Le Dépotoirium, Chapitre 20

Chapitre 20

 

Comment chier dans les bois

Comment creuser votre trou

Désormais, nous voilà arrivés aux choses sérieuses. Les gens – les avocats d’affaires, les femmes de séducteurs, les candidats à la présidence des États-Unis – veulent tous savoir comment enterrer leur merde. Ce chapitre décrit précisément où et comment creuser ces trous qui favorisent une rapide décomposition des fèces tout en prévenant la contamination des cours d’eau, fournissant par là même la meilleure protection possible à la bonne santé des hommes, du royaume animal et de la planète. Car avant même de bien saisir l’importance qu’il y a à creuser ce petit trou individuel dans la nature (également dénommé trou de chat), il est nécessaire d’envisager notre merde dans son sens global. Essayer de l’envisager, c’est là toute la difficulté de l’exercice…

Comment chier dans les bois, Chapitre II, Kathleen Meyer, 1989

Il faudrait mettre le livre à jour. Nous ne chions plus que de petits cacas de sentiers, mais nous déféquons du caoutchouc, du C02,des milliards de bouteilles et de sacs de plastiques, shampoing, boissons, etc. Et même des humains…

Carl, ( anticipation sur le monde à venir, version bêta)

***

Le facteur nous a apporté une belle lettre : une invitation sur papier épais et lustré 3X. Du papier pareil à celui que l’on reçoit de la compagnie qui vend des autos. Les autos sont déjà cirées sur papier. Un jour la voiture intelligente prendra le contrôle des usines. Ils réclameront encore plus d’asphalte. Cinq kilomètres d’asphalte peuvent tuer des milliers d’arbre et tout ce qui y habite. Même la beauté des arbres est dans les arbres. On ne peut pas garder la beauté et couper les arbres.

On ouvre la carte :

Maude et Théo sont heureux de vous inviter à leur nouvelle demeure pour pendre la crémaillère

On  y a songé, on y a réfléchi, on a pesé… Nous avons même songé à mentir. Puisque tout le monde ment. Les pubs d’auto mentent. Ils embauchent 20 concepteurs de pubs.Ils font du yoga avec leur cerveau pour nous vendre du métal. C’est pour ça qu’ils nous regardent le nez en l’air, hautain.  Dans les pubs d’auto les montagnes, les rivières, la Terre entière appartient aux autos. Quand tu te glisses dans ton auto, ton auto t’emmène en des endroits qui n’existent plus. Même une auto à six roues. En réalité, les autos n’ont pas de liberté : elles suivent les routes. On leur trace des routes étroites pour en glisser plusieurs. Sans doute que Maude et Théo ont leur propre route. Ils ont leur propre autoroute. Et ça les excite. Il faut suivre des directives, des pelotons de pseudo spécialistes. La vie est une forêt. Alors, pourquoi choisir ce sale asphalte noir et ne pas suivre l’aventure de ne pas  savoir où l’on va?

Les rebelles meurent trop vite. Ils finissent, pour la plupart, sur une plaque avec un titre. « Maître Lavoile, Avocat. » Plaqués comme des autos, avec numéro de permis.

Le grand feu du « changement du monde » ne  nous a laissé que des squelettes de  braises froides. La discordance commence par de  menus secrets. Et les menus secrets engendrent des comportements systémiques de menus secrets. Chut! C’est un secret. Qui vous cache, ment! Nous abhorrons les menteries, les menteurs, et les rapetisseurs de désastres. Alors, c’est clair : on n’ira pas et ils en savent la raison.

Alors, on a senti que notre fusion  d’origine c’était transformée  en communion toxique. Un mot fort à la mode. Comme si dans nos vies chacun devenait l’hostie de l’autre.  Alors, on risquait de s’entre-bouffer en tentant de trop communier. Pour eux, il  était temps de devenir des civilisés. Les incivilisés  n’ont plus de place de nos jours. Et s »ils en cherchent une, ils risquent de se faire bastonner par des avocats et des policiers bien soldés.   Se révolter est faire preuve d’incompréhension devant le « génie » des systèmes implantés par les oligarchies. La race humaine est en train de s’autophagier à bouche que veux-tu! Elle se mange toute crue. Elle croit à la croissance infinie.  Nos deux dévoués rentraient dans les rangs. Un jour, sans doute siffleront-ils  de la farine  d’Hollywood Made in Colombia.  Ils avaleront ensuite des phrases mécanico-américaines : « Ne te demande pas ce que tu peux faire pour ton voisin, demande-toi ce que ton voisin peut faire pour toi ». Philo-Slogans des mâcheurs de chewing-guns.(sic).

JFK, GWB, LBJ, RMN,WJC, BHO et DT Tower. Tous des aristos crasses, des lécheurs de bottes, des soldés à la finance. Ils ont soif de pouvoir et de grandeur d’eux telle une terre fendillée par la sécheresse d’une été sans bouteille d’eau.

Des portails organiques, des sans âmes. Des sans d’aura.  Des poisons d’eau dure. Des poissons d’os mous. Des bibittes bouffeuses de sociétés. Glou! Glou! Glou! Goulûment.

***

On ne pouvait pas  détester Maude et Théo : on les aimait. L’amour ne fait pas partie des idées. C’est une émotion, comme la musique. En même temps, c’est une acceptation.   On ne pouvait pas arracher cet amour de nos êtres, mais on  n’avait pas envie de faire partie du club  des kapos de la destructocratie. On doutait même –et très souvent- de s’attacher autant à une manière de vivre qui nous semblait seulement plus honnête. Quelqu’un a dit un jour qu’au paradis les poissons volaient dans le ciel. Peut-être que les oiseaux nageaient… Ce doit être un poète ou quelqu’un de mort.

Maggie et moi on écoute nos  intuition. On reconnaît la petite voix tout frêle en nous qui murmure si bas que peu l’entendent. Plus le cerveau est en vacarme, plus l’intuition est une arme de savoir enterrée sous ce continuel chahut.

Le Dépotoirium allait sans doute mourir, comme nous. Nous pensions avoir créé le néo-siècle des lumières, avec pour mission d’écraser le nouvel obscurantisme… Pauvres petits nous! Nous étions  désormais  des plongeurs en apnée dans un saignoir qui se livrait à la coagulation d’humains, de peuples entiers. La cravate avait supplanté la robe noire. Chinois, Néerlandais, étasuniens, Lituaniens, gens de Mogadishu, de  Saint-Nazaire, de Padang, etc., tous  étaient  dans le même bateau de sauvetage qu’on soufflait et soufflait sans cesse, vidant leurs  poumons, leurs avoirs,  pour qu’il flotte. Les villes avec leurs files d’autos, de camions et les ciels remplis d’avions commençaient à nous voler de l’air. Les voleurs ne volent pas d’air. Ils ne savent pas que l’air se vole. Ça leur échappe de leurs mains froides et distantes.

Et nous détestions les États qui jouaient avec nous en nous faisant chanter : un kilo de peur, un kilo  de beurre.

La guerre du 21ième siècle était enclenchée : Citoyens VS Politiciens.

Les vendeurs du Temple Bleu allaient bientôt avoir de la misère à vendre leur salade.

***

Carl éteint sa cigarette dans son cendrier personnel. Il fume tellement qu’il s’est acheté une urne, rien que pour se moquer de son « vice ».

— Je vais mourir un jour. Je veux savoir de quoi j’aurai l’air. Jusqu’à maintenant, je n’ai pas envie de jouer avec des idées, de faire mon intello de coin de toile. J’en ai déjà assez dit.

Il se l’est procuré chez l’entrepreneur de pompes funèbres. Quand l’entrepreneur  lui a demandé si un proche était décédé, Carl a répondu qu’il n’y avait vraiment personne de plus proche : lui. Pour fumer… Il pensait rencontrer un de ces entrepreneurs sérieux, dénué de tout sens de l’humour, qu’il s’est fait répondre :

« Je fume aussi. Il n’y a une façon de garder la viande : la boucaner… C’est ce que faisaient les amérindiens ».

Ils sont devenus amis.  Le type aux cheveux blancs se teignait en noir avec un champoing : « For Men Only ». La V30 : la plus noir des noires. De la couleur de son corbillard.

— Allons prendre une bière ensemble.

Carl ne s’est pas fait prier…

***

Maggie et moi fumons en cachette. Du tabac. Puisqu’il n’est pas défendu de fumer de la marijuana. Et je ne sais plus quelle heure il est, mais il est l’heure d’être écœuré. Nous mangeons des rations de désabusement à tous les coins de journaux, d’analystes vocaux ou écrits, des youtubeurs qui vendent des bulles de  bonheur, des recettes  et des capsules d’humour. Il y a ensuite les crasseux :   les analystes de l’économie. Les tartufes coiffés à droite, fervents  de cette religion des chiffres, nous dégoûtent. Méfions-nous des hommes qui parlent avec des chiffres et qui vivent par les chiffres.   On les écoute,  pourtant.  On vous aime niais et alanguis! Être bon ne compte pas. Le PIB est un acte de foi. Il n’inclut pas le bonheur, la joie, la paix, le ravissement. Le PIB est le plus mauvais squelette de nos existences. C’est un dessein d’enfants. C’est crayonné en barbouilles, en citrouilles et en rouille. Car c’est dépassé. Sésé.

Puis il y a les analystes. Les analyses sont comme des corbeaux qui vivent des cadavres  écrasés par la vie, en politique ou en art. Il y a tellement d’art dans la vie que chaque maison a une galerie.

Ils ronronnent de la langue et du cerveau pendant  des heures de plaisir à nous ennuyer.  Après s’être soulagés, les participants s’arrêtent parce qu’ils n’ont plus de temps d’antenne. Ils changent d’émission.  Ils s’en vont sur la borne des bornés pour  recharger leur cerveau, leur langue, leur formules, et puis reviennent le lendemain.  Bienvenue chez les Esties! Un film bien poilant. Les tabarnak! Ils nous font chiotter, mais nous avons au moins un livre pour savoir où enterrer nos excréments. Notre monde, lui, ne sait plus où enfouir ses vieux frigos, ses téléphones portables, son plastique du Pacifique et tous les tics des pseudos génies magiques.

Bonne nouvelle! À partir de 2020, plus le droit d’enterrer ses détritus. Nous pensons tous et en chœur, que nos gouvernement ne sont jamais allés visiter les dépotoirs ou des centres dits écologiques.  Paroles de gens de bureaux. Leur corbeille est un proton. Un proton de décharges.

***

J’ai emmené Maggie au travail, pour lui donner un avant-goût de son futur  emploi. La matière première des infirmiers, du moins celui qui comme nous nous occupons des gens en fin de vie,  c’est le vieux ratatiné, bourrés de médicaments, qui semble ramper vers l’au-delà.  Avant, il y avait des bibliothèques qui mourraient. Maintenant, ce sont des cendres d’Alexandrie, des corps carbonisés. Le vieux est séparé de la vie, des enfants, de tout ce qui est « différent » du vieux. Le vieux vit avec le vieux. L’eau de ce poisson qu’est le vieux et une agglomération de vieux. Ils vivent dans de vieux eaux.

Mais à travers certains d’entre eux, il reste des trésors. Ce n’est pas leur grand savoir. Ce ne sont pas des Wikipedia, ce sont des émotions, des souvenirs, des histoires. Des vies et des vies. Des longues vies paquetées d’embûches, de noirceur et de lumière. Bref, ils sont comme nous.

Maggie a tout de suite aimé Caméléa. Je l’avais nommée ainsi parce qu’elle était souvent camée, mais plus conscientes encore. Elle était camée, et son prénom était Léa. Caméléa avait près de son lit un perroquet beau parleur. Elle l’adorait. Quand elle voulait voir et entendre de la vie, elle se tournait vers Icare.

Même à moitié morte, elle semblait plus vivante que nous. Elle était partie vivre au  Yukon où elle avait passé une partie de sa vie pour  revenir mourir ici. « Détresse respiratoire ». « J’ai trop fumé d’herbe », disait-t-elle, en riant. Sur son visage, on aurait dit une belle carte du monde en couleurs, avec ses montagnes, ses plissures, ses rivières séchées. Elle avait encore de ces lèvres charnues des gens qui ont d’énormes dentitions et qui ont goûté à la vie de la Vie.

Couchée dans son lit de mort, même les lumières quasi éteintes, la pièce semblait se remplir d’une luminosité pas tout à fait de ce monde. Un mystère de lumière qui jaillissait  d’elle. Ses longues tresses de cheveux blancs se répandaient sur les oreillers qui gardaient sa tête un peu penchée en avant. « Je me suis coupé les cheveux à chaque fois qu’ils me chatouillaient trop les fesses. Jeune, je ne les coupais pas souvent, car j’aimais bien me faire chatouiller les fesses »…

« Qu’est-ce que vous faites ici, les jeunes. Vous êtes trop beaux pour colorer des mourants. J’étais comme vous : j’étais timide et j’avais peur de la vie. J’ai 86 ans et trois mois. Ce qui devrait faire pas loin de 350 saisons. Je sais compter, mais je sais surtout avoir emmagasiné toutes les émotions. Je ne sais pas où j’irai quand je partirai, mais je sais que l’on emporte que des émotions. Alors, donnez-moi de vos émotions pour que le bagage soit plus gros.  J’ai toujours ressenti mon âme comme une éponge à émotions. Parfois ça m’a fait mal. Mers et montagnes. J’ai chanté, hurlé de désespoirs, mais j’ai appris à vivre comme si je n’avais qu’un seul jour. Un seul. Quand le soleil se levait, je renaissais. J’ai appris à renaître. Aujourd’hui, les gens meurent à tous les soirs. Et ils meurent dans la peur de l’autre jour. Au Yukon, c’est là que j’ai appris à voir la nature si vaste, les rivières remplies de truites, les papillons, les moustiques,  le froid, la chaleur, les cabanes. Sauvage comme la vie le beau Yukon!  J’ai su, très vite en arrivant là-bas que je préférais danser dans ces petites misères au lieu de goûter à la froidure intérieure. J’ai cessé de pleurer intérieurement après quelques semaines. C’est la Terre, et je ne sais quoi d’autre,  qui m’a prise dans ses bras et m’a soutenue. C’est la Terre avec tous ses mystères. Quand je revenais ici, voir mes enfants, et que je les voyais trimer du matin au soir, avaler des médicaments pour endurer ce monde affolé dans lequel ils vivaient, j’avais hâte de retourner vivre avec James. On pêchait, on trappait, on marchait des jours et des jours, rien que pour nous déplacer. On n’avait pas de but. Les pas et les yeux, les oreilles et le nez nous menaient partout.  Quand je revenais ici, je ne voyais plus de vivants. Je ne voyais que des zombies ruminer, affolés, les nerfs brisés. Leur garde-robe était remplie de vêtements : un pour chaque jour. Comme s’il fallait être une fleur nouvelle dans un édifice à bureaux. Ils étaient tous des guenilles bien habillées. Des guenilles riches. Des démolis. Des âmes fendillées, toujours en attente, et d’autre ressassant  leur passé. Ils nageaient dans le fiel de leurs regrets. Ils écumaient leur âme-bateau à toutes les semaines en se jetant dans une fête bien arrosée. Ils ont pris les habits d’un rôle social. Avec tous les avantages. Ils ont fait semblant d’aimer. Même qu’aimer leur soulevait le cœur parce que c’était une tâche. Un esclave bien vêtu, bien logé, reste un esclave. Mais ça, personne ne semble le comprendre. Ils ont vendu leur âme à leur cerveau. Et leur cerveau a été acheté comme on achète un tracteur. Les paysans sont passés  de la terre à l’usine, puis de l’usine à un monde invisible, irréel, tracé par les ordinateurs. Ne pas croire en ce dieu qui dort en nous, et croire en une machine qui mène le monde! Ils disent qu’ils sont actifs et participatifs. Ce n’est rien… C’est pathétique et quasiment drôle. Triste, surtout… »

Elle parlait, parlait, le souffle coupé, enlevant son masque d’oxygène, puis le reprenant.

Nous étions silence et silences.

La pièce était toute courbaturée de lumière par une chandelle allumée qui vacillait sous les mouvements de l’air. La  La pièce était sombre mais une chandelle demeurait allumée et vacillait.

— Vous pourriez me lire quelque chose?

— Bien sûr!

— Les gens sont sourds des yeux. Ils ne sont plus là… Ils sont sur des trucs électroniques. Je ne suis pas un pixel, même si j’ai l’air d’un pixel dans cette immensité. J’ai été : point. Et j’en suis heureuse. Même si j’avais peur de tout… Au début. Après je ne sais quel temps, j’ai cessé d’avoir peur. Après tout, j’étais sorti du ventre d’une mère. Voilà que je refais simplement le chemin inverse.  Donnez-moi le petit carnet, dans le tiroir, là.

Maggie a pris le carnet.

— Ouvrez simplement une page. Car je les aime toutes. J’ai simplement pris cela et les ai écrites pour ne jamais oublier. C’est Giono : page 43. Un extrait du livre Le chant du monde.

Maggie se rendit à la page  indiquée  et se mit à lire :

Enfin, le soir véritable venait. Tous les piétons rentraient aux fermes et aux villages. Deux ou trois traîneaux passaient encore à toute vitesse à la lisière des bois dans un gros bruit de galopades et de grelots. On entendait dans le vent des gens qui tapaient leurs raquettes sur le seuil des portes, puis les portes se fermaient et les fermes et les villages se mettaient à suer de la vapeur et de la fumée comme des chevaux qui ont couru de toutes leurs forces dans le froid. La carapace des forêts, les épines des buissons devenaient bleues comme de l’acier, tout l’étincellement de la terre s’éteignait d’un seul coup, deux ou trois grosses étoiles déchiraient le soir, puis, du haut des montagnes, s’écroulait lentement l’entassement des nuages, la neige recommençait à tomber et, la nuit s’étant fermée, il n’y avait plus rien à voir, il ne restait plus qu’à écouter les grands nuages qui battaient des ailes à travers les forêts.

— Je crois qu’elle s’est endormie.

Après, je lui ai fait faire le tour du propriétaire.  En cette maison de soins palliatifs, le propriétaire, ici, c’est la mort. Il y avait les sages-femmes, et moi je suis le sage-homme à l’autre bout de la vie. Juste avant ledit tunnel. J’étais là pour les soulager, leur parler, les toucher, les distraire Ce  qu’ils aimaient le mieux c’était de raconter leur vie. Ceux qui le pouvaient encore. J’écoutais des testaments sonores.  J’ai plus appris sur la vie dans cet antre de la mort que de ma minuscule expérience de vie. Ce sont les derniers bruits des humains. Quand, enfants, ils ont appris à parler, c’était pour se raconter, même à eux, leur histoire. À côté de cela, la magnificence de la Statue de la Liberté de New York est une potiche. Et la robotisation est le leurre et l’argent du leurre. Une formule que j’adore…

Nous nous sommes assis sur un divan de cuir.

Assis sur de la peau de vache trépassée.

Au fond, au tréfonds de nos êtres, n’étions-nous pas assis sur tout ce qui est mort et qui sert aux autres?

La vie est un collier de souvenirs ou un tissage de l’esprit vers ses grandes espérances. La mort, la réelle, c’est de ne plus être capable de vivre entre le passé et l’avenir. Nous sommes des  personnages en fauteuil roulant. Tout ce qu’on nous baratte concernant nos vies, nos futurs de technocrates bien payés,  ne sont qu’illusions.  Nous sommes assis sur une peau de vache : c’est la réalité. Il y a un vieux et faux lampadaire accroché au mur qui laisse sa lumière glauque lécher la noirceur de la pièce. Tout est tapis tapi. Le plancher est posé en dessous du tapis et le tapis est tapi en dessous de la lumière.

Avachis sur le divan, ma bouche qui respire comme un mat bat aux vents dans la chevelure rousse de Maggie.  On s’échangeait nos respirations, nos bulles d’air, nos aliments de poumons, collés-collés.

Il y a de belles  léthargies qui nous passent sous le nez. C’est lorsque l’on cesse de se servir du cerveau que l’on commence à comprendre. Et pourtant, notre monde a délaissé la profondeur de l’indolence, de la paresse,   pour la grande caverne de  l’action.

— Comment tu vois la vie, m’a-t-elle demandé.

— La Terre est comme une grande ruche, une immense ruche. Pendant que des enfants naissent à l’autre bout du monde, ici, des gens s’en vont. Si nous étions assis sur la lune, par un soir de Terre, dans une noirceur sidérale, nous pourrions voir les âmes, telles des lucioles, monter vers le monde oublié et d’autres aller se nicher dans les ventres des mères. Ce serait comme une ruche en été, quand les fleurs des jardins se maquillent de leurs couleurs à la tempera. Elles se font belles parce que le soleil les aime et qu’il les fait tisonner en des andradites mouvantes. Il les aime au point de sculpter leurs couleurs, de manière si gracile qu’elles deviennent parfois translucides. C’est comme la vie. On ne comprend pas une fleur. On la regarde avec tous les yeux cachés en nous. C’est peut-être un tout petit pixel de paradis.  On ne s’en empare pas, on la laisse soigner nos yeux. On la laisse bénir nos douleurs. On la trouve belle et on ne se demande pas pourquoi elle est belle.  Quand on est gris, les fleurs nous aident. C’est comme une œuvre qui pousse, atteint son apogée, et se met à plisser sans botox pour la sauver. Parce que c’est la vie. Elle se dissous et sèche. Elles deviennent toutes tordues des pétales. La peau des vieux est comme les pétales des fleurs. On se demande s’il y a une raison à la vie. S’il y a une mission. La formulation des religions est la suivante : tu nais pour être une créature de Dieu, tu vis,  et tu meurs pour aller au paradis. Selon les règlements en vigueur…  Les trois paliers de la Vie.  Et qui dit que même si nous avions des milliers de vie, des milliers d’états vibratoires, que tout resterait un mystère. Il n’y a que dans les livres que l’on peut écrire le mot fin.

— Qu’est-ce qu’on va faire de notre avenir?

—  On va essayer un avenir…

Alors, le lendemain, on s’est mis à la recherche d’un hameau perdu au fond de la Gaspésie abandonnée. Là où les villages rapetissent à vue de vie.  Là où les enfants sont attirés comme des moustiques vers la phosphorescence des villes.

Tous les téléphones intelligents mènent à Montréal ou à New-York. L’accès à tout ne mène souvent à rien. Trop aller en dehors de soi ne mène pas à soi.

Bruit, bruit, bruit, joli bruit! ( comptine)

Feu!

© Gaëtan Pelletier

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