Archives quotidiennes : 5-novembre-2018

La malade inimaginable

 

Le Dépotoirium, Chapitre 23

Chapitre 23 

Carl est allez se faire petit chez les calandres grecques. Il s’est terré comme un mulot apeuré, un mulot courant le diazépam et  l’alcool, se nourrissant aux gâteaux imbibés de pépites de haschisch. Il craint qu’une flopée, une queue sans fin  de demoiselles enfiévrées,  pareille à celles  devant les cinémas pour visionner Le Titanic, se plante devant sa demeure.   S’il existait des habits en verre fumée il s’en vêtirait. En y   y pensant, il me téléphone pour me dire qu’au moins ça le mènerait au Gala de l’Adisq, là où l’on récompense la relève.

Mais rien n’est arrivé. On l’a oublié au fond d’un tiroir pour courir un autre génie à saveur du mois ou un beau mâle.

  Cher Carl

Tu vois bien que tu sers de petite collation à ceux qui écoutent ta musique. Maggie m’a dit que tu étais un beau croque-monsieur. Les gens bouffent des vedettes comme ils bouffent des crudités. Dans la grande chaudière des affairistes, les cannibales font bouillir les artistes comme toi.  Cent autres arrivent. Et ils perdent la tête. Ils ont besoin de dévorer quelque chose ou quelqu’un. Rien ne dure, pas même les montres.

Il ne répondit pas tout de suite à mon message. Il avait trop de chats à flatter. Il a adopté un chat  aux allures de Main Coon tellement gros que,  lorsqu’il s’assoie à la fenêtre,  il a le tronc en forme de pyramide avec une lune de poil auréolant sa tête.

Alors il est allé travailler dans une usine de guitare, huit heures par jour, cinq jours par semaine. Il pensait que le train-train quotidien allait tuer la machine à vapeurs qui déraillait en lui, les soirs venus. Plus il lisait pour « apprendre », plus il s’emplissait t le crâne de cette nourriture fast-food des drames quotidiens et des nouvelles, plus il élimait ses ongles sans autres limes autres que ses dents.

Il s’était acheté une vieille maison  dans  un petit village situé à moins de 50 kilomètres de l’usine. Une maison au toit fragilisé, de bardeau de cèdre gondolé, entourée d’arbres et flanquée d’une belle   parcelle de terre  déjà labourée : un   potager. Son rêve!  Le village était tellement enfoncé dans la forêt que le soir on pouvait voir des étoiles. Les étoiles courent les villages, fuient les villes.  Il s’est mis à demander, voire quémander aux étoiles de le conseiller. « Tout parle en ce monde. Mais nous n’avons que deux oreilles pour entendre, deux yeux pour voir. Je suis certain que l’on vit dans un tunnel. On est des étrécis. Et il doit y avoir une raison pour être venus  ici et s’enfermer dans un petit bateau rose. J’ai les nerfs à fleur de peau et de beau. Alors, ça va. En un sens… »

— Je vais acheter 24 plants de tomates.

Il en acheta 48.

Salut Jason,

J’ai ramassé de vieilles pièces de guitares défectueuses pour chauffer la maison. De l’érable, du palissandre indien… Un vrai massacre. Le poêle se lamente.  Le poêle chante.  Je suis certain que ça fera une belle musique l’hiver prochain, quand la neige gaufrera  la maison pour – on dirait- tenter de la protéger du froid.

 Je vais chauffer un bout de temps avec le bois de l’usine, m’acheter quelques  stères d’érable. J’ai l’intention de  me fabriquer une guitare avec les pièces les moins défectueuses. J’ai attrapé un sale rhume et je délire sur papier :

Si vous regardez un paon  à travers une vitre, vous ne voyez pas la vitre.

Le nuage ne sait pas qu’il produit de la pluie.

 Je me demande si les œufs se souviennent de leur mère?

Les gens rêvent de mourir dans leur lit. Ils n’ont pas compris que les mouches meurent souvent dans les pare-brise.

Une erreur n’est que l’avortement d’une réussit temporaire.

On vous dira que tout n’est qu’illusion. En réalité, tout n’est que le dieu en vous a délimité son univers.

Les singes font des grimaces, les hommes font des projets…

Le cœur a ses raisons, mais la raison n’a souvent pas de cœur.

Les gens dits intelligents courent tout le temps. Ils vont loin… Au même endroit que ceux qui marchent lentement.

L’univers est dans la mouche et la mouche dans l’univers.

Carl

***

Maggie et moi avons  envoyé nos lettres de démission. Il y a d’excellents modèles sur la toile.  On respire maintenant comme si l’air venait à nous pour se vendre. Nos poumons ont l’air (sic) d’avoir effectué des agrandissements.

Avant de quitter Montréal, on  est allés au parc.  Il est  rare que Maggie et mois nous asseyons sur  un banc pour ne rien faire ou faire ce que nous devrions faire plus souvent : contempler. Prêter attention, aurait dit Krishnamurti.

On était assis, la main dans la main,  tels les arbres qui se prennent  par les racines pour s’entraider, se nourrir, se rejoindre à tâtons, se caresser sous une douillette verte, parler en cachette de la Terre.  Les racines sont le secret des arbres. Ce sont des langues fouineuses. Ils sèment en secret.  Nous avons nos secrets, nous avons des nœuds pour nous attacher, des nœuds papillon qui palpitent les cœurs. Nous sommes des lépidoptères. Et seule Éliora Bousquet peut nous peindre.

Quand Maggie m’a demandé pourquoi l’amour était lié au cœur.

— La réponse est sur la toile : c’est le thymus logé près du cœur… Ce serait le siège de l’âme…  Tu iras voir sur l’internet.

— Merci! Pour la réponse romantique!

***

On a trouvé. On a trouvé une belle maison  à vendre dans un  village voisin  d’une petite ville ou se situe une résidence pour personne âgée. Ils nous attendent de paye ferme. On a été embauchés en répondant à une petite annonce. On sera main-d’œuvre et amour-d’œuvre.

On a  visitée l’intérieur de notre future demeure  par visites  la toile.  Elle a de l’âge : ses fenêtres ont l’air de lunettes à la fin d’une journée, la peinture est écaillée, la galerie penche, les poteaux sont croches, et le toit est pentu. Mais c’est la merveille qu’il nous faut. De vieilles âmes ont dû  y passer et laisser leurs traces invisibles. Les armoires sont vieillottes et avec peu de rangement. On aura deux assiettes, deux tasses, trois ou quatre verres, et quelques vieux chaudrons.

C’est à l’autre bout du monde, vers l’océan Atlantique,  par la route d’entrée des Français qui sont arrivés ici il y a  500 ans.  On se refuse à mourir avec des citations de livres pleins la tête, des délires de fondateurs d’empires, des rats de banques et leurs investisseurs.   On ne veut pas être des moutons électriques Philip K. Dick.  Tels que frappés du sceau des intellectuels : c’est bucolique.   On ne veut pas non plus être pauvres et misérérés pareils  vieux Dubois dans Les fruits de l’hiver. On veut marcher là où il n’y a pas de tramways sous nos pieds, pas de bruits, et avec des étoiles pour lampadaires.  Les laïcs ne veulent pas de burqa mais ils se masquent pour échapper à la pollution. Un jour, Trump dira que les chinois et les indiens sont des bandits masqués.

***

Déjà une vague de chaleur oppresse Montréal. L’air est épais comme un étouffe-chrétien. Les fenêtres sont toutes ouvertes et les rideaux ballent au bal de l’été qui s’en vient.

Il fallait s’asseoir devant la télé en attendant que la nuit nous achemine ses petits courants de fraîcheur, au moment ou l’asphalte commence à s’éteindre, à se refroidir.

Excités comme des enfants,  on s’endort en se regardant les yeux fermés,  collés l’un  contre l’autre et on se soupire, on s’échange nos haleines.

***

Le matin, au lever, on jette un œil sur le cyberjournal. Ils veulent tant d’attention qu’ils ajoutent des nouvelles à toutes les heures.

La Terre a perdu 60% de ses animaux sauvages en 44 ans.

Les journaux de papiers disparaissent. On ne trouvera plus de vieux journaux dans les greniers des vieilles maison  maisons. Les greniers seront sans nouvelles anciennes. Les cerveaux aussi. La page jaunie disparaîtra en même temps que la baleine noire. Tout est lié. Tout est lié contre nous : l’eau, le frêne, le geai bleu, et les abeilles  en péril.

Nous périssons à vue d’aveugles.

***

Il faut se grouiller. Davaï! Davaï! Davaï! J’ai eu une période durant laquelle je me tapait des films de guerre russes. C’est tout ce que je comprenais. Mais les canons et la mort, c’est universel. Pardon! Terrien.

Presque huit cent kilomètre à parcourir. Huit cent kilomètres en espérant que le tacot tienne le coup. C’est une Toyota 2007, avec des sièges éventrés et de la rouille au bas des portières. Nous roulerons dans une blessure métallique.

On roule pendant quatre heures pour arriver au bord du fleuve qui s’élargit. L’air devient plus frais et puis, plus loin, un léger fumet  salin. Il y avait un quai, non loin du kiosque de renseignements touristiques. Pas de rues ici : de l’herbe à hauteur d’homme,  vastement éparpillée avec des oiseaux sans noms pour nous. Pourtant, nous connaissons bien des  oiseaux de nuit de Montréal.

Il vente. Il vente mieux qu’à Montréal. Le vent prend de l’air et s’élance de l’autre côté du fleuve.  Il vente à perte de vue. Nos peaux sont en amour avec le vent. Enfin! De l’air pulmonaire. Plantés au bout du petit quai, les babines relâchées et lâches,  nous regardons de l’autre côté du grand fleuve, du côté des montagnes qui coupent le ciel en dents de scie.  Les montagnes de Charlevoix se dessinent sous nos yeux ahuris.  Le vent se fait coiffeur de la chevelure de Maggie qui se laisse tricoter des boucles. Que voulez-vous de plus? Il doit y avoir sur Terre autre chose que des objets à consommer pour passer le temps. Il doit y avoir des plantes inconnues qui se cachent pour se laisser découvrir, avec des noms étranges, des sons inaccoutumés : la morelle douce, dit-on,  goûte le beurre d’arachides. Quant à l’achillée mille feuilles, on le saura plus tard, en rencontrant Claudie. Il y a trop à découvrir en ce beau monde. Dire que certains  passent leur vie à écrire des livres  de comptabilité.

**

Le motel est tout petit. On l’a déniché en traversant un petit village. La propriétaire qui nous reçoit a un  regard brasillant de fêtes.  L’orbite de son  est toute éclairée par le bleu de ses iris.   Elle ne sourit pas seulement avec ses dents. Son être a de l’aura.    Un être humain n’a qu’un cadeau à donner : lui.   Les cadeauphiles n’en savent rien. On leur a dit de donner des objets, des fleurs pour faire son grand sentimental, et du chocolat pour la volupté de ceux qui vivent dans des palais aux exhalaisons ambrosiaques.

Le lendemain, en marchant le long du fleuve, on voit les rosiers garder la mer  en bordure du sentier. On dirait qu’elles  regardent avec leurs odeurs et  font l’amour aux sèves volantes des eaux salines.

Le fleuve repousse des masses de détritus,  arbres et  plastique ,  comme s’il tentait de se soigner lui-même.  Les arbres arrivent avec leurs racines comme s’ils voulaient reprendre leur vie ici.

Marcher  nourrit le corps et le cerveau. Quand on marche pour aller nulle part, on trouve les plus beaux paysages : ils sont intérieurs.  Il y a tant de gens qui prennent l’avion pour aller s’étendre sur des plages du Sud. Tellement! C’est en dedans que sont tous les paysages de ce monde. Il ne suffit pas de jeter un œil, mais de laisser l’œil se délivrer, se dépêtrer de l’arrogance de l’ego.

**

La dame, toute gentille, nous a donné une  chandelle verte. Couleur des yeux de Maggie.  Après deux verres de scotch, quand on l’a allumée, en éteignant  les lumières du motel , le feu s’est transformé en somnifère. Après une tentative de faire l’amour, Maggie s’est endormie nue en ronflant.

J’ai soufflé sur la bougie.

La bougie n’a pas répondu.

***

« Croissance, chômage, réchauffement, anthropocène, pétrole, biodiversité, ressources, consommation, famines, guerres : même combat. »

C’est  « ça »  que l’on trouve en ouvrant nos journaux préférés le matin. C’est « ça » la petite descendance des Goebbels transmuée en une infinité de petits pointillés boiteux.  De quoi déjeuner au vide, le repas le plus important de la journée. Il y a des mots et des concepts qu’il faut fuir. Ou les fuir tous pour faire tabula-rasa du tableau engorgé de l’intérieur.

J’ai refermé l’ordinateur.

Je suis allé chercher un café dans une petite épicerie qui vendait toujours des journaux de papier. J’ai rencontré trois tracteurs, trois  autos, trois marcheurs. Le village est situé sur une bute et l’on peut apercevoir un bateau qui se dandine sur les vagues. Puis il y a des étincelles sur les vagues, comme si le soleil allait y mettre le feu un jour. Ça pétille. Ici, tout danse sur les écumes des vaguelettes. Les bateaux se bercent tels des enfants du beau berceau qu’est le fleuve. Un berceau que l’on a pollué…

Chasseurs d’idées

Si vous passez votre temps à la chasse aux explications, vous n’avez plus de vie. Ou de moins en moins… Expliquer n’est pas découvrir la réalité : c’est le résultat d’une saisie lacunaire de ce monde infini. Ce que l’on tient dans sa main n’est pas le monde et est le monde en même temps. Mais ce n’est pas en l’expliquant que l’on « comprend ».

Je viens de saisir d’où vient ce prolongement de l’extinction d’une certaine humanité au profit de l’IA, dites intelligence artificielle. La Terre est fiévreuse. L’homme qui y habite créée les problèmes et dépense des fortunes pour les régler après avoir dépensé des fortunes pour les créer….  Sans compter les guerres les plus fausses inventées pour secouer certains vendeurs d’armes du temple bleu. ( Et cela en utilisant l’argent des peuples). Shame on you, and bombs on them! Les problèmes qui arrivent sont réglés un à un. Et c’est là le grand trou et la grande illusion de croire que l’on peut les régler un à un. Car il y a dans cet ensemble- les guerres, la pollution, les enfants souffrant de plus en plus de « nouvelles maladies, les mouvements de population- une énergie négative  non perceptible qui est plus active que la seule vision d’un problème et de la création d’un comité mondial se penchant sur le problème. Ainsi, l’auto électrique ne réglera pas  – ou on pensera le régler – par une transition énergétique qui créera d’autres sources de pollution une grande partie de la pollution. L’impossibilité de saisir les facteurs invisibles qui sont entre les multitudes facteurs/agents  et différents problèmes engendrera une perte totale de contrôle. Cette perte de contrôle est déjà en marche. Il est possible que Nassim Haramein trouve la solution au problème énergétique. Toutefois, la mise en action ou production de la capacité de produire une énergie quasi infinie causera elle-même un autre problème : le matériau complexe à sa réalisation pourrait ne pas exister. Et pendant ce demi-siècle à venir, l’homme ayant choisi la technologie plutôt que l’humanisme aura perdu le combat qu’il a mené – sans le savoir – contre lui-même.

La nature décidera… 

On vit dans un monde noyé d’explications. Il n’y a pas d’émotions dans la recherche d’une mécanique de la « vérité. C’est  Une sorte de mythographie du présent. Des présents sans cesse renouvelés, mais toujours les mêmes. Toujours partiels, toujours répétés.  On suffoque, en manque d’émotions, étranglés par les explications. Quand un humain explique les moteurs à pistons, il en comprend les composantes, puisque c’est lui qui l’a construit. Mais il ne connaît rien à la forêt. Il pense que ce sont des arbres. Le reste importe peu. Il ne voit que ce qui se transforme en « investissement ». Un arbre dans la brousse, c’est un arbre à la bourse. Un homme à l’usine est un ouvrier. Mais un être humain n’est pas un ouvrier si sur quoi il œuvre n’est pas « lui ». Et ce « lui » est en même temps les autres. Alors, ce que l’on tient par la main est le soi-autre. Le premier nœud du « nous ».

En cela, nous aurons failli.

 

Jason, Carnet de voyage intérieur

 

J’ai eu une envie folle de rouvrir le site. Je me suis abstenu. Un jour, je serai sans doute désintoxiqué. J’écrirai des livres pour enfants. Si ce n’est pas déjà fait…

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©  Gaëtan Pelletier

Le Dépotoirium, Chapitre 22

Le Dépotoirium, Chapitre 21

Le Dépotoirium, Chapitre 20

Le Dépotoirium, Chapitre 19

Le Dépotoirium, Chapitre 18

Le Dépotoirium, Chapitre 17

Le Dépotoirium, Chapitre 16

Le Dépotoirium, Chapitre 15

Le Dépotoirium, Chapitre 14

Le Dépotoirium, Chapitre 13

Le Dépotoirium, Chapitre 12

Le Dépotoirium, Chapitre 11 

Le Dépotoirium, Chapitre 10

Le Dépotoirium, Chapitre 9

Le Dépotoirium, Chapitre 8

Le Dépotoirium, Chapitre 7

Le Dépotoirium, Chapitre 6

Le Dépotoirium, Chapitre 5

Le Dépotoirium, Chapitre 4

Le Dépotoirium, Chapitre 3

Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1