Le Dépotoirium, Chapitre 24

Chapitre 24

Une âme est grande quand elle contient toutes les autres. Une âme est grande quand elle sait qu’elle n’est que le fragment d’une autre.

Maggie

1%

Qu’est-ce qu’ils ont les hommes? Ou qu’est-ce qu’ils n’ont plus? 1% d’entre eux a  réussi à encercler 99% d’entre eux. Ils se sont enfermés, enclos telles des bêtes dans l’ignorance, par la confiance et la culture des dieux. La foi rase les montagnes.

Ils étaient ivrognes. Ivrognes de la gloire. Ivrogne de la réussite. Peureux jusqu’à l’étrier  de l’oreille. Alors, ils se sont mis à boire en léchant des écrans. Il en sortait un miracle, la magique ébullition de leur gargouillis de ventre et de cerveau affamés. Ils eurent droit à tout. Sauf à la liberté… Aujourd’hui, ils traversent les ponts des villes dans leur merveille d’auto(ritaire), noblement cirée, tirée du fer du  Canada,  du lithium du Brésil, munie d’une caméra de Chine pour voir ce qu’il  y a derrière eux… Une queue… Une queue de voitures qui rampent à 1 kilomètre à l’heure, en hiver, fulminants du panache du tuyau d’échappement  que la route se dégag des voitures qui attendent à 1kilomètreà l’heure  heure…

Jason

***

Quand à quatre-vingt dix ans tu as les yeux d’Yvonne, tu as les yeux d’Elsa. Et ses yeux étaient si profonds qu’en l’approchant pour la voir, j’ai vu tous les soleils, j’ai vu tous les ans venus se mirer. Ainsi était Yvonne, un hellébore, une fleur prolongée de cette existence. Elle me prit la main. Une main chaude, pleine d’émoi. Il y a tant qui nous échappe. . En fait, dans la vie, tout nous échappe. Nous sommes programmés pour des ignorances provisoires.

— Vous êtes le nouveau?

— Je pense que oui. À moins qu’un autre ait arrivé avant moi.

— Vous êtes le troisième en quatre mois. Les autres ont eu peur du silence. Ou des lamentations des vieux.  Ici, parfois la maladie hurle. Elle crie pour s’extraire.   Du moins de temps en temps. Dehors, c’est une autre forme de  silence qui fait fuir les citadins… Les gens de la ville ont peur d’être seuls, on dirait. Ils s’ennuient du bruit et de l’effervescence.   Ils aiment les concerts des bus, les sirènes qui déchirent leurs tympans. Ici, il n’y a que les oiseaux… Ils croassent et passent. Certains  chantent, d’autres pas. Je suis née en ce coin de pays. Je suis partie longtemps. Je suis revenue pour le revoir et repartir. La planète n’est peut-être qu’un fil électrique sur lequel se posent les humains…

—  Vous êtes une locataire?

— Pas encore. Je suis bénévole… Je suis encore trop jeune…

Bien sûr, elle blaguait. Le bleuté des veines en disent long sur le parcours  d’une vie. C’est une carte sur la chair humaine avec ses tracés et ses infimes brisures.

— Venez visiter, avant de commencer…

J’avais aidé des vieux à mourir, maintenant, j’allais les aider à vivre. Je les avais aidés à traverser leurs peurs. Je les avais calmés ou simplement écoutés. Dans cette vie il y a des bouches à nourrir, mais aussi des oreilles. Ma mère m’avait dit que jeune j’avais été un garçon sage. Je pense que j’avais simplement compris qu’en écoutant sa petite voix intérieure, on apprenait davantage. Le reste était tapage. Et du reste je m’éloignais. J’avais mes encoignures, mes tranquilles solitudes. Le tohu-bohu n’a jamais enseigné quoique ce ne soit à personne. Air  de Bach n’est pas un chambard. Air est une poignée de vibrations colorées  arrachées à un autre monde. On choisit son petit jardin : la laideur ou la beauté. Les fabricants d’armes ont aussi leurs claviers.  J’avais simplement choisi le mien sans en connaître la « raison ». Il y a autre chose que la raison en ce monde quand on creuse plus loin que la manne vendue par les marchands du Temple Bleu.   J’avais au moins appris qu’au bout d’une vie, cette vie n’avait rien de facile. Alors, en quoi pouvais-je les aider?

Je crois que j’allais seulement les aimer.

Personne ne sait ce qu’est l’amour. C’est un mot. Et chacun décide de sa signification. Ce mot en a presqu’autant qu’il y a d’humains sur Terre. C’est le mot dont on abuse dans un monde bâti sur la haine.

Je ne sais pas vraiment qu’elle ma définition du mot « amour ».  Je me sens malhabile à l’exprimer. Je joue de l’amour comme les chanteurs country jouent de la guitare. Parfois je suis un  piètre musicien de l’amour comme nous le sommes à peu près tous. Piètres à ignorer ou à confondre le sentimentalisme et l’aimer-respect. D’aimer, il ne reste que le respect profond. Je cherche toujours. Et toujours je cherche. Affamé d’un mot perdu, jamais vraiment connu. Si vainement confondu à l’agitation de glandes turbulentes. Qui sait? Le chercheur d’or sasse la vase et l’eau de la rivière. Mon corps est une rivière. Mon âme et un océan. Je creuse et je creuse. Je brasse et je sasse. Je fouraille pour les pépites. Peut-être que l’amour est jaune. Peut-être que l’amour est vert?  Peut-être est-il une aurore boréale de l’âme et des chakras valsant au fond d’un monde trop profond en nous. J’aimerais en faire une équation. Mais il y a sans doute des mondes qui échappent aux chiffres, aux calculs. Et je reste coi dans mes quoi. Ainsi va le monde. Ainsi vont les êtres. Et sans doute que cette partie de nous, cette ignorance d’être et d’agir est la plus grande des shoah.

 

Les jeunes ne savent pas voir les trésors des vieux. Ni les gouvernements.  Les jeunes ont des ornières toutes neuves, roses.  Chez les vieux, on dirait que leur chair a été épongée. Ils ont l’air d’avoir toujours soif. Ils sont secs, semblables à des lunes de dunes empilées.. Les jeunes  sont nés au moment  des tablettes électroniques. Et ils sont ces nouveaux amérindiens trompés par la religion l’infini apparent des   magico-matrices.  Pour eux les vieux n’ont pas de vie. Pourtant, ces tortues vivent souvent un siècle.

Quand on ne porte pas attention à la vie, on risque de vivre et de mourir en brouillon. Ils trouvent étrange que  les « personnes du troisième âge » se mettent à trois pour envoyer un mail. Ils ne font pas la différence entre un humain et une télé 3D.

C’est vrai qu’ils ressemblent parfois à des néfliers, ces arbres crochus. Ils marchent tout de travers, et vont, on dirait, dans aucune direction.

On comptait soixante-cinq  locataires. Si on ne les comptait pas, on comptait des milliers de vies. Certains administrateurs comptaient soixante-cinq bouches. Les liardeurs comptaient sans doute les dents. D’après une étude du Ministère des Chirurgien Dentistes, un édenté coût moins cher à nourrir.

LISTE DES CLIENTS PAR PRIORITÉ  D’ENTRÉE

* riches ( avec ou sans dents, prothèses ou gencives)

* Édentés

* Semi édentés

* râteliers (prothèse supérieure)

* râteliers (double prothèse)

* râteliers ( à côté du plat ou hors bouche)

Les voies des gens chiches  sont impénétrables. Le mot riche ressemble trop au mot chiche. Mais les voies sont au moins  rentables… L’efficience est calculable en fonction de la division des opérateurs engagés n’ayant aucun contact réel avec les usagers. Loin des yeux, loin des peurs. Dans le cas de l’analyste éloigné,  on parle de téléprocédure. Ainsi va le monde : l’implantation de la téléprocédure est la manière de diviser pour régner ou faire régner.  La manière de se tenir à distance de la douleur, de voir la douleur, de la ressentir dans son empathie enterrée.   Alors, on manque la beauté parfois camouflée sous ces douleurs. On rate tous les passés quand on n’est pas présent.

Je suis allé à la pêche aux regards. Sans appât, sans cannes, sans lignes.  J’aimais voir la vie à travers les yeux qui restent ou ce qui reste des yeux, ce tout petit miroir de l’âme. En passant près d’un locataire, je le vis rivé à  sa boîte de pilules. Il devait en prendre une dizaine, voire davantage, par jour. Il les scrutait à la loupe.

« Celle-là est jaune. C’est bizarre, la blanche a la même forme. »

— Charles souffre d’Alzheimer. Avant, il était joaillier. Alors, il voit le monde en joaillier… Il faut le surveiller, car de temps en temps, il fait des dessins d’enfants avec ses pilules. Un jour, il les a collés sur un papier et l’a suspendu au mur de sa chambre. Puis il a fait une exposition de son œuvre. Il demandait dix dollars pour la contempler. Un joaillier qui a rêvé d’être peintre.

—Il a fait beaucoup d’argent?

— Il y a une bande de drôles qui lui ont fait de faux chèques. Ici, malgré les apparences, on s’amuse beaucoup. Pas toujours… Comme dans la vie. Mais, parfois, c’est la fête.

— Vraiment?

— C’est fou ce dont on peut se souvenir. Il en a refusé plusieurs… Vous connaissez les Amas du Japon? Elles pêchent des perles en apnées. Et parfois elles sont vieilles. Elles ont quatre-vingts ans et plongent encore. Elles peuvent garder leur souffle pendant quatre ou cinq minutes.  Lui qui avait une passion pour l’argent ne l’a jamais perdue. Il n’a jamais perdu son souffle, sa passion.  Même qu’il se souvenait de la richesse ou de la pauvreté et de la richesse des gens du village…  Mais pas souvent de leur nom… Il m’a dit un jour qu’il les reconnaissait à leur voix. Il n’avait qu’à fermer les yeux pour voir…

***

C’est en fin d’après-midi qu’entra un nouveau locataire. Certains ne veulent pas vivre ici. La porte d’entrée est connue, mais pas la porte de sortie.  Conrad était de ceux-là. De ceux qui voulait mourir dans son lit. La tête sur son oreiller de plumes. Mais Conrad  avait eu un accident  en conduisant  son petit véhicule électrique,  heurtant la bordure du trottoir. Il  s’était retrouvé avec une blessure au crâne après le capotage. On l’avait rafistolé de quelques points de sutures, mais on avait omis de jeter un œil à l’intérieur de son  crâne.  Quatre-vingt seize ans Monsieur Conrad. Il revenait de l’hôpital un peu sonné. Mais il n’avait rien du vieillard décharné. Il était de taille moyenne et costaud. Chaque matin il allait prendre son café au petit restaurant du coin. Chaque matin que « dieu » lui apportait. « Dieu a oublié de venir me chercher », répétait-il depuis des années.  Deux heures plus tard, il fut conduit d’urgence à l’hôpital.

C’est l’entrepreneur des pompes funèbres qui l’installa, tout beau, cravaté, dans un élégant  tombeau brun, bien gaufré (pour ne pas s’il se blesse pendant le  voyage?),  devant lequel chacun allait se signer.

Quand le téléphone a sonné, à la réception, la propriétaire du restaurant demanda à la réceptionniste :

—  Comment va Conrad?

— Il est parti.

— Avec son véhicule électrique?

— Pas vraiment…

Réjeanne avait compris.

***

 Et la coq dit à la poule : « T’as de beaux œufs, tu sais? »

 

Théo avait signé le pacte. C’est Maggie qui me l’a montré, perdu dans une grappe d’artistes et de « personnages importants » . Le pacte, dit le Pacte Transitoire… Un mouvement (sic), créé à la suite de l’avertissement de l’ONU : « Nous avons deux ans pour renverser la vapeur ».

— Bof! Nassim Harramein arrive bientôt avec son moteur à énergie libre. Il l’a déjà. Mais il ne le montre pas. On a eu le moteur Nobue Minato, et d’autres, bien avant.

Pétrole 

Réduire ma consommation de pétrole partout où c’est possible, en diminuant l’utilisation de ma voiture, en priorisant le transport collectif, le transport actif (vélo, marche), le covoiturage, l’autopartage, le transport électrique, le télétravail; en choisissant un véhicule écoénergétique si je dois en posséder un;
Réduire l’utilisation de l’avion et compenser les émissions des vols que j’effectue;
Améliorer la performance écoénergétique de mon habitation et avoir recours à des énergies renouvelables pour mon système de chauffage;
Amorcer une démarche sérieuse visant à désinvestir mes épargnes du secteur des énergies fossiles; Etc.

Encore une fois, on refile la responsabilité aux usagés. Il n’y a que les pauvres qui ne consomment pas. Qu’on médaille les SDF! Qu’on les médaillent des buffets des poubelles qu’ils fouillent trop souvent, le pied cimenté à la rue. Et voilà les mieux nantis ébahis. Un peu naïfs d’avoir attendu si longtemps pour lire les blogues. Le cannibalisme planétaire y est crié à cors et à cris. La souffrance est le marché. Les responsables, les grands maîtres qui ont  soumis les petits maîtres tout luisants dans leurs postes de kapos ciselés, avec toutes les vertus du conformiste reconnaissant, mais esclave de ses illusions. Il faut être sa propre révolution. Et pas trop salement…

— Dommage que nous n’ayons plus Le Dépotoirium.

— Dommage, cher Jason. Mais c’est toi qui a la clef du site… Tu pourrais leur dire que la longueur des pipelines mondiaux frôle les 400,000 km… Et pendant que je parle, c’est sans doute dépassé. Et qui t’écouterait?

— Il faudrait cloner des messies pour enrayer le faux progrès. Ils s’entre-tuent à grands feux et à petits vœux. Il faut être plusieurs pour être un. Une auréole ne fait pas le printemps. Tous des saints éteints…   Tous des tisons à peine tiédis. On leur dirait qu’un jour les terrains de golfs seront transformés en potagers qu’ils ils iraient marcher à la grande Église d’Ottawa, de Londres, ou de Paris. À Sainte-Retraite-des-Anges, on ne marche pas… On claudique. Ou bien on lambine comme nous le faisons de temps en temps. J’aime les Beatles et Bach. L’amour c’est de ne pas avoir à dire qu’on est désollés. On n’a plus de pays parce qu’on les a vendus en milliards d’exemplaires de la grosseur d’un dé de jeu.

—  Mais j’ai envie d’écrire… Écrire, toujours écrire… Qu’est-ce que j’ai dans la caboche pour me faire petit messie de coins de rue? Je dois souffrir de n’avoir pas une maladie déclarée par les suppôts  de l’industrie pharmaceutique… Demain, je m’en vais pancarter pour exiger le nom d’une maladie portant mon nom. La Jasonite.

« Smack »

Se nourrir de gryllidés

Je suis surpris que pour contrer la faim, personne d’entre ces gens à matière grise soufflée n’ait songé à modifier la structure génétique d’un grillon pour en faire une bête de 50 ou 60 kilos. Avec 20% de protéines, le grillon gonflé serait parfait pour le gril, une fois démembré. Un grillon, au contraire d’une vache, ne pète pas… ou peu. C’est trop laid pour aller voir.

On pourrait créer des parcs pour grillons en lesquels les adeptes de la chasse pourraient en tirer quelques uns et les garder pour l’hiver.

« J’ai un grillon dans mon congélateur. On va pouvoir passer l’hiver ».

Jason

 

© Gaëtan Pelletier

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