Ermites dans la taïga

Ermites dans la taïga par Peskov

Vassili Peskov

Extrait

LE JARDIN ET LA TAÏGA

J’ai rapporté à Moscou, de chez les Lykov, un morceau de pain. En le montrant à mes amis, je n’ai entendu qu’un seul commentaire qui se rapproche de la vérité : “On dirait du pain.” Oui, c’est le pain des Lykov. Ils le font à base de pommes de terre pilées au mortier avec deux ou trois poignées de seigle et quelques graines de chanvre passées au pilon. Pétri à l’eau, ce mélange, sans levure ni quelque fermentation que ce soit, va à la poêle pour donner une sorte de grosse crêpe noire. “C’est un pain aussi désagréable à manger qu’à regarder, a dit Erofeï. Pourtant ils en mangeaient et ils continuent : ils n’ont jamais goûté au moindre morceau de notre vrai pain.”
Le jardin, un morceau de montagne arraché à la taïga, a nourri la famille toutes ces années durant. Pour prévenir les traîtrises des étés montagnards, un autre jardin avait été défriché en aval, au bord de la rivière : “Si la récolte se faisait mauvaise en haut, on ramassait quelque chose en bas.”
Le jardin donnait de la pomme de terre, du navet, de l’oignon, des pois, du chanvre et du seigle. Les graines provenaient de l’ancien domaine aujourd’hui avalé par la taïga, apportées quarante-six ans auparavant comme des pierres précieuses, avec la même précaution que le fer et les livres religieux. Jamais aucune culture en ce demi-siècle ne les a lâchés par dégénérescence, chacune leur donnant nourriture et semence.

La pomme de terre, entrée en Russie sous Pierre I, était bannie par les vieux-croyants. “Pécheur est le tsar, pécheur est son fruit.” Ironie du sort, elle est devenue l’aliment principal des Lykov.

Des semences, inutile d’expliquer pourquoi, qu’ils préservaient comme la prunelle de leurs yeux.
Ironie du sort, la pomme de terre qui fut importée d’Europe par Pierre le Grand et que les vieux-croyants rejetèrent au même titre que le thé et le tabac comme “une plante démoniaque de perdition”, a constitué de longues années durant leur nourriture de base. Chez les Lykov aussi. Et elle s’y était parfaitement acclimatée. On la conservait dans une cave garnie de rondins de bois et d’écorces de bouleau. Mais de récolte en récolte les réserves se révélaient insuffisantes. Les neiges de juin, en montagne, pouvaient avoir des effets catastrophiques sur le jardin. Il fallait à tout prix une réserve “stratégique” de deux ans. Bien qu’aucune cave, même bonne, ne conservât les pommes de terre pendant deux ans.
Les Lykov avaient appris à faire des réserves de pommes de terre séchées. Ils les découpaient en lamelles fines qu’ils exposaient au soleil, les jours de temps chaud, sur de grandes feuilles d’écorce ou carrément sur les “tuiles” du toit. Au besoin, ils parachevaient le séchage près du feu ou sur le poêle. L’espace libre de la masure était toujours occupé par des baquets de pommes de terre séchées qu’on plaçait aussi dans des garde-manger en rondins de bois montés sur de hautes perches. Le tout étant, bien entendu, précautionneusement enveloppé d’écorce.
Toutes ces années les Lykov ont mangé les pommes de terre avec la peau, expliquant cela par une économie de nourriture. Je crois quant à moi qu’ils avaient compris intuitivement que la pomme de terre, mangée avec sa peau, était un aliment plus complet.
Le navet, le pois et le seigle se présentaient comme des aliments d’appoint. Il y avait si peu de céréales que les jeunes Lykov ignoraient complètement ce qu’était le pain. Les graines, une fois séchées, étaient écrasées dans un mortier et l’on en faisait une bouillie de seigle “les jours de sainte fête”.
La carotte y avait poussé jadis jusqu’au jour où un rongeur s’était gavé des dernières graines. Ainsi les Lykov ont-ils été privés d’une nourriture indispensable. La pâleur maladive de leur peau s’expliquait sans doute moins par leur claustration dans l’obscurité que par le manque d’une substance nutritive nommée carotène présente dans la carotte, l’orange, la tomate… Cette année les géologues ont approvisionné les Lykov en graines de carottes et Agafia nous a apporté près du feu, à titre de confiserie, des racines d’un orange encore pâle. Deux chacun. Et d’ajouter en souriant : “De la caro-otte…”
Le deuxième jardin, c’était la taïga. Sans ses fruits l’homme ne pourrait y vivre longtemps dans l’isolement total. Dès avril les bouleaux donnaient leur sève. On la recueillait dans des seaux d’écorce.
S’ils n’avaient pas manqué de vaisselle, les Lykov en auraient sûrement fabriqué du sirop, par réchauffement. Mais allez poser un seau d’écorce sur le feu… On plaçait le seau dans le torrent, réfrigérateur naturel, où la sève se gardait longtemps.
Après la sève de bouleau, on allait cueillir l’oignon sauvage et l’ortie. De l’ortie on faisait une soupe et l’on séchait des bottes pour l’hiver, utiles à “la robustesse du corps”. L’été venu, on ramassait les champignons (que l’on mangeait cuits au four et bouillis à l’eau), la framboise, la myrtille, l’airelle rouge, le cassis.
“Accroupis, éreintés, c’est abondamment qu’on mangeait ces fruits divins.”
Mais l’été voulait aussi qu’on songeât à l’hiver, une saison longue et austère. L’habitant de la taïga, tel un écureuil, devait avoir le sens de la réserve. De nouveau les seaux d’écorce entraient en jeu. On séchait les champignons et les myrtilles, on macérait l’airelle dans de l’eau. Mais tout cela dans des quantités moindres qu’on ne tend à l’imaginer, “par manque de temps”.

La taïga, deuxième ressource alimentaire après le potager.

Plus dangereux peut-être que l’ours, 1’écureuil, parce qu’il ravage les provisions de graines.

Fin août arrivait le temps des récoltes, reléguant à l’arrière-plan tous les autres soucis. On allait à la cueillette des pommes de cèdre dont les graines faisaient office de “pommes de terre de la taïga”. Les cônes de cèdre les plus bas étaient décrochés à l’aide d’une longue perche de sapin. Mais il fallait toujours grimper à l’arbre pour secouer les plus hauts. Tous les Lykov – les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes – grimpaient aux cèdres avec aisance. Ils jetaient les pommes dans des cuves creusées, puis les décortiquaient sur des râpes en bois. Ensuite les graines séchaient à l’air. Une fois propres et sélectionnées, elles se conservaient dans des récipients d’écorce, à l’intérieur de l’isba et des garde-manger, protégées contre l’humidité, les ours et les rongeurs.
Aujourd’hui les diététiciens chimistes ont découvert, à l’analyse de la composition des graines de cèdre, une multitude de substances nutritives allant des corps gras et protéines à certaines composantes d’une richesse exclusive mais dont les noms récalcitrants résistent à ma mémoire. Sur un marché de Moscou j’ai vu ce printemps, parmi les marchands du Sud aux étalages de grenades et d’abricots secs, un Sibérien imposant derrière une malle de pommes de cèdre. Pour prévenir les questions inutiles, il avait épinglé, sur une allumette plantée dans l’un des fruits, un bout de carton où figurait cette information consistante : “Contre la tension. Un rouble la pièce.”
Les Lykov ignorent l’argent mais connaissent d’expérience la valeur de tout ce qui compose les cônes de cèdre. Et toutes les saisons de bonne récolte, ils en faisaient le plus gros stock possible. Les graines se conservent parfaitement, “quatre années sans rancir”. Les Lykov les consomment en l’état naturel (“on les ronge semblablement à des écureuils”), les mélangent parfois sous forme compilée à la pâte de pain et en extraient le fameux “lait” dont même les chats sont friands.
La taïga fournissait aussi partiellement de la nourriture animale. Point d’animaux domestiques en ce lieu. J’ai oublié d’en demander la raison lors de ma première visite. Sans doute la place a-t-elle manqué sur le canoë creusé dans le bois, à bord duquel les Lykov ont remonté l’Abakan. Mais les Lykov ont peut-être décidé consciemment de ne pas s’encombrer de “créatures domestiques” par souci de discrétion. Durant de longues années, l’isba a ignoré les aboiements, les cocoricos, les beuglements, les bêlements, les miaulements.
Pour seuls voisins, ennemis et amis, les Lykov n’avaient que les bêtes sauvages, dont la taïga n’est pas pauvre. Des casse-noix voletaient sans frayeur près de la maison. Ils avaient coutume de cacher des graines dans la mousse du torrent où ils fouinaient sans gêne sous nos jambes quand nous passions. Les gélinottes nichaient juste derrière le jardin. Deux corbeaux vivaient non loin, doyens de la montagne, peut-être même antérieurs à l’isba. Leur croassement alarmant annonçait la tempête aux Lykov et leurs tournoiements les avertissaient qu’une bête était prise dans la fosse.
Un lynx apparaissait quelquefois en hiver. Sans frayeur ni méfiance il faisait le tour du “domaine”. Un jour, par curiosité sans doute, il a même gratté la porte de l’isba avant de disparaître aussi nonchalamment qu’il s’était approché.
Les zibelines laissaient leurs empreintes sur la neige. Les loups aussi faisaient quelques apparitions, attirés par l’odeur de la fumée et la curiosité. Une fois convaincus de l’absence de proie, ils se retiraient vers le fief des cerfs.
L’été, se blottissaient dans les bûches les petits prélerés d’Agafia, les pliski. Me voyant surpris par ce mot bizarre, Agafia a esquissé de la main un hochement expressif. Les hochequeues !
Les oiseaux voyageurs ne font pas route par ce coin de taïga. Une seule fois dans un brouillard d’automne les Lykov furent alarmés par le craquettement d’une grue solitaire que les vents avaient égarée. Deux jours durant elle survola la vallée (“elle nous troublait l’âme”) avant de disparaître. Plus tard Dmitri trouva au bord de l’eau les pattes et les ailes de l’oiseau qui venait de périr et d’être mangé.
La solitude taïguéenne des Lykov fut partagée durant plusieurs années par un ours, une bête à la carrure et à l’insolence modérées. Il n’apparaissait qu’épisodiquement, piétinant, humant l’air près du garde-manger, avant de repartir. Lors de la cueillette des pommes de cèdre, l’ours suivait les ramasseurs à la trace tout en esquivant leurs regards, pour recueillir les fruits oubliés. “Nous lui laissions des pommes exprès, affamé comme il était, en quête de graisse pour l’hiver.”
Cette alliance avec l’ours se vit soudainement interrompue par l’apparition d’un grand frère autrement corpulent. Le duel des deux ours eut lieu près du sentier de la rivière. “Ils hurlaient fortement.” Quelque cinq jours plus tard Dmitri retrouva son vieil ami à moitié mangé par son congénère plus grand que lui.
Finie, la vie tranquille. L’intrus se conduisait en maître. Il dévasta l’un des garde-manger empli de graines. Une fois, surgissant près de l’isba, il effraya tant Agafia qu’elle garda le lit durant six mois. “Mes jambes ne marchaient plus.” Il devenait périlleux de s’aventurer dans la taïga. L’ours fut unanimement condamné à mort. Mais comment mettre le verdict à exécution ? A défaut d’arme, on creusa une fosse sur le chemin des framboisiers. L’énorme bête y tomba mais, insensible aux pieux pointus, en sortit indemne : on avait mésestimé la profondeur.
Dmitri fabriqua un épieu à l’automne dans l’espoir d’atteindre la bête au fond de sa tanière. Mais la tanière resta introuvable. Devinant qu’au printemps l’animal affamé se montrerait particulièrement dangereux, Sawine et Dmitri confectionnèrent une cabane piège avec un appât et une porte glissante. L’ours se fit prendre au printemps mais, brisant les murs de sa prison, s’échappa. Il fallut demander une arme aux géologues. Dmitri, en connaisseur des sentiers d’ours, installa un dispositif de tir automatique à l’endroit le plus sûr. Le truc marcha.
— Un jour nous avons vu les corbeaux tournoyer dans le ciel. Nous y sommes allés prudemment. L’ours gisait sur le sentier.
— Avez-vous goûté à sa viande ?
— Non, nous l’avons laissée en pâture aux petites bêtes. Dieu ordonne de manger uniquement ceux qui ont des sabots, a dit le vieux.
Des sabots ? En sont “chaussés”, dans la contrée, l’élan, le renne sibérien. On leur faisait la chasse, la seule méthode étant de creuser des fosses sur les sentiers. Pour aiguiller l’animal vers son piège on installait des barrages à travers la taïga. Les proies se faisaient rares : “Les bêtes avec le temps ont appris à être sages.” Mais qu’un petit renne tombât au piège et les Lykov festoyaient, sans omettre toutefois de constituer un stock pour l’hiver. La viande était découpée en fines lamelles mises à sécher au vent.
Ces “conserves” de viande se gardaient une année ou deux dans leur écorce de bouleau. On les sortait les jours de grande fête ou pour les longues marches et les travaux pénibles.

(J’ai rapporté à Moscou un cadeau d’Agafia, un tortillon de viande d’élan séchée. Il sent bien la viande, mais de là à le manger…)
L’été et l’automne, les Lykov péchaient jusqu’à la formation des glaces. Le haut cours de l’Abakan abrite l’ombre et le lenok, un salmonidé sibérien. La pêche se faisait “à la canne et au panier”, un piège tressé d’osier. Le poisson se mangeait cru ou grillé sur le feu. On en séchait toujours pour les réserves.
Mais n’oublions pas que les Lykov ont vécu toutes ces années sans sel. Sans le moindre grain ! La médecine juge nocive la surconsommation de sel. En même temps qu’elle le déclare indispensable dans des quantités appropriées. J’ai vu en Afrique des antilopes et des éléphants parcourir près de cent kilomètres dans le seul but de paître sur des terres salifères. Ils se “ressalent” au péril de leur vie. Carnassiers et chasseurs les traquent. Mais ils marchent au mépris du danger. Qui a vécu la guerre en Russie sait qu’un verre de sel, même souillé de terre, était une “monnaie d’échange” qui donnait droit à tout – vêtements, chaussures, pain. Quand j’ai demandé à Karp Ossipovitch quelle avait été la plus grande des difficultés de son existence dans la taïga, il m’a dit : Vivre sans sel. Une souffrance en vérité !” Lors de la première rencontre avec les géologues, les Lykov ont refusé tous les cadeaux alimentaires. Sauf le sel. “Et depuis ce jour on ne peut plus manger sans sel.”
Des saisons de disette ? Oui, 1961 aura été une année terrible pour les Lykov. La neige de juin, accompagnée d’un gel assez violent, emporta toutes les cultures. Le seigle succomba à la froidure et les pommes de terre n’y survécurent que pour garnir le stock de semence. La nourriture forestière en souffrit aussi beaucoup. L’hiver avala vite les réserves de la récolte précédente. Au printemps, les Lykov mangèrent de la paille, des chaussures de cuir, la peau des skis, l’écorce et les germes des bouleaux. Des réserves de pois ils ne gardèrent qu’un récipient de semence.
Cette année-là la mère mourut de faim. L’isba se serait vidée complètement si les récoltes suivantes avaient avorté comme les autres. Mais l’année fut bonne. La pomme de terre monta bien. Les cônes de cèdre mûrissaient aux branches. Et sur le carré des pois perça par hasard un unique épi de seigle. On le dorlota nuit et jour après avoir installé une protection spéciale contre les rongeurs.
Une fois mûr, l’épi donna dix-huit grains. Cette récolte fut enveloppée dans un chiffon sec, rangée dans un mini-seau spécial plus petit qu’une timbale, roulée dans une feuille d’écorce puis suspendue au mur. Les dix-huit grains donnèrent environ une assiette de céréales. Mais les Lykov ne firent leur première bouillie de seigle qu’à la quatrième saison.
Tous les ans il fallait sauver des rongeurs la récolte de chanvre, de pois et de seigle. Ce “petit peuple de la taïga” considérait les semailles comme une proie parfaitement légitime. Un moment d’inattention et les cultures passaient dans les terriers. Les pièges les plus divers entouraient l’espace ensemencé. Il n’empêche que les écureuils raflaient pratiquement la moitié des récoltes céréalières. Sympathique et agréable à l’œil humain, cette gentille bête était regardée comme une “calamité de Dieu”. “Pire que l’ours, en vérité”, a dit le vieux.
Ce problème fut vite tranché par les deux chattes et les deux chats qu’offrirent les géologues. Les écureuils et les souris (en même temps que les gélinottes, hélas !) furent bientôt exterminés. Mais toute médaille a son revers en ce bas monde : survint le problème de la surreproduction des chasseurs de souris. Noyer les chatons comme on le fait d’ordinaire dans les villages ? Les Lykov n’osèrent pas. Et maintenant pullule une horde de pique-assiette domestiques à la place des écornifleurs forestiers. “Il y en a-a-a !” se lamente Agafia en regardant les chattes sortir à l’air libre leur nichée par la peau du cou, pour prendre un bain de soleil.
Autre circonstance importante. A Moscou j’avais parlé à Galina Proskouriakova, l’animatrice de l’émission télévisée le Monde végétal, de mon prochain départ pour la taïga. Connaissant le but de mon voyage, elle avait insisté : “J’aimerais savoir quelles ont été leurs maladies et comment ils se soignaient. Ils vont sûrement vous nommer tout un bouquet de plantes médicinales. Rapportez donc des échantillons, nous verrons ça, nous fouillerons dans les livres.
Ca me passionne !”

Je n’ai pas oublié de poser la question. Le vieil homme et sa fille m’ont répondu : “Des maladies ? on ne fait jamais sans…” Tous avaient souffert principalement d’un mal qu’ils dénommaient nadsada et qu’ils décrivaient comme une douleur du ventre résultant d’un effort de levage exagéré, ainsi qu’une sorte de faiblesse générale. Tout le monde était passé par là. On se soignait par une “remise du ventre” : une sorte de massage du malade pratiqué par autrui “avec savoir-faire”.
Deux des enfants morts, Sawine et Natalia, souffraient manifestement de maladies intestinales. Le remède en était une décoction de rhubarbe. Un médicament sans doute adéquat, mais que peut un médicament pour des intestins que la nourriture malmène ? Sawine fut emporté par une diarrhée saignante.
Parmi les maladies, Agafia a cité le refroidissement. On le soignait par l’ortie, la framboise et le réchauffement sur le poêle en position couchée. Le refroidissement, toutefois, n’était pas un mal fréquent : les Lykov avaient l’endurance exceptionnelle, ils marchaient souvent pieds nus dans la neige. Bien que Dmitri, le plus vigoureux de tous, mourût précisément d’un refroidissement.
Quant aux blessures, on les oignait de salive et de résine d’épicéa. L’“huile d’épicéa” (bouillon d’aiguilles) était un remède très vanté, mais je n’ai pas compris contre quoi.
Les Lykov buvaient des décoctions de champignons d’arbre, de branches de cassis, d’épilobe. Ils préparaient pour l’hiver l’oignon sauvage, la myrtille, le lédon de marais, la flouve, la tanaisie. A ma demande Agafia a ramassé une dizaine d’autres “plantes utiles dons de Dieu”. Mais nous sommes partis dans la précipitation : la nuit tombait et la route était longue. Mon bouquet médicinal est resté sur un tas de bois…
Maintenant que je repense à cette conversation, j’imagine qu’il y avait dans cette herboristerie forestière une part de sagesse et d’expérience, bien sûr, mais aussi d’erreur. Une chose a de quoi étonner. La région où vivent les Lykov figure sur la carte comme contaminée par l’encéphalite. Les géologues n’y entrent pas sans vaccin. Pourtant les Lykov semblent être passés au travers du fléau. Ils en ignorent jusqu’à l’existence.

Non, la taïga ne leur rend pas la vie douce. Cependant, exception faite du sel, elle a su leur donner tout ce que la survie requiert.

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