Le Dépotoirium, Chapitre 15

Chapitre 15

Le corps n’est que la chapelure de l’être

Les enfants s’étonnent des petites choses : un têtard est une baleine dans la petite flaque d’eau. Et quand on garde ce regard étonné, on voit bien, de ses yeux que chaque regard cache un fragment de dieu. Un adulte, c’est un humain qui n’a pas vraiment grandi. C’est un nain de l’existence, perdu dans une foule de « grands ». Il est agenouillé, les yeux plus gros que les genoux.  Il prie sans savoir qui il prie vraiment.

Chacun  est l’église de l’autre. Et chacun est le fidèle parfois trop fidèle. La grandeur humaine n’est pas dans la réalisation « visible », mais dans l’invisible que nous ne savons pas toujours  cerner. Il arrive en particules, en une vitesse qui échappe à nos vues. Ils sont e 7 fois 7 trillions.  Il faut l’humilité de constater que nous n’avons pas toutes les pièces du puzzle de l’infini. Mais nous sommes fiers d’en prendre trois et de le définir en un mot : triangle.

  De par nos « valeurs », le mendiant est un échec. Mais de par nos valeurs cloisonnées, notre échec peut être plus grand que celui du mendiant. On ne connaît pas, ou bien mal, ce qui nous grandit et ce que chacun a besoin pour grandir. Et c’est ainsi que nous sommes entourés de petits gourous patentés qui ont leur recette à imposer.

Nous avons cette illusion que la Vie a des limites. Mais nous ignorons que les limites qu’elle semble avoir sont celles que nous posons.  L’Univers n’est pas une « idée », c’est une Vie en éternel création. Et c’est possiblement nous qui en sommes les acteurs. Nous sommes émotions et déchirements. Ce sont nos idées qui nous dessinent. Le corps n’est que la chapelure de l’âme.

Jason

***

Parfois, on tentait de rafistoler notre quatuor  « comme dans le temps ». Une brisure en points de sutures. Et nos petites rencontres étaient des points de sutures de plus en plus distantes.

On avait 16 ans et deux rangées de dents pour mordre dans la vie. L’ignorance est une sorte de matelas de l’esprit, on y dort tranquille pendant un certain temps.  Nous étions ignorants. Tout comme ceux qui connaissent tant de choses mais que rien ne s’inscrit dans leur corps, leurs émotions.  Sans doute encore une certaine fermeté dans le grand lavage de cerveau de ce monde à venir où tout est possible. Mais il semblait que rien n’était maintenant possible. On nous donnait un numéro d’assurance-sociale à la naissance. Étiquetés comme des gruyères. Vendus à la naissance. Vendus pour le reste de l’existence. À voir les choses ainsi, comme l’argent, la vie n’a pas d’odeurs. Si elle en a, elle commence à se pourrir dès que l’on apprend réellement de la vie. Il faut de la vie, tu temps, user des montres et une foultitude de naïvetés qui compostent et qui construisent. Constructivisme! Un mot à la mode des intellectuels…  Quel mot étrange pour un enfant. L’étiquette quasiment sardonique pour définir un humain en devenir. C’est bien plus que cela. Apprendre vraiment fait mal. Le reste n’est que technique…

On aurait aimé retrouver nos folies, nos premières bières, nos premières petites amies, nos jours de camping et boire à grande lampées dans  les bouteilles bizarres et colorées  que Théo volait à son père en ricanant.   Échanger des livres qui parlent de la vie, de philosophie et autres allume-personne qu’on peut dénicher quand on a l’âme blanche comme un tableau neuf d’école. Mais on s’est fait vite rincer par les pubs, les miroirs de l’avoir et l’obligation de travailler.   Avec tout ça, nos yeux, nos perles d’âme,  en virent tant, nos oreilles en entendirent tellement, de ces horreurs de la vie, que nous étions  pareilles à des vierges déflorées par la pesanteur de l’existence et des fous qui régnaient  sur cette planète. On commençait à voir clair. Il nous fallait de la brume pour l’esprit. Pas du petit crachin de marijuana : de la coke. La coke comme brumisateur.  Mais j’ai eu trop peur. Je voulais voir plus clair que clair. La vie étant trop complexe, je me démenais à délabyrinther  cette existence trouble et complexe. Carl était celui qui avalait ce repas des autres. Il avait essayé toutes les drogues.

Devenir adulte nous glaçait. Pourtant, on se gelait pour ajouter une couche de glace. Mais ce n’était jamais suffisant. Il fallait aller plus loin… Mais plus loin n’est pas une définition ni un point précis. Peut-être avions nous peur de ne devenir que des adultes, atrophiés de l’émerveillement, perdant leur malléabilité.

Quand les humains deviennent des adultes ce ne sont plus des humains. On les a savonnés, asticotés, triés, placés à leur « juste place »  jusqu’à ce qu’ils soient  un outil rentable pour la race des nouveaux saigneurs et leur « marché du travail ».  Les humains finissent par ressembler à un gazon de terrain de golf. Mais ils se font rouler jusqu’au vingtième trou par une balle fatale.  Et je ne voulais pas être de ceux-là. Ni Carl, ni Théo, ni Maude. On était soudés par le beau métal de l’idéalisme un peu niais, mais agréable, voire enivrant.

Nous avions vu l’effet des étés secs de nos adolescences. L’un d’entre eux le fut tellement, que le vert disparut et fut remplacé par une herbe jaunasse qui se boudinait de soif.  Elle s’enfonça dans le sol et le terrain accueillit cette herbe sèche pour former l’humus lui permettant de  résister à la sécheresse. Alors, tout ce qui survécut fut cette étonnante poussée de fleurs multicolores qui envahirent les parterres des maisons. Personne ne les remarqua  car  elles étaient sauvages : on ne les avait pas cultivées. Pourquoi auraient-elles été belles?   À ce moment-là, on a comprit  que l’herbe ne laissait jamais de place aux fleurs bien plus résistantes, bien plus colorées : de vrais arc-en-ciel qui pouvaient être arrachés et faire des arrangements en toiles de Monet.  Monet en vase. Monet en pot. Monet en toile.   Il en surgit même des rares que nous n’avions jamais vues. Tellement diverses  et inimitables que,  fous nous étions, nous en somme venus à la conclusion que plus la nature était mal à l’aise et accablée, plus elle innovait, par besoin, en créant  de nouvelles variétés de fleurs.  Il poussa partout des nids de frelons et  de guêpes. Ils envahissaient les moindres recoins des garages,  comme les espagnols attirés par l’or des Incas.  Les fleurs inconnues  perçaient le terrain quasiment à toutes les semaines. Mais Maggie n’était pas là. C’était la fleur à venir. Car, parfois, il faut être deux pour réussir à aimer cette vie. Il y a plusieurs deux dans la vie. Le féminin et le masculin, le masculin et le masculin, le féminin et le féminin, l’ex féminin avec l’ex masculin, etc. Ce doit être à cause de la grande sécheresse de la vie qui est de plus en plus présente. Ce doit être de nouvelles fleurs et on ne sait pas d’où elles viennent. Quelqu’un a dit un jour que des âmes féminines étaient venues sur Terre pour expérimenter une vision masculine. Et vice  versa.  Car c’était perçu comme un vice.   Elles ont leur calvaire de ceux qui ne vivent que du  « jamais-vu . Les habitués du gazon en perdent leurs repères. La démocratie et les affairistes ne sont que deux formes de gazon : du vert du vert  +.

Oui, on tentait de se radouer, de se ressouder le petit corpuscule des quatre. Même si on savait que ça ne fonctionnerait pas. Se séparer d’une bande comme on se sépare de ses parents…

Et, parmi nous, certains deviendraient la petite herbe séchée. Mais personne n’osait le dire. Il y a trop de visionnaires et de révolutionnaires de 16 ans qui finissent dans les parlements et, plus tard, soulignés plus tard par  le nom d’une rue avec un trait d’union. C’est leur petite brique de cathédrale de l’existence. Et plusieurs en font le but d’une vie…

***

Avant de partir, Carl a lancé un livre sur la télé. Le discours de l’ex Président des États-Unis d’Amérique ne lui a pas plu. Carl a traité  le Prix Nobel de la paix  de « Drone Driver ». DD pour les intimes. Il le hait. Mais l’ex Président n’en sait rien. L’ex Président n’en souffre pas. C’est Carl qui souffre.  L’ex  président  est dans un monde autre. Il n’est pas en Sibérie parmi les Nénètses   qui habitent près des plus grands champs de pétrole mais qui cuisent leurs œufs  aux sacs de plastiques qu’ils ramassent comme on glane  des champignons sauvages.  Ils ne chantent pas : « Feu! Feu! Joli feu! Non. Ils déchantent. Ils sont pris entre les rennes et les rênes de la mondialisation.

Les présidents et les premiers ministres, eux,   sont du  gratin. Ils ont 16 ans en partant, ignorent tout de la vie, et grimpent les gradins jusqu’au gratin.  Ils s’appartiennent de leur gloire. Ils s’ont… Et ils se gardent. Malheureusement…

On est rentrés. S’attendre à tout dans un rien, c’est se faire des idées sur la conduite de la vie. Ici, personne n’est dupe. On a  toutes les douleurs du monde sur nos petites épaules.    On ne sait pas comment les effacer de nos esprits, de nos  corps, les transmuter, les faire disparaître comme des magiciens. La souffrance ici est de tout avoir sauf la véritable souffrance. C’est notre souffrance. Elle est à nous. Mais depuis que nous sommes nés toutes les informations et les guerres folles, hypocrites, démentielles, nous affectent. Il faudrait pouvoir se laver le cerveau, l’inconscient, le subconscient pour rendre notre cerveau blanc comme neige, ébahi comme enfant.  Mais c’est impossible. Avec l’internet, toutes ces vies qui ne sont pas les nôtres, nous les vivons. Nous ne sommes plus cinq dans l’appartement, nous sommes des millions. On dort sur un matelas de souffrances. Les images de la télévision, celles massacres, celles des victimes de la guerre économique entrent par l’écran de télévision et s’incrustent dans les divans, les couches, les armoires, les tigres en peluche, et le chat Léo. L’appartement pue les discours et les promesses. Nous sommes empestés. Mais il ne faut surtout pas être violent. Placer de l’argent dans des paradis fiscaux, ce n’est pas être violent, c’est être riche et légal. Nous, nous sommes pauvres et illégaux. Les pauvres sont maintenant la matière première des riches. Il faut simplement râper un pauvre comme on râpe une carotte pour le faire cuire, lui conter fleurette, puis le faire voter. Il est aux anges.  On aimerait s’endormir et se réveiller ailleurs. Quelque part au Moyen-âge, près d’une balle de foin, un porc, et un dentiste américain.

Carl  a pété des plombs. On se demande ce qu’il a avalé cette fois.  Il a les yeux vissés au plancher comme s’il cherchait une solution à toutes les arnaques  du monde. Et tous les soucis de ce monde sont noyés par sa grosse bouteille de bière noire qu’il ingurgite quand la trouille, le mépris, le percent comme des flèches.  Il se prend pour la trouille. Il patrouille et patrouille sur le net et dans les grands livres, plissé des yeux pour comprendre. En lisant Krishnamurti, il s’est dit que tout était en lui. Toutes les masses grouillantes des haines, des envies, des ratés, des peurs. Il les a toutes. S’il était encore ado, il aurait des boutons d’acné aux orteils. Il a tellement marché dans la dérive des sentiments, dans la douleur, dans Verlaine et Rimbaud, que plus rien ne l’intéresse. Il est vide et avide. Congé comme dans congédié. Visqueux et raide à la fois. Bref, il ne sait plus ce qui se passe ici-bas. Une reine qui investit dans un autre pays que le sien, des dirigeants de pays qui ne savaient pas qu’ils avaient de l’argent sur une île. Des rockers qui se taisent.  Alors s’ensuit de longs échanges avec ses amis  Reno et Laetia qui sont perchés dans le nord du Québec, près d’une rivière qui coule si fortement que même la glace ne réussit pas à la geler complètement. Une rivière dure et boursouflée de courants forts et dédaigneux des rochers. Elle coule comme le sang dans les veines de Carl. Reno et Laetia essaient de vivre en autarcie. Ils en font une religion. Ils ne veulent plus rien savoir de la civilisation. Ils veulent se déciviliser au plus vite, devenir des sauvages, faire des jardins énormes pour passer l’hiver. Ils sont estropiés de l’âme. Reno lui a envoyé une photo de leur maison. Quand ils  l’ont achetée, elle était abandonnée au bout d’une route, les fenêtres sales et le bois noir.  Après la route, c’étaient des sentiers de lièvres et d’ours noirs. Ils sont partis à la conquête d’un or en train de disparaître. Un or que personne n’a vu, un or qui entre par les poumons : l’air.

Le jardin

Je ferai un jardin
De rangs purs et certains
Je ferai un jardin
Que le soleil visitera
Un jardin de mes mains
Semées jusqu’en toi

Je ferai un jardin
Pieux jusqu’au ciel
Un jardin si beau
Que voleront les oiseaux

Je ferai un jardin
En mai, en moi, en juin
Un jardin si fou de couleurs
Qu’à tes yeux parlera

Je ferai un jardin
De semailles et demain
On le recueillera
À genoux, à prières
Un jardin comme nous
Nés de terre et lumière

Maggie

©  Gaëtan Pelletier

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