Le Dépotoirium, Chapitre 22

Chapitre 22

Un beau jour, toutes les couleurs du monde entier se
mirent à se disputer. Chacune prétendait qu’elle était
la plus belle, la plus importante, la plus utile, la
préférée ! ( Philosophie amérindienne)

La Terre est une pomme… Mais si on la mange en entier, graines y compris, il ne restera plus rien pour semer quelque chose. Et la Terre donne tout. Nous prenons tout, nous lui arrachons la peau, défonçons ses entrailles, dévorons ses yeux, volons ses vies.

Nous n’avons rien à lui donner.

Faites un don. Dites merci la Terre.

C’est tout.

Carl 

***

La maison-château de Maude et Théo ressemble   à un robot démembré : une table, une  tête en forme d’horloge et des épées anciennes pareilles à de grands doigts d’acier accrochés aux murs. Acier à chier.  Métallique de Ah! À Zèbre,  avec ses nombreuses rayures qui glissent le long des murs.   On pouvait se mirer partout.  Le seul bois qu’il y avait provenait  de Russie. J’ai dit un jour à Maggie que si on partait en voyage, on irait voir le lac Baïkal. La plus grande réserve d’eau douce au monde. Il n’y aura un jour  que Microsoft d’assez riche pour acheter le lac Baïkal en baril de  45 gallons.  Puis la Chine achètera Microsoft. C’est le pétrole du futur. Ça peut faire rouler un humain pendant cent ans.

Maude  nous a sorti un texte du Dépotoirium et l’a lu.

—  Nous avons une surprise pour vous.

— Ouais! Nous allons éditer Le Dépotoirium format  papier.

— Mais de quel droit?

— Parce que c’est bon.  Je vais vous le lire. C’est de Carl, je crois.

 Nous ne sommes que des glaçons et notre vie une toute petite saison. C’est de l’aquamation avant la lettre. Maintenant, on ne brûle plus les corps : on les dessèche parce que nous sommes constitués d’au moins 70% d’eau. Dans quelques décennies, les anciens présidents des États-Unis, les leaders de Wall-Street, les dormeurs du mal, seront séchés comme du poisson boucané.  Il n’en restera qu’une ossature poudrée que l’on remettra à la famille qui perdra ses eaux en pleurant. Ils chialeront en embrassant de l’engrais historique. Ils s’habilleront de noir pour afficher leur tristesse. Tels les vieux tableaux des classes du siècle dernier. À la craie. Et le buisson Bush aura son nom sur une bibliothèque ou sur une galerie de tableaux de peintres célèbres. Lui, qui comme passe-temps, peignait en autoportrait dans une baignoire. Prendre plus d’eau par les pores de la peau pour vivre plus longtemps? On ne sait ce qui se passe dans la tête de ces nombrilistes qui n’ont rien compris de la vie.

À partir de là, dans l’insoutenable brisure et distance des humains, nous étions scindés. Et des scindés arrive la scission. Je voyais le chasseur Villeneuve,  dans la série Life Below Zero, démembrer son orignal et en découper les morceaux. Puis il vantait les mérites du cerveau. Au goût, bien sûr.  Plus tard il le fera pétiller  dans une poêle à frire pour s’en régaler. Les corporations des G7 se régalent et brûlent les cerveaux à coups de milliards de messages, de tweets,  d’articles, d’objets à se procurer parce que ce sont les toutous des adultes du 21ième siècle.   Ils sont contents de nous mener au petit bal des décervelés.  Nous sommes dans la fosse au néant, fritant dans une énorme poêle à frire  mondiale. On veut aller vite pour engranger à la vitesse d’une formule 1  l’argent invisible. On déshabille Jacques et Mohamed pour habiller Heinz.

Tels des fonctionnaires de l’État, bientôt nous serons tous tablettés. Maintenant, tout le monde a les yeux et l’attention vissés à un téléphone ou à une tablette. On pensait que c’était fait pour apprendre, mais c’est fait pour se  pendre et faire semblant d’apprendre. Même la tribu des Maschco-Piro seront tablettés pour « évoluer ».  Le jour où nous aurons réussi nos vies sera le jour dans lequel nous aurons le temps de tricoter des bas de laine  et de faire de la télévision autre chose qu’une mitraillette à pubs. Regardons tous les trous de nos têtes et voyons que nous sommes bêtes à faire rigoler un chimpanzé.

Nous sommes tellement mal à l’aise qu’on tousse pour passer le temps. Et dans le coude S.V.P. Comme si nous étions porteurs d’un virus pour s’entre-fuir.

— Je ne sais pas que dire…

— Prendriez-vous un verre de vin?

— Soit! Ou la bouteille…

« Asseyez-vous ». (Asseyez-vous comme dans j’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre). En fait, ils nous ont fait part de leurs projets : une piscine creusée.  Un faux petit lac chloré derrière la maison. Pour faire court, l’été, ils feront des longueurs.

— Je me souviens que tu avais écrit sur le site : « Sauvez la planète, il n’y a qu’ici qu’il y a de la bière. »  Et là, on va manquer d’eau pour en fabriquer…

J’avais été naïf de penser que nous formions une  entité, une belle équipe.

Maude nous a fait visiter la pièce dans laquelle elle montait ses capsules de You Tube. Elle qui était  autant  organisée qu’un puzzle encore dans sa boîte avait changé. Changé en quoi? Tout n’était qu’ordre et volupté.  On ne peut pas changer en quelqu’un d’autre. Elle était sans doute  ainsi au plus profond d’elle-même.

— Et vous deux?

On n’a rien dit. On a fait des haussements d’épaules pour se développer le splénius et le trapèze. Si on continue à badiner dans le vide on deviendra des Arnold Schwartz and Eager. On voudra tout. La paresse est le cœur du tout qui veut tout.

— On songe à déménager en campagne. Dit Maggie.

— En campagne? Il n’y a pas de vie là-bas. Pas de culture… Ici, ça bouge.

— On ne veut pas « bouger » comme vous deux… On veut bouger comme « nous deux ». On n’a plus envie de se tordre le cerveau comme un citron. On n’a pas envie de mourir au bout d’une carrière…

— Nous on n’a pas envie de vivre au bout d’une route de gravelle avec des chèvres et des choux.

— On voyant votre maison, on a deviné…

— Théo a de l’ambition…

— Peut-être qu’il s’est acheté de l’ambition. Il y a de l’ambition à vendre partout. Il y a même des ventes de garage d’ambition. C’est souvent du prurit de toute une vie, une démangeaison qui vient d’un grand trou, d’une fissure dans la vie des enfants. Pour se réparer on se colle de la Crazy Glue en format « titres ». Dr. ,M.D,. O.P.D.G.,T.M. L’univers n’a pas d’abrégiation. J’aime mieux un poème sur ma pierre tombale que deux lettres.

Un fois mort, l’arrivisme n’a pas de sens s’il ne mène pas à quelqu’un… Il mène à des choses. Nous on ne pense pas qu’une chose n’est qu’une chose… Si c’est une chose, ça n’a pas de vie.

— C’est vraiment bon ce vin. Tu parles et tu parles…

— C’est vrai… Alors, qu’on me remplisse mon verre pour que je vide mon petit moteur de cœur.

Les filles se regardaient, déconfites, penaudes, devant nos petits crachats de  venins. Il dort un serpent en chacun de nous. On l’avait réveillé. On a réactivé les milliards de diablotins des recoins de nos êtres. Certains ne vivent qu’en s’alimentant de d’Asmodée, Belphégor, et autres racailles imprimés quelque part en nos cellules.

Mais les filles, dans leur connivence ancrée,   tenaient à leur profonde et  indomptable  amitié. Et c’était bien ainsi. Théo et moi savions qu’on ne pourrait semer la zizanie en elles. Et c’était bien ainsi.

Puis l’atmosphère s’est détendue. On a enfouie la hache de guerre. Au grand pays de la vie, rien n’est parfait.  Même s’il y avait un prophète pour chaque personne, c’est à se demander si cette planète irait mieux.  Les États-Unis ont deux prophètes : Jésus et l’État. Ils prient pour leur dinde. Et votent pour une dinde. Alléluia! Au pays de la Thansktaking, il n’est pas défendu d’aller siroter le pétrole ailleurs en tuant des dictateurs.

Vers 11 heures,  on est partis à la sauvette, sans trop espérer  de retrouvailles. On s’était perdus. Du moins pour un moment.

***

— Je m’en vais au lit.

— Bonne nuit, Maggie. Je vais te rejoindre plus tard… ( plus tard n’est pas précis).

J’ai décapsulé  une bière puis une autre. Il était deux heures du matin quand j’ai décidé de rayer le site de la carte,  ou du moins le mettre en veille sur un serveur .ru.

La biblique tour de Babel était née. On disait n’importe quoi, pourvu que le cerveau se fasse aller les méninges. La Terre commençait à suer ici et là,  à sécher, encore ici, encore là. Inondations, déserts, puis avertissement de l’ONU. Les enfants aux cheveux blancs et aux titres pompeux se sont réveillés. Ils ont deux ans. Leur âge. Deux ans pour sauver l’humanité. Comme disait le sage indien : le planète se reverdira.

On a fait taire tous les philosophes. On les a laissé  parler dans le vide. C’est la totale : une fricassée de fric et de fabricants de fric. Bonjour à tous les désâmés et désaimés de la planète : Alto Hospicio, Atbassar, Varéna, Koror, etc. Les villes ne manquent pas. Ni les vils pour vous soudoyer votre belle planète. On va vous arracher votre beau tapis vert sous les pieds. Zip! Allez-hop! Il y a de l’énergie sous vos pieds. Scalpons-la!

Merci pour la taxe carbone. Il y a des cerveaux et de grandes institutions mondiales qui en seraient privées, vu le peu d’énergie que demande leur « réflexion ».

Et la taxe âme? 0% sur 65 ans.

Après le déluge, on  ira tous vers la tour de Shinar.

***

J’avais besoin de mon petit coin pour écrire.  Les mots   dégagent l’âme de sa boue. Il faut tirer la plus infime pépite  d’or de cette terre qu’est le corps.  Les écuries d’Augias. On est tous une écurie à nettoyer. On a tous une tache à détacher. Ça m’arrivait souvent, l’été , de regarder la vie revenir, aux aurores.  La lumière paraissait transporter toutes les choses, les imprégner, les rendre vraiment vivantes. Le grand projecteur se pointait le nez lentement, pour ne pas faire peur aux brindilles et à la rosée du matin.  Le printemps, je passais des heures à tenter de comprendre les glaçons suspendues aux toits du garage et de la maison. J’ai toujours pensé que les glaçons pouvaient parler.  Je les regardai s’éteindre lentement, nourrir la terre.  Et là, je vois des gens froids nous gouverner, nous assassiner, nous mourir. Des gens froids, glacials qui n’ont pas de saison. Ils sont carrière et butés. Ils vivent d’une carrière, une seule. Ils aiment vivre dans des moules et travaillent pour des fabricants de moules.

Grand arrière papa, papi-pépite, un homme en or, cultivait son jardin. Il plantait trois graines : une pour la pluie qui faisait périr et nourrir en même temps, l’autre pour l’oiseau, et enfin une pour lui-elle. Arrière Grand-maman, mamie-pépite, pétrissait son pain. Ils ne venaient  pas de San-Antonio, ils venaient de Saint-Émile. Aujourd’hui, on emprunte pour payer son pain molasse, sans échine, à croûte flasque. Le progrès consiste à aller voir s’il y a de l’eau sur Mars. Pauvres fous! Bientôt, il  n’y en a plus pour la bière et bientôt plus pour le pain. On leur aurait, à Grand-Papi et Grand-Mamie,  qu’un jour ils boiraient de l’eau dans des bouteilles de plastiques qu’ils se seraient roulés sur le plancher et que leur rate aurait défoncé les vitres de leur maison de pauvres.

Le jour où nous aurons réussi nos vies sera le jour dans lequel nous aurons le temps de tricoter des bas. Tricoter c’est comme égrener un chapelet. C’est la paix la grande des grandes prières.  Ça a le même effet sur l’esprit, l’âme, ou du moins cette part d’inconnu en nous que les formules vendues dans des livres sacrés.  Maintenant, ce sont les machines de Chine qui tricotent nos bas de laine.

— Eureka! On ne sait plus marcher, Maggie. On nous a appris à courir.

***

Quand Maggie n’est pas là, elle me manque comme certains sont en  manque d’une série américaine. Elle/Je  sommes fatigués. Épuisés. Flapis! Et toutes les douleurs de l’âme nous montent à la tête.  On aimerait se payer une cargaison d’espoirs. Des espérances aussi belles que l’Australie, là où les kangourous  sautent  haut pour aller loin.  Nous, c’est la traînaille intérieure. On enjambe le quotidien… Il faudrait des Zola dans chaque pays  pour écrire  le même livre : « Le ventre de la Terre » pour expliquer l’expression « courir ventre à terre ».

And bla bla!

**

Nourrir le vent

L’été souffle ses lumières
Dans les pupilles
Après les hivers
Et je bois des yeux,  tout  ébahi
Les grandes coulées chaudes de la Vie

Les fleurs attendent les abeilles
De leurs robes-peinturlures
Des diamants de parfums
Habillent les champs
Tout va au vent!
Tout va au vent !

À la percée des matins roses
L’ariette des oiseaux
Défait lentement
Le silence du noir

C’est une lueur qui message
Un jour au soleil
Tout va au vent!
Tout va au vent!
Porter de mains délicates
Le coffre des beautés
Tout va au vent!
Tout va au vent!
Que nous sommes
Pendant que resteront
Les souffles que nous laisseront
En partant
Comme pour nourrir le vent…

Jason

***

J’étais repu. Je me suis dit : autant en emporte le vent, les toits de maison, les brûlures des canicules et les rivières qui se font engrosser par la pluie diluvienne. Autant passer à autre chose. J’avais une boîte de poèmes que je gardais secrètement au fond d’une armoire. Je l’ai prise et je l’ai portée dehors dans une poubelle. C’est là qu’on déchiquette le monde, que l’on enterre tout, même le crayon utilisé pour les écrire. J’en ai fait mon deuil. Un autre… À quoi sert d’engranger de l’inutile? Au feu! Aux rebuts! À l’enfouissement ! Là où rien ne dure. On traîne de vieilles pensées comme de vieilles pantoufles. J’ai dû pleurer en prenant mon dernier verre. Il faut bien de temps en temps évacuer les peines. Je vais aller écouter Jiddu Krishnamurti pour me rassurer que le monde « est ». Et non qu’il « a » …

Le Canada s’apprêtait à lancer son industrie du cannabis. Les noces de Cana : Bis! Doublez la mise dans l’euphorie!  La félicité sans félicitation. Toujours la sollicitation. La peau sur le revenu. Travailler six mois pour soi et six mois pour l’État. Nous avons été transformés  en des insectes térébrant, creusant leur tombe à coup d’onglées. Demandez-vous ce que votre pays fait pour vous? Ils font des dons à Méphistophélès et à ses représentants de guerre. Satan a trop de noms pour être nommé. Le diable est aux vaches et à la bourse. Tenez-vous le pour dit. Un jour, les jeudis seront noirs.

Dans la broussaille de ses cheveux roux, j’ai fait de mes doigts un peigne….

Je n’ai pas pou écrire ou poursuivre…

© Gaëtan Pelletier

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2 réponses à “Le Dépotoirium, Chapitre 22

  1. Que de trésors. Merci.

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