L’anecdotariat 1

casabet64:</p><br /><br /><br />
<p>Piero Fornasetti<br /><br /><br /><br />

CHAPITRE MORT-VIE-MORT

On a tous  appris à vivre en comptant nos  jours. On a tous un compteur dans les cellules. Nous sommes des tic-tac qui usent jusqu’à devenir sourd comme  les étriers de Beethoven.   Alors, j’ai vite compris qu’il fallait fuir vers nulle part avant d’avoir la  peau plissée d’un caïman  qui a passé trop de temps dans l’eau. La vie est un encan où chacun est un objet qui se vend. Et je n’avais pas envie d’être un produit. Un « poissonnet » enfermé dans un beau bocal de société. Finir par puer à force de tourner en rond dans le bocal et regarder la vie à travers un verre épais et déformé.   Je savais que le monde était et avait toujours été à  « verlens ». Il n’y a qu’une façon de faire  était de  le remettre  l’endroit. Mais étant donné qu’on ne peut rien changer, il faut simplement admettre que le seul pouvoir que nous avons est de nous « changer ». Mais on ne change pas si on est une idée fixe. Il ne faut pas s’attacher aux idées, aux concepts, aux modes qui passent. Ce sont d’infimes beaux parleurs automatisés  de l’esprit issus de la crasse des civilisations qui tournent en rond dans les guerres et les frivolités.

J’ai commencé par marcher. Marcher à travers la ville avec un sac à dos remplis de petits objets, d’un lunch, d’une paire de jumelles, d’une caméra minuscule. Si la vie semble n’avoir pas de sens, il n’y avait qu’une seule démarche pour atteindre un but, un filament de sens : ne pas chercher le but, mais laisser le cerveau et l’intuition « trouver » le but. Marcher  devient  alors  la plus belle des méditations: les jambes  finissent par prendre la place du cerveau bavard. Les humains ont la certitude de construire leurs idées, mais – tel que je le disais – c’est le monde à l’envers- alors c’est le cerveau qui finit par défibrer l’âme quand il est noyé de tout par le vacarme, même celui de la « culture ». Le montagnes ne font pas nécessairement de bonnes terres cultivables..

On cherche un endroit,  alors qu’il faut toujours aller nulle part… C’est le meilleur endroit pour ne rien faire, sinon que   regarder la foule s’émoustiller ou se fabriquer des crampes par les petits matins chauds en allant au travail. Ça puait le stress et l’ennui, l’orgueil et la désespérance. L’artifice vendu à la tonne.

 J’ étais en train de lorgner de mes yeux  une belle jeune femme dans la trentaine, belle comme une fleur sur les étiquettes de boîtes de tisane. Elle lisait. Et le livre balançait de gauche à droite comme ces balanciers d’horloges qu’on trouve emmêlées aux fils d’araignée dans les marchés aux puces. Hypnotisé.

Je l’épiais comme on épie un épis  de maïs : Elle était neuve, comme fraîchement  sortie de la Vie, avec ses boucles jaunes,  des yeux verts à petites nitescences d’émeraude,  une peau lustrée et de de  petits muscles de gymn qui saillaient quand elle changeait de page.   Je me disais que « dieu » avait enfermé toute la beauté du monde dans les femmes. Sa coiffure crépitait de lumière, avec ses cheveux tout  brillants comme d’infimes aurores boréales à travers la vitre qui laissait passer le soleil.  La vie commence par une femme et les émotions également. Comme si nous avions gardé toute notre vie ce grand moment d’avoir été mis au monde par une femme jumelée au mystère de l’existence.

Tout a basculé. On pouvait entendre les sirènes hurler, les voitures se lamenter des pneus, et des regards qui se tournaient vers ce qui se passait souvent dans ces grandes villes. Quand la balle s’est logée dans la tête de la jeune femme, le trou de la vitre ressemblait  à une petite fleur avec ses pétales de verre  autour de l’orifice.  Bien dessinée  . J’ai eu le temps de voir son regard s’éteindre, son livre tomber, et sa beauté partir en même temps que sa vie.

Elle est morte sous les yeux de mes petits désirs. Je suis sorti en hâte pendant que tout le monde se couchait sur le plancher du bus  pour éviter les balles. Je narguais la mort en marchant droit dans le bus  comme si j’avais voulu la rejoindre là où elle allait. Je suis passé près d’elle et je l’ai regardée pendant au moins trente secondes. Quand les gens déménagent leur âme, on ne sait pas où il vont. Mais à bien la regarder, c’était loin d’ici. Quand on dit que quelqu’un s’éteint, on voit bien que les chandelles sont les yeux. Plus de bougie, plus de bouge. Ça m’a rappelé les arbres séchés que l’on retrouvait à l’automne au bord du Fleuve Saint-Laurent. Blêmes et délavés. Exsangues. Et sans vibrations.

La beauté c’est bien ce qu’on ne voit pas ou que l’on ne voit plus. C’est bien ce que je pensais: la beauté est ce qui vibre. Et avant qu’elle meure, tous les passagers ressemblaient à des statues de cires dans le grand musée de l’Histoire. La peur les a rendus vivants…

***

Je suis retourné à la maisons. Comme d’habitude. C’était mon train-train. Je m’y enfermais comme dans une cathédrale avec mes petits objets. Une passion délirante: fabriquer des avions miniatures et écrire de petits poèmes pour sonder le fond de l’âme humaine.

À l’époque,  j’avais une télévision. La télévision de tous les drames planétaires. C’est de ça que se nourrissent les occidentaux. Et je vivais dans un petit appartement avec comme voisine de plafond une pianiste moche du doigté, mais patiente de l’esprit. C’était  à vomir. Si j’avais eu des oreilles de porcelaine, j’aurais été depuis longtemps un vase cassé. J’en avais parlé au propriétaire et il m’avait répondu, laconique: « Elle était là avant vous ».

Comme tous les gens de la ville, je me suis assis pour le journal télévisé. Je ne m’étais pas rendu compte de cette saleté de pubs qui passait en un ruban jaune: le vin Yellow Tail. En bas défilait les nouvelles. Comme sur les chaînes américaines. Des rubans, des flash de futurs émissions, et planté au milieu du grand écran , un type au cheveux blancs qui débitait son texte, la voix « appropriée ».   On voyait à peine les scènes du carnage du bus, parce que l’écran était occupé par au moins 40% de pulsations de tout ce qui s’était dit , de tout ce qui se passait, et de tout ce qui allait venir. J’étais un mitraillé parmi tous les mitraillés. J’écoutais, mais tout était subliminal, tordu.

La télévision-Staline.

Celle qui sculpte  La meute de gens sibériens, ou bien celle des gourdiflots en liesse, festifs qui finissent comme les autres enterrés dans leurs rides.

Je l’ai jetée à la récupération. On dit qu’il y a des îles de bouteilles de plastique dans les océans. On ne sait plus ce qu’il y a en dessous de nous. Mais il doit y avoir bien des écrans qui nous regardent comme des yeux de poisson.

 © Gaëtan Pelletier, 2014

https://gaetanpelletier.wordpress.com/2014/10/02/lanecdotariat-2/

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