Le Dépotoirium, Chapitre 7

Chapitre 7

L’ère des apathiques amputés

 

C’est bête à dire et à creuser: trop de ce régime soumis et cultivé au « bonheur » de l’avoir, à cette ère qui n’a qu’un seul mot pour vous rendre heureux – économie-, la vie devient un dortoir dans lequel la moitié du monde dort debout, ou ne sait plus rêver. On sait se faire rêver. Et il n’existe plus de moments creux pour exister : on remplit les moments pour vous.

Nous sommes les oursons bourrés de peluches : nouvelles télévisées, scoop, misères du bout du monde, travail et déplacements. Ce monde a été créé pour n’avoir plus un instant à soi. Les instants, nous les vendons. Ils se lèvent à 4h40 pour prendre le bus. La congestion est telle que l’on avance à petits pas dans nos merveilles d’acier.

On a arraché les yeux de l’esprit : il y a trop à voir pour regarder les oiseaux danser sous le ciel bleu.  À voir la richesse de la Vie, des êtres, des océans, de l’immensitude de l’Univers, nous sommes maintenant amputés d’un côté, monovisionnaires, hachés du cerveau, et désâmés. 

C’est comme si nous étions dans un déluge quotidien de soucis cultivés quand tout va bien. L’occidental est soumis à toutes les pilules du »monde » pour se guérir de son anxiété de vivre ajoutée à celle de son destin fragile de naître sans vouloir mourir.

 « À chaque fois que son réveil sonne, c’est cette même journée qui recommence : Phil semble bloqué dans le temps jusqu’à ce qu’il ait donné un sens à sa vie. »

 ( Le jour de la marmotte).

Maude/Théo, Le Dépotoirium

***

Ce sont maintenant  des fantômes qui dirigent le monde. Aussi bien camouflés dans le Ketchup Heinz que dans les fabricants de bioéthanol.  Une multitude de mains invisibles.   ( Quel beau concept qualifié de théorie économique!). Oui, la main invisible n’est plus celle d’Adam Smith, mais l’autre qui vous reprend votre main invisible. L’énorme et la pyramidale jusqu’aux amygdales. Vous avalez votre salive et ce monde de marchands qui ont fait disparaître toute valeur, même la plus infime, telle le respect,  la gorge sèche. Les émotions sont au dernier rang.  Une bande aux masques d’acronymes, accros au business. On s’en moque et pas parce qu’on ne sait rien. On est cyniques pour les « dirigeants ». Ils s’en plaignent à conférences-que-veux-tu! Ils chialent et miaulent tels des  minous blessés. Ils ne prononcent pas le mot « Dieu » ni celui de « Capitalisme » avec un grand grand C,  dont ils sont pourtant les premières négateurs et navigateurs.  Tous des  chevaux de Troie bipèdes  ont des œillères pour ne pas qu’ils voient trop large la surface et les races de ce monde. Les politiciens ont soudé leurs paupières et leurs oreilles de la certitude. C’est l’acatalepsie qu’il leur faudrait. On ne peut pas atteindre la certitude. On peut l’emprunter pour un moment. La certitude est un oiseau qui ne vole pas. Il ne bouge ni ne bat des ailes. Il est comme la femme de Loth : une statue de sel.

***

L’automne est en train de faire ses bagages : elle ramasse toute les feuilles des arbres et les étends  pour qu’elles meurent et nourrissent la terre, les  unes collées aux autres. Nous ne serions que des feuilles que ça irait mieux. On sent qu’on va passer un mauvais quart d’heure de givre, et courir la vitamine E en bouteilles Made in Nowhere Land. La Terre promise n’est pas celle à laquelle on croyait. L’hiver n’est rien d’épeurant. C’est la froidure humaine qui l’est.

Les hommes manquaient d’eau : on leur a donné de l’eau entrant dans leur  maison.

Les hommes manquaient de nourriture : on a créé des abattoirs et on a mis les coqs dans des sacs de plastiques, livrés à la maison.

Les hommes ont manqué de travail pour acquérir ces conforts tant bienvenus : on leur a donné du travail.

Les hommes ont manqué de travail : on leur a donné du chômage,  mais à condition qu’ils travaillent.

Les hommes se sont dit qu’ils leur manquaient quelque chose : devenir la richesse. On leur a appris à inventer de la richesse pour rendre riches les plus riches. À l’école, les enfants pensent que les pommes de terre poussent dans les arbres, mais ils apprennent de force à être des entrepreneurs.

La chaîne de Ponzi semble n’avoir pas de fin… Ni personne pour l’arrêter.

C’est le toc qui maintenant remplit l’âme des hommes. Sans limite. Je souhaite! J’ai envie de… Je veux… Je veux plus.

***

Maggie et moi avons pris l’auto pour aller voir couler le dernier ruisseau avant que tout gèle. On s’est voiturés  loin comme un voyage sur Mars. Avant d’embarquer dans l’auto, il y avait un mendiant qui quémandait. Maggie lui a donné la moitié de sa monnaie.

— Merci, Madame, je prendrai un café.

— Vous prendrez ce que vous voulez, il n’est plus à moi. Vous en avez assez pour un petit flacon, si ça vous tente, ou un bon repas.

On est repartis lentement.

Au Canada, la monnaie c’est de l’or en rondelles. Le gouvernement dit que la monnaie métallique dure plus longtemps. C’est faux. Elle dure le temps de deux ou trois achats et on se croirait au moyen-âge avec un fond de poche de pantalon lourd des métaux utilisés pour sa fabrication.

***

On a trouvé le ruisseau. On s’est fait un pique-nique en se tortillant de froid. Mais l’amour n’est jamais de glace. On a aimé se faire frissonner. On se déglace à coups de baisers. Ses lèvres sont de petites plages sur lesquels je m’étends longtemps. Les yeux clos, j’entends son souffle s’alentir, comme si embrasser était un fragment de méditation qu’on nous a caché. On ferme les yeux. Il doit y avoir dans le corps humain autre chose qu’un montage de cellules affolées. Je sais, les hormones sont hors normes. Elles nous rendent fous. Mais c’est bon d’être fou de temps en temps pour pouvoir arroser un peu la sécheresse de ce monde.

Les branchailles sont déjà sèches et on peut voir les nids d’oiseaux abandonnés. C’est douillet, fabriqué d’herbe sèche,   gluée  de glaise. Pourtant, ils ne sont jamais allés à l’école.  Les oiseaux se sont enfuis aux États-Unis  se chauffer les plumes, se dorer et chanter dans une langue qui n’est ni américaine ni Céline Dion.

On a fait l’amour sur le siège arrière,  moitié habillés, moitiés nus. Pendant tout « l’acte », on s’est regardés dans les yeux, le cœur vaillant, la respiration lumineuse, l’âme enfin ailleurs qu’ici. Les vitres de l’auto se sont embuées.  On se serait cru dans une île de la mer du Nord. On ne voyait plus rien. On ne voyait que tout. On se voyait. On se regardait dans le vert de l’œil, alanguis, détendus.

Finalement, à force de bouger, nous nous sommes épluchés de nos vêtements. Il y a des jours dans lesquels on aimerait enlever son corps pour être encore plus nus.

*

Théo et Maude étaient dans leur encoignure en se minouchant comme des carpes avec de gros becs mouillés.   Ils s’aimaient ou commençaient à s’aimer vraiment.  Théo avait découpé la pièce de l’appartement  à l’aide d’une bâche achetée chez Wal-Mart.  Ils s’étaient fabriqué une petite niche à eux, se séparant lentement du reste de la bande. J’y vis là un signe de désintégration et le début d’une fragmentation. Bref, un isolement.   Et leurs idées commencèrent à se fusionner. Théo, qui allait bientôt devenir avocat, devenait un artiste du scalpel des idées. Les toutes faites. Comme les aliments congelés. Il savait chimifier ses recettes d’idées en disant la même chose de manière différente. Il avait du succès : plus il écrivait, plus son ego enflait comme un crapaud qui avait trop fumé. C’était bien le prince charmant de Maude et la coqueluche des lecteurs, car sa finasserie aux réponses qu’il donnait aux lecteurs les figeaient. Il en finit par « se conclure » intelligent et infaillible. « Réussir dans la vie » et non pas réussir sa vie. Tous les  États ce cette infime planète ont  tout préparés et des numéros « faites le hun  » pour enrôler ses citoyens  qui rament sur une galère ventripotente. Goebbelisations et mondialisation sont deux frères siamois. Le Dr. Goebbels n’a plus de visage, mais une descendance éparpillée encore plus efficace. Théo est fier d’avoir trouvé qu’un fils de Magda Goebbels et sa descendance qui  ont hérité d’une fortune immense : les Quandt. Et ils ont aujourd’hui des investissements dans le secteur automobile. Milliardaires! Théo salive! La liberté est sans doute là et il est las de son rideau qui les isole. Un jour, ils auront un château d’avocat. J’en parierais mon T-shirt.

15 octobre

Retour au boulot.

Deux patients  décédés, donc deux chambres vides qui se sont remplies en quelques heures. Les disparus sont partis dans la manche d’un magicien : il en sort des colombes et y entrent des colombes.

Puis arrive une nouvelle employée : Cindy. Elle est blonde avec deux cornets de crème glacée qu’elle laisse légèrement à découvert dans une encolure profonde. « Frédérique est partie. Je la remplace ». Elle n’a rien dit quoi que ce soit de vraiment « d’autre », sauf qu’elle ma indiqué la chambre d’un monsieur presque centenaire.

Plusieurs posent des questions de cet « après-vie ». Je ne sais que répondre car je suis de la génération de la vie. Celle qui se questionne sur le  futur. Notre passé viendra un jour. Mais pour le moment, j’ai des ennuis avec le moteur de mon auto, ma carte de crédit et, je dois l’avouer, Maggie m’avale la moitié de mes pensées. Je vois roux. Tellement! Tellement! Je roule sur des chapeaux de roux.

— Qu’est-ce que vous faisiez comme métier?

— J’étais maçon… Ça n’existe plus aujourd’hui. Ils ont des matériaux laids de je ne sais quel matériau, des plaques qui ressemblent à du plastique. Jamais je n’aurai vécu dans une maison de plastique  gris-noir. C’Est sombre au point de ne pas avoir envie d’ouvrir la porte pour entrer chez soi.

— Vous avez l’air en forme. Qu’est-ce qui vous a amené ici?

— La famille.

— Vos enfants?

— Oui. Ils sont déjà vieux. Ils ne veulent pas que je travaille. Alors, ils m’on trouvé une maladie. Ils disent que j’ai un cancer… Je ne sais pas lequel. Ou bien c’est partout. Je suis infecté comme les murs de bois par des fourmis charpentières. De beaux insectes. Elles, au moins, elle travaillent… J’ai un fils avocat. Lui il parle.. Dans mon temps, personne n’aurait pensé qu’un jour parler serait un métier. C’était bon pour les politiciens… Et encore… On ne les croyait pas à l’époque. C’est surprenant… Très surprenant.

— Vous me donnerez votre secret de longévité…

— Il est là dans mon sac… Fouillez vous allez le trouver.

— Du Brandy?

— Eh! Oui. Ça a la couleur de la brique rouge. Je deviens une brique solide en avalant ce petit liquide.

— Personne n’avale ce produit ici… D’ailleurs, ils sont si malades qu’ils n’ont pas envie…

— Ils ont tort. Mais chacun ses torts. Donnez-moi vos petits bonbons de couleur. Je vais les envoyer à la poubelle. Ah! Le secret de la longévité… Traitez votre voisin comme si c’était Dieu…

… C’est une blague, mon garçon. Les voisins me faisaient suer.

— Vous croyez en Dieu?

— Dieu, c’est un mur de briques… Quand les humains ne sont pas cimentés, Dieu n’existe plus. Ici, s’il y a un dieu, il ne se tient pas debout. On l’a remplacé par un mur de toc. Alors, si vous cognez à la porte du divin : toc toc toc.

***

J’avais oublié la vieille dame au bout du couloir.

— Ils sont allés où?

— Qui?

— Mes enfants.

— Manger.

— Ils font bien. Je ne sais pas si le Seigneur  a de bons repas de l’autre côté. Je ne comprends pas que s’il y avait au début Adam et Ève, il n’y avait qu’eux et que pour bâtir ce monde ils ont dû faire l’amour ensemble. Je ne sais pas.

Je lui ai donné un peu d’eau et j’ai entrevu ses masses cancéreuses boursoufler son cou.  Ça m’a rendu triste. Pendant que je prenais ses signes vitaux, elle m’a demandé :

— Pourquoi vous me gardez en vie?

Silence.

— Parce que vous êtes encore en vie.

— Si j’étais en vie, je danserais de ce bon vieux Rock-and-Roll ou j’irais marcher en longeant la rue principale avec Marie-Thérèse. On est en vie quand on fait quelque chose. Les cartes à jouer? Ah! Je la connais celle-là. Toujours 52 moyens de vous rendre la vie intéressante.

— Si j’avais su, j’aurais consulté un vétérinaire.

— Un vétérinaire?

— Oui. Claire. Elle a envoyé mon chat dans la paix je ne sais où avec une seule piqûre. Une injection de je ne sais quoi. Mais mon chat n’a pas souffert. Il s’est éteint comme un ballon cesse de garder son air.

Son fils lui avait apporté une photo qui datait des années quarante. Elle   était belle comme une fleur dans l’été-bébé de la vie. Elle et son mari étaient  assis dans un nid d’herbe.  Il y avait de la lumière partout. De la lumière crue d’un soleil de midi dans laquelle elle était toute nimbée. Elle était si belle qu’on aurait dû en faire une chanson, la transformer en son, en image . En tout ce qui reste dans une vie où tout part.  Mais là, comme les fleurs séchées, les pétales qui baissent les bras, elle s’en allait d’ici-bas. Il ne lui restait que sa beauté intérieure et  son tempérament d’acier trempé dans une vie.

***

— Tu voudrais bien prendre ma main?

Je l’ai fait. Une main non pas rugueuse, mais comme amollie, sans force, malléable, une main sans lendemain. Bien que ça a été magique. Et je n’ai jamais su pourquoi. Il faisait déjà noir, mais j’ai fermé les yeux.

Puis elle m’a demandé d’une voix presqu’éteinte :

— As-tu de l’imagination?

— Je pense que oui.

— Alors, imagine qui s’il y a une vie autre à l’intérieur de ce corps brisé, que des gens, au moment où nous nous parlons, naissent et meurent… Alors, va t’asseoir sur la lune et regarde les lumières qui montent de cette ruche et descendent. C’est une ruche… Rien qu’une ruche. Et le miel que l’on peut produire n’est que l’amour… On en apporte en descendant ici pour une aventure dans la chair, puis on retourne là-haut, on fait son bilan et l’on revient. C’est comme écrire un livre et essayer de le parfaire. Et le livre c’est « nous ». C’est cette âme qui s’aiguise. Cette âme qui est elle-même son propre sculpteur. À travers la matière brute des premiers qui sont de « bleus » de ce monde infini.

— Je t’ennuie?

— Loin de là…

— Tu te demandes si je délire?

— Ouais! Un peu…

— Alors j’ai déliré toute ma vie. Qu’est-ce que tu regardes en voyant cette photo?

— Je dois mentir?

— Non.

— Je vois un galbe de jambe musclé, magnifique et magique, deux mots qui se ressemblent. Et une belle tête bien coiffée… Quel sourire! Et vos yeux… Je ne vois pas la couleur, la photo est en noir et blanc.

— Ça ne cachait pas les âmes. La couleur a un peu enlevé de ce mystère des êtres… J’ai commencé à vivre vraiment le jour ou j’ai décidé de cesser d’être constamment tendu à comprendre la vie. J’ai été heureuse parce que je ne l’ai pas attendu ce bonheur.

Elle me serrait la main comme dans une proche partance. J’étais mal à l’aise, un peu ennuyé. Lentement, elle lâcha prise et s’enfonça dans le sommeil. Sa respiration était lente, longue, comme si elle voulait survivre en avalant le plus d’air possible.

Quelques jours plus tard, je reçus par la poste une enveloppe et une photo agrandie en noir et blanc. Je ne savais qu’en faire. Je l’ai accrochée au mur de l’appartement. Les autres étaient sans mot. Mais pour moi, c’était en quelque sorte un musée. Tous les mourants sont des musées à visiter. Et tous les vivants entrent en nous, nous marquent, sans que nous le sachions. Le Je est une invention de l’ego.

J’avais honte d’avoir été aussi peu « réceptif ». Mais à l’endos, elle avait écrit d’un tracé malhabile : «  L’important quand on a peine à comprendre c’est  d’accepter de ne pas comprendre. ».

Quand je suis retourné  au travail, elle n’était plus là. Un autre avait pris le lit.

Ce soir-là, je suis allé m’asseoir sur la lune avec le flacon de Brandy du briquetier.

J’étais seul, un peu désespéré. Mais je crois que les briques d’un dieu brillaient à travers le mouvement des invisibles qui entraient et sortaient.

La ruche était belle…

*

Carl arrivait chaque soir avec une nouvelle « amoureuse ». La dernière avait des lèvres tellement charnues qu’en l’embrassant il semblait s’y prendre deux fois pour en couvrir la surface.

C’est notre cher avocat qui, dans son délire, demanda ce soir là de mesurer les lèvres des conquêtes de Carl. Avec un petit appareil photo, il pouvait évaluer par un programme d’ordinateur la taille en centimètre  carré  la surface des lèvres Et  secrètement il les cumula. De sorte qu’en projetant le tout dans l’avenir, Carl aura embrassé, selon une moyenne de 10 fois par soir, ou 10 minutes, une surface équivalente au quart de la Slovénie.

Il écrivit l’article, le lança sur la toile  avec une paire de lèvres rouges. L’effet fut immédiat : des milliers de lecteurs se lancèrent à la chasse aux baisers. Il fallait trouver les lèvres les plus lippues, il va de soi. Puis ce fut dans les parties génitales, les fronts, tous les concours étaient « bons ».

Théo avait du talent. Et la dame avait raison : les jeux de cartes des vieux, c’est zéro. Mais les cartes des lèvres, c’est super. Un compte Facebook fut créé : Mes lèvres sont plus grosses que les tiennes. C’était amusant… Un petit aperçu de ce dont nous nous occupons dans nos temps libres.

Je me suis retourné vers Maggie pour voir ses lèvres. J’ai eu droit à un beau clin d’œil.

Les jours suivants, 20 commanditaires nous contactèrent pour des contrats mirobolants … À condition de glisser, en plus, des liens cachés  dans les articles.

Ce que nous avons fait.  Notre intention était d’utiliser cet argent pour « nos libertés ». Certains ne voulaient pas travailler un seul jour de leur vie. Bien qu’ils s’échinaient comme le font tous les gens pour ne rien faire le restant de leur vie s’ils réussissent à se rendre jusque là sans être trop amochés dans leur  véhicule rose.

Ce que Théo avait omis de dire, c’est qu’il avait fait monter le programme par un de ses amis. Alors, silencieux, il mit sont programme en vente sur Ebay. Le lèvromètre se vendit à 20,000 exemplaires et un concours payant apparut.

J’étais un tout petit peu pétrifié… Si l’on peut dire. Car Le lèvromètre était une copie sans doute inconsciente des tactiques de politiciens qui passaient maintenant tout leur temps à mesurer. Et mesurer c’est compter. Le politicien avait compris que pour faire quelque chose de grand, il fallait simplement se faire tout petit, se mêler aux petits pour les séduire. Le petit était la même chose dans sa tête que l’était la notion de dieu dans la vision du maçon. Le politicien se croyait mur mais se faisait brique pour réaliser son mur.

Après une longue discussion, Théo  admit que l’argent était entré dans son compte personnel, mais accepta d’en verser une partie ( 15%, en fait) au Dépotoirium.

Je me sentais comme un chef d’État  devant Bill Gates.

Comme disait Madame Thatcher : « Il n’y  pas d’alternative ».

— Je crois qu’il va nous falloir un coffre fort. Un coffre fort est un outil de riches. Alors, Théo, tu paieras le coffre fort.

— Pourquoi?

Étonné, il se tourna vers Maude.

— Parce que les riches ne se volent pas eux-mêmes.

On aurait entendu voler un drone américain.

Je le sentis piégé.

Et c’était le but avant qu’il nous piège.

Carl, la voix chevrotante à la Piaf  se mit à chanter :

Dieu réuni ceux qui s’ai-aiaiaiai-ment.

Il n’y a pas que les chinois qui rient jaune.

***

Sept jours plus tard, Carl est rentré penaud dans l’appartement avec une bouteille de Jack Daniel’s. Et un livre sous les bras. Un livre de Sainte-Thérése d’Avila : Le château intérieur, ou Les demeures. Sa grand-mère n’était plus et elle lui avait laissé ce livre ainsi que sa vieille maison. Il vendit la maison et se demanda que faire avec l’argent de la maison. Il s’acheta une bicoque dans un coin perdu du Bas-du-Fleuve et y installa  un petit studio d’enregistrement.

Il ouvrit le livre maintes fois. Mais un jour, il reçut un appel de son agent pour un spectacle dans une petite salle.

Excité, il jeta le livre par la fenêtre. Un SDF passant par là, crut qu’il recevait un don du ciel. Trois mois plus tard, on vit le SDF convertit, passant à la télévision dans une émission à caractère religieux dans lequel il présenta son livre : Le récit d’un noyé : Sauvé des os.

© Gaëtan Pelletier , juillet 2018

Le dépotoirium, Chapitre 6

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Le Dépotoirium, Chapitre 4

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Le Dépotoirium, Chapitre 2

Le Dépotoirium, Chapitre 1

 

 

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