La crise porcine, vue du cochon

Par Jacques Julliard

Était-ce pour nous faire oublier la canicule qui a sévi sur la France pendant plus d’un mois ? Le fait est que la télé nous a fait passer une partie de l’été dans des chambres froides. À perte de vue des carcasses de porcs alignées comme pour le défilé du 14 Juillet, et slalomant entre elles, de « charmantes consœurs » comme on dit, et des experts éminents, nous expliquant, micro à la main, que les exploitations françaises devaient être mo-der-ni-sées, c’est-à-dire agrandies, rationalisées, automatisées, avec de plus en plus de place pour les profits et de moins en moins pour les cochons.

Car il n’y a désormais plus de place pour l’animal dans cet univers de cauchemar qui tient à la fois des abattoirs de Chicago de jadis et de cette industrie de la mort inventée par les nazis pour les hommes eux-mêmes. À ceux que cette évocation d’un Auschwitz animal paraîtrait irrespectueuse, voire sacrilège, je me contenterai de faire remarquer qu’elle a été maintes fois le fait des rescapés des camps de la mort. Vous avez vu comme moi, reportages à l’appui, dans quel entassement concentrationnaire on fait vivre et engraisser, sans autre perspective que l’immonde abattoir, les malheureux cochons, qui n’auront connu ni la terre, ni l’herbe, ni l’eau, ni la lumière, ni la joie de se rouler au soleil dans la prairie par un matin d’été… Leur vie durant, ils sont déjà le morceau de viande entouré de cellophane que vous maniez au supermarché. Peut-on encore parler d’animal quand les maquignons de l’alimentation les désignent, comme nous l’avons appris lors de la crise chevaline, sous le nom de minerai ?

Or, n’en déplaise aux bigots de toutes les religions et aux imbéciles de toutes espèces, j’aime le cochon, et pas seulement, hélas, en petit salé. C’est un animal gai, sociable, volontiers espiègle, et qui n’est sale que parce qu’on ne lui donne pas d’eau pour se laver. Avec cela intelligent. Michel Houellebecq m’a confié un jour en avoir connu un qui comptait jusqu’à 10. Je le crois volontiers. Et mon ami Franz-Olivier Giesbert, grand défenseur de la cause animale, a une dilection particulière pour les cochons. Dois-je enfin rappeler que dans La Ferme des animaux de George Orwell, qui met en scène une grande insurrection de toutes les bêtes contre l’homme et contre leur condition, ce sont les cochons qui sont les meneurs et qui finalement s’emparent du pouvoir ? Pour ma part, je me suis toujours félicité de la différence orthographique entre l’évêque de Beauvais, Cauchon (1371-1442) et le cochon domestique, car ce dernier, sans conteste, vaut cent fois mieux que le tortionnaire de Jeanne d’Arc.

Voici un étrange paradoxe : c’est au moment où sous l’action d’intellectuels, de philosophes, de Jacques Derrida à Elisabeth de Fontenay, grâce à des associations et surtout grâce à l’arrivée d’une jeunesse qui se reconnaît de moins en moins dans les viandards et les Bidochon des générations précédentes, un début de reconnaissance est accordé à l’animal ; au moment aussi, je l’ai dit récemment, où un grand pape est en train de jeter à bas cet utilitarisme vulgaire où capitalisme, socialisme et christianisme ont longtemps communié dans la dénaturation de la nature et la désanimalisation de l’animal, c’est à ce moment-là, dis-je, que les gros bonnets de l’industrie alimentaire installent, avec une démesure croissante, leurs abominables usines de la torture animale et de la dénégation du vivant. Cette violence planifiée, cette organisation de la production sans pitié, introduit le tragique au sein du système industriel. « Il nie l’existence des animaux et, ce faisant, crée dans les rapports multimillénaires de l’homme avec l’animal une “rupture anthropologique” dont on ne mesure pas encore les conséquences », écrit justement Jocelyne Porcher (Le Monde, 29 août 2015).

« Maintenant, écrivait Claudel dès 1949, une vache est un laboratoire vivant… Le cochon est un produit sélectionné qui fournit une quantité de lard conforme aux standards. La poule errante et aventureuse est incarcérée. Sont-ce encore des animaux, des créatures de Dieu, des frères et sœurs de l’homme, des signifiants de la sagesse divine, que l’on doit traiter avec respect ? Qu’a-t-on fait de ces pauvres serviteurs ? L’homme les a cruellement licenciés… Tous les animaux sont morts, il n’y en a plus avec l’homme. » Je n’ai garde d’oublier la détresse des éleveurs, victimes d’une concurrence internationale féroce qui les menace dans leurs moyens d’existence. Les plus lucides d’entre eux savent bien que cette surenchère permanente dans l’abaissement des prix de revient se fait non seulement au détriment de toute dignité animale, mais conduit aussi immanquablement la majorité d’entre eux à la faillite.

Si donc on raisonne à plus long terme, il n’y a pas d’autre issue que dans la révision en profondeur des rapports de l’homme avec la nature, et la réactivation de ce que Michel Serres appelle le « contrat naturel ». La nature ne saurait, sous peine de catastrophe, continuer d’être un pur lieu de prédation, elle doit redevenir un partenaire pour l’homme. Il n’y a pas d’avenir imaginable dans la continuation de cette escalade de la mort industrielle, mais seulement dans la conclusion d’un nouveau pacte entre l’homme, les autres créatures et la création tout entière.

marianne.net

 

http://altermonde-sans-frontiere.com/spip.php?article29299 

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