Le dépotoirium, Chapitre 2

Chapitre deux 

C’est juillet partout. Et les banquises doivent fondre dans le Nord, puisqu’à Montréal il fait une chaleur à ne pas mettre un cornet de crème glacé dehors. Je me promène avec Maude qui s’est fait dire de rafistoler son texte. Elle a tendance à niaiser et fainéantiser au bout de sa chaîne. . Elle s’éreinte à ne rien faire.

Chacun est allé s’acheter une bouteille d’eau géante. Boire l’eau de la ville, c’est comme s’adonner à un sport extrême. La ville a été créée en 1642.   C’est un petit dépotoir  long comme son histoire. Toutes les villes finissent en dépotoir. On enterre nos détritus, nos objets de consomaction. Quand le citoyen s’ennuie, il se dit : « Que dois-je m’acheter aujourd’hui pour être heureux? ». Pour certains c’est un loft à Montréal et d’autres un sac de croustille à 99 cents.

Le commun de tout ça : la jeture. Je jettes, tu jettes, nous jettons…

La Terre est devenue une  litière géante. Sept milliards de chats achètent et jettent, emballés. On a plastifié la vie sous vide et le vide avec celle-ci. . En 2050 on mangera des poissons en plastique. Ils finiront par se refaire des ouïes. Mais tout le monde est sourd aux ouïes des poissons. L’argent n’a pas d’oreille.   Personne ne ramasse les petits papiers et les gobelets de café qui souillent la belle herbe verte qui se bat contre le béton.  Ni les chewing-gums qui nous collent aux semelles. Sans oublier les crottes de chiens. Avec sa grande sensibilité, Maude amène parfois des chiens errants puis appelle la SPDA. Le jour où on est passés près d’un hôpital, Maude m’a demandé où s’en allaient tous les médicaments qui traînaient dans les intestins des gens.

— Même la merde n’est plus ce qu’elle était. Elle servait d’engrais depuis des millénaires… Ouash!

Nous sommes quatre à parcourir les rues et à lorgner les gens qui bouffent sur les terrasses avec leurs bières artisanales,  en train de bavarder. Il n’en faut pas beaucoup pour basculer dans la frime de la mini bourgeoisie. On a tous un palais dans la gorge. Ce qui en fait rêver plusieurs.

— Qu’est-ce qu’ils font?

— Ils parlent au voisin de New York…

Maude nous a présenté une amie. Elle est belle à mettre le feu à mon âme.  Rousse comme une  sœur d’Ed Sheeran.  Je suis tout ému  en viré à l’envers par la beauté de ses yeux verts. Elle n’avait  que deux petits défauts : elle parlait peu et elle était malingre, longiligne. C’est une déesse : on peut lire dans ses yeux le petit livre d’une grande âme.    J’étais  sous le choc. Sa tendresse sourdait d’elle comme un énorme ballon qui flottait et vous envoûtait. Un mélange de tristesse et de tendresse. Trop pour moi. Ça m’a fait penser à un passage du livre au sujet de celui que l’on nommait L’ermite du Maine :

«  Pourquoi vous ne me regardez pas quand je vous parle », demanda l’auteur à l’ermite.

« Parce qu’il y a trop d’information dans le visage des gens ».

Maggie me regardait timidement  avec des yeux perçants, presque vrillant. On dirait qu’elle souffre en dedans ou qu’il y a trop de feu pour seulement rester allumée : elle brûle, malgré cet air serein, elle tisonne de tout son être. Ses bras croisés tentent de retenir ses tisons qui s’envolent hors d’elle.  La souffrance, je la connais. Moi aussi je trouve que les visages ont plus de mots que de nez.  Mais elle!…  On devrait l’appeler Magie.  Quand elle a pris son air d’aller, sur le trottoir, j’ai regardé ses longues jambes  blanches qui me faisaient un drôle d’effet. Ça n’avait rien de sexuel : elle ne marchait pas comme tout le monde. Marcher c’est comme écrire sur un trottoir ce qu’on est.

Maggie a  étudié en littérature. Un art qui se perd dans les trop nombreux livres vides. Je suis curieux de lire ses textes quand je la regarde sculpter ses lettres avec un beau stylographe d’allure ancienne. J’aimerais être à la place du stylographe. Chanceux de stylographe!

Son petit sac à dos est presquement  rempli que de livres. Des livres usagés, pour la plupart. Elle n’a pas de trousse de maquillage. On ne met pas de rouge à lèvre ni de fard sur son âme.

Cet après-midi là, c’était un samedi,  nous avions décidé de visiter un appartement libre qui nous servirait de poulailler à pondre  nos articles, nos petits écrits, bref, notre seule possibilité de faire une révolution sur la toile dès le mois de septembre.  En attendant, il a fallu programmer quelques articles et donner à chacun une petite tâche à effectuer.

Regimber est une façon de traîner une pancarte en opposition à quelque chose qui demande un effort. C’est la rébellion sonore de notre génération. On en veut plus que le beaucoup reçu. On veut tout.

*

La réunion a eu lieu dans l’appartement de Carl qui devait jadis servir de grenier.  Il a fallu enjamber une montagne de jouets qui lui servent  d’amuse-cerveau.

Il collectionne les vieux jeux électroniques de son enfance, et dit s’ennuyer de Mario Bros et du reste. Quand on lui a demandé pourquoi il avait un traîneau  sauvage en plastique Made in China, il a répondu qu’il s’en servait pour aller ramasser tout ce qui était encore bon dans la déchetterie, les jeudis. Maude est en train d’avaler un sous-marin de chez Subway.  On a fait comme les grands de ce monde : assis autour de la table, une table crottée par le beurre d’arachide,  les pattes arquées comme un dos de scoliosé. Elle a du temps sur le dos, la table!   Encore un objet que Carl  a ramassé à la rue par un beau soir de juin alors qu’il était saoul. Assez saoul  pour demander le matin d’où provenait cette table. Maggie se passait une main dans les cheveux, penchée sur son petit cartable,  sans mot dire. Maggie ne dit rien. Elle parle avec de l’encre ou frappe sur son clavier. C’est son psy. Il y a longtemps que tout le monde s’est rendu compte qu’elle peut ingurgiter trois ou quatre bières sans broncher. De la  bière noire, écumante qui coulisse le long de son verre froid qu’elle envoie se déchaleurer au frigo.

On est tous sur la page du Newsnet, sorte de défilé sans fin d’intellectuels aguerris qui crânent, s’émoustillent, bien que d’un sérieux papal, avec leurs longues phrases bien pensantes.

— On pige au hasard..

Or, de nos jours, l’organologie politique où se forment les supports du surmoi et de l’individuation de référence évolue très sensiblement, et une nouvelle situation herméneutique s’est installée tout récemment, qui déjà est sentie et exploitée par tous les candidats aux fonctions présidentielles, Etc

Bernard Stiegler

On reste tous muets comme dans les films de Charlie Chaplin. On se rend compte qu’il y a de cette race d’intellectuels qui parlent de Marx, de Freud, de Camus, de Kant en s’écrivant et  se comprenant entre eux. Rien qu’entre eux.  Ils s’écrivent  des lettres de 150 pages . C’est une autre génération en train de s’éteindre. Les tisons de l’Histoire.  Ils sont vieux qu’ils  parlent latin de temps en temps en i.e et sic. ou s’approprient du « stiglerien ».  Ils tricotent des concepts comme ma grand-mère tricotait des bas et des mitaines sauf que ça ne réchauffe personne. Nous vivions dans un état pôle-nord. Avec des frais chiés.. On ne pourra pas être comme eux. Ce qu’ils ignorent est que lorsqu’ils mourront, et ils meurent tous ou s’affaiblissent, tous ces beaux écrits disparaîtront. En quoi le P.D.G de la Banque Internationale peut être affecté par un intellectuel pompeux qui écrit sur une page qui n’existe que par des serveurs? Le P.D.G fréquente des P.D.G. Aristote est le dernier de ses soucis. À moins qu’Aristote soit un   grec en faillite. Un P.D.G, ne réfléchit pas, il « or-ganise ». Ou il fait des marathons terrestres pour trouver du Lithium. Batteries! Batteries! Comme disait Ringo Starr.

— Quelqu’un a quelque chose à dire?

— Non.

— Ça commence bien…

— On n’a rien commencé, on réfléchit, dit Théo.

Même avec 5 diplômes, le savoir est devenu des effilochures dans l’histoire de la connaissance.

.— On parle de la tour de Babel. On dirait qu’on y  est. Et les politiciens?

—  Il faut les regarder en mode binaire, c’est la mode : soit ils sont idiots, soit ils sont menteurs. Mais le savent-ils?

J’étais dans le « vide »… Perdu. J’ai levé la tête, et tout le monde a regardé Maggie.

— C’est génial…

— Rien de génial. Quand tu ne comprends rien c’est que tu as tout compris. Parce que tout s’en va vers les petits morceaux éparpillés qui ne mènent nulle part.

Maude continuait d’avaler son sous-marin, l’air hagard, comme hagard de train, arrêtée, figée. Elle a haussé les épaules. C’est exagéré, mais presque vrai.

— Personne n’a vu que c’est l’argent qui mène le monde?

— Tu étudies pour devenir « quelqu’un »?

— Ben! Oui. J’ai pas envie de me ramasser à vivres de sous-marins toute ma vie. On ne peut pas libérer les gens en restant des administrateurs de village. La mondialisation a tout bousillé. Tu peux bien me nommer le type qui chante le dernier tube, mais tu ne peux pas me dire où se trouve le dirigeant de l’entreprise qui embouteille les eaux que nous buvons. Même quand on écrit ainsi :

« L’industrie de l’irréel est en format Big, pendant qu’à l’autre bout du monde des gens crèvent de faim ».

— Ou as-tu pris ça?

— Au hasard. Il suffit de fermer les yeux, de prendre un article, de cliquer sur un passage, et plouf… C’est binaire : soit une stupidité, soit une phrase belle et simple, mais vraie.

Les lèvres de  Maude se sont fermées,  et ses yeux ont pris un air de ciel avec des couchers de soleil bons pour le National Geographic. Car  s’est levé et est allé chercher de la bière. Une énorme caisse de 24. D. Une marque étasunienne.  Tout le monde a fait beurk. Mais après une heure, on chantait tous sous la musique de Carl qui jouait du  Ukulélé  .  Il y a des gens qui n’ont que des oreilles, d’autres, des yeux, d’autres des mots, d’autres des marmots.  C’est vrai qu’on était découragés en voyant la première phrase, mais après deux bières, on s’est mis à surfer sur les vagues du web pour trouver les meilleures stupidités du jour.  Et ça s’est terminé comme ça. Dans une fatigue digne des cowboys de l’ouest. Le troupeau d’intellectuels est tellement énorme que la peur finit par s’installer en chacun de nous. Nous sommes de beaux nids de  frayeur. Au fond, on a peur de ne pas être à la hauteur. Mais la hauteur de rien, c’est quoi?

Maggie est sortie la première avec Théo. Théo est un maigrichon solide, avec des veines énormes et bleues comme le Danube.( On dirait une phrase d’Eddy Marnay). Mais mieux encore, les mers du Sud avec au fond de grand coquillages et des poissons qui sont beaux comme les tableaux d’un peintre dont j’ai oublié le nom. Il ira loin. Comme disait Arnold : « On a l’âge de ses haltères ».

Quand Maggie est sortie et m’a demandé de la reconduire chez elle. Elle travaillait le lendemain midi au McDo. Je l’ai fait. Arrivés à son appartement, elle s’est laissé tomber sur le matelas. En fait, on aurait dit que le matelas s’était ennuyé d’elle. Il a ouvert tout grand ses draps et je l’ai entendue ronfler comme un cadran russe. La nuit était encore toute bouillante. Le  ventilateur battait des ailes, mais on crevait.  Il ne manquait que les palmiers et les cocotiers. Malheureusement, la fenêtre ouverte, il n’y avait que le bruit des taxis qui passaient et repassaient. La pluie avait débuté un peu avant notre arrivée et les trottoirs avaient un aspect de miroirs qui valsaient. Je me souviens qu’on a fait des flops  et des flac avec nos pieds, en riant. C’est la première fois que je voyais Maggie rire autant. Et je la  tenais par la taille. En entrant, elle avait les cheveux mouillés, frisottés comme une lavette après un grand évier de vaisselles. C’était tordu, écrasé, et les gouttelettes coulissaient  sur ses joues.

Le lendemain, à mon réveil, Maggie n’était plus là.

J’ai trouvé un mot sur la table :

« Bye »

Et un article. Ou un articlet… Tout minus, comme dirait Sol le clown.

L’ourson toutou

C’est fou: les gens « ordinaires », pour se faire conduire au bûcher par la voie de la politique choisissent des gens faisant partie de « l’élite ». Les enfants ont besoin des oursons pour s’endormir, se faire cajoler par un objet immobile. Une belle histoire d’amour entre le réel et l’irréel. Alors, qu’est-ce que l’élite peut faire pour nous? Rien, sauf combler notre besoin d’enfant. La télévision a ses Noël à tous les 15 minutes. Les tablettes également.  En fait, il faut que l’ourson soit plus gros que l’enfant. La grosseur de l’ourson est importante puisqu’il est le protecteur.

Maggie

© Gaëtan Pelletier

Interdiction d’utiliser en partie ou en entier.

Le dépotoirium, Chapitre 1

 

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