Le moule satanique

Le château de l'âme

 

«Il ne s’agit pas de penser beaucoup mais de beaucoup aimer.»

Thérèse d’Avila

***

Les hommes font des affaires parce qu’ils sont trop lâches pour chercher un peu de sainteté. Et la sainteté n’a rien à voir avec « dieu », mais c’est cette tâche qu’ont les hommes de se parfaire ne serais-ce que pour vivre  cloîtrés dans une petite planète bleue  comme une bonne sœur dans un habit foncé, quasiment langée.

Ne pas se laisser souiller par la vie qui nous entoure, c’est ressusciter à chaque jour. Quand les hommes se font serpents pour les autres hommes, ils crachent leur venin. On est tous souillés.  Et c’est là que rester intact, avec quelques atomes d’âme pour survivre est devenu un art difficile.

Il n’y a plus de feu. Il y en a, caché, sous tiède couverture des braises refroidies. On s’adonne au noir, au froid. On tue dans le silence de tous les viols de la Terre.

L’Homme crée des monuments, déguisé en singe, sans savoir, déjà enterré, qu’il y a plus que ces œuvres de pierres.

Il se croit savant, mais c’est un ignare charbonneux.

On n’a jamais vendu autant de miroir. Au point où la tâche qu’on nous incombe est celle de devenir semblable au cravaté-serpent et ses dogmes de matière. Il parle de la grandeur de l’Univers en semant des idées de temps fragiles. Encagé. Comme un oiseau qui ne peut plus voler.

… Je veux dire que si celui qui est dans l’appartement ne peut voir cette lumière, ce n’est pas parce que la demeure n’est pas éclairée, mais parce que toute cette foule de couleuvres, vipères et reptiles venimeux qui y sont entrés avec l’âme ne la laisse pas profiter de la lumière… ses yeux sont tellement couverts de boue qu’il ne peut presque pas les ouvrir ».

Le château de l’âme.  Thérèse d’Avila.

C’est « fou » de citer une « sainte » !.

Le livre m’a été prêté par une vieille dame un jour. J’étais livreur dans une épicerie. La dame de 80 ans me laissait entrer et m’offrait un grand sourire  » et un petit quelque chose à manger ». Courbée, charmante, avec de la lumière dans la voix. C’était une vieille maison … Son corps et sa demeure en bordure d’une rivière qui coulait vaillamment comme son sang dans ses veines.

Elle avait toujours un petit quelque chose à m’offrir : du chocolat, des beignes, des friandises. De vieilles choses traînaient partout: un tricot abandonné, un chapelet, des images agrippés aux murs, des casseroles dans l’évier… Elle devait coucher sur un de ces vieux lits en montures métalliques qui parlait la nuit pendant qu’elle bougeait.

Une sagesse qui frôlait le ciel. On était bien en sa présence, comme si sa bonté avait imprégné tout ce bois morts et ces « choses ». Mais pour elle, il n’y avait pas de « choses »: ces choses étaient vivantes.

Elle avait peine à bouger, dans son carcan de chair vieillie, mais ses yeux, son discours, ses envolées avaient quelque chose que nous n’avons plus : vieillir n’est pas vraiment vieillir pour ceux qui entretiennent  l’intérieur au lieu de l’extérieur. Et le mot « sérénité » n’était pas un mot: c’était un état qui semblait avoir peint tout ce paysage intérieur créateur.

Puis un jour, alors qu’elle lisait, assise sur une veille berceuse, elle me regarda d’un œil singulier, allumé.

– Vous devriez lire le livre de Thérèse d’Avila.

Je ne connaissais pas Thérèse d’Avila. Pour moi, le mot « religieux » avait quelque chose d’agaçant. Et je la prenais parfois  pour une délurée en face de la mort. Je n’avais pas compris qu’elle était grande en dedans et qu’elle habitait un château dans un taudis tordu.

Elle tenait absolument à ce que je parte avec le livre. Je l’ai fait en me disant que j’allais lui redonner à la prochaine « visite ».

Je me souviens d’avoir essayé de le lire. Je l’ai ouvert maintes fois… Je l’ai abandonné maintes fois… J’étais trop « fermé ». Alors, il dort dans le garage, dans les boîtes de ces trop de livres que l’on garde sans savoir s’il valent la peine. Les livres, parfois, attendent notre maturité.

Elle me l’a prêté.

En fait, je n’ai jamais eu l’occasion de le lui remettre. La vie m’a emmené ailleurs.

La vieille dame est décédée quelques années plus tard. Ce n’était pas un prêt, c’était un don. Mais que fait-on avec un don quand on ne peut le recevoir ?

Elle donnait sans rien demander. Et je suppose que le livre a été inséré dans son âme… Elle n’en avait plus besoin. Passez au suivant…

C’est comme ça qu’on se réveille un jour de longs comas à force de vivre avec des gens qui n’ont pas de vie. Ils n’ont que du bois à vendre. Du bois mort… Du plastique. Rien. Rien de vivant. Du mort en partant.

Elle est revenue aujourd’hui avec cette phrase, ce petit paragraphe… Car la Vie n’est pas enfermée que dans le vaste, mais dans la grandeur de ce que l’on sème en soi. Si petit semble-t-on être! Si humble…

: l’âme humaine comporte un lieu, une Demeure où l’esprit (la mens) peut transcender son existence individuelle. Et 26 cette expérience de transcendance, acquise par l’oraison, prodigue une force qui se répand dans toutes les puissances de l’âme et du corps. Il faut entourer le temple d’une forteresse, il faut pouvoir se défendre. Il fallait y penser, le dire et l’écrire : pour ne pas chuter, pour ne pas ni faillir ni dépérir, il faut être à la fois humble et fort. Il n’y a ici de paradoxe que pour ceux qui confondent vertu et fragilité.

Dans cette ère dite moderne et matérialiste, les structures ont pour objectif de défendre à chacun de « penser » ou de comprendre l’âme humaine. Les sociétés, les méga-structures sont là pour nous fragiliser dans une énorme propagande du bonheur terrestre de par les colossales organisations. Les nouveaux dieux sont des chiffres, des guerres qui règlent des guerres, et un extrémisme de l’individu concentré et construit en un Je enfermé, les yeux plein de boue, dans une vision étroite.

Et si « ne pas se connaître soi-même » était la prison à l’architecture de la soumission?   Tout nous conduit à agir dans une agitation valorisée qui dessine l’esclave que l’on veut au moment où on en a besoin.

En prendre conscience est déjà être un saint parmi la multitude de diables qui se reproduisent sans cesse.

Un moule satanique…

Gaëtan Pelletier

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3 réponses à “Le moule satanique

  1. Les tours d’ivoires, comme les châteaux, avec le temps, retournent à la poussière.

    S »apercevoir de sa lumière quand il fait si sombre ce n’est pas grand chose, il n’y a pas à s’en enorgueillir.

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