Le Dépotoirium, Chapitre 18

Chapitre 18

Le studio et les scénarios

 

Dieu a donné à l’humain tout un studio, un beau studio bleu-ballon,   pour la musique, la peinture, l’écriture. Quand l’homme commença à vendre des poules et des lapins, l’idée vint aux hommes qu’on pouvait voler les poules et les lapins. Mais vint un plus malin qui, lui, eut l’idée d’acheter toutes les poules et tous les lapins. Ainsi naquit Jeveuxtout. La première clôture fut l’arrêt du monde libre et de l’avoir commun.

Alors, il ne reste plus qu’un seul film : un film à catastrophe. On aime avoir peur? On sera servi dans les prochaines décennies.

Nous sommes des scénaristes et des acteurs ratés. L’écran plat que nous regardons est peut-être celui qui nous sculpte. Nous risquons de devenir aussi lisses  que lui.

Nous sommes un cas lisse. Buvez-en tous, car ceci est votre sang!

Carl

Carl a eu un succès fou, fou, foudroyant,  avec une courte chanson  placée sur  You Tube : Sonate à la une. Une chanson aux dédicataires multiples…  Dédiée à toutes les femmes qu’il a aimées.   On a été neuneu de penser qu’il   allait au moins sauteler devant son succès. Au contraire, ça l’a figé. Pendant quelques heures, il s’est transformé en statue.

La chanson a frôlé   les 2 millions de visionnements. Karl  regardait l’écran,  les yeux grands, et c’est là que tout a commencé. Il a décidé de suivre une cure d’oubli,  tellement il craignait le vedettariat.  Il s’est bourré. Il s’est engourdi au point d’avoir des joues de vampire  au régime.  Il était blanc comme si on l’avait lavé au détersif de plus en plus puissant.

***

On a retrouvé Carl dans son vomi. Il sentait le petit canard à la patte cassée.   Il avait maintenant suffisamment engrangé d’argent   pour acheter toutes les chandelles de ce monde et les brûler par les deux bouts.   Carl tente, on dirait, de s’allumer jusqu’à ce que la braise de son âme lui apparaisse pour ensuite  plonger dans une urne.   On l’emmène au petit coin pour le débarbouiller de son dégobillage. La vie est un accident. Les hommes sont comme des œufs de poisson livrés au hasard des remous des guerres, de la monstrueuse misère, des âmes toutes en emprise, pincées par le monde du libre échange. C’est le règne des eucarides de Harvard.   Si dieu existe, c’est un semeur qui ne prend pas de risques : il pond et pond encore.  Il pond toujours pour être certain qu’il sortira un œuf gagnant du lot.  Einstein ou Krishna.

Le choix est fait. Faites vos dieux!

On a étendu Carl  sur un grabat. Il  s’est lové en fœtus pour tenter de rejoindre un  monde duquel il vient. Car il est venu au monde, comme nous. Nous les passants et partisans de la surface de corps.  Notre corps est une sorte d’horloge dont les aiguilles, en tournant,  nous débarrasse  lentement  de  la chair, la découpe finement, la brûle  pour bouronner. On perd chaque jour des particules de chair, volatiles, fines, qui s’emmêlent aux poils des chats, à la poussière de l’appartement. Celle que l’on ne peu  voir, celle à laquelle nous sommes  aveugles de naissance. Des  cadavres voltigeant comme des flocons noirs rappelant les cheminées d’Auschwitz.  Si on amassait toutes les particules de l’immeuble, il y en aurait suffisamment pour faire un cadavre décomposé, retapé une fois a poussière recollée.  On ne savait pas qu’on respirait la mort; c’est à force d’ouvrir les yeux, de se dessiller à coups de lésions psychiques qu’on finit par voir le bout du monde avant de voir le commencement  de l’éternité.

***

Maude  n’a que vingt-cinq ans, une peau lisse de cellophane, des yeux pétillants,  comme si  elle cachait un puits de lumière au fond d’elle. Ça sourd d’elle  telle une aura qui l’enveloppe  de ses passions et ses soifs. C’est beau à voir. Car elle est belle à voir.

Maude veut participer  au rêve américain.  Alors, un beau soir, en naviguant sur le web, on a découvert les vidéos de Maude,  formulant, toute pimpante   des conseils sur l’art des achats  en ligne, les  maquillages, les meilleurs restos, et d quelques recettes de plats minceur. Un bon début : 634,243 visiteurs. Quelques semaines plus tard, elle dépassa  toutes ses concurrentes.

Maude est maintenant  une vedette. Elle gagne sa vie dans la grande tradition de la légèreté de l’être humain perdu dans les sables mouvants d’un univers factice. Le civilisé ne se lasse pas de fabriquer des  miroirs. Dans les cinémas, très bientôt, il y aura des jets d’odeurs liées à l’histoire du filmé : le siège  avant aura son crachoir d’aromes, et les bancs danseront, tressauteront quand l’avion crashera. Un bel amusoir!

Et la réalité?  Il faudrait créer une école dans laquelle les gens marchent deux heures par jour dans les bois.  Un  futé  du Ministère de l’Éducation du Québec nommera cela : La Walden thérapie. Mais notre petit futé sera vite enterré par des projets plus importants, car on ne cultive plus l’art d’être mais l’art d’avoir.

***

Maggie et moi étions    avachis dans le lit pour rêver tout haut d’échapper aux gourous des États et leurs lapins qui sortent des chapeaux pour  avaler notre cerveau.

Dehors, les bruits de la ville paraissaient lointains. On pouvait entendre les pneus des bus nager sur l’asphalte mouillé  de la ville.  On fixait  le plafond comme pour voir des milliers de mouches. Nos regards sont avalés par le noir crade qui y est collé. On le sait,  parce pas un chiffon n’a caressé le plafond  depuis des lustres.

— Que cherchons-nous?

— Peut-être la vraie vie… Hier, j’ai visionné un documentaire sur les descendants des Aztèques. Les Aztèques n’ont que le temps de cultiver la pomme de terre. Et dans la pomme de terre il y a la faim. Et dans la faim, il y a de grands livres pour apprendre à devenir Crésus à la place de Crésus. La différence entre JÉ-Sus et Cré-Sus est le je.  Alors que nous avons trop de temps pour penser, ils  sèment  des patates et des patates et tressent de beaux vêtements colorées comme des toiles de maîtres. Même les arcs-en-ciel descendent pour les voir de temps en temps.  En plus, ces gens  sourient tout le temps. Même dans leur misère la plus basique. Alors que nous, par soir d’hiver, traversons le pont à 20 km heure pour aller au boulot. Boulot-boulet. On ne peut pas se révolter quand on a de la pizza à volonté et 150 chaînes de télévision. C’est Noël sur le pont. La voiture est renne. Sièges chauffants, anti-hémorroïde, et radio drôle, anti cafard. Le ciel et l’acier s’embrassent dans ce char techno.

Il faudrait s’enfermer de temps en temps dans un fermoir-forêt, une cache de chasseurs de silences. Ici, il n’y en a plus. Ici le bruit transperce nos cerveaux. Ici on  avale  7000 publicités par jour.  Sans compter toutes les ondes des téléphones intelligents, de celles des  micro-ondes, et des Wifi.   Tout ce bruit de fond ressemble aux tortures d’un Guantanamo. Je veux bien rester vivant, mais je ne veux pas mourir à chaque seconde. Je veux t’emmener quelque par, là où on ne te tuera pas. Je veux que des papillons aux ailes muettes virevoltent alentour de ta tête. Je veux qu’il reste encore en ce monde un arbre sur lequel nos enfants peuvent encore y attacher des balançoires. Je veux que le jardin soit rempli de mille-pattes, de perce-oreilles, d’insectes minuscules qui poussent dans les canicules, de chiendent nargueur, tenace. Je veux de la vie. Pas des écrans et des puces informatiques et des politiciens tic-tic-tac.  De vraies puces qui se jettent sur les chats pour les sucer, les mordre. Et je veux surtout qu’on laisse les pissenlits se répandre avec leur toison jaune et vieillir jusqu’à  leurs hélices voyageuses. La vie, Maggie… Pas de l’acier et des embranchements de dictateurs fourmillant dans des banques et tressant, stressant nos petits destins. Je ne veux plus qu’on soit des nègres translucides, de la chair à robot.

***

Ce soir-là, le mercure plongea : c’est ainsi qu’on le dit à la télé. Et la télé c’est le curé du 21ième siècle. L’heure des grands sermons sur des montagnes de propos sans cesse répétés.

On gelait comme des mouches sur le bord d’une fenêtre, des mouches qui auraient eu besoin d’adrénaline, des mouches lentes et en mal de vivre de courir leur pitance et d’avoir peur, tout le temps peur de cette peur inoculée comme des vaccins obligés. Personne ne voyait la peur inoculée derrière le montage qui fut ourdi pendant des décennies, voire des siècles .  On bredouillait des mâchoires. On bébégayait,  essayant de  parler.

Carl, la lampe allumée, avec sa barbe de cent un  jours et trois heures ressemblait à Gauguin, transis, malaisé, le regard plus vitreux qu’une façade de  building  de verre. Puis, las de se congeler ainsi-soit-il, il fut frappé d’un  eurêka en allant allumer le four de la cuisinière. On aurait dit que tous les frissons du monde avait rempli les chambres et la cuisinette attenante. Maggie ne dormait pas : elle posait ses petits pieds gelés le long de ma cuisse. On était cuits par ce qu’on avait cru. Comme ce docteur qui arrachait les dents des malades mentaux au début du 20ième  siècle pour les guérir. De  quelle stupidité étions-nous maintenant  victimes? De toutes, en fait. À quoi croyait-on vraiment?

Carl a commandé une pizza. Et nous étions là alentour du four, à se faire griller comme des petits pains, nés pour un petit pain, inquiet de tous les avenirs de la planète. C’est à ce moment que Maggie comprit que nous étions couvés comme des œufs dans un total abattement, une désespérance de jaune d’eux  qui s’accrochait à nous. Nous les humains, nous les malades mentaux, assis autour d’un feu de four à manger de la pizza. Quand on sortait de notre placard à 450$ CAD,  on ne trouvait que du pavé gris et des zombies. Nous étions des secrets réchauffés, des hypocrites, car on gardait nos infimes et belles vérités au fond de nous. Quand on tentait de les répandre, personne n’écoutait.

— Carl! Tu crois en  Jésus?

— Jésus c’est tout le monde. Jésus c’est le tout qui n’est pas le un. Le tout est la leçon, le verbe. Les autres sont des Jésus, des Christ qui nous enseignent tout… Mais c’est une autre histoire…

Pour survivre, rien n’allait nous arrêter. On s’aimait parce que chacun avait connu l’enfant en l’autre.  Tout ça ne voulait rien dire, tout ça était une sorte de résine  de cerveau. Et c’est là que nous nous fourbions comme des murines devant un piège au fromage.  Ce qui nous sépare et nous rend différent de la bête c’est que nous pouvons nous en sortir par un seul moyen : quand on ne comprend pas, on accepte. Peut-être qu’un jour on comprendra, peut-être que l’on saisira et pourra mettre en équation tous les filaments de la pelote de laine qui servait à nos grand-mères à tricoter des bas. Mais il était impossible de comprendre qu’il n’y avait pas d’ordre dans la fabrication d’une pelote de laine : on l’enroulait, c’est tout. Et le parcours de ses veines laineuses ne pouvait tout simplement pas être refait. Il s’agissait simplement de voir que c’était une pelote de laine qui avait servi à fabriquer une paire de bas ou une paire de mitaines.

Nous avions une faim d’adolescents. Alors, on a mangé la pizza baveuse avec des sons de mâchoires de l’homme du Neandertal.

C’est à ce moment-là que Maggie et moi avons pris conscience que nous nous détruisions à force de ne pas être ce qui nous étions vraiment. On ne peut pas être propres dans une eau sale. La Terre avait une odeur de moisi. En un siècle le fruit qui flottait dans l’espace était flétri et empoisonné. Rien ne servait maintenant de comprendre et de corriger : la Terre était une pelote de laine mouvante et les moutons,  c’étaient  probablement nous. Nous courions à perdre la laine, ébouriffés, étouffés, dans ce délicieux abattoir d’acier, de constructivisme  délabré et opérant. Bousille-nous ma belle société! Creuse-nous comme des puits cartésiens! Sommes-nous comme des bêtes! Brûle les frileux! Fais toi une feu de camp des tendres et des généreux!  Prends notre petit morceau de peau et vends-le aux grands de ce monde. On a placé sur les têtes des européens, jadis, des chapeaux de castor. Il y en avait des millions au Canada. La chair est restée ici, sans cimetière, pourrissante, mais le reste a coiffé l’aristocratie du 18ième et 19ième siècle. Ce qui reste d’eux, c’est la descendance qui désormais rase les forêts avec d’énormes machines. Plus vite que les castors… Avec des dents nouvelles : l’avidité, l’âpreté. Mordre dans la vie, c’est pour eux déchiqueter et la Terre et les Humains. Ils ont enfermé la vie et la Vie dans un disque dur qui se promène d’un paradis fiscal à l’autre. De la Cité de l’Ombre à la Cité de Londres en passant par le carnaval étatsunique. (sic).

On a compris, Maggie et moi, que personne ne comprendrait. Enfin! Disons qu’ils comprenaient du cerveau le mécanisme de la montre Rolex, et  que nous n’avions aucun intérêt pour la matière trop grise ni la Rolex.

Le monde, le nouveau monde des « huns » était né. Nous étions désormais des uns et des autres. Des défibrés boudinés dans les intestins des Morlocks d’un âge à finir.

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© Gaëtan Pelletier

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Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

 

 

 

 

2 réponses à “Le Dépotoirium, Chapitre 18

  1. Cette lecture fait du bien. En lisant ce Depotoirium, je retrouve exactement la même satisfaction que lorsqu’encore adolescente je me plongeais dans la lecture de Steinbeck par exemple, à bouffer les pages et n’en avoir jamais assez, à lire jusque dans la nuit, alors que j’avais école le lendemain matin.

    Un grand grand merci!

  2. Merci Elyan. J’ai lu deux fois Les raisins de la colère et j’en suis encore estomaqué. Et d’autres, plus jeune. Mais c’est si loin que je vais en chercher quelques uns pour me tremper à nouveau dans cette écriture; On n’arrive pas à trouver des auteurs de cette taille aujourd’hui…

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