Osons rester humains… Les impasses de la toute puissance

Le dérèglement conjoint du monde et de la nature, le surgissement d’évènements extrêmes qui échappent à la maîtrise et à la capacité d’imagination (dérèglement climatique, effondrement de la biodiversité, cumul explosif des inégalités), donnent à voir une défaite de la toute-puissance et de l’idéalisme prométhéen. La fragilité des écosystèmes, la fragilité des sociétés, la fragilité des citoyens désocialisés, disloqués, massifiés, se révèlent violemment. Ces évènements s’enchevêtrent et laissent entendre que l’humanité ne va plus de soi, à la fois comme espèce habitant la Terre et comme créatrice de mondes communs.

Face à ces défis immenses, doit-on cultiver la fragilité inhérente à l’espèce humaine ou bien tenter de la vaincre ? Tel est l’objet de ce livre, qui s’attache à déconstruire la toute-puissance issue du dualisme occidental, qui a opposé nature et société et autorisé finalement la domination et l’instrumentalisation de la nature et des humains. Cultiver la fragilité est une force créatrice qui rassemble au lieu d’opposer, qui lie au lieu de délier, qui conjugue au lieu de mettre en concurrence, qui refuse fermement la démesure au lieu de l’accentuer dans une course désespérée. Des voix et des pensées diverses ouvrent ce chemin, des expériences multiples indiquent d’ores et déjà une bifurcation.

Pourtant ce livre est aussi une alerte, car la toute-puissance s’est déplacée et emprunte de nouvelles voies. La fragilité y devient un manque, une erreur de la nature, un défaut de rationalité. Il s’agit donc de la vaincre en la réparant, la comblant, en la transformant en opportunité économique et financière, en augmentant et accélérant les capacités humaines, en fabriquant une planète « intelligente » qu’il suffirait de piloter. L’hybridation des machines et des humains, jusqu’au plus intime, celle de la nature et de la technique, pourraient accomplir la modernité et affranchir la condition humaine de sa dimension naturelle. La nature, comme contrainte et réalité extérieure à l’expérience humaine, serait enfin morte.

Cette fiction a des effets concrets et s’incarne dans des pratiques modifiant radicalement le rapport de l’humanité à elle-même et à la nature. Elle dessine un monde « cyborg », fusionnant nature et société. Ce processus est entamé, il n’est pas seulement le rêve démiurgique des post-humanistes ou des trans-humanistes. Ces projets, certes anciens pour la plupart, pourraient, cette fois, avoir quelque chance de se réaliser pleinement, du fait de l’accélération des changements technologiques, des catastrophes écologiques, de la vacuité des politiques pour les éviter, de la massification des humains.

Des humains modifiés, appareillés, cybernétisés, accélérés, adaptés aux nouvelles conditions de vie sur une Terre « intelligente », une humanité humanoïde, n’est pas une vue de l’esprit. Elle l’est d’autant moins que dans le prolongement d’une certaine post-modernité, cette hybridation est aussi saluée comme une promesse nouvelle d’émancipation par des courants de pensée de la philosophie des sciences, des courants féministes ou post-féministes, des post-environnementalistes.

La mort de la nature comme réalité extérieure à l’expérience humaine, permettrait de s’affranchir des dominations traditionnelles en supprimant les frontières entre les humains et les non-humains, entre la nature et l’artifice, entre le masculin et le féminin. La « science » économique, quant à elle, ambitionne de devenir une science de la vie, une neuro-bio-économie.

Oser rester humain signifie à la fois se libérer du dualisme occidental et s’opposer aux biopouvoirs et géopouvoirs qui entendent supprimer la nature pour nous délivrer définitivement, voire éternellement, de notre fragilité et des limites de notre condition.


- Osons rester humain. Les impasses de la toute puissance, Geneviève Azam, Les Liens qui libèrent, 224 p., 18 €.


Source : Les Liens qui libèrent

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