Le Dépotoirium, Chapitre 10

15 novembre

Maude et Théo se sont présentés à la réunion, vêtus tels les nouveaux riches qui avaient une odeur de boutique de mode  sur les épaules.

— Nous sortons d’un dîner avec mes confrères de cabinet.

Il ne disait plus « souper », mais dîner. En fait, il était déjà presque dix heures. L’avocat faisant maintenant partie du grand cirque la vie sérieuse et gazant. Il enleva son veston et sa cravate et mis la main à la table. Son dernier article nous avait été envoyé de  par son téléphone intelligent. Ayant tenté de trouver une bonne pour ses petits ennuis quotidiens : laver la vaisselle, faire les lits, épousseter,  etc. Personne n’avait répondu à son offre.

— Nous manquons cruellement de personnel. Des restaurants ferment parce qu’on ne trouve plus de cuisiniers. Et tentez de trouver un peintre en bâtiment? Tu as lu mon article?

(cruellement de personnel? La phrase ma fait tiquer. L’humain est un montage de formules, de mémoires, d’idées, d’idéologies, de croyances, mais on dirait que plus ils sont « haut » dans la hiérarchie, plus ils étriquent leur langage)

— Ouais.

« La population du Québec, des québécois de souche- j’entends ceux qui vivent ici depuis au moins une génération, peu importe leur provenance- dont le taux de natalité est maintenant si bas que l’on doit faire appel à de la main-d’œuvre étrangère. C’est un génocide culturel qui défibre actuellement notre société. Si en 1960 le nombre d’enfants par femme était de 7.3, il est descendu à 1.8. Nous voilà dans une phase non générationnelle.  La population est si vieillissante que la réalité de demain sera une race de vieillards en voie d’extinction, aux souffrances horribles, car il n’y aura plus de jeunes pour s’occuper d’eux. »

Et Maude acquiesçait comme ces bibelots d’autos qui branlent de la tête sur le tableau de bord des sa désormais luxueuse Lexus.

— Et comment trouvez-vous mon article?

— Stupide. Mais publiable.

— Au point de vue économie, c’est lamentable. Tous les services sont …empâtés.

— Ils veulent tous devenir avocat.

— Ah! Ah!, répondit-il avec un air moqueur.

— En passant… Vous qui êtes maintenant riches, vous devriez nous donner sept marmots… Ils déménageront en ville et laisseront les villages aux vieux agonisants…

… C’est surtout ça le problème : la concentration. La vile ville.

Comme un canard, il souriait en coin coin.

… Un jour c’est toi qui seras vieux…

— Toi aussi…

— Il y a des chances pour que l’un de nous ne soit pas là.

— Et ma vidéo?, demanda Maude.

Elle avait monté une vidéo sur l’art de faire le Dab,- encore un montage numérique truqué-  accompagnée du Président Macron après la victoire de la France.

— T’es tellement belle qu’on ne voit plus Macron.

— Merci

Carl arrivait, fulminant. On le pensait à Helsinki, Rimouski ou Roumanie, mais pas ici. Il venait tout juste de découvrir que son SDF était en réalité un tabletté de l’État qui recevait un faramineux salaire à ne rien faire. En fait, il bambochait et allait se coucher le soir dans son taudis d’un quartier riche de la ville. Le but? Écrire un livre sur la misère humaine des SDF. Il avait maintenant écrit cinq pages en cinq mois et soixante bouteille de Whisky Monkey Shoulder.

***

La réunion dura moins de temps que la vie d’un éphémère. Montréal était en réparation depuis 65 ans et 6 jours, et le trafic du matin était si lent que si chacun était allé au travail à pieds, ils seraient arrivés en même temps qu’en voiture. C’était là le niveau de vie que nous avions atteint. Mais Dieu que les costumes étaient beaux et les friandises de la petite boutique du coin étaient délicieuses! On pouvait se procurer des plats de tous les pays. Notre homo erectus avait fait tant de progrès que bientôt il y aurait des taxis volant. Il restait des métiers payants : vendre des armes, empoisonner les cultures maraîchères, et vendre de la salade aux citoyens.  Le tricot inextricable de la fable humaine commençait à se désintégrer. En fait, l’homme était maintenant la seule créature ratée de l’Univers à n’avoir pas réussi non seulement à survivre, mais à se déshumaniser et à tuer en dommages collatéraux toutes les créatures dites en voie d’extinction. Mais ce qu’il était fier de son futur taxi volant sans chauffeur. Plus de Tom Branson, chauffeur de la série Downton Abbey.

*

16 novembre.

Maggie est arrivée en pleurant. Il pleuvait dehors comme il pleuvait dans ses yeux verts. Un total débordement. Une plaie dans l’âme, comme  si la peine était un printemps qui n’en finissait plus. Un torrent, une rivière, un fleuve, une mer.  Et je ne savais que faire. Et quand on ne sait que faire on fait des projets. C’est ainsi que l’humanité a raté son grand coup de faire de ce monde un monde viable : des projets. Le stade Olympique de Montréal a été un projet et est encore un projet. Du pain et des vœux. La paix est un projet depuis le début de l’humanité. Les femmes s’entaillent le bas ventre pour mettre au monde des enfants heureux. Staline était sensé devenir prêtre ou je ne sais quoi. Mais sa maman avait de beaux projets dans le domaine de la religion.

— Le printemps prochain, on ira vivre tous les deux en campagne. Ma vieille tante a délaissé la maison de mon grand-père. On pourrait l’avoir comme une bouchée de pain. C’est rempli de fantômes, mais ici aussi il y a d’autres fantômes.

C’est étrange de le dire ainsi : elle soliloquait en poussant un chapelet de hoquets. Il n’y a rien de plus douloureux que cette forme de prière.

— Je ne sais plus que faire. Je cherche seulement la paix intérieure. Et on dirait que ce n’est pas ici que je vais la trouver. J’ai besoin d’un monde dans lequel il y a des oiseaux qui chantent, des arbres qui parlent, des silences qui en disent trop long.  Je suis née dans ce monde… J’ai essayé de vivre  en ville, d’avoir un peu d’ambition, parce qu’on dit que je n’en avais pas. Alors, je pense qu’il vaut mieux en  avoir peu et qu’un grand silence soit une prière pour mon corps et mon âme.

… Je t’aime, Jason. Mais je crois que je ne pourrai rien te donner. Je fais ce que je fais en attendant… Mais là, je crois, que si ça continue, je passerai ma vie à attendre. Je voudrais avoir un jardin comme les riches rêvent d’avoir toute la Terre. Un tout petit jardin. Cinq mètres carré… Rien d’autre. Je veux voir pousser une carotte. Je veux voir les fleurs des pommes de terre qui soulèvent leurs bras pour me dire que la pomme de terre sera bientôt prête à être mangée. Je veux marcher sur une route qui mène à une forêt. Une route de terre qui l’été devient une poussière sous la chaleur de juin et de juillet. Je veux  voir les fraises sauvages me regarder de leurs yeux rouges pour me dire qu’elles sont fâchées de ne pas être cueillies. Je ne demande pas la lune, je demande la Terre. C’est ici que je suis née. Je ne veux pas d’argent, ni d’avenirs à faire des voyages. Le plus beau voyage serait de faire celui qui me mène à moi et à nous. Le reste importe peu. Le reste est reste. On est jeunes et on vit dans un mouroir… Déjà… Imagine ce que sera notre vieillesse! Je ne te demande rien non plus. Tu n’es pas un objet qu’on possède. Tu es une vie… Et je te connais assez pour comprendre qu’on n’envoie pas un oiseau nager. Tu es fait pour voler, être libre, respirer, t’accrocher aux arbres. Et moi aussi… Ce que tu me dis, je le ferai, avec ou sans toi.

Je l’ai prise dans mes bras. Le lendemain, en nous réveillant, elle m’a dit qu’elle avait deux jours devant elle. Deux jours à ne rien faire… Deux jours à ne pas être un esclave de ce monde qui cherche un emploi, une maison de rêve et une carrière. « La vie est déjà la plus grande des carrières ».

— On va se faire un calendrier. Et ce sera pour notre fête : le 14 mai. Tu t’en souviens, je t’avais demandé ce que tu lisais, là, sur le banc du parc, pendant que le soleil passait ses mains sur ta peau toute blanche et que j’en étais jaloux. Tu lisais Robinson Crusoë. Comme si tu cherchais comment survivre dans une île quand personne n’est une île.

On s’est trouvé un coin dans l’appartement. Même si on était seuls, il nous fallait un coin pour faire semblant qu’on n’était pas seuls.

Carl, qui avait composé deux ou trois chansons, s’est retrouvé sur You Tube en vedette. Les chaînes de télé ne cessèrent pas de téléphoner. Même deux gérants de vedettes. On criait au génie. Le téléphone ne fonctionnait plus. Il l’avait détruit à coups de marteau. Ce qu’il aimait avant tout, c’était de marcher dans la ville avec sa guitare et de rencontrer des gens pour raconter des histoires sur le site. Il commençait par avaler un grand verre de vodka pour se mettre en forme, puis une bière. Alors, il s’acharnait sur le clavier, qui pétaradait dans la nuit, jusqu’à trois heures. Il mélangeait tout ce cocktail avec un joint de marijuana. Finalement, il menait la vie normale de la plupart des anormaux encrassés dans leur job d’aujourd’hui.

Puis, de temps en temps, il disparaissait pour deux ou trois semaines.

Il ne donnait pas de nouvelle.

On avait la presse.

Et la presse ne donne rien, du moins du vrai rien. Je me suis dit que j’aimais Carl parce qu’il avait déjà été mon grand ami. Maintenant, il l’était encore, mais à travers la mémoire.

Mais je l’aimais suffisamment pour ne pas le voir disparaître dans son monde trouble.

*******************

L’enfer de l’Éden.

Les diables dansent sur la poussière de tous les esclaves ensevelis de l’Histoire. Ils ne connaissent qu’un seul jardin; celui de la fragilité humaine. Ils les font dansotter en ricanant.

Chacun danse sur tous les cadavres des gens passés dans cette vie. Et ça continuera…

Quand les hommes reviennent de la guerre… Quand ils reviennent… Ils sont brisés. Post-traumatisés.

Quand les hommes vont au jardin, ils sont simplement fatigués. Et parfois, en marchant simplement dans une forêt, ils boivent le nectar d’une vie invisible entre les arbres, le ciel et la terre.

Alors, il n’y a qu’une conclusion : les hommes ne sont pas faits pour la guerre. L’homme parle de pacotilles en pacotilles. Mais le jardin et la forêt réussissent là où l’homme a échoué.

Je suis jardin.

Jason

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© Gaëtan Pelletier

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Une réponse à “Le Dépotoirium, Chapitre 10

  1. J’aime beaucoup.

    Bonne soirée:)

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