L’anecdotariat 2

casabet64:</p><br /><br /><br />
<p>Piero Fornasetti<br /><br /><br /><br />

CHAPITRE DE CRASSE INVISIBLE

Je travaillais les fins de semaine. Du vendredi soir au dimanche, alors que je quittais vers 1 heure du matin mon travail . Dans un resto…   Et le patron m’aimait. Je ne parlais jamais : je décrassais des chaudrons. Il aimait mon silence, mon sourire, mes rires à ses blagues grivoises,  et mon déguisement d’esclave. À travers la propreté des chaudrons. On ne peut pas faire de révolution en lavant des chaudrons. C’est ce que tout le monde pensait. Mais je savais que ce n’était pas le chaudron qui m’aiderait à faire une révolution. Mais le patron savait peu de choses de moi : il ignorait que je m’étais pratiqué à avoir des mouvements mécaniques, robotiques, que je décortiquais au ralenti comme dans les postures de yoga , au point de savoir nager de par l’esprit dans d’autres mondes tout en étant physiquement « rentable » pour la boîte. Il faut cesser d’attendre, de se laisser aller aux gestes répétitifs. On regarde ses doigts frotter, on écoute  l’eau du robinet couler puis, à force de pratique, on passe deux jours à sculpter son esprit rien qu’en dégraissant les chaudrons.  C’était un oncle qui m’avait appris la longueur du temps, sa qualité et, surtout, à ne pas se laisser infiltrer par tout ce qui saccade et rend nerveux.  Au bout de trois ans, je maniais l’art de décrasser les chaudrons avec une acuité surprenante : je voyais les bulles gonfler, les gouttes se projeter dans l’air, éclabousser le comptoir. J’ai fait des bruits environnants bien des musiques, des odeurs de petites symphonies nasales. J’ai fini par aimer ce travail et même à m’y reposer pendant  le grand chahut des cuisines, des autres travailleurs en train de crever de stress qui sortaient du restaurant comme après une bonne guerre.

Le reste de la semaine, je me promenais en bus à travers le  Québec. Parfois en stop.  Un sac à dos, rien qu’un sac à dos rempli de livres, de fruits secs et de quelques bouteilles d’eau.  J’ai vu les champs de blé, les champs jaunes, des champs fauchés comme moi,  et j’ai goûté à tous les vents comme si c’était les dernières bouffées d’air que « dieu » m’envoyait. J’aimais les bouffées d’air comme si la vie emballait ses cadeaux et me les giflait  ensuite. J’étais giflé de cadeaux. Noël! Sans attentes, on reçoit tout. Je me disais que j’avais un jour devant moi. Et je m’arrangeais qu’il soit une éternité dans une sorte de contemplation que j’avais appris en marchant, en comptant chaque pas, en laissant mes yeux traîner sur les nuages et sur les gens. Mon cerveau n’avait rien de différent des chaudrons du restaurant: Pendant longtemps, la crasse de la propagande, des pubs, des vendeurs d’autos, des Ipadophiles, m’avait collé au fond de l’esprit. Je suis sorti de cinq ans de travail dans une école pour me rendre compte que l’école était devenue une machine à tricoter des citoyens dociles. Dociles, mais surtout bien sculptés à toutes les petites religions qui traînent. Surtout celle de l’avoir.  Mon numéro d’assurance sociale était le 254-619-876. Les nazis marquaient les juifs. Avec mon NAS, j’étais marqué à jamais du contrat avec l’État canadien. Ce qui fait un peu bétail. Mais bon, on ne peut pas être à la fois le chef du cheptel et la vache à lait monétaire. Nous finissons presque tous par n’être que le chiffre des mégalomanes aveugles.

 © Gaëtan Pelletier, 2014

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