un proton de décharges.

***

J’ai emmené Maggie au travail, pour lui donner un avant-goût de son futur  emploi. La matière première des infirmiers, du moins celui qui comme nous nous occupons des gens en fin de vie,  c’est le vieux ratatiné, bourrés de médicaments, qui semble ramper vers l’au-delà.  Avant, il y avait des bibliothèques qui mourraient. Maintenant, ce sont des cendres d’Alexandrie, des corps carbonisés. Le vieux est séparé de la vie, des enfants, de tout ce qui est « différent » du vieux. Le vieux vit avec le vieux. L’eau de ce poisson qu’est le vieux et une agglomération de vieux. Ils vivent dans de vieux eaux.

Mais à travers certains d’entre eux, il reste des trésors. Ce n’est pas leur grand savoir. Ce ne sont pas des Wikipedia, ce sont des émotions, des souvenirs, des histoires. Des vies et des vies. Des longues vies paquetées d’embûches, de noirceur et de lumière. Bref, ils sont comme nous.

Maggie a tout de suite aimé Caméléa. Je l’avais nommée ainsi parce qu’elle était souvent camée, mais plus conscientes encore. Elle était camée, et son prénom était Léa. Caméléa avait près de son lit un perroquet beau parleur. Elle l’adorait. Quand elle voulait voir et entendre de la vie, elle se tournait vers Icare.

Même à moitié morte, elle semblait plus vivante que nous. Elle était partie vivre au  Yukon où elle avait passé une partie de sa vie pour  revenir mourir ici. « Détresse respiratoire ». « J’ai trop fumé d’herbe », disait-t-elle, en riant. Sur son visage, on aurait dit une belle carte du monde en couleurs, avec ses montagnes, ses plissures, ses rivières séchées. Elle avait encore de ces lèvres charnues des gens qui ont d’énormes dentitions et qui ont goûté à la vie de la Vie.

Couchée dans son lit de mort, même les lumières quasi éteintes, la pièce semblait se remplir d’une luminosité pas tout à fait de ce monde. Un mystère de lumière qui jaillissait  d’elle. Ses longues tresses de cheveux blancs se répandaient sur les oreillers qui gardaient sa tête un peu penchée en avant. « Je me suis coupé les cheveux à chaque fois qu’ils me chatouillaient trop les fesses. Jeune, je ne les coupais pas souvent, car j’aimais bien me faire chatouiller les fesses »…

« Qu’est-ce que vous faites ici, les jeunes. Vous êtes trop beaux pour colorer des mourants. J’étais comme vous : j’étais timide et j’avais peur de la vie. J’ai 86 ans et trois mois. Ce qui devrait faire pas loin de 350 saisons. Je sais compter, mais je sais surtout avoir emmagasiné toutes les émotions. Je ne sais pas où j’irai quand je partirai, mais je sais que l’on emporte que des émotions. Alors, donnez-moi de vos émotions pour que le bagage soit plus gros.  J’ai toujours ressenti mon âme comme une éponge à émotions. Parfois ça m’a fait mal. Mers et montagnes. J’ai chanté, hurlé de désespoirs, mais j’ai appris à vivre comme si je n’avais qu’un seul jour. Un seul. Quand le soleil se levait, je renaissais. J’ai appris à renaître. Aujourd’hui, les gens meurent à tous les soirs. Et ils meurent dans la peur de l’autre jour. Au Yukon, c’est là que j’ai appris à voir la nature si vaste, les rivières remplies de truites, les papillons, les moustiques,  le froid, la chaleur, les cabanes. Sauvage comme la vie le beau Yukon!  J’ai su, très vite en arrivant là-bas que je préférais danser dans ces petites misères au lieu de goûter à la froidure intérieure. J’ai cessé de pleurer intérieurement après quelques semaines. C’est la Terre, et je ne sais quoi d’autre,  qui m’a prise dans ses bras et m’a soutenue. C’est la Terre avec tous ses mystères. Quand je revenais ici, voir mes enfants, et que je les voyais trimer du matin au soir, avaler des médicaments pour endurer ce monde affolé dans lequel ils vivaient, j’avais hâte de retourner vivre avec James. On pêchait, on trappait, on marchait des jours et des jours, rien que pour nous déplacer. On n’avait pas de but. Les pas et les yeux, les oreilles et le nez nous menaient partout.  Quand je revenais ici, je ne voyais plus de vivants. Je ne voyais que des zombies ruminer, affolés, les nerfs brisés. Leur garde-robe était remplie de vêtements : un pour chaque jour. Comme s’il fallait être une fleur nouvelle dans un édifice à bureaux. Ils étaient tous des guenilles bien habillées. Des guenilles riches. Des démolis. Des âmes fendillées, toujours en attente, et d’autre ressassant  leur passé. Ils nageaient dans le fiel de leurs regrets. Ils écumaient leur âme-bateau à toutes les semaines en se jetant dans une fête bien arrosée. Ils ont pris les habits d’un rôle social. Avec tous les avantages. Ils ont fait semblant d’aimer. Même qu’aimer leur soulevait le cœur parce que c’était une tâche. Un esclave bien vêtu, bien logé, reste un esclave. Mais ça, personne ne semble le comprendre. Ils ont vendu leur âme à leur cerveau. Et leur cerveau a été acheté comme on achète un tracteur. Les paysans sont passés  de la terre à l’usine, puis de l’usine à un monde invisible, irréel, tracé par les ordinateurs. Ne pas croire en ce dieu qui dort en nous, et croire en une machine qui mène le monde! Ils disent qu’ils sont actifs et participatifs. Ce n’est rien… C’est pathétique et quasiment drôle. Triste, surtout… »

Elle parlait, parlait, le souffle coupé, enlevant son masque d’oxygène, puis le reprenant.

Nous étions silence et silences.

La pièce était toute courbaturée de lumière par une chandelle allumée qui vacillait sous les mouvements de l’air. La  La pièce était sombre mais une chandelle demeurait allumée et vacillait.

— Vous pourriez me lire quelque chose?

— Bien sûr!

— Les gens sont sourds des yeux. Ils ne sont plus là… Ils sont sur des trucs électroniques. Je ne suis pas un pixel, même si j’ai l’air d’un pixel dans cette immensité. J’ai été : point. Et j’en suis heureuse. Même si j’avais peur de tout… Au début. Après je ne sais quel temps, j’ai cessé d’avoir peur. Après tout, j’étais sorti du ventre d’une mère. Voilà que je refais simplement le chemin inverse.  Donnez-moi le petit carnet, dans le tiroir, là.

Maggie a pris le carnet.

— Ouvrez simplement une page. Car je les aime toutes. J’ai simplement pris cela et les ai écrites pour ne jamais oublier. C’est Giono : page 43. Un extrait du livre Le chant du monde.

Maggie se rendit à la page  indiquée  et se mit à lire :

Enfin, le soir véritable venait. Tous les piétons rentraient aux fermes et aux villages. Deux ou trois traîneaux passaient encore à toute vitesse à la lisière des bois dans un gros bruit de galopades et de grelots. On entendait dans le vent des gens qui tapaient leurs raquettes sur le seuil des portes, puis les portes se fermaient et les fermes et les villages se mettaient à suer de la vapeur et de la fumée comme des chevaux qui ont couru de toutes leurs forces dans le froid. La carapace des forêts, les épines des buissons devenaient bleues comme de l’acier, tout l’étincellement de la terre s’éteignait d’un seul coup, deux ou trois grosses étoiles déchiraient le soir, puis, du haut des montagnes, s’écroulait lentement l’entassement des nuages, la neige recommençait à tomber et, la nuit s’étant fermée, il n’y avait plus rien à voir, il ne restait plus qu’à écouter les grands nuages qui battaient des ailes à travers les forêts.

— Je crois qu’elle s’est endormie.

Après, je lui ai fait faire le tour du propriétaire.  En cette maison de soins palliatifs, le propriétaire, ici, c’est la mort. Il y avait les sages-femmes, et moi je suis le sage-homme à l’autre bout de la vie. Juste avant ledit tunnel. J’étais là pour les soulager, leur parler, les toucher, les distraire Ce  qu’ils aimaient le mieux c’était de raconter leur vie. Ceux qui le pouvaient encore. J’écoutais des testaments sonores.  J’ai plus appris sur la vie dans cet antre de la mort que de ma minuscule expérience de vie. Ce sont les derniers bruits des humains. Quand, enfants, ils ont appris à parler, c’était pour se raconter, même à eux, leur histoire. À côté de cela, la magnificence de la Statue de la Liberté de New York est une potiche. Et la robotisation est le leurre et l’argent du leurre. Une formule que j’adore…

Nous nous sommes assis sur un divan de cuir.

Assis sur de la peau de vache trépassée.

Au fond, au tréfonds de nos êtres, n’étions-nous pas assis sur tout ce qui est mort et qui sert aux autres?

La vie est un collier de souvenirs ou un tissage de l’esprit vers ses grandes espérances. La mort, la réelle, c’est de ne plus être capable de vivre entre le passé et l’avenir. Nous sommes des  personnages en fauteuil roulant. Tout ce qu’on nous baratte concernant nos vies, nos futurs de technocrates bien payés,  ne sont qu’illusions.  Nous sommes assis sur une peau de vache : c’est la réalité. Il y a un vieux et faux lampadaire accroché au mur qui laisse sa lumière glauque lécher la noirceur de la pièce. Tout est tapis tapi. Le plancher est posé en dessous du tapis et le tapis est tapi en dessous de la lumière.

Avachis sur le divan, ma bouche qui respire comme un mat bat aux vents dans la chevelure rousse de Maggie.  On s’échangeait nos respirations, nos bulles d’air, nos aliments de poumons, collés-collés.

Il y a de belles  léthargies qui nous passent sous le nez. C’est lorsque l’on cesse de se servir du cerveau que l’on commence à comprendre. Et pourtant, notre monde a délaissé la profondeur de l’indolence, de la paresse,   pour la grande caverne de  l’action.

— Comment tu vois la vie, m’a-t-elle demandé.

— La Terre est comme une grande ruche, une immense ruche. Pendant que des enfants naissent à l’autre bout du monde, ici, des gens s’en vont. Si nous étions assis sur la lune, par un soir de Terre, dans une noirceur sidérale, nous pourrions voir les âmes, telles des lucioles, monter vers le monde oublié et d’autres aller se nicher dans les ventres des mères. Ce serait comme une ruche en été, quand les fleurs des jardins se maquillent de leurs couleurs à la tempera. Elles se font belles parce que le soleil les aime et qu’il les fait tisonner en des andradites mouvantes. Il les aime au point de sculpter leurs couleurs, de manière si gracile qu’elles deviennent parfois translucides. C’est comme la vie. On ne comprend pas une fleur. On la regarde avec tous les yeux cachés en nous. C’est peut-être un tout petit pixel de paradis.  On ne s’en empare pas, on la laisse soigner nos yeux. On la laisse bénir nos douleurs. On la trouve belle et on ne se demande pas pourquoi elle est belle.  Quand on est gris, les fleurs nous aident. C’est comme une œuvre qui pousse, atteint son apogée, et se met à plisser sans botox pour la sauver. Parce que c’est la vie. Elle se dissous et sèche. Elles deviennent toutes tordues des pétales. La peau des vieux est comme les pétales des fleurs. On se demande s’il y a une raison à la vie. S’il y a une mission. La formulation des religions est la suivante : tu nais pour être une créature de Dieu, tu vis,  et tu meurs pour aller au paradis. Selon les règlements en vigueur…  Les trois paliers de la Vie.  Et qui dit que même si nous avions des milliers de vie, des milliers d’états vibratoires, que tout resterait un mystère. Il n’y a que dans les livres que l’on peut écrire le mot fin.

— Qu’est-ce qu’on va faire de notre avenir?

—  On va essayer un avenir…

Alors, le lendemain, on s’est mis à la recherche d’un hameau perdu au fond de la Gaspésie abandonnée. Là où les villages rapetissent à vue de vie.  Là où les enfants sont attirés comme des moustiques vers la phosphorescence des villes.

Tous les téléphones intelligents mènent à Montréal ou à New-York. L’accès à tout ne mène souvent à rien. Trop aller en dehors de soi ne mène pas à soi.

Bruit, bruit, bruit, joli bruit! ( comptine)

Feu!

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

 

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Chapitre 19

Plus les technologies des humains deviennent sophistiquées, plus ils avalent des âmes. Des mille ans et des mille ans d’hommes  noyés dans des  miroirs. Tout ce qui est calculé, fomenté, dirigé vers un but nombriliste, matérialiste,   étrangle  l’intuition, ce  tout petit  filet en nous qui nous permet d’entrevoir l’infini en nous et le réal caché.  Tout   apprentissage, par l’école,( parfois trafiquée), par  les sociétés , par la force des mouvements mono libéraux,   nous sont inculqués pour ne nous servir que cette matière grise. On a rapetissé la grandeur humaine. On l’a étriquée, la rendant ainsi,  plus malléable et manipulable. Il fallait une nouvelle foi : la science et la technique furent  alors mises entre les mains de ceux qui avaient les moyens de s’en approprier. Ces moyens sont fournis  par l’homme simple, travailleur acharné  qui continue d’approvisionner la bête.  Cette poussée vers la technologie, et tous ses besoins en sommes affolantes pour développer et « avancer », nécessitent des mains de nègres, des cerveaux de nègres.

C’est une ère de créations d’amputés.

Les négriers du 21ième siècle on belle allure. Leurs bâtisses embrassent les nuages. Et leur science de l’économie est vaporeuse, cryptographiée pour qu’elle échappe ainsi à l’homme simple.

Ccette nouvelle aristocratie qui transige de l’irréel en toute impunité, le transformant par la suite  en réel, empêchant ainsi les peuples d’accéder  à ce marché souterrain que trop bien crypté.  Les banquiers, les pouvoirés, créent alors des fichiers compressés qui contiennent des maisons, des « liquidités » à volonté, paupérisant les humains et les peuples et les privant de leur droit à une vie décente sur une planète qui appartient au vivant, à tous les vivants.

Cette planète est un don de la Vie à la vie.

Le fascisme s’est établi en même temps qu’une nouvelle race, niant  ses ambitions  « aryennes »  , de  par la réminiscence que nous connaissons.  

Après l’énergie atomique, la « science » économique, avec ses adeptes et ses gourous, aura eut raison de la vie et de la Vie. Déshumanisation et calcification de la pensée vers ces nouvelles églises que sont les banques et l’infinie des structures participantes à la mort lente de la Terre. Il ne restait plus qu’à injecter de bonnes doses de peurs et d’effroi pour parachever et clamer la petitesse de l’homme simple.  L’homme  ne mourra pas de  par le réchauffement climatique,  mais par la froidure de l’âme humaine oubliée au fond de son propre cachot. Et même si nous ne mourrons pas du réchauffement climatique, nous mourrons de par un autre phénomène engendré par cette mastication continue des créatures soumises à la musique des ogres de barbarie qui sème la terreur et cultive les peurs.  

 Jason

***

Il est possible que nous soyons du vide pesant-pensant. Je pense, donc je pèse. Mais on se croit solide et lourds. Du roc.   Il est possible que… Puisque tout est possible. Il est possible que nous soyons devenus des vitrophanies qui batifolent  dans la stupidité qui nous habite  sans être capables de l’identifier, absorbés par nos jeux avec la matière bellement transformée. Le jeu est fringant et en vaut la chandelle… Du moins pour un temps…Du moins pour certains.  Car voilà que l’on commence à brûler un peu. Ce que ce pauvre humain n’a pas compris, c’est que même si on referait la calotte glaciaire, il trouverait une autre manière, toujours par ignorance, de flamber une petite planète bleue et tout ce qui y niche.

Il reste te des questions qui nous meurent à petit feu.  On devrait faire un feu de camp des points d’interrogation  et danser alentour en jouant de la guitare, les regarder se tortiller en hurlant comme ils hurlent en nous chaque jour, chaque nuit, et qu’ils sont implantés  dans nos êtres, nos cerveaux. On dort les orteils en point d’interrogation. Crispés.

D’où vient cette souffrance qui fait des mises à jour, tels les systèmes  Windows? Il y a des réponses qui n’ont même pas encore de questions.

Il y a trop d’assassins de la simplicité et d’étourdis de la complexité.  Et ceux qui restent suivent des cours du soir pour devenir traders.  La complexité du monde est maintenant devenue  une manière de nous esclavager. Ils ne veulent pas qu’on comprenne. Alors, ils cultivent le chaos. Et plus ils cultivent le chaos, moins ils comprennent. Alors, ils enseignent le chaos. Et nous les croyons…

Ils veulent qu’on soit ébahis devant tant de magie et de savoirs  « nouveaux ». Mais ils vendent  des formules simplettes  pour attirer les papillons qui votent.    La toute petite lumière nous attire et nous  brûle. Nous sommes habillés des autres en achetant leurs idées usagées qui n’ont de neuf que la forme donnée.

C’est humain d’être flambé par ceux qui transportent le feu, les avoirs, et le coffre fort invisible de nos possessions de citoyens.  Tout ça sur un disque dur. D’une île à l’autre. D’un paradis fiscal  à l’autre. Qu’y pouvons-nous?

Les bêtes voraces n’habitent plus les bois : elles habitent des tours de verre.

Nous sommes des mineurs qui ne savons pas creuser nos êtres. Puis, on ne sait pas vraiment ce qu’on veut. On veut. On veut. Rien que pour remplir la vacuité. Nous sommes vides, vides, vides.

Seigneur! Donne-nous aujourd’hui notre plein quotidien.

***

Des fois, Maggie et moi on se fait un feu de chants dans l’appartement. On met le feu au système de son et on hurle. On se laisse étourdir par la musique. On a la tête remplie d’oreilles. Les oreilles sont pareilles à de petites antennes paraboliques. Elles parabolent les sons et les vibrations.  Un verre de bière,   ver d’oreille…

Il y a des mondes et des ondes en nous. Cachés. Chanter c’est être le petit pompier du tumulte. Pas besoin de mots, rien que de beaux phrasés qui nous imbibent et nous meuvent.  Maggie  chante bellement, avec son petit filet de voix frileux.  Je vais chercher les  mots dans sa bouche. Elle me les souffle et s’essouffle.  Puis elle s’arrête. On rit trop pour garder notre langue au chaud. On ferme les yeux et on recommence.

Morning has broken like the first morning
Blackbird has spoken like the first bird
Praise for the singing
Praise for the morning
Praise for them springing fresh from the world

— Quand on se mariera, je veux qu’on nous la joue. C’est Carl qui chantera…

— Qui te dit qu’on se mariera?

— Parce qu’on est fait pour se faire une éternité à deux.

J’aime bien le sourire de Maggie quand elle se moque de moi.

***

Frappé par un vilain virus de mononucléose, j’ai pris un mois pour me remettre vraiment  sur mes ribouis. J’ai marché ou tenté de marcher pendant des jours, avec deux pieds gauches. Je suis guéri, ou presque…

J’ai eu des poussées de fièvres et d’étranges visions.

J’avais des goûts bizarres pour la bouffe :

—  Maggie! Achètes-moi des sardines.

— Des sardines?

— Oui, des sardines

La boîte était là.  Quand j’ai arraché le couvercle avec la petite languette,  les sardines étaient toutes mortes.  On aurait dit une fosse commune de cadavres. Toutes mortes mais bien cordées. La petite boîte d’acier, c’était leur appartement. Ils vivaient ( sic) dans l’huile d’olive.  Elles avaient troqué la mer saline pour de l’huile d’olive.  J’étais à la fois enchanté et pris d’un haut-le-cœur.  En bouche, huileuses et lascives, je les suçais avant de les manger. Leur tête m’effrayait, mais je ne voulais plus avoir peur. La peur c’est la pensée en chaise roulante : on avance à petits pas, rampants des roues, cul-de-jatte à roulettes.  Cette tête,   avec de  grands yeux qui ressemblaient à du blanc d’œuf, oblongue, bouche cousue, m’inquiétait.  Et, pendant que je pensais tout bas, je vis la Terre devenir une boîte de sardines encore vivantes et se battant pour avoir un terrain ou une piscine d’huile d’olive. Je tournais la boîte en tout sens :  de toute beauté. Les angles, les contours, la lamelle qui servait à l’ouvrir en un clic  sec…  Le miroitement sur les murs de la chambre. Les usiniers qui fabriquent la boîte doivent être fiers. C’est une œuvre d’art.

Je  divaguais. Je verbigérais. J’étais à l’Ouest.

Après avoir avalé les sardines, j’avais un goût étrange dans la bouche.  On dirait que j’étais devenu un poisson.

***

Le mental est comme un animal piégé qui essaie sortir en me griffant, me griffonnant, sans panne. Le monde, la vie, ne sont plus une lueur, mais un tunnel noir. Tout s’emmêle comme si mon tout petit cerveau faisait de la politique. Il réussit à culbuter le peu luminosité qui me reste. Tout se passe ainsi en ce monde. Je viens de lire que dans le futur on devra choisir entre faire du ski ou boire de l’eau. Il faut trop de neige pour faire des glissades. Tellement de neige pour les touristes et tellement peu de froid qu’il faut envoyer les canons à neige faire la guerre  à l’eau. L’eau est l’ennemi du skieur. Le skieur est une retombée économique. Faites floconner l’eau à coups de canons.

***

Il n’y a personne dans l’appartement. Sauf nous deux.

— Il faut en profiter Maggie. Alors j’ai sorti quelques dollars de ma poche et j’ai commandé une pizza…. Voilà le hic! Il n’y a rien pour nous, ici. On est encore enfouis comme des uranoscopes. D’infimes et inconnues bêtes qui vivent de débris, enfoncées dans la vase!  Je ne veux plus rester ici, je veux aller ailleurs. Mais plus la vie avance, moins il y a d’ailleurs. Les riches avalent les terrains, les paysages, les bordures  de lacs et de rivières à un  rythme inouï. Ils viennent de Chine, d’Arabie Saoudite, de Norvège, d’Allemagne, de France, de Tahiti… Ils fuient le jeu de guerre inlassable des guerriers cravatés. Guerres de sang ou guerres économiques. Les deux se sont mariés à Hélas Végas. En plein désert… Ils sont fiers de sabler leur champagne.

Rodrigue, as-tu du cœur? Daech, as-tu des armes? Quelle bonne vente vous amène?

Tas de vicieux corporatifs! Bandes d’hypocrites! Des comédiens…

— Qu’est-ce qu’on va faire?

— Travailler quelques mois et aller se faire plaisir dans une vieille maison abandonnée qu’on retapera. Tous les pays développés ont des villages abandonnés. Les jeunes s’en vont vers les villes, les grands centres,  pour une vie, se faire une existence excitante, tous affriolés par le désir ardent  de devenir un Heisnogood.

—Longtemps, j’ai pensé qu’il était normal d’avoir peur. Maintenant je crois qu’il faut être des arriérés confusionnels. C’est toi qui m’as montré ce mot. On ne peut pas passer une vie de confusionnels. L’État est confusionnel, c’est toi qui l’as dit dans ton article.

— À quoi tu penses?

— Il faut se mettre à l’œuvre le plus rapidement possible.

Le petit jardinier d’Éden

Il était une fois  un jardinier tout malingre qui cultivait sa terre sèche, quelque part en ce monde, quelque part…

Il avait des rides comme des rangs de jardins, et des furoncles comme des pierres de  jardin. Il sarclait pour vivre, allait chercher l’eau à 10 km, pour revenir, arroser ses plantes. Entre le ciel et la terre, il ne voyait aucune différence : l’un’un apportait la lumière, l’autre la nourriture. Le ciel et la terre travaillaient ensemble. Ils s’aimaient en semble. Ils paraissaient différents, mais ils n’étaient en réalité que deux facettes de la même Vie.

Le jardinier  était vêtu comme un papillon, tout colorié, chaussé de souliers séchés, troués.

Il n’avait pas de montre.

Pas de temps.

Rien que du mouvement.

Et quand la nuit arrivait, il dormait dans la noirceur d’une tente, un roulis d’étoiles picotantes, et de sa bouche respirait l’air de l’amour qui buait de sa femme aux yeux fermés, couchée dans ses rêves, dorlotée.

Il aimait comme lorsque qu’on n’a pas besoin d’aimer. Rien. Car tout était amour. Fondu dans le décor de cette terre, souffrant parfois de la faim, de la soif, mais le cœur allumé, tout nourri des jours et des enfants qui riaient alentour.

Il n’était « rien » tout en étant le TOUT. Dans la chaleur des jours, les frissons des nuits et la rivière qui ne coulait pas aux bruits des montres.

Rien.

Il s’abreuvait  du soleil et de la tranquillité des jours.

Maggie

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© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Chapitre 18

Le studio et les scénarios

 

Dieu a donné à l’humain tout un studio, un beau studio bleu-ballon,   pour la musique, la peinture, l’écriture. Quand l’homme commença à vendre des poules et des lapins, l’idée vint aux hommes qu’on pouvait voler les poules et les lapins. Mais vint un plus malin qui, lui, eut l’idée d’acheter toutes les poules et tous les lapins. Ainsi naquit Jeveuxtout. La première clôture fut l’arrêt du monde libre et de l’avoir commun.

Alors, il ne reste plus qu’un seul film : un film à catastrophe. On aime avoir peur? On sera servi dans les prochaines décennies.

Nous sommes des scénaristes et des acteurs ratés. L’écran plat que nous regardons est peut-être celui qui nous sculpte. Nous risquons de devenir aussi lisses  que lui.

Nous sommes un cas lisse. Buvez-en tous, car ceci est votre sang!

Carl

Carl a eu un succès fou, fou, foudroyant,  avec une courte chanson  placée sur  You Tube : Sonate à la une. Une chanson aux dédicataires multiples…  Dédiée à toutes les femmes qu’il a aimées.   On a été neuneu de penser qu’il   allait au moins sauteler devant son succès. Au contraire, ça l’a figé. Pendant quelques heures, il s’est transformé en statue.

La chanson a frôlé   les 2 millions de visionnements. Karl  regardait l’écran,  les yeux grands, et c’est là que tout a commencé. Il a décidé de suivre une cure d’oubli,  tellement il craignait le vedettariat.  Il s’est bourré. Il s’est engourdi au point d’avoir des joues de vampire  au régime.  Il était blanc comme si on l’avait lavé au détersif de plus en plus puissant.

***

On a retrouvé Carl dans son vomi. Il sentait le petit canard à la patte cassée.   Il avait maintenant suffisamment engrangé d’argent   pour acheter toutes les chandelles de ce monde et les brûler par les deux bouts.   Carl tente, on dirait, de s’allumer jusqu’à ce que la braise de son âme lui apparaisse pour ensuite  plonger dans une urne.   On l’emmène au petit coin pour le débarbouiller de son dégobillage. La vie est un accident. Les hommes sont comme des œufs de poisson livrés au hasard des remous des guerres, de la monstrueuse misère, des âmes toutes en emprise, pincées par le monde du libre échange. C’est le règne des eucarides de Harvard.   Si dieu existe, c’est un semeur qui ne prend pas de risques : il pond et pond encore.  Il pond toujours pour être certain qu’il sortira un œuf gagnant du lot.  Einstein ou Krishna.

Le choix est fait. Faites vos dieux!

On a étendu Carl  sur un grabat. Il  s’est lové en fœtus pour tenter de rejoindre un  monde duquel il vient. Car il est venu au monde, comme nous. Nous les passants et partisans de la surface de corps.  Notre corps est une sorte d’horloge dont les aiguilles, en tournant,  nous débarrasse  lentement  de  la chair, la découpe finement, la brûle  pour bouronner. On perd chaque jour des particules de chair, volatiles, fines, qui s’emmêlent aux poils des chats, à la poussière de l’appartement. Celle que l’on ne peu  voir, celle à laquelle nous sommes  aveugles de naissance. Des  cadavres voltigeant comme des flocons noirs rappelant les cheminées d’Auschwitz.  Si on amassait toutes les particules de l’immeuble, il y en aurait suffisamment pour faire un cadavre décomposé, retapé une fois a poussière recollée.  On ne savait pas qu’on respirait la mort; c’est à force d’ouvrir les yeux, de se dessiller à coups de lésions psychiques qu’on finit par voir le bout du monde avant de voir le commencement  de l’éternité.

***

Maude  n’a que vingt-cinq ans, une peau lisse de cellophane, des yeux pétillants,  comme si  elle cachait un puits de lumière au fond d’elle. Ça sourd d’elle  telle une aura qui l’enveloppe  de ses passions et ses soifs. C’est beau à voir. Car elle est belle à voir.

Maude veut participer  au rêve américain.  Alors, un beau soir, en naviguant sur le web, on a découvert les vidéos de Maude,  formulant, toute pimpante   des conseils sur l’art des achats  en ligne, les  maquillages, les meilleurs restos, et d quelques recettes de plats minceur. Un bon début : 634,243 visiteurs. Quelques semaines plus tard, elle dépassa  toutes ses concurrentes.

Maude est maintenant  une vedette. Elle gagne sa vie dans la grande tradition de la légèreté de l’être humain perdu dans les sables mouvants d’un univers factice. Le civilisé ne se lasse pas de fabriquer des  miroirs. Dans les cinémas, très bientôt, il y aura des jets d’odeurs liées à l’histoire du filmé : le siège  avant aura son crachoir d’aromes, et les bancs danseront, tressauteront quand l’avion crashera. Un bel amusoir!

Et la réalité?  Il faudrait créer une école dans laquelle les gens marchent deux heures par jour dans les bois.  Un  futé  du Ministère de l’Éducation du Québec nommera cela : La Walden thérapie. Mais notre petit futé sera vite enterré par des projets plus importants, car on ne cultive plus l’art d’être mais l’art d’avoir.

***

Maggie et moi étions    avachis dans le lit pour rêver tout haut d’échapper aux gourous des États et leurs lapins qui sortent des chapeaux pour  avaler notre cerveau.

Dehors, les bruits de la ville paraissaient lointains. On pouvait entendre les pneus des bus nager sur l’asphalte mouillé  de la ville.  On fixait  le plafond comme pour voir des milliers de mouches. Nos regards sont avalés par le noir crade qui y est collé. On le sait,  parce pas un chiffon n’a caressé le plafond  depuis des lustres.

— Que cherchons-nous?

— Peut-être la vraie vie… Hier, j’ai visionné un documentaire sur les descendants des Aztèques. Les Aztèques n’ont que le temps de cultiver la pomme de terre. Et dans la pomme de terre il y a la faim. Et dans la faim, il y a de grands livres pour apprendre à devenir Crésus à la place de Crésus. La différence entre JÉ-Sus et Cré-Sus est le je.  Alors que nous avons trop de temps pour penser, ils  sèment  des patates et des patates et tressent de beaux vêtements colorées comme des toiles de maîtres. Même les arcs-en-ciel descendent pour les voir de temps en temps.  En plus, ces gens  sourient tout le temps. Même dans leur misère la plus basique. Alors que nous, par soir d’hiver, traversons le pont à 20 km heure pour aller au boulot. Boulot-boulet. On ne peut pas se révolter quand on a de la pizza à volonté et 150 chaînes de télévision. C’est Noël sur le pont. La voiture est renne. Sièges chauffants, anti-hémorroïde, et radio drôle, anti cafard. Le ciel et l’acier s’embrassent dans ce char techno.

Il faudrait s’enfermer de temps en temps dans un fermoir-forêt, une cache de chasseurs de silences. Ici, il n’y en a plus. Ici le bruit transperce nos cerveaux. Ici on  avale  7000 publicités par jour.  Sans compter toutes les ondes des téléphones intelligents, de celles des  micro-ondes, et des Wifi.   Tout ce bruit de fond ressemble aux tortures d’un Guantanamo. Je veux bien rester vivant, mais je ne veux pas mourir à chaque seconde. Je veux t’emmener quelque par, là où on ne te tuera pas. Je veux que des papillons aux ailes muettes virevoltent alentour de ta tête. Je veux qu’il reste encore en ce monde un arbre sur lequel nos enfants peuvent encore y attacher des balançoires. Je veux que le jardin soit rempli de mille-pattes, de perce-oreilles, d’insectes minuscules qui poussent dans les canicules, de chiendent nargueur, tenace. Je veux de la vie. Pas des écrans et des puces informatiques et des politiciens tic-tic-tac.  De vraies puces qui se jettent sur les chats pour les sucer, les mordre. Et je veux surtout qu’on laisse les pissenlits se répandre avec leur toison jaune et vieillir jusqu’à  leurs hélices voyageuses. La vie, Maggie… Pas de l’acier et des embranchements de dictateurs fourmillant dans des banques et tressant, stressant nos petits destins. Je ne veux plus qu’on soit des nègres translucides, de la chair à robot.

***

Ce soir-là, le mercure plongea : c’est ainsi qu’on le dit à la télé. Et la télé c’est le curé du 21ième siècle. L’heure des grands sermons sur des montagnes de propos sans cesse répétés.

On gelait comme des mouches sur le bord d’une fenêtre, des mouches qui auraient eu besoin d’adrénaline, des mouches lentes et en mal de vivre de courir leur pitance et d’avoir peur, tout le temps peur de cette peur inoculée comme des vaccins obligés. Personne ne voyait la peur inoculée derrière le montage qui fut ourdi pendant des décennies, voire des siècles .  On bredouillait des mâchoires. On bébégayait,  essayant de  parler.

Carl, la lampe allumée, avec sa barbe de cent un  jours et trois heures ressemblait à Gauguin, transis, malaisé, le regard plus vitreux qu’une façade de  building  de verre. Puis, las de se congeler ainsi-soit-il, il fut frappé d’un  eurêka en allant allumer le four de la cuisinière. On aurait dit que tous les frissons du monde avait rempli les chambres et la cuisinette attenante. Maggie ne dormait pas : elle posait ses petits pieds gelés le long de ma cuisse. On était cuits par ce qu’on avait cru. Comme ce docteur qui arrachait les dents des malades mentaux au début du 20ième  siècle pour les guérir. De  quelle stupidité étions-nous maintenant  victimes? De toutes, en fait. À quoi croyait-on vraiment?

Carl a commandé une pizza. Et nous étions là alentour du four, à se faire griller comme des petits pains, nés pour un petit pain, inquiet de tous les avenirs de la planète. C’est à ce moment que Maggie comprit que nous étions couvés comme des œufs dans un total abattement, une désespérance de jaune d’eux  qui s’accrochait à nous. Nous les humains, nous les malades mentaux, assis autour d’un feu de four à manger de la pizza. Quand on sortait de notre placard à 450$ CAD,  on ne trouvait que du pavé gris et des zombies. Nous étions des secrets réchauffés, des hypocrites, car on gardait nos infimes et belles vérités au fond de nous. Quand on tentait de les répandre, personne n’écoutait.

— Carl! Tu crois en  Jésus?

— Jésus c’est tout le monde. Jésus c’est le tout qui n’est pas le un. Le tout est la leçon, le verbe. Les autres sont des Jésus, des Christ qui nous enseignent tout… Mais c’est une autre histoire…

Pour survivre, rien n’allait nous arrêter. On s’aimait parce que chacun avait connu l’enfant en l’autre.  Tout ça ne voulait rien dire, tout ça était une sorte de résine  de cerveau. Et c’est là que nous nous fourbions comme des murines devant un piège au fromage.  Ce qui nous sépare et nous rend différent de la bête c’est que nous pouvons nous en sortir par un seul moyen : quand on ne comprend pas, on accepte. Peut-être qu’un jour on comprendra, peut-être que l’on saisira et pourra mettre en équation tous les filaments de la pelote de laine qui servait à nos grand-mères à tricoter des bas. Mais il était impossible de comprendre qu’il n’y avait pas d’ordre dans la fabrication d’une pelote de laine : on l’enroulait, c’est tout. Et le parcours de ses veines laineuses ne pouvait tout simplement pas être refait. Il s’agissait simplement de voir que c’était une pelote de laine qui avait servi à fabriquer une paire de bas ou une paire de mitaines.

Nous avions une faim d’adolescents. Alors, on a mangé la pizza baveuse avec des sons de mâchoires de l’homme du Neandertal.

C’est à ce moment-là que Maggie et moi avons pris conscience que nous nous détruisions à force de ne pas être ce qui nous étions vraiment. On ne peut pas être propres dans une eau sale. La Terre avait une odeur de moisi. En un siècle le fruit qui flottait dans l’espace était flétri et empoisonné. Rien ne servait maintenant de comprendre et de corriger : la Terre était une pelote de laine mouvante et les moutons,  c’étaient  probablement nous. Nous courions à perdre la laine, ébouriffés, étouffés, dans ce délicieux abattoir d’acier, de constructivisme  délabré et opérant. Bousille-nous ma belle société! Creuse-nous comme des puits cartésiens! Sommes-nous comme des bêtes! Brûle les frileux! Fais toi une feu de camp des tendres et des généreux!  Prends notre petit morceau de peau et vends-le aux grands de ce monde. On a placé sur les têtes des européens, jadis, des chapeaux de castor. Il y en avait des millions au Canada. La chair est restée ici, sans cimetière, pourrissante, mais le reste a coiffé l’aristocratie du 18ième et 19ième siècle. Ce qui reste d’eux, c’est la descendance qui désormais rase les forêts avec d’énormes machines. Plus vite que les castors… Avec des dents nouvelles : l’avidité, l’âpreté. Mordre dans la vie, c’est pour eux déchiqueter et la Terre et les Humains. Ils ont enfermé la vie et la Vie dans un disque dur qui se promène d’un paradis fiscal à l’autre. De la Cité de l’Ombre à la Cité de Londres en passant par le carnaval étatsunique. (sic).

On a compris, Maggie et moi, que personne ne comprendrait. Enfin! Disons qu’ils comprenaient du cerveau le mécanisme de la montre Rolex, et  que nous n’avions aucun intérêt pour la matière trop grise ni la Rolex.

Le monde, le nouveau monde des « huns » était né. Nous étions désormais des uns et des autres. Des défibrés boudinés dans les intestins des Morlocks d’un âge à finir.

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© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

 

 

 

 

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Chapitre 16

Une montre en plastique donne la même heure qu’une montre en or. Avons-nous donc besoin d’une montre en or?

  L’âme, ou la partie cachée de l’être,  est la seule compagne qui comprend tout dans un corps qui ne comprend rien. Un corps bousillé par la vie, et un cerveau bousillé par l’avis. À partir de là, je suis un doute ambulant.

Il y a des jours pendant  lesquels je ne sais pas ce que je dis. La science peut tenter d’expliquer un frisson, une chaleur soudaine, mais elle n’est pas ce frisson ou cette chaleur. Elle en n’est qu’une tentative d’explication  Même les mots ne sont que des manières d’exprimer un objet, un sentiment, mais ce n’est pas l’objet ni le sentiment.   

Les savants, chercheurs et autres trouvailleurs d’occasion, savent si peu de la vie, qu’ils ne connaissent pas la méduse du genre Crossota dont les yeux sont des phares à une profondeur de l’océan, là où il n’y avait pas de vie avant. Du moins, on pensait qu’il n’y en avait pas… L’humain n’a plus d’instinct. Il faut qu’il fasse appel à un conseiller ou un rogne-pied  pour se chausser le matin.

Jason

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D’ici cent ans, la planète pourrait avoir pris trois degrés. Tout ça nous frémit. Tout ça nous tremble. Aurons-nous des enfants?  Comme  Mayer Hillman, il faudrait tous nous convertir au vélo et ne pas voyager. Éviter cette croissance affolée.  Le vieux Hillman n’écrit plus parce qu’il considère  cela inutile. Que feront les migrants quand ils iront vers le Nord pour s’éponger  en léchant des  glaciers? Ou qu’en ferons-nous de ces nouveaux arrivants pauvres quand les riches auront divisé par mètres cube l’eau du  lac Baïkal? Ce que nous en faisons aujourd’hui : les laisser couler. Le monde croule et les migrants coulent. Il coule du fait divers sur les ordinateurs et les tablettes. Pfff!

Tout ce que disent les journaux nous entre par une oreille et ne sort pas par l’autre. Le cerveau est comme les menues éponges des cartouches d’imprimante : il a soif de tout et n’a pas vraiment la fonction de « choisir ». Tout s’imprègne sur ces feuillets déjà barbouillés.  On a peur. Peur comme une truite qui viendrait tout juste d’apprendre que leurre est triste : un arrêt de mort. La grande faim  de l’avoir,  du matérialisme, des aspirateurs à milliards de la planète  auront  ce monde. En fait, c’est la Ford-T et les chaînes de montage. À partir de là, on a séparé la terre de l’humain. On lui a garanti un revenu, pourvu qu’il délaisse ses champs et sa misère. Puis on a allégé le fardeau fiscal des riches pour qu’ils puissent produire davantage, s’enrichir davantage,  et que leur richesse « ruisselle » sur les pauvres. L’humain est un esclave en fauteuil roulant. Roulant sur des horaires et une vie enfiévrée.

Que faut-il faire? Nous balivernons à corps et à cris. C’est comme si nous n’avions que des ongles pour creuser alors qu’ils ont des bulldozers gigantesques, inhumains, aux conducteurs bien payés, qui sont fiers  de mettre la vie aux ordures sans savoir qu’ils entretiennent et engrossent   la  banquerie.

  « Qu’est-ce que le mal? Demanda Goering à Nuremberg.

Et le psychiatre répondit :

« Le laisser-faire total est en fin de compte un laisser-mourir dans l’indifférence des improductifs déchets humains, définis selon des critères économiques précis et donc chiffrés. Parce que le chiffre est le décideur, il s’agit d’une haine froide, glaciale.»

Nous ne sommes que des chiffres et la notion d’une race d’aryens  est revenue en force sous une appellation qui n’a même plus d’appellation. Le mot est crypté dans les conglomérats transnationaux.  Le néonazisme est une guerre qui écarte la notion d’empathie, et qui rassemble une foule de décideurs qui savent  comment monter une présidence américaine,  voire un premier ministre canadien, bref, un ersatz de  meneur.  Les décideurs sont des croquis de décideurs. Ils ne savent pas qu’ils ne  sont dans cette bande dessinée qu’un personnage dans une bulle  qui servira à l’histoire. Et que le livre se fermera un jour…

Et la Terre est un livre…

***

Carl est revenu d’Amsterdam avec une un beau brin de fille qui se prétend mannequin et actrice. Quand ils ont fait l’amour, dans la partie « cachée » de l’appartement, on aurait dit que la fille avait des orgues de Staline dans les cordes vocales. Elle savait dire « yes », et en anglais. Et elle répétait sons discours à qui voulait l’entendre ou …l’étendre.  Pour communiquer, elle parlait en signes et, de temps en temps,  dans un anglais de vendeur chinois d’EBay.  Ça suffisait pour Carl qui venait de se faire huer pour avoir davantage parlé lors de son concert que chanté.

Le lendemain, la fille repartait pour Amsterdam, billet payé. On n’a pas su pourquoi, jusqu’au moment où Carl faisait ses bagages. Direction : les bois du Témiscouata, qui en Malécite –  une tribu amérindienne –  signifie « lac profond ».  Une partie sauvage de l’Est du Québec avec une cabane au fond des bois. C’est Carl tout créché.

— Où vas-tu?

— Passer un mois dans le bois. Je vais me dédroguer… Me tremper le cerveau dans des chants d’oiseau. Et je crois, qu’après ça, je vais prendre ma retraite… Je vais reprendre mon cours de menuisier.

Pendant qu’il lisait les nouvelles sur son ordi, on annonça la fin provisoire du projet Trans Mountain, un pipeline servant à transporter du pétrole, toujours plus de pétrole, de l’Ouest Canadien  jusqu’aux États-Unis.  Plus loin, on montrait une photo des camions (bientôt autonomes, encore de la robotique) de la grosseur d’une maison.

Carl fulminait.

— Voilà! Notre petit Trudeau est une souris devant ce camion probablement conduits par les frères Koch dont le papa avait fait des affaires avec Staline et Monsieur Adolf. Belle équipe! Ceux-là  sont sans doute responsables de la mise en place du président Trump.  Tout ça est à la vue de tout le monde… J’ai bien peur qu’on soit cuit d’ici cinquante ans et que l’on doive commander une autre planète. Alors, bonne chance à ceux qui auront la patience d’attend 4,5 milliards  d’années… Il n’existe pas de guillotines pour les conglomérats puisqu’il n’y a pas de tête… Il y aurait plus de 50 milliards d’ordinateurs liés sur la planète. Ils ont créé la plus énorme masse d’informations au monde. Le Dr Goebbels s’en lécherait ses minces babines.  Alors, si on fermait nos petits billets individuels et la panoplie d’informations, le système, sans doute, craquerait.  Ainsi,   pour trois ou quatre semaines, cela serait suffisant pour les faire tomber. Le géant au pied de serveurs ronronnant, tituberait.  On n’a pas de guillotine, parce qu’on n’a pas de tête nous même : au fond, si on arrachait nos oreilles électroniques, on leur couperait la voix. Une oreille, c’est comme une épuisette… On y cueille des sons… Cessons de pêcher!… Il faut partir un mouvement : fermer tout ce qui est électronique pendant trois jours. Le jeûne partiel.

—  L’ode à la joie de Beethoven est devenue une roulade de tambour pour l’Union Européenne. Le sacré de l’âme s’est fait fondre dans la folie des États.  On coupe les arbres plus rapidement que le barbier d’Al Capone rasait le petit chauve fou. Où    s’en vont les orignaux, les oiseaux, les lièvres? Voilà le monde dans lequel on vit. Vit sont les trois  premières lettres du mot vitesse. Vit ta vitesse.

On garde le silence comme dans les grandes peines.  Empoisonnés par la vie.  Rien ne peut plus nous faire parler. C’est la corde vocale qui chôme devant  la discorde mondiale des pouvoirés effilochés comme des burgers au porc effiloché.

Maggie s’est levée.

— Il faudrait se changer les idées.  Il faut bouger pour oublier…

— Oui. C’est bien ce qu’ils veulent. Si on veut rester vivant pour acheter ce qu’ils vendent. Se capsuler le cerveau comme pour éteindre une chandelle…

Alors, tout le monde s’en va sur l’ordi et ouvre l’écran du canal météo. On annonce une belle journée ensoleillée.

Quand on est revenus, Maggie et moi, Carl était en route pour son Compostelle témiscouatain.  Au lac profond… On ne lui a pas dit qu’ils avaient rasé la forêt sur des kilomètres pour faire place à une autoroute. Les lièvres se sont sauvés des bulldozers.

***

Maude, avec son énergie inépuisable a accouché d’un bel article avec des références des érudits à travers les siècles : Nietzche, Freud, Einstein, et…G.W. BushÀ : « celui qui se peint dans son bain ». Mais elle a su trouver un titre pour attirer les lecteurs : « La religion du cerveau ».  Ses méninges soupiraient pour une meute de pompiers : ils flambaient. Sans photos, on a eu 2,223 lecteurs. Avec photo, on a eu 11,459 lecteurs. Cinquante nuances de la profondeur humaine…  Théo, la regardait écrire, et, de temps en temps, il la bécotait. Elle accouchera vraiment dans neuf mois…

***

Maggie et moi, vu la lente décadence, la friabilité des 5 petits preux, accouchons de projets pour nous deux :

— Nous aurons chacun un travail, une maison, des enfants, une cour arrière et un petit jardin. Nous aurons nos propres carottes, sans pesticides, nos pommes de terre, et un peu d’ail pour les vampires. Ensuite, on deviendra vieux et je te cuisinerai des soupes aux tomates et à l’orge.

J’ai fait oui de la tête. Le reste du corps commençait à trembloter : j’ai toujours craint les contrats à long terme.

— On garde ça entre nous.

— Oui, c’est notre secret.

Nous voilà deux agents secrets. Pas un mot. Pas un. On s’est cadenassés dans notre amour et notre projet. « Fais-toi un projet! ». C’est ce qu’ils disent aux enfants à l’école.

« Nous nous achèterons une maison délabrée parce qu’on sera pauvres. Une maison délabrée au fond d’un village à l’abandon. Mais on fera ce qu’on pourra. Pourvu qu’on soit ensemble. Maggie ma douce, fabriquons nous un avenir à nous,  comme ceux qui font leur pain. Nous nous pétrirons ensemble. »

Puis un jour, Maggie a eu son diplôme d’aide aux bénéficiaires. La tâche était difficile mais les postes nombreux. Têtue de la tête aux pieds, et maligne de surcroît, elle leva les yeux vers moi et me lança un «  non » irréductible.

— J’ai un plan. Et c’est pour nous… Du moins en attendant la fissure totale….

Elle s’est habillée  pour que tous désirent la déshabiller. J’étais coi, et je me demandais à quoi elle voulait en venir. Au bout de deux jours de recherches, elle s’est vu offrir un emploi au  Snobochic! Un resto de grande classe, fréquentée par des hommes d’affaires pompeux et ambitieux, lustrés comme des calices . Pour  eucharistie, ils ne bouffaient que de l’argent.

Là, au moins, elle a des pourboires. Alors, elle se fait belle en dehors et prend son rôle au sérieux, elle fait sortir le pétillement de son œil et, avec ses longs cheveux roux, on lui demande souvent si elle a des souches irlandaises.

— Oui, je suis Maggie Brogan. Mon arrière  grand-mère s’est installée dans un petit village,   mais elle n’a jamais appris le français.  Elle savait tout juste quelques mots et parlait à ses chiens en anglais et elle est morte en disant : Oh! Jaysis!

On la trouvait drôle et pimpante. Elle en conclut rapidement que la valeur de sa clientèle était reliée à la puissance de moteur de leurs autos de luxe, de leurs  yachts et leur gros  portefeuille  en dormance dans des îles banquières peu bavardes.

Quand Théo lui a demandait ce qu’elle cherchait elle a répondu qu’elle cherchait le bonheur.

— Où?

— Ce n’est pas un endroit, c’est un état.

— Un État?

— Non, il y a  état et  État…

Mais Théo ne comprenait rien ou bien il comprenait vraiment le petit tout dans le grand Tout.  Il était convaincu   que les humains mouraient comme des cochons et que ce beau montage de chair devenait poussière.

— Les urnes sont si petites…

Alors, pourquoi vivre pour un monde qui n’existait pas?  « Ici et maintenant, peu importe le reste.

— Théo, as-tu du cœur?

— Mon cœur est à Maude-Ville. Ce n’est pas un endroit, c’est un être humain.

***

Maggie gagnait  énormément d’argent. Elle en cachait plus de la moitié pour nos jours heureux, nos jours de carottes sans pesticides et d’intrus perfides.  Nous étions devenus deux lapins qui ne veulent pas partager tout. Rien. Ou à peine. Des filigranes. Des parcimonies. Non pas que nous étions chiches, mais parce que le monde l’était. Le monde nous rendait aride comme des petits  pois verts congelés. Nous étions des humains. Mais on a vite fait de nous des individus. Des individus à listes.  De la clientèle de centre d’achats mondiaux. Nos noms n’étaient que des noms sur une liste de travailleurs. Ils disaient  qu’on travaillait pour notre pays. En termes de psychiatrie nous étions une déréalisation. Je me doute ce que veut dire le mot. Mais dans cette mondialisation généralisée (sic), nous n’avions plus rien à voir avec notre nature. Ni même celle de nos rapports. Rapports nature-homme, homme-nature, homme-homme, humain-humain.  Tous ( ou toutes)  des pommes pourries dans un grand panier rond nommé Terre. Ceux qui ne l’étaient pas encore risquaient de le devenir. Le plus difficile était de rester intact. Les intacts sont aussi rares que les déféquassions  du Dalaï-lama.  Même dans notre proche entourage, les intacts sont rares. C’est la souffrance cultivée qui l’est moins. C’est une vie assise sur un nid de guêpes. On se fait tout piquer, surtout notre identité, notre être, nos infimes et parcimonieux petits bonheurs. On se fait voler par ceux qu’on élit – comme dans élitisme – ceux qui nous trahissent, hypocrites comme des chenilles qui nient vouloir devenir des papillons.

Maggie est revenue du travail heureuse-joyeuse. Un mélange des deux. Et quand Maggie est joyeuse, elle chante sous la douche et se rase le poil alentour de sa petite entrée de vie.

On fait l’amour comme des enragés. Je me souviens d’ avoir  mordillé les lèvres et j’ai bu la petite goutte de sang, si minuscule, mais goûteuse. Les baisers sont dangereux quand ils  court les ruts. Maggie est picotée sur sa peau blême. Toute picotée de pointillés roux sur fond blanc. Tellement de picots. Elle est sûrement une télé 1080p, comme dans picots. C’est une irlandaise Haute Définition.

Maude et Théo sont partis prendre un verre dans un bar, trois rues plus loin. On a su le lendemain qu’ils avaient parlé de voyage. L’ordinateur était ouvert sur un nombre affolant de pages d’ agences de voyages.

Maggie et moi ne rêv ons pas de voyages à l’étranger : nous rêvons de l’étranger en nous. Voyager IlElle.Québec Inc.  Nous sommes des compagnons de toutes les compagnies.

— M’aimes-tu?

— Oui, je t’aime.

© Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1