Et le vaste monde de se consumer

Alors que j’effleure Ponto, mes pensées se font vagabondes. Les images, les mots s’imposent d’eux-mêmes. Excavation, exploitation, déprédation, consommation, déforestation, innovation, prostitution, conflagration, déshumanisation, corruption, production.

C’est étrange cette énumération alors que Ponto reste silencieux.

J’ai en main ce concentré d’innovations, d’intelligence, accessible à tous et qui semble être une évidence. Comme il est proche de moi, fait partie de mon quotidien, de mes jours comme de mes nuits sans sommeil, je lui ai donné un nom. En toute occasion, il m’est fidèle. Ponto, c’est mon portable, mon « téléphone intelligent ».

Il est immaculé malgré les années, car j’en prends le plus grand soin.

Coltan (1), minerais, misère, éboulements, étouffements, asservissement, trafic, armes, guerre. Il n’y a pas que du sang de la Terre dans cet objet magique.

Et l’inventaire de reprendre : vitesse, débit, transfert, battements par minute, fréquence, cadence des processeurs, yoctoseconde.

Et la Vie de n’être plus qu’une urgence.

Croissance, expansion, accélération, compétition, performance, record, puissance, possession, productivité, rentabilité.

Les distances se contractent, et le temps s’accélère, il en vient parfois à manquer.

La doctrine sportive « Plus loin, plus haut, plus fort » est sortie du stade, elle a envahi la société.

Le corps social a-t-il encore un sens, tellement la société est morcelée et enserrée par des fils invisibles ?

J’existe dans ce corps car, avec Ponto, je clique plus vite que mon ombre, je « gazouille » de façon frénétique, pour mieux fuir une vacuité, un morne horizon. Il me faut manier « l’autoportrait », en tout lieu, en toute circonstance, de peur de disparaître, expulsé du flux permanent. Et pourtant, je suis libre, d’un simple clic tout est à ma portée.

Rien ne me trouble, aucune clameur ne me parvient, je suis dans ma bulle protectrice.

Certes, je suis parfois saisi d’effroi. On fait toute une histoire pour une chemise quand le surmenage tue plus qu’à son tour. Ailleurs, on épargne symboliquement une dinde quand on sacrifie continûment des chômeurs sur l’autel de la Croissance. Des gens que je ne connais pas, la dinde non plus d’ailleurs.

C’est vrai que l’élevage industriel est semblable à l’emprisonnement intensif, seule change la taille des cages. Bien sûr, construire des prisons plutôt que des écoles, des garnisons plutôt que des hôpitaux, des murs plutôt que des ponts devrait poser question. N’empêche, seule la nouveauté trouve grâce à mes yeux. C’est ainsi, je n’y peux mais.

C’est vrai que Ponto, avec son accès illimité, pourrait me permettre de saisir l’essentiel. Mais il est loisible de se laisser porter par le flot continuel. Tout est devenu technologique, la guerre est technologique : les morts ne sont plus que des cibles atteintes et aussi, parfois il faut bien le reconnaître, plus que des dégâts collatéraux. De toute façon, s’il faut en passer par-là, cela en vaut forcément la peine. Et en plus, la dernière innovation est en vente à partir de minuit, « trop top » le casque de réalité virtuelle ; la météo du week-end est favorable ; la neige sera au rendez-vous à Noël. Flamboyant le nouveau défilé de haute-couture, cela nous change du travestissement de la réalité.

Je sais bien qu’il faudrait arrêter le culte de l’instantané, mais il reste jouissif ce sentiment de puissance, de pouvoir posséder tous les savoirs.

Quand j’ai faim, je mange. Comme si je ne connaissais plus la satiété. Si besoin, je ferais appel au « coaching », ferais du « running », pour faire passer le « pudding ».

D’aucuns prétendent que la Terre s’appauvrit et que l’obésité progresse.

Foutaises, les étals sont pleins de victuailles et la longévité progresse. La fin de l’orgie n’est pas pour demain, alors je mange encore. Pour le reste, Rubens a peint ses grâces à son goût. Il n’y a donc rien de choquant.

D’aucuns prévoient que l’Humanité va disparaître à cause de ses excès.

Foutaises encore, la sélection fera de nous des êtres supérieurs. Et si la Nature n’y parvient pas alors la science y pourvoira.

La Science de demain rectifiera nos erreurs d’aujourd’hui, c’est dans le sens de l’Histoire du Monde que les connaissances progressent continuellement. Et, par la même occasion, la Médecine soignera les nouvelles maladies.

D’aucuns s’insurgent que, dans la mer océane, il est un nouveau continent, fruit de notre intempérance. Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. Le plastique redeviendra pétrole, comme nous redeviendrons cendre et poudre.

Je me moque des saisons, néglige les cycles naturels. Je ne dors plus, le sommeil est une perte de temps, c’est un temps perdu pour ma liberté.

D’aucuns croient à la vertu des rêves. Foutaises encore, ils sont inintelligibles donc inutiles.

De surcroît, je suis habitué à l’absence d’étoiles dans le ciel, je préfère le scintillement des néons, je sens ainsi la vibration de la ville, ses pulsations. J’ai besoin de ce déferlement et de ce bruit incessants pour me sentir vivant.

Comme les guerres apparemment lointaines ont des répercussions dans mon quotidien, il me faut trouver un dérivatif. Sinon je finis par ressembler à un rat dans une « cage à écureuil ». Alors, j’ai besoin de neuroleptiques, psychotropes, tranquillisants, anesthésiants : la consommation est ma came. Qu’importe le poison pourvu qu’on ait l’ivresse.

Et le produit toxique de se diffuser.

Et tous les produits toxiques de se répandre dans la lymphe de la Terre, dans ses poumons. Les immondices de s’accumuler dans ses reins, en son sein. Et pourtant, elle tourne ! Elle reste généreuse et nourricière !

Cette ronde infernale me donne le tournis, le dernier repas a du mal à passer, à croire que trop d’excès tue l’excès. L’orchestre joue de plus en plus fort ce boléro entêtant. Cela vire au cauchemar. Rotation, nutation, précession. L’orchestre se fait bruyant, les immondices forment une vague. La musique devient dissonance, la vague tsunami.

Tout devient fracas.

Et le vaste Monde de se consumer.

Clac !

Je me frotte les yeux machinalement, bâille généreusement, ouvre un œil puis l’autre, vois la télécommande déboîtée sur le sol : elle a dû m’échapper de la main.

Encore un rêve à la con qui est parti en tout sens.

Encore un songe qui s’est perdu dans des circonvolutions ignorées.

Comme d’habitude, je ne me souviens que de la dernière image :

« Ce n’est pas parce que vous êtes invité au festin, que vous ne faites pas partie du menu. »

Et je me souviens, aussi, d’un certain Ponto. À part le poème de Victor Hugo, cela ne m’évoque rien d’autre.

« Ô triste humanité, je fuis dans la nature !
Et, pendant que je dis : ’’Tout est leurre, imposture,
Mensonge, iniquité, mal de splendeur vêtu !’’
Mon chien Ponto me suit. Le chien, c’est la vertu
Qui, ne pouvant se faire homme, s’est faite bête.
Et Ponto me regarde avec son œil honnête. » (2)

Personne

(1) « le travail numérique n’est qu’un maillon d’une chaîne passée aux pieds des mineurs du Kivu contraints d’extraire le coltan requis pour la fabrication des smartphones, aux poignets des ouvrières de Foxconn à Shenzhen qui les assemblent, aux roues des chauffeurs sans statut d’Uber et des cyclistes de Deliveroo, au cou des manutentionnaires d’Amazon pilotés par des algorithmes. » Monde Diplomatique, septembre 2016, P. Rimbert.

(2) http://gallica.bnf.fr/

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