Le vélo

Image: Danielle Léger

L’été était bleu, de temps en temps, sur un ciel barbouillé.

J’avais 14 ans, j’allais à vélo, le long du fleuve Saint-Laurent sur un vélo bleu. C’était en été, mais  le vent frisquet du nord me grelottait.

Je  passé devant le jardin communautaire. Des vieillards plantaient    des fleurs et des légumes, aux coloris frisés comme pour défaire la raideur de leur corps… Je ne sais…

Tout était si coloré et tranchant de leur teint blanc…

J’allais à vélo, mais ce n’était pas assez…

Le désir m’envahissait. Je voulais une moto.

J’ai eu la moto plus tard, l’auto, et tout le bric-à-brac de ce civilisé occidental qui s’enterre d’objets de peur de mourir.

Ces leurres brûlent entre vos doigts, puis font de vous une sorte d’urne dans laquelle vous êtes enfermés.

On brûle en dedans. On tente de se rallumer en se disant qu’il nous faut QUELQUE CHOSE pour être heureux. Souvent, ce sont les choses qu’ont les autres. Ils ont l’air heureux. C’est un « ils ont l’air »…

On peut transpirer pendant 30 ou 40 ans. Pour se rendre compte qu’on est vidé comme un lac après une longue sécheresse de l’âme. Le corps a ses demandes, ses vides Grand Canyon, sa soif incompréhensible.

Le singe sommeille toujours en nous.

La plus grande pub subliminale est de faire comme les autres.

Puis un jour, après avoir tout eu, du moins dans les limites de mon vide, entre ses murs dans lesquels j’étais enfermé, je me suis racheté un vélo.

Je suis  passé devant un jardin. Des vieillards plantaient des fleurs et des légumes, comme si le vert du chakra du cœur s’alimentait des cultures. Et tous les autres…

Le grand mystère de la nourriture du corps… Comme si vers la fin de sa vie, on apprend enfin à regarder… C’est durant cette vie que nous avons été décolorés. Alors, voilà que les cheveux blancs puisent des yeux, de par les plantes, lentement, l’œil à la paupière un peu avachie, fripés de par tout le corps, une nourriture pour l’âme.

Ils arrosaient leur jardin.

Ils enlevaient les bibittes à patates une à une, patiemment, comme on soustrait le long de nos vies tout ce qui nous ronge sans qu’on le sache trop.

***

J’aurais voulu passer au  marchand d’heures pour rédimer quelques jours, quelques ans, rien qu’un peu…Un tant soit peu… Mais toutes les boutiques étaient fermées par le mot «passé»…

***

Alors, j’ai repris mon vélo. Mon corps est devenu, lentement, le vélo… Je regardais les pierres sur la route et je voyais des cendres d’étoiles venues faire les routes. J’ai vu le gros poêle rond dans le ciel qui nous chauffait.

À vélo, on voit les papillons passer. Eux qui, avant, étaient des chenilles, et qui maintenant passent comme des toiles volantes que personne n’aurait pu peindre. Les fleurs abondaient le long de la route. Et je ne sais qui avait planté des miroirs de flaques d’eau qui emmêlaient le ciel et les arbres. Je ne sais « qui », et je ne me pose plus de questions sur ce « qui ».

Je regarde les marguerites et les fleurs des fraisiers. Je m’arrête et prends quelques fraises des champs. Des nuages blancs m’écrivent dans le ciel. C’est tout mouvant et ça passe en déchirures. Drôle d’écriture que tu as…

Avant, que les croyais stables. Mais il n’y a rien de stable. C’était moi, le stable. Celui qui ne bougeait plus.

Quand un jour, je suis passé devant une bande d’enfants qui rigolaient de bonheur, je me suis dit qu’on a trafiqué un monde dans lequel on ne nous apprend pas à rire, mais à être sérieux. On ne nous apprend pas à regarder, mais à nous aveugler et à assassiner nos vues d’enfants.

Une fillette m’a dit bonjour dans une sorte de chant que n’ont plus les adultes. Je lui ai répondu avec un grand sourire. Si j’avais pu saisir la puissance lumineuse de ses yeux, j’aurais pu m’éclairer bien des soirs…

J’ai continué de rouler. J’entendais des voix de par les gens qui demandaient plus et plus et plus pour être heureux et pour comprendre la Vie.

Je ne sais qui parle à travers moi. Mais une question est arrivée :

« Que veux-tu pour être heureux ? ».

La Question ne m’a pas répondu.

J’ai freiné et j’ai dit à la Question :

« Bon ! Je ne comprends rien, je sais. Il y a des peintres partout, des Mozart qui volent dans le ciel, et des chakras qui passent en forme de papillons. Je ne tiens plus à « comprendre ». Il y a des moustiques, de la chaleur, du froid, des vents du Nord, des femmes étincelles, et je commence à saisir un peu ce qui se passe.

J’aurais une dernière prière. Pour moi, ça va. J’ai un vélo.

Tu sais, Question, j’ai toujours cru qu’il était plus difficile de construire une Harley Davidson qu’un vélo.

Je viens enfin de comprendre au moins une chose :

Le vélo c’est difficile à construire.

Et plus ça va, moins les gens en construisent. La HD c’est usiné, mais le vélo c’est en nous.

Je ne sais pas ce que tu es, ou qui tu es. Je sais qu’on te supplie sous des noms différents.

Mais Seigneur ! Pourrais-tu trouver le moyen de nous glisser à l’oreille qu’il faut un vélo à tout le monde ?

On peut bien rêver,  cher(e) Question… Imagine un moment que toutes les bombes du monde étaient remplacées par des rires d’enfants !

Eux, qui sont heureux d’avoir un simple vélo…

Je sais, je rêve…

Gaëtan Pelletier

3 Juillet 2012

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