Le Dépotoirium, Chapitre 16

Chapitre 16

Une montre en plastique donne la même heure qu’une montre en or. Avons-nous donc besoin d’une montre en or?

  L’âme, ou la partie cachée de l’être,  est la seule compagne qui comprend tout dans un corps qui ne comprend rien. Un corps bousillé par la vie, et un cerveau bousillé par l’avis. À partir de là, je suis un doute ambulant.

Il y a des jours pendant  lesquels je ne sais pas ce que je dis. La science peut tenter d’expliquer un frisson, une chaleur soudaine, mais elle n’est pas ce frisson ou cette chaleur. Elle en n’est qu’une tentative d’explication  Même les mots ne sont que des manières d’exprimer un objet, un sentiment, mais ce n’est pas l’objet ni le sentiment.   

Les savants, chercheurs et autres trouvailleurs d’occasion, savent si peu de la vie, qu’ils ne connaissent pas la méduse du genre Crossota dont les yeux sont des phares à une profondeur de l’océan, là où il n’y avait pas de vie avant. Du moins, on pensait qu’il n’y en avait pas… L’humain n’a plus d’instinct. Il faut qu’il fasse appel à un conseiller ou un rogne-pied  pour se chausser le matin.

Jason

********************************

D’ici cent ans, la planète pourrait avoir pris trois degrés. Tout ça nous frémit. Tout ça nous tremble. Aurons-nous des enfants?  Comme  Mayer Hillman, il faudrait tous nous convertir au vélo et ne pas voyager. Éviter cette croissance affolée.  Le vieux Hillman n’écrit plus parce qu’il considère  cela inutile. Que feront les migrants quand ils iront vers le Nord pour s’éponger  en léchant des  glaciers? Ou qu’en ferons-nous de ces nouveaux arrivants pauvres quand les riches auront divisé par mètres cube l’eau du  lac Baïkal? Ce que nous en faisons aujourd’hui : les laisser couler. Le monde croule et les migrants coulent. Il coule du fait divers sur les ordinateurs et les tablettes. Pfff!

Tout ce que disent les journaux nous entre par une oreille et ne sort pas par l’autre. Le cerveau est comme les menues éponges des cartouches d’imprimante : il a soif de tout et n’a pas vraiment la fonction de « choisir ». Tout s’imprègne sur ces feuillets déjà barbouillés.  On a peur. Peur comme une truite qui viendrait tout juste d’apprendre que leurre est triste : un arrêt de mort. La grande faim  de l’avoir,  du matérialisme, des aspirateurs à milliards de la planète  auront  ce monde. En fait, c’est la Ford-T et les chaînes de montage. À partir de là, on a séparé la terre de l’humain. On lui a garanti un revenu, pourvu qu’il délaisse ses champs et sa misère. Puis on a allégé le fardeau fiscal des riches pour qu’ils puissent produire davantage, s’enrichir davantage,  et que leur richesse « ruisselle » sur les pauvres. L’humain est un esclave en fauteuil roulant. Roulant sur des horaires et une vie enfiévrée.

Que faut-il faire? Nous balivernons à corps et à cris. C’est comme si nous n’avions que des ongles pour creuser alors qu’ils ont des bulldozers gigantesques, inhumains, aux conducteurs bien payés, qui sont fiers  de mettre la vie aux ordures sans savoir qu’ils entretiennent et engrossent   la  banquerie.

  « Qu’est-ce que le mal? Demanda Goering à Nuremberg.

Et le psychiatre répondit :

« Le laisser-faire total est en fin de compte un laisser-mourir dans l’indifférence des improductifs déchets humains, définis selon des critères économiques précis et donc chiffrés. Parce que le chiffre est le décideur, il s’agit d’une haine froide, glaciale.»

Nous ne sommes que des chiffres et la notion d’une race d’aryens  est revenue en force sous une appellation qui n’a même plus d’appellation. Le mot est crypté dans les conglomérats transnationaux.  Le néonazisme est une guerre qui écarte la notion d’empathie, et qui rassemble une foule de décideurs qui savent  comment monter une présidence américaine,  voire un premier ministre canadien, bref, un ersatz de  meneur.  Les décideurs sont des croquis de décideurs. Ils ne savent pas qu’ils ne  sont dans cette bande dessinée qu’un personnage dans une bulle  qui servira à l’histoire. Et que le livre se fermera un jour…

Et la Terre est un livre…

***

Carl est revenu d’Amsterdam avec une un beau brin de fille qui se prétend mannequin et actrice. Quand ils ont fait l’amour, dans la partie « cachée » de l’appartement, on aurait dit que la fille avait des orgues de Staline dans les cordes vocales. Elle savait dire « yes », et en anglais. Et elle répétait sons discours à qui voulait l’entendre ou …l’étendre.  Pour communiquer, elle parlait en signes et, de temps en temps,  dans un anglais de vendeur chinois d’EBay.  Ça suffisait pour Carl qui venait de se faire huer pour avoir davantage parlé lors de son concert que chanté.

Le lendemain, la fille repartait pour Amsterdam, billet payé. On n’a pas su pourquoi, jusqu’au moment où Carl faisait ses bagages. Direction : les bois du Témiscouata, qui en Malécite –  une tribu amérindienne –  signifie « lac profond ».  Une partie sauvage de l’Est du Québec avec une cabane au fond des bois. C’est Carl tout créché.

— Où vas-tu?

— Passer un mois dans le bois. Je vais me dédroguer… Me tremper le cerveau dans des chants d’oiseau. Et je crois, qu’après ça, je vais prendre ma retraite… Je vais reprendre mon cours de menuisier.

Pendant qu’il lisait les nouvelles sur son ordi, on annonça la fin provisoire du projet Trans Mountain, un pipeline servant à transporter du pétrole, toujours plus de pétrole, de l’Ouest Canadien  jusqu’aux États-Unis.  Plus loin, on montrait une photo des camions (bientôt autonomes, encore de la robotique) de la grosseur d’une maison.

Carl fulminait.

— Voilà! Notre petit Trudeau est une souris devant ce camion probablement conduits par les frères Koch dont le papa avait fait des affaires avec Staline et Monsieur Adolf. Belle équipe! Ceux-là  sont sans doute responsables de la mise en place du président Trump.  Tout ça est à la vue de tout le monde… J’ai bien peur qu’on soit cuit d’ici cinquante ans et que l’on doive commander une autre planète. Alors, bonne chance à ceux qui auront la patience d’attend 4,5 milliards  d’années… Il n’existe pas de guillotines pour les conglomérats puisqu’il n’y a pas de tête… Il y aurait plus de 50 milliards d’ordinateurs liés sur la planète. Ils ont créé la plus énorme masse d’informations au monde. Le Dr Goebbels s’en lécherait ses minces babines.  Alors, si on fermait nos petits billets individuels et la panoplie d’informations, le système, sans doute, craquerait.  Ainsi,   pour trois ou quatre semaines, cela serait suffisant pour les faire tomber. Le géant au pied de serveurs ronronnant, tituberait.  On n’a pas de guillotine, parce qu’on n’a pas de tête nous même : au fond, si on arrachait nos oreilles électroniques, on leur couperait la voix. Une oreille, c’est comme une épuisette… On y cueille des sons… Cessons de pêcher!… Il faut partir un mouvement : fermer tout ce qui est électronique pendant trois jours. Le jeûne partiel.

—  L’ode à la joie de Beethoven est devenue une roulade de tambour pour l’Union Européenne. Le sacré de l’âme s’est fait fondre dans la folie des États.  On coupe les arbres plus rapidement que le barbier d’Al Capone rasait le petit chauve fou. Où    s’en vont les orignaux, les oiseaux, les lièvres? Voilà le monde dans lequel on vit. Vit sont les trois  premières lettres du mot vitesse. Vit ta vitesse.

On garde le silence comme dans les grandes peines.  Empoisonnés par la vie.  Rien ne peut plus nous faire parler. C’est la corde vocale qui chôme devant  la discorde mondiale des pouvoirés effilochés comme des burgers au porc effiloché.

Maggie s’est levée.

— Il faudrait se changer les idées.  Il faut bouger pour oublier…

— Oui. C’est bien ce qu’ils veulent. Si on veut rester vivant pour acheter ce qu’ils vendent. Se capsuler le cerveau comme pour éteindre une chandelle…

Alors, tout le monde s’en va sur l’ordi et ouvre l’écran du canal météo. On annonce une belle journée ensoleillée.

Quand on est revenus, Maggie et moi, Carl était en route pour son Compostelle témiscouatain.  Au lac profond… On ne lui a pas dit qu’ils avaient rasé la forêt sur des kilomètres pour faire place à une autoroute. Les lièvres se sont sauvés des bulldozers.

***

Maude, avec son énergie inépuisable a accouché d’un bel article avec des références des érudits à travers les siècles : Nietzche, Freud, Einstein, et…G.W. BushÀ : « celui qui se peint dans son bain ». Mais elle a su trouver un titre pour attirer les lecteurs : « La religion du cerveau ».  Ses méninges soupiraient pour une meute de pompiers : ils flambaient. Sans photos, on a eu 2,223 lecteurs. Avec photo, on a eu 11,459 lecteurs. Cinquante nuances de la profondeur humaine…  Théo, la regardait écrire, et, de temps en temps, il la bécotait. Elle accouchera vraiment dans neuf mois…

***

Maggie et moi, vu la lente décadence, la friabilité des 5 petits preux, accouchons de projets pour nous deux :

— Nous aurons chacun un travail, une maison, des enfants, une cour arrière et un petit jardin. Nous aurons nos propres carottes, sans pesticides, nos pommes de terre, et un peu d’ail pour les vampires. Ensuite, on deviendra vieux et je te cuisinerai des soupes aux tomates et à l’orge.

J’ai fait oui de la tête. Le reste du corps commençait à trembloter : j’ai toujours craint les contrats à long terme.

— On garde ça entre nous.

— Oui, c’est notre secret.

Nous voilà deux agents secrets. Pas un mot. Pas un. On s’est cadenassés dans notre amour et notre projet. « Fais-toi un projet! ». C’est ce qu’ils disent aux enfants à l’école.

« Nous nous achèterons une maison délabrée parce qu’on sera pauvres. Une maison délabrée au fond d’un village à l’abandon. Mais on fera ce qu’on pourra. Pourvu qu’on soit ensemble. Maggie ma douce, fabriquons nous un avenir à nous,  comme ceux qui font leur pain. Nous nous pétrirons ensemble. »

Puis un jour, Maggie a eu son diplôme d’aide aux bénéficiaires. La tâche était difficile mais les postes nombreux. Têtue de la tête aux pieds, et maligne de surcroît, elle leva les yeux vers moi et me lança un «  non » irréductible.

— J’ai un plan. Et c’est pour nous… Du moins en attendant la fissure totale….

Elle s’est habillée  pour que tous désirent la déshabiller. J’étais coi, et je me demandais à quoi elle voulait en venir. Au bout de deux jours de recherches, elle s’est vu offrir un emploi au  Snobochic! Un resto de grande classe, fréquentée par des hommes d’affaires pompeux et ambitieux, lustrés comme des calices . Pour  eucharistie, ils ne bouffaient que de l’argent.

Là, au moins, elle a des pourboires. Alors, elle se fait belle en dehors et prend son rôle au sérieux, elle fait sortir le pétillement de son œil et, avec ses longs cheveux roux, on lui demande souvent si elle a des souches irlandaises.

— Oui, je suis Maggie Brogan. Mon arrière  grand-mère s’est installée dans un petit village,   mais elle n’a jamais appris le français.  Elle savait tout juste quelques mots et parlait à ses chiens en anglais et elle est morte en disant : Oh! Jaysis!

On la trouvait drôle et pimpante. Elle en conclut rapidement que la valeur de sa clientèle était reliée à la puissance de moteur de leurs autos de luxe, de leurs  yachts et leur gros  portefeuille  en dormance dans des îles banquières peu bavardes.

Quand Théo lui a demandait ce qu’elle cherchait elle a répondu qu’elle cherchait le bonheur.

— Où?

— Ce n’est pas un endroit, c’est un état.

— Un État?

— Non, il y a  état et  État…

Mais Théo ne comprenait rien ou bien il comprenait vraiment le petit tout dans le grand Tout.  Il était convaincu   que les humains mouraient comme des cochons et que ce beau montage de chair devenait poussière.

— Les urnes sont si petites…

Alors, pourquoi vivre pour un monde qui n’existait pas?  « Ici et maintenant, peu importe le reste.

— Théo, as-tu du cœur?

— Mon cœur est à Maude-Ville. Ce n’est pas un endroit, c’est un être humain.

***

Maggie gagnait  énormément d’argent. Elle en cachait plus de la moitié pour nos jours heureux, nos jours de carottes sans pesticides et d’intrus perfides.  Nous étions devenus deux lapins qui ne veulent pas partager tout. Rien. Ou à peine. Des filigranes. Des parcimonies. Non pas que nous étions chiches, mais parce que le monde l’était. Le monde nous rendait aride comme des petits  pois verts congelés. Nous étions des humains. Mais on a vite fait de nous des individus. Des individus à listes.  De la clientèle de centre d’achats mondiaux. Nos noms n’étaient que des noms sur une liste de travailleurs. Ils disaient  qu’on travaillait pour notre pays. En termes de psychiatrie nous étions une déréalisation. Je me doute ce que veut dire le mot. Mais dans cette mondialisation généralisée (sic), nous n’avions plus rien à voir avec notre nature. Ni même celle de nos rapports. Rapports nature-homme, homme-nature, homme-homme, humain-humain.  Tous ( ou toutes)  des pommes pourries dans un grand panier rond nommé Terre. Ceux qui ne l’étaient pas encore risquaient de le devenir. Le plus difficile était de rester intact. Les intacts sont aussi rares que les déféquassions  du Dalaï-lama.  Même dans notre proche entourage, les intacts sont rares. C’est la souffrance cultivée qui l’est moins. C’est une vie assise sur un nid de guêpes. On se fait tout piquer, surtout notre identité, notre être, nos infimes et parcimonieux petits bonheurs. On se fait voler par ceux qu’on élit – comme dans élitisme – ceux qui nous trahissent, hypocrites comme des chenilles qui nient vouloir devenir des papillons.

Maggie est revenue du travail heureuse-joyeuse. Un mélange des deux. Et quand Maggie est joyeuse, elle chante sous la douche et se rase le poil alentour de sa petite entrée de vie.

On fait l’amour comme des enragés. Je me souviens d’ avoir  mordillé les lèvres et j’ai bu la petite goutte de sang, si minuscule, mais goûteuse. Les baisers sont dangereux quand ils  court les ruts. Maggie est picotée sur sa peau blême. Toute picotée de pointillés roux sur fond blanc. Tellement de picots. Elle est sûrement une télé 1080p, comme dans picots. C’est une irlandaise Haute Définition.

Maude et Théo sont partis prendre un verre dans un bar, trois rues plus loin. On a su le lendemain qu’ils avaient parlé de voyage. L’ordinateur était ouvert sur un nombre affolant de pages d’ agences de voyages.

Maggie et moi ne rêv ons pas de voyages à l’étranger : nous rêvons de l’étranger en nous. Voyager IlElle.Québec Inc.  Nous sommes des compagnons de toutes les compagnies.

— M’aimes-tu?

— Oui, je t’aime.

© Gaëtan Pelletier

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