Le dépotoirium, Chapitre 3

Chapitre 3

Pendant l’été, on s’est perdu des odeurs : on communiquait par Skype. Mais rarement. Tout le monde était occupé. 70% des 7 milliards d’habitants de la planète est occupé. C’est exactement le pourcentage d’eau dans le corps humain, même  chez ceux qui ne sont pas trop humains… Les déshydratés de l’âme.

***

On devait travailler pour gagner sa mie, sa croûte, sa soupe, ses crevettes de Matane et  un  abonnement à une compagnie de téléphone qui a acheté le tiers des voix de la planète. Même les visages. Certains, gênés de leurs rides, placent un plant de marijuana ou l’orignal qu’ils ont abattu l’automne dernier. Quand des amis meurent, ils restent souvent sur Facebook. Le compte est en souffrance et leur vie a délaissé la souffrance.

***

Maggie continuait son travail  McDo. Entre la graisse et le bruit.  À temps plein cette fois.  Elle voyait défiler des bœufs entiers pendant des jours, mais tous écrasés dans un moule rond et sec. Elle ne se plaignait  pas. Elle m’a dit qu’un jour nous serons ÇA. « On ne vit pas pour apprendre, mais on s’apprend à vivre ».   Elle s’attardait à  polir son âme au lieu de son corps et cheveux de flamme.  Comme il est dit dans les livres Harlequin : il y avait autant d’étoiles dans ses yeux que dans le ciel.

Quant à Théo, chez qui on pouvait voir se dessiner « un grand avenir », il courait les cabinets d’avocats avec sa dentition de carnassier et  ses mâcholières protubérantes, grand dessinateurs de sourires enjôleurs, garni de bave et de lueurs. Pour un emploi, il  s’était cravaté et léché la coiffure comme un mulot d’avocat qui prend l’ascenseur social au pied de l’échelle. Il aimait le prestige, les débats, les mots et l’apparat. Théo l’Athée, ainsi qu’on le nommait, voulait laisser sa trace dans l’Histoire.

« Il faut connaître les bons paragraphes et la petite phrase piégée.  Surtout les fins de paragraphes ».  Champion qu’il était du mot minuscule qui pouvait tout faire basculer, fin finaud, bagarreur, parfois menteur. Un horripilatoire trio.    Il vendrait son âme pour un cheval, un royaume et un titre  siglique : PDG, CBA, CACA etc.  Il irait rejoindre les rangs des  soldats de la financisation, habitants  des tours à bureau  qui miroitent et qui se voient de loin.  Plaquées de  verre à perte de vue. Des pans de verre pour les paons de verre.   Ce sont leurs miroirs.   Plus ils sont bien habillés, plus ils sont morts à la vie. C’est la peste lustrée et, je le  crains,  comme la male peste. Théo  avait l’éternité devant lui. Tous ceux qui ont l’éternité devant eux sont morts ou seront morts comme tous ceux qui ont sans doute une autre forme d’éternité devant eux.

Théo était le candidat parfait, en tant qu’utilisateur de l’acqua-toffana pour en ajouter à tous les poisons du monde. Pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire, c’est cette chère Giulia Tofana qui avait inventé un poison si lent qu’il tuait ses victimes, goutte à goutte en l’espace de deux ans. Ce monde est truffé de Giulia qui sont en train de le détruire ce monde  en un ou deux siècles. Gaïa n’est plus Gaïa : c’est Giulia.

6 Septembre

Début du journal qui commencera par le commencement : avec d’infimes cellules dans le ventre d’un appartement miteux mais joyeux.   Nous sommes déjà « centralisés ».   On aimait être pauvres un peu, mais pas trop. Étant donné que nous étions tous occupés à travailler, il fallait écrire la nuit quand les chats gris sont tous endormis. On a placé une dizaine d’articles et une fausse pub pour attirer les clients. Théo s’y connaissait.  C’était vendredi, et on a eu notre première réunion. Il fallait de l’ordre, alors j’ai demandé à chacun de désigner un président ou chef de pupitre pas de pupitre. Les meubles sont rares comme la merde de prophète.

— Je vote pour  Jason.

— Pourquoi ce serait moi? Ai-je demandé.

— Pour ta sagesse…

— C’est toi qui le dit … Il me semble que quelqu’un d’autre pourrait faire mieux.

Théo esquissa un petit sourire malicieux.

— Je pose ma candidature.

— Alors faisons un vote secret sur des bouts de papiers jaunes.

Au bout du compte, j’ai fini par être le chef de bande. Je dirais plutôt le conseiller. J’ai nommé Théo adjoint… À malin et quart, malin et demi.

*

Le journal a démarré en trombe quand Maggie a décrit ses clients du McDo et ceux de Wal-Mart qu’elle fréquentait assidûment. Sans méchanceté. Plutôt avec son regard affûté et son âme d’une belle tendresse.

On se lisait parfois des extraits de livres ou d’articles pour allumer une mèche de cerveau.

Maude aimait les livres comme on peut aimer les chats : elle les flattait dans le sens de la page comme dans le sens du poil.  Alors, elle nous lu un extrait de sa dernière lecture qu’elle n’a pas terminée.

Ce que, peut-être, nous, de nos jours, découvrons aussi, et que nous éprouvons si douloureusement et anxieusement, c’est que la raison suppose pour sa Bildung des conditions rétentionnelles (que j’ai déjà décrites ailleurs, mais je vais y revenir plus avant dans tout ce qui suit) formant et supportant la mémoire individuelle et collective, qui dépendent de techniques hypomnésiques (des hypomnémata) aujourd’hui industrialisées, et qui, avec la poursuite de la rationalisation, ont échappé à toute puissance publique et noétique : elles sont passées entre les mains de ce que Polanyi appelle le « marché autorégulateur ».  États de choc, Bernard Stiegler

Maude, qui avait encore trop fumé de marijuana lisait le passage  avec un œil de porc tout mouillé qui semble avoir toute la misère du monde dans ce petit trou rose. Elle théâtrait un peu trop… Mais bon! C’est Maude tout craché.

— Tu y comprends quelque chose? Maggie…

— Dans cette façon de dire, les aspirateurs parlent aux aspirateurs. La poussière se fait avaler. Vous devriez voir les pauvres qui déambulent les allées du  Wal-Mart qui veut tout avoir à lui. Tout, tout, tout. Les petites gens, c’est de la poussière pour eux, même si ce sont les plus beaux regards du monde. Ils n’entrent pas leurs yeux en dedans pour se regarder pour vous empêcher de les voir.

Personne d’autre ne répliqua à Maggie parce que personne ne comprenait vraiment ce qu’elle disait. On savait tous qu’elle avait fumé un peu d’herbe et qu’elle se perdait un peu dans les grands nœuds de ses émotions. Elle respirait tellement court qu’on aurait pu faire des messages en morse avec sa respiration

… Je veux dire qu’on ne peut pas écrire comme ça tout le temps. La toile et les livres en sont remplis. On pourrait dire que les poissons pêchés aux États-Unis, sont congelés, puis sont achetés par les plus offrants – les entre-prises (sic) chinoises  – qui les décongèlent et les tranchent en format désirés par le client, puis les recongèlent pour les vendre partout dans le monde. On a de quoi nourrir 10 ou 15 minutes de ces mangeurs d’articles….

Il faut être différent…

Elle avait  pondu son article sur la surpêche, le marché, et le prix : 40$ du kilo.

Titre : Fabriquer un poisson goutte à goutte.

Elle ne nous a pas demandé si nous l’avions aimé.

J’avais adoré, mais je n’osais pas le dire. Et j’ai su plus tard pourquoi. Les autres sont restés cois sachant peu qui elle était.

***

Un vingtaine  de commentaires dont  12 étaient des faux. Faux pour nourrir le journal. Faux pour vivre, manger, dormir. Cinquante nuances de vie… Les tricheurs abondaient tandis que les humbles dormaient, ensommeillés par le grand pendule planétaire.

Du groupe, j’étais celui qui était le moins diplômé.  Ça m’intimidait d’avoir un diplôme aussi  ténu  à travers cette bande de futurs doctorants. Infirmier spécialisé en soins palliatifs. Ça ne change pas le monde…  Bref, aider les gens à mourir… Quand ils me virent arriver avec ma voiture, une Toyota Corolla défraîchie, rouillée, aux pneus fendillés, ils se sont demandé comment j’avais pu me payer une voiture. À croire qu’ils aimaient la pauvreté. Les prêtres ont longtemps eu de grandes églises et des cathédrales, même si Jésus était en sandales.

— Je travaille. Je ne serai pas vraiment ici… Enfin, pendant une semaine sur deux.

— Tu fais quoi?

— Je suis infirmier, et je travaille à cent kilomètre de la ville, dans un petit village qui lui aussi est en phase terminale. La mondialisation ça ne fait pas que mourir les entreprises, ça tue les gens. Mais les vieux savent des choses que nous ignorons.

— C’est vrai ça? C’est un drôle de « métier » que tu fais.

— Ce n’est pas si terrible. Ça donne une idée de ce qui nous attend… Ça donne une idée, mais cette formulation est froide. Il faudrait que ça donne plus qu’une idée…

Je n’ai pas voulu entrer dans les détails. La vie est dans le détail, la mort est dans l’ensemble d’une série d’événements qui mènent aux grandes émotions et y mettent en même temps fin.   Si eux y voyait du temps à l’infini,  je voyais une montée et une descente vertigineuse. J’avais sans doute déjà trop vu la mort et les dégâts du corps. J’avais vu les deux bouts de la vie. J’avais vu les petits enfants venir voir pour une dernière fois leurs grands-parents. Et dit comme ça, ça ne veut rien dire. Les mots ne sont pas les émotions. Les mots sont les petits bateaux sonores des émotions.  J’écoutais les gens me raconter leur vie avant de mourir. Il me faillait parfois trois bières pour dénouer le nœud du récit des vieux. J’avais mal. Mal aux dents, mal aux oreilles, et mal au ventre qui gonflait comme si je portais leurs histoires pour mettre quelque chose ou quelqu’un au monde : « moi ».

(Les banques ne mènent personne au monde. Seuls les humains en sont capables. Mais demain, sait-on?)

***

La réunion.

–  établir une suite ascendante de manière à voir dans notre portail une réussite extraordinaire et rapide de manière à faire croire que nous avions un succès fou. Pour en arriver à la vérité, il faut mentir un peu!   Nous n’étions pas loin de la trentaine et nous n’avions pas encore  de « reconnaissance ». On vivotait. ( Sauf Théo  l’athée).  On voulait changer le monde. Changer le monde à la manière des pancarteurs qui écrivent sur le graffiti portable, à bout de bras, leurs doléances : « On ne veut pas du Jet Set chez le G-7 », pendant les que les G1-G2, et trou d’eau se faisaient  portraiter en vendant leurs sourires de représentants de commerce de succursales mondialistes.

***

Pause non commerciale :

Pendant que nous fêtions, au  Congo, une fillette nommée Destin, mourut d’une balle perdue. Personne ne sut que Destin s’en fût allée. Les anges n’ont pas de C.V. Destin n’a pas eu de vie. Elle l’a aperçue à travers la violence. Elle n’a pas entendu les mésanges du Québec chanter, ni vu les l’omble de fontaine filer dans l’eau. Alors, on ne sait pas pour qui a été créé toute cette beauté. Ce n’était sans doute qu’un jardin… Quand on vient pour voir, on nous crève les yeux. Quand on vient pour entendre, on nous coupe les oreilles. Quand on vient ici pour se humer, on rencontre des inhumains. Quand on veut s’opposer, on paye des sourds, des aveugles, des appauvris à qui on enfile un costume et une cravache dont ils sont fiers.

C’est un monde dans lequel les nains sont grands.

***

Qui donc a vu la pancarte?

Après avoir établis  les plans d’attaque, nous avons décidé de festoyer. Carl  a commandé deux pizzas  pendant que Maggie et moi sommes allés  chercher une caisse de bière au dépanneur. La température était chaude avec des effluves de gaz d’échappement. L’asphalte,  tout trempé, gorgé de gouttes et de flaques-miroirs nous faisait gaminer en sautillant dans la gouille. Plouf! J’ai six ans! Plouc! J’en ai cinq.

J’ai pris la main de Maggie pour lui faire franchir un de ses miroirs. Je ne voulais pas qu’elle y disparaisse comme Alice au pays des merveilles.

La main de Maggie contenait   toutes les mains du monde. Je le sais. Je les ai touchées. Elles m’ont fait frémir. Je rosissais du teint et sans doute des reflux d’hormones. Mes désirs avaient cette petite douleur des coups de soleil mais en un endroit que l’on ne peut nommer.

— Quel est ton plus grand rêve? M’a-t-elle demandé.

— Il est trop fou pour que j’en parle. J’aimerais rencontrer tous les humains de ce monde et leur parler.

— C’est impossible.

— C’est ce que tu disais… C’est un rêve.

 ©  Gaëtan Pelletier, 2018

Le dépotoirium, Chapitre 2

Le dépotoirium, Chapitre 1

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.