Le rêve humain…

consumérisme 2

Hélène Dorion – L’auteure, poète et écrivaine

Entre le terrorisme et les menaces écologiques, quelle place reste-t-il pour que la vie humaine ne perde pas pied?

Nous marchons au milieu d’un monde fracassé. Réalité virtuelle, consommation effrénée, recherche de profit, déshumanisation des liens et dévastation des lieux, la liste est longue pour décrire l’horizon actuel de nos vies. Et tout aussi longue, celle de ce qui s’est peu à peu effrité, parfois perdu, de ce qui constitue pourtant les fondements mêmes de notre présence au monde : les liens au beau, au juste, au bon et à l’Autre.

L’humain n’est plus au coeur des décisions. Il a été remplacé par des impératifs qui réduisent le bien-être individuel et collectif à la production et à la consommation, sans égard pour la qualité environnementale et celle de l’existence.

J’écris ce texte après les attentats de novembre 2015 à Paris, Beyrouth, Bamako, au moment où se tient la COP21. Entre le terrorisme et les menaces écologiques, quelle place reste-t-il pour que la vie humaine ne perde pas pied ? Comment renouer avec ce qui manifeste notre nature profonde et faire de nos vies une manière d’aimer le monde et de donner sens à notre présence ?

Tout passe. Tout meurt. Nous le savons. Nous savons l’éphémère, mais plutôt que de le laisser nous rappeler combien la vie est précieuse, il n’est plus considéré que sous l’angle du jetable, de telle sorte que nous faisons l’expérience du monde dans une instantanéité qui nous dessaisit du sens même de vivre. Au contraire de nous rendre conscients de la valeur de l’existence, l’éphémère en est venu à nous déresponsabiliser : puisque tout passe, rien n’a d’importance, dit une société qui prétend nous protéger de ce monde dont elle ne cesse de nous éloigner.

Pour Spinoza, l’humain est animé par ce qu’il appelle le « désir de persévérer dans son être ». Effort, volonté, appétit, ainsi se définit pour lui notre essence, nous qui cherchons consciemment à devenir. Et nous ne sommes pas seuls à être mus par cet élan. La nature — dont nous faisons intrinsèquement partie — tend elle aussi à se réaliser et à produire sans cesse de la vie. Mais plutôt que de contribuer à cette aspiration et d’accomplir l’union avec la nature qu’évoquent les textes sacrés, nous l’utilisons et l’exploitons pour nous-mêmes, transformant en conquête ce qui devrait constituer une quête commune. Nous nions du même coup la valeur inhérente à la nature, et donc à la Terre.

Plus encore, l’être humain ne se soucie que de son propre bien-être, sans égard pour ce lieu qu’il habite, ne le respectant pas davantage qu’il ne le protège — l’humain, nous rappelle Hubert Reeves, est d’ailleurs le seul animal à souiller son nid. La Terre, comme plus récemment le cosmos, n’existerait que pour lui et n’aurait d’autre dessein que de servir sa destinée.

Témoignant d’un égocentrisme outrancier, l’humain a ainsi détourné le sens même de la nature et cherché à l’assujettir à ses désirs excessifs et à sa volonté de pouvoir. L’amour du monde ? Ce lien fondateur, qui devrait être empreint d’empathie, de gratitude et de compassion, est plutôt marqué par la tension et la lutte. Si nous voulons remplacer le pouvoir sur l’Autre en amour de l’Autre, étreindre le monde plutôt que de le broyer, peut-être devons-nous retourner à la beauté, faire l’expérience des qualités réparatrices que ne cesse de déployer l’univers, et que l’art transpose pour en exprimer le souffle singulier. Le destin humain pourrait bien être cette quête d’un passage entre le dehors et le dedans, entre le haut et le bas.

En 1854, un homme en quête de liberté, d’émerveillement et d’un sens à la vie qui en respecte aussi les valeurs fondamentales a défendu un rêve qui n’était pas celui de dominer la nature, d’en exploiter les ressources ou de détruire, au nom du progrès, la maison que nous habitons. Cet homme, Henry David Thoreau, écrivait : « L’argent n’est point requis pour acheter un simple nécessaire de l’âme. »[…] Sensible au vivant — aux animaux, aux arbres et aux plantes, à tout ce qui est notre miroir, dirait la sagesse chinoise —, Thoreau a entrepris ce voyage de transformation de son être, ce parcours immobile qui est une plongée au coeur de soi.

Pour « avancer dans la direction de ses rêves », comme il l’écrivait, et pour que la vie humaine ne se réduise pas à la survie ou au divertissement, mais qu’elle soit une manifestation de notre essence, nous savons que des changements profonds et durables doivent avoir lieu dans nos sociétés. Mais le plus grand défi est de transformer notre conscience. Pour éviter de retourner sur les sillons déjà creusés, c’est une nouvelle vision du rêve humain qu’il faut élaborer, une nouvelle manière de nous lier au monde, et donc de l’aimer.

Notre premier pas consisterait alors à porter attention et amour à ce monde en s’accordant à ce que les bouddhistes appellent notre bonté fondamentale, cette disposition du coeur présente en chacun de nous, qui ouvre à la bienveillance, à la gratitude et au partage. N’est-il pas urgent de recréer un paysage intérieur dans lequel cette bonté s’exercera, de reformuler le pacte entre le rêve humain et sa dimension sacrée, d’allier le ciel de sagesse à la terre de l’expérience, et de refaire ainsi le passage entre le monde et nous ?

Publicités

7 réponses à “Le rêve humain…

  1. C’est très beau, comme texte. Mais cela me semble assez utopique, hélas !

    Amitiés
    Gene

  2. L’utopie n’est elle pas de croire que notre société puisse continuer ainsi? Un vent se lève, les gens ont soif d’amour et d’entraide beaucoup plus que de iPhones et de fausses jobs promises par les politiciens en cravate. J’imagine une vie plus dure, moins longue, mais plus riche.

  3. Je repense encore à ce monde à (ré)-inventer. Je désire traverser ce mirroir qui sépare l’utopie de la réalité. Déclarer un projet comme utopique est déjà le refuser. La ‘réalité’ du monde extérieur n’existe pas plus que l’imaginaire de nos pensée. Réaliser une idée (construire une machine inventée, peindre une toile imaginée) n’est que réassembler la matière pétrie par nos mains en un ordonnancement nouveau, calqué sur celui vivant dans notre esprit. C’est essentiellement un transfert d’information. Que l’idée soit dans votre tête (projet) ou sur la table devant vous, bien tangible, ne change rien au fait qu’elle existe.

    Cette « [urgence] de recréer un paysage intérieur dans lequel cette bonté s’exercera » ne se butte à aucune impossibililté. L’urgence est de projeter ce monde existant déjà en nous vers l’extérieur.

    Nous avons peut-être oublié comment prier, comment invoquer les dieux. Comment désirer en nous, en l’invoquant avec une telle ferveur, un monde meilleur, tel qu’il se réalise (ie empreingne nos semblables et les atomes patients sur la table).

    • Je suis un utopiste « de naissance ». Le monde se perd dans la démesure, la technique et la tuerie de tout ce qui vit. J’ai toujours pensé que la solution viendrait de petites cellules résistantes.
      Et je crois que lorsque le constat d’échec en sera à un impossibilité de fonctionnement, nous serons OBLIGÉS d’adopter d’autres règles de vie, de garder ce qui est bon du progrès et de rejeter le reste.

      Nous avons peut-être oublié comment prier, comment invoquer les dieux. Comment désirer en nous, en l’invoquant avec une telle ferveur, un monde meilleur, tel qu’il se réalise (ie empreingne nos semblables et les atomes patients sur la table).

      Peut-être que ce qui semble nous réunir nous éloigne. Prière ou méditation, peu importe! Frédéric Lopez a dit se livrer à une « méditation laïque ». C’est bien. Ce n’est pas dans l’affolement quotidien que nous trouverons un équilibre à notre misère qui semble grimper en flèche.

    • C’est très beau de rêver et de prier, Raymond. Mais il faut aussi ouvrir les yeux et voir ce qu’est la nature humaine. Les fermer et vivre comme si le problème de la nature humaine n’existait pas, c’est renier un comportement qui gagne comme un virus les diverses couches sociales.

      Ce qui est utopique, c’est de croire que la guerre sociale aura lieu entre riches et pauvres alors que cette lutte des classes n’aura lieu qu’au bas de l’échelle et ça a déjà commencé. Alors, se dépeindre comme utopiste et vivre comme bon te semble, dans une cabane au Canada, c’est bien. Mais peu ont cette chance. Beaucoup se battent ne serait-ce que pour avoir un toit, même si il n’y a pas de murs…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s