Archives quotidiennes : 2-juin-2017

Le tricot des jardiniers

 Avez-vous quelque chose à manger?, demanda le soldat. 

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C’était un jardinier tout malingre qui cultivait sa terre sèche, quelque part en ce monde, quelque part…

Il avait des rides comme des rangs de jardins, et des furoncles comme des pierres de  jardin.

Il sarclait pour vivre, allait chercher l’eau à 10 km, pour revenir, arroser ses plantes. Entre le ciel et la terre, il ne voyait aucune différence. L’un apportait la lumière, l’autre la nourriture.

Il était vêtu comme un papillon, tout colorié, chaussé de souliers séchés.

Il n’avait pas de montre.

Pas de temps.

Rien que du mouvement.

Et quand la nuit arrivait, il dormait dans la noirceur d’une tente, un roulis d’étoiles picotantes, et de sa bouche respirait l’air de l’amour qui buait de sa femme aux yeux fermés, couchée dans ses rêves, dorlotée.

Il aimait comme lorsque qu’on n’a pas besoin d’aimer. Rien. Car tout était amour. Fondu dans le décor de cette terre, souffrant parfois de la faim, de la soif, mais le cœur allumé, tout nourri des jours et des enfants qui riaient alentour.

Il n’était « rien » tout en étant le TOUT. Dans la chaleur des jours, les frissons des nuits et la rivière qui ne coulait pas aux bruits des montres.

Rien.

Il buvait du soleil et la tranquillité des jours.

Un matin, alors qu’il raclait un champ, la guerre vint le visiter.

Il n’y prit garde, se laissant aller à bien tailler ses rangs, le visage penché sur la géométrie que lui avaient apprise  ses ancêtres.

Pendant qu’il dormait, un homme masqué, armé, prit ses rangs de jardin et y sema des grenades.

Je jardinier racla…

Le sang gicla jusqu’au ciel dans des gerbes d’une semence jusque là inconnue.

Les femmes du village le pleurèrent tant que le jardin, cette année-là, donna plus de légumes qu’il n’en avait jamais donnés.

Un enfant cessa de jouer et se mit à sarcler…

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Gaëtan Pelletier

19 mars 2012

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Les tueurs de beauté

Il y a tant de beauté dans ce monde qu’il faudrait des vies et des vie, voire 7 milliards de vies pour la saisir un peu. Il y en a tellement que nous vivons tous en noir et blanc. Les couleurs sont parties rigoler derrière le voile des étoiles. Pour les entrevoir, il faut la liberté…

La liberté de regarder, la liberté de voir, mais- surtout – la liberté de s’attarder. La liberté que la plupart d’entre nous ont  perdue. Pour un peu d’or, pour une panoplie de fourberies. La paralysante peur de manquer de tout quand même ont l’a ce tout.

Il y a tant d’amour que ceux qui amourent n’ont pas le temps de s’adonner à la haine. Ils ont des yeux-rires avant qu’on ne les éteignent en les moulant.

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Il est un art de la Vie qui est celui de grandir jusqu’à devenir la belle émerveillure de jadis, enfant.

Parfois je me dis qu’il y a tellement de beauté sur cette Terre, tellement d’humains-dieux, qu’à l’heure du mourir j’aimerais en emporter un peu. Une poignée… Dans une main invisible. Comme pour tricher un peu avec la Vie puisque nous n’emportons rien. Personne ne voit ce qu’il emporte, en fait.  Mais je suis certain que j’emporte  ce que personne ne voit ici…

Quand les enfants deviennent des « Hommes » – avec un(e) gros(se) H, ils pensent devenir quelqu’un. Ils sont sérieux comme des papes. Or, ils ne deviennent pas quelqu’un, ils finissent par être « quelque chose ». Et « quelque chose » n’a rien d’humain. J’ai connu plusieurs « quelque chose » qui essayaient de tout avoir. Alors, tout avoir commence par avoir ceux qui travaillent pour « l’avoir ». On ne peut pas tout avoir sans acheter – par quelque moyen que ce soit – les gens qui bâtissent des mains des cathédrales et des banques.

Je n’arrive pas à le dire parce que c’est trop grand la Vie. Je dis la Vie, pas la vie… Ça c’est court comme un hier qui passe son temps à revenir le lendemain… Non. Parfois, c’est comme si les couleurs des poissons avaient plongés dans la toile d’une peintre, trompés. Mais toutes les couleurs des poissons, tous les couchers de soleil, toutes les mains frileuses liées aux yeux qui se parlent…  Tout ce qu’on a pas vu et qu’on désire voir. Parce qu’ici, tout est désintégré… Un monde en tranches… C’est « utilitaire ». Point.

C’est un luxe que de voir ce qui est beau et QUI est beau. Un luxe de discerner. Un luxe de ne pas se laisser berner. Un luxe qu’on nous enlève chaque jour.

Il y aura toujours des enfants aux cheveux blancs pour barbouiller la création. Et ils vous diront qu’ils travaillent  » au nom de dieu ». Vous travaillerez dans des usines, fabriquant des armes, au « nom de dieu ».

Sans doute parce que le diable cache la beauté, bien simplement… Mais pas tout à fait: car il se complique la vie à vous détruire et à vous arracher tout ce que vous avez ou vous couper de tout ce que vous n’avez pas.

Un humain à genoux ne peut rien voir…

Quand quelqu’un naît, la beauté l’attend. À force de vivre parmi les tueurs de beauté – qui lui diront d’attendre « un peu » -, il se dira : au jour du mourir, je verrai la beauté.  La plupart partent sans l’avoir vue. Pourtant, la Vie en avait tellement semé que la Vie s’était dit: « Il ne peut pas ne pas la voir. Je lui ai pourtant donné des yeux du « coeur »…

Gaëtan Pelletier

27 décembre 2014

Si jamais je mourrais…

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Eliora Bosquet : Eros et Thanatos ( L’amour et la mort) 

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Si jamais, si jamais je mourrais sans mourir, je demanderais à Dieu une rivière, un lac, une canne à pêche, et un grand ciel bleu, des mots,  des pinceaux, et des rires d’oiseaux.

Je trouverais une femme, au hasard d’un arbre sans pomme, et j’aurais des yeux grands comme toutes les questions du monde. Le temps n’existerait pas, et nous serions luisants,  quasi translucides comme cette eau de   rivière qui bruisserait à longueur de jour,longueur  de nuit. Nous passerions nos jours à nous amourer, à marcher, à cueillir des toiles-papillons aux vols fous. Il n’y aurait ni bitume, ni auto, ni gens de misères, ni calculateurs frigidaire, et menteurs d’affaires. Notre maison aurait des siècles, et la chaleur viendrait de nos respirs.

De temps en temps, sans temps, la pluie viendrait faire un tour pour éponger la soif des sols et la nôtre. Les eaux feraient de tricots d’eau en contournant les grosses pierres ayant émergées  des sables du sol. On y nagerait comme dans les ventres des mères.

Nous aurions des enfants pour peupler une terre, des enfants à l’âme de lumière, des enfants qui s’en iraient ailleurs-ici, dans ce non espace, pour n’apprendre que vivre en amour est déjà prier.

Gaëtan Pelletier,

Mai, 2017