Monsieur Léo

ebeniste

Rien ne sert de courir, on va mourir  à point. (Gaëtan Pelletier).

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On dira ce qu’on voudra, on a fait mourir la beauté du monde.  On l’a fait mourir comme on fait mourir le travail qui devrait être un art, comme l’est celui de pêcher en mer, de fabriquer une chaise, ou d’écrire sur un arbre : « Merci de me chauffer, de m’abriter, et de…jouer. »

Avant, on travaillait pour une personne. Quelqu’un qui vous disait bonjour, vous offrait un café, et un beau gros merci après le travail. Maintenant, les hommes ont donné leurs mains à des compagnies, des syndicats, des organisations venues de l’autre bout du monde. Pas vraiment, puisqu’ils sont invisibles. Et l’invisible ne dit jamais bonjour à personne.

Monsieur Léo en solo 

Un jour, après avoir acheté une vieille maison à , on a constaté qu’une des fenêtres devait être réparée. Elle était moisie comme un pain vieilli et humide.  Alors, on a fait appel à M. Léo . Monsieur Léo était un homme à tout faire. Un bon matin, juste avant les grandes sueurs de l’été, il est arrivé avec sa tête blanche et fournie,  puis il a ouvert son coffre à outils. La fenêtre de la cuisine était toute petite. Monsieur Léo  l’a regardée plusieurs fois, puis il s’est décidé à l’arracher. Je pense qu’il a pris deux heures.

On le regardait travailler lentement.  On pouvait le voir se tordre comme s’il faisait du yoga, frapper, arracher, démembrer le tour de la fenêtre. Il est parti manger, puis il est revenu. Il ne parlait pas trop. Je pense qu’il parlait au bois. Monsieur Léo  était comme un prêtre  qui disait une messe. Aujourd’hui, on dirait qu’il était z en. Il était en effet zen jusqu’au bout de ses doigts noirs, mauves, avec ses   traces de clous rouillés qu’il avait arraché de peine et de misère. Ses outils ne faisaient pas de bruits parce que les bras et les mains,  quand elles travaillent, ont des silencieux posés par « dieu ».

Après avoir terminé, il est entré pour se faire payer. Il transpirait. Les perles sortaient de son front en petites bulles.  La fenêtre était du côté du soleil qui  avait bu un peu de l’eau de son corps.  On l’a remercié et il est parti en nous demandant s’il allait faire beau demain. Ici, on ne se casse pas la tête pour dire quelque chose à quelqu’un: on lui demande le temps qu’il fera demain.

***

Vingt  ans plus tard, on a dû  refaire la fenêtre  à nouveau. Les fenêtres, c’est comme les montres, les horloges et les gens: ça s’use. On a acheté une version « améliorée ». Après 20 ans, tout est amélioré. Même si ça va de plus en plus mal. Alors, on se dit que s’ils disent que c’est « amélioré », on doit les croire.

Monsieur Léo  avait pris sa retraite. De temps en temps, je le croisais pendant nos marches dans le village. Un jour il a cessé de marcher. Je  ne le rencontrais plus.  Il n’est pas mort tout de suite: il restait à la maison et,  l’avant-midi, pendant que je faisais du vélo, je le voyais  penché péniblement sur  son jardin. Il était si usé et si pauvrement vêtu que pas un oiseau ne survolait son jardin.  Plus tard, bien des années plus tard, j’ai vu sa nécrologie dans le journal.

Une autre fenêtre sur le monde

Alors, j’ai regardé la fenêtre. La nouvelle… Sont arrivé, un beau matin, deux jeunes hommes pressés qui ont tout arraché en moins de 30 minutes.  Ils travaillaient tellement vite et avec tellement de bruits que les deux chats sont disparus quelque part  dans la maison.  On n’a pas eu le temps de voir les gars, la facture est arrivée quelques jours plus tard.

30  ans plus tard

Puis un jour, il a fallu refaire les gouttières. Le jeune homme qui avait acheté la compagnie de son patron m’a demandé si je pouvais les arracher moi-même avant qu’ils les posent. Je n’ai pas compris comment on pouvait ou devait maintenant payer quelqu’un et faire le travail pour lui.

Le lendemain, ils ont arraché toutes les gouttière en à peine 45 minutes. À deux heures de l’après-midi, il ont disparu. On a regardé de hors, les gouttières étaient là et les vieilles gouttières étaient posées le long du garage. C’était moi qui les avais aidés. Je devais me départir des gouttières….

Je me suis gratté le crâne et je me suis dit que c’était sans doute pour cette raison que la Terre étaient en train de se désagréger. On ne travaille plus pour ses besoins, ou pour vivre, mais dans un grand marathon  et tous  téléguidés par une bandes de calculateurs et d’analystes. Pour eux, il faut que tout aille vite. Ils nomment cela le « rendement ». On ne sait  pas pour qui est le rendement, ni pour « quoi »  une notion étrange qui fait courir les humains. Je pense que le rendement s’en va se reposer dans les banques. On ne sait pas à qui appartient le rendement.

Quand Monsieur Léo est parti, il semble que tous les Monsieur Léo de ce monde sont partis. On dirait que des gens ont pensé à acheter des Monsieur Léo. Ainsi, les Messieurs Léo de ce monde sont devenus la propriété de quelqu’un ou d’un quelconque numéro de compagnies.

J’ai oublié de dire que dans ce que je faisais comme métier, et aussi tous les autres métiers, nous étions tous des Monsieur Léo. On s’appartenait…

La Terre, c’est comme une petite fenêtre dans la grande maison qu’est l’Univers. Les Monsieur Léo l’ont améliorée et ça a pris des siècles. Pour que l’eau ne s’infiltre pas dans la maison et qu’on puisse voir les oiseaux sur le prunier et que la maison garde sa chaleur. Chacun d’entre nous est une petite fenêtre et un gardien de la chaleur humaine. Et quand on reçoit une facture qui ne vous dit pas « Bonjour! », c’est inquiétant…

Gaëtan Pelletier

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