Retournez les fusils

« Les 374 plus grandes sociétés transcontinentales inventoriées par l’indice Standard and Poor’s détiennent aujourd’hui, ensemble, 655 milliards de dollars de réserve. Cette somme a doublé depuis 1999. »

« En 2001, dans les pays occidentaux, le nombre de milliardaires en dollars s’élevait à 497 et leur patrimoine à 1 500 milliards de dollars. Dix ans plus tard, en 2010, le nombre de milliardaires en dollars s’élevait à 1210 et leur patrimoine cumulé à 4 500 milliards de dollars. »

L’ouvrage initial date de 1980, mais Jean Ziegler s’est senti contraint de l’adapter aux temps présents en le réécrivant entièrement. À l’origine, explique l’auteur dans une interview au Point, le titre était repris d’un manifeste de Trotski appelant le prolétariat engagé dans la première boucherie mondialisée à retourner leurs armes contre les capitalismes plutôt que contre leurs camarades du camp d’en face.

Trente-quatre ans après, rien n’a changé, sinon en pire. Jean Ziegler :

« Les capitalistes font aujourd’hui un maximum de profits en spéculant sur les aliments de base comme le riz, le maïs, le blé. Les prix explosent, et toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans meurt de faim. Aujourd’hui plus que jamais, il faut retourner les fusils. »

Devant son interlocuteur abasourdi, Ziegler tempère à peine son séditieux propos. Non, non, il n’est pas question d’aller illico « flinguer son banquier », mais au moins d’empêcher par tous les moyens les capitalistes de semer la désolation sur toute la planète.

Et de donner l’exemple des cinq cents sociétés tentaculaires multinationales échappant à tout contrôle, notamment à celui des États, s’appropriant 52,8 % du produit mondial brut, coupables de maltraitances contre leurs ouvriers, comme ces quelques 1 300 victimes mortes dans les ruines de l’immeuble insalubre Rana Plaza à Dacca.

Chasser les grands prêtres des religions malfaisantes

Or, la forteresse financière néolibérale n’est désormais guère plus salubre que le bâtiment délabré de Dacca. De sinistres craquements en ont de nouveau ébranlé les fondations tout au long de la semaine passée. Les métastases du cancer systémique ont repris leurs lugubres ravages, frappant jusqu’aux derniers refuges du sanctuaire : les places boursières et financières.

Et tout retour en arrière est désormais impossible. Les lettres ouvertes indignées aux dirigeants du monde malade pour qu’ils changent de cap sont vaines et dérisoires. Comme le dit le banquier défroqué Charles Sannat dans un de ses éditos du Contrarien, il n’y a plus rien à espérer du système agonisant, ni de ses gouvernants :

« Il faudrait tellement tout changer, tellement tout bouleverser que jamais, jamais un consensus ne pourra se faire sur des mesures d’une telle ampleur tant que nous ne serons pas tombés au fond du gouffre. Nous sommes au pied du mur mais cela ne change rien. Nous pouvons gloser des heures et des heures sur quoi faire, comment le faire, pourquoi le faire, nous ne ferons rien. Rien. »

Tout changer, oui, dans les institutions comme dans les mentalités. Tout changer pour passer au monde d’après en surmontant le chaos laissé par le monde d’avant. Mais qui pense sérieusement que l’on peut se débarrasser d’un système sans écarter ceux qui s’en portent garants jusqu’à l’intolérable ? Qui croit qu’on puisse mettre hors d’état de nuire une religion malfaisante en restant soumis à ses grands prêtres et respectueux de ses temples ?

Publicités

2 réponses à “Retournez les fusils

  1. Bonjour Gaêtan.
    Ton article va aux fondements mêmes de ce que serait une révolution. Une révolution fraîche et joyeuse ne semble guère possible. « Il n’y a pas de liberté pour les ennemis de la liberté » disait Saint_Juste. On ne peut imaginer, j’y souscris, un renoncement à leurs pratiques des grands groupes spéculateurs. Si la lutte contre eux ne se déclenche qu’à la suite de l’implosion finale, elle ne pourra qu’être extrêmement brutale, car « agie » par la masse de ceux qui n’auront plus rien à perdre…Je n’ose imaginer cette échéance, tout en la croyant presque certaine…
    Vivrons nous ce moment, nous qui sommes déjà âgés? Mais nos enfants et petits enfants, vraisemblablement…J’aurai bien voulu leur épargner cela.
    Bonne journée quand même.
    Amitiés. Hervé.

    • Bonjour Hervé,
      Il y a des jours – et plusieurs 🙂 – dans lesquels j’aimerais mieux « ne pas savoir ». J’ai l’impression que tout s’effrite sans qu’on puisse rien y faire. Ziegler se demande ce qui est arrivé à son « ami » Hollande, gauchiste. On suppose qu’il n’a plus la latitude de pouvoir nécessaire pour « changer quelque chose ».
      Déjà, le printemps commence à être difficile ici. Étudiants, travailleurs, médecins, syndicats… Tout est en place pour une agitation qui ne changera rien comme ce fut le cas en 2012.
      Comme tu dis: en ce qui me concerne je peux bien survivre ou vivre bien jusqu’à l’échéance, mais la génération prochaine – ou les prochaines – risquent de voir un monde étrange. On aurait pas imaginé un smog sur Paris il y a quelques décennies.
      Il va falloir migrer vers le pôle Nord …
      Bonne journée!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s