Le Dépotoirium, Chapitre 5

Chapitre 5

Quand j’entrais  au travail, j’imaginais  cette immense maison transformée en « ventre de dieu » qui allait redonner naissance à ses âmes. Un aller-retour pour les réincarnés.  Ils entraient en civières et sortaient par les fenêtres ou par les murs. Je sais par où, mais sans corps, apparemment sans rien. Bref, ils mouraient.  Plouf!

C’étaient tous des « en fin de vie ».Tous. Prononcer le mot « mourant » était un outrage. Séchés et brisés par la vie. Déshydratés. Le corps est un bateau-Titanic, un manteau qui se fripe quand on l’a trop porté. Des airs de planète avec ses ravins, ses crevasses, ses rivières aux reflets argentées. Il n’y a rien pour surprendre. Rien.  J’ai appris  à ne jamais être surpris. La mort est une école qui peut nous faire mourir souvent pendant une vie. Et ce que j’ai appris m’a fait vivre bien plus intensément que la plupart des vivants.  Je suis une épave en devenir. À partir des premiers jours, je crois que je n’ai plus jamais vu les vivants de la même manière. Je les percevais en à un point de leur vie en même temps qu’une étendue temporelle. Je savais distinguer tous les signes et pointer des étapes de leur existence. J’étais tous les points temporels. J’ai cessé d’avoir peur de mourir mais une angoisse douloureuse  de ce  petit navire à deux mains, deux jambes, un cerveau dans lequel se dissimulait un parfum de  Neandertal.

Les clients que nous avions étaient tous de cette race des années  20,30,40 ou  du 20e siècle. Une race solide qui n’avait presque jamais avalé de cette chimie multicolore   et cette bouffe industrielle avec tomates de Chine en boîtes de conserves et de mets congelés qui se répandaient dans le monde. Plusieurs  ont dû acheter leurs dents pour manger. Maintenant ils les enlèvent pour manger. Au début, j’avais l’estomac qui se tordait de douleur et la tête en tourbillons  par le découragement ou la peur, sans me l’avouer.  Mais avec le temps, avec le temps… Comme disait Ferré…

Il n’y a pas de pire tueur que l’habitude. Je voulais rester vivant en ne me m’habituant pas.

***

J’avais une patiente   du nom de Rita. Rita, une enseignante pieuse avec les yeux à genoux vers le ciel : elle attendait la visite du Seigneur.  Sa chambre était voilée de longs rideaux sombres, et ses yeux, comme des fenêtres, l’étaient tout autant.

Un ventilateur ronronnait tout doux, tout doux, avec un petit son de machine usée par tous les étés de Rita. Elle l’avait apporté,  ne supportant pas la chaleur.

Elle m’a signalé avec le petit bouton d’alarme près de son lit. Son chapelet de pilules pour lui enlever la douleur la faisait faire des cauchemars.  C’était- disait-elle-  son chat noir, Vipère, qui était revenu. Un chat furtif  qui pouvait dormir dans  les moindres  recoins de sa maison.

« Le animaux  perçoivent et lisent dans l’âme des gens ».   m’a-t-elle dit. Elle était à la fois consciente et à la fois perdue dans son pyjama de pullulement  d’injections.  Il se dégageait d’elle des  odeurs de médicament qui sourdaient en sueurs de sa peau luisante. Elle fiévrait à faire monter le mercure du thermomètre.  La peau de son visage ressemblait aux couleurs blanchâtres   du peintre russe Ivan Konstantinovich, le peintre des mers en furie avec ses houles gigantesques,  agitées.  Rita tentait de vivre en s’accrochant. Elle avalait de l’air pour garder en vie chacune de ses cellule-bougie.   Sa peau était si sèche et craquelée qu’on aurait dit qu’elle s’éteignait lentement en se débarrassant de son eau pour passer à travers  le tunnel de lumière.

Rita était là depuis une semaine. . Elle essayait toujours de lire quand elle en avait un peu d’énergie avec des lunettes suffisamment épaisses pour  mettre le feu à une écorce de bouleau. Souvent, elle oubliait de tourner les pages, incapable de se concentrer.

— Puis-je savoir votre nom?

— Jason.

— Ah!

— Alors vous êtes jeune… Avec un nom pareil…

— Probablement…

Quand nos clients sombraient dans l’angoisse on leur donnait du Nozinan. Alors, ils calmissaient, appesantis,  le regard  naviguant   entre quatre murs.

Le directeur, Pierre, lui, s’y connaissait. Dès le premier jour, il me fit tendre l’oreille pour bien entendre la respiration annonçant une mort imminente. Il m’emmena près d’un vieux marin cancéreux. Quand il émit son dernier soupir, sa poitrine se souleva et il vida tranquillement ses poumons. Quand l’air se répandit dans la pièce, je me suis dit que c’était de l’air usagé.  Chacun en ce monde respire un peu de cet air des gens qui partent. Personne n’y songe. De l’aire de seconde main, de second souffle.

C’est ainsi que me vint l’idée d’écrire un article

L’air usagé

Au temps des romains, l’air devait être un peu moins vicié. Et quand nous parlons d’air, il y a l’air du temps, de l’âme aujourd’hui. On a tous nos attentes sans espoirs de voir un jour la vie rejoindre la Vie. La grandeur de ce que nous aurions pu être, devenir. Non. Nous nous éteignons comme une vieille chandelle rendue à bout de cire par un soir d’hiver, la flamme chancelante, valsant aux moindres petits coups d’ailes en provenance de l’autre bout du monde. Bref, il n’y a plus de « recoin » de Terre où nous cacher. Les machines, l’activité humaine, la cuisine, les vaches à méthane,  les crocodiles, l’air des hommes de Wall-Street, l’air vicié des sables bitumineux de l’Alberta, les centrales nucléaires, etc. Il y a tellement d’humains sur Terre, de machines, d’autos, de pesticides, que nous respirons un air aussi vicieux qu’un politicien dont la moitié de ses mensonges sont faux.

 Jason

Le lendemain : Maggie. Cette chère douce et charmante Maggie se refusait  l’écriture. Elle dessinait, dessinait sans arrêt et collectionnait des photos de visages humains de tous les pays de la planète. Elle  a alors  pigé dans sa galerie   d’Irakiens et d’Irakiennes victimes collatérales de la guerre : des vieillards, des enfants, des estropiés.   L’une d’entre elles était  d’une  une femme aux yeux vert-jade, au  regard  profond, vous zieutant comme si vous aviez été  dévidé de l’âme. Ils étaient intenses d’une belle tendresse mais également  une énorme tristesse.  De beaux miroirs d’âme!  Quand Maggie a mis sa photo sur le site, le nombre de visiteurs a doublé.

C’était gênant de regarder la photo. Pourtant ce n’était qu’une photo. J’ai fait l’exercice, sous le regard surpris de Maggie, d’enlever le visage pour ne voir que les yeux. Tout son être était là, en ses infimes cavités, en sa lumière qui représentait un tout, un tout dont nous étions nous-mêmes inclus.

J’étais bouleversé. Bouleversé de saisir si soudainement que j’avais saisi une autre forme de lecture, un autre livre en lettres d’iris. Un œil est comme un grand livre et nos des analphabètes ou analphabêtes du caractère unique de ce que l’on nomme le grand tout.

Il ne faut pas regarder quelqu’un : il faut se regarder.

***

Théo a trouvé le moyen de faire un peu d’argent. Théo est un avocat. Et un avocat – le fruit- ahuacatl-  qui signifie testicule. Parole de wikipedia.  (   Couille qui magouille n’attend point le nombre des années) .  Le compteur était à  4234$. Alors, ce cher Théo a mis aux enchères un manteau  d’un sans papiers qui risquait d’être renvoyé dans son pays, malgré le fait  qu’il était marié à une québécoise  et père d’un enfant de 5 ans.  Il a mis la vidéo en ligne, et trois jours plus tard, avec un petit coup  de pouce de la filière Facebook, on a reçu 1865$. Et, surprise, un Iphone. Théo, fiévreux,  a commencé à parler d’acheter  d’un écran de télévision. « Il y a de bonnes pubs, mais c’est coupé par des bouts d’émissions ». (Carl déteste la télévision).

Quand Théo a une idée derrière la tête, il l’a souvent dans la tête. Avec son sourire de requin dentelé , il s’est requinqué dans un beau projet : offrir à un abonné un dîner avec Carl. Carl  dont les yeux  avaient l’air de se demander où se trouvait son regard, se frotta le menton, se rongea les ongles et gratta sa guitare. Il n’aimait pas l’idée : il grimaça par une mine de citron.

— Dans combien de temps?

— 7 jours.

Et le rendez-vous se fit. Une dame de 35 ans, danseuse dans un bar, gagna le dîner. Carl bougonna en se  tortillant de stress  dans le recoin de l’appartement, jusqu’à ce qu’il entrevit la photo de la dame. « Boire, manger, forniquer ». Une devise qui allait le mener loin…

Oui, un canon! Carl sauta sur l’occasion et le canon Tout fit mis en place  pour que la scène soit filmée, placée sur You Tube, en découpages « bons moments ».

Il arriva le lendemain, bien tard, ayant passé la nuit avec sa gagnante. À vingt-six ans, les hormones sont juges de la beauté des fessiers.  La dame s’en éprit et lui offrit un job : escorte. Elle l’habilla des bas jusqu’au chapeau.

Il joua le jeu un moment.

Ce qui plaisait à Carl et lui déplaisait en même temps. Il avait lu Kerouac et ne voulait pas vivre une autre vie : mourir jeune et sans/avec gloire. Déchiré. Notre anxieux tentait de noyer son angoisse dans l’alcool, la bouffe, le sexe. Il voyageait par le bus  Cannabis Canada.  N’empêche que son union avec la dame paraissait s’éterniser. Ce qu’il nous apprit en catimini est que la dame  avait tendance à faire l’amour  position de « love doll » en silicone japonaise,  version Windows XP : X pour sexe et P pour planche Elle  se jetait sur le lit en présentant ses fessiers, puis attendait  de fesses fermes ce qui allait la faire jouir. Bref, elle ne bougeait que des paupières, la face dans l’oreiller. Du moins, c’est ce dont Carl  se plaignit, honteux,  mais persévéra à l’éduquer (selon ses termes).   On ne sait pas avec quelle puissance  de batterie fonctionnait Carl. Le lapin c’était transformé en hyper lapin. Veni, vidi, vici.

C’était au tour de Carl d’écrire un article qui parut le lendemain,  avec la paresseuse   technique du « Qu’en pensez-vous »?

Avoir et n’être

La question n’est pas de savoir ce que nous aurions pu faire. La question est de savoir ce que nous pouvons être, seulement être pour arriver à « faire vraiment », à prolonger une race humaine.   Le monde actuel se « fabrique » par la notion de ce que l’on peut faire…  Alors, c’est une ère de robots. Puisque maintenant tout est pointé vers ce que nous devons fournir en terme de « travail », et non en terme d’être, nous assistons à la disparition des êtres  par ceux que n’ont jamais su être mais ont cru que le « savoir faire » valait mieux que le savoir être. Et, au fond, ils se moquaient bien du savoir-être puisque le but ultime est de faire de nous des consommateurs. Vous n’êtes plus obligés d’être puisque vous allez mourir et qu’il n’y a rien après.

Nous assistons aux funérailles de « dieu ». On ne peut pas mieux s’enterrer soi-même…

Carl

Qu’en pensez-vous?

Le nombre de penseurs est affolant.

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© Gaëtan Pelletier, 2018

Le Dépotoirium, Chapitre 4

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