L’occident et sa mythologie du progrès

 

Fethi GHARBI

Une attitude critique originale du rapport centre-périphérie se développe depuis déjà une vingtaines d’années chez des penseurs latino-américains tels qu’Enrique Dussel et Anibal Quijano. Ces derniers mettent en évidence le fait que malgré la généralisation de la décolonisation, la dépendance et l’exploitation des anciennes colonies perdurent. Pour Quijano, la colonialité, au-delà du colonialisme est un ensemble de « valeurs » constitutives d’une idéologie née avec le monde moderne colonial depuis le 16eme siècle. C’est un principe et une stratégie de contrôle qui présente une configuration de traits caractéristiques. La colonialité dépasse de loin la pure exploitation économique pour mieux la servir. Elle institue l’eurocentrisme qui devient ainsi le moteur d’une ségrégation religieuse, ethnique et surtout épistémologique. Cette vision du monde est d’autant plus pernicieuse qu’elle aura façonné non seulement la pensée et le comportement du dominateur mais aussi les idées et la conduite du colonisé et du post-colonisé. L’idée de race ou de pureté du sang est devenue le principe de base de la classification des peuples sur toute la planète, redéfinissant des identités, justifiant l’esclavage et le travail assujetti. Le tétrapode ethno-racial de Kant (noirs d’Afrique, rouges d’Amérique, jaunes d’Asie et blancs d’Europe) créant des entités géo-historiques et établissant une hiérarchie entre Européens et non-Européens constitue une illustration de l’un des aspects de la colonialité.

Un autre aspect de la colonialité réside dans la représentation linéaire du temps. L’historicisme née bien avant le 16eme siècle, constituera une caractéristique fondamentale de la modernité. Il faut remonter aux origines du christianisme pour en trouver les premières traces, lors d’un concile qui a posé les fondements du dogme chrétien. Pour marquer la différence entre les « croyances païennes » et la « foi chrétienne », les Pères de l’Église ont décidé que devaient être abandonnées l’hypothèse de la renaissance et l’interprétation cyclique du temps, croyances qui étaient pourtant admises par les premiers chrétiens. Dès lors, le temps apparaissait dans la représentation chrétienne comme une ligne sur laquelle sont marqués des événements : la genèse, la chute, révélation faite à Moïse, la naissance du Christ, la montée au Calvaire, la Résurrection et dans les temps à venir, l’avènement de la Cité de Dieu, comme le dit Saint Augustin.

L’extraordinaire est que La croyance rationaliste en un futur orienté vers le progrès, composante majeure de l’idéal du siècle des Lumières n’est en fait qu’une reconfiguration de l’interprétation chrétienne de l’histoire : Après les débuts héroïques de la pensée en Grèce, après l’obscurantisme du Moyen Âge, voici le renouveau de la modernité et l’apparition des Lumières de la science moderne, accompagnée du cortège grandiose de ses techniques. A l’image du Christ la techno-science se présente en tant qu’incarnation du Sauveur garantissant l’avènement futur d’un monde paradisiaque. La majeure partie des philosophies de l’Histoire occidentales vont reproduire cette linéarité temporelle. Pour Condorcet, l’humanité avance d’un seul pas vers l’avènement de la raison, par l’instruction du genre humain dans les sciences. Pour Auguste Comte, on va de « l’état théologique » de la société, vers « l’état métaphysique », puis enfin on parvient à « l’état positif ». Pour Hegel, l’Histoire avance vers l’avènement de l’Etat-Dieu, manifestation suprême de l’Esprit. Pour Marx, le terme de l’Histoire sera la société sans classe et le mouvement du progrès s’accomplit dans la lutte des classes. Depuis la renaissance, sur cette ligne du temps, cette voie de l’accomplissement ne s’inscrivent cependant que des espaces élus. L’Histoire est ainsi épuré de tout ce qui peut entacher son homogénéité, son harmonie. Seules les ethnies européennes sont les acteurs privilégiés de cette marche vers le progrès. Toutes les autres entités géo-historiques se retrouvent figées dans leur immobilité barbare, reléguées au néant de l’atemporalité. Comme le dit si bien Walter Mignolo : « Depuis la Renaissance, le temps a fonctionné comme un principe ordonnant de façon croissante les lieux, les reléguant avant ou en dessous en fonction des principes des maîtres du temps ». Des civilisations africaines et amérindiennes sont d’autant plus facilement exclues de l’Histoire qu’elles étaient peu connues des européens avant la renaissance. Mais la chose s’avère plus ardue avec la civilisation arabo-musulmane qui vient s’immiscer sournoisement dans la diachronie de cette linéarité idéale. Que faire ? sinon la faire basculer dans le gouffre de la barbarie qu’est le Moyen-âge ! Une autre invention, un autre espace d’exclusion ! La prétendue nuit médiévale sert ainsi à enterrer une civilisation qui a brillé pendant plus de sept siècles, s’étendant des Indes au sud de l’Europe. Le mythe d’un moyen-âge obscur, vallée des larmes de la modernité n’a pu totalement éclipser des savants de l’envergure d’Ibn Rûchd (Averroès comme on dit) ou d’Alkhawarizmi . On a beau lester le cadavre, il s’entête à refaire surface. Alors on s’évertue à le diminuer : les arabo-musulmans n’ont été somme toute que de simples copistes des philosophes et savants grecs, que de vulgaires plagiaires du zéro indien… encore un peu et on les traiterait de petits voleurs à la tire, des Ali Baba… Sauf qu’on oublie que l’occident , en bon receleur s’est construit grâce aux apports de la civilisation arabo-musulmane. Ceci, bien entendu, ne constitue nullement un fait exceptionnel puisque toutes les civilisations échangent entre elles. L’ahurissant est que depuis le moyen-âge, en passant par la renaissance et le siècle des « Lumières » à nos jours la cabale n’a pas l’air de s’essouffler, tout au contraire. En 2008, un certain Sylvain Gouguenheim, dans son livre « Aristote au Mont Saint-Michel, Les racines grecques de l’Europe chrétienne » va jusqu’à prétendre que les caractéristiques linguistiques de l’arabe rendraient la civilisation musulmane inapte à recevoir la culture antique du fait d’une incompatibilité linguistique entre l’arabe et le grec ! L’héritage antique aurait été préservé et retransmis à l’Europe par les chrétiens orientaux, les Syriaques… Voila que l’intrus est définitivement délogé ! L’indignation des universitaires qui ont rejeté en bloc ce tissu de mensonges n’a pas fait le poids face à l’islamophobie régnante et aux grands médias qui ont applaudi le chef d’oeuvre.

Ce temps linéaire mythique, découpant et recollant les évènements historiques selon les besoins de la cause va comme par magie permettre d’accoler une antiquité grecque, vieille de plus de deux mille ans, à la renaissance.

Pourtant dieu sait combien la pensée et la civilisation grecques sont éloignées de la pensée judéo-chrétienne. Les grecs ont du temps plutôt une représentation cyclique. Déjà Platon l’affirmait nettement : le Temps se meut en cercle. Dans la cosmogonie des stoïciens, Zeus se nourrit du monde. L’univers est consumé périodiquement par le feu qui l’a engendré et renaît de ses cendres pour revivre la même histoire. La pensée grecque est plus proche de la sagesse orientale, d’une représentation cyclique d’un univers en perpétuel recommencement comme dans la philosophie indienne. L’homme vit ainsi pleinement son présent sans regret du temps qui fuit ni faux espoirs. Nietzsche est parmi les rares philosophes occidentaux à avoir saisi la profondeur de cette pensée qui oblige l’homme à s’assumer et à se prendre en charge.

La linéarité mythique du temps va permettre à l’occident, dès la renaissance, de présenter l’évolution des connaissances comme une exclusivité européenne. Ce savoir occidental se présente au monde sans localisation géographique, ethnique, raciale, ou de classe . Les sciences occidentales deviennent ainsi « Les Sciences » dans l’absolu. Cela a permis à l’homme blanc et occidental de se représenter son savoir comme le seul à même d’atteindre l’universalité et ainsi d’écarter les connaissances non-occidentales comme particularistes et, donc, incapables d’accéder à l’universalité. Lorsque on dit  » La médecine » il faut entendre par là « la médecine occidentale », ce n’est nullement le cas par exemple de la médecine pratiquée en Chine qu’on désigne automatiquement sous le vocable de « médecine chinoise » donc particulière, traditionnelle, folklorique etc…

L’épistémologie eurocentrique se pense hors du temps et de l’espace, s’octroyant une position démiurgique, reléguant le reste du savoir humain au rang de folklore.

Cette mythologie du progrès caractérisant la modernité, combine des hiérarchies ethniques, historiques et épistémologiques. Selon l’école sud américaine parmi ce conglomérat de facteurs l’infrastructure ne constitue pas un facteur déterminant par rapport à la superstructure comme dans la théorie marxiste. Tous les facteurs s’enchevêtrent et forment un ensemble qui constitue en même temps la fin et le moyen de la domination impériale. Tout au long de l’histoire du système-monde moderne, la culture, la connaissance et l’épistémologie produites en Occident ont été constamment privilégiées, construisant leurs relations avec les autres cultures et les autres peuples à partir de positions de supériorité et restent totalement sourdes aux cosmologies et aux épistémologies du monde non-occidental. C’est bien à partir de cette position que l’Europe s’est crue en droit d’imposer aux non-blancs, selon les époques, sa chrétienneté, sa mission civilisatrice, son développement et tout dernièrement sa démocratie et ses droits de l’homme.

Un projet de décolonisation des esprits et des peuples exige une universalité distincte de l’universel impérial eurocentré qu’il soit de droite ou de gauche. La pensé postmoderne, par exemple, même si elle est critique vis à vis de la modernité, elle n’en demeure pas moins prisonnière de la perspective eurocentrique et reste étrangèreaux préoccupations de la périphérie. D’un autre coté, reproduire la conception globale socialiste eurocentrique du XXe siècle, née d’un centre épistémique s’imposant verticalement au reste du monde, consisterait à répéter les erreurs mêmes qui ont mené la gauche à l’échec. Comme le souligne Ramón Grosfoguel : « Ce nouveau projet combine la « transmodernité » de Dussel et la « socialisation du pouvoir » de Quijano. La transmodernité de Dussel propose la « diversalité » comme projet universel de décolonisation de la modernité eurocentrée, alors que la socialisation du pouvoir de Quijano est une invitation à la formation d’un nouvel imaginaire universel radical anti-systémique qui décolonise les perspectives marxistes / socialistes, les sort de leurs limites eurocentriques. »

Il s’agit en somme d’un mouvement de déconstruction/reconstruction qui abolira l’hégémonie verticale de la colonialité en établissant une universalité horizontale et plurielle faite de la « diversalité » des épistémies, de leur rencontre et de leur interaction. C’est à ce moment là que la Renaissance, mais la Renaissance de tous les peuples sonnera le glas de l’hégémonie impériale, ethnique et épistémologique d’une minorité.

Fethi GHARBI

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Une réponse à “L’occident et sa mythologie du progrès

  1. « Il s’agit en somme d’un mouvement de déconstruction/reconstruction qui abolira l’hégémonie verticale de la colonialité en établissant une universalité horizontale et plurielle faite de la « diversalité » des épistémies, de leur rencontre et de leur interaction.  »

    ??? Heu… Y veux tu dire qu’on devrait couper la tête à kekzuns pour recommencer à avoir la paix entre nous auts ?

    :))))

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