Le Dépotoirium, Chapitre 14

Chapitre 14

 

La vie en  montagnes ruses (sic)

Un jour, un homme mourut de sa belle et superbe mort En effet, il était dans une auto, par un soir de mai, à faire l’amour avec une célibataire secrétaire d’école de la C.D.M. Paf! Son cœur s’arrêta. Et la dame hurlait de joie, car il n’avait jamais été aussi raide.  Et quand il arriva au bout du rayon lumineux, il fut accueilli par une bande de jeunes âmes qui n’avaient jamais encore été sur Terre. Mais ils attendaient de pied ferme, de se glisser dans les spermatozoïdes d’un mâle.  

Michel, de son prénom, n’avait pas l’âme à rire. Surtout devant une bande d’âmes gamines, aspirante à l’aventure de la vie terrestre.

— Parlez-nous de la vie…

« Seigneur! Ils ont lu le livre de Gibran », pensait-il sans savoir qu’ils lisaient dans ses pensées.

— C’est comme grimper l’Everest. On arrive au bout éreinté de voir de si haut la bêtise humaine. On pense voir un beau spectacle, on se retrouve devant un massacre.

— Il paraît qu’il y a des lacs, des rivières, des machines pour se déplacer… Des autos, je crois.

— Oui, des blattes d’asphalte… Les vaches broutent de l’herbe,  mais elles donnent du lait. Les voitures ne donnent rien.

— On dit que l’eau se change en neige en certaines régions et que c’est tellement beau les soirs de Noël.

— Il va te falloir bien des réincarnations, toi. C’est vrai que c’est beau, sauf quand t’es pris dans une blatte d’asphalte avec une radio de beaux parleurs dans tes haut-parleurs. Là, on appelle ça des idées… Si vous y allez, vous saurez un jour ce qu’est une idée. À la radio et à la télé, ça n’arrête pas.

— C’est agréable, vivre dans un corps?

— Il faut travailler… Huit heures par jour… Ou douze. Ça dépend de

— Travailler, c’est quoi?

— C’est courir après des jetons pour avoir droit à 10 mètres carré de terrain. Et ça, c’est après avoir mangé.

— Manger? Mais nous pensions que c’était gratuit.

— En fait, c’est de l’économie dont nous parlons. Ça, c’est un peu compliqué pour vous…

— Mais c’est immense, la Terre. Nous le savons. C’est nous qui l’avons créée.

— C’était immense, il y a des centaines d’années.

— Il paraît que nager, c’est amusant.

— Si tu trouves une rivière qui n’est pas polluée.

— C’est quoi…polluée?

— C’est quand les compagnies volent l’eau des pays et mettent les rivières dans des bouteilles de plastique.

— Un réunion? C’est quoi une réunion?

— C’est se réunir avec des bouteilles de plastique pour décider comment  on va se débarrasser du plastique toxique après l’avoir pris dans la rivière.  

— Bon! Je crois qu’il faudrait trouver quelqu’un d’autre que toi pour nous renseigner. On dirait que tu nous caches toute la beauté de la vie.

— Bof! Quand vous descendrez, vous verrez qu’il y a la montagne et qu’il vaut mieux quêter les paysans pour que les riches se paient toute la montagne avec des remonte-pentes. Il faut la montagne et la ruse. La vie, c’est comme une montagne russe…

— La ruse?

— C’est comme se montrer intelligent pour manger des lapins. Je suppose que vous allez me demander ce qu’est un lapin?

— Non. On sait que c’est blanc et que ça coure.

— Ça dépend… Aux États-Unis, c’est noir et ça coure…

— On devrait sans doute aller voir de nous-mêmes ces merveilles.

— C’est une bonne…idée.

— Comment on fait pour s’incarner?

— Descendes un peu dans le tunnel, on va voir.

Alors, les jeunes âmes, frétillantes suivirent le prophète de passage. Ils descendirent vers un lieu sombre, où étaient stationnées des blattes d’asphaltes qui regardaient devant eux un grand écran sur lequel se jouait une scène de la vie : assassinat, pistolet, tuerie, idées, vols,  violence, sang. Et ils purent entendre toutes les nouvelles du monde en même temps.

— Mais qu’est-ce qu’ils font? Il y en a deux, là, qui ne regardent pas l’écran. On dirait qu’ils sont nus.

— Ils te font de la place. Ils sèment et moissonnent. Si on regarde au ralenti, tu vas voir le ventre de la dame se gonfler et le gars se sauver.

— C’est fantastique! On peut voir le corps se former en quelques minutes…. Mon Dieu! ( c’est une expression). Il se passe la même chose sur l’écran. Je prendrais la maman de l’écran, elle est encore plus belle.

— Ben là, tu viens de voir le cœur du problème : il faut savoir distinguer ce qui est réel et ce qui ne l’est pas.

— Ça doit être facile. On est intelligent, non?

— Tu devrais te munir d’un coffre à trois outils : le doute, la méfiance, et la vigilance.

   Quant à l’intelligence, il vaudrait mieux éviter les titres pompeux du monde du travail.

Et tu as deux jours de congé… Débrouillez-vous, j’ai besoin de repos. C’est où le bonheur?

— On ne le sait pas… Il paraît qu’il faut connaître le malheur. C’est ce que nous a dit celui qui vous a précédé.

— J’aime mieux ne pas savoir qui c’est…

— Bonne malchance!

Et les âmes plongèrent une à une vers la terre, croisant des âmes perdues qui grimpaient vers quelque part sans trop se souvenir d’où. L’une d’entre elle était amochée, car son corps cabossé venait d’être écrasé par une blatte d’asphalte et elle ne savait pas trop comment débosseler son véhicule terrestre.

Carl

Avant, les gens priaient pour ne pas être malades. Mais ils faisaient un petit effort de fouilles. Alors, ils écroûtaient la terre à la recherche des trésors cachés par Dieu le coquin. Ils se disaient que Dieu avait créé une plante pour chaque maladie. Plus tard, l’imbu d’homme se dit qu’il fallait créer un médecin spécialiste pour chaque maladie. Le médecin spécialiste est donc une fausse plante. Et parfois, dans ses diagnostics, il se plante.

Les gens « d’avant »  pensaient que Dieu leur envoyait de l’eau, des canards, et des cerfs, des poules et des œufs.   Quand ils n’en recevaient pas, ils pensaient qu’ils avaient fait une mauvaise action. Pendant un certain temps, ils ont pensé que Dieu, pour suppléer au manque d’œufs leur envoyait un Roi, un Comte, un Sir pour régler le problème de pénurie. Puis ce fut le tour de la créature pécuniaire : l’homo affairus.

Ainsi, lentement, fut créé le monde intérieur des cerveaux, de l’homo erectus à l’homo éructus : celui qui boit et mange ad vomite. Le monde va de l’eau de boue de pauvres jusqu’au pompeux  sommelier, érudit du palais. Pour le pauvre, il y le McDo. En sortant, on a sa McDose. On éructe en envoyant des bulles d’air dans les nuages. Bref, en ce monde, on rote et on vote.

C’est un monde de marchands  qui inventent des visses  avec des étoiles à six branches pour vendre des tourne-visses pour les visses à six branches. Dans les supermarchés, le prix de la litière des chats valse selon les prix des fraises de Californie. Il faut en arriver à 17% de profit sur toutes les marchandises  en modifiant les prix à chaque semaine.

Maintenant, on demande tout à la vie, quand on a tout, on en veut encore. Ils ne prennent pas les fraises quand elles arrivent, ils veulent des fraises tout de suite. Alors, les avions se mettent en branle et en vol avec des contenants de fraises. Et les planteurs de fraisiers sont contents. Et les compagnies d’aviation sont satisfaites. Ils ont des courbes de rendement pareilles à celles de Marilyn Monroe. Un jour il y aura une réplique dans un film : « Le marketing, c’est du cinéma ».

L’été dernier a été tellement chaud que d’ici un demi-siècle les habitants iront s’agripper  au pôle Nord et au pôle Sud, la glace étant le dernier radeau de l’aventure de la Terre. Et comme de la monnaie nouvelle, ils s’échangeront des glaçons qui brûleront dans leurs mains.

C’est ce dont à quoi je songeais quand je prenais ma vieille auto pour aller travailler. Car je voyais,  sur les artères, une bande d’affolés courir leur pitance des heures durant comme on courait jadis les cerfs de Virginie ou les seins de Virginia. Puis ils allaient s’éponger les nerfs en boule avec une bonne séance de yoga.

Qu’à-t-on fait de l’Éden?

***

Il y a de la vie dans la vie. L’hiver s’en va comme s’il n’avait pas été content de sa prestation. L’hiver est un artiste, un Buster Keaton accrochée à aiguille d’horloge qui n’en finit pas de tourner. Buster est suspendu dans le vide. Comme cette race d’humains des pays G7 jet sets : dans le vide spécieux de ces dirigeants postiches et  valeureux.

Et nous, nous sommes à moitié morts. Nous sommes en manque, mais en manque de rien. Il faut, ipso facto, acheter quelque chose. On a faim. Les magasins électroniques sont des buffets chinois. À volonté.  C’est le réflexe du condamné des ennuyés. Il faut se désennuyer. Sinon on va mourir d’en vie. ( Pour dans la). Alors   achète des haut-parleurs pour écouter les petites filles sur You Tube qui nourrissent nos oreilles et nos yeux de covers. Carl l’avait dit : « La plus grande invention dans ce monde, c’est le robinet d’eau et la chasse d’eau. Pour rendre les gens plus intelligents, il faudrait couper l’eau à tout le monde pendant un mois.  De préférence les tout le monde dirigeants. Le supplice de la goutte de sécheresse. »

On a pris un bain de bruits dans un centre d’achats,  long  comme cent   piscines  d’Errol Flynn.

Il y a seulement deux cents ans, les amérindiens campaient ici. Maintenant, l’asphalte a pris l’espace de tous les arbres, de toute l’herbe et tous les jardins qui pourraient exister aujourd’hui. Les bêtes à l’huile  ont remplacé les castors qui sont allés vivre en Europe sur la tête des aristocrates. C’était à la mode. On jetait la chair et on gardait la peau. Chapeau! Puis il est devenu l’emblème du Canada. Chapeau!

Un jour, ce sera au tour de l’homme avec un grand H : on jettera son âme pour ne prendre que ses bras, son cerveau. C’est pour ça que la fille de Ginette de Couébec est allée toute heureuse vers Silicon Valley. Ils ont acheté son cerveau,  et sa fierté est sans limite. Elle s’en vante à l’Ouest, s’en vante à l’Est : « Je vais passer ma vie dans le Sud », dans une grande entreprise mondiale.  Ginette est la Werner Von Braun du coin. Mais c’est elle qui  est  dans la lune…

La caméra de Théo ne cesse de mitrailler des visages tordus par le massacre du grand creux de l’avoir.  On gonfle son être d’objets. Il faut se bouer à quelque chose. Oui, une chose… Ou deux, trois, quatre, mille.  Sinon, on étouffe.  Les bœufs mangeaient de l’herbe, et crachaient leur chaleur  pour chauffer le sauveur. Maintenant,  les gens mangent des objets pour se thermaliser.  Une petite dépense, ça vous réchauffe le cœur. L’acheting est une dépendance inconnue mais surtout favorisée. Il n’y a pas de centre de désintoxication. Non. Il n’y a pas de substance plus légale. On ne la prend pas : elle vous prend.

***

On a placé sur le site une vidéo de la maladie de l’acheting. Une fois la vidéo publiée, nous avons attendu les commentaires qui  se firent rares. Trois ou quatre bons samaritains qui partageaient nos vues et nos yeux. « C’est vrai! Où ça nous mène? »

C’est le genre de commentaire que fait un type qui a pris pour avatar, Brave Pitt. Un autre, plus fin finaud : Aimé Laliberté.  Il était tellement bon qu’on lui a demandé d’écrire des articles. Il a refusé. Il ne voulait pas se laisser prendre au jeu de devoir  travailler. Ou affronter la critique… Ça ne l’empêche pas de garder son savoir dans une crypte coffre-fort qu’il nous lègue à petits morceaux pour nous aguicher. De vrais poissons devant l’hameçon.

Notre vie est un jardin parsemé  de graines de questions. Alors, on le sait, nous allons récolter des questions  et les manger à l’automne de nos vies quand nos corps auront un peu de gel dans les veines et une trottinette électrique mue par une batterie Made in Quai-Bec.

© Gaëtan Pelletier

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Une réponse à “Le Dépotoirium, Chapitre 14

  1. J’ai beaucoup apprécié ce texte. Merci,

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