Le Dépotoirium, Chapitre 9

Chapitre 9

 

6 novembre

L’humain est une éponge à credo. Il est difficile de voir net dans nos vies quand toutes les vies de ce monde, les souffrances y comprises, deviennent les nôtres. La globalisation est dans la moindre cellule de nos cerveaux. C’est loin d’être qu’une affaire d’argent. C’est affaire de vie. Et plus que de cette vie : pour un humain, il devient difficile et douloureux d’être amené à n’être qu’un outil consommateur grand servant d’un monde noir et étroit.

Tous ces fils emmêlés, tout ce quotidien qui est répétitif et insensé finit par vous tuer un peu à la vraie vie. Nous devenons une somme de préoccupations. On ne tricote plus de petits bonheurs simples… On tue ce        qu’il y a de grand, piégés dans la nécessité, fourbu  et déraciné de la petite lumière d’un autre monde à ramener ici-bas.  On rêve de ceux qui sont compliqués et grandioses. Il faut acheter le ciel. Et c’est là notre enfer.

Bouchés de l’esprit et de l’âme. Bouchers de la vie.

Nous usons de GPS pour nos voitures. Mais pour la vie, les GPS, on nous les vend chaque jour.

La vie est belle quand nulle part est une destination d’âme qui n’attend rien. Puisque tout vient dans le silence.

Nous voilà dans une réussite et dans le bruit continuel Si tout ce barda ne parlant que d’argent est « notre société », alors nous sommes cette société. La matrice invisible est trop efficace. Elle efface l’essentiel. Et si l’essentiel n’est pas dans le cheminement des pays, du monde des affaires, de la misère du travail, alors plus rien n’a de sens.

Il faut donc, non seulement retrouver un sens à la vie, mais étrangler ce qui nous tue. Je pense qu’on est à court de guillotines. C’est simple, les dirigeants n’ont pas de tête.

Jason

Nous roulions pratiquement sur l’or depuis quelque temps. Carl avait produit son premier album et ses vidéos avaient atteint le million de visionnements. De sorte qu’en quelques semaines, son téléphone ne cessa de mitrailler  son air de Bach. Il disait profiter de la manne qui passait.  Et la manne qui passait n’amassait pas seulement de la mousse. Il risquait de se perdre dans ces petits paradis en pilules ou en aiguilles. Carl – celui qui se rongeait les ongles- ne se rongeait pas seulement les ongles. Et les doigts, et la peau, et l’âme. Alouette!

Maude et Théo, vivant dans l’appartement voisin,  étaient devenus pratiquement invisibles. Il n’y avait qu’un mur qui nous séparait. Pourtant, nous communiquions seulement par message. Nous étions Wifi. Nous n’étions plus  humains. Nous étions Wifi. Wifi comme sur Facebook.  Des souris et des ondes.

La « scission » avait déjà commencé. La fractation par la distance. Gaz de schisme. Enfournés et perdus dans le monde de la matière. Ignares. Ignare occupés à l’ignarisme. C’était le terme utilisé par Carl qui avait appris à créer ses propres mots après ses études en philosophie.

Maude et Théo avaient  conservé leur coffre-fort. Il n’était plus dans l’appartement, il était logé en eux. Encervelé. Incervelé. Parcourant tout leur être.  Soudés à eux. Ils l’avaient ingurgité, digéré et  l’aimaient comme on tient un toutou d’acier cubique.

Théo trouva lui aussi son confort dans une petite chimie pharmaceutique. Son cousin était pharmacien. Il n’y a pas de loi pour détecter les drogues qu’utilisent les drogués sociaux. Et certains en ont déjà suffisamment pour se piquer et les revendre tellement elles sont concentrées.

Nous nous étions délivrés de nos liens affectifs. Tous atteints de la PP : la paranoïa planétaire. Il y a peu d’amour, peu de respect et une quantité infinis de dangers qui nous guettent. Ils nous guettent à travers leurs yeux dangereux.

Théo trouva enfin un travail dit à sa mesure. Il réalisait ses rêves. Nous faisions maintenant partie des chlorophormés dans un bain social à l’eau crade.

LES PENSÉES DU JOUR

Ce que je déteste des oiseaux est de les voir lever la tête et demander au ciel où se trouvent les vers, les graines, les pailles, alors que nous il nous faut calculer, embaucher une firme d’ingénieurs, la tête haute, casqués.

Jason

La roue avide

On ne peut pas faire l’amour si l’amour ne nous fait pas.

Maggie

***

11 novembre

Chacun avait entrepris sa petite croisade vers soi. Maggie avait quitté son travail et s’était inscrite  à des cours d’infirmière auxiliaire. Notre plan? Nous échapper de ce monde affolé. Le vieillard allaient devenir notre matière première.

Maggie  était à bout. Ensevelie sous sa douleur. Brisée. Échaudée. Caniculée. Tous les amours sont de petits jardins. Et le nôtre avait besoin d’être désherbé. Même à la fourchette, comme le disait le maraîcher Jean-Martin Fortier. Notre cerveau avait besoin d’une grelinette pour aérer un peu cette environnement lourd.

Je lui ai servi une tasse de camomille. Elle s’est attelée à la tasse. À petites lampées.

— Il te faudrait sans doute plus que des fleurs de camomilles. Et si on enfilait quelques verres de Tequila?

C’est ce qu’on a fait. À répétition. On s’est endormis ronflant dessus, ronflant dessous et le lendemain, avec un mal de crâne  carabiné, on s’est levés dans un beau et grand silence : il n’y avait personne dans l’appartement. On s’est préparé un café si fort que chaque lampée nous rendait notre vie. On aurait pu courir un marathon de l’espoir.

On s’est dirigés vers la fenêtre pour regarder flotter la quatrième  représentation des flocons de l’hiver.  L’eau avait changé de vie. Pourquoi pas nous? J’aimais Maggie.  Je l’aimais plus qu’un ourson en peluche, qu’un chiwawa  perdu dans les ruelles de Montréal.   Je me serais tué pour qu’elle vive. Je me serais assassiné pour qu’elle soit bien et vivante, heureuse…

— T’es belle comme un poème…

Les sourires font toujours bouffir la lumière qui dort en nous. Elle avait une tête d’ampoule…

***

On traînait près de l’évier. L’eau coulait comme l’horloge égrenait ses secondes et ses minutes.

Pendant qu’on se minouchait, Carl est entré, accompagné.  Il était 00h36.. Il traînait un barbu qui puait comme puent les égouts de New-York après la pluie.

— C’est un génie. On va le remettre debout et il va nous raconter son histoire. C’est un Dr en sociologie qui a perdu sa femme…

Carl avait l’air d’un chat qui avait fait entrer une souris par la fenêtre. Un cadeau dans la gueule. Un cadeau coup de gueule.

On est restés muets.

Le « génie » se lamentait. Alors, Carl a saisi notre bouteille de Tequila et lui a donné.

— C’est un génie dans une bouteille.

— On va le sevrer demain… Et les autres jours…

Silence.

— Ça fait un pensionnaire de plus…

*

Les autres dormaient comme des pieuvres lovées dans leur recoin. Carl ronflait, car il avait enfilé le tiers d’une bouteille de Vodka. Quand Maggie eut terminé son billet d’humeur, je suis allée la rejoindre. Je l’ai prise dans mes bras. En fait, on s’est pris l’un et l’autre. Ça m’a rassuré. Je ne pouvais pas éponger ses maussaderies ou ces grisailles qui la taraudaient. Mais j’ai pris sa main. Je l’ai embrassée  jusqu’à ce que nos petits fluides se baignent l’un dans l’autre. Ce soir-là, je me suis donné pour mission de la rendre heureuse.

L’article de Maggie parut le lendemain.

Lettre à Antoine

« L’homme robot, l’homme termite, l’homme oscillant du travail à la chaîne : système Bedeau, à la belote. L’homme châtré de tout son pouvoir créateur et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson. L’homme que l’on alimente en culture de confection, en culture standard comme on alimente les bœufs en foin. C’est cela, l’homme d’aujourd’hui. »
Antoine de Saint-Exupéry, Lettre au général « X »

Dommage que tu ne sois plus de ce monde pour « apprécier » cet homme robot dont tu parlais. Toi qui, comme moi, aimais bien cultiver les petits princes et rêver d’un monde meilleur que celui dans lequel tu as vécu, n’en reviendrait pas.

Nous sommes à peine plus que des épluchures, des nègres au service d’un monde en train de perdre tous ses pays. À Ton époque, on parlait de la « botte nazie » qui a aplatie les habitants de l’Europe tels des perce-oreilles visqueux, sans âmes. Les guerres d’aujourd’hui les portent à quitter leur pays.  Sous la gouverne des souliers vernis, du roi-argent, pillards qui parcourent le monde, avalant  des richesses comme  des Gargantua galeux, bien astiqués, assis dans leur  bureau. Le monde se fait du haut d’une tour ou dans une repaire rocailleux de cette masse industrieuse qui bouffent la nourriture des peuples. Tout est permis. Le libre arbitre…

La propagande, elle, est une soumission constante à la peur des pertes d’emplois. Ils font fabriquer nos chemises à l’autre bout du monde. Ils râpent le dos des pauvres, assujettis, étranglés dans leurs grandes usines sordides.  Sorte de camps de concentration, qui dit que le travail rend libre.  Peut-être vivons nous dans un grand camp de concentration et on ne sait pas ce qu’on va faire de nous?  On a l’impression d’être comme ce juif de Varsovie qui demanda qu’on lui sauve la vie en donnant ses dents en or. On les lui arracha, et il fut sauf pour un laps de temps inconnu. Nous aussi nous vendons ce qui nous permet de manger. Nous sommes – un terme que tu ne connaissais pas – des survivants de chaque jour. Et sous les mots que tu désignais: « le fonctionnariat universel ». Il y a autant de kapos que d’étoiles dans le ciel dans ce monde de paperassiers passés au pouvoir, chacun dans leur case. Ils font « leur travail ». La poésie de leurs formulaires à remplir est à la fois cocasse et étouffante. L’oisiveté est pire que l’ivrognerie. Elle n’a plus son sceau de sainteté comme au moyen-âge. La peur liquéfie leur capacité de penser et d’agir. Ils parlent en robots et agissent en robots.

La beauté de la vie est en train de s’éteindre. La  Terre des hommes est une Terre de vendeurs du temple échevelés: ils nourrissent des contes en banque. Maintenant, on sue du cerveau. On transpire de l’âme… Du moins, de la partie de celle qui nous reste. Car notre petite lumière, elle aussi, est amochée, dont la lueur n’est qu’un pas.

Les liens qui nous unissent les uns les autres sans dans nos portables. Et nous ne savons pas nos chefs réels. Nous avons des parlementaires qui parlent et mentent comme des gamins. Sans doute, à ton époque, as-tu vu Hitler comme un monstre. Quelle surprise tu aurais en voyant celui qui nous gouverne : c’est un pouvoir éclaté, granulé, sorte de limaille vêtue des lys des champs!  On ignore où il se trouve, et il  se déplace à chaque seconde. Et là, nous sommes devenus des chasseurs de papillons, de pointillés d’une énorme peinture à numéros que l’on a finis par déchiffrer un peu.  Nous passons notre temps à chercher à savoir ce qui ne va pas en ce monde. C’est insaisissable, et ça valse comme les vols de papillons. Vols de couleurs, vols d’âmes, vols plus courts que courts.

Eh! Oui. Notre Hitler à nous est modulaire. 

*Je me souviens qu’à 14 ou 15 ans, mon enseignante m’avait prêté de tes livres, parce qu’elle disait que j’avais du talent. Je les ai lus… Mais ça m’a pris bien du temps à comprendre. En fait, la moitié d’une vie… Et il devrait en rester une  autre moitié pour comprendre que tu as écrits à travers des signes d’hommes réels et valeureux. Des hommes qui bâtissaient un monde. Chacun était la lettre d’un alphabet qui permettrait enfin d’écrire une douce histoire : celle d’un jardinier.  Maintenant, nos seigneurs détruisent pour engranger leurs avoirs. Nous sommes mêmes des « engrangés » sans réel savoir.  Eh! bien maintenant, on s’arrange pour que tous les habitants de cette planète restent à cet âge pour ne pas comprendre ce que tu disais. Oui, on ne fait plus d’hommes! On fabrique des voleurs et des  acheteurs.

Bonne éternité!

Maggie

© Gaëtan Pelletier

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