Le Colosse de Maroussi

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L’expérience de la lumière

A son retour à New York, après son voyage en Grèce, Henry Miller s’attaqua à la rédaction du récit de ce voyage. La Grèce, écrit-il, fut pour lui une Révélation. Non pas seulement, et prosaïquement, la révélation des lieux visités en Grèce, mais surtout une révélation personnelle ; la révélation de ce que c’est qu’être homme, et de ce que devait être le reste de sa vie. Rien que cela. La force des impressions que l’écrivain recueillit en Grèce est sensible dans lesPremières impressions sur la Grèce qu’il rédigea au cours de ce voyage, et dont il fit cadeau à son ami le poète grec Georges Séféris. Avec Le Colosse de Maroussi, l’écrivain livre une version plus aboutie destinée, elle, à la publication.

 

Le « colosse » de Maroussi (ou d’Amaroussion) est un homme auquel Miller a été présenté en Grèce et qui l’a accompagné dans sa découverte progressive de ce pays – physiquement ou en pensée. Katsimbalis – tel est son nom – est un personnage. Un homme si haut en couleurs qu’il surplombe de sa présence tout le récit de Miller. Un conteur né, en ce sens qu’il ne vit que pour (et par ?) la parole. Sitôt éveillé, il commence à baragouiner, et une fois la machine à nouveau chauffée rien ne peut plus l’empêcher de tout transformer en histoires : le moindre incident de sa propre vie, tout ce dont il est témoin, le plus insignifiant des objets, tout, absolument tout est englobé dans la parole de Katsimbalis. Il est l’incarnation du Logos ! La narration de Miller est elle-même pleine de cette emphase qu’il prête, d’abord, à son ami Katsimbalis – au point que l’on pourrait se demander si ledit Katsimbalis a réellement existé ou s’il n’est qu’une invention de Miller pour donner corps à la primauté de la parole dans l’expérience vécue.

 

La guerre est sur le point d’éclater lorsque Miller se rend en Grèce en 1939. Il répond à l’invitation de son ami, l’écrivain Lawrence Durrell, qui réside à Corfou, mais il cède aussi au charme ensorcelant des récits que lui a faits sa voisine en France, l’Américaine Betty Ryan, qui, avant même l’apparition de Katsimbalis, s’impose comme une figure propre à magnifier tout ce dont elle parle. « Sans Betty Ryan », commence par écrire Miller, « jamais je ne serais allé en Grèce. » Betty Ryan est ainsi la figure originelle du livre, celle qui annonce dès les premières pages ce que fera ensuite Henry Miller l’écrivain durant trois cents pages (édition de poche) : « Je l’écoutais toujours avec grande attention, non seulement pour l’étrangeté de ses expériences, mais parce qu’elle avait l’air de peindre ses pérégrinations en les racontant. Ses descriptions demeuraient fixées en moi comme des toiles de maître parfaites. » Deuxième figure tutélaire : celle de Durrell. Miller évoque les lettres que lui envoyait ce dernier de son refuge corfiote, des lettres si littéraires et poétiques qu’elles sont déjà une invitation à mêler le réel et l’imaginaire : « Durrell est un poète ; ses lettres s’en ressentaient : elles créaient en moi une certaine confusion – tant rêve et réalité, histoire et mythologie s’y fondaient avec art. »

 

L’écriture de Miller a souvent l’air si naturelle, sur le mode de la conversation enflammée, que l’on pourrait croire que le bonhomme écrit au fil de la plume. La présence de ces deux figures tutélaires dans les deux premières pages de son livre nous rappelle qu’il n’en est rien – ou qu’en tout cas ce n’est pas l’exact reflet de la réalité. Car le récit que livre ici l’écrivain américain de son séjour en Grèce est à l’image de l’art de la narration qu’il prête à ces figures : le mythe, le rêve, l’Histoire (même si Miller répète à loisir qu’il n’a qu’un vernis de connaissances historiques et que ce n’est pas ce qui lui importe, l’artiste s’autorisant à réécrire le passé au gré de ses impressions et de ses désirs, sa découverte de la Grèce reste celle d’un esprit cultivé, nourri à la littérature et à la fréquentation de gens cultivés) se mêlent constamment dans une narration enfiévrée, émue ou furieuse, où le narrateur, non seulement se met lui-même en scène, mais compose ses descriptions comme des toiles et conte ses aventures avec un sens certain de l’hyperbole et de la mise en scène, volontiers « clownesque ». C’est la Vie même que Miller veut exprimer à travers ce « récit de voyage » qui touche parfois à la révélation mystique.

 

La Grèce est, aux yeux de Miller, pays de lumière. Cette lumière, sensible même la nuit – comme si le paysage refusait de croire à la disparition du jour -, baigne chaque lieu, chaque expérience d’une spiritualité inhérente au pays lui-même ; la Grèce apparaît ainsi à Miller comme une terre sacrée, où les dieux prenaient jadis figure humaine pour se promener parmi les hommes. Sacrée donc, mais aussi, justement, à taille humaine. Les sites que visite Miller – et il visite les plus célèbres, de l’Acropole à Mycènes, de Cnossos à Corinthe, d’Argos à Phaestos, d’Eleusis à Sparte, non selon un plan préétabli mais au gré des opportunités et des invitations – lui apparaissent comme le témoignage du caractère sacré de la Grèce, au sens religieux, mais aussi comme des lieux où l’homme trouve sa place. Constamment l’écrivain compare la Grèce aux Etats-Unis – au détriment de ceux-ci. Au gigantisme américain répondent les dimensions humaines de la Grèce. Cette caractéristique vaut également pour les Grecs : à leur contact, Miller redécouvre ce que c’est qu’être humain, il éprouve la dignité et la beauté jusque dans la misère. Pourtant son périple le met au contact de nombre d’hommes qu’il juge antipathiques et dénués d’intérêt ; ce peuvent être des Anglais – il ne les aime pas du tout, c’est le moins que l’on puisse dire, même si Durrell est de ses amis -, des Américains ou des Grecs – les pires de ces derniers étant, souvent, des Grecs revenus d’Amérique et si pénétrés des « valeurs » de ce grand pays qu’ils ne savent plus voir la beauté de leur terre d’origine. Mais, au milieu de cette faune grouillante et souvent survoltée, Miller découvre surtout l’humble et chaleureuse humanité de ceux qu’il considère comme les vrais Grecs. Des gens attachants parce que capables de donner et de partager, ne fût-ce que par le spectacle qu’ils offrent. Miller, ainsi, s’arrête sur la simple vision de femmes au travail ou d’enfants en haillons – des visions qui, pour révélatrices qu’elles soient de la misère réelle dans laquelle vit le pays, le touchent par ce qu’elles contiennent de vérité. La vérité de l’homme, de ce qu’est la vie sur la terre – comprenez : de ce qu’elle devrait être selon Henry Miller.

 

La Grèce pour laquelle s’enthousiasme l’écrivain, c’est une Grèce qui n’a pas encore succombé, comme le reste de l’Europe que Miller connaît (il a vécu longtemps en France), au mode de vie américain. L’Amérique moderne est, pour Miller, l’antithèse de la Grèce ; c’est la terre de l’égoïsme, de la futilité érigée en principe de vie, la négation de la vie. Dans Le Colosse de Maroussi, Miller commence à élaborer la vision du monde qu’il mettraen forme peu après dans Le Monde du sexe. Là où tous les Grecs dévoyés qu’il croise dans Le Colosse…, revenus convertis d’Amérique, ne voient que justice sociale et égalité des chances, enrichissement pour tous, Miller, lui, voit une gigantesque machine à fabriquer la mort. Il s’étonne de la surdité de ses interlocuteurs, qui refusent d’entendre l’existence de millions de pauvres aux Etats-Unis. Pour un Grec, être Américain, c’est forcément être riche. Et entendre Miller déclarer qu’il ne l’est pas, qu’il ne l’a jamais été, qu’il n’est pas « dans les affaires », est une source d’étonnement renouvelée, tout au long de ce voyage en terre sacrée.

 

La richesse du Colosse de Maroussi, c’est que le livre est à la fois récit de voyage et élaboration d’une vision du monde. C’est lui-même que Miller met en scène du début à la fin de son récit, même s’il accorde une place prépondérante aux personnages rencontrés. C’est par lui, par sa subjectivité exacerbée, que le lecteur a accès au pays et à ses habitants. Les digressions sont légion, parce que la narration épouse le rythme même de la vie ; ainsi la visite d’un site n’a-t-elle pas pour principal attrait la description plus ou moins détaillée, plus ou moins « juste », du site en question, mais l’expérience qu’elle constitue. Miller est un conteur admirable, qui accorde autant d’importance aux déplacements, aux moments qui précèdent l’arrivée proprement dite sur le lieu annoncé et aux réflexions qui suivent la visite en elle-même. Parfois, d’ailleurs, il ne reste que peu de choses de la visite, tant l’émotion submerge le décor. Ainsi Miller fond-il en larmes – ou presque – à plusieurs reprises, en découvrant par exemple la plaine d’Argos, ou le cadre naturel dans lequel est sertie Phaestos. Car ce ne sont pas tant les sites que le pays lui-même qui bouleverse l’artiste à chaque nouvelle étape.

 

Comme dans ses Premières impressions, Miller ne cache pas son mépris des archéologues et des savants, qui ont le tort à ses yeux de négliger le vivant et de mettre au jour, avant tout, ce que le passé a précisément de plus mort. A quoi bon les objets qui iront vieillir dans les musées ? A quoi bon les discours pleins d’érudition et de morgue des spécialistes ? (Citons ceci : « Des hommes qui ne croient plus en rien écrivent de doctes volumes sur des dieux qui n’ont jamais existé. Cela fait partie du galimatias de la culture. Il suffit d’être très fort à ce jeu : on finira par décrocher un siège d’académicien, où le gâtisme vous changera peu à peu en chimpanzé à tous crins. ») La vie, celle qui intéresse l’écrivain, est dans la terre. C’est d’ailleurs en elle, dans le tombeau d’Agamemnon – où Agamemnon n’est plus – que l’écrivain place le moment de sa « conversion ». « Debout dans le tombeau d’Agamemnon, j’ai vraiment passé par une seconde naissance. » En ce lieu, ce n’est pas Agamemnon qui importe ; car peu importe, en effet, le « quidam » qu’on appelait Agamemnon. C’est au niveau spirituel que se place l’expérience : en ce lieu, Miller voit le sens même de la destinée humaine. « Ici, en ce lieu maintenant dédié à la mémoire d’Agamemnon, un crime hideux et secret a anéanti l’espoir humain. Deux mondes gisent côte à côte : celui d’avant et celui d’après le crime. » Le crime étant ce qui définit le monde moderne d’après Miller : l’homme n’aura chance de progresser et d’atteindre à ce qui l’attend vraiment – devenir ange – que lorsqu’il aura banni le crime, sur lequel se fondent toutes les relations humaines (nous sommes, rappelons-le, à la veille d’une seconde Guerre mondiale, qui pour Miller ne sera pas la dernière et qui ne vaut pas comme événement exceptionnel mais comme un épisode supplémentaire de la grande histoire de l’absurdité moderne). En attendant, « Nous aurons beau creuser éternellement, fouir comme des taupes, la peur sera toujours sur nous, plongeant en nous ses griffes, nous sautant dessus, nous violant par derrière. »

 

Quelle voie choisir alors ? Car c’est aussi la question que pose, en filigrane peut-être, mais en profondeur aussi, la réflexion de Miller. Selon lui, la destinée de l’homme est de « devenir un dieu » (ou « un ange », comme il l’écrit aussi). Cette divinité, toutefois, n’est pas une transcendance absconse. Elle est ce que l’humanité peut être une fois débarrassée du crime. Et le sens du divin qui assaille l’écrivain en terre grecque, ce n’est pas une foi mystique en ces dieux qu’inventèrent les Grecs ; c’est au contraire une foi en l’homme, en sa nature créatrice et aimante, telle qu’elle apparaît, aux yeux de Miller, dans ce qu’il voit en Grèce. L’expérience « millerienne » de la Grèce, c’est cela : la découverte d’une sorte d’épure, la vision – réelle ou ressentie, peu importe au fond – d’un état du monde antérieur aux scories de la modernité. Le mépris de Miller pour l’Histoire et l’archéologie montre assez que son expérience de la Grèce est d’abord une expérience spirituelle ; il s’agit bien pour lui d’une vision du monde, où le passé de la Grèce, comme sa réalité présente, ont d’abord valeur signifiante, et non valeur en soi.

 

De son livre, il écrit au moment de prendre congé : « Je livre ces notes de voyage, non comme un apport à la connaissance humaine, car ma connaissance est bien petite et de peu d’importance, mais comme une contribution à l’expérience humaine. » L’expérience, ici, d’un homme qui s’accroche désespérément à la foi ; la foi en l’homme. « Du moment que l’homme cesse de croire qu’un jour viendra où il se changera en dieu, on peut être certain qu’il est mûr pour se changer en asticot. »

Thierry LE PEUT 

 

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