La vie si belle dans un monde devenu si laid

Dans mon dernier article, j’ai décrit notre existence personnelle comme quelque chose qui n’est pas autonome, mais n’existe que par les relations. Qui je suis se reflète dans les yeux de celui qui me regarde. Il y a un élément en rapport à cela dans la perception de la beauté qui mérite d’être noté.

Il y a quelques années, ma femme et moi avons visité le Grand Canyon. Sa beauté est impossible à décrire. Je me sentais constamment frustré avec mon appareil photo – il ne pouvait tout simplement pas prendre une photo qui était suffisamment grande. Et la grandeur du Grand Canyon est un aspect majeur de sa beauté. Aucune image ne peut capturer la sensation dans laquelle le bas de vos pieds fait mal (vertige) quand vous regardez ce gouffre si profond. Mais le vertige fait aussi partie de la beauté. En effet, toutes les images que vous verrez du Grand Canyon vont échouer à rendre sa réalité parce qu’elle est inévitablement réduite (à l’exception d’une salle de cinéma). Sa beauté est portée par sa taille, par sa couleur, par le ciel, par votre position. La beauté, comme l’individualité, est une relation avec beaucoup de choses.

Quand les architectes conçoivent quelque chose que nous trouvons beau, ils ont fait attention aux proportions et à toutes sortes de choses qui ont un caractère relationnel. C’est ainsi que nous voyons les choses. De manière significative, les mots pour la connaissance portent souvent la signification fondamentale de « voir » (cf. en grec «  oidein »). Parmi les limites de la langue, il y a l’exigence que l’on ne parle que d’une chose à la fois, ce qui contraint la pensée à un modèle linéaire. Nous devons commencer la phrase et attendre sa fin. Très souvent, la pensée suit le même schéma.

Il n’y a pas moyen de faire avec le langage ce qu’un seul regard accomplit. Même un millier de mots ne peut égaler une image. La langue n’est pas sans usage. Elle peut désigner et suggérer. La théologie a souvent recours au paradoxe et à la contradiction pour montrer au-delà des mots une réalité plus large. C’est le vrai sens de la «  théologie apophatique ». Les mots ne peuvent pas exprimer suffisamment ce que nous pourrions savoir autrement. Dans l’enseignement de l’Église, nous parlons de ce que nous savons, tout en reconnaissant que notre discours ne peut que désigner. Nous ne pouvons pas toujours dire ce que nous voyons.

C’est aussi une fonction des icônes. Les Pères du  7 e Concile ont écrit : « Les icônes sont à la couleur ce que l’Écriture est à la parole. » Mais, en fait, elles sont plus que cela. Nous pouvons toujours voir plus que ce que nous pouvons en dire. Les icônes sont une exposition éloquente de la foi pour ceux qui savent comment les voir. Il est approprié que le 7e Concile soit décrit comme le résumé de tout ce qui s’est passé avant. Il défendait la fabrication et la vénération des icônes, dans ce qui est l’expression la plus durable de l’enseignement apophatique. Les orthodoxes disent à juste titre : « Venez voir ! ».

Le monde moderne est inondé d’images. Curieusement, les images n’élargissent pas notre compréhension mais tendent à la diminuer. Nous avons pris l’habitude de voir des clips soigneusement sélectionnés comme des représentations de la réalité, souvent aussi finement affinées et biaisées que la rhétorique qui passe pour un discours moderne. Les icônes, dans le style byzantin, utilisent souvent la perspective inversée. L’effet est de regarder dans un monde qui est en expansion (au lieu de le rétrécir dans le lointain). C’est une présentation qui dit toujours qu’il y a plus que ce qu’on voit. Elle admet honnêtement la nature limitée de sa représentation. Les débats font rage aujourd’hui sur les « faux » médias, comme s’il y avait un « vrai » média. Nous vivons de plus en plus dans l’ aphorisme de Kafka : « Les mensonges sont devenus l’ordre du monde ».

Il n’est pas surprenant que, dans un ordre mondial fondé sur le mensonge, la manipulation et la régulation du langage deviennent importantes. De nombreuses institutions publiques abandonnent le langage du genre (par exemple), refusant d’étiqueter un enfant comme un garçon ou une fille. L’idéologie (la fluidité du genre est un concept, pas une chose) est faite pour triompher de la réalité. Ce que nous pouvons voir comme une évidence, ne peut pas être évidemment nommé.

La modernité est fondamentalement violente, tout comme ses nombreuses philosophies. La « construction d’un monde meilleur » est un projet de violence. Lorsque ce qui est affirmé n’est pas manifestement vrai, alors son affirmation ne peut réussir que par la force. Lorsque la langue est réglementée par la loi, c’est seulement pour faire respecter le mensonge. Le diable est nommé à la fois « père du mensonge » et « meurtrier dès le commencement ». Le meurtre est un effort pour créer un mensonge au sein de la vérité. La véritable existence de quelqu’un est faite pour paraître comme si elle n’existait pas. Mais sa destruction est un mensonge. De même, tout mensonge est un acte de meurtre, un effort pour établir ce qui n’a pas d’existence à la place de ce qui en a une. Dans un monde où la pression pour réglementer la langue est de plus en plus forte, la violence est inévitable, qu’elle soit manifeste ou cachée.

Le croyant vit ainsi dans un monde violent, entouré de fausses images et d’un faux langage. Dans un tel contexte, il est important de voir le monde et de dire la vérité. Alexandre Soljenitsyne a écrit vers la fin de l’Union soviétique. Vivant sous un régime corrompu jusqu’à la moelle, il a courageusement exhorté les autres à suivre son exemple. C’était simple :

« C’est dangereux. Mais refusons de dire ce que nous ne pensons pas. »

C’est tiré de son essai  Vivre sans les mensonges. Il vaut la peine d’être lu dans son intégralité. Les merveilles de l’économie de marché masquent la maladie spirituelle qui en sous-tend l’ensemble. Un paragraphe de son essai me semble étrangement familier :

« Il fut un temps où nous n’osions même pas chuchoter. Aujourd’hui, nous écrivons et lisons des écrits clandestins [samizdat], et parfois, lorsque nous nous réunissons dans le fumoir de l’Institut des sciences, nous nous plaignons franchement les uns aux autres : Quel genre de manipulations nous jouent-ils, et vers où nous entraînent-ils ? Se vanter gratuitement des réalisations cosmiques alors qu’il y a de la pauvreté et de la destruction à la maison. Soutenir des régimes éloignés de la population et non civilisés, attisant la guerre civile. Et nous avons imprudemment encouragé Mao Tse-toung à nos dépens – nous serons envoyés à la guerre contre lui, et nous devrons y aller. »

Le système soviétique s’est effondré parce qu’il était construit sur des mensonges. Ce qui n’existe pas (le mensonge) est une mauvaise base pour une construction sérieuse.

Les êtres humains sont créés pour une véritable existence personnelle. Cette existence est une relation avec tout ce qui nous entoure. Mais nous commençons à nous diriger vers la non-existence lorsque nous entretenons des relations avec le mensonge. Seul le Christ est la véritable image du Père. Le monde n’est considéré à juste titre que lorsqu’il révèle la vérité de son existence créée.

Voyez la vérité. Dites la vérité. Soyez la vérité.

C’est la beauté du monde.

 Fr. Stephen Freeman

Le P. Stephen est prêtre de l’Église orthodoxe d’Amérique, il est recteur de l’ Église orthodoxe Sainte-Anne à Oak Ridge, Tennessee. Il est également l’auteur de la série de podcasts  Everywhere Present et  The Glory to God.

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